Quand meurent les éblouissements
Chapitre I
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Maggy klaxonna pour la sortir de ses rêveries.
– Maman, excuse-moi, je ne t’avais pas vue, dit-elle en entrant dans la voiture.
– Ah ! oui, tu étais loin, très loin, rit-elle. Alors, raconte-moi ta journée ! Je veux tout savoir, en détail, surtout n’oublie rien !
Accroché au rétroviseur intérieur par une ficelle, un animal en plastique se balançait. Ses oreilles pointues et son museau rappelèrent à Chiara un rêve qu’elle avait fait. Ou était-ce un souvenir ?
– Qu’est-ce que c’est que ce fennec ? s’étonna-t-elle.
– Ce n’est pas un fennec, c’est un chien, ta sœur m’en a fait cadeau, c’est adorable, non ?
Chiara s’inquiéta. Quel jour était-on ? La fête des mères, son anniversaire ? Avait-elle manqué une date importante, trop occupée qu’elle était par son premier jour de tournage ? Impossible, l’une et l’autre étaient au printemps.
– En quel honneur ?
– Comme ça, pour le plaisir de me faire un cadeau.
– C’est un peu kitsch, non ? dit-elle avec acidité.
Il lui arrivait de craindre que sa sœur prenne toute la place dans le cœur de leur mère et qu’il ne lui reste plus une miette d’amour et de tendresse. C’était une peur enfantine qu’elle enfouissait la plupart du temps mais qui, parfois, comme un poisson des abysses, remontait à la surface.
– Arrête de dire des méchancetés et raconte-moi plutôt ta journée.
– Ça s’est bien passé.
– C’est tout ?
– Bon, c’était génial, sourit-elle. Il y a eu beaucoup d’attente, mais c’était super, et je crois que Baldewski était content de moi.
– Bravo, ma fille ! Tu voudrais en faire ton métier ?
– Peut-être.
– C’est un très beau métier, j’aurais tellement aimé…
– Je sais, maman.
– Tu vas devenir une star, j’en suis sûre.
Chiara pouffa. Elle visualisa son visage souriant et apaisé dans la voie lactée.
Aucune lumière n’était allumée dans la maison, Lise aimait aller se coucher tôt pour écouter Mylène Farmer dans le noir, étendue sur son lit, un casque sur les oreilles. Maggy se gara. Puis, estimant qu’elle était trop de biais, recula. C’est alors qu’elles roulèrent sur quelque chose. Cette sensation inhabituelle les tétanisa. Elles se regardèrent, effarées.
– Qu’est-ce que c’était ? s’étrangla Chiara.
Maggy secoua la tête. Elle resta immobile un instant, avant de prendre une profonde respiration et de sortir de la voiture. Il faisait sombre, la lumière extérieure, qui était censée être automatique, faisait des caprices. Chiara regardait dans le rétroviseur intérieur. Sa mère s’approcha de l’arrière du véhicule, poussa un cri étouffé et revint dans l’habitacle, chancelante.
– Je crois… je crois que c’est Mystic.
– Oh non ! s’écria Chiara.
Sa gorge se crispa, des larmes jaillirent de ses yeux. Mystic était le jeune chat des voisins, un petit chat roux qui s’était pris d’affection pour la famille Mastrini et venait régulièrement leur rendre visite.
– Il est… il est mort ?
Elle acquiesça.
– C’est affreux…
– Il faut aller prévenir les voisins, murmura Maggy.
– Oh ! merde, maman, merde, qu’est-ce que tu as fait ?
– Chiara s’il te plaît, c’est déjà assez difficile comme ça.
L’éclairage extérieur s’enclencha tout à coup, illuminant la maison et tout ce qu’il y avait autour. Cela avait un côté accusateur, elles auraient préféré rester dans la pénombre. Certaines choses méritaient d’être recouvertes par l’obscurité.
– Tu… tu veux que je vienne avec toi ?
– J’ai compris que tu n’en avais pas envie. Allez, rentre à la maison, je vais me débrouiller toute seule, marmonna Maggy.
– Comment je pourrais « avoir envie » d’annoncer la mort de leur chaton à nos gentils voisins ? Maintenant, si tu me dis que tu as besoin de moi, je viens, je ne suis pas un monstre.
Maggy passa une main sur son visage, soupira.
– Non, non, je vais y aller seule, ça ne sert à rien d’être deux.
– Merci, répondit Chiara en serrant la main de sa mère.
Elles sortirent de l’habitacle. Évitèrent de passer devant le petit chat écrasé, soigneusement éclairé.
– Ça va aller ?
Maggy haussa les épaules.
– Tu veux que je te prépare quelque chose ?
– Un whisky.
– Ce n’est pas de ta faute, maman, tu ne l’as pas vu, il faisait noir.
– Je sais… Allez, rentre à la maison, tiens, voici les clés.
Chiara vit sa mère s’éloigner, le corps un peu voûté, vêtue de son jogging saumon. Sa manière d’être au monde lui pinçait le cœur, elle voyait si clairement sa maladresse, ses fragilités, sa solitude. Elle se retourna, tomba sur le chat, voulut s’en détourner, mais n’y parvint pas. Une nausée contracta son estomac. La pauvre bête saignait, et des organes qui étaient censés être dedans se retrouvaient dehors. Ses yeux – grands ouverts – disaient sa surprise et son effroi. Ne pouvant plus se retentir, Chiara courut vomir dans les hortensias. Avant de rentrer, elle regarda en direction des voisins. La rue était déserte. Maggy était-elle en train d’annoncer la triste nouvelle ? Elle l’imagina debout dans l’entrée, une entrée identique à la leur.
Dans la maison, le calme régnait. Chiara se dirigea vers l’armoire vitrée du séjour, l’ouvrit et prit la bouteille de whisky. Ensuite elle alla à la cuisine, remplit un verre pour sa mère, hésita, puis s’en servit un aussi. La douce brûlure lui fit du bien. Ses muscles se détendirent et ses angoisses s’évaporèrent. Tout allait bien, tout ne pouvait que bien aller. Après tout, un chat n’était qu’un chat, et tout le monde devait mourir un jour ou l’autre, alors un peu plus tôt ou un peu plus tard… Qu’est-ce que cela changeait dans le fond ?
La porte d’entrée s’ouvrit. Chiara se précipita vers l’évier, jeta l’alcool, nettoya son verre et le posa sur l’égouttoir, avant de prendre un air décontracté.
– Oh ! merci, chérie, dit Maggy en découvrant le whisky sur la table de cuisine, ça va me faire du bien.
Elle se laissa tomber sur une chaise.
– Alors, comment ça s’est passé ?
– C’était bizarre.
– Comment ça, « bizarre » ?
– Ils n’ont montré aucune émotion. Ils se sont regardés et ont dit en chœur « bon, bon, très bien, merci pour l’information ». Puis M. Marbot a déclaré qu’il viendrait récupérer le corps pour l’enterrer dans leur jardin. Je l’ai prévenu qu’il n’était pas beau à voir, il m’a répondu que ça lui était égal, que ce qui leur avait appartenu devait rester en leur possession, peu importait son état. Il a prononcé ces mots d’une façon étrange, et plutôt désagréable.
– Ils étaient peut-être sous le choc.
– En tout cas, ça m’a rendue triste pour Mystic. Cet adorable petit chat méritait que ses maîtres soient touchés par sa disparition. Ils auraient pu verser une larme quand même !
– Je suis sûre qu’ils étaient sous le choc. Quand Lise et moi étions petites, on allait parfois nager dans leur piscine, tu te souviens ? Ils étaient très gentils, ils nous offraient toujours des biscuits. Et ils avaient une espèce de caniche nain dont ils étaient dingues.
– L’âge a dû les refroidir…
– Ça peut être de la pudeur aussi. Allez, moi je vais me coucher, je suis claquée et demain je dois me lever tôt.
– Bien sûr, bonne nuit, ma chérie.
– Bonne nuit maman, dit-elle sans l’embrasser pour éviter qu’elle ne remarque son haleine.
Son lit était un des endroits qu’elle affectionnait le plus au monde. En s’allongeant, elle poussait toujours un soupir de satisfaction. Elle adorait ce moment, juste avant la chute, l’abandon, la perte de conscience, enfin. Ce moment où elle pouvait être elle-même sans crainte d’être jugée ou de décevoir quelqu’un. Le chien aux allures de fennec se balançant sous le rétroviseur lui revint à l’esprit. Très vite détrôné par l’image du pauvre chat écrasé, les viscères à l’air. Avait-il eu le temps de souffrir ? Et le fennec qui traînait dans le quartier quelques mois auparavant, où était-il ? Existait-il vraiment ? Le reverrait-elle ? Une impression de glissement la fit sursauter, elle rouvrit les yeux. Un bruit curieux lui parvint, un bruit qu’elle peina à identifier, mais qui lui rappela l’hiver. Elle se leva, alla à la fenêtre. Le voisin était derrière la voiture de Maggy, une pelle à neige entre les mains, en train de ramasser ce qu’il restait de Mystic. Comme s’il l’avait sentie ou entendue, il interrompit son geste et la fixa. Son regard était vide, elle fut prise de vertige. Peut-être que maman a raison, pensa-t-elle, et qu’au fil du temps et des épreuves les voisins ont égaré leurs émotions. Elle retourna dans son lit et pria pour que ça ne lui arrive jamais. Elle préférait encore perdre son sac, son chemin, sa fierté ou même sa tête.
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C e fut une période très intense, Chiara tournait tous les week-ends et au moins deux jours dans la semaine (parfois trois ou le soir). Elle rattrapait les cours qu’elle manquait dès qu’elle avait du temps libre, ce qui était rare, mais elle parvint à tout gérer, ses études et le film, en faisant une croix sur ses loisirs. Elle arriva aux vacances d’hiver sur les rotules, elle se réjouissait de pouvoir dormir tout son soûl et traîner à la maison en pyjama. Et puis elle avait besoin de digérer toutes les émotions qu’elle avait traversées. Elle avait le sentiment d’avoir vécu un tournant et que, quoi qu’il se passe ensuite, il y aurait un avant et un après Le Carrousel. Baldewski lui avait dit qu’il était sûr qu’elle pouvait faire carrière, qu’elle avait ça dans le sang, mais qu’il fallait le vouloir très fort, car c’était « un milieu de putes » où on ne lui ferait pas de cadeau. Thomas était d’accord avec lui, « un panier de crabes ! », il conseillait à Chiara de continuer ses études pour se trouver un travail stable, bien payé et d’oublier le cinéma. « Tu sais, lui avoua-t-il, je n’ai pas toujours eu les cachets que j’ai aujourd’hui et je ne les aurai sans doute pas éternellement, j’ai mangé de la vache maigre plus souvent qu’à mon tour et j’ai tourné dans des navets dont je ne suis pas fier. » Chiara écoutait, mais ça ne l’effrayait pas, sa décision était prise : elle ferait du cinéma. Et, si on lui proposait un nouveau rôle, elle l’accepterait sur-le-champ. Au fil du tournage, elle avait pris de plus en plus d’assurance et appris quantité de choses. La scène du baiser et celle du lit s’étaient bien déroulées, Thomas avait paru aussi embarrassé qu’elle, ils avaient ri. Finalement, cela ressemblait plus à une chorégraphie qu’à une scène d’amour, et elle avait pu garder sa culotte.
– Chiara, tu viens aider ta sœur à mettre la table, s’il te plaît ! cria sa mère depuis le rez-de-chaussée.
– J’arrive !
C’était Noël. Maggy concoctait depuis son réveil un festin de roi. Elle souhaitait que chacune trouve sur la table les mets qui la faisaient saliver. De l’entrée au dessert, elle avait décidé de contenter tout le monde, c’est-à-dire elles trois, parce que pour ce qui était du reste de la famille il n’y avait plus personne. Plus personne avec qui fêter Noël en tout cas.
Dans la cuisine, il y avait des plats argentés garnis de victuailles un peu partout. Des odeurs d’ail, de curry, de hareng fumé, de chocolat fondu, de roquefort et de bananes caramélisées se mélangeaient sans aucune cohérence.
– Ah ! te voilà enfin, tu peux donner un coup de main quand même, tu n’es pas manchote !
– Non, maman, je ne suis pas manchote, merci à papa et toi de m’avoir fabriqué deux bras.
– Et arrête de répondre, tu m’agaces, aide plutôt ta sœur à mettre la table.
– C’est bon, j’ai terminé, dit Lise en entrant dans la cuisine.
Elle portait une robe rouge à dentelles et des bottines noires. Elle continuait de se teindre les cheveux en roux comme son idole et était autorisée à mettre un peu de maquillage. Chiara se demanda d’où lui était venue cette passion, pour ne pas dire cette obsession. Y avait-il eu un déclencheur ? Une chanson en particulier, une interview qui avait engendré cet amour immodéré ? Elle pensa que ça lui plairait qu’un jour une jeune fille éprouve pour elle les sentiments que Lise ressentait pour Mylène. Le cinéma pouvait-il provoquer les mêmes engouements que la musique ? Avait-elle choisi le bon art ? Bien sûr, gloussa-t-elle intérieurement, je chante comme une casserole.
– Hé ! oh ! Chiara, tu m’entends ? Dispose les morceaux de pommes sur la pâte, s’il te plaît. Et lave-toi les mains !
Elle se secoua, passa ses mains sous l’eau, les sécha, puis s’assit à la table de la cuisine. La radio passait de vieux tubes dont sa mère raffolait. Mais tu n’es pas là, et si je rêve tant pis, quand tu t’en vas, j’dors plus la
nuit…*
– J’ai envie d’appeler papa pour lui souhaiter un joyeux Noël, dit Chiara après avoir fini de placer les quartiers de fruits le plus joliment possible dans le moule.
Maggy se crispa. Elle dut se concentrer pour verser la liaison sur le gâteau.
– Papa ?
– Oui, mon père, tu sais, celui avec qui tu m’as faite.
– Je sais qui est papa, merci, mais je ne crois pas que ce soit une bonne idée.
– Ça fait longtemps qu’il ne nous a pas appelées, il me manque, j’ai envie d’entendre sa voix.
– Il est très occupé depuis la naissance des jumelles et…
– Ça fait deux ans !
– Justement, c’est à deux ans qu’un enfant demande le plus d’attention et…
– Moi aussi je suis son enfant !
– Bien sûr, chérie, mais…
– Tu lui as parlé récemment ?
– Oui, pour des problèmes pratiques, des histoires d’argent. Et j’ai eu l’impression de le déranger, ce qui était très désagréable, je préfère t’épargner ça, tu comprends ?
– Je ne veux pas lui parler d’argent, je veux lui dire que je l’aime !
– Et entendre qu’il t’aime en retour ? Il ne le fera pas.
– Qu’est-ce que tu en sais ?
– Je connais ton père.
Les pommes baignaient dans un liquide jaunâtre qui les rendrait moelleuses et les empêcherait de sécher à la cuisson. Chiara eut envie de balancer le moule par terre et de voir le gâteau se répandre sur le sol. Mais, en levant les yeux vers sa mère, elle remarqua un voile de tristesse sur son visage.
– Oui, tu as raison, ce n’est pas le bon jour, je l’appellerai une autre fois, dit-elle en caressant un peu maladroitement le bras de Maggy. Je t’aime, ma petite maman.
– Moi aussi, je t’aime, chérie.
Le téléphone sonna.
– C’est peut-être lui ? s’enthousiasma Chiara en se précipitant dans le séjour. Lise était déjà en train de répondre. Elle salua l’interlocuteur, dit « je te la passe », puis tendit le combiné à sa sœur.
– C’est pour toi, c’est Raphaëlle.
Chiara avança lentement vers l’appareil, se demandant avec inquiétude ce qu’elle lui voulait, cela faisait longtemps qu’elles ne s’étaient pas appelées. Elles se voyaient toujours en cours, passaient leurs pauses et leurs repas ensemble, mais quelque chose s’était cassé. Chiara avait l’impression de faire semblant, pour ne pas se retrouver seule, par confort, et il lui semblait que Raphaëlle – Cynthia faisait moins d’efforts – acceptait cette mascarade au nom de l’amitié qu’elles avaient partagée autrefois.
– Allô ?
– Salut, c’est Raph.
– Salut, Raph, ça va ?
– Oui, ça va merci, et toi ?
– Ça va aussi. Joyeux Noël au fait ! s’exclama Chiara, un peu trop fort.
– Oui, joyeux Noël.
– Merci. Vous le fêtez chez toi ?
Après avoir dit ça, elle pensa à François. Comment était-il habillé ? Elle avait du mal à l’imaginer endimanché. Avait-il une petite amie ? Irait-il voir son film quand il sortirait ? La trouverait-il bonne actrice, jolie ? Serait-il impressionné ?
– Oui, tout le reste de la famille va bientôt arriver, avec les cousins, les grands-parents, ça va faire du monde…
– C’est sympa.
– Oui, enfin ça fait beaucoup d’agitation et de travail. Je me demandais, ça te dirait de venir dormir à la maison un soir pendant les vacances ?
– Avec Cynthia ?
– Non, juste toutes les deux.
– Je… je ne sais pas, murmura Chiara, on a pas mal de projets avec Lise et maman durant…
– On ne fait plus rien ensemble, ça me manque, l’interrompit Raphaëlle.
Après un court temps, elle répondit « d’accord, oui, c’est une bonne idée, avec plaisir », non parce qu’elle en avait envie, mais parce qu’elle n’osa pas refuser, le rejet serait trop violent. Comment le justifier ? Elle devait cacher son détachement, la cassure, sinon comment continuer ? Et puis elle songea que c’était l’occasion de revoir François, et cette idée la remplit de joie. Elles fixèrent une date et se souhaitèrent encore un bon réveillon, puis raccrochèrent.
– Tout va bien ? demanda Lise, assise dans le canapé.
– Oui, oui.
– Elle est gentille, Raphaëlle, déclara Maggy en apportant une carafe d’eau sur la table de la salle à manger. C’est important de prendre soin de ses amies, regarde-moi, je les ai toutes laissé filer, et maintenant je me retrouve toute seule. Ne fais pas la même erreur, ma fille.
– Pourquoi tu les as laissé filer ? questionna Lise.
– Manque de temps, soupira Maggy.
Chiara resta un moment devant le téléphone, une sensation de froid l’envahit. Puis elle remarqua que ses extrémités étaient engourdies, elle secoua ses mains et ses pieds.
– Qu’est-ce qui t’arrive ? pouffa sa sœur.
– Rien. Des fourmis.
Lorsque le repas fut prêt, elles s’assirent autour de la table.
– Servez-vous, mes chéries, et joyeux Noël ! s’exclama Maggy.
Cuillères et fourchettes cliquetèrent sur les plats argentés, et les assiettes se remplirent généreusement. Les filles remercièrent leur mère pour toutes ces denrées, elle répondit que c’était normal et que ça lui faisait plaisir. On se souhaita un bon appétit. Dans l’espace libre entre les mets, sur la jolie nappe blanche à liseré bleu – nappe qui servait pour les fêtes et les grandes occasions –, des bougies étaient allumées, donnant à la pièce une atmosphère particulière. Maggy s’était acheté une demi-bouteille de champagne pour le réveillon, elle fit sauter le bouchon et se servit un verre. Chiara saliva, elle rêvait d’en boire une gorgée (le dernier jour de tournage, un pot avait été organisé, et elle avait eu droit à une coupe, retrouvant avec délice le goût de ce vin pétillant).
– Maman, je peux te demander quelque chose ? se risqua-t-elle.
– Vas-y.
– Je pourrais avoir un tout petit peu de champagne, puisque c’est Noël ?
– Mais bien sûr, va te chercher une coupe. Lise tu en veux une goutte ?
– Non merci, répondit-elle en faisant une grimace, je préfère mille fois le Coca !
Chiara était allée se chercher une flûte à la cuisine en sautillant, sachant que l’invitation de Raphaëlle cesserait bientôt de la tourmenter.
– Santé, ma fille ! dit Maggy en remplissant son verre.
– Santé, maman !
Elle ferma les yeux pour savourer cet instant. Son appétit avait été remplacé par une soif intense. Elle se força à boire lentement. Sa mère et sa sœur continuaient de mâcher et d’avaler leur nourriture avec avidité, tandis qu’elle picorait pour occuper ses mains entre deux gorgées de champagne. L’enivrement vint moins facilement que les fois précédentes. Son corps s’habituait-il déjà ? Elle dut reprendre une demi-coupe pour sentir un allégement.
– Tu es sûre que ce n’est pas trop ? avait questionné sa mère pour se donner bonne conscience, mais au fond elle était heureuse de pouvoir trinquer avec quelqu’un. Boire seule engendrait chez elle une certaine mélancolie, lui rappelant l’absence de son mari (ex-mari). Le désir de Chiara la soulageait d’un poids.
– Non, non, ne t’inquiète pas, je ne sens rien.
Après le salé vint le sucré. Gâteaux aux pommes, au chocolat, caramels mous, glace, meringues, crème chantilly, mignardises remplacèrent harengs fumés, quiche lorraine, émincé de veau au curry, pain à l’ail, riz, pommes de terre au roquefort, salade de céleri, feuilletés à la viande, croissants au jambon, minipizzas et carottes au beurre. Puis, lorsque le repas fut terminé, elles débarrassèrent, s’étonnant de tout ce qu’il restait. Elles mirent les aliments dans tous les Tupperware qu’elles trouvèrent, puis dans de grands bols en plastique avec du papier alu dessus. Le frigo était plein à craquer. Le festin de Noël avait-il vraiment eu lieu ? Ensuite, elles s’installèrent au salon pour boire de la tisane digestive et ouvrir leurs paquets.
* Extrait de la chanson Le Coup de soleil, écrite par Jean-Paul Dréau, chantée par Richard Cocciante.
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I l neigeait depuis le matin. Chiara aurait aimé qu’une tempête vienne bloquer la porte d’entrée, qu’il lui soit impossible de sortir. Cela aurait été une excellente excuse pour ne pas honorer l’invitation de Raphaëlle. Mais, hélas, les flocons ne tombaient pas en quantité suffisante : elle allait devoir se rendre chez son amie. Elle cherchait dans son armoire quelle tenue mettre, elle voulait être séduisante pour François. Après réflexion, elle opta pour un t-shirt blanc et un pull bleu avec de jolis boutons, ainsi qu’un jean qui lui allait particulièrement bien. Elle fit son sac, emporta son pyjama préféré, sa trousse de toilette, une culotte et des chaussettes. Ensuite elle rejoignit sa mère et sa sœur dans la cuisine, où elles prenaient le goûter. Chiara n’avait pas souhaité les accompagner, son estomac était noué depuis le réveil, et elle avait fini par se lasser des restes de Noël au bout desquels, malgré leurs efforts, elles peinaient à arriver. Il y aurait probablement d’ici un ou deux jours de nombreux aliments qui partiraient à la poubelle, parsemés de moisissure.
– Tu es sûre que tu ne veux pas que je t’y conduise ? demanda Maggy.
– Non, non, ça me fera une balade.
– Il neige !
– Justement.
– Tiens, ça, c’est pour ses parents.
Elle lui tendit une boîte de chocolats, Chiara la mit dans son sac.
– Merci. Je pense que je serai de retour demain avant midi.
– D’accord, tu me tiens au courant, sois sage, ma fille, dit Maggy en l’embrassant.
L’odeur de sa mère avait quelque chose de rassurant et d’écœurant à la fois, un arrière-fond de nourriture se mêlait à son parfum et à celui de la laque pour cheveux. Chiara déposa sur la joue de sa sœur un baiser.
– À demain, Lisette, sois gentille avec maman.
– Je suis toujours gentille avec maman ! Et ne m’appelle pas Lisette !
– C’est vrai, allez, amusez-vous bien, je vous aime !
Elle attrapa son sac et se dirigea vers la porte d’entrée. Après s’être habillée chaudement, elle sortit. L’air froid et les flocons qui voltigeaient dans le ciel gris lui firent du bien. Il suffisait de si peu de choses pour se sentir exister. Elle inspira un bon coup et se mit à marcher sous la neige.
En arrivant à proximité de la maison de Raphaëlle, son cœur battit plus vite et l’angoisse qui l’étreignait sourdement depuis leur coup de fil éclata au grand jour. Ses jambes tressaillirent et une oppression au niveau des poumons l’obligea à s’arrêter au milieu du trottoir pour essayer de retrouver son souffle. Avait-elle développé vis-à-vis de son amie une espèce de phobie ? Comment les sentiments pouvaient-ils changer de la sorte ? Elle se souvenait encore de la complicité qui les unissait l’hiver précédent, des batailles de boules de neige, de leurs rires et de la façon dont la voix singulière de Raphaëlle l’apaisait. Où avait filé ce temps-là ? Reviendrait-il ? Une voiture passa à côté d’elle à toute vitesse et l’éclaboussa. Ne tenant plus debout, elle alla chercher appui contre un arbre. Colla son dos à l’écorce et ordonna à son corps de se calmer. « Que veux-tu qu’il t’arrive ? » lui chuchota-t-elle. « Rien, rien ne peut t’arriver. » Ses jambes se détendirent et son cœur cogna à un rythme moins inquiétant. « Voilà, c’est bien, tu es prêt ? »
Elle tenta de sonner, mais aucun son ne retentit. Elle frappa à la porte avec vigueur, personne ne répondit. Elle cria : « Y a quelqu’un ? » Toujours rien. Elle attendit, aucun bruit ne lui parvenait. Elle s’apprêtait à repartir, soulagée, quand la porte s’ouvrit.
– Hey !
Raphaëlle était sur le seuil, superbe comme d’habitude. Et, malgré ses craintes, Chiara fut contente de la retrouver, identique à ce qu’elle avait toujours été. Était-ce elle qui avait changé ? Son amie la saisit par le bras et l’attira à l’intérieur. Il y faisait sombre, seules deux petites lampes étaient allumées sur la cheminée. Quelques bûches noircies traînaient dans l’âtre.
– La sonnette ne marche plus, et quand je t’ai entendue appeler j’étais aux toilettes. Tu es couverte de neige ! pouffa Raphaëlle en tapotant le manteau de Chiara. Débarrasse-toi de tout ça, je vais nous faire un chocolat chaud.
– Tes parents ne sont pas là ?
– Mon père est en voyage, évidemment, soupira-t-elle, et maman est allée faire des courses. Il n’y a que toi et moi. Et François.
Il sembla à Chiara que Raphaëlle scrutait sa réaction en prononçant le prénom de son frère. Elle ne dut pas être déçue, car elle se sentit rougir jusqu’aux oreilles. Où se trouvait-il ? Dans sa chambre certainement. Elle l’imagina allongé sur son lit, vêtu de la même façon que la dernière fois (jean noir tirant sur le gris, t-shirt blanc détendu), en train d’écouter de la musique, une bière et un paquet de cigarettes à portée de main.
– Ça t’ennuie ?
– Quoi ?
– Que ma mère ne soit pas là ?
– Non, pourquoi ?
– Comme ça.
La cuisine était moderne, spacieuse et ouverte sur le séjour. Elles s’y rendirent. Raphaëlle prépara deux chocolats chauds et sortit également un paquet de biscuits aux amandes. Elles s’installèrent autour de la table.
– Alors ton tournage, raconte-moi, ça s’est bien terminé ?
– Très bien, c’était vraiment une expérience géniale, j’espère que ça m’amènera d’autres choses.
– Tu veux dire d’autres films ?
– Oui. J’aimerais beaucoup en faire mon métier.
Le bruit de leurs cuillères tournant dans les tasses prit toute la place. Elles ne parlèrent plus pendant de longues secondes. Chiara n’aimait pas ces moments suspendus où des pensées désagréables s’immisçaient, elle savait qu’ils pouvaient être des portes vers une conversation plus intime. Elle porta son chocolat à ses lèvres, essaya d’en boire une gorgée, se brûla, recracha dans la tasse, se précipita vers l’évier et mit sa langue sous l’eau froide.
– Je suis désolée, j’aurais dû t’avertir que c’était brûlant. Tu veux un glaçon ?
Elle acquiesça. Raphaëlle alla en chercher dans le congélateur.
– Tiens.
Chiara plaça le cube glacé sur sa langue, elles se rassirent. La brûlure mit du temps à s’estomper. Elles restèrent silencieuses. Par chance, la famille de Raphaëlle venait d’adopter un chaton, elles le regardèrent jouer dans la cuisine avec une fausse souris verte ou tenter d’attraper leurs orteils pour les mordiller.
– Il est vraiment trop chou, finit par dire Chiara.
– Oui, il est très chou. Ça va mieux ?
– Un peu.
Elle alla jeter ce qu’il restait du glaçon dans l’évier.
– Je peux le porter ?
– Ne te gêne pas, il adore les câlins !
Elle attrapa le chaton qui s’était mis à attaquer un pied de chaise, il se laissa faire, elle le serra contre elle. Il était gris avec de grands yeux bleus, son pelage était doux. Très vite, il se mit à ronronner. Elle avait toujours rêvé d’avoir un chat à la maison, mais sa mère n’aimait pas les animaux de compagnie, elle craignait les poils, les odeurs et estimait qu’elle avait déjà « suffisamment de choses à gérer ». Mystic avait été toléré, il avait même réussi à l’attendrir avec sa petite bouille adorable, car il venait rarement à l’intérieur, restant la plupart du temps sur le seuil de la porte ou dans le jardin pour recevoir les caresses et les morceaux de viande qu’on voulait bien lui donner. La pauvre bête avait quand même terminé sa vie sous les roues de la voiture de Maggy. Était-ce un acte manqué ?
– Une fois, Cynthia m’a raconté quelque chose de bizarre, confia soudain Raphaëlle, le visage grave. Elle s’occupait du chat de sa grand-mère contre un peu d’argent pendant que celle-ci était en voyage. Après les cours, elle devait passer le nourrir, changer son eau, sa caisse, etc. Au début, elle a fait sa tâche correctement, elle prenait même le temps de papouiller le chat. Et puis, un jour, elle s’est simplement assise dans le canapé à le regarder, sans rien faire. Au moment de repartir, elle a vu dans ses yeux une espèce de supplication, il a miaulé, un miaulement rauque pour exprimer sa faim et son incompréhension. Elle a éprouvé « une sensation de pouvoir qui l’a fait frissonner », ce sont les mots qu’elle a utilisés. À partir de là, elle a cessé de le nourrir, de lui mettre de l’eau ou de changer sa caisse. Elle venait dans l’appartement, à l’odeur de plus en plus infecte, s’asseyait sur le canapé, observait le chat, son attitude, les changements au niveau de son corps et de son comportement. De tendre, il est devenu agressif, avec parfois de brefs élans de gentillesse pour tenter d’obtenir un peu de nourriture ou de l’eau fraîche. Mais elle n’a rien donné, elle l’a regardé s’affaiblir sans lever le petit doigt.
Raphaëlle s’interrompit, prit un biscuit aux amandes, le porta à sa bouche, puis le remit dans le paquet. Chiara était appuyée contre la gazinière, le chaton entre les bras, elle fixait son amie, interloquée. Après un temps, Raphaëlle continua :
– Il a fini par mourir. Elle a mis sa carcasse dans un sac et est allée le « jeter », c’est aussi un mot qu’elle a utilisé, dans le fleuve derrière chez sa grand-mère. Ensuite elle a aéré l’appartement, nettoyé la caisse, les gamelles, avant de rentrer chez elle en pleurs. Entre deux sanglots, elle a expliqué que Minouche s’était échappée quand elle avait ouvert la porte d’entrée.
Le frigo commença à faire un drôle de bruit, comme si de l’eau coulait à l’intérieur.
– Après m’avoir raconté cette histoire, ajouta Raphaëlle à voix basse, Cynthia m’a demandé si je croyais qu’elle était sadique. Elle ne regrettait pas vraiment son geste, mais craignait d’être mauvaise et, d’une manière ou d’une autre, punie.
– Qu’est-ce que tu lui as répondu ?
– « Non, bien sûr que non. »
– Pourquoi ?
– Je ne sais pas, je crois qu’elle me faisait peur tout à coup.
– C’était quand ?
– Cet été.
– Et tu ne m’en parles que maintenant ?
– Elle m’avait fait jurer de ne rien dire.
Le bruit du frigo cessa, les ronronnements du chat aussi, il avait dû s’endormir.
– C’est glauque, murmura Chiara.
– Oui.
Elle n’en revenait pas que son amie Cynthia ait pu faire une chose aussi sordide, et en même temps ça ne l’étonnait pas totalement. Il y avait chez elle une froideur qui maintenait toujours les autres à distance et pouvait créer un malaise.
– C’est pour me dire ça que tu voulais qu’on se voie ?
– Il faut une raison pour se voir ?
– Non, bien sûr que non.
Cela résonna étrangement.
– Je ne pensais pas t’en parler, c’est sorti tout seul en te voyant avec Grisouille.
Que sous-entendait-elle ? Qu’elle ressemblait à Cynthia ? Qu’en la voyant avec son chat elle l’avait imaginée en train de le trucider ou, pire, de le laisser agoniser avec plaisir ?
– Jamais je ne ferai de mal à un chat, asséna Chiara.
– Parfois on croit qu’on connaît les gens et en fait…
– Tu dis ça pour moi ?
– Calme-toi… Je dis ça pour Cynthia et pour le monde en général. Tu ne trouves pas que les choses ne sont jamais vraiment ce qu’elles paraissent être ?
La pièce à vivre s’était encore assombrie. La grande fenêtre qui éclairait la cuisine offrait un paysage si triste et un ciel si lourd qu’ils ressemblaient à un début de nuit. Chiara aurait volontiers proposé d’allumer le plafonnier ou n’importe quelle autre lumière, mais elle n’arrivait plus à articuler deux mots, quelque chose était coincé dans sa gorge, peut-être un hurlement, une envie de crier : « Laisse-moi tranquille, ne m’appelle plus jamais, je ne supporte pas ta façon de parler pleine de sous-entendus, fous-moi la paix, je n’ai rien fait ! » Et puis il y avait ce chocolat chaud qui l’avait brûlée et sur lequel flottaient toujours des petites bulles de salive, ce qui la dégoûta. Pourtant elle en avait encore plein la bouche, de la salive, et cela ne la répugnait pas. Oui, mais ce qui est à l’intérieur doit rester à l’intérieur.
– Hein, tu ne trouves pas que tout est pourri ? insista Raphaëlle.
Chiara visualisa le surplus de nourriture que sa mère avait préparé pour Noël couvert de taches bleu-vert. Pourquoi ce que l’on avait aimé ne pouvait-il rester intact et garder une forme de pureté ?
– Tu as raison, parvint-elle enfin à formuler. Tout est amené à se détériorer.
Elle reposa le chat par terre, ce qui le réveilla. Il se remit à sautiller dans tous les sens en essayant d’attraper ce qui bougeait.
– Aïe ! s’écria sa maîtresse qui se faisait mordre un orteil.
– Je vais aux toilettes.
Le long couloir qui menait à la salle de bains était encore plus obscur que le reste de la maison. Elle s’y aventura avec prudence et émotion, songeant que François devait être là, dans sa chambre. En passant devant ce qu’elle se rappelait être sa porte, elle s’arrêta, hésita à frapper, se retourna – Raphaëlle n’était plus dans son angle de vue, mais pouvait-elle l’entendre ? Il lui sembla percevoir une odeur d’encens et de cigarette, elle mourait d’envie de se retrouver auprès de lui, dont elle se sentait plus proche que de son amie. Elle lui parlerait de son tournage, de Baldewski, et il comprendrait, s’intéresserait, sans avoir besoin de se forcer, non par politesse, mais par curiosité. C’est alors que la porte d’entrée s’ouvrit, la mère de Raphaëlle rentrait des courses dans un bruit d’orage, de froissements et de talons.
– Raphie, le coffre de la voiture est plein de paquets, tu viens m’aider ?
Chiara profita de cette diversion pour frapper à la porte du grand frère. Elle était excitée et impatiente de découvrir s’il lui faisait toujours le même effet. Mais était-ce bien sa chambre ? Il y avait tant de portes dans ce long corridor, tant de portes identiques, comment la reconnaître avec certitude ?
Lorsqu’il apparut dans l’embrasure avec les mêmes vêtements, les mêmes cheveux désordonnés, les mêmes yeux un peu cernés que la dernière fois qu’elle l’avait vu, elle eut à nouveau envie de l’embrasser. Elle avait eu seize ans, elle n’était plus une gamine, peut-être pourraient-ils sortir ensemble ? Son esprit vagabondait à la vitesse d’un cheval au galop, comment le retenir ? En la découvrant sur le pas de sa porte, il sourit.
– Ah ! c’est toi.
– Oui, je voulais te dire bonjour.
– Salut, bella, comment ça va ?
Bella, elle crut défaillir. La trouvait-il belle, vraiment ? Ou cherchait-il simplement à être gentil avec l’amie de sa sœur à qui, quelques mois auparavant, il avait roulé une pelle ?
– Bien. J’ai fini le tournage avec Baldewski.
– Ah ! oui, c’est vrai… et tu es contente ?
– C’était génial !
Il restait debout sur le seuil, ne l’invitait pas à entrer. Craignait-il qu’elle se jette sur lui ? Voulait-il lui faire comprendre qu’elle ne l’intéressait plus ? L’avait-elle jamais intéressé ? Pourquoi ne lui posait-il aucune question ? Elle aurait aimé qu’il lui demande comment s’était passé le baiser, ce baiser de cinéma qu’elle avait eu si peur de donner, cela prouverait qu’il se souvenait de leur conversation, mais il se contentait de la fixer, l’air à moitié absent. Que dire à présent ? Elle avait beau chercher, aucun mot ne venait.
– Et il sort quand ? demanda-t-il soudain, au plus grand soulagement de Chiara qui ne savait plus quoi faire de ses mains, ni du reste de son corps d’ailleurs.
– L’été prochain, si tout va bien.
– Cool. On ira le voir.
– C’est vrai ?
– Eh bien, je ne peux pas te laisser deux minutes ! s’exclama Raphaëlle dans son dos.
– Je… je disais juste bonjour.
Son amie ricana d’une façon désagréable et Chiara crut percevoir un échange de regards entre le frère et la sœur, des regards qui semblaient dire : « Tu vois, qu’est-ce que je t’avais dit ? Elle est folle de toi. » « Ouais, t’as peut-être raison, ah ah ah ! »
– Maman aimerait que tu l’aides à ranger les courses.
François soupira et se dirigea vers la cuisine. Une lumière glaçante se répandit dans toute la maison, puis un coup de tonnerre retentit.
– Tu viens, on va dans ma chambre ?
Elles s’installèrent sur le lit de Raphaëlle. Juste à côté, à même le sol, il y avait le matelas sur lequel Chiara dormirait, si elle parvenait à dormir. Quelque chose en elle n’arrivait pas à se détendre et demeurait sur ses gardes. Que n’aurait-elle pas donné pour rentrer chez elle, retrouver sa chambre, ses posters d’animaux, sa mère et sa sœur avec ses faux airs de Mylène Farmer. Elle aimait ces deux êtres, et ces deux êtres l’aimaient, parfois avec des maladresses, des brusqueries, des étouffements, mais elle avait le sentiment, avec sa petite famille, de pouvoir être elle-même. Ça n’avait pas de prix.
– Tu as peur quelquefois ? demanda subitement Raphaëlle.
– Peur ? De quoi ?
– De tout. De ce que la vie nous réserve, de l’amour, la sexualité, la mort.
Chiara se raidit, elle ne souhaitait pas avoir ce genre de discussions. Décidément, cette fille et elle n’étaient plus du tout sur la même longueur d’onde, et cette façon qu’elle avait de toujours vouloir parler de choses profondes et anxiogènes l’agaçait. Oui, la vie était difficile ; oui, on allait tous mourir ; non, l’amour ne devait pas être facile à trouver. Mais pourquoi sans cesse ressasser les mêmes histoires ? Elle songea que la légèreté était une qualité rare et souvent décriée. Pour elle, c’était le comble de l’élégance et une forme de politesse. De tous les sujets que son amie souhaitait aborder, la sexualité lui paraissait le moins dangereux, elle décida de l’orienter là-dessus.
– Il paraît que ça va tout seul si on est prêt et qu’on a trouvé la bonne personne.
– La bonne personne, pouffa Raphaëlle, c’est ta mère qui t’a raconté ces bobards ?
– Je veux dire quelqu’un que tu aimes, et ce ne sont pas des bobards, la première fois de ma mère s’est très bien passée, figure-toi, alors elle sait de quoi elle parle !
– Moi, l’amour me dégoûte, la vie me dégoûte, tout me dégoûte, en fait, depuis… depuis la mort de Claire.
Ça y est, nous y sommes. Tu y es, c’est là que tu voulais m’emmener, c’est la raison pour laquelle tu m’as invitée. L’amitié n’a rien à voir là-dedans. Chiara eut la sensation d’être dans une piscine, sous l’eau, entourée de petites bulles. Ses oreilles ne captaient plus aucun son, sauf peut-être, très lointainement, des bruits déformés qui n’avaient aucun sens. Elle ne remontait pas à la surface, restait là, immobile, les yeux mi-clos, comme piégée au milieu du bassin. Sous l’eau. Raphaëlle apparut devant elle, le visage flou. Ses traits se transformaient, tel un bonhomme en pâte à modeler, ses lèvres bougeaient, se retroussant brusquement de façon très laide. Quelle chance de ne rien entendre. Chiara se demanda combien de temps elle pourrait tenir ainsi dans son monde du silence. Une vie entière ? Mais comment faire du cinéma dans ce cas ? Elle allait devoir choisir entre la tranquillité et l’isolement ou la confrontation et les bruits du monde.
– Tu ne dis rien, tu n’as rien à dire ? s’emporta Raphaëlle en la secouant.
– Qu’est-ce que tu veux que je dise ?
Elle avait choisi, sans vraiment le vouloir. On ne pouvait renier longtemps ses capacités.
– Que toi aussi tu as mal, que tu as peur et que tu culpabilises !
– Ce n’est pas de ma faute, murmura Chiara, tête baissée, ce n’est pas de ma faute, ce n’est pas moi qui l’ai poussée, elle s’est jetée de sa fenêtre, c’est elle qui s’est jetée.
Les mots, et les images qu’ils réveillaient, l’écorchaient. Petites choses munies de griffes acérées qui s’agitaient dans son ventre, son cœur, ses yeux. Comment leur échapper ?
– On aurait dû se rendre compte qu’elle allait mal, on était ses amies, tu étais sa meilleure amie, on aurait dû voir… tu ne crois pas ?
– Si les gens ne montrent pas, on ne peut pas voir, se défendit Chiara. Claire se confiait peu, tu le sais aussi bien que moi, je refuse de porter ça, tu entends ?
Elle était au bord des larmes, ses mains tremblaient. Elle attendait le coup suivant, l’histoire de l’audition qu’elle avait réussie alors que son amie… son amie… Elle attendait afin de pouvoir se lever et quitter cette maison trop grande, trop froide, pleine de portes dont on ne se rappelait jamais sur quelle pièce elles donnaient.
– Oui, tu as sans doute raison, excuse-moi, tout ça tourne en boucle dans ma tête, ça tourne, ça tourne, je suis incapable de m’en débarrasser, ça me pourrit la vie.
Et voilà, elle faisait redescendre la pression, ne lui donnant même pas l’occasion de partir en dépassant les bornes. Elle allait devoir rester, passer la soirée et la nuit dans ce lieu où leur conversation résonnerait. Claire les écoutait-elle ? Elle ne voulait pas avoir ce genre de pensées, elle ne voulait pas !
– C’est bien que, toi, tu n’aies pas ce poids, c’est bien, ajouta Raphaëlle d’un ton amer.
– Il faut que j’aille aux toilettes.
– Encore !
– Finalement, je n’y suis pas allée tout à l’heure.
Elle sortit de la chambre. Quelle était la porte de la salle de bains ? Elle crut s’en souvenir, mais se retrouva dans un grand bureau, avec d’immenses bibliothèques en bois massif et des animaux empaillés qui la regardaient sans tendresse. Dans cette pièce, les meubles étaient anciens, le sol recouvert d’une moquette verte, et les fenêtres composées de carreaux jaunes sertis de plomb. À croire que cet endroit était le vestige d’une autre époque. Chiara s’avança avec prudence, étonnée de voir au milieu d’oiseaux de toutes sortes (aigles, chouettes, vautours, faucons), un fennec. Était-ce le père de Raphaëlle qui l’avait chassé ? Son frère ? Était-ce celui qu’elle avait vu dans son quartier ? En s’approchant, elle réalisa que c’était peut-être un renard blanc. C’est alors qu’un nouveau coup de tonnerre secoua la maison. D’une des nombreuses bibliothèques, plusieurs livres tombèrent. Chiara se précipita hors de la pièce. Elle ouvrit la porte suivante. La salle de bains était là. Elle y entra, ferma à clé, passa de l’eau sur son visage et se regarda dans la glace. Elle se demanda ce que penseraient les gens en voyant Le Carrousel. Seraient-ils impressionnés ? Se diraient-ils, en la regardant sur l’écran, « mais qui est cette fille, elle est incroyable » ? Et ceux qui la connaissaient, oublieraient-ils qu’il s’agissait de Chiara, verraient-ils Lina ? Serait-elle citée dans des journaux ? Y aurait-il des photos d’elle, des critiques élogieuses, des interviews ? Passerait-elle dans des émissions de télévision ? Son père fanfaronnerait-il auprès de ses amis ? Des garçons ou des filles tomberaient-ils amoureux d’elle ? Aurait-elle des fans ? Une page Wikipédia ? Et si on disait d’affreuses choses, si l’on se moquait de son physique, de sa façon de parler, d’embrasser, comment s’en remettrait-elle ? Elle espérait de tout son cœur que le film, sa manière de jouer et de « rendre la lumière », comme disait Baldewski, donneraient envie à un réalisateur de lui offrir un autre rôle. Et si tout s’arrêtait avant même d’avoir commencé ? Se jetterait-elle par la fenêtre ? Ne pense pas à « ça », gronda une petite voix. Un mince filet d’eau continuait de couler dans le lavabo, elle resserra les robinets, il ne cessa pas. Quel gâchis, toute cette eau qui file dans la tuyauterie. Puis elle entendit un fennec glapir dans la pièce d’à côté, elle tendit l’oreille : plus rien. Un animal, qu’il soit fennec ou renard blanc, ne peut pas crier s’il est empaillé, se rassura-t-elle. Dans le miroir, son reflet la fixait avec un air de défi. Qui es-tu ? De quoi es-tu capable ? Et si tu étais juste égoïste, moche et bête ? Pourquoi des gens s’intéresseraient-ils à toi ? Elle s’ordonna d’arrêter de se rabaisser. Elle devait y croire, sinon qui le ferait pour elle ? Elle travaillerait dur pour ça, accepterait de courir les castings, de vivre chichement, elle donnerait TOUT, toute sa vie, son temps, son énergie, ses espoirs, oui, elle se consacrerait entièrement à son art. Rien d’autre n’aurait d’importance. Elle voulait devenir quelqu’un. Et si elle n’y arrivait pas ?… Son reflet ricana.
– Chiara, tout va bien ? demanda Raphaëlle de derrière la porte.
– Oui, oui, je te rejoins tout de suite.
La nuit tomba enfin. Les étoiles étaient invisibles à cause de la masse nuageuse, mais Chiara savait qu’elles étaient là, juste derrière, et cela suffisait à l’apaiser. Après la nuit, il y aura le jour, et je rentrerai chez moi, songea-t-elle. La soirée lui parut durer une éternité. François était sorti « avec des potes », et la mère de son amie s’enferma dans sa chambre pour les laisser tranquilles. Elles dînèrent à la cuisine, puis regardèrent une comédie romantique pour adolescentes dans le salon, mais rien n’enthousiasma Chiara. Le repas manquait de sel et le film était stupide. Le bon côté de la situation était que la conversation qu’elle redoutait avait eu lieu, et il était probable que Raphaëlle ne reviendrait pas sur le sujet avant un moment.
La vision du chat affamé, assoiffé, que Cynthia avait laissé mourir lui revint aussitôt qu’elle posa sa tête sur l’oreiller, et elle eut du mal à s’en débarrasser. Il était peut-être vrai qu’on ne connaissait jamais les gens. Comment faire confiance à des êtres qui parvenaient si bien à cacher ce qu’ils étaient ?
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