Récits fantastiques 2
Les gentilshommes de la
Sierra-Morena
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I
Les gentilshommes de la Sierra-Morena
Ce qui m’a séduit quand j’ai commencé ce livre, qui n’avait pas d’antécédent pour moi dans les vingt ans de ma vie littéraire qui se sont déjà écoulés, c’est surtout la faculté qu’il me donnait de me jeter dans la vie rêveuse, fatigué que je suis parfois de la vie positive.
Quand j’écris un roman, ou quand j’écris un drame, je subis tout naturellement les exigences du siècle dans lequel mon sujet s’accomplit. Les lieux, les hommes, les événements me sont imposés par l’inexorable ponctualité de la topographie, de la généalogie et des dates ; il faut que le langage, le costume, l’allure même de mes personnages, soient en harmonie avec les idées qu’on s’est faites de l’époque que j’essaie de peindre. Mon imagination, aux prises avec la
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réalité, pareille à un homme qui visite les ruines d’un monument détruit, est forcée d’enjamber par-dessus les décombres, de suivre les corridors, de se courber sous les poternes, pour retrouver, ou à peu près, le plan de l’édifice, à l’époque où la vie l’habitait, où la joie l’emplissait de chants et de rires, où la douleur y demandait un écho pour ses sanglots et pour ses cris. Au milieu de toutes ces recherches, de toutes ces investigations, de toutes ces nécessités, le moi disparaît ; je deviens un composé de Froissart, de Monstrelet, de Chastelain, de Commynes, de Saulx-Tavannes, de Montluc, de l’Estoile, de Tallemant des Réaux et de Saint-Simon ; ce que j’ai de talent se substitue à ce que j’ai d’individualité, ce que j’ai d’instruction à ce que j’ai de verve ; je cesse d’être acteur dans ce grand roman de ma propre vie, dans ce grand drame de mes propres sensations ; je deviens chroniqueur, annaliste, historien ; j’apprends à mes contemporains les événements des jours écoulés, les impressions que ces événements ont produites sur les personnages qui ont vécu réellement ou que j’ai créés avec ma fantaisie. Mais des
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impressions que les événements de tous les jours, ces événements terribles qui secouent la terre sous nos pieds, qui assombrissent le ciel sur nos têtes, des impressions que ces événements ont produites sur moi, il m’est défendu de rien dire. Amitié d’Edouard III, haines de Louis XI, caprices de Charles IX, passions de Henri IV, faiblesses de Louis XIII, amours de Louis XIV, je raconte tout ; mais des amitiés qui consolent mon cœur, des haines qui aigrissent mon esprit, des caprices qui naissent dans mon imagination ; mais de mes passions, de mes faiblesses, de mes amours, je n’ose parler. Je fais connaître à mon lecteur un héros qui a existé il y a mille ans, et moi je lui reste inconnu ; je lui fais aimer ou haïr à mon gré les personnages pour lesquels il me plaît d’exiger de lui sa haine ou son amour, et moi je lui demeure indifférent. Eh bien ! il y a quelque chose de triste là-dedans, quelque chose d’injuste contre lequel je veux lutter. Je veux tâcher d’être pour le lecteur quelque chose de mieux qu’un narrateur dont chacun se fait une image au miroir de sa fantaisie. Je voudrais devenir un être vivant, palpable, mêlé à la vie
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dont je prends les heures, quelque chose comme un ami enfin, si familier à tout le monde que, lorsqu’il entre, quelque part que ce soit, dans la cabane comme dans le château, il n’ait besoin d’être présenté à personne, parce qu’à la première vue il est reconnu de tous.
Ainsi je mourrais moins, ce me semble ; la tombe me prendrait mort, mais mes livres me garderaient vivant. Dans cent ans, dans deux cents ans, dans mille ans, quand mœurs, costumes, langages, races même, quant tout aurait changé, avec un de mes volumes qui aura survécu peut-être, j’y survivrai moi-même, pareil à un de ces naufragés qu’on retrouve sur une planche, au milieu de l’océan, où le navire qui le portait s’est englouti avec les autres passagers.
Hélas ! toutes ces réflexions me sont venues à propos d’une date. J’avais commencé ce chapitre par ces mots :
Le trois novembre 1846, vers quatre heures du soir, j’entrais à Cordoue avec mon fils et mes bons et chers compagnons de voyage Maquet, Giraud, Boulanger et Desbarolles.
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Et j’ajoutais : Nous venions de Madrid, où nous avions quitté monsieur le duc de Montpensier, et nous allions à Alger, où nous attendait monsieur le maréchal Bugeaud.
C’était ce matin, 10 juin 1849, à dix heures, que j’écrivais ces lignes. Ma porte s’ouvre, on entre et l’on me dit :
– Le maréchal Bugeaud est mort.
Ainsi trois ans se sont écoulés à peine : celui que nous quittions est exilé, celui que nous allions rejoindre est mort.
Eh bien ! n’est-ce pas tout simple, je le demande à mes lecteurs, qu’au lieu de leur créer aujourd’hui du moins quelque personnage nouveau ou inconnu, et cela en forçant mon esprit, en contraignant mon cœur, je leur parle de ce qui est en moi, et non pas hors de moi, et que je m’entretienne un peu avec eux de ce charmant enfant, car, lorsqu’il nous a quittés c’était un homme à peine, qui me disait, me tendant la main, après la mort de son frère aîné :
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Uno avulso, non deficit alter ?1
Et de ce vieux soldat d’Austerlitz, de Tarragone, de Conflans, de Tortose, de Castille, d’Orval, de la Tafna, de la Sikkah et d’Isly, qui, comme Cincinnatus, avait pris pour devise : Ense et aratro 2 ?
Lorsque le duc d’Orléans mourut d’une façon si fatale et si inattendue, mon premier mouvement fut, non pas de maudire le hasard, mais d’interroger Dieu.
Souvent, c’est au moment où Dieu semble retirer sa main des choses de la terre que, penché sur elle, il lui imprime un de ces mouvements décisifs qui changent la face des sociétés.
Ce n’est pas sans motif qu’un prince qui s’est fait l’amour d’un peuple, qui porte dans sa main la fortune de la France, qui moule dans sa pensée l’avenir du monde sort un matin, seul, dans une voiture découverte, se fait emporter par deux chevaux qui lui brisent la tête sur le pavé, et qui
1 Celui qui est tombé sera remplacé par un autre.
2 Par l’épée et par la charrue.
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s’arrêtent d’eux-mêmes cent pas plus loin que l’endroit où ils l’ont tué.
Je l’écrivis à cette époque ; si la Providence n’avait pas eu un but d’humanité générale en tuant le duc d’Orléans, la Providence eût commis un crime ; et comment allier ces deux mots Crime et Providence !
Non ! la Providence avait décrété que les monarchies tiraient à leur fin ; elle avait d’avance écrit au livre de bronze du destin la date de cette prochaine république que je prédisais au roi lui-même en 1832. Eh bien ! la Providence trouvait sur sa route un obstacle à ses desseins : c’était la popularité du prince-soldat, du prince-poète, du prince-artiste ; la Providence a supprimé l’obstacle ; de sorte que, le jour venu, rien ne se trouva, que le vide, entre le trône qui s’écroulait et la république qui allait naître.
Eh bien ! dans ma conviction profonde, il en est ainsi de l’homme éminent qui vient de mourir, tué par cette main qui s’étend sur les individus, sur les nations, sur les mondes. Le maréchal Bugeaud était un obstacle à la république à naître.
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Dieu a frappé d’un coup aussi inattendu l’homme de la résistance, qu’il avait frappé le prince du progrès ; et tous deux sont morts, l’un emportant l’avenir, l’autre le passé.
Je n’avais pas vu le maréchal depuis notre passage à Alger, quand, il y a huit jours, je le rencontrai chez le président, auquel j’avais tant tardé à faire cette première visite qu’il ne fallut rien moins que les souvenirs du château de Ham pour me faire pardonner d’avoir tenu dans un pareil oubli le palais de l’Élysée.
Le maréchal arrivait à Paris : il était trop loin là-bas pour que la mort allât le chercher ; il venait chercher la mort.
Il m’aperçut, me fit signe d’aller à lui, et m’entraîna dans l’embrasure d’une fenêtre.
– Eh bien ! monsieur le poète, me dit-il, que pensez-vous de tout ce qui se passe ?
– Je vous dirai, monsieur le maréchal, que je crois que nous prenons un remous pour le courant, et que nous usons nos forces à remonter le fleuve que nous devrions descendre.
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– Ah bah ! Seriez-vous devenu socialiste, par hasard ?
– Je ne suis jamais devenu, monsieur le maréchal, j’ai toujours été : ce que je pense aujourd’hui, je l’écrivais il y a dix-huit mois. On ne presse ni on ne retient la marche des nations ; on la suit. Si on la presse, on se trompe comme s’est trompé le tsar Pierre 1er à l’endroit de la Russie ; si on la retient, on se trompe comme s’est trompé le roi Louis-Philippe à l’égard de la France. Le mouvement social a ses lois, comme le mouvement terrestre les siennes ; aveugle qui, les yeux fixés sur le soleil, croit que c’est le soleil qui marche, et que c’est la terre qui reste immobile.
– C’est-à-dire que nous sommes des réactionnaires...
– Monsieur le maréchal me permet-il de lui dire toute ma pensée ?
– Parbleu !
– Eh bien ! vous êtes l’homme qui me rassurerait le plus de l’autre côté des Alpes, et qui
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m’effraye le plus dans ce salon.
– Et pourquoi cela ?
– Parce que celui chez lequel nous sommes n’est déjà que trop disposé à la lutte, et que, s’il a pour alliés des hommes de votre taille, il luttera. Or, cette lutte est pour moi celle de Jacob et de l’ange. L’ange triomphera.
– L’ange exterminateur alors ?
– Non, l’ange reconstructeur au contraire.
– Vous voulez que nous nous laissions entraîner par le mouvement.
– Je veux mieux que cela, je veux que vous le dirigiez. Il y a toujours quelque chose à faire de ce qui vit ; il n’y a rien à faire de ce qui est mort. Ce qui vit, c’est le présent, c’est l’avenir ; ce qui est mort, c’est le passé. Eh bien ! vous vous jetez dans le passé quand vous avez l’avenir. Ce fut l’erreur de Charles X, ce fut l’erreur de Louis-Philippe. J’ai bien peur que ce ne soit aussi celle de Louis-Napoléon.
– Disiez-vous cela au duc d’Orléans ?
– Certainement que je lui disais.
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– Et croyez-vous que, s’il fût devenu roi, il eût suivi votre conseil ?
– S’il fût devenu roi, ni l’Europe ni la France n’eussent été dans la position où elles sont maintenant, puisque, s’il fût devenu roi, une nouvelle révolution n’eût pas eu lieu.
– Le 24 février est un accident que l’on eût pu prévoir et empêcher.
– Le 24 février, comme tous les grands cataclysmes, est venu à son heure. Le 24 février c’est non seulement la révolution de la France, mais la révolution du monde. Jetez les yeux sur l’Europe à trois époques différentes, au 21 janvier 1793, au 29 juillet 1830 et au 24 février 1848, et voyez quel progrès les idées républicaines ont fait en soixante ans. En 93, tous les peuples, appelés à l’émancipation par nous, se lèvent contre nous. En 1830, quelques-uns se réveillent, s’agitent, combattent ; mais la lutte est partielle, courte, bientôt réprimée. En 1848, c’est une traînée de flammes qui part de Paris, suit le Rhin, gagne le Danube, s’étend au midi jusqu’au Tibre, au nord jusqu’à la Vistule. Huit jours après la république
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française proclamée, les deux tiers de l’Europe sont en feu, et cette fois, voyez comme l’incendie gagne au lieu de s’éteindre. Ce ne sont plus des constitutions que demandent les peuples, c’est la plénitude de leurs libertés qu’ils réclament. Partout le mot république est prononcé. À Berlin, à Vienne, à Florence, à Rome, à Palerme, les peuples ont grandi ; ils sont devenus forts par les bras et par la pensée ; ils ne veulent plus des tutelles royales. Eh bien ! il n’y avait pas à hésiter. Il fallait se mettre à la tête des peuples ; il fallait faire plus avec le verbe que Napoléon n’avait fait avec l’épée. Il avait échoué dans la conquête des corps ; il fallait tenter celle des âmes. Croyez-moi, c’était une belle croisade à prêcher par le premier président de la république française que celle de la liberté universelle, une grande alliance à fonder que l’alliance des peuples.
– Et les Proudhon, les Leroux, les Considérant, qu’en faisiez-vous ?
– Rien. Je grandissais les événements de façon à ce qu’ils n’y pussent atteindre. Croyez-moi, tel
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qui traverse impunément le ruisseau de la rue Saint-Antoine ou le canal Saint-Martin se noierait dans le Rhin ou dans le Danube.
– Alors vous désapprouvez notre expédition de Rome.
– Certes, car, pour être comprise, votre expédition de Rome avait besoin de deux antécédents : vous deviez dire aux Autrichiens : « Vous ne franchirez pas la frontière du Piémont » ; vous deviez dire aux Russes : « Vous n’entrerez pas en Hongrie ». Alors vous aviez le droit de vous tourner vers les Romains et de leur dire : « Rome n’est point la capitale d’un peuple. Rome est la capitale de la chrétienté ; le pape n’est pas un roi comme tous les rois, c’est le vicaire du Christ ; Rome ne vous appartient pas, puisque ce ne sont pas les États romains, mais un concile universel qui fait le pape roi de Rome. » Il fallait enfin vous allier partout, non pas avec les hommes, mais avec le principe, et que ce principe fût celui par lequel vous vivez, vous pensez, vous agissez.
– Ce que vous proposez là, c’était la guerre
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universelle.
– La guerre universelle, soit ; mais au moins c’était la dernière guerre universelle. Voyez comme les hommes grandissent avec l’idée ; voyez les Hongrois, pauvre peuple de huit ou neuf millions d’hommes : voilà qu’il a trouvé cinq cent mille soldats, deux mille quatre cents canons ; voilà qu’il a trouvé des généraux, de l’or, du fer, toutes choses qu’on ne lui connaissait pas ; voilà qu’il bat d’une main les Autrichiens, de l’autre les Russes. Voyez Venise, la ville voluptueuse, la ville commerçante, la ville aux palais de marbre, aux riches étoffes, aux sérénades nocturnes ; la voilà devenue guerrière, la voilà qui soutient un siège de dix-huit mois, elle que l’on ne croyait pas digne d’un assaut. Eh bien ! c’étaient nos véritables alliés, à nous, ces Piémontais qu’on rançonne, ces Lombards qu’on opprime, ces Vénitiens qu’on bombarde, ces Hongrois qui luttent. Nous trouvions là, parmi les peuples, six cent mille alliés que Napoléon, à l’apogée de sa puissance, n’a jamais trouvés par les rois, et de ces alliés sûrs, de ces alliés fidèles, qui ne nous eussent point trahis à Hanau,
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abandonnés à Leipsick, car ils avaient les mêmes intérêts que nous. Tenez, monsieur le maréchal, je vois le président qui vous cherche. Laissez-moi vous faire un dernier souhait, c’est de battre Radetski à Marengo, et de vous faire tuer à Salzback ; une victoire à la Napoléon, un boulet à la Turenne, ce serait une belle fin d’une noble vie.
Il me serra la main.
– Vous n’êtes pas dégoûté, dit-il.
Et il se rendit au signe que lui faisait le président.
Voici donc les réflexions qui me sont venues en écrivant ces lignes :
Le 3 novembre 1846, vers quatre heures du soir, j’entrais à Cordoue, avec mon fils et mes bons et chers compagnons de voyage, Maquet, Giraud, Boulanger et Desbarolles.
Nous venions de Madrid, où nous avions quitté monsieur le duc de Montpensier, et nous allions à Alger où nous attendait monsieur le maréchal Bugeaud.
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C’était après trois jours de voyage à mule, après une journée si écrasante de chaleur, que le cheval d’Alexandre, s’étant abattu sous lui, n’avait pu se relever, et était mort séance tenante.
Nous craignions les retards de la douane, fort sévère à Cordoue, nous avait-on dit : mais en lisant mon nom sur mes malles, messieurs les douaniers espagnols, qui sont gens fort lettrés, m’avaient demandé si j’étais l’auteur des Mousquetaires et de Monte-Cristo, et, sur ma réponse affirmative, ils avaient déclaré qu’ils s’en rapporteraient à ma parole de ne transporter avec moi aucun objet de contrebande.
En conséquence, ils m’avaient gracieusement salué, et nous avions continué notre route vers l’hôtel de la Poste.
Il va sans dire que Cordoue, comme toutes les villes qu’on a vues vingt ans en imagination et qu’on voit enfin un beau jour en réalité, ne répond pas un instant à l’idée qu’on s’en est faite. Le désenchantement avait commencé au moment où nous l’avions aperçue, s’était continué dans les rues, et nous avait accompagnés jusqu’à
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l’hôtel.
C’était notre faute. Pourquoi, parmi nous, les uns s’étaient-ils figuré voir une ville romaine, les autres une ville arabe, les autres enfin une ville gothique ? Il fallait, puisque nous étions en Espagne, nous figurer voir une ville espagnole, et nul n’eût été trompé.
Oh ! bien véritablement espagnole, depuis son pavé pointu jusqu’à ses toits sans cheminées, avec ses balcons grillés et ses jalousies vertes. Beaumarchais avait deviné Cordoue lorsqu’il fit son Barbier de Séville.
Mais ce qui m’avait frappé, moi, au fur et à mesure que je m’approchais de l’ancienne capitale du royaume arabe, ce n’était pas sa cathédrale chrétienne, ce n’était pas sa mosquée mauresque, ce n’était pas trois ou quatre palmiers balançant leurs éventails de verdure ; non, c’était la ligne magnifique que traçait derrière la ville la chaîne de la Sierra-Morena, sur laquelle la ville se détachait blanche sur un fond indigo.
Ces montagnes, c’était l’objet de mon ambition.
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Depuis notre entrée en Espagne, on nous promettait des cerfs, des sangliers et des voleurs.
À Villa-Major, nous avions cru voir des voleurs, mais nous n’avions vu ni cerfs ni sangliers.
Si nous perdions cette occasion que nous offraient les Montagnes Noires de voir ces trois choses réunies il est évident que nous ne la retrouverions jamais.
Je n’étais donc préoccupé que d’une chose ; c’était, tandis que mes compagnons organisaient des courses dans la ville, d’organiser une excursion dans la montagne.
Les courses dans la ville s’étaient préparées toutes seules. On savait ma présence en Espagne, on se doutait bien que je ne quitterais pas l’Espagne sans visiter Cordoue ; or, tout ce qu’il y avait de jeunes gens lettrés à Cordoue, de gentilshommes ou de banquiers ayant visité la France, tout cela était accouru à l’hôtel nous offrir ses services, services que nous avions acceptés avec la même cordialité qu’ils étaient offerts.
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Donc, les rues, les églises, les musées, les palais, les maisons particulières, nous attendaient, chaque porte promettant de s’ouvrir à deux battants à notre première vue. Mais la Sierra-Morena qui n’a pas de portes, la Sierra-Morena nous était impitoyablement fermée.
J’avais bien, lorsque ces messieurs, tous chasseurs, avaient examiné mes fusils, j’avais bien parlé d’une chasse dans la montagne ; mais j’avais vu dans tous les visages se peindre tant d’expressions différentes, qui toutes signifiaient : « Une chasse dans la Sierra-Morena !... ah ! bien oui !... impossible !... une chasse !... mais vous êtes fou ! » que, sans retirer la proposition, je n’avais pas insisté davantage.
Mais un souvenir me revenait à l’esprit, et me poussait, comme Satan, à l’orgueil. Un de mes amis, voyageant chez les Druses, avait trouvé sur son chemin, soulevé au vent de la montagne, un feuilleton du Journal des Débats, signé de moi, et intitulé le Château d’If. J’étais donc connu à Acre, à Damas, à Balbeck, puisqu’on y lisait mes feuilletons. J’étais connu à Cordoue, puisque les
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douaniers laissaient passer mes malles sans les ouvrir. Pourquoi ne serais-je pas connu dans la Sierra-Morena ?
Et si j’étais connu dans la Sierra-Morena, pourquoi ne m’y arriverait-il pas, à moi, ce qui était arrivé à l’Arioste avec les bandits du duc Alphonse ?
C’était à tenter, et surtout c’était bien tentant.
Or, tandis que mes amis couraient la ville, je fis monter mon hôte, et l’ayant invité à s’asseoir en face de moi et à bien réfléchir avant de me répondre, comme il convenait à un Espagnol grave et sensé, je lui demandai :
– Y a-t-il un moyen de se mettre en communication avec messieurs les gentilshommes de la Sierra-Morena ?
Mon hôte me regarda.
– Leur êtes-vous recommandé ? demanda-t-il.
– Non.
– Diable ! Alors ce sera difficile.
– Ainsi, il n’y a pas moyen de se mettre, en
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communication avec eux ?
– Si fait ; tout est possible. Que désirez-vous ?
– Leur faire passer une lettre.
– Je me charge de trouver le commissionnaire.
– Il rapportera la réponse ?
– Fidèlement.
– Et si ces messieurs de la Sierra engagent leur parole, la tiendront-ils ?
– Je ne crois pas qu’il y ait un exemple qu’ils y aient manqué.
– Alors, selon leur réponse, on pourra agir ?
– En toute confiance.
– Donnez-moi du papier, une plume, de l’encre, et allez me chercher le commissionnaire.
Mon hôte m’apporta les objets demandés, et j’écrivis :
À messieurs les gentilshommes de la Sierra-Morena.
Un admirateur de l’immortel Cervantes, qui
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malheureusement n’a pas fait Don Quichotte, mais qui est tout prêt à donner le meilleur de ses romans pour l’avoir fait, désirant savoir si l’Espagne de 1846 est toujours celle de 1580, prie messieurs les gentilshommes de la Sierra-Morena de lui faire dire s’il sera le bienvenu parmi eux, au cas où il se hasarderait à leur demander l’hospitalité et la permission de faire avec eux une chasse dans la montagne.
Il a cinq compagnons de voyage qui partagent son désir de visiter la sierra. Mais, selon la réponse qu’il attend, il viendra seul ou accompagné.
Il présente tous ses compliments à messieurs les gentilshommes de la Sierra-Morena.
Et je signai.
Un quart d’heure après que la lettre fut cachetée, mon hôte entra avec une espèce de berger.
– Voilà votre homme, me dit-il.
– Combien demande-t-il ?
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– Ce que vous voudrez.
– Quand reviendra-t-il ?
– Quand il pourra.
Je lui donnai deux douros et la lettre.
– Est-ce bien comme cela ? demandai-je à mon hôte.
Mon hôte l’interrogea.
– Oui, dit-il, il est content.
– Eh bien ! à son retour, s’il me rapporte une lettre, il aura deux autres douros.
Le messager fit signe que c’était très bien ; il avait compris. Puis il ajouta quelques mots, dans un patois si accentué qu’il me fut impossible de les comprendre.
– Il demande, me dit l’hôte, au cas où il reviendrait dans la nuit, s’il doit attendre le jour, ou vous réveiller.
– Il doit me réveiller, à quelque heure que ce soit.
– Parfaitement.
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Tous deux sortirent.
Mes amis rentrèrent ; je ne leur dis pas un mot de ce qui s’était passé : j’attendis.
Pendant la nuit du lendemain au surlendemain, vers une heure, j’entendis frapper à la porte.
J’allai ouvrir.
C’étaient mon hôte et mon messager. Ce dernier tenait une lettre. Je pris vivement la lettre et la décachetai.
Le bruit avait éveillé mes compagnons. Nous occupions à nous six trois chambres donnant les unes dans les autres. Aussi voyais-je les uns soulevés sur leurs coudes, les autres passant leur tête par les ouvertures des portes, tous m’interrogeant des yeux.
– Messieurs, dis-je en me retournant, vous êtes invités à une grande chasse dans la Sierra-Morena.
– Par qui ?
– Mais par ceux qui l’habitent, pardieu !
– Comment, par les...
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– Chut ! fit Alexandre, n’appelons pas les choses et surtout les hommes par leurs noms ; c’est bon pour monsieur Boileau.
– Impossible ! firent en chœur les cinq autres voix.
– Dame ! voici la lettre :
Monsieur Alexandre Dumas peut venir, accompagné de neuf personnes, il sera attendu à la fontaine de la maison crénelée, le 7 courant, de cinq à six heures du matin.
Nous le recevrons du mieux que nous pourrons, et nous lui ferons faire la plus belle chasse possible.
Il est inutile qu’il se préoccupe des rabatteurs et des chiens.
De la sierra, 5 novembre 1846.
Pour moi et mes compagnons,
LE TORERO.
– Que dites-vous de cela ?
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– Hurra por los ladrones de la Sierra-Morena ! cria toute la troupe.
– Oui, mais comme, pour être à l’heure dite au rendez-vous désigné, il nous faudra partir demain à deux heures du matin, dormons.
Et je donnai deux autres douros au messager, qui s’engagea à revenir le lendemain, dans la journée, voir si nous avions besoin d’un guide.
Le lendemain, au point du jour, je fis prévenir nos amis de Cordoue que j’avais des nouvelles de la plus haute importance à leur communiquer. Ils accoururent.
C’étaient deux jeunes gens de vingt-cinq ou vingt-six ans, nommés, l’un Paroldo, et l’autre Hernandès de Cordoba.
Le premier était fils d’un riche banquier de la ville ; l’autre était un gentilhomme jouissant de sa fortune, que l’on évaluait à cent mille réaux de rente.
Le troisième était un homme de trente-cinq à trente-six ans, bourgeois de la ville de Cordoue, bon et joyeux vivant toujours gai, toujours prêt à
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tout, pourvu qu’il fût question de femmes, de table ou de chasse.
Il se nommait Ravès.
Lorsqu’ils furent réunis tous trois, je leur racontai la démarche que j’avais faite près de messieurs de la sierra, et leur communiquai la réponse que j’avais reçue.
Ils se regardèrent après avoir lu.
– Eh bien, mais ! dit Paroldo, qu’en dites-vous, Hernandès ?
– Et vous, Ravès ?
– Moi, je dis que c’est à merveille.
– C’est pour demain matin le rendez-vous ? demanda Paroldo.
– Pour demain matin, vous voyez !
– Eh bien ! préparons tout pour demain matin.
– Vous ne voyez aucun inconvénient à cette expédition ?
– Comme danger ?
– Oui.
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– Aucun.
– C’est que je ne voudrais pas qu’une fantaisie de moi vous entraînât dans une expédition par trop aventureuse.
– Oh ! du moment qu’il y a promesse de la part de ces messieurs, vous serez aussi en sûreté au milieu d’eux que vous l’êtes ici à l’hôtel de la Poste et nous dans nos familles.
– Ai-je besoin de prendre mon messager ?
– Pourquoi faire ?
– Pour nous servir de guide.
– Oh ! inutile, nous connaissons tous le chemin ; seulement, vous avez droit de conduire neuf personnes, n’est-ce pas ? vous avez quatre compagnons, nous trois, cela fait huit ; reste une personne à inviter. Avez-vous jeté les yeux sur quelqu’un ?
– Sur personne ; je ne connais que vous trois à Cordoue, vous le savez bien.
– Eh bien ! nous inviterons un de nos amis, qui est un peu contrebandier ; vous verrez, il ne nous sera pas inutile.
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– Invitez... Maintenant il faut nous occuper des chevaux, des mules, des ânes, des provisions.
– Vous permettez que nous fassions notre affaire de tous ces détails.
– À une condition.
– Sans condition.
– Soit. Je suis chez vous ; faites comme vous voudrez.
– Cette nuit, à deux heures du matin, les montures seront à la porte de l’hôtel.
– Bravo !
Nous nous séparâmes. Deux heures après, toute la ville savait l’expédition projetée.
Mon messager revint pour me demander si je comptais l’utiliser comme guide ; je le remerciai, et lui donnai un troisième douro.
Puis j’appelai mon pauvre Paul.
Ceux qui ont lu mon voyage en Espagne ou mon voyage en Afrique connaissent Paul. Pour ceux qui n’ont lu ni l’un ni l’autre de ces deux ouvrages, je dirai en deux mots ce que Paul était.
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C’était un beau jeune Arabe du Sennaar, qui, tout enfant, avait quitté les bords de la rivière Rahab pour venir en Europe ; il avait vingt ou vingt-deux ans, et devait mourir près de moi, chez moi, à vingt-trois.
Pauvre Paul ! je ne me doutais pas, quand j’en faisais un des personnages les plus comiques de mon voyage d’Espagne et d’Afrique, que j’aurais à le regretter avant que ma plume eût écrit le dernier mot de ce voyage !
Paul était né pour être intendant de bonne maison. C’était la distinction en personne. Au milieu des autres domestiques, il avait l’air d’un prince noir enlevé à ses États et réduit en captivité.
Il avait bien quelques petits défauts qui nuisaient à ses éminentes qualités ; mais ces défauts, je n’ai plus le courage d’en parler. D’ailleurs, ceux qui voudront connaître Paul, comme s’ils l’avaient vu, n’ont qu’à lire les impressions de voyage intitulées : De Paris à Cadix.
Je fis donc venir Paul, et je lui dis :
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– Paul, nous sommes invités demain à une partie de chasse par messieurs les voleurs de la Sierra-Morena. Nous resterons deux ou trois jours avec eux. Préparez tout ce qu’il faut pour cette excursion.
Paul ne s’étonnait jamais ; aussi ne s’étonna-t-il point, seulement il demanda :
– Faudra-t-il prendre l’argenterie ?
Je voyageais avec une petite caisse d’argenterie de douze couverts.
– Mais sans doute, mon cher, répondis-je. C’est une expérience que je fais.
– Alors, pendant ces trois jours, monsieur prend l’argenterie en compte, et me décharge de ma responsabilité ?
– Oui, Paul, soyez tranquille.
– C’est bien, monsieur peut être tranquille, à deux heures du matin, tout sera prêt.
Sur cette assurance, je me couchai à dix heures du soir.
À deux heures du matin, je fus réveillé par un
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carillon comme j’en avais rarement entendu un pareil.
On eût dit un régiment de cavalerie qui piétinait dans le patio.
C’était en effet quelque chose qui lui ressemblait fort.
C’était une quinzaine d’ânes, de chevaux et de mules, accompagnés de leurs arrieros.
Je n’ai jamais vu d’aspect plus pittoresque que celui que présentait la cour de l’hôtel quand nous descendîmes.
C’était une de ces grandes cours carrées avec des arcades formant impluvium, et s’étendant sur les quatre faces du bâtiment.
Le milieu était rempli par un immense oranger, gros comme un chêne.
Sous cet impluvium piétinaient nos ânes et nos mules éclairés par une douzaine de flambeaux que portaient les arrieros.
La flamme de ces flambeaux se jouait sur tous les points lumineux de l’équipement des animaux et du costume des hommes, puis s’en allait se
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perdre dans l’épais feuillage sombre de l’oranger, au milieu duquel étincelaient ses fruits d’or.
Deux mules étaient chargées de provisions ; une troisième portait quelques bagages, et, sur cette troisième, Paul, en costume arabe, était déjà installé.
Deux chevaux andalous, l’un blanc, l’autre isabelle, avec leurs cavaliers en costume de majo, fusil à la croupe du cheval, poignard passé à la ceinture, nous attendaient.
C’étaient Hernandès et Ravès. Paroldo était monté pour nous avertir, et donnait ses ordres comme un général d’armée.
Au milieu de toute cette caravane, un magnifique âne blanc, avec une selle de velours rouge, grand, fier et impatient comme un cheval, me tirait l’œil par sa magnifique tournure et me faisait comprendre cet éloge continuel que Sancho Pança fait de sa monture, et qui jusque-là m’avait semblé exagéré.
Aussitôt que je parus, Ravès et Hernandès mirent pied à terre, et, avec cet air et cette
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courtoisie qui n’appartiennent qu’aux Espagnols, m’offrirent leurs chevaux ; mais Paroldo avait pris les devants, le fameux âne blanc m’était destiné.
La caravane se mit en route. Je n’ai rien vu de plus grotesque que ce long serpent se tordant la nuit dans les rues de Cordoue, et s’éclairant par tronçons, lorsque quelque ouverture laissait accidentellement la lune pénétrer jusqu’à lui.
Les deux chevaux marchaient en tête, puis venait l’âne blanc, qui faisait tous ses efforts pour tenir le premier rang. Derrière l’âne blanc s’allongeaient, dans la capricieuse indépendance de leur allure, une dizaine de bourriquets ordinaires, sans selles, sans brides, sans longes, avec une simple mante posée sur le dos et attachée sous le ventre ; d’étriers, il n’en était pas plus question que de longes, de brides et de selles. Enfin, deux ou trois mules, chargées de nos provisions et de nos bagages, faisaient queue de colonne et formaient arrière-garde.
À un quart de lieu de la ville, le jeune homme que s’étaient chargés d’inviter Ravès, Paroldo et
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Hernandès, nous rejoignit. Il avait un cheval pie, et portait le costume des manchegos, c’est-à-dire la veste, le pantalon et la casquette en peau de chèvre, le poil tourné en dehors. Ce costume lui donnait un air sauvage qui ajouta sa part de pittoresque à celle que possédait déjà notre caravane.
Le terrain qui séparait Cordoue du pied des montagnes me paraissait, autant que j’en pouvais juger à la clarté de la lune, veiné comme une large tablette de marbre rouge ; partout des ravins, creusés par la chaleur, gerçaient la terre tourmentée, et le chemin suivait à travers la plaine les détours que lui imposaient ces caprices du sol.
À chaque instant, nous entendions le bruit d’un corps qui tombait, d’un fusil qui résonnait en tombant. Nous nous retournions et nous apercevions un âne sans cavalier, qui pinçait un brin d’herbe ou qui broutait un chardon ; puis, dans l’ombre, une masse informe d’abord, qui bientôt s’allongeait, se dressait, reprenait l’aspect d’un homme, et se replaçait sur l’âne
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complaisant, qui ne reprenait son cavalier qu’à la condition bien arrêtée dans son esprit de s’en défaire à la première occasion.
Lorsque nous arrivâmes aux premières pentes de la sierra, il était quatre heures à peu près ; la lune jetait une lumière assez vive pour qu’à cette lumière on eût pu lire une lettre. Aucun bruit ne se faisait entendre. La montagne semblait venir à nous avec un silence religieux ; de temps en temps, sur les dernières limites de la plaine, on voyait blanchir, sous un rayon argenté, quelque maison de campagne entourée d’une forêt d’orangers dont on sentait les parfums mêlés à cette petite brise matinale qui, une heure avant le lever du soleil, court à la surface de la terre, et qui semble le dernier soupir de la nuit.
Au fur et à mesure que nous arrivions vers la montagne, l’extrémité blanche du chemin que nous suivions semblait s’engouffrer sous une arcade sombre, qui simulait assez bien la gueule d’un monstre accroupi occupé à dévorer un serpent.
Cette gueule, c’était la continuation du
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chemin, qui de route se faisait sentier, et aux deux côtés duquel s’élevait une espèce de maquis composé d’arbousiers et de chênes verts, dont les branches, se rejoignant à leur extrémité supérieure, formaient cette gueule sombre qui s’apprêtait à nous engloutir.
Nous nous y engageâmes en sentant instinctivement que nous quittions la terre civilisée pour la terre sauvage, et qu’au-delà de cette limite franchie, nous n’avions plus de protection à demander qu’à nous-mêmes. La force remplaçait le droit.
Au bout d’une cinquantaine de pas faits sur cette pente accidentée, une circonstance singulière nous frappa : c’est que le chemin était bordé de croix portant des inscriptions. À la première, à la seconde de ces croix, nous ne fîmes aucune attention ; mais à la troisième, à la quatrième et à la cinquième, nous demandâmes ce qu’elles signifiaient.
Nos quatre Cordouans se mirent à rire de notre naïveté.
– Descendez et lisez, me dit Paroldo.
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Je m’apprêtais à descendre, mais je m’aperçus que je prenais une peine inutile, attendu qu’une de ces croix, clouée à un tronc d’arbre, se trouvait juste à ma portée : elle était surmontée d’une touffe de buis bénit, et, en lettres blanches, on lisait cette inscription sur la traverse :
En este sitio fué asesinado el conde Roderigo de Torrejas, anno 1845.
Ce qui signifiait :
« En cet endroit fut assassiné le comte Rodrigo de Torrejas, année 1845. »
À dix pas de là se trouvait une seconde inscription.
Cette seconde inscription était encore plus concise que la première. Elle offrait ces seules paroles : ;
Aqui fué asesinado su hijo, Hernandes de Torrejas.
« Ici fut assassiné son fils, Hernandez de Torrejas. »
Il y avait dix pas à peu près entre ces deux inscriptions.
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Quel drame terrible avait dû se passer sur ce petit espace, pendant que le fils voyait tuer son père, tandis que le père voyait tuer son fils !
Je fis lire l’inscription à nos camarades.
– Messieurs, dis-je, il est encore temps de retourner à Cordoue.
Le mot en avant ! fut la seule réponse de la caravane, qui continua sa route.
Seulement, sur cette route, dans l’espace d’un quart de lieue, nous comptâmes dix-huit croix.
La route montait par une pente plus rapide et, à mesure que nous montions, nous semblions marcher vers la lumière ; le chemin, large de six ou huit pieds, était appuyé à gauche au flanc de la sierra, et, à droite, s’ouvrait un précipice qui devenait plus profond à chaque minute. Au fond de ce précipice s’épaississait encore la nuit, tandis que la plaine, en s’éloignant, commençait à entrer dans des teintes plus claires.
Au troisième plan se dessinait Cordoue, toute teinte de lumières blanches et d’ombres bleues, avec son Guadalquivir qui, réfléchissant les
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lueurs matinales, semblait rouler un fleuve de flammes.
Enfin, à l’horizon le plus éloigné, les montagnes que nous avions traversées pour venir de Grenade à Cordoue, se perdaient dans des teintes violettes, transparentes et veloutées.
Tant que notre regard put embrasser cette plaine merveilleuse, il ne s’en détacha point un seul instant. Nos peintres jetaient des cris d’admiration et de regret, car ils sentaient bien que jamais pinceau, que jamais crayon, que jamais palette n’approcherait du tableau sublime que la sierra déroulait à leurs yeux.
Enfin nous atteignîmes le sommet d’une des premières rampes, et, tournant rapidement à gauche, nous laissâmes tout ce merveilleux panorama derrière nous.
Dix minutes après, il était voilé par un rideau d’arbres, et nous ne devions plus le retrouver qu’à notre retour.
Arrivés à ce premier plateau, nous marchâmes pendant quelque temps sur un terrain uni, puis
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nous recommençâmes à monter une seconde rampe. Au bout de trois quarts d’heure à peu près, cette seconde rampe était franchie, et nous descendions sous une espèce de forêt, dans laquelle commençaient à filtrer les premiers rayons du soleil.
Nous mîmes une autre demi-heure à franchir cette forêt, dont les arbres allèrent bientôt s’éclaircissant, et, à travers les éclaircies, nous commençâmes à apercevoir une petite plaine vigoureusement éclairée.
Au milieu de la plaine s’élevait une fontaine dont le flot assez abondant coulait dans une grande auge de pierre ; autour de la fontaine se tenaient debout, et nous attendant, une trentaine d’hommes et une quarantaine de chiens.
En nous apercevant, les hommes se découvrirent et les chiens hurlèrent.
À droite, dominant le passage où se groupaient hommes et animaux, s’élevait une maison crénelée ; c’était elle qui avait donné son nom à la fontaine.
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Cette fontaine, c’était le lieu du rendez-vous ; ces hommes, c’étaient nos hôtes, les gentilshommes de la Sierra-Morena.
Nous mîmes nos montures au trot, puis à dix pas nous nous arrêtâmes et nous descendîmes.
Comme j’avais pris l’initiative de l’expédition, on fit de moi le personnage principal et on me poussa en avant.
Je rencontrai à moitié chemin un homme de quarante à quarante-deux ans, véritable figure espagnole, barbe noire, yeux noirs, teint bronzé, cheveux courts et crépus, dents blanches, physionomie ouverte.
C’était le Torero.
Nous nous donnâmes la main, nous échangeâmes quelques paroles que nous nous fîmes la mutuelle politesse d’avoir l’air de comprendre. Après quoi tous les groupes se mêlèrent, et nous ne fîmes plus qu’une masse compacte.
Le déjeuner nous attendait. C’étaient des cuissots de cerf boucanés, des jambons de
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sanglier, des vins de Malaga, d’Alicante et de Xérès.
De notre côté, nous fîmes décharger les provisions. Nous apportions ce qu’on ne peut pas se procurer dans la montagne, c’est-à-dire des pâtés, des jambons de Grenade, des dindes, des poulets, des olives, des outres aux ventres rebondis, pleines d’un petit vin de Montilla qui ressemble à notre vin de Graves.
On déposa le tout à terre.
Je fis un signe à Paul.
Paul comprit ; il ouvrit la boîte à argenterie, jeta des poignées de couteaux et de fourchettes d’argent sur les mantes qui servaient de nappes.
Puis il plaça la boîte vide au centre des convives.
Le Torero regarda ses compagnons d’un air qui signifiait : Eh bien ! que dites-vous de cela ?
Nos hôtes répondirent par un signe de satisfaction.
Chacun prit du bout des doigts un couteau ou une fourchette, et l’on commença à découper.
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À partir de ce moment, la connaissance était parfaitement faite, et nos hôtes devinrent pour nous, et nous pour eux, des compagnons de chasse ordinaires.
Les chiens aussi, à partir de ce moment, semblèrent nous avoir acceptés non plus comme des étrangers, mais comme un surcroît de maîtres. Ce n’était pas une pacification à dédaigner : ces chiens à moitié sauvages, qui tenaient le milieu entre le renard et le loup, étaient d’un aspect terrible.
Quelques pains leur furent sobrement distribués, dans une mesure calculée, pour leur conserver la force sans leur ôter la faim. Les chiens courants chassent pour eux : pour qu’ils chassent bien, il ne faut jamais les rassasier qu’à moitié.
Chacun avait hâte de commencer la chasse. Aussi, après une demi-heure qui, il faut l’avouer, fut activement employée par tout le monde, nos hôtes donnèrent eux-mêmes le signal du départ en allant laver couteaux et fourchettes à la fontaine et en les remettant dans la boîte.
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C’est qu’en effet le soleil commençait à monter à l’horizon, et que nous étions prévenus que nous avions encore une lieue à faire avant d’arriver à la première battue.
– Eh bien ? demandai-je à Paul.
– Quoi, monsieur ?
– L’argenterie ?
– Le compte y est.
– Alors, en route !
Et enfourchant mon âne modèle, je repris la tête de la colonne, et nous nous enfonçâmes encore plus avant dans la montagne.
Au bout d’une demi-heure de marche, on abandonna chevaux, ânes et mulets à la garde des muletiers et l’on continua à pied.
Le Torero s’était emparé de moi, il se chargeait de me placer ainsi que mon fils, c’était nous dire que, dans son opinion du moins, il nous réservait les meilleurs endroits.
Arrivé à celui qu’il me destinait, je m’arrêtai, j’apprêtai ma carabine ; c’était une excellente
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arme à deux coups, ayant un couteau de chasse pour baïonnette et se chargeant avec des balles pointues.
Le Torero me pria de faire l’opération devant lui, pour qu’il en vît le mécanisme ; elle se chargeait par la culasse ; c’était la première fois qu’une arme semblable éveillait sa curiosité.
Il l’examina avec la plus grande attention, me la rendit ; puis, sans regret, sans jalousie, se mit lui-même à charger son fusil à un coup avec des bourres de papier qu’il déchira à même d’une petite brochure manuscrite.
Après quoi, m’ayant recommandé le silence, il emmena mon fils.
Resté seul, j’examinai le paysage. Nous enceignions une haute montagne pareille à une pyramide, et toute couverte de lentisques et d’arbousiers de six à huit pieds de hauteur. De place en place, comme d’énormes verrues, apparaissaient, au milieu du vert foncé du taillis, les rochers de grès aux formes arrondies ; au-dessous de mes pieds était un petit vallon circulaire qui dessinait la base de la montagne et
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remontait en s’évasant tout autour d’elle, pareil aux bords d’un chapeau. Toute cette portion, un peu moins fourrée que la pyramide, permettait d’apercevoir entre les buissons les animaux que les chiens, appuyés par les chasseurs, allaient nous rabattre.
Le Torero m’avait prévenu que nous en avions pour une demi-heure avant que la chasse commençât. Je jetai donc les yeux autour de moi, en me demandant ce que j’allais faire de cette demi-heure ; dans cette investigation topographique, j’aperçus à terre le cahier à la couverture duquel le Torero avait déjà emprunté deux bourres, que sans doute il avait cru remettre dans sa poche, et qu’il avait mis à côté.
Je le ramassai, je me couchai à l’ombre d’un arbousier, dont les fruits rouges, pareils à de grosses fraises, se balançaient au-dessus de ma tête, et je lus :
Historia maravillosa de don Bernardo de Zuniga.
C’est-à-dire :
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Histoire merveilleuse de don Bernardo de Zuniga.
Cette chronique était manuscrite et, par conséquent, selon toute probabilité, inconnue.
Comme elle est courte, et que la chasse, au lieu de commencer au bout d’une demi-heure, n’avait commencé qu’au bout de quarante-cinq minutes, j’avais eu le temps de la lire depuis A jusqu’à Z, lorsque les chiens donnèrent leur premier coup de voix.
La voici.
II
Histoire de Don Bernardo de Zuniga
C’était le 25 janvier 1492. Après une lutte de huit cents ans contre les Espagnols, les Maures venaient de se déclarer vaincus dans la personne d’Al-Shaghyr-Abou-Abdallah, qui, le 6 du mois
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précédent, c’est-à-dire le jour des Rois, avait remis la ville de Grenade aux mains de ses vainqueurs, Ferdinand et Isabelle.
Les Maures avaient conquis l’Espagne en deux ans, il avait fallu huit siècles pour la leur reprendre.
Le bruit de cette victoire s’était répandu. Par toutes les Espagnes, les cloches sonnaient dans les églises, comme au saint jour de Pâques, quand Notre-Seigneur est ressuscité, et toutes les voix criaient : Vive Ferdinand ! vive Isabelle ! vive Léon ! vive Castille !
Ce n’était pas tout encore : on disait que dans cette année de bénédiction où Dieu avait regardé l’Espagne avec un œil de père, un grand voyageur s’était présenté aux deux rois, et avait promis de leur donner un monde inconnu qu’il était certain de découvrir en marchant toujours de l’orient en occident.
Mais ceci passait généralement pour une fable, et l’aventurier qui avait pris cet engagement, et que l’on nommait Christophe Colomb, était regardé comme un fou.
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Au reste, ces nouvelles, à cette époque de communications difficiles, n’étaient pas encore répandues d’une façon bien positive sur toute la surface de la Péninsule. Au fur et à mesure que, topographiquement, les provinces s’éloignaient des provinces dans lesquelles les Maures avaient concentré leur pouvoir, et que, depuis dix-neuf jours seulement, Ferdinand et Isabelle les avaient délivrées, de même qu’au fur et à mesure qu’en s’éloignant d’un centre de lumière les objets rentrent peu à peu dans l’obscurité, peu à peu, les populations doutaient encore de ce grand bonheur qui échéait à toute la chrétienté, et, s’empressant autour de chaque voyageur qui arrivait du théâtre de la guerre, lui demandaient des détails sur ce grand événement.
Une des provinces, non pas les plus éloignées, mais les plus séparées de Grenade, car deux grandes chaînes de montagnes s’étendent entre elle et cette ville, l’Estramadure, l’Estramadure située entre la Nouvelle-Castille et le Portugal, et qui emprunte son nom à sa position extrême sur les sources du Duero, l’Estramadure, enfin, avait un intérêt d’autant plus grand à être renseignée
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que, déjà délivrée des Maures, dès 1240, par Ferdinand III de Castille, elle appartenait depuis lors à ce royaume dont Isabelle, qui venait de mériter le nom de la Catholique, était héritière.
Aussi une grande foule était-elle rassemblée le jour où s’ouvre cette histoire, c’est-à-dire le 25 janvier 1492, dans la cour du château de Béjar, où venait d’entrer don Bernardo de Zuniga, troisième fils de Pierre Zuniga, comte de Bagnarès et marquis d’Ayamonte, maître de ce château. Or, personne ne pouvait donner de plus fraîches nouvelles des Maures et des chrétiens que don Bernardo de Zuniga, qui, chevalier de l’armée d’Isabelle, avait été fait prisonnier dans une des sorties tentées par le héros des Arabes Mousay-Ebn-Aby’l-Gazan, et ramené blessé dans la ville assiégée, dont les portes ne lui avaient été ouvertes que le jour où les chrétiens y avaient fait leur entrée.
Don Bernardo, à l’époque où il nous apparaît, c’est-à-dire au moment où, après une absence de dix ans, il rentre dans le château paternel, monté sur son cheval de bataille et entouré de
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domestiques, de serviteurs et de vassaux, était un homme de trente-cinq à trente-six ans, maigri par les fatigues et surtout par les blessures, et qui eût été pâle, si son visage, brûlé par le soleil du Midi, n’eût revêtu une teinte bronzée qui semblait faire de lui le compatriote et le frère des hommes qu’il venait de combattre. Cette ressemblance était d’autant plus exacte, qu’enveloppé comme il était dans le grand manteau blanc de l’ordre d’Alcantara, un pan de ce manteau enroulé autour de son visage pour se garantir de la bise des montagnes, rien ne distinguait ce manteau du burnous arabe, si ce n’est la croix verte que les chevaliers de l’ordre saint portaient sur le côté gauche de la poitrine.
Ce cortège, qui entrait avec lui dans la cour du château, l’accompagnait depuis son apparition aux portes de la ville ; avant même qu’on l’eût reconnu, on avait deviné que cet homme à l’œil sombre, à l’allure héroïque, au manteau moitié religieux, moitié guerrier, venait du théâtre de la guerre. On s’était informé auprès de lui pour avoir des nouvelles. Alors il s’était nommé, avait invité les bonnes gens à le suivre jusque dans la
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cour du château, et, arrivé là, il venait de mettre pied à terre au milieu des marques d’affection et de respect universelles.
Après avoir jeté la bride de son cheval aux mains d’un écuyer, et lui avoir recommandé ce brave compagnon de ses fatigues, qui, comme son maître, portait plus d’une trace visible de la lutte qu’il venait de soutenir, don Bernardo de Zuniga monta les marches du perron conduisant à l’entrée principale du château ; puis, arrivé à la dernière marche, il se retourna, racontant, pour satisfaire à la curiosité de tous, comment Ferdinand le Catholique, après avoir conquis trente places fortes et autant de villes, avait fini par mettre le siège devant Grenade ; comment, après un siège long et terrible, Grenade s’était rendue le 25 novembre 1491, et comment enfin le roi et la reine y avaient fait leur entrée le 6 du mois de janvier, jour de la Sainte-Épiphanie, laissant pour tout domaine au successeur des rois de Grenade et des califes de Cordoue, une petite dotation dans les Alpujarras.
Ces renseignements donnés à la grande joie
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des auditeurs, don Bernardo entra dans le château, suivi seulement de ses serviteurs les plus intimes.
Ce ne fut pas sans une grande émotion que don Bernardo revit, après dix ans, l’intérieur de ce château où s’était écoulée son enfance, et qu’il retrouvait vide ; son père se tenant à Burgos et, de ses deux frères aînés, l’un étant mort et l’autre à l’armée de Ferdinand.
Don Bernardo parcourait, triste et silencieux, tous les appartements ; on eût dit qu’il y avait au fond de sa pensée une question qu’il n’osait faire, et qui demeurait voilée sous les questions qu’il faisait. Enfin, s’arrêtant devant le portrait d’une petite fille de neuf ou dix ans, il demanda, avec une certaine hésitation, quel était ce portrait.
Celui à qui s’adressait cette demande, regarda fixement don Bernardo avant d’y répondre.
On eût dit qu’il ne comprenait pas.
– Ce portrait ? demanda-t-il.
– Sans doute, ce portrait ? répéta don Bernardo d’un ton plus impératif.
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– Mais, monseigneur, répéta le serviteur, c’est celui de votre cousine Anne de Niébla. Il est impossible que Votre Seigneurie ait oublié cette jeune orpheline qui a été élevée au château et qui était destinée à votre frère aîné.
– Ah ! c’est vrai, dit don Bernardo, et qu’est-elle devenue ?
– Lorsque votre frère aîné mourut, en 1488, monseigneur votre père ordonna qu’Anne de Niébla entrât au couvent de l’Immaculée-Conception, de l’ordre de Calatrava, et qu’elle y prononçât ses vœux, votre second frère étant marié et Votre Seigneurie étant chevalier d’un ordre qui prescrit le célibat.
Don Bernardo poussa un soupir.
– C’est juste, dit-il.
Et il ne fit aucune autre question.
Seulement, comme Anne de Niébla était fort aimée dans le château de Béjar, le serviteur profitant de ce que la conversation était tombée sur la jeune héritière essaya de la continuer.
Mais, au premier mot qu’il dit sur ce sujet,
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don Bernardo lui imposa silence de façon à lui faire comprendre qu’il avait appris tout ce qu’il désirait savoir.
Au reste il n’y avait point à se tromper sur les causes qui avaient déterminé le retour de don Bernardo au château de ses pères ; car il prit soin dès le même jour de faire connaître cette cause à tout le monde. Le château de Béjar était situé à deux ou trois lieues d’une source qu’on appelait la Fontaine-Sainte, et qui devait sans doute à son voisinage du couvent de l’Immaculée-Conception le privilège de faire des miracles.
Cette fontaine surtout était merveilleuse pour la guérison des blessures, et, nous l’avons dit, don Bernardo était encore maigre, pâle et souffrant des blessures qu’il avait reçues au siège de Grenade.
Aussi, le lendemain, don Bernardo résolut-il de commencer le traitement auquel, dans sa foi religieuse, il espérait devoir une prompte guérison. Le régime était bien simple à suivre ; don Bernardo ferait ce que faisait le plus pauvre paysan qui venait implorer l’assistance de la
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madone sainte sous l’invocation de laquelle se trouvait la fontaine. Au-dessus de la source s’élevait une petite colline formée d’un seul rocher ; au haut de ce rocher s’élevait une croix. On gravissait le rocher pieds nus, on s’agenouillait devant la croix, on disait dévotement cinq Pater et cinq Ave, on descendait pieds nus toujours, on buvait un verre d’eau et l’on se retirait chez soi.
Les pèlerinages se divisaient en neuvaines ; au bout de la troisième neuvaine, c’est-à-dire à la fin du vingt-septième jour, il était rare que l’on ne fût point guéri.
Le lendemain effectivement, au point du jour, don Bernardo de Zuniga se fit amener son cheval ; et comme, cent fois dans sa jeunesse, il avait fait le voyage de la fontaine, il partit seul pour accomplir son pèlerinage sanitaire.
Arrivé à la source, il mit pied à terre, attacha son cheval à un arbre, se déchaussa, gravit le rocher pieds nus, dit ses cinq Pater et ses cinq Ave, descendit, but un verre d’eau à même la source, remit sa chaussure, remonta à cheval, jeta
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un regard, religieux sans doute, vers le couvent de l’Immaculée-Conception, qui, à une demi-lieue de là, paraissait à travers les arbres, et revint au château.
Chaque jour don Bernardo recommença le même voyage, et il était visible que l’eau miraculeuse agissait sur son corps, quoique son humeur demeurât triste, solitaire, presque sauvage.
Il épuisa ainsi les trois neuvaines. Pendant les derniers jours de la troisième, la santé lui était tout à fait revenue, et il avait déjà annoncé son départ prochain pour l’armée, lorsque, le vingt-septième jour, comme il était agenouillé au pied de la croix, disant son avant-dernier Ave, il vit s’avancer un cortège qui n’était pas sans intérêt pour un homme qui avait si souvent, en disant adieu à la source, jeté les yeux sur le couvent de l’Immaculée-Conception.
C’était un cortège composé de religieuses accompagnant une litière découverte portée par des paysans. Sur cette litière était une religieuse que l’on semblait apporter en triomphe à la
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fontaine : les religieuses qui accompagnaient la litière et celle qui était couchée dessus étaient scrupuleusement voilées.
Au lieu de descendre, comme d’habitude, pour boire à la fontaine, don Bernardo attendit, curieux sans doute de voir ce qui allait se passer.
Sa curiosité était si grande, qu’il oublia de dire son dernier Ave.
Le cortège s’arrêta devant la source, la religieuse couchée sur la litière en descendit, ôta sa chaussure, et, d’un pas chancelant d’abord mais qui se raffermit peu à peu, commença son ascension ; arrivée au pied de la croix que don Bernardo, en se reculant, avait laissée libre, la religieuse s’agenouilla, fit sa prière, se releva, et descendit pour rejoindre ses compagnes.
Ce fut une illusion, mais il sembla à don Bernardo qu’au moment de s’agenouiller et en se relevant, la religieuse, à travers son voile, avait un instant arrêté ses yeux sur lui.
De son côté, à l’approche de la sainte fille, don Bernardo avait ressenti une émotion étrange,
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quelque chose comme un éblouissement avait passé devant ses yeux, et il s’était adossé à un arbre, comme si le rocher mal assuré sur sa base eût tremblé pour lui.
Mais à mesure que la religieuse s’était éloignée de don Bernardo, la force lui était revenue ; alors, pour la suivre plus longtemps des yeux, il s’était penché sur le bord du rocher qui surplombait la source. La religieuse était descendue, s’était approchée de la fontaine, et, se faisant visible pour la seule eau sainte, elle avait écarté son voile, et bu selon la coutume à même la source.
Mais alors était arrivée une chose à laquelle nul n’eût songé et que par conséquent nul n’eût pu prévoir. Le limpide cristal de la fontaine se changea en miroir, et de l’endroit où il était placé, don Bernardo de Zuniga vit l’image de la religieuse aussi distinctement que si elle eût été réfléchie par une glace.
C’était, malgré sa pâleur, un tel miracle de beauté que don Bernardo de Zuniga jeta un cri de surprise et d’admiration, qui retentit assez haut
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pour faire tressaillir la sainte malade, qui, après avoir à peine trempé ses lèvres dans l’eau, croisa son voile et remonta en litière, non sans tourner une dernière fois la tête du côté de l’imprudent chevalier.
Don Bernardo de Zuniga descendit rapidement les marches du rocher, et s’adressant à l’un des spectateurs de cette scène :
– Sais-tu, lui demanda-t-il, quelle est cette femme qui vient de boire à la fontaine et que l’on transporte au couvent de l’Immaculée-Conception ?
– Oui, répondit l’homme interrogé : c’est une religieuse qui vient de faire une maladie que chacun croyait mortelle, puisque de fait elle a été morte à ce qu’il paraît pendant plus d’une heure mais qui, par la vertu de l’eau sainte, a été guérie ; si bien qu’elle fait aujourd’hui sa première sortie pour exécuter son vœu de venir boire elle-même à la fontaine l’eau qu’hier encore on venait y puiser pour elle.
– Et, demanda don Bernardo avec une émotion qui indiquait l’importance qu’il attachait à la
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question, sais-tu le nom de cette religieuse ?
– Oui, sans doute, monseigneur, elle se nomme Anne de Niébla et est la nièce de Pierre de Zuniga, comte de Bagnarès, marquis d’Ayamonte, dont le fils, revenu il y a un mois à peu près de l’armée, a apporté la bonne nouvelle de la prise de Grenade.
– Anne de Niébla ! murmura don Bernardo. Ah ! je l’avais bien reconnue, mais je n’eusse jamais cru qu’elle était devenue si belle !...
III
Le chapelet d’Anne de Niébla
Don Bernardo avait donc revu cette jeune fille qu’il avait laissée enfant au château de Béjar, et dont, selon toute probabilité, le souvenir l’avait suivi pendant ses dix ans d’absence.
Pendant ces dix ans de rêve solitaire où la
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pensée de don Bernardo avait suivi le voyage d’Anne de Niébla dans le premier printemps de la vie, la jeune fille s’était faite femme ; elle avait atteint l’âge de vingt ans, pendant que don Bernardo atteignait l’âge de trente-cinq ; elle avait revêtu la robe de religieuse, tandis qu’il s’était drapé dans le manteau de chevalier d’Alcantara.
Elle était la fiancée du Seigneur, lui était le chevalier du Christ. Aux deux jeunes gens élevés dans la même maison, depuis la sortie de cette maison, toute communication par la parole était interdite, tout échange de regards était défendu.
Voilà sans doute pourquoi la vue de sa cousine, dans l’étrange miroir où il avait poursuivi ses traits, avait éveillé une si vive émotion dans le cœur de don Bernardo de Zuniga.
Il rentra au château, mais plus pensif, plus sombre, plus taciturne encore que d’habitude, et presque aussitôt il alla s’enfermer dans la chambre où il avait vu ce portrait d’Anne de Niébla enfant. Sans doute, il cherchait à retrouver
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sur la toile les traits mouvants qu’il venait de voir trembler dans la fontaine, à suivre leur développement juvénile pendant les dix années qui venaient de s’écouler, à les voir s’épanouir au souffle de la vie, comme s’épanouit une fleur au soleil.
Lui qui, depuis quinze ans, sur les champs de bataille, aux surprises des camps, aux assauts des villes, luttait contre les ennemis mortels de sa patrie et de sa religion, il n’essaya pas même de résister un instant à cet ennemi plus terrible qui venait de l’attaquer corps à corps, et qui du premier coup le courbait sous lui.
Don Bernardo de Zuniga, le chevalier d’Alcantara, aimait Anne de Niébla, la religieuse de l’Immaculée-Conception.
Il fallait fuir, fuir sans perdre un instant, retourner à ces combats réels, à ces blessures physiques, qui ne tuent que le corps. Don Bernardo n’en eut pas le courage.
Dès le lendemain, quoique sa neuvaine fût finie moins un Ave, il retourna à la fontaine, ne priant plus, l’amour s’était emparé de son cœur et
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n’avait pas laissé de place à la prière. Seulement, assis au plus haut du rocher, l’œil tourné vers le couvent, il attendait un nouveau cortège pareil à celui qu’il avait déjà vu et qui ne venait pas.
Il attendit trois jours ainsi, sans repos, sans sommeil, tournant autour du couvent, dont les portes restaient impitoyablement fermées. Le quatrième jour, qui était un dimanche, il savait que les portes de l’église étaient ouvertes, et que chacun pouvait pénétrer dans cette église.
Seulement, enfermées dans le chœur, les religieuses chantaient derrière de grandes draperies ; on les entendait sans les voir.
Et ce jour tant désiré arriva enfin. Malheureusement don Bernardo l’attendait dans un but tout profane ; l’idée que ce jour était celui où il pouvait se rapprocher du Seigneur ne lui vint même pas à l’esprit, il ne songeait qu’à se rapprocher d’Anne de Niébla.
À l’heure où les portes du couvent s’ouvrirent, il était là, attendant.
À deux heures du matin, il avait été lui-même
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à l’écurie, avait sellé son cheval, et était sorti sans prévenir personne. De deux heures à huit heures, il avait erré aux environs de la fontaine, non plus le front enveloppé de son grand manteau pour se garantir de la bise des montagnes, mais le front découvert, implorant tous les vents de la nuit, pour éteindre ce foyer brûlant qui semblait lui dévorer le cerveau.
Une fois entré dans l’église, don Bernardo alla s’agenouiller le plus près qu’il fut possible du chœur de l’église, et il resta là, attendant, les genoux sur la dalle, le front contre le marbre.
Le service divin commença, Don Bernardo n’eut pas une pensée pour le Sauveur des hommes, dont le saint sacrifice s’accomplissait ; toute son âme était ouverte comme un vase, pour absorber ces chants qu’on lui avait promis, et au milieu desquels devait monter au ciel le chant d’Anne de Niébla.
Chaque fois qu’au milieu de ce concert suave une voix plus harmonieuse, plus pure, plus vibrante que les autres, se faisait entendre, à l’instant même don Bernardo tressaillait et levait
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machinalement ses deux mains au ciel. On eût dit qu’il essayait de se suspendre à cet accord et de monter au ciel avec lui.
Puis, quand le son s’était éteint, couvert par les autres voix ou épuisé dans sa propre extase, il retombait avec un soupir, comme s’il n’eût vécu que de cette harmonieuse vibration et que sans elle il n’eût pas pu vivre.
La messe s’acheva au milieu d’émotions jusqu’alors inconnues. Les chants cessèrent, les derniers sons de l’orgue s’éteignirent, les assistants sortirent de l’église, les officiants rentrèrent au couvent. Le monument ne fut plus qu’un cadavre muet et immobile ; la prière qui en était l’âme était remontée au ciel.
Don Bernardo resta seul, alors il put regarder autour de lui. Au-dessus de sa tête était accroché un tableau représentant la Salutation angélique ; dans un coin du tableau était la donataire à genoux et les mains jointes.
Le chevalier d’Alcantara jeta un cri de surprise. La donataire, cette femme représentée à genoux et les mains jointes dans un coin du
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tableau, c’était Anne de Niébla.
Il appela le sacristain, qui éteignait les cierges, et l’interrogea. Ce tableau, c’était l’œuvre d’Anne de Niébla elle-même ; elle s’était représentée à genoux et en prière, selon l’habitude du temps, qui réclamait presque toujours pour la donataire une humble place sur la toile sacrée.
L’heure était venue de se retirer ; sur l’invitation qui lui en fut faite par le sacristain, don Bernardo s’inclina et sortit.
Une idée lui était venue, c’était à quelque prix que ce fût, d’acquérir ce tableau. Mais toutes les propositions qu’il fit ou fit faire au chapitre du couvent furent refusées, on lui répondit que ce qui avait été donné ne se vendait pas.
Don Bernardo jura qu’il posséderait ce tableau. Il réunit tout l’argent qu’il put se procurer, vingt mille réaux à peu près ; beaucoup plus que la valeur réelle du tableau, et il résolut, le premier dimanche venu, de pénétrer avec tout le monde dans l’église, comme il avait déjà fait, de se tenir caché dans quelque coin, et la nuit de détacher et de rouler la toile, en laissant les vingt
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mille réaux sur l’autel dont il aurait enlevé le tableau.
Quant à sortir de l’église, il avait remarqué que les fenêtres étaient élevées de douze pieds tout au plus, et qu’elles donnaient dans le cimetière ; il entasserait les chaises les unes sur les autres, et sortirait facilement de l’église par une fenêtre.
Puis il regagnerait le château avec son trésor, le ferait encadrer magnifiquement, le placerait en face du portrait d’Anne de Niébla, et passerait sa vie dans cette chambre qui enfermait sa vie.
Les jours et les nuits s’écoulèrent dans l’attente du dimanche, qui arriva enfin.
Don Bernardo de Zuniga entra l’un des premiers comme il avait fait le dimanche précédent. Il avait sur lui les vingt mille réaux en or.
Mais ce qui frappa tout d’abord sa vue, ce fut l’aspect funèbre qu’avait revêtu l’église ; à travers les grilles du chœur, on voyait briller l’extrémité des cierges éclairant le faîte d’un
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catafalque.
Don Bernardo s’informa.
Le matin même une religieuse était trépassée, et la messe à laquelle il allait assister était une messe mortuaire.
Mais, nous l’avons dit, don Bernardo ne venait point pour la messe, il venait pour préparer l’accomplissement de son projet.
Le tableau angélique était à sa place, au-dessus de l’autel, dans la chapelle de la Vierge.
La fenêtre la plus basse avait dix ou douze pieds, et grâce aux bancs et aux choses superposés, rien n’était plus facile que de sortir.
Ces pensées préoccupèrent don Bernardo pendant toute la durée du service divin. Il sentait bien qu’il allait commettre une action mauvaise ; mais, en faveur de sa vie tout entière passée à combattre les infidèles, en faveur de cette somme qu’il laissait à la place du tableau, il espérait que le Seigneur lui pardonnerait.
Puis, de temps en temps, il écoutait ces chants funèbres, et, parmi toutes ces voix fraîches, pures
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et sonores, il cherchait vainement la vibration de cette voix dont le timbre céleste avait, huit jours auparavant, éveillé toutes les fibres de son âme et les avait fait résonner comme une harpe céleste sous les doigts d’un séraphin.
La corde harmonieuse était absente, et l’on eût dit qu’une touche manquait au clavier religieux.
La messe s’acheva. Chacun sortit à son tour. En passant devant un confessionnal, don Bernardo de Zuniga l’ouvrit, y entra et le referma sur lui.
Personne ne le vit.
Les portes de l’église crièrent sur leurs gonds. Bernardo entendit grincer les serrures. Les pas du sacristain effleurèrent le confessionnal où il était caché, et s’éloignèrent. Tout rentra dans le silence.
Seulement de temps en temps, dans le chœur toujours fermé, on entendait le froissement d’un pas sur la dalle, puis le murmure d’une prière faite à voix basse.
C’était quelque religieuse qui venait dire les
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litanies de la Vierge sur le corps de sa compagne morte.
Le soir vint, l’obscurité se répandit dans l’église, le chœur seul resta éclairé, transformé qu’il était en chapelle ardente.
Puis la lune se leva, un de ses rayons passa à travers une fenêtre et jeta sa lueur blafarde dans l’église.
Tous les bruits de la vie s’éteignaient peu à peu au-dehors et au-dedans ; vers onze heures, les dernières prières cessèrent autour de la morte, et tout fit place à ce silence religieux particulier aux églises, aux cloîtres et aux cimetières.
Le cri monotone et régulier d’une chouette perchée selon toute probabilité sur un arbre voisin de l’église, continua seul de retentir avec sa triste périodicité.
Don Bernardo pensa que le moment était venu d’accomplir son projet. Il poussa la porte du confessionnal où il était caché, et allongea le pied hors de sa retraite.
Au moment où son pied se posait sur la dalle
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de l’église, minuit commençait à sonner.
Il attendit, immobile, que les douze coups eussent vibré lentement, et se fussent perdus peu à peu en frémissements insensibles ; pour sortir tout à fait du confessionnal et s’avancer vers le chœur, il voulait s’assurer que personne ne veillait près de la morte, et que nul ne le dérangerait dans l’accomplissement de son dessein.
Mais au premier pas qu’il fit vers le chœur, la grille du chœur s’ouvrit, lentement poussée, et une religieuse parut.
Don Bernardo jeta un cri. Cette religieuse, c’était Anne de Niébla.
Son voile relevé laissait son visage découvert. Une couronne de roses blanches fixait son voile à son front. Elle tenait à la main un chapelet d’ivoire, qui paraissait jaune auprès de la main qui le tenait.
– Anne ! s’écria le jeune homme.
– Don Bernardo ! murmura la religieuse.
Don Bernardo s’élança.
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– Tu m’as nommé, s’écria don Bernardo, tu m’as donc reconnu ?
– Oui, répondit la religieuse.
– À la Fontaine-Sainte ?
– À la Fontaine-Sainte.
Et don Bernardo entoura la religieuse de ses bras.
Anne ne fit rien pour se dégager de l’amoureuse étreinte.
– Mais, demanda Bernardo, pardon, car je deviens fou de joie ou de bonheur, que viens-tu faire ?
– Je savais que tu étais là !
– Et tu me cherchais ?...
– Oui.
– Tu sais donc que je t’aime ?...
– Je le sais.
– Et toi, toi, m’aimes-tu ?
Les lèvres de la religieuse demeurèrent muettes.
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– Oh ! Niébla ! Niébla ! un mot, un seul. Au nom de notre jeunesse, au nom de mon amour, au nom du Christ ! m’aimes-tu ?
– J’ai fait des vœux, murmura la religieuse.
– Oh ! que m’importent tes vœux, s’écria don Bernardo, n’en ai-je pas fait aussi, et ne les ai-je pas rompus ?
– Je suis morte au monde, dit la pâle fiancée.
– Fusses-tu morte à la vie, Niébla, je te ressusciterais.
– Tu ne me feras pas revivre, dit Anne en secouant la tête. Et moi, Bernardo, je te ferai mourir...
– Mieux vaut dormir dans la même tombe que mourir séparés !
– Alors, que résous-tu, Bernardo ?
– De t’enlever, de t’emporter avec moi au bout du monde, s’il est nécessaire ; par-delà les océans, s’il le faut.
– Quand cela ?
– À l’instant même.
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– Les portes sont fermées.
– Tu as raison ; es-tu libre demain ?
– Je suis libre toujours.
– Demain, attends-moi ici à la même heure, j’aurai une clef de l’église.
– Je t’attendrai, mais viendras-tu ?
– Ah ! sur ma vie, je te le jure ! Mais toi, quel est ton serment, quel est ton gage ?
– Tiens, dit-elle, voici mon chapelet.
Et elle lui noua le chapelet d’ivoire autour du cou.
En même temps don Bernardo embrassa Anne de Niébla, et, de ses deux mains, la serra contre sa poitrine ; leurs lèvres se rencontrèrent et échangèrent un baiser.
Mais au lieu d’être brûlant comme un premier baiser d’amour, le contact des lèvres de la religieuse fut glacé ; et le froid qui courut dans les veines de don Bernardo traversa son cœur.
– C’est bien, dit Anne, et maintenant aucune force humaine ne pourra plus nous séparer. Au
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revoir, Zuniga.
– Au revoir, chère Anne. À demain !
– À demain ?
La religieuse se dégagea des bras de son amant, s’éloigna lentement de lui, tout en retournant la tête, et rentra dans le chœur qui se referma derrière elle.
Don Bernardo de Zuniga la laissa rentrer, les bras tendus vers elle, mais immobile à sa place, et, quand il l’eut vue disparaître, seulement il songea à se retirer.
Il réunit quatre bancs en travers, superposa une chaise à ces bancs, et sortit, comme d’avance il l’avait arrêté, par la fenêtre. L’herbe était haute et touffue, comme on la trouve d’habitude dans les cimetières ; il put donc sauter de la hauteur de douze pieds sans se faire aucun mal.
Il n’avait pas besoin d’emporter le portrait d’Anne de Niébla, puisque, le lendemain, Anne de Niébla elle-même allait lui appartenir.
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IV
Le mort vivant
Le jour commençait à poindre à l’horizon quand don Bernardo de Zuniga revint prendre son cheval dans l’auberge où il l’avait laissé.
Un malaise inconcevable s’était emparé de lui, et quoique enveloppé dans son large manteau, il sentit le froid l’envahir graduellement.
Il demanda au garçon d’écurie quel était le serrurier du couvent ; on le lui indiqua.
Il demeurait à l’extrémité du village.
Don Bernardo, pour se réchauffer, mit son cheval au grand trot, et, au bout d’un instant, il entendit les coups de marteau retentir sur l’enclume, et, à travers les fenêtres et la porte ouvertes, il vit jaillir jusqu’au milieu de la rue des parcelles de fer rouge.
Arrivé à la porte du serrurier, il descendit de cheval ; mais, de plus en plus envahi par le froid,
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il s’étonna de la raideur automatique de ses mouvements.
Le serrurier, de son côté, était resté le marteau levé et regardant ce noble seigneur enveloppé dans son manteau de chevalier de l’ordre d’Alcantara, qui descendait à sa porte et entrait chez lui comme une pratique ordinaire.
En voyant que c’était bien à lui qu’il avait affaire, le serrurier posa son marteau sur l’enclume, leva son bonnet et demanda poliment :
– Qu’y a-t-il pour votre service, monseigneur ?
– C’est toi qui es le serrurier du couvent de Conception ? s’informa le chevalier.
– C’est moi, oui, monseigneur, répondit le serrurier.
– Tu as les clefs du couvent ?
– Non, monseigneur, mais seulement les dessins, afin que si l’une de ces clefs se perdait, je pusse la remplacer.
– Eh bien ! je veux la clef de l’église !
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– La clef de l’église !
– Oui.
– Excusez-moi, monseigneur, mais il est de mon devoir de vous demander ce que vous comptez en faire.
– J’en veux marquer mes chiens pour les préserver de la rage.
– C’est un droit de seigneurie. Êtes-vous seigneur des terres sur lesquelles l’église est bâtie ?
– Je suis don Bernardo de Zuniga, fils de Pierre de Zuniga, comte de Bagnarès, marquis d’Ayamonte ; je commande à cent hommes d’armes et suis chevalier d’Alcantara, comme tu peux le voir par mon manteau.
– Cela ne se peut ! dit le serrurier, avec une expression visible d’effroi.
– Et pourquoi cela ne se peut-il pas ?
– Parce que vous êtes vivant et bien vivant, quoique vous paraissiez avoir froid, et que don Bernardo de Zuniga est mort cette nuit, vers une heure du matin.
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– Et qui t’a dit cette belle nouvelle ? demanda le chevalier.
– Un écuyer portant un hoqueton aux armes de Béjar, lequel vient de passer il y a une heure pour aller commander un service funèbre au couvent de l’Immaculée-Conception.
Don Bernardo éclata de rire.
– Tiens, dit-il, voici, en attendant, dix pièces d’or pour la clef. Je viendrai la chercher cet après-midi, et t’en apporterai encore autant.
Le serrurier s’inclina en signe d’assentiment. Vingt pièces d’or, c’était plus qu’il n’en gagnait en une année, et cela valait la peine de risquer une réprimande.
D’ailleurs, pourquoi serait-il réprimandé ? C’était l’habitude de marquer les chiens de chasse avec les clefs des églises pour les préserver de la rage. Un seigneur qui le payait si généreusement ne pouvait pas, quel qu’il fût, être un voleur.
Don Bernardo remonta à cheval. Il avait essayé de se réchauffer à la forge, mais il n’avait
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pu y réussir. Il espérait mieux du soleil, qui commençait à se montrer, brillant comme il l’est déjà en Espagne au mois de mars.
Il gagna les champs et se mit à courir ; mais le froid l’envahissait de plus en plus, et des frissons glacés lui couraient par tout le corps.
Ce n’était pas tout : il semblait comme enchaîné au couvent ; il décrivait un cercle dont le clocher de l’église formait le centre.
En traversant un bois, vers onze heures, il vit un ouvrier qui équarrissait des planches de chêne ; c’était une besogne qu’il avait bien souvent vu faire à des ouvriers et cependant il se sentit comme entraîné malgré lui à questionner cet homme.
– Que fais-tu là ? lui demanda-t-il.
– Vous le voyez bien, très illustre seigneur, répondit celui-ci.
– Mais non, puisque je te le demande.
– Eh bien ! je fais une bière.
– En chêne ! C’est donc pour un grand seigneur que tu travailles ?
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– C’est pour le chevalier don Bernardo de Zuniga, fils de monseigneur Pierre de Zuniga, comte de Bagnarès, marquis d’Ayamonte.
– Le chevalier est donc mort ?
– Cette nuit, vers une heure du matin, répondit l’ouvrier.
– C’est un fou, dit le chevalier en haussant les épaules ; et il poursuivit son chemin.
En se rapprochant du village, où il avait commandé la clef, il rencontra, vers une heure, un moine qui voyageait à mule, suivi d’un sacristain qui marchait à pied.
Le sacristain portait un crucifix et un bénitier.
Don Bernardo avait déjà dérangé son cheval pour laisser passer le saint homme, lorsque, tout à coup, se ravisant, il lui fit signe de la main qu’il désirait lui parler.
Le moine s’arrêta.
– D’où venez-vous, mon père ? demanda le chevalier.
– Du château de Béjar, illustre chevalier.
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– Du château de Béjar ? demanda don Bernardo étonné.
– Oui.
– Et qu’avez-vous été faire au château de Béjar ?
– J’ai été pour confesser et administrer don Bernardo de Zuniga, qui, vers minuit, s’étant senti mourir, m’avait fait appeler pour recevoir l’absolution de ses péchés ; mais quoique je fusse parti en toute hâte, je suis encore arrivé trop tard.
– Comment ! trop tard ?
– Oui, à mon arrivée, don Bernardo de Zuniga était déjà mort.
– Déjà mort ! répéta le chevalier.
– Oui, et de plus, mort sans confession. Que Dieu ait pitié de son âme !
– Vers quelle heure est-il mort ?
– Vers une heure de la nuit, répondit le moine.
– C’est une gageure, dit le chevalier avec humeur, ces gens ont juré de me rendre fou.
Et il remit son cheval au galop.
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Dix minutes après, il était à la porte du forgeron.
– Oh ! oh ! dit le forgeron, qu’a donc Votre Seigneurie, elle est bien pâle ?
– J’ai froid, dit don Bernardo.
– Voici votre clef.
– Voici ton or.
Et il lui jeta dans la main douze autres pièces.
– Jésus ! dit le forgeron, où mettez-vous donc votre bourse ?
– Pourquoi cela ?
– Votre or est froid comme la glace. À propos...
– Qu’y a-t-il ?
– N’oubliez pas de vous signer trois fois avant de faire usage de la clef.
– Pourquoi cela ?
– Parce que lorsqu’on forge une clef d’église, le diable ne manque jamais de venir souffler le feu.
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– C’est bien. Et toi, n’oublie pas de prier pour l’âme de don Bernardo de Zuniga, dit le chevalier en essayant de sourire.
– Je ne demande pas mieux, dit le serrurier, mais j’ai bien peur que mes prières arrivent trop tard, puisqu’il est mort.
Quoique don Bernardo eût accueilli ces différentes rencontres d’un air calme, et eût reçu ces différentes réponses avec un sourire, ce qu’il avait vu et entendu depuis le matin n’avait pas laissé que de faire sur lui, si brave qu’il fût, une vive impression. Ce froid surtout, ce froid mortel qui allait croissant, glaçant jusqu’au battement de son cœur, gelant jusqu’à la moelle de ses os, le terrassait malgré lui. Il pesait de ses pieds sur ses étriers, et ne sentait plus l’appui qui le soutenait. Il serrait une de ses mains avec l’autre, et ne sentait plus la pression de sa main.
L’air du soir arriva, sifflant à ses oreilles comme une bise, et traversant son manteau et ses vêtements comme si les uns et les autres n’avaient pas plus de consistance qu’une toile d’araignée.
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La nuit venue, il entra dans le cimetière, et attacha son cheval au pied d’un platane. Il n’avait pas songé à manger de la journée, ni son cheval non plus.
Il se coucha dans les hautes herbes, pour échapper autant que possible au vent glacial qui l’anéantissait. Mais à peine eut-il touché la terre que ce fut bien pis. Cette terre, pleine d’atomes de mort, semblait une dalle de marbre.
Peu à peu, quelque effort qu’il fit pour résister au froid, il tomba dans une espèce d’engourdissement dont il fut tiré par le bruit que faisaient deux hommes en creusant une fosse.
Il fit un effort sur lui-même et se leva sur son coude.
Les deux fossoyeurs, qui virent un homme qui semblait sortir d’une fosse, poussèrent un cri.
– Oh ! parbleu ! dit-il aux fossoyeurs, je vous remercie de m’avoir éveillé. Il était temps.
– En effet, dirent ces hommes, remerciez-nous, seigneur, car lorsque l’on s’endort ici l’on ne se réveille guère.
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– Et que faites-vous à cette heure dans ce cimetière ?
– Vous le voyez bien.
– Vous creusez une fosse ?
– Sans doute.
– Et pour qui ?
– Pour don Bernardo de Zuniga.
– Pour don Bernardo de Zuniga ?
– Oui. Il paraît que le digne seigneur, dans le testament qu’il a fait il y a quinze jours ou trois semaines, a demandé à être enterré dans le cimetière du couvent de l’Immaculée-Conception de sorte qu’on est venu nous dire ce soir seulement de nous mettre à la besogne ; maintenant il s’agit de rattraper le temps perdu.
– Et à quelle heure est-il mort ?
– La nuit passée, à une heure du matin. Là ! maintenant que la fosse est finie, don Bernardo viendra quand il voudra. Adieu, monseigneur.
– Attends, dit le chevalier, toute peine mérite salaire ; tiens, voilà pour toi et ton camarade.
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Et il jeta à terre sept ou huit pièces d’or que les fossoyeurs s’empressèrent de ramasser.
– Sainte Vierge ! dit un des fossoyeurs ; j’espère que le vin que nous allons boire à votre santé ne sera pas aussi froid que votre argent, sinon il y aurait de quoi geler l’âme dans le corps.
Et ils sortirent du cimetière.
Onze heures et demie venaient de sonner ; don Bernardo se promena une demi-heure encore, ayant toutes les peines du monde à se maintenir debout, tant il sentait son sang se figer dans ses veines ; enfin, minuit sonna.
Au premier coup qui frappa sur le timbre, don Bernardo introduisit la clef dans la serrure et ouvrit la porte.
L’étonnement du chevalier fut grand : l’église était éclairée, le chœur était ouvert, les piliers et les voûtes étaient tendus de noir, mille cierges brûlaient en chapelle ardente.
Au milieu de la chapelle, une estrade était dressée, et, sur l’estrade était couchée une religieuse vêtue de blanc, portant sur la tête un
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grand voile blanc, fixé à son front par une couronne de roses blanches.
Un singulier pressentiment serra le cœur du chevalier. Il s’approcha de l’estrade, se pencha sur le cadavre, souleva le voile et poussa un cri.
Ce cadavre, c’était celui d’Anne de Niébla.
Il se retourne, regarde autour de lui, cherchant qui il peut interroger, et aperçoit le sacristain.
– Quel est ce cadavre ? demande-t-il.
– Celui d’Anne de Niébla, répond le brave homme.
– Depuis quand est-elle morte ?
– Depuis dimanche matin.
Don Bernardo sentit encore s’augmenter le froid qui glaçait son corps, quoiqu’il eût cru la chose impossible.
Il passa sa main sur son front.
– Hier, à minuit, demanda-t-il, elle était donc morte ?
– Sans doute.
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– Hier, à minuit, où était-elle ?
– Où elle est cette nuit, à la même heure ; seulement l’église n’était pas tendue, les cierges du cénotaphe étaient allumés, et la grille du chœur était close.
– Quelqu’un, continua le chevalier, qui eût vu venir à lui hier, à cette heure, Anne de Niébla, eût donc vu venir un fantôme ? quelqu’un qui lui eût parlé eût donc parlé à un spectre ?
– Dieu préserve un chrétien d’un pareil malheur ! mais il eût parlé à un spectre, mais il eût vu un fantôme.
Don Bernardo chancela. Il comprenait tout : il s’était fiancé à un fantôme, il avait reçu le baiser d’un spectre.
Voilà pourquoi ce baiser était si froid, voilà pourquoi un fleuve de glace courait par tout son corps.
À ce moment, cette annonce de sa propre mort qui lui avait été donnée par le forgeron, par le menuisier, par le prêtre et par le fossoyeur lui revint à l’esprit.
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C’était à une heure qu’il était mort, lui avait-on dit.
C’était à une heure qu’il avait reçu le baiser d’Anne de Niébla.
Était-il mort ou vivant ?
Y avait-il déjà séparation de l’âme et du corps ?
Était-ce son âme qui errait aux environs du couvent de l’Immaculée-Conception, tandis que son corps expiré gisait au château de Béjar ?
Il rejeta le voile qu’il avait écarté du visage de la morte, et s’élança hors de l’église : le vertige l’avait saisi.
Une heure sonnait.
Tête basse, le cœur oppressé, don Bernardo s’élance dans le cimetière, trébuche à la fosse ouverte, se relève, détache son cheval, saute en selle, et s’élance dans la direction du château de Béjar.
C’est là seulement que se résoudra pour lui cette terrible énigme de savoir s’il est mort ou vivant.
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Mais, chose étrange ! ses sensations sont presque éteintes. Le cheval qui l’emporte, il le sent à peine entre ses jambes ; la seule impression à laquelle il soit sensible, c’est ce froid croissant qui l’envahit comme un souffle de mort.
Il presse son cheval, qui, lui-même, paraît un cheval-spectre. Il lui semble que sa crinière s’allonge, que ses pieds ne touchent plus la terre, que son galop a cessé de retentir sur le sol.
Tout à coup, à sa droite et à sa gauche, deux chiens noirs surgissent sans bruit, sans aboiement ; leurs yeux sont de flamme, leur gueule est couleur de sang.
Ils courent aux flancs du cheval, les yeux flamboyants, la gueule ouverte ; pas plus que le cheval ils ne touchent la terre : cheval et chiens glissent à la surface du sol ; ils ne courent pas, ils volent.
Tous les objets qui côtoient la route disparaissent aux yeux du chevalier, comme emportés par un ouragan ; enfin, dans le lointain, il aperçoit les tourelles, les murs, les portes du château de Béjar.
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Là, tous ses doutes doivent être résolus ; aussi il presse son cheval, que les chiens accompagnent, que la cloche poursuit.
De son côté, le château semble venir au-devant de lui. La porte est ouverte, le chevalier s’élance, il franchit le seuil, il est dans la cour.
Personne n’a pris garde à lui, et cependant la cour est remplie de monde.
Il parle, on ne lui répond pas ; il interroge, on ne le voit pas ; il touche, on ne le sent pas.
En ce moment, un héraut paraît sur le perron.
– Oyez, oyez, oyez, dit-il. Le corps de don Bernardo de Zuniga va être transporté, selon les désirs exprimés par son testament, dans le cimetière du couvent de l’Immaculée-Conception ; que ceux qui ont le droit de lui jeter de l’eau bénite me suivent.
Et il entre dans le château.
Le chevalier veut poursuivre le voyage jusqu’au bout ; il se laisse glisser de sa monture, mais il ne sent plus la terre sous ses pieds, et il tombe à genoux, essayant de se cramponner de la
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main aux étriers de son cheval.
En ce moment les deux chiens noirs lui sautent à la gorge et l’étranglent.
Il voulut pousser un cri, mais il n’en eut pas la force. À peine put-il exhaler un soupir.
Les assistants virent deux chiens qui semblaient se battre entre eux, tandis qu’un cheval s’évanouissait comme une ombre.
Ils voulurent frapper sur les chiens, mais ceux-ci ne se séparèrent que lorsqu’ils eurent accompli l’œuvre invisible qu’ils faisaient.
Alors ils s’élancèrent côte à côte hors de la cour, et disparurent.
À la place où ils avaient séjourné dix minutes, on trouva des débris informes ; et, au milieu de ces débris, le chapelet d’Anne de Niébla.
En ce moment, le corps de Bernardo de Zuniga apparut sur le perron, porté par les pages et les écuyers du château.
Le lendemain, il fut inhumé en grande pompe dans le cimetière de l’Immaculée-Conception, côte à côte avec sa cousine Anne de Niébla. Dieu
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leur fasse miséricorde !
J’achevais ma lecture lorsque mon guide reparut. J’allai à lui.
– Qu’est-ce que ce manuscrit ? lui demandai-je.
– Ce manuscrit ?
Et il le regarda.
– Ma foi ! je n’en sais rien, dit-il.
– Vous devez le savoir pourtant, car il est tombé de votre poche comme vous vous en alliez.
– Vraiment ?
– Oui.
– En ce cas, il devait faire partie des bagages d’un savant qui a traversé la sierra il y a trois semaines.
– Et il allait ?
– De Malaga à Séville, je crois.
– Vous ne savez pas comment il s’appelait ?
– Ma foi ! non. Lui voulez-vous quelque
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chose ?
– Je désirerais lui demander la permission de traduire cette légende.
– Je vous la donne.
– Comment ! vous me la donnez !
– Oui.
– À quel titre ?
Le Torero se mit à rire.
– À titre de légataire universel, dit-il.
– Il est donc mort ?
– Et enterré.
Puis, voyant que je le regardais comme si je n’avais pas compris parfaitement :
– La troisième croix à droite en vous en retournant à Cordoue, dit-il.
Puis, tout à coup, s’effaçant derrière un buisson :
– À vous ! à vous ! le sanglier, cria-t-il, la battue est commencée.
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