Récits fantastiques 2

Alexandre Dumas · Chapitre 1 sur 4

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Récits fantastiques 2

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Alexandre Dumas

 

Récits fantastiques

 

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Alexandre Dumas

 

Récits fantastiques II

 

Le testament de M. de Chauvelin

Les gentilshommes de la Sierra-Morena

 

La Bibliothèque électronique du Québec

Collection À tous les vents

Volume 89 : version 1.01

 

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Alexandre Dumas, père, (1802-1870) l’auteur des Trois mousquetaires, du Comte de Monte-Christo, et de nombreux autres romans, a aussi laissé des romans et des nouvelles touchant au fantastique, dont La femme au collier de velours, Les Mille et un fantômes et Le meneur de loups.

 

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Le testament de M. de Chauvelin

 

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I

 

La maison de la rue de Vaugirard

 

En allant de la rue du Cherche-Midi à la rue Notre-Dame-des-Champs, on trouve à gauche, en face d’une fontaine faisant l’angle de la rue du Regard et de la rue de Vaugirard, une petite maison cotée aux registres municipaux de la ville sous le numéro 84.

Et maintenant, avant d’aller plus loin, un aveu que j’hésitais à faire. Cette maison, où l’amitié la plus franche m’a reçu presque à mon débotté de province, cette maison qui, pendant trois ans, me fut fraternelle ; cette maison à laquelle j’eusse, dans tous les malheurs ou toutes les félicités de ma vie, été heurter alors les yeux fermés, certain que j’étais de la voir s’ouvrir à mes larmes ou à ma joie ; cette maison, pour bien indiquer sa situation topographique à mes lecteurs, je viens

 

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d’être obligé de la relever moi-même sur un plan de la ville de Paris.

Qui m’eût dit cela, mon Dieu ! il y a vingt ans ?

C’est que, depuis vingt ans aussi, tant d’événements, comme une marée toujours montante, ont dérobé aux hommes de notre génération les souvenirs de leur jeunesse, que ce n’est plus avec la mémoire qu’il faut se souvenir, – la mémoire a son crépuscule dans lequel se perdent les souvenirs éloignés, – mais avec le cœur.

Aussi, quand je laisse de côté ma mémoire pour me réfugier dans mon cœur, j’y retrouve comme en un tabernacle sacré, tous les souvenirs intimes qui se sont échappés un à un de ma vie, comme goutte à goutte filtre l’eau par les fissures d’un vase ; dans le cœur, pas de crépuscule se faisant de plus en plus sombre, mais une aube se faisant de plus en plus éclatante. La mémoire tend à l’obscurité, c’est-à-dire au néant ; le cœur tend à la lumière, c’est-à-dire à Dieu.

Enfin, elle est là, cette petite maison, enfermée

 

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par un mur gris, derrière lequel elle se cache à moitié, en vente à ce qu’on me dit, près d’échapper aux mains hospitalières qui m’en ont ouvert les portes, hélas !

Laissez-moi vous dire comment j’y suis entré ; cela nous mène, par un détour je le sais bien, à l’histoire que je vous raconte ; mais n’importe ; suivez-moi, nous causerons pendant la route, et je tâcherai que la route vous paraisse moins longue qu’elle n’est en réalité.

C’est vers la fin de 1826, je crois. Vous le voyez, je ne vous accusais que vingt ans, et voilà qu’il y en a vingt-deux. Je venais d’en avoir vingt-trois, moi.

À propos du pauvre James Rousseau, je vous ai dit mes rêves littéraires. Déjà, en 1826, ils étaient devenus plus ambitieux. Ce n’était plus la Chasse et l’amour que je faisais en collaboration avec Adolphe de Leuven ; ce n’était plus la Noce et l’enterrement que je composais avec Vulpian et Lasaagne, c’était Christine que je rêvais seul. Beau rêve ! rêve tout resplendissant qui, dans mes espérances juvéniles, devait m’ouvrir ce

 

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jardin d’Hespérus, jardin aux fruits d’or dont la Critique est le dragon.

En attendant, pauvre Hercule que j’étais, la Nécessité m’avait mis un monde sur les épaules. Méchante déesse que cette Nécessité, qui n’avait pas même, comme pour Atlas, le prétexte de se reposer une heure en m’écrasant.

Non, la Nécessité m’écrasait, moi et tant d’autres, comme j’écrase une fourmilière. Pourquoi ? Qui le sait ? Parce que je me trouvais sous son pied, et que, les yeux bandés, froide déesse aux coins de fer, elle ne me voyait pas.

Ce monde qu’elle m’avait mis sur les épaules, c’était mon bureau.

Je gagnais 125 francs par mois, et voilà, pour 125 francs par mois, ce que j’étais obligé de faire :

Je venais à mon bureau vers dix heures ; je le quittais à cinq ; mais l’été j’y revenais le soir à sept heures et le quittais à dix.

Pourquoi cet excédent de besogne dans l’été, à cette heure, c’est-à-dire au moment où il eut été si

 

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bon de respirer l’air pur de la campagne ou l’atmosphère enivrante des théâtres ?

Je vais vous le dire : Il y avait le portefeuille du duc d’Orléans à faire.

Cet aide de camp de Dumouriez à Jemmapes et à Valmy, ce proscrit de 1792, ce professeur du collège de Reichenau, ce voyageur du cap Horn, ce citoyen de l’Amérique, ce prince ami des Foy, des Manuel, des Laffitte et des Lafayette, ce roi de 1830, ce proscrit de 1848, s’appelait encore à cette époque « le duc d’Orléans ».

C’était l’époque heureuse de sa vie ; comme j’avais mon rêve, il avait le sien. Mon rêve à moi, c’était un succès ; son rêve à lui, c’était le trône.

Mon Dieu ! faites miséricorde au roi ! Mon Dieu ! faites paix au vieillard ! Mon Dieu ! donnez à l’époux et au père tout ce qu’il peut rester pour lui de bonheur paternel et conjugal dans les trésors infinis de votre bonté !

Hélas ! à Dreux, j’ai vu pleurer bien amèrement ce père couronné, sur la tombe de ce fils qui devait porter une couronne.

 

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N’est-ce pas, Sire, que votre couronne perdue ne vous a pas coûté tant de larmes que votre enfant mort ?

Revenons au duc d’Orléans et à son portefeuille.

Ce portefeuille, c’était le courrier de la journée et les journaux du soir qu’il fallait envoyer à Neuilly.

Puis, le portefeuille envoyé par un coureur à cheval, il fallait attendre la réponse.

C’était le dernier venu au bureau qui était chargé de cette besogne, et comme j’étais le dernier venu, elle m’était échue en partage.

Mon camarade Ernest Banet était chargé du portefeuille du matin.

Nous faisions tour à tour le portefeuille du dimanche.

Donc, un soir qu’entre le portefeuille expédié et le portefeuille qui allait revenir je griffonnais quelques vers de Christine, la porte de mon bureau s’ouvrit ; une tête fine, coiffée de cheveux blonds et bouclés, passa par l’entrebâillement, et

 

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une voix à l’accent légèrement railleur fit entendre, sur des notes un peu criardes, ces trois monosyllabes :

– Es-tu là ?

– Oui, répondis-je vivement ; entre !

J’avais reconnu Cordelier Delanoue, fils, comme moi, d’un vieux général de la République, poète comme moi. Pourquoi, dans la carrière que nous avons parcourue ensemble, a-t-il moins bien réussi que moi ? Je n’en sais rien. Il a certes autant d’esprit que moi, et il fait incontestablement mieux le vers que moi.

Caprice du hasard, tout est heur et malheur en ce monde ; au moment de notre mort seulement, nous saurons qui de nous deux, lui ou moi, a eu l’heur ou le malheur.

C’était une bonne fortune que la visite de Cordelier Delanoue. Comme tous les gens que j’ai aimés, je l’aimais alors, je l’aime encore aujourd’hui ; seulement, je l’aime davantage, et je suis sûr qu’il en est de même de son côté.

Il venait me demander si je voulais aller à

 

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l’Athénée entendre je ne sais quelle dissertation sur je ne sais quoi.

Le dissertateur était monsieur de Villenave.

Je ne connaissais monsieur de Villenave que de nom : je savais qu’il avait fait une traduction d’Ovide estimée, qu’il avait autrefois été secrétaire de monsieur de Malesherbes et professeur des enfants de monsieur le marquis de Chauvelin.

À cette époque, le spectacle et la distraction étaient choses rares pour moi. Toutes ces portes de théâtre et de salon qui se sont ouvertes depuis devant l’auteur de Henri III et de Christine étaient fermées devant le commis à quinze cents livres, chargé du portefeuille du soir de monsieur le duc d’Orléans. J’acceptai, en priant toutefois Delanoue d’attendre avec moi le retour du courrier.

En attendant, il me lut une ode qu’il venait de faire. C’était une préparation à la séance de l’Athénée.

Le courrier revint ; je fus libre, et nous nous

 

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acheminâmes vers la rue de Valois.

Vous dire à quel endroit de la rue de Valois l’Athénée tenait ses séances me serait chose impossible ; cette fois fut, je crois, la seule où j’y allai. Je n’ai jamais beaucoup aimé ces réunions, où une seule personne parle, et où tout le monde écoute. Il faut que la chose dont on parle soit bien intéressante ou bien ignorée ; il faut que celui qui parle de cette chose soit bien éloquent ou bien pittoresque, pour que je trouve un attrait à ce discours sans controverse, où la contradiction est une inconvenance, la critique une impolitesse.

Je n’ai jamais pu écouter jusqu’au bout un orateur qui parle ou un prédicateur qui prêche. Il y a toujours un angle de son discours auquel je m’accroche, et qui me fait faire une halte dans ma propre pensée, tandis que lui continue son chemin. Une fois arrêté, j’envisage la chose tout naturellement sous mon point de vue, à moi ; de sorte que je fais mon discours ou mon sermon tout bas, tandis qu’il le fait tout haut. Arrivés tous deux au but, nous sommes souvent à cent lieues d’écartement l’un de l’autre, quoique nous

 

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soyons partis du même point.

Il en est de même des pièces de théâtre : à moins que je n’assiste à une première représentation d’une pièce faite pour Arnal, pour Grassot ou pour Ravel, c’est-à-dire d’un ouvrage qui sorte complètement de mes habitudes et à la confection duquel je reconnaisse naïvement mon impuissance, je suis le plus mauvais spectateur de première représentation qu’il y ait au monde. Si la pièce est d’imagination, à peine les personnages exposés, ils ne sont plus ceux de l’auteur, mais les miens. Dans le premier entracte, je les prends, je me les approprie. Au lieu de l’inconnu qui me reste à connaître dans les quatre actes, je les introduis dans les quatre actes de ma composition ; je tire parti de leurs caractères, j’utilise leur originalité ; si l’entracte dure seulement dix minutes, c’est plus qu’il ne m’en faut pour leur bâtir le château de cartes où je les emmène, et il en est de mon château de cartes dramatique comme du discours ou du sermon dont je parlais tout à l’heure. Mon château de cartes, à moi, n’est presque jamais celui de l’auteur ; de sorte que, comme de mon

 

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rêve j’ai fait une réalité, c’est la réalité qui me semble un rêve, rêve que je suis tout prêt à combattre, en disant : « Mais ce n’est pas cela, monsieur Arthur ; – mais ce n’est pas cela, mademoiselle Honorine. – Vous allez trop vite ou trop lentement ; – vous tournez à droite au lieu de tourner à gauche ; – vous dites oui quand vous devriez dire non. – Oh ! oh ! oh ! mais c’est insupportable. »

Pour les pièces historiques, c’est bien pis. J’apporte naturellement ma pièce toute faite sur le titre ; et comme elle est naturellement faite dans mes défauts, c’est-à-dire avec abondance de détails, rigidité absolue de caractères, double, triple, quadruple intrigue, il est bien rare que ma pièce ressemble le moins du monde à celle que l’on représente. Ce qui me fait tout bonnement un supplice de ce qui pour les autres est un amusement.

Voilà mes confrères prévenus : s’ils m’invitent à leurs premières représentations, maintenant, ils savent à quelle condition.

Je fis ce soir-là, pour monsieur de Villenave,

 

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ce que je fais pour tout le monde ; cependant, comme j’arrivai aux trois quarts de son discours, je commençai par le regarder au lieu de l’écouter.

C’était alors un grand vieillard de soixante-quatre à soixante-cinq ans, aux beaux cheveux de pur argent, au teint pâle, aux yeux noirs et vifs ; il avait dans sa mise cette espèce de recherche distraite des hommes de travail qui s’habillent une ou deux fois la semaine, voilà tout, et qui pendant le reste du temps demeurent avec un vieux pantalon à pied, une vieille robe de chambre et de vieilles savates, dans la poussière de leur cabinet. Cette toilette des grands jours avec la chemise plissée à petits plis, avec le jabot, avec la cravate blanche pliée au fer, c’est la femme ou la fille, la ménagère de la maison enfin, qui est chargée de l’apprêter. De là l’espèce de protestation que prononce cette toilette bien battue, bien brossée, contre la toilette de tous les jours, de toutes les heures, qui a horreur, elle, de la baguette de jonc et de la brosse de chiendent.

Monsieur de Villenave avait un habit bleu à

 

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boutons dorés, un pantalon noir, un gilet blanc, une cravate blanche.

Singulière mécanique que la pensée, rouage intellectuel qui marche ou s’arrête malgré nous, parce que c’est la main de Dieu qui la remonte, pendule qui sonne, à son caprice, les heures du passé et parfois celles de l’avenir.

Sur quoi ma pensée s’était-elle arrêtée en voyant monsieur de Villenave ? était-ce, comme je le disais tout à l’heure, à un angle de son discours ? non, c’était à un angle de sa vie.

J’avais lu autrefois, où ? je n’en sais rien, une brochure de monsieur de Villenave, publiée en 1794, intitulée : Relation de voyage de 132 Nantais.

C’était à cet épisode de la vie de monsieur de Villenave que mon esprit s’était accroché en voyant pour la première fois monsieur de Villenave.

En effet, monsieur de Villenave avait habité Nantes en 1793, c’est-à-dire en même temps que Jean-Baptiste Carrier, de sanglante mémoire.

 

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Là, il avait vu le proconsul, trouvant les jugements trop longs et la guillotine trop lente, supprimer les procès inutiles d’ailleurs, puisqu’ils ne sauvaient jamais le coupable, et substituer à la guillotine les bateaux à soupape ; peut-être était-il sur le quai de la Loire lorsque, le 15 novembre 1793, Carrier, comme premier essai de ses baignades républicaines et de ses déportations verticales (c’étaient les noms qu’il donnait au nouveau genre de supplice inventé par lui), fit embarquer quatre-vingt-quatorze prêtres, sous prétexte de les transporter à Belle-Isle ; peut-être était-il sur les bords du fleuve, lorsque le fleuve épouvanté, rejeta sur ses bords les quatre-vingt-quatorze cadavres des hommes de Dieu ; peut-être alors se révolta-t-il à ce spectacle qui, au bout de quelque temps, avait corrompu, en se renouvelant chaque nuit, l’eau du fleuve, à ce point qu’on défendit de la boire ; peut-être, plus imprudent encore, aida-t-il à donner la sépulture à quelqu’une de ces premières victimes qui devaient être suivies de tant de victimes ; mais il était arrivé ceci, qu’un matin monsieur de Villenave avait été arrêté, jeté en prison et

 

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destiné, lui aussi, comme ses compagnons, à aller porter sa part de corruption au fleuve, lorsque Carrier s’était ravisé. Il avait fait choix de cent trente-deux prisonniers, tous condamnés, et les avait expédiés sur Paris, comme un hommage des échafauds de la province à la guillotine de la capitale ; puis, une fois partis, Carrier s’était ravisé encore : l’hommage sans doute ne lui avait point paru suffisant, et il avait envoyé l’ordre au capitaine Boussard, commandant de l’escorte, de fusiller ses cent trente-deux prisonniers en arrivant à Ancenis.

Boussard était un brave homme, qui n’en fit rien, et continua sa route vers Paris.

Ce qu’apprenant Carrier, il envoya l’ordre au conventionnel Hentz, qui était proconsul à Angers, d’arrêter Boussard en passant, et de jeter à l’eau les cent trente-deux Nantais.

Hentz fit arrêter Boussard mais quand il s’agit de noyer les cent trente-deux prisonniers, l’airain de son cœur révolutionnaire, qui n’était point triple à ce qu’il paraît, se fondit, et il ordonna aux victimes de continuer leur route vers Paris.

 

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Ce qui fit dire à Carrier, en secouant la tête de mépris : « Petit noyeur que ce Hentz, petit noyeur ! »

Les prisonniers continuèrent donc leur route. Sur cent trente-deux, trente-six périrent avant d’arriver à Paris, et les quatre-vingt-seize qui arrivèrent, arrivèrent, heureusement pour eux, tout juste à temps pour déposer comme témoins dans le procès de Carrier, au lieu de répondre comme accusés dans leur propre procès.

C’est que le 9 thermidor était venu, c’est que le jour des représailles s’était levé, c’est que le tour d’être jugés arrivait pour les juges, et que la Convention, après un mois d’hésitation, venait de mettre en accusation le grand noyeur.

Il en résultait qu’au souvenir de cette brochure que monsieur de Villenave avait publiée il y avait trente-quatre ans dans sa prison, j’avais remonté la chaîne du passé, et que ce que je voyais, ce que j’entendais, ce n’était plus un discours littéraire, par un professeur de l’Athénée, mais une accusation terrible, véhémente, mortelle, du faible contre le fort, de l’accusé contre le juge, de

 

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la victime contre le bourreau.

Et telle est la puissance de l’imagination, que salle, spectateurs, tribune, tout s’était transformé ; que la salle de l’Athénée était devenue la salle de la Convention ; que les auditeurs pacifiques étaient changés en vengeurs irrités et que l’éloquent professeur, aux mielleuses périodes, tonnait une accusation publique, demandant la mort, et se plaignant que Carrier n’eût qu’une seule existence, insuffisante à payer les quinze mille existences qu’il avait tranchées.

Et je voyais Carrier, avec son regard sombre, foudroyant l’accusation de son regard, et je l’entendais, criant de sa voix stridente à ses anciens collègues :

« Pourquoi me blâmer aujourd’hui de ce que vous me commandiez hier. Mais, en m’accusant, la Convention s’accuse. Ma condamnation, c’est votre condamnation à tous ; songez-y ! tous vous serez enveloppés dans la proscription qui m’enveloppera. Si je suis coupable, tout est coupable ici ; oui, tout, tout, tout, jusqu’à la sonnette du président. »

 

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Et, malgré cela, on allait aux voix ; malgré cela, il était condamné. La même terreur qui avait poussé dans l’action poussait dans la réaction, et la guillotine, après avoir bu le sang des condamnés, buvait, impassible, le sang des juges et des bourreaux !

J’avais laissé tomber ma tête dans mes mains comme s’il m’eût répugné, tout effroyablement homicide qu’était cet homme, de lui voir donner la mort qu’il avait si libéralement répandue sur l’humanité.

Delanoue me frappa sur l’épaule.

– C’est fini, dit-il.

– Ah ! répondis-je, il est donc exécuté ?

– Qui cela ?

– Cet abominable Carrier.

– Oui, oui, oui, dit Delanoue, et voilà tantôt trente-quatre ans que ce petit malheur lui est arrivé.

– Ah ! lui dis-je, que tu as bien fait de me réveiller ; j’avais le cauchemar.

 

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– Tu dormais donc ?

– Je rêvais, du moins.

– Diable ! Je ne dirai pas cela à monsieur de Villenave, chez lequel je t’emmène prendre une tasse de thé.

– Ah ! tu peux le lui dire, va ! je lui raconterai mon rêve, et il ne m’en voudra point.

Sur ce, Delanoue, encore incertain si j’étais bien ou mal réveillé, me tira de la salle vide et m’emmena dans un salon d’attente, où monsieur de Villenave recevait les félicitations de ses amis.

Arrivé là, je fus d’abord présenté à monsieur de Villenave, puis à madame Mélanie Waldor, sa fille, puis à monsieur Théodore de Villenave, son fils.

Puis, tout le monde s’achemina à pied, par le pont des Arts, vers le faubourg Saint-Germain.

Après une demi-heure de marche, nous étions arrivés, et nous disparaissions, les uns après les autres, dans cette maison de la rue de Vaugirard dont j’ai parlé au commencement de cet article, et dont je vais essayer de donner une description

 

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intérieure, après en avoir dessiné le croquis extérieur.

 

II

 

Un pastel de Latour

 

La maison avait son caractère à elle, emprunté au caractère de celui qui l’habitait.

Nous avons dit que les murs en étaient gris, nous aurions dû dire qu’ils étaient noirs.

On entrait par une grande porte trouant le mur, et placée à côté de la maison du concierge : alors on se trouvait dans un jardin sans plates-bandes, battu partout, avec des treilles sans raisin, des tonnelles sans ombre, des arbres presque sans feuillage. Si par hasard une fleur poussait dans un coin, c’était une de ces fleurs sauvages, presque honteuse de se montrer dans la ville, et qui, ayant pris cet enclos sombre et humide pour un petit

 

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désert, y avait poussé par erreur, se croyant plus loin qu’elle n’était en réalité de l’habitation des hommes, et qui était cueillie aussitôt par une charmante enfant rose, aux cheveux blonds et bouclés, qui semblait un chérubin tombé du ciel et perdu dans ce coin de la terre.

De ce jardin, qui pouvait avoir quarante ou cinquante pieds carrés, et qui se terminait par une large bande de pavés attenante à la maison, on passait dans un corridor carrelé.

Sur ce corridor, au fond duquel était un escalier, quatre portes s’ouvraient : d’abord, à gauche, celle de la salle à manger, puis, à droite, celle d’une petite pièce.

Puis, à gauche encore, celle de la cuisine, et, à droite celle du garde-manger et de l’office.

Ce rez-de-chaussée, sombre et humide, n’était guère habité qu’à l’heure des repas.

La véritable habitation, celle où nous fûmes introduits, était au premier.

Ce premier se composait du palier, d’un petit salon, d’un grand salon, de la chambre à coucher

 

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de madame Waldor, et de la chambre à coucher de madame de Villenave.

Le salon était remarquable par sa forme et son ameublement.

C’était un carré long, ayant à chacun de ses angles une console et un buste.

Un de ces bustes était celui de monsieur de Villenave.

Entre les deux bustes au fond, sur une console faisant face à la cheminée, était la pièce d’art et d’archéologie la plus importante du salon.

C’était l’urne de bronze dans laquelle avait été enfermé le cœur de Bayard ; un petit bas-relief courant, à sa circonférence, montrait le chevalier sans peur et sans reproche baisant la croix de son épée.

Deux grands tableaux venaient ensuite : un d’Holbein, représentant Anne de Boleyn ; l’autre de Claude Lorrain, représentant un paysage d’Italie.

Je crois que les deux cadres qui faisaient face à ces tableaux renfermaient, l’un un portrait de

 

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madame de Montespan, et l’autre un portrait de madame de Sévigné ou de madame de Grignan.

Un ameublement de velours d’Utrecht offrait aux amis de la maison ses grands canapés à bras blancs et maigres, et aux étrangers ses fauteuils et ses chaises.

Cet étage était tout particulièrement le domaine de madame Waldor, c’est là qu’elle exerçait sa vice-royauté.

Nous disons sa vice-royauté, parce qu’en réalité, malgré l’abandon qui lui avait été fait par son père de ce salon, elle n’en était que la vice-reine. Aussitôt que monsieur de Villenave y entrait, il en reprenait la royauté, et dès lors les rênes de la conversation lui appartenaient.

Monsieur de Villenave avait quelque chose de despotique dans le caractère, qui s’étendait de la famille aux étrangers. On sentait, en entrant chez monsieur de Villenave, qu’on devenait une partie de la propriété de cet homme, qui avait tant vu, tant étudié, qui savait tant enfin. Ce despotisme, tout tempéré qu’il était par la courtoisie du maître de la maison, pesait cependant d’une façon

 

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gênante sur l’ensemble de la société. Peut-être monsieur de Villenave présent, la conversation était-elle mieux menée ; comme on disait autrefois, mais à coup sûr elle était moins libre, moins amusante, moins spirituelle, que lorsqu’il n’y était pas.

C’était tout le contraire du salon de Nodier. Plus Nodier était chez lui, plus chacun était chez soi.

Heureusement que monsieur de Villenave descendait rarement au salon. Monsieur de Villenave se tenait habituellement chez lui, c’est-à-dire au second étage, et, dans les jours ordinaires, n’apparaissait que pour dîner ; puis quand, après le dîner, il avait causé un instant, quand il avait un peu moralisé avec son fils, un peu grondé avec sa femme, il s’étendait dans son fauteuil, fermait les yeux, se faisait mettre ses papillotes par sa fille, et remontait chez lui.

Ce quart d’heure pendant lequel la dent du peigne lui grattait doucement la tête, était le quart d’heure de béatitude journalière ! que se permettait monsieur de Villenave.

 

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Mais pourquoi ces papillotes ? demandera le lecteur.

D’abord, peut-être n’était-ce qu’un prétexte pour avoir la tête grattée.

Puis ensuite monsieur de Villenave, nous l’avons dit, était un magnifique vieillard qui avait dû être autrefois un admirable jeune homme, et son visage aux traits fortement accentués trouvait un cadre merveilleux dans ces flots de cheveux blancs qui faisaient ressortir l’éclair puissant de ses grands yeux noirs.

Enfin, il faut l’avouer, quoique savant, monsieur de Villenave était coquet, mais coquet de sa tête, voilà tout.

Le reste lui importait peu. Que son habit fût bleu ou noir, que son pantalon fût large ou étroit, que le bout de sa botte fût rond ou carré, c’était l’affaire de son tailleur, ou de son bottier, ou plutôt de sa fille, qui présidait à tous ces détails.

Pourvu qu’il fût bien coiffé, cela lui suffisait.

Quand sa fille lui avait mis ses papillotes, opération qui s’exécutait invariablement de huit à

 

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neuf heures du soir, monsieur de Villenave prenait donc son bougeoir et remontait chez lui.

C’est ce chez lui de monsieur de Villenave, cet at home des Anglais, que nous allons essayer de peindre, sans espoir d’y réussir.

Ce second étage, divisé en infiniment plus de compartiments que le premier, se composait d’abord d’un palier orné de bustes en plâtre, d’une antichambre et de quatre chambres.

Nous ne diviserons pas ces quatre chambres en salon, chambre à coucher, cabinet de travail, cabinet de toilette, etc., etc., etc.

Il s’agissait bien de toutes ces superfluités chez monsieur de Villenave ! non ; il y avait cinq chambres à livres et à cartons, voilà tout.

Ces cinq chambres pouvaient contenir quarante mille volumes et quatre mille cartons.

L’antichambre formait déjà à elle seule une énorme bibliothèque ; elle avait deux ouvertures ; ces deux ouvertures donnaient, celle de droite, dans la chambre à coucher de monsieur de Villenave, laquelle chambre à coucher donnait

 

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elle-même, par un couloir longeant l’alcôve, dans un grand cabinet éclairé par des jours de souffrance.

Celle de gauche, dans une grande chambre donnant elle-même dans une chambre plus petite.

Cette grande chambre donnant dans une chambre plus petite avait, non seulement, ainsi que sa voisine, ses quatre faces garnies de corps de bibliothèques tapissés de livres et supportés par des soubassements de cartons, mais encore une construction fort ingénieuse avait été établie au milieu de ces deux chambres, construction pareille aux bornes que l’on met au centre des salons, afin que l’on puisse s’asseoir tout autour. Grâce à cette construction, le milieu de la chambre, qui présentait une seconde bibliothèque dans une première, ne laissait plus de libre qu’un intervalle quadrangulaire dans lequel une seule personne pouvait agir librement. Une seconde personne eût gêné la circulation ; aussi était-il très rare que monsieur de Villenave introduisît quelqu’un, fût-ce un ami intime, dans ce sanctum sanctorum.

 

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Quelques privilégiés avaient passé leur tête par la porte, et, à travers la savante poussière qui poudroyait incessamment en atomes lumineux dans les rares rayons de soleil qui pénétraient dans ce tabernacle, ils avaient pu apercevoir les mystères bibliographiques de monsieur de Villenave, comme Claudius, grâce à son déguisement féminin, avait pu, de l’atrium du temple isiaque, surprendre quelques-uns des mystères de la bonne déesse.

C’est là qu’étaient les autographes ; le siècle de Louis XIV seul occupait cinq cents cartons.

C’est là qu’étaient les papiers de Louis XVI, la correspondance de Malesherbes, quatre cents autographes de Voltaire, deux cents de Rousseau. C’est là qu’étaient les généalogies de toutes les familles nobles de France, avec leurs alliances et leurs preuves. C’était là qu’étaient les dessins de Raphaël, de Jules Romain, de Léonard de Vinci, d’André del Sarte, de Lebrun, de Lesueur, de David, de Lethière ; les collections de minéraux, les herbiers rares, les manuscrits uniques.

C’est là enfin qu’était le labeur de cinquante

 

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ans, occupés jour par jour d’une seule idée, préoccupés heure par heure d’une seule passion, cette passion à la fois si douce et si ardente du collectionneur, et dans laquelle le collectionneur met son intelligence, sa joie, son bonheur, sa vie.

Ces deux chambres étaient les chambres précieuses. Bien certainement monsieur de Villenave, qui plus d’une fois avait failli donner sa vie pour rien, n’eût pas donné ces deux chambres pour cent mille écus.

Restaient la chambre à coucher et le cabinet noir, situés à la droite de l’antichambre, et s’étendant de façon parallèle aux deux chambres que nous venons de décrire.

La première des deux chambres était la chambre à coucher de monsieur de Villenave ; chambre à coucher dans laquelle le lit était bien certainement la chose la moins apparente, enfoncé qu’il était dans une alcôve sur laquelle se refermaient deux portes en boiserie.

C’est dans cette chambre que monsieur de Villenave recevait. Aussi, à la rigueur, on pouvait y marcher ; aussi, à la rigueur, on pouvait s’y

 

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asseoir.

Voici comment on pouvait s’y asseoir, voici dans quel cas on pouvait y marcher.

La vieille bonne, je ne me rappelle plus son nom, annonçait à monsieur de Villenave une visite en entrebâillant la porte de sa chambre.

Cet entrebâillement surprenait toujours monsieur de Villenave au milieu d’un classement, d’une rêverie ou d’un assoupissement.

– Hein ! qu’y a-t-il, Françoise ? (Supposons qu’elle s’appelât Françoise.) Mon Dieu ! ne peut-on pas être un instant tranquille ?

– Dame ! monsieur, répondait Françoise, il faut pourtant que je vienne...

– Voyons, dites vite, que me voulez-vous ? Comment se fait-il que ce soit toujours dans les moments où je suis le plus occupé ?... Enfin !

Et monsieur de Villenave levait ses grands yeux au ciel avec une expression désespérée, croisait ses mains et poussait un soupir de résignation.

 

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Françoise était habituée à la mise en scène ; elle laissait faire à monsieur de Villenave sa pantomime et ses apartés. Puis, quand il avait fini :

– Monsieur, disait-elle, c’est monsieur un tel qui vient vous faire une petite visite.

– Je n’y suis pas ; allez.

Françoise tirait lentement la porte ; elle connaissait son affaire.

– Attendez, Françoise, reprenait monsieur de Villenave.

– Monsieur ?

Françoise rouvrait la porte.

– Vous dites que c’est monsieur un tel, Françoise ?

– Oui, monsieur.

– Eh bien ! voyons, faites-le entrer, puis, s’il reste trop longtemps, vous viendrez me dire qu’on me demande. Allez, Françoise.

Françoise refermait la porte.

– Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! est-ce croyable ;

 

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murmurait monsieur de Villenave ; je ne vais pourtant jamais déranger personne, moi, et il faut toujours qu’on me dérange.

Françoise rouvrait la porte et introduisait le visiteur.

– Ah ! bonjour, mon ami, disait monsieur de Villenave, soyez le bienvenu, entrez, entrez. Comme il y a longtemps qu’on ne vous a vu ! asseyez-vous donc.

– Sur quoi ? demandait le visiteur.

Mais sur ce que vous voudrez, pardieu !... sur le canapé.

– Volontiers, mais...

Monsieur de Villenave jetait les yeux sur le canapé.

– Ah ! oui, c’est juste ! il est encombré de livres, disait-il. Eh bien ! avancez un fauteuil.

– Ce serait avec plaisir, mais...

Monsieur de Villenave passait la revue de ses fauteuils.

– C’est vrai, disait-il ; mais, que voulez-vous,

 

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mon cher ? je ne sais où mettre mes livres. Prenez une chaise.

– Je ne demanderais pas mieux, mais...

– Mais quoi ? vous êtes pressé ?

– Non, mais je ne vois pas plus de chaise vacante que de fauteuil libre.

– C’est incroyable, disait monsieur de

Villenave en levant ses deux bras au ciel ; c’est incroyable... ! Attendez.

Et il quittait sa place en gémissant, allait enlever avec précaution de dessus une chaise les livres qui la mettaient hors de service, déposait ces livres sur le plancher, où ils ajoutaient une taupinière à vingt ou trente taupinières pareilles qui hérissaient le sol de la chambre, puis il apportait cette chaise près de son fauteuil, c’est-à-dire à l’angle de la cheminée.

Je viens de dire dans quel cas on pouvait s’asseoir dans cette chambre, je vais dire dans quel cas on pouvait y marcher.

Il arrivait parfois qu’au moment où le visiteur entrait et, après le préambule indispensable que

 

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nous venons de dire, s’était assis, il arrivait parfois, dis-je, que, par une double combinaison du hasard, la porte de l’alcôve et la porte du couloir qui conduisait au cabinet situé derrière l’alcôve étaient ouvertes ; alors, par cette double combinaison des deux portes ouvertes en même temps, ce double effet se produisait, que l’on pouvait voir dans l’alcôve un pastel représentant une jeune et jolie femme tenant une lettre à la main, pastel qui se trouvait éclairé par le rayon du jour qui venait de la fenêtre du couloir.

Alors, ou le visiteur n’avait aucune idée d’art, et il était rare que ceux qui venaient chez monsieur de Villenave ne fussent point artistes par quelque point, ou il se levait en s’écriant :

– Ah ! monsieur ! l’adorable pastel !

Et le visiteur faisait un mouvement pour aller de la cheminée à l’alcôve.

– Attendez ! s’écriait monsieur de Villenave, attendez !

En effet, on s’apercevait que deux ou trois taupinières de livres, écroulées les unes sur les

 

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autres, faisaient une espèce de contrescarpe à la forme bizarre, qu’il fallait franchir pour arriver à l’alcôve.

Alors monsieur de Villenave se levait, marchait le premier, et, comme un mineur habile fait la tranchée, il ouvrait à travers la ligne topographique un boyau qui permettait d’arriver en face du pastel, qui était lui-même en face de son lit.

Arrivé là, le visiteur répétait :

– Oh ! l’adorable pastel !

– Oui, répondait monsieur de Villenave avec cet air d’ancienne cour que je n’ai connu qu’à lui, et à deux ou trois vieillards élégants comme lui ; oui, c’est un pastel de Latour ; il représente une vieille amie à moi, qui n’est plus jeune, car autant que je puis me le rappeler, elle était, en 1784, époque où je la connus, mon aînée de cinq à six ans. Depuis 1802, nous ne nous sommes pas revus, ce qui ne nous empêche pas de nous écrire tous les huit jours, et de recevoir nos lettres hebdomadaires avec un égal plaisir ; oui, vous avez raison, le pastel est charmant, mais

 

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l’original était bien plus charmant encore. Ah !

Et un rayon de jeunesse, doux comme un reflet de soleil, passait sur le visage épanoui du beau vieillard, rajeuni de quarante ans.

Et bien souvent, dans ce second cas, Françoise n’avait pas besoin de venir faire une fausse annonce, car si le visiteur était de bonne compagnie, il laissait au bout de quelques instants monsieur de Villenave tout à la rêverie que venait de faire naître en lui la vue de ce beau pastel de La Tour.

 

III

 

La lettre

 

Maintenant, comment monsieur de Villenave avait-il réuni cette belle bibliothèque ?

Comment avait-il colligé cette collection d’autographes unique dans le monde des

 

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collectionneurs ?

Avec le travail de toute sa vie.

D’abord, jamais monsieur de Villenave n’avait brûlé un papier, déchiré une lettre.

Convocations aux sociétés savantes, invitations de mariages, billets d’enterrements il avait tout gardé, tout classé, tout mis à sa place. Il possédait une collection de chaque chose, et même des volumes qui, le 14 juillet, avaient été arrachés à moitié brûlés au feu qui les dévorait dans la cour de la Bastille.

Deux chercheurs d’autographes étaient constamment occupés pour monsieur de Villenave ; l’un était un nommé Fontaine, que j’ai connu, et qui était lui-même auteur d’un livre intitulé le Manuel des autographes ; l’autre était un employé du ministère de la Guerre ; tous les épiciers de Paris connaissaient ces deux infatigables visiteurs, et leur mettaient de côté tous les papiers qu’ils achetaient. Parmi ces papiers, ils faisaient un choix qu’ils payaient quinze sous la livre, et que monsieur de Villenave leur payait trente sous.

 

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Parfois aussi monsieur de Villenave faisait sa tournée lui-même. Il n’y avait pas un épicier de Paris qui ne le connût, et qui, en le voyant, ne réunît, pour les soumettre à sa savante investigation, les sacs futurs et les cornets à venir.

Il va sans dire que les jours où il sortait pour les autographes, monsieur de Villenave sortait aussi pour les livres ; alors il prenait la ligne des quais, l’infatigable bibliophile, et là, ses deux mains dans les goussets de son pantalon, son grand corps incliné, sa belle tête intelligente éclairée par le désir, il plongeait son regard ardent au plus profond des étalages, où il allait chercher le trésor inconnu, qu’il feuilletait, un instant, et quand le livre était celui qu’il avait ambitionné, quand l’édition était celle qu’il cherchait, le livre quittait la boutique de l’étalagiste, non pas pour aller prendre place dans la bibliothèque de monsieur de Villenave : dans la bibliothèque de monsieur de Villenave il n’y avait plus de place et depuis longtemps, et il fallait que des échanges contre des dessins ou des autographes créassent cette place pour le moment absente ; non, le livre allait prendre place dans le

 

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grenier, divisé en trois compartiments, le compartiment des in-octavo à gauche, le compartiment des in-quarto à droite, le compartiment des in-folio au milieu.

Là était le chaos dont un jour monsieur de Villenave devait faire un nouveau monde, quelque chose comme une Australie ou une Nouvelle-Zélande.

En attendant, ils étaient à terre, versés les uns sur les autres, gisant dans une demi-obscurité.

Ce grenier, c’étaient les limbes où étaient renfermées les âmes que Dieu n’envoie ni en paradis ni en enfer, parce qu’il a des desseins sur elles.

Un jour, la pauvre maison, sans cause apparente, trembla jusqu’en ses fondements, jeta un cri, et se lézarda ; les habitants, épouvantés, crurent à un tremblement de terre, et s’élancèrent dans le jardin.

Tout était tranquille, et dans l’air et sur la terre ; la fontaine continuait de couler au coin de la rue ; un oiseau chantait dans les plus hautes

 

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branches du plus grand arbre.

L’accident était partiel ; il venait d’une cause secrète, ignorée, inconnue.

On envoya chercher l’architecte.

L’architecte examina la maison, la sonda, l’interrogea, et finit par déclarer que l’accident ne pouvait provenir que d’une surcharge.

En conséquence, il demanda à visiter les greniers.

Mais, sur cette demande, il éprouva une vive opposition de la part de monsieur de Villenave.

D’où venait cette opposition, qui dut céder cependant à la fermeté de l’architecte ?

C’est que monsieur de Villenave sentait que son trésor enfoui, d’autant plus précieux qu’il était presque inconnu à lui-même, courait un grand danger à cette visite.

En effet, dans la seule chambre du milieu, on trouva douze cents in-folio, pesant à peu près huit mille livres.

Hélas ! ces douze cents in-folio, qui avaient

 

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fait pencher la maison et qui menaçaient de la faire écrouler, il fallut les vendre.

Cette douloureuse opération eut lieu en 1822. Et en 1826, quand je connus monsieur de Villenave, il n’était point encore bien remis de cette douleur, et plus d’un soupir, dont sa famille ne connut ni la cause ni le but, allait rejoindre ces chers in-folio, réunis à si grande peine par lui, et maintenant, comme des enfants chassés du toit paternel, errants, orphelins, et éparpillés sur la terre,

J’ai dit combien la maison de la rue de Vaugirard m’avait été douce, bonne et hospitalière ; de la part de madame de Villenave, parce qu’elle était naturellement affectueuse ; de la part de madame de Waldor, parce que, poète, elle aimait les poètes ; de la part de Théodore de Villenave, parce que nous étions du même âge tous deux, et tous deux à cet âge où l’on a besoin de donner une part de son cœur et de recevoir une part du cœur des autres.

Enfin, de la part de monsieur de Villenave, parce que, sans être un amateur d’autographes, je

 

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possédais cependant, grâce au portefeuille militaire de mon père, une collection d’autographes assez curieuse.

En effet, mon père, ayant occupé, de 1791 à 1800, des grades élevés dans l’armée, ayant été trois fois général en chef, mon père se trouvait avoir été en correspondance avec tout ce qui avait joué un rôle de 1791 à 1800.

Les autographes les plus curieux de cette correspondance étaient ceux du général Buonaparte. Napoléon n’a pas conservé

longtemps ce nom italianisé. Trois mois après le 13 vendémiaire, il francise son nom et signe Bonaparte. Or, mon père avait reçu dans cette courte période, cinq ou six lettres du jeune général de l’intérieur. Ce fut le titre qu’il prit après le 13 vendémiaire.

Je donnai à monsieur de Villenave un de ces autographes, flanqué d’un autographe de Saint-Georges et d’un autographe du maréchal de Richelieu ; et, grâce à ce sacrifice, qui était un plaisir pour moi, j’eus mes entrées au second étage.

 

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Peu à peu, je devins assez familier dans la maison pour que Françoise ne m’annonçât plus à monsieur de Villenave. Je montais seul au second. Je frappais à la chambre ; j’ouvrais sur le mot : Entrez ! et presque toujours j’étais bien reçu.

Je dis presque toujours, parce que les grandes passions ont leurs heures d’orage. Supposez un amateur d’autographes qui a couvé une signature précieuse, une signature dans le genre de celle de Robespierre, qui n’en a laissé que trois ou quatre ; de Molière, qui n’en a laissé qu’une ou deux ; de Shakespeare, qui, je crois, n’en a pas laissé du tout ; eh bien ! au moment de poser la main sur cette signature unique ou presque unique, cette signature, par un accident quelconque, échappe à notre collectionneur : le voilà tout naturellement au désespoir.

Entrez dans un pareil moment chez lui, fussiez-vous son père, fussiez-vous son frère, fussiez-vous un ange, et vous verrez comme vous serez reçu ; à moins toutefois que cet ange, par son pouvoir divin, ne fasse vivre cette signature

 

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qui n’existait pas, ou ne dédouble cette signature unique.

Voilà les cas exceptionnels où j’eusse été mal reçu par monsieur de Villenave. En toute autre circonstance, j’étais sûr de trouver un visage gracieux, un esprit facile et une mémoire complaisante, même pendant la semaine.

Je dis « pendant la semaine » parce que le dimanche était, chez monsieur de Villenave, réservé aux visites scientifiques.

Tout ce qu’il y avait de bibliophiles étrangers, d’amateurs d’autographes cosmopolites venant à Paris, n’y venaient pas sans faire leur visite à monsieur de Villenave, comme des vassaux vont rendre hommage à leur suzerain.

Le dimanche était donc le jour des échanges. Grâce à ces échanges, monsieur de Villenave complétait ses collections étrangères pour lesquelles ses épiciers étaient insuffisants, en abandonnant aux collectionneurs germains, anglais ou américains, quelques rognures de ses richesses nationales.

 

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J’étais donc entré dans la maison ; j’avais donc été reçu au premier d’abord, au second ensuite ; j’y avais obtenu mes entrées tous les dimanches ; puis enfin j’y avais été admis à ma volonté, privilège que je partageais avec deux ou trois personnes tout au plus.

Or, un jour de la semaine, c’était un mardi, je crois, comme je venais prier monsieur de Villenave de me laisser étudier un autographe de Christine (on sait que j’aime à me rendre compte du caractère des personnages par la forme de leur écriture), un jour, dis-je, où je venais dans ce but, c’était vers cinq heures de l’après-midi, au mois de mars, je sonnai à la porte. Je demandai monsieur de Villenave, et je passai.

Comme j’allais entrer dans la maison, Françoise me rappela.

– Qu’y a-t-il, Françoise ? demandai-je.

– Monsieur va-t-il chez ces dames ou chez monsieur ?

– Je vais chez monsieur, Françoise.

– Eh bien ! si monsieur était bien bon, il

 

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épargnerait deux étages à mes pauvres jambes, et donnerait à monsieur de Villenave cette lettre que l’on vient d’apporter pour lui.

– Volontiers, Françoise.

Françoise me donna la lettre, je la pris et je montai.

Arrivé à la porte, je frappai comme d’habitude ; mais on ne me répondit pas.

Je frappai un peu plus fort.

Même silence.

Enfin je frappai une troisième fois, et cette fois avec une espèce d’inquiétude, car la clef était à la porte, et la présence de la clef à la porte impliquait invariablement la présence de monsieur de Villenave dans sa chambre.

Je pris donc sur moi d’ouvrir la porte, et je vis monsieur de Villenave assoupi dans son fauteuil.

Au bruit que je fis, peut-être à la colonne d’air qui entra et qui rompit certaines influences magnétiques, monsieur de Villenave poussa une espèce de cri.

 

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– Ah ! pardon, lui dis-je, cent fois pardon, j’ai été indiscret, je vous ai dérangé.

– Qui êtes-vous ? Que me voulez-vous ?

– Je suis Alexandre Dumas.

– Ah !

Et monsieur de Villenave respira.

– En vérité, je suis au désespoir, ajoutai-je, et je me retire.

– Non, fit monsieur de Villenave en poussant un soupir et en passant sa main sur son front, non, entrez.

J’entrai.

– Asseyez-vous !

Par hasard une chaise était vacante ; je la pris.

– Vous voyez, dit-il. Oh ! comme c’est

étrange ! je m’étais assoupi. Le crépuscule est arrivé ; pendant ce temps-là, mon feu s’est éteint ; vous m’avez réveillé, je me suis trouvé sans lumière, ne me rendant pas compte du bruit qui troublait mon sommeil ; c’est sans doute l’air de la porte qui a passé sur mon visage ; mais il m’a

 

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semblé voir voltiger un grand drap blanc, quelque chose comme un linceul. Comme c’est étrange, n’est-ce pas ? continua monsieur de Villenave avec ce mouvement de tout le corps qui indique l’homme qui s’est refroidi : Vous voilà, tant mieux !

– Vous me dites cela pour me consoler de ma gaucherie.

– Non, en vérité. Je suis bien aise de vous voir. Que tenez-vous là ?

– Ah ! pardon, j’oubliais ; une lettre pour vous.

– Ah ! un autographe, de qui ?

– Non, ce n’est pas un autographe, c’est tout bonnement, à ce que je suppose du moins, une lettre.

– Ah ! oui, une lettre !

– Une lettre venue par la poste, et que Françoise m’a chargé de vous apporter : la voici.

– Merci. Tenez, s’il vous plaît, allongez la main, et donnez-moi...

 

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– Quoi ?

– Une allumette. En vérité je suis encore tout engourdi. Si j’étais superstitieux, je croirais aux pressentiments.

Il prit l’allumette que je lui présentai et l’alluma à la cendre rouge du foyer.

À mesure qu’il l’allumait, une lumière croissante se répandait dans l’appartement, et permettait de distinguer les objets.

– Oh ! mon Dieu ! m’écriai-je tout à coup.

– Qu’avez-vous donc ? me demanda monsieur de Villenave en allumant la bougie.

– Ah ! mon Dieu ! votre beau pastel, que lui est-il donc arrivé ?

– Oui, vous voyez, répondit tristement

monsieur de Villenave, je l’ai mis là près de la cheminée ; j’attends le vitrier, l’encadreur.

– En effet, le cadre est brisé, et le verre en mille morceaux.

– Oui, dit monsieur de Villenave, regardant le portrait d’un air mélancolique, et oubliant sa

 

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lettre ; oui, c’est une chose incompréhensible.

– Mais il lui est donc arrivé un accident ?

– Imaginez-vous qu’avant-hier, j’avais travaillé toute la soirée ; il était minuit moins un quart, je me couche, je mets ma bougie sur ma table de nuit, et je m’apprête à revoir les épreuves d’une petite édition compacte de mon Ovide, quand mes yeux se portent par hasard sur le portrait de ma pauvre amie. Je lui dis bonsoir de la tête comme d’habitude : il faisait un peu de vent par une fenêtre restée entrouverte sans doute, le vent fait vaciller la flamme de ma bougie, de sorte qu’il me semble que le portrait me répond : Bonsoir ! par un mouvement de tête pareil au mien. Vous comprenez que je traitai cette vision de folie, mais je ne sais pas comment cela se fait, voilà mon esprit qui se préoccupe, et mes yeux qui ne peuvent plus quitter le cadre. Dame ! vous le savez, mon ami, ce pastel remonte aux premiers jours de ma jeunesse, il me rappelle toutes sortes de souvenirs. Me voilà donc nageant en plein dans mes souvenirs de vingt-cinq ans. Je parle à mon portrait. Ma mémoire

 

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répond pour lui, et quoique ce soit ma mémoire qui réponde, il me semble que le pastel remue les lèvres ; il me semble que ses couleurs s’effacent ; il me semble que sa physionomie prend une expression triste. En ce moment, minuit commence à sonner à l’église des Carmes ; à ce tintement lugubre, le visage de ma pauvre amie prend une expression de plus en plus douloureuse. Le vent soufflait. Au dernier coup de minuit, la fenêtre du cabinet s’ouvre violemment, j’entends passer comme une plainte, il me semble que les yeux du portrait se ferment. Le clou qui le soutenait se brise ; le portrait tombe, et ma bougie s’éteint.

Je me lève pour la rallumer, n’ayant aucunement peur, mais vivement impressionné cependant ; le malheur veut que je ne retrouve pas une allumette, il était trop tard pour appeler, je ne savais pas où en aller prendre ; je referme la fenêtre de mon cabinet, et me recouche sans lumière.

Tout cela m’avait ému, j’étais triste ; je me sentais une incroyable envie de pleurer ; il me

 

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semblait entendre comme le froissement d’une robe de soie par la chambre. Plusieurs fois je demandai : y a-t-il quelqu’un là ? Enfin je m’endormis, mais tard, et, en me réveillant, je trouvai mon pauvre pastel dans l’état où vous le voyez.

– Oh ! la chose étrange, lui dis-je ; et avez-vous reçu votre lettre hebdomadaire ?

– Quelle lettre ?

– Celle que vous écrivait l’original du

portrait.

– Non, et voilà ce qui m’inquiète, voilà pourquoi j’avais dit à Françoise de monter ou de faire monter sans retard les lettres qui arriveraient pour moi.

– Eh bien ! celle-ci, que je vous apporte...

– Ce n’est pas sa manière de les plier.

– Ah !

– Mais n’importe, elle est d’Angers.

– La personne habitait Angers ?

– Oui, ah ! mon Dieu ! cachetée de noir !

 

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Pauvre amie, lui serait-il arrivé malheur ?

Et monsieur de Villenave pâlit en décachetant la lettre.

Aux premiers mots qu’il lut, ses yeux se remplirent de larmes.

Il prit une seconde lettre interrompue à sa quatrième ligne et contenue dans la première.

Il porta cette lettre interrompue à ses lèvres et me présenta l’autre.

– Lisez, dit-il.

Je lus :

 

Monsieur,

C’est avec ma douleur personnelle, augmentée de celle que vous allez éprouver, que je vous annonce que madame est morte dimanche dernier, comme sonnait le dernier coup de minuit.

Elle avait, la surveille, au moment où elle vous écrivait, été prise d’une indisposition que nous crûmes légère d’abord, et qui alla s’aggravant

 

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toujours jusqu’au moment de sa mort.

J’ai l’honneur de vous envoyer, tout incomplète qu’elle est, la lettre qu’elle avait commencée pour vous. Cette lettre vous prouvera que, jusqu’au moment de sa mort, les sentiments qu’elle vous avait voués, sont restés les mêmes.

Je suis, monsieur, bien tristement, comme vous pensez, mais me disant toujours votre très humble servante,

THÉRÈSE MIRAND.

 

Monsieur de Villenave suivait des yeux mes yeux qui lisaient :

– À minuit ! me dit-il, vous voyez, c’est à minuit que le portrait est tombé à terre et s’est brisé. Non seulement il y a coïncidence de jour, mais de minute.

– Oui, répondis-je, c’est cela.

– Vous croyez donc ? s’écria monsieur de Villenave.

– Mais sans doute que je crois.

 

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– Oh ! bien alors, venez un jour, mon ami, un jour que je serai un peu moins troublé, n’est-ce pas, et je vous raconterai quelque chose de bien autrement étrange.

– Une chose qui vous est arrivée à vous ?

– Non, mais dont j’ai été le témoin.

– Quand cela ?

– Oh ! il y a bien longtemps. C’était en 1774, du temps où j’étais précepteur des enfants de monsieur de Chauvelin.

– Et vous dites ?

– Oui, que je vous conterai cela ; en attendant, vous comprenez.

– Je comprends, vous avez besoin d’être seul.

Je me levai et m’apprêtai à sortir.

– À propos, dit monsieur de Villenave, dites en passant à ces dames que l’on ne soit pas inquiet de moi ; je ne descendrai pas.

Je fis signe que la commission serait faite.

Alors monsieur de Villenave fit tourner son fauteuil sur un pied de derrière, de manière à se

 

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trouver bien en face du portrait ; puis, tandis que je refermais la porte :

– Pauvre Sophie ! murmura-t-il.

Maintenant, l’histoire qu’on va lire est celle que plus tard me raconta monsieur de Villenave.

 

IV

 

Le médecin du roi

 

Le 25 août 1774, le roi Louis XV était couché à Versailles dans la chambre Bleue ; auprès de son lit, sur un lit de sangle, dormait le chirurgien Lamartinière.

Cinq heures du matin sonnaient à l’horloge de la grande cour, et le mouvement commençait dans le château.

Mouvement d’ombres inquiètes qui ménageaient le sommeil du prince à cette heure, où depuis quelque temps Louis XV, fatigué par

 

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les veilles et les excès, trouvait un peu de repos acheté par l’abus de l’insomnie, et par les narcotiques quand l’abus de l’insomnie ne suffisait pas.

Le roi n’était plus jeune : il entrait dans sa soixante-cinquième année. Après avoir épuisé jusqu’à la lie les plaisirs, les jouissances, les louanges, il n’avait plus rien à connaître : il s’ennuyait.

C’était la pire de ses maladies que la fièvre de l’ennui ; aiguë sous madame de Châteauroux, elle était devenue intermittente sous madame de Pompadour, et chronique sous madame Du Barry.

À ceux qui n’ont plus rien à connaître, il reste parfois quelque chose à aimer ; c’est une souveraine ressource contre la maladie dont était atteint Louis XV. Blasé sur l’amour individuel par celui qu’il avait inspiré à tout un peuple, et qui avait été poussé jusqu’à la frénésie, cette habitude de l’âme lui avait paru trop vulgaire pour qu’un roi de France s’y abandonnât.

Louis XV avait donc été aimé par son peuple, par sa femme et par ses maîtresses ; mais Louis

 

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XV, lui, n’avait jamais aimé personne.

Il reste aussi à ceux qui sont blasés une préoccupation excitante : c’est la souffrance. Louis XV, à part les deux ou trois maladies qu’il avait faites, n’avait jamais souffert ; et, mortel favorisé, il n’éprouvait, comme pressentiment de la vieillesse, qu’un commencement de fatigue, que les médecins lui présentaient comme un signal de retraite.

Quelquefois, à ces fameux soupers de Choisy, où les tables sortaient toutes chargées du parquet, où le service était fait par les pages des petites écuries, quand la comtesse Du Barry provoquait Louis XV aux rasades, le duc d’Ayen au gros rire et le marquis de Chauvelin à l’épicurienne gaieté, Louis XV, surpris, s’apercevait que sa main était paresseuse à lever ce verre plein de liqueur pétillante qu’il avait tant aimée, que son front refusait de se contracter pour ce rire inextinguible que les saillies de Jeanne Vaubernier avaient parfois fait éclore comme des fleurs d’automne aux frontières de son âge mûr, enfin, que son cerveau demeurait glacé aux peintures

 

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séduisantes de cette vie bienheureuse que procurent le souverain pouvoir, la suprême richesse et l’excellente santé.

Louis XV n’était point d’un caractère ouvert, il concentrait en lui joie ou tristesse : peut-être eût-il été, grâce à cette absorption intérieure de ses sentiments, un grand politique, si, comme il le disait lui-même, le temps ne lui eût manqué.

Aussitôt qu’il s’aperçut du changement qui commençait à s’accomplir en lui, au lieu de prendre son parti et de respirer philosophiquement ces premières brises de la vieillesse qui rident le front et argentent les cheveux, il se replia sur lui-même et s’observa.

Ce qui fait tristes les plus enjoués des hommes, c’est l’analyse de la joie ou de la souffrance ; l’analyse est un silence jeté entre les rires ou les sanglots.

On n’avait vu jusque-là le roi qu’ennuyé, on le vit triste. Il ne rit plus aux gravelures de madame Du Barry, il ne sourit plus aux méchancetés du duc d’Ayen, il ne s’engourdit plus aux amicales caresses de monsieur de Chauvelin, son ami de

 

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cœur, l’Achate de ses escapades royales.

Madame Du Barry se plaignit particulièrement de cette tristesse, qui pour elle dégénérait particulièrement en froideur.

Ce changement moral fit dire aux médecins, que si le roi n’était pas encore malade, il allait bien certainement le devenir.

Aussi, le 15 avril précédent, Lamartinière, son premier chirurgien, après avoir fait avaler au roi sa médecine mensuelle, se hasarda-t-il à lui faire des observations qu’il croyait urgentes.

– Sire, lui avait donc dit Lamartinière, comme Votre Majesté ne boit plus, comme Votre Majesté ne mange plus, comme Votre Majesté ne... s’amuse plus, que va-t-elle faire ?

– Dame ! mon cher Lamartinière, avait répondu le roi, ce qui pourra me paraître le plus divertissant en dehors de tout cela.

– C’est que je ne connais pas grand-chose de nouveau à offrir à Votre Majesté. Votre Majesté a fait la guerre, Votre Majesté a essayé d’aimer les savants et les artistes, Votre Majesté a aimé les

 

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femmes et le vin de Champagne. Or, quand on a tâté de la gloire, de la flatterie, de l’amour et du vin, je proteste à Votre Majesté que je cherche inutilement un muscle, une pulpe, un ganglion nerveux, qui me révèle l’existence d’une autre aptitude à quelque distraction nouvelle.

– Ah ! ah ! fit le roi, vraiment, vous croyez, Lamartinière ?

– Sire, songez-y bien, Sardanapale était un roi très intelligent, presque aussi intelligent que Votre Majesté, quoiqu’il vécût quelque chose comme deux mille huit cents ans avant elle. Il aimait la vie, et s’occupa beaucoup de la bien employer. Je crois savoir qu’il rechercha minutieusement les moyens d’exercer le corps et l’esprit à la découverte des plaisirs les moins connus. Eh bien ! jamais les historiens ne m’ont appris qu’il eût trouvé autre chose que ce que vous avez trouvé vous-même.

– Oui-da ! Lamartinière.

– J’en excepte le vin de Champagne, sire, que Sardanapale ne connaissait pas. Il avait au contraire pour boisson des vins épais, lourds et

 

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pâteux de l’Asie Mineure, ces flammes liquides qui filtrent par la pulpe des raisins de l’Archipel, vins dont l’ivresse est une fureur, tandis que l’ivresse du vin de Champagne n’est qu’une folie.

– C’est vrai, mon cher Lamartinière, c’est vrai ; le vin de Champagne est un joli vin, et je l’ai beaucoup aimé. Mais, dites-moi, est-ce qu’il n’a pas fini par se brûler sur un bûcher, votre Sardanapale ?

– Oui, sire, c’était le seul genre de plaisir qu’il n’avait pas expérimenté encore ; il le réserva pour le dernier.

– Et ce fut sans doute pour rendre ce plaisir aussi vif que possible, qu’il se brûla avec son palais, ses richesses, sa favorite ?

– Oui, sire.

– Est-ce que vous me conseilleriez, par hasard, mon cher Lamartinière, de brûler Versailles, et, en même temps que Versailles, de me brûler moi-même avec madame Du Barry ?

– Non, sire ; vous avez fait la guerre, vous avez vu des incendies, vous avez été enveloppé

 

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vous-même dans la canonnade de Fontenoy. La flamme ne serait pas par conséquent un divertissement nouveau pour vous. Voyons, récapitulons vos moyens de défense contre l’ennui.

– Oh ! Lamartinière, je suis bien désarmé.

– Vous avez d’abord monsieur de Chauvelin, votre ami... un homme d’esprit... un...

– Chauvelin n’a plus d’esprit, mon cher.

– Depuis quand ?

– Depuis que je m’ennuie, pardieu !

– Bah ! fit Lamartinière, c’est comme si vous disiez que madame Du Barry n’est plus belle depuis...

– Depuis quoi ?... fit le roi, en rougissant un peu.

– Oh ! je m’entends, répliqua le chirurgien brusquement.

– Enfin, dit le roi en poussant un soupir, il est décidé que je vais être malade.

– J’en ai peur, sire.

 

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– Un remède alors, Lamartinière, un remède ; prévenons le

mal.

– Le repos, sire ; je n’en connais point d’autre.

– Bien !

– La diète.

– Bien !

– Les distractions.

– Je vous arrête là, Lamartinière.

– Comment cela ?

– Oui, vous m’ordonnez les distractions, et vous ne me dites pas comment je dois me distraire. Eh bien ! je vous répute ignorant, ignorantissime ! entendez-vous, mon ami ?

– Et vous avez tort, sire. C’est votre faute et non la mienne.

– Comment cela ?

– On ne distrait pas ceux qui s’ennuient ayant monsieur de Chauvelin pour ami et madame Du Barry pour maîtresse.

 

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Il y eut un silence par lequel le roi semblait avouer que ce que venait de dire Lamartinière n’était pas dépourvu de raison.

Puis le roi reprit :

– Eh bien ! Lamartinière, mon ami, puisque nous parlons maladie, raisonnons au moins. Vous dites que je me suis amusé de tout en ce monde, n’est-ce pas.

– Je le dis, et cela est.

– De la guerre ?

– Pardieu ! quand on a gagné la bataille de Fontenoy !

– Oui, avec cela que c’était un spectacle divertissant, des hommes en lambeaux, quatre lieues de long et une lieue de large détrempées de sang ; une odeur de boucherie à faire lever le cœur.

– La gloire, enfin.

– D’ailleurs, est-ce que c’est moi qui ai gagné la bataille ? est-ce que ce n’est pas monsieur le maréchal de Saxe ? est-ce que ce n’est pas monsieur le duc de Richelieu ? est-ce que ce n’est

 

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pas surtout Pecquigny avec ses quatre pièces de canon ?...

– N’importe ; à qui en a-t-on fait le triomphe, en attendant ? À vous.

– Je le veux bien ; voilà donc la raison pour laquelle vous supposez que je dois aimer la gloire ! Ah ! mon cher Lamartinière, ajouta le roi en poussant un soupir, si vous saviez comme j’ai été mal couché la veille de Fontenoy.

– Eh bien ! soit, passons sur la gloire ; vous pouvez, ne voulant pas l’acquérir vous-même, vous en faire donner par les peintres, les poètes et les historiens.

– Lamartinière, j’ai horreur de tous ces gens-là, qui sont ou des faquins plus plats que mes laquais, ou des colosses d’orgueil à ne point passer sous les arcs de triomphe de mon aïeul. Ce Voltaire, surtout ; le drôle, un soir, ne m’a-t-il pas frappé sur l’épaule, en m’appelant Trajan ? On lui dit qu’il est le roi de mon royaume, et le maroufle croit cela. Je ne veux donc pas de l’immortalité que ces gens-là pourraient me donner, il la faudrait payer trop cher en ce monde

 

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périssable, et peut-être même dans l’autre.

– En ce cas, que voulez-vous, sire ?

– Je veux faire durer ma vie le plus longtemps que je pourrai. Je veux que, dans cette vie, il entre le plus possible de choses que j’aime ; et pour cela, ce n’est ni aux poètes, ni aux philosophes, ni aux guerriers que je m’adresserai ; non, Lamartinière, après Dieu, voyez-vous bien, décidément, je n’estime que les médecins, quand ils sont bons, bien entendu.

– Parbleu !

Parlez-moi donc franchement, cher

Lamartinière.

– Oui, sire.

– Qu’ai-je à craindre ?

– L’apoplexie.

– On en meurt ?

– Oui, si l’on n’est pas saigné à temps.

– Lamartinière, vous ne me quitterez plus.

– C’est impossible, sire ; j’ai mes malades, moi.

 

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– Fort bien ! mais il me semble que ma santé, à moi, est aussi intéressante à la France et à l’Europe que celle de tous vos malades ensemble ; on fera tous les soirs votre lit près du mien.

– Sire !...

– Que vous importe de coucher ici ou de coucher ailleurs ? Et vous me rassurerez par votre seule présence, mon cher Lamartinière, et vous ferez peur à la maladie, car la maladie vous connaît, et elle sait qu’elle n’a pas de plus rude ennemi que vous.

Voilà pourquoi le chirurgien Lamartinière se trouvait, le 25 avril 1774, couché sur un petit lit dans la chambre Bleue, à Versailles, donnant d’un profond sommeil vers cinq heures du matin, tandis que le roi, lui, ne donnait pas.

Louis XV, qui ne donnait pas, comme nous venons de le constater, poussa un gros soupir ; mais, attendu qu’un soupir n’a de signification positive que celle que lui donne le soupirant, Lamartinière, qui ronflait au lieu de soupirer, l’entendit tout en ronflant, mais n’y fit, ou plutôt

 

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ne parut y faire aucune attention.

Le roi, voyant que son chirurgien ordinaire était insensible à cet appel, se pencha sur le bord du lit, et, à la lueur de la grosse cire qui brûlait dans le mortier de marbre, il contempla son surveillant, qu’une couverture épaisse et moelleuse, montant jusqu’à la fontange de son bonnet de nuit, dérobait aux plus obstinés regards.

– Aïe ! fit le roi. Hélas !

Lamartinière entendit encore ; mais comme une interjection peut échapper quelquefois à un homme endormi, ce n’est pas une raison pour qu’elle en réveille un autre.

Le chirurgien continua donc de ronfler.

– Est-il heureux de dormir ainsi ! murmura Louis XV.

Puis, il ajouta :

– Que ces médecins sont matériels !

Et il prit sur lui d’attendre encore ; mais, pendant un quart d’heure, ayant attendu vainement :

 

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– Hé ! Lamartinière ! dit-il enfin.

– Voyons, qu’y a-t-il, sire ? demanda en grognant le médecin de Sa Majesté.

– Ah ! mon pauvre Lamartinière ! répéta le roi en geignant le plus lamentablement qu’il put.

– Eh bien ! quoi ?

Et le docteur, tout grommelant, comme un homme qui est sûr qu’il peut abuser de sa position, le docteur se laissa glisser hors de son lit.

Il trouva le roi assis sur le sien.

– Eh bien ! sire, vous souffrez ? lui demanda-t-il.

– Je crois que oui, mon cher Lamartinière, répliqua Sa Majesté.

– Oh ! oh ! vous êtes un peu ému.

– Très ému, oui.

– De quoi ?

– Je n’en sais rien.

– Je le sais, moi, murmura le chirurgien, c’est

 

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de la peur.

– Tâtez mon pouls, Lamartinière.

– C’est ce que je fais.

– Eh bien ?

– Eh bien ! sire, il marque quatre-vingt-huit pulsations à la minute, ce qui est beaucoup chez les vieillards.

– Chez les vieillards, Lamartinière ?

– Sans doute.

– Je n’ai que soixante-quatre ans, et à soixante-quatre ans on n’est pas encore vieux.

– On n’est déjà plus jeune.

– Voyons, qu’ordonnez-vous ?

– D’abord, qu’éprouvez-vous ?

– J’étouffe un peu, ce me semble.

– Non, vous avez froid au contraire.

– Je dois être rouge ?

– Allons donc, vous êtes pâle. Un conseil, sire.

– Lequel ?

 

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– Tâchez de vous rendormir, ce serait bien gentil.

– Je n’ai plus sommeil.

– Voyons, que signifie cette agitation-là !

– Dame ! il me semble que vous devez le savoir, Lamartinière, ou ce ne serait pas la peine d’être médecin.

– Est-ce que vous auriez fait un mauvais rêve ?

– Eh bien ! oui.

– Un rêve ! s’écria Lamartinière en levant les mains au ciel ; un rêve !

– Dame ! reprit le roi, il y a des rêves.

– Eh bien ! voyons, racontez-le, votre rêve, sire.

– Cela ne se raconte pas, mon ami.

– Pourquoi donc ? tout se raconte.

– Au confesseur, oui,

– Alors, envoyez-moi chercher votre confesseur bien vite ; en attendant, je remporte

 

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ma lancette.

– Un rêve, c’est parfois un secret.

– Oui, et même aussi c’est parfois un remords. Vous avez raison, sire, adieu.

Et le docteur commença de tirer ses bas et de passer ses culottes.

– Voyons, Lamartinière, voyons, ne vous fâchez pas, mon ami. Eh bien ! j’ai rêvé... j’ai rêvé que l’on me portait à Saint-Denis.

– Et que la voiture était mauvaise... Bah ! quand vous ferez ce voyage-là, vous ne vous en apercevrez pas, sire.

– Comment pouvez-vous plaisanter sur de pareilles choses ? dit le roi tout frissonnant. Non, j’ai rêvé que l’on me portait à Saint-Denis, et que j’étais tout vivant enseveli dans le velours de mon cercueil.

– Vous sentiez-vous gêné dans ce cercueil ?

– Oui, un peu.

– Vapeurs, humeurs noires, digestions lourdes.

– Oh ! je n’avais pas soupé hier.

 

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– Vide, alors.

– Vous croyez ?

– Ah ! j’y songe, à quelle heure avez-vous quitté madame la comtesse, hier ?

– Voilà deux jours que je ne l’ai vue.

– Vous la boudez ; humeur noire, vous voyez bien.

– Eh non ! c’est elle qui me boude. Je lui avais promis quelque chose que je ne lui ai pas donné.

– Donnez-lui vite ce quelque chose, et remettez-vous l’esprit en joie.

– Non, je suis noyé de tristesse.

– Ah ! une idée.

– Laquelle ?

– Déjeunez avec monsieur de Chauvelin.

– Déjeuner ! s’écria le roi ; c’était bon du temps où j’avais de l’appétit.

– Ah ! çà, mais ! s’écria le chirurgien en se croisant les bras, vous ne voulez plus de vos amis, vous ne voulez plus de votre maîtresse,

 

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vous ne voulez plus de votre déjeuner, et vous croyez que je souffrirai cela ? Eh bien ! sire, je vous déclare une chose, moi, c’est que si vous changez vos habitudes, vous êtes perdu.

– Lamartinière ! mon ami me fait bâiller, ma maîtresse m’endort, mon déjeuner m’étouffe.

– Bon ! décidément vous êtes malade alors.

– Ah ! Lamartinière, s’écria le roi, j’ai été bien longtemps heureux.

– Et vous vous plaignez de cela ? voilà les hommes.

– Non, je ne me plains pas du passé, certes, mais du présent ; à force de rouler, le char s’use.

Et le roi poussa un soupir.

– C’est vrai, il s’use, répéta sentencieusement le chirurgien.

– De sorte que les ressorts ne vont plus, soupira le roi, et j’aspire au repos.

– Eh bien ! alors, dormez donc ! s’écria Lamartinière en se recouchant.

– Laissez-moi continuer ma métaphore, mon

 

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bon docteur.

– Me serais-je trompé et deviendriez-vous poète, sire ? Encore une vilaine maladie, celle-là.

– Non, au contraire, vous savez que je les déteste, les poètes. Pour faire plaisir à madame de Pompadour, j’ai fait ce croquant de Voltaire gentilhomme ; mais du jour où il s’est permis de me tutoyer en m’appelant Titus, ou Trajan, je ne sais plus lequel, ç’a été fini. Je voulais donc dire, sans poésie, que je crois qu’il est temps que j’enraye.

– Vous voulez savoir mon avis, sire ?

– Oui, mon ami.

– Eh bien ! n’enrayez pas, sire, dételez.

– C’est dur, murmura Louis XV.

– C’est comme cela, sire. Quand je parle au roi, je l’appelle Votre Majesté ; quand je retourne au malade, je ne lui dis pas même monsieur. Ainsi donc, sire, dételez, et vivement. Maintenant que la chose est convenue, nous avons encore une heure et demie à dormir, sire, dormons donc.

Et le chirurgien se rejeta sous sa couverture,

 

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où, cinq minutes après, il ronflait de façon si roturière, que les voûtes de la chambre Bleue en grinçaient d’indignation.

 

V

 

Le lever du roi

 

Le roi, abandonné à lui-même, ne chercha point à interrompre l’obstiné docteur, dont le sommeil, réglé comme une horloge, dura autant qu’il l’avait annoncé.

Six heures et demie étaient sonnées. Comme le valet de chambre allait entrer, Lamartinière se leva et passa dans un cabinet voisin, tandis que l’on enlevait son lit.

Là, il écrivit une ordonnance pour les médecins du petit service, et disparut.

Le roi donna ordre que l’on fit entrer son service d’abord, puis les grandes entrées.

 

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Il salua silencieusement, puis donna les jambes aux valets de chambre, qui lui passèrent ses bas, attachèrent ses jarretières, et le revêtirent de sa robe de toilette.

Ensuite il s’agenouilla devant son prie-Dieu, soupirant plusieurs fois au milieu du silence général.

Chacun s’était agenouillé comme le roi et priait comme lui avec force distractions.

Le roi se retournait de temps en temps vers la balustrade où se pressaient d’ordinaire les plus familiers et les plus chéris de ses courtisans.

– Que cherche donc le roi ? se demandèrent tout bas le duc de Richelieu et le duc d’Ayen.

– Ce n’est pas nous, car il nous trouverait, dit le duc d’Ayen ; mais tenez, le roi se lève !

En effet, Louis XV avait achevé sa prière, ou plutôt avait été si distrait qu’il ne l’avait pas dite.

– Je ne vois pas monsieur le maître de la garde-robe, dit Louis XV en regardant autour de lui.

– Monsieur de Chauvelin ? demanda le duc de

 

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Richelieu.

– Oui.

– Mais, sire, il est ici.

– Où donc ?

– Là, fit le duc en se retournant.

Puis soudain, tout surpris :

– Ah ! ah ! fit-il.

– Quoi donc ? demanda le roi.

– Monsieur de Chauvelin prie encore !

En effet, le marquis de Chauvelin, cet agréable païen, ce joyeux compagnon des petits sacrilèges royaux, ce spirituel ennemi des dieux en général et de Dieu en particulier, le marquis était resté agenouillé, non seulement contre son habitude, mais encore contre l’étiquette, alors même que le roi avait fini sa prière.

– Eh bien ! marquis, demanda le roi en souriant, est-ce que vous dormez ?

Le marquis se leva lentement, fit un signe de croix, et salua Louis XV avec un profond respect.

 

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Chacun était habitué à rire quand monsieur de Chauvelin voulait rire ; on crut qu’il plaisantait et on en rit d’habitude, le roi comme les autres.

Mais presque aussitôt, reprenant son sérieux :

– Allons ! allons ! marquis, dit Louis XV, vous savez que je n’aime pas qu’on plaisante avec les choses sacrées. Cependant, comme vous voulez m’égayer un peu, à ce que je présume, soyez pardonné en faveur de l’intention ; je vous préviens seulement que vous avez fort à faire, ajouta-t-il avec un soupir, car je suis triste comme la mort.

– Vous triste, sire ? demanda le duc d’Ayen, et quelle chose peut donc attrister Votre Majesté ?

– Ma santé, duc ! ma santé qui s’en va ! Je fais coucher Lamartinière dans ma chambre pour qu’il me rassure ; mais cet enragé-là prend au contraire à tâche de me faire peur. Heureusement qu’ici l’on semble disposé à rire. N’est-ce pas, Chauvelin ?

Mais les provocations du roi demeurèrent sans résultat. Le marquis de Chauvelin lui-même, dont

 

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la physionomie fine et railleuse reflétait si volontiers l’enjouement du maître ; le marquis, si parfait courtisan que jamais il n’était resté en arrière d’un désir du roi ; le marquis, cette fois, au lieu de répondre à ce besoin exprimé par Louis XV, d’une distraction même légère, resta morne, sévère, et tout à fait absorbé dans une gravité inexplicable.

Quelques-uns, tant cette tristesse était hors des habitudes de monsieur de Chauvelin, quelques-uns, disons-nous, crurent que le marquis continuait la plaisanterie et que cette gravité aboutirait à un resplendissant artifice d’hilarité ; mais le roi, ce matin-là, n’avait pas la patience d’attendre ; il commença donc à battre en brèche la tristesse de son favori.

– Mais que diable avez-vous donc, Chauvelin ? demanda Louis XV ; est-ce que vous continuez mon rêve de cette nuit ? Est-ce que vous voulez aussi vous faire enterrer, vous ?

– Oh !... Votre Majesté aurait songé de ces vilaines choses ? demanda Richelieu.

– Oui, un cauchemar, duc. Mais, en vérité, ce

 

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que je supporte en dormant, j’aimerais assez à ne pas le retrouver éveillé. Eh bien ! voyons, Chauvelin, qu’avez-vous ?

Le marquis s’inclina sans répondre.

– Parlez, mais parlez donc, je le veux ! s’écria le roi.

– Sire, répondit le marquis, je réfléchis.

– À quoi ? demanda Louis XV étonné.

– À Dieu ! sire.

– À Dieu ?

– Oui, sire. Dieu... c’est le commencement de la sagesse.

Ce préambule si froid et si monacal fit tressaillir le roi, qui, attachant sur le marquis un regard plus attentif, découvrit dans ses traits fatigués, vieillis, la cause probable de cette tristesse inaccoutumée.

– Le commencement de la sagesse ? dit-il. Ah ! vraiment, je ne m’étonne plus si ce commencement n’a jamais de suite ; il est trop ennuyeux. Mais vous ne réfléchissez pas à Dieu

 

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tout seul. À quoi réfléchissez-vous encore ?

– À ma femme et à mes enfants, que je n’ai pas vus depuis longtemps, sire.

– Tiens, c’est vrai, Chauvelin, vous êtes marié, vous avez des enfants, je l’avais oublié ; et vous aussi, ce me semble, car depuis quinze ans que nous nous voyons tous les jours, c’est la première fois que vous m’en parlez. Eh bien ! s’il vous prend une rage de pot-au-feu, faites-les venir, je ne m’y oppose pas, votre logement au château est assez grand, ce me semble.

– Sire, répondit le marquis, madame de Chauvelin vit fort retirée du monde, dans une haute dévotion, et...

– Et elle se scandaliserait, n’est-ce pas, du train de Versailles ? Je comprends. C’est comme ma fille Louise, que je ne peux pas tirer de Saint-Denis. Alors je n’y vois pas de remède, mon cher marquis.

– Je demande pardon au roi ; il y en a un.

– Lequel ?

– Mon quartier va finir ce soir ; si le roi me

 

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permettait d’aller à Grosbois passer quelques jours avec ma famille...

– Vous plaisantez, marquis ; me quitter !

– Je reviendrai, sire ; mais je ne voudrais pas mourir sans avoir pris quelques dispositions testamentaires.

– Mourir ! la peste de l’homme ! Mourir ! comme il vous dit cela ! quel âge avez-vous donc, marquis ?

– Sire, dix ans de moins que Votre Majesté, bien que je paraisse avoir dix ans de plus.

Le roi tourna le dos à cet humoriste ; et s’adressant au duc de Coigny, placé tout auprès de son estrade :

– Ah ! vous voilà, monsieur le duc, dit-il ; vous arrivez à merveille ; on parlait l’autre soir de vous à souper. Est-il vrai que vous ayez donné l’hospitalité, dans mon château de Choisy, à ce pauvre Gentil-Bernard ? Ce serait une bonne action dont je vous louerais. Cependant, si tous les gouvernements de mes châteaux faisaient de même et recueillaient les poètes devenus fous, il

 

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ne me resterait plus d’autre ressource, à moi, que d’aller habiter Bicêtre. Comment va-t-il, ce malheureux ?

– Toujours assez mal, sire.

– Et comment donc cela lui est-il venu ?

– Sire, pour s’être un peu trop amusé autrefois et surtout pour avoir tout récemment voulu faire le jeune homme.

– Oui, oui, je comprends. Dame ! il est bien vieux.

– J’en demande pardon au roi, sire, mais il n’a qu’un an de plus que Sa Majesté.

– En vérité, cela est insoutenable, dit le roi en tournant le dos au duc de Coigny ; non seulement ils sont tristes aujourd’hui comme des catafalques, mais encore ils sont bêtes comme des oies.

Le duc d’Ayen, un des hommes les plus spirituels de cette époque si spirituelle, comprit la mauvaise humeur croissante du roi, il en craignit les éclaboussures, et, déterminé à la faire cesser le plus tôt possible, il fit deux pas en avant pour

 

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se mettre en évidence. Il portait sur sa veste, sur ses jarretières et autour de son habit des broderies d’or, larges et brillantes, qui ne pouvaient manquer d’attirer les yeux. Le monarque les vit en effet.

– Par ma foi ! duc d’Ayen, s’écria-t-il, vous voilà resplendissant comme un soleil. Avez-vous donc volé un coche ? Je croyais tous les brodeurs de Paris ruinés depuis le mariage du comte de Provence, où aucun courtisan ne les a payés, et où messieurs les princes n’ont pas jugé à propos de venir, faute d’argent, ou de crédit, sans doute.

– Aussi le sont-ils bien ruinés, sire.

– Qui donc, les princes, les brodeurs ou les courtisans ?

– Mais tous un peu, je crois ; pourtant les brodeurs sont plus habiles, ils s’en tireront.

– Comment ?

– Par la nouvelle invention que voici ; et il montrait ses broderies.

– Je ne comprends pas.

– Oui, sire ! ces habits brodés ainsi se

 

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nomment à la chancelière.

– Je comprends encore moins.

– Il y aurait bien un moyen de faire comprendre cette énigme à Sa Majesté ; ce serait de citer les vers que ces badauds de Parisiens ont faits, mais je n’ose pas.

– Vous n’osez pas, vous, duc, dit le roi en souriant.

– Ma foi ! non, sire, j’attends l’ordre du roi.

– Je vous le donne.

– Le roi se rappellera au moins que je ne fais qu’obéir. Voici donc les vers.

 

On fait certains galons de nouvelle matière :

Mais ils ne sont que pour jours de galas.

On les nomme à la chancelière.

Pourquoi ? C’est qu’ils sont faux et ne

/ rougissent pas.

 

Les courtisans se regardèrent étonnés de tant

 

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d’audace, et tous se retournèrent en même temps vers Louis XV, afin de modeler leurs physionomies sur la sienne. Le chancelier Maupeou, alors dans toute sa faveur, soutenu par la favorite, était un trop haut personnage pour qu’on osât se permettre d’écouter les épigrammes qui se succédaient sans cesse contre lui. Le monarque sourit, dès lors toutes les lèvres sourirent. Il ne répondit rien, personne ne dit mot.

Louis XV avait une singulière disposition. Il craignait horriblement la mort, il ne voulait pas qu’on lui parlât de la sienne. Mais à tout propos, il se faisait une espèce de joie de se moquer du faible qu’ont presque tous les hommes de cacher leur âge, leur vieillesse, ou leurs infirmités. Il disait volontiers à un courtisan :

– Vous êtes vieux, vous avez mauvaise mine, vous mourrez bientôt.

Il y mettait de la philosophie, et, ce jour-là même où deux fois il avait reçu des atteintes cruelles, il s’exposa à en recevoir une troisième. Pour reprendre la conversation rompue avec le duc d’Ayen, il lui dit assez brusquement :

 

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– Comment va le chevalier de Noailles ? Est-il vrai qu’il soit malade ?

– Sire, nous avons eu le malheur de le perdre hier.

– Ah ! je le lui avais bien annoncé.

Puis, envisageant le cercle des courtisans, augmenté des petites entrées, il aperçut l’abbé de Broglio, homme hargneux et brusque. Il l’apostropha en ces termes :

– À votre tour, l’abbé. Vous aviez juste deux jours de moins que lui.

– Sire, répliqua monsieur de Broglio tout blanc de colère, Votre Majesté a été hier à la chasse. Il est venu un orage. Le roi a été mouillé comme les autres.

Et se faisant faire place, il sortit furieux.

Le roi le regarda aller d’un œil assez triste et ajouta :

– Voilà comme il est, cet abbé de Broglio, il se fâche toujours.

Puis, avisant à la porte son médecin Bonnard,

 

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et avec lui Bordeu, protégé de madame nu Barry et aspirant à le remplacer, il les appela tous les deux.

– Venez, messieurs ; on ne parle que de mort ici, ce matin, c’est votre affaire. Lequel de vous nous trouvera la fontaine de Jouvence ? Ce serait là une belle merveille, et je lui garantis sa fortune assurée. Serait-ce vous, Bordeu ? Vous, Esculape auprès de Vénus, je comprends, vous n’avez pas encore songé à ces raccommodages.

– Je demande pardon au roi, j’ai, au contraire, un système qui doit nous ramener à ce bon temps de l’histoire.

– De la fable, interrompit Bonnard avec une mine pincée.

– Vous croyez, poursuivit le roi, vous croyez, mon pauvre Bonnard ? Le fait est que, sous votre direction, ma jeunesse n’est plus qu’une fable bien amère et celui qui me rajeunirait maintenant serait d’emblée historiographe de France ; car il aurait tracé les plus belles pages de mon règne. Faites cela, Bordeu, une cure digne d’arriver à une grande célébrité. En attendant, tâtez le pouls

 

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à monsieur de Chauvelin, que voilà tout pâle et tout triste. Donnez-moi votre avis sur cette santé, très précieuse à nos plaisirs... et à mon cœur, ajouta-t-il très vite.

Chauvelin sourit amèrement en présentant son bras au docteur.

– Auquel de vous deux, messieurs ? demanda-t-il.

– À tous les deux, répliqua Louis XV en riant, mais pas à Lamartinière ; il serait homme à vous prédire une apoplexie comme à moi.

– Soit, à vous, monsieur Bonnard : le passé avant l’avenir. Quel est votre avis ?

– Monsieur le marquis est fort malade ; il y a plénitude, engorgement des fibres du cerveau : il ferait bien de se faire saigner, et cela très promptement.

– Et vous, monsieur Bordeu ?

– J’adresse mes excuses à mon savant confrère ; mais je ne puis être du même avis que son expérience. Monsieur le marquis a le pouls nerveux. Si je parlais à une jolie femme, je dirais

 

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qu’elle a des vapeurs. Il lui faut de la gaieté, du repos, point de tourments, point d’affaires, une satisfaction complète ; enfin tout ce qu’il trouve près de l’auguste monarque dont il a l’honneur d’être l’ami. Je prescris la continuation du même régime.

– Que voilà deux consultations admirables, et que monsieur Chauvelin doit être éclairé, après cela ! Mon pauvre marquis, si vous venez à mourir, Bordeu est un homme déshonoré.

– Non pas, sire, les vapeurs tuent quand on ne les soigne pas.

– Sire, si je meurs, répondit monsieur de Chauvelin, je demande à Dieu que ce soit à vos pieds.

– Garde-t’en bien, tu me ferais une peur effroyable. Mais n’est-il pas l’heure de la messe ? Il me semble que voici monsieur l’évêque de Senez et monsieur le curé de Saint-Louis, notre paroisse. Cette fois on va donc un peu me contenter. Bonjour, monsieur le curé, comment vont vos ouailles ? Y a-t-il beaucoup de malades, de pauvres ?

 

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– Hélas ! sire, il y en a beaucoup.

– Mais les aumônes ne sont-elles pas abondantes ? Le pain est-il renchéri ? Le nombre des malheureux est-il augmenté ?

– Ah ! oui, sire.

– Comment cela se fait-il ? D’où viennent-ils ?

– Sire, c’est qu’il y a jusqu’aux valets de pied de Votre maison qui me demandent la charité.

– Je le crois bien, on ne les paye pas. Entendez-vous, monsieur de Richelieu ? Et ne peut-on mettre ordre à cela ? Que diable ! vous êtes premier gentilhomme de la chambre en année.

– Sire, les valets de pied ne sont pas de mon ressort ; cela regarde le service de l’intendance générale.

– Et l’intendance les renverra à un autre. Pauvres gens ! dit le roi, ému pour un instant ; mais enfin je ne puis pas tout faire. Nous suivez-vous à la messe, monsieur l’évêque ? ajouta-t-il en se tournant vers l’abbé de Beauvais, évêque de Senez, qui prêchait le carême devant la cour.

 

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– Je suis aux ordres de Sa Majesté, répondit l’évêque en s’inclinant ; mais j’ai entendu ici des paroles bien graves. On parle de la mort, et personne n’y songe ; personne ne songe qu’elle arrive à toute heure, lorsqu’on ne l’attend pas ; qu’elle nous surprend au milieu des plaisirs, qu’elle frappe les grands et les petits de sa faux inexorable. Personne ne songe qu’il vient un âge où le repentir et la pénitence sont autant une nécessité qu’un devoir, où les feux de la concupiscence doivent s’éteindre devant la grande pensée du salut.

– Richelieu, interrompit le roi en souriant, il me semble que monsieur l’évêque jette bien des pierres dans votre jardin.

– Oui, sire, et il les y jette si fortement qu’il en rejaillit jusque dans le parc de Versailles.

– Ah ! bien répondu, monsieur le duc ; vous êtes toujours à la riposte, vous, comme à vingt ans. Monsieur l’évêque, ce discours commence bien, nous le reprendrons dimanche dans la chapelle ; je vous promets de l’écouter. Chauvelin, pour vous égayer, nous vous

 

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dispensons de nous suivre. Allez m’attendre chez la comtesse, ajouta-t-il tout bas. Elle a reçu son fameux miroir d’or, le chef-d’œuvre de Rotiers. Il faut voir cela.

– Sire, je préfère me rendre à Grosbois.

– Encore ! vous radotez, mon cher ; allez chez la comtesse ; elle vous désensorcellera. Messieurs, à la messe ! à la messe ! voilà une journée qui commence bien mal. Ce que c’est que de vieillir.