Récits fantastiques 2
Chapitre VI
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Le miroir de Madame Du Barry
Le marquis, pour obéir au roi, et malgré la répugnance qu’il éprouvait à obéir, se rendit chez la favorite.
La favorite était dans une joie extrême ; elle dansait comme un enfant, et dès qu’on lui
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annonça monsieur le marquis de Chauvelin, elle courut à lui, et sans lui donner le temps de dire un seul mot :
– Oh ! mon cher marquis, mon cher marquis, s’écria-t-elle, vous arrivez à merveille ! je suis aujourd’hui la plus heureuse personne du monde ! j’ai eu le plus charmant réveil que l’on puisse avoir ! D’abord Rotiers m’a envoyé mon miroir ; c’est lui que vous venez voir sans doute, mais il faut attendre le roi. Et puis, comme plusieurs bonheurs viennent toujours ensemble, le fameux carrosse est arrivé, vous savez, le carrosse que me donne monsieur d’Aiguillon :
– Ah ! oui, dit le marquis, le vis-à-vis dont on parle partout ; il vous devait bien cela, madame.
– Oh ! je sais bien qu’on en parle, mon Dieu ! je sais même ce que l’on en dit.
– Vraiment, vous savez tout !
– Oui, à peu près ; mais, vous comprenez, je m’en moque ! Tenez, voici des vers que j’ai trouvés ce matin même dans les poches du vis-à-vis. Je pouvais faire arrêter le pauvre sellier, mais
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bah ! ces choses-là, c’était bon pour madame de Pompadour ; je suis trop contente pour me venger, moi. D’ailleurs, les vers ne sont pas mauvais, ce me semble, et si l’on me traitait toujours ainsi, parole d’honneur ! je ne me plaindrais pas.
Et elle présenta les vers à monsieur de Chauvelin.
Monsieur Chauvelin les prit et les lut :
Pourquoi ce brillant vis-à-vis ?
Est-ce le char d’une déesse
Ou de quelque jeune princesse ?
S’écriait un badaud surpris.
Non... de la foule curieuse
Lui répond un caustique, non,
C’est le char de la blanchisseuse
De cet infâme d’Aiguillon !
Et l’insouciante courtisane se mit à rire aux
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éclats. Puis, elle reprit :
– De cet infâme d’Aiguillon, vous entendez, sa blanchisseuse. Ah, ma foi ! l’auteur a raison, et ce n’est pas trop dire ; sans moi, en vérité, le pauvre duc, malgré la farine dont il s’est couvert à la bataille de... je ne sais jamais les noms de bataille, sans moi le pauvre duc restait d’un noir effroyable. Mais bah ! qu’importe, comme disait mon prédécesseur, monsieur de Mazarin, ils cantent, ils pagheront ; et mon vis-à-vis vaut mieux dans un seul de ses panneaux que toutes les épigrammes qu’on a faites contre moi depuis quatre ans. Je vais vous, le montrer. Venez, marquis, suivez-moi.
Et la comtesse, oubliant qu’elle n’était plus Jeanne Vaubernier, et la comtesse, oubliant l’âge du marquis, descendit en chantant les marches d’un escalier dérobé conduisant à une petite cour où se trouvaient ses remises.
– Voyez, dit-elle au marquis tout essoufflé, est-ce assez présentable pour une voiture de blanchisseuse ?
Le marquis resta stupéfait. Rien de plus
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magnifique et de plus élégant tout à la fois n’avait frappé ses regards. Sur les quatre panneaux principaux on voyait les armes des Du Barry avec le fameux cri de guerre : Boute en avant. Sur chacun des panneaux de côté, on voyait répétée une corbeille garnie d’un lit de roses sur lequel deux colombes se becquetaient tendrement ; le tout en vernis Martin dont le secret est perdu maintenant.
Le carrosse coûtait cinquante-six mille livres.
– Le roi a-t-il vu ce superbe présent, madame la comtesse ? demanda le marquis de Chauvelin.
– Pas encore, mais je suis sûre d’une chose.
– De quelle chose êtes-vous sûre ? Voyons.
– C’est qu’il en sera charmé.
– Euh ! euh !...
– Comment, euh ! euh !
– Oui, j’en doute.
– Vous en doutez ?
– Je gage même qu’il ne vous permettra point de l’accepter.
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– Et pourquoi ?
– Parce que vous ne pourriez pas vous en servir.
– Bah ! vraiment, reprit-elle avec ironie. Ah ! vous vous étonnez pour si peu. Vous verrez bien autre chose alors, et le miroir d’or, donc, et ceci, ajouta-t-elle en tirant un papier de sa poche ; mais, pour ceci, vous ne le verrez pas.
– Comme il vous plaira, madame, répondit le marquis en s’inclinant.
– Pourtant, vous êtes, après ce vieux singe de Richelieu, le plus ancien ami du roi ; vous le connaissez bien ; il vous écoute ; vous pourriez m’aider, si vous le vouliez, et alors... Remontons dans mon cabinet, marquis.
– À vos ordres, madame.
– Vous êtes bien maussade aujourd’hui. Qu’avez-vous donc ?
– Je suis triste, madame.
– Ah ! tant pis. C’est bête !
Et madame Du Barry, servant de guide au
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marquis, reprit d’un pas plus grave cet escalier dérobé qu’elle venait de descendre légère et chantant comme un oiseau.
Elle rentra dans son cabinet, monsieur de Chauvelin la suivant toujours ; puis elle en ferma la porte, et se retournant vivement vers le marquis, elle lui dit :
– Voyons, m’aimez-vous, Chauvelin ?
– Vous ne pouvez pas douter de mon respect et de mon dévouement, madame.
– Vous me serviriez envers et contre tous ?
– Excepté contre le roi.
– Dans tous les cas, si vous n’approuvez pas ce que vous allez apprendre, vous resterez neutre.
– Je m’y engage, si vous l’exigez.
– Votre parole.
– Foi de Chauvelin !
– Lisez alors.
Et la comtesse lui remit la pièce la plus singulière, la plus hardie, la plus bouffonne qui jamais ait frappé les yeux d’un gentilhomme. Le
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marquis n’en comprit point d’abord toute la portée.
C’était une demande adressée au pape pour la cassation de son mariage avec le comte Du Barry, sous prétexte qu’ayant été la maîtresse de son frère, et les canons défendant toute alliance en pareil cas, ce mariage se trouvait nul de toute nécessité. Elle ajoutait que, prévenue aussitôt la bénédiction nuptiale, du sacrilège qu’elle allait commettre, et dont elle ne s’était pas doutée jusque-là, elle avait été saisie de crainte, et que le mariage n’avait point été consommé.
Le marquis relut deux fois cette supplique, et, la rendant à la favorite, il lui demanda ce qu’elle en comptait faire.
– Mais l’envoyer, apparemment, répondit celle-ci avec son effronterie ordinaire.
– À qui ?
– À son adresse.
– Au pape ?
– Après ?
– Vous ne devinez pas ?
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– Non.
– Mon Dieu : que vous avez la tête dure aujourd’hui !
– C’est possible ; mais le fait est que je ne devine pas.
– Vous avez donc cru que je favorisais sans but madame de Montesson ? Vous avez donc oublié le grand Dauphin et mademoiselle Choin, Louis XIV et madame de Maintenon ? On crie toute la journée au roi d’imiter son illustre aïeul. On n’aurait donc rien à dire. Je vaux bien la veuve Scarron, ce me semble ; et je n’ai pas soixante ans par-dessus le marché.
– Oh ! madame, madame, que viens-je d’entendre, dit monsieur de Chauvelin en pâlissant et en faisant un pas en arrière.
En ce moment, la porte s’ouvrit et Zamore annonça :
– Le roi.
– Le roi ! s’écria madame Du Barry en saisissant la main de monsieur de Chauvelin ; le roi ! pas un mot. Nous reprendrons ce sujet une
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autre fois.
Le roi entra.
Ses regards se portèrent sur madame Du Barry d’abord, et cependant ce fut au marquis le premier qu’il adressa la parole.
– Ah ! Chauvelin, Chauvelin ! s’écria le roi, frappé de l’altération des traits du marquis, est-ce donc pour tout de bon que vous voulez mourir ? En vérité, vous avez l’air d’un spectre, mon ami.
– Mourir ! monsieur de Chauvelin ! mourir ! s’écria la folle jeune femme en riant : ah ! bien oui, je le lui défends. Vous oubliez donc, sire, l’horoscope qu’on lui a tiré, il y a cinq ans, à la foire des Loges de Saint-Germain ?
– Quel horoscope ? demanda le roi.
– Faut-il le répéter ?
– Sans doute.
– Vous ne croyez pas aux horoscopes, j’espère, sire.
– Non, et puis quand j’y croirais, dites toujours.
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– Eh bien ! on a prédit à monsieur de Chauvelin qu’il mourrait deux mois avant Votre Majesté.
– Et quel est le sot qui lui a prédit cela ? demanda le roi avec une certaine inquiétude.
– Mais un sorcier fort habile, le même qui m’a prédit à moi...
– Sottises que tout cela, interrompit le roi, avec un mouvement d’impatience bien marquée ; voyons le miroir.
– Alors, sire, il faut passer dans la chambre à côté.
– Passons-y.
– Montrez-nous le chemin, sire ; vous le connaissez ; c’est celui de la chambre à coucher de votre très humble servante.
Le roi connaissait effectivement le chemin et passa le premier. Le miroir était placé sur la toilette, couvert d’un voile épais qui tomba à l’ordre du roi, et l’on put admirer un véritable chef-d’œuvre digne de Benvenuto Cellini. Ce miroir, dont le cadre était en or massif, était
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surmonté de deux amours en ronde-bosse, soutenant une couronne royale, au-dessous de laquelle se trouvait placée naturellement la tête de la personne qui se regardait dans la glace.
– Ah ! voilà qui est magnifique ! s’écria le roi. En vérité, Rotiers s’est surpassé. Je lui en ferai mon compliment. Comtesse, c’est moi qui vous donne ceci, bien entendu.
– Vous me donnez tout ?
– Sans doute, je vous donne tout.
– Glace et cadre ?
– Glace et cadre.
– Même cela ? ajouta la comtesse avec un sourire de sirène qui fit chanceler le marquis, surtout après ce qu’il venait de lire.
La comtesse montrait la couronne royale.
– Ce joujou ? répondit le roi.
La comtesse fit un petit signe de tête.
– Oh ! vous pouvez vous en amuser tant qu’il vous plaira, comtesse ; seulement, je vous en préviens, c’est lourd. Ah, çà mais ! Chauvelin,
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vous ne vous dériderez donc pas, même en présence de madame, et en présence de son miroir, ce qui est une double faveur qu’elle vous accorde, puisque vous la voyez deux fois ?
Le madrigal royal fut récompensé par un baiser de la comtesse.
Le marquis ne sourcilla point. , .
– Que pensez-vous de ce miroir, marquis ? Dites-nous donc votre avis, voyons.
– Pour quoi faire, sire ? demanda le marquis.
– Mais parce que vous êtes homme de bon goût, pardieu !
– J’eusse mieux aimé ne pas le voir.
– Bon ! et à quel propos ?
– Parce qu’au moins j’eusse pu en nier l’existence.
– Qu’est-ce à dire ?
– Sire, la couronne royale est mal placée aux mains des amours, répondit le marquis en s’inclinant profondément.
Madame Du Barry devint pourpre de colère.
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Le roi, embarrassé, eut l’air de ne pas comprendre.
– Comment donc, au contraire, ces amours sont délicieux, reprit Louis XV ; ils tiennent cette couronne avec une grâce non pareille. Voyez leurs petits bras, comme ils s’arrondissent ; ne dirait-on pas qu’ils portent une guirlande de fleurs ?
– C’est là leur véritable emploi, sire ; les amours ne sont bons qu’à cela.
– Les amours sont bons à tout, monsieur de Chauvelin, dit la comtesse ; vous n’en doutiez pas autrefois ; mais, à votre âge, on ne se rappelle plus ces choses-là.
– Sans doute, et c’est aux jeunes gens de mon espèce qu’il convient de s’en souvenir, dit le roi en riant. Enfin, soit, le miroir ne vous plaît pas ?
– Ce n’est pas le miroir, sire.
– Mais quoi donc alors ? serait-ce le charmant visage qui s’y reflète ? Diable ! vous êtes difficile, marquis.
– Personne ne rend au contraire un hommage
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plus réel à la beauté de madame.
– Mais, demanda madame Du Barry impatientée, si ce n’est ni le miroir, ni le visage qu’il reflète, qu’est-ce donc alors ? dites.
– C’est la place qu’il occupe.
– Ne fait-il pas au contraire à merveille sur cette toilette qui, comme lui, est un cadeau de Sa Majesté ?
– Il serait mieux ailleurs.
– Mais où donc cela ? Car enfin vous m’impatientez avec cet air qu’on ne vous a jamais vu.
– Chez madame la Dauphine, madame ?
– Comment !
– Oui, la couronne fleurdelisée ne peut être portée que par celle qui a été, qui est ou qui sera reine de France.
Les yeux de madame Du Barry lancèrent des éclairs.
Le roi fit une moue terrible.
Puis il se leva en disant :
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– Vous avez raison, marquis de Chauvelin ; votre esprit est malade ; allez-vous-en vous reposer à Grosbois, puisque vous vous trouvez si mal parmi nous ; allez, marquis, allez.
Monsieur de Chauvelin fit un profond salut pour toute réponse, sortit du cabinet à reculons, ainsi qu’il eut fait dans les grands appartements de Versailles, et, observant strictement l’étiquette qui défend de saluer personne devant le roi, il disparut sans même avoir regardé la comtesse.
La comtesse se mordait les ongles de fureur ; le roi voulut la calmer.
– Ce pauvre Chauvelin, dit-il, il aura eu un songe comme j’en ai eu un. En vérité, tous ces esprits forts succombent au premier coup quand l’ange noir les touche de son aile. Chauvelin a dix ans de moins que moi, et j’ai encore la prétention de valoir mieux que lui.
– Oh ! oui, sire, vous valez mieux que tout le monde. Vous êtes plus spirituel que vos ministres et plus jeune que vos enfants.
Le roi s’épanouit à ce dernier compliment,
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qu’il s’efforça de mériter, malgré l’avis de Lamartinière.
VII
Le moine, le précepteur, l’intendant
Le lendemain du jour où le roi avait permis à monsieur de Chauvelin de se retirer dans ses terres, la marquise, femme de ce dernier, se promenait dans le parc de Grosbois avec ses enfants et leur gouverneur.
Sainte et noble femme, oubliée à l’ombre de ces grands chênes par la corruption qui dévorait depuis cinquante ans la France, madame de Chauvelin avait conservé pour elle Dieu qui la bénissait, ses enfants qui l’aimaient, ses vassaux qui la vénéraient.
Elle ne rendait à Dieu que ses prières, à ses enfants que leur amour, à son prochain que la
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charité.
Toujours occupée de ce qui occupait son mari, elle le suivait de la pensée sur le théâtre orageux de la cour, comme la femme du marin suit avec le cœur le pauvre navigateur perdu dans les brumes et dans la tempête.
Le marquis avait aimé tendrement sa femme. Devenu courtisan et préféré, jamais il n’avait engagé, dans cette partie que gagnent toujours les rois contre les favoris, son dernier enjeu : le bonheur de la vie domestique, pure et dernière flamme à laquelle il souriait de loin. Ce navigateur dont nous parlions tout à l’heure regardait cet amour de la famille comme le naufragé regarde le phare. Il espérait se réchauffer après la bourrasque au foyer toujours ardent, toujours joyeux de sa maison.
C’était une vertu à monsieur Chauvelin de n’avoir jamais forcé la marquise à venir habiter Versailles.
La pieuse femme eût obéi : elle se fût sacrifiée.
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Mais le marquis n’en avait jamais parlé qu’une fois.
Au premier regret qui se peignit dans les yeux de sa femme, il y renonça. Ce n’était pas comme les méchants l’allaient disant, que monsieur de Chauvelin eût peur des sermons de sa femme ; tout débauché, tout courtisan rampant devant la concubine ou devant le monarque, trouve assez de bravoure pour dominer sa femme et morigéner ses enfants.
Non, monsieur de Chauvelin avait abandonné la marquise à ses saintes spéculations..
– Je gagne assez d’arpents de terrain, disait-il, en enfer : laissons cette bonne marquise me gagner quelques pouces d’azur dans le ciel.
On ne le voyait plus à Grosbois ; sa femme lui faisait une fête chaque année, lorsqu’il arrivait à la Saint-André.
C’était une règle invariable : monsieur de Chauvelin embrassait ses enfants à deux heures, dînait en compagnie, montait en carrosse à six heures, et se trouvait au coucher du roi.
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Depuis quatre ans, il n’avait pas fait autre chose. En quatre ans, il avait quatre fois appuyé ses lèvres sur la main de la marquise. Au premier de l’an, ses fils venaient le voir à Versailles avec leur gouverneur.
Monsieur de Chauvelin se fiait à sa femme du soin d’élever ses enfants. L’abbé V..., homme jeune et savant, qui n’avait pas encore reçu les ordres, mais que, par courtoisie cependant, on nommait l’abbé, secondait avec zèle les efforts de la marquise. et donnait tout son temps comme tout son cœur à ces jeunes enfants abandonnés par leur père.
La vie était douce à Grosbois. La marquise partageait son temps entre l’administration de sa fortune, confiée à un vieil intendant nommé Bonbonne ; entre les exercices d’une austère piété, dont un directeur habile, le père Delar, moine camaldule, dirigeait les élans ; et l’éducation des deux enfants qui promettaient de porter dignement un nom illustré par de grands services rendus à l’État.
Quelquefois, une lettre échappée au marquis, à
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ses heures de dégoût, venait consoler la famille, et raviver dans le cœur de la marquise une tendresse que souvent elle se reprochait de ne pas donner tout entière à Dieu.
Madame de Chauvelin aimait encore son mari, et quand elle avait prié tout le jour, le père Delar, son directeur, lui faisait observer qu’elle n’avait parlé à Dieu que de son époux bien-aimé.
La marquise en était venue à ne plus attendre, à ne plus espérer son mari sur la terre. Elle se flattait, bonne et pieuse créature, de mériter assez bien de Dieu pour retrouver monsieur de Chauvelin dans le séjour des joies éternelles.
Le camaldule boudait monsieur Bonbonne, et monsieur Bonbonne l’abbé V..., alors que les enfants tristes ou mis en pénitence paraissaient regretter leur père, que pourtant ils connaissaient si peu.
– Il faut avouer, disait le moine à sa pénitente, que cette vie-là damnera monsieur de Chauvelin.
– Il faut avouer, disait le vieil intendant, que ce train-là ruinera la maison.
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– Avouons, disait le précepteur, que ces enfants-là n’auront jamais de gloire, n’ayant pas eu d’émulation.
Et l’angélique marquise souriait à tous trois en répondant au moine, que monsieur de Chauvelin se rachèterait à temps, à l’intendant, que les économies faites à Grosbois soulageraient les défaillances de la caisse tant saignée à Paris ; à l’instituteur, que les enfants étaient d’un bon sang et que bon sang est incapable de mentir.
Et pendant tout ce temps-là poussaient à Grosbois les chênes séculaires et les frêles nourrissons, puisant les uns et les autres leur sève et leur vie dans le sein fécond de Dieu.
Un jour malheureux arriva ; ce jour-là, les fleurs du parc, les fruits du jardin, les eaux du bassin et les pierres de l’édifice se flétrirent et devinrent amers et sombres. C’était un jour de désordre dans cette famille. L’intendant Bonbonne présenta des comptes effrayants à la marquise, et lui prédit la ruine pour ses enfants, si monsieur de Chauvelin ne se hâtait de remettre ordre à ses affaires.
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– Madame, dit-il, après le déjeuner, permettez-moi de vous dire vingt paroles.
– Faites, mon cher Bonbonne, répliqua la marquise.
– Souvenez-vous, madame, interrompit le père Delar, que je vous attends à la chapelle.
– Et j’aurai l’honneur de rappeler à madame la marquise, dit l’abbé V..., que nous avons fixé un examen aujourd’hui sur les mathématiques et la grammaire ; sans quoi ces deux messieurs ne veulent plus travailler.
Ces deux messieurs de Chauvelin commençaient à s’insurger contre le latin et la science, sous prétexte que leur père se moquait qu’ils fussent ou non des savants.
La marquise commença par prendre le bras du moine Delar.
– Mon père, dit-elle, je vais commencer par vous ; ma confession sera courte, Dieu merci ! La voici : J’ai eu, hier, des distractions pendant l’office divin.
– À quel propos, ma fille ?
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– À propos que j’attends une lettre de monsieur de Chauvelin, et qu’elle n’est pas venue.
– Soyez absoute, si c’est là tout, ma fille.
– C’est tout, répondit la marquise avec un sourire de séraphin.
Le moine se retira.
– À vous, monsieur l’abbé : l’examen serait long, il serait chagrin. Les enfants, s’ils se plaignent, ne savent pas leurs leçons. S’ils ne les savent pas et que vous me le montriez, je serais forcée de les gronder ou de les punir. Épargnez-les, épargnez-nous, et remettons l’épreuve au jour où elle pourra être satisfaisante pour tous.
Monsieur l’abbé convint que madame la marquise avait raison. Il disparut comme le moine, qu’on voyait déjà s’effacer dans le fond brumeux des arcades verdoyantes.
– À vous, Bonbonne, dit la marquise, il reste vous. Aurai-je aussi bonne composition de votre air renfrogné, de vos soupirs profonds ?
– J’en doute.
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– Ah ! voyons ?
– C’est aisé, mes comptes sont effrayants de vérité.
– Effrayez-moi ; vous n’avez jamais réussi à faire peur à ma cassette particulière.
– Ce mois-ci, votre cassette aura peur, madame, plus que la peur ; elle y mourra.
– Allons donc ; avez-vous aussi compté avec moi ? reprit la marquise en essayant de plaisanter.
– Si j’ai compté avec vous ? je le crois bien, la belle difficulté !
– Je n’en ai jamais parlé à personne, Bonbonne.
– Il vaudrait mieux ! Mais je n’ai pas besoin de cela, moi, pour savoir.
– Savoir quoi ?
– Le chiffre de vos économies.
– Je vous en défie ! s’écria la marquise en rougissant.
– S’il en est ainsi, je vais tout droit ; vous avez vingt-cinq mille cinq cents écus à peu près.
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– Oh ! Bonbonne, interrompit la marquise fâchée, comme si l’intendant eût pénétré sans discrétion un secret douloureux.
– Madame la marquise ne me soupçonne pas, j’espère, d’avoir fouillé dans sa caisse.
– Alors... comment ?...
– Combien avez-vous par an pour votre maison ? N’est-ce pas dix mille écus ?
– Oui.
– Combien dépensez-vous ? n’est-ce pas huit mille écus ?
– Oui.
– Ne voilà-t-il pas dix ans que vous thésaurisez, puisque voilà dix ans que monsieur de Chauvelin vit en cour ?
– Oui.
– Eh bien ! madame, avec les intérêts capitalisés, vous avez vingt-cinq mille écus, vous devez les avoir.
– Bonbonne !
– J’ai deviné !... or, si vous les avez, vous les
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donnerez à monsieur de Chauvelin lors de sa première demande. Et si vous les donnez, il ne restera rien à vos enfants, au cas où monsieur le marquis serait frappé subitement.
– Bonbonne !
– Parlons franc ! Votre bien est engagé ; celui de monsieur de Chauvelin doit sept cent mille livres.
– Il en possède seize cent mille.
– Soit. Mais l’excédent des sept cent mille ne satisfera seulement pas les créanciers.
– Vous m’effrayez !
– J’y tâche.
– Que faire ?
– Prier monsieur de Chauvelin, qui dépense trop, d’aliéner sur-le-champ, au profit de vos enfants, les neuf cent mille livres qui restent ; le prier de vous les constituer comme douaire. ou vous faire restituer par un testament...
– Un testament ? bon Dieu !
– Vous voilà bien avec vos scrupules ! est-ce
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qu’un homme meurt pour tester ?
– Parler de testament à monsieur de Chauvelin !
– C’est cela ! craindre de troubler monsieur le marquis dans sa joie, dans sa digestion, dans sa faveur, par ce vilain mot : l’avenir, mot qui, pour les jours heureux, sonne toujours comme le mot : mort. Ah ! si vous craignez cela, ah bien ! vous ruinerez vos enfants, et vous aurez ménagé les oreilles de monsieur le marquis.
– Bonbonne !
– Je suis un chiffre qui parle, lisez mes comptes.
– C’est affreux.
– Ce serait plus affreux d’attendre ce que je vous annonce. Faites l’office d’un sage conseiller ; montez en carrosse, et courez chez monsieur le marquis.
– À Paris ?
– Non, à Versailles.
– Moi ! dans cette société que voit mon mari ?
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jamais !
– Écrivez, alors.
– Lira-t-il seulement ma lettre ? Hélas ! quand j’écris pour le féliciter ou pour le souhaiter, il ne lit pas même ce que j’écris ; qu’en sera-t-il si je prends la plume de l’homme d’affaires ?
– Qu’un ami fasse la démarche, alors ; moi, par exemple.
– Vous ?
– Oh ! voulez-vous dire qu’il ne m’écoutera pas ? que si fait, madame, il m’écoutera.
– Vous le rendrez malade, Bonbonne.
– Son médecin le guérira.
– Vous le mettrez en colère, et la colère le tuera.
– Non pas ; je tiens trop à ce qu’il vive. Si je le tuais, ce serait après lui avoir fait écrire un testament.
Et l’honnête homme se mit à éclater d’un gros rire qui fit mal à la marquise.
– Bonbonne, en parlant ainsi, c’est moi que
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vous tuerez, murmura-t-elle.
Bonbonne lui prit la main avec respect.
– Pardon, dit-il, je me suis oublié, madame la marquise ; ordonnez qu’on mette les chevaux à la voiture, je pars pour Versailles.
– Ah ! Dieu soit loué ! Vous emporterez mon registre, et... tiens !
– Qu’y a-t-il ?
– Est-ce que déjà mes désirs ont été compris ?
– Comment ?
– Vous avez parlé de mon carrosse ?
– Oui.
– Le voici dans l’avenue du Mail.
– Ah !
– Livrée de la maison.
– Ce sont les chevaux gris fer de monsieur le marquis.
– Madame ! madame ! cria l’abbé V...
– Madame ! madame ! cria le père Delar.
– Madame ! madame, crièrent vingt voix, dans
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les parterres, les communs et le parc.
– Maman ! maman ! crièrent les enfants.
– Monsieur le marquis ! oh ! mais, serait-il vrai ? murmura la marquise, lui à Grosbois, en ce jour !
– Bonjour, madame, dit de loin le marquis dont le carrosse venait de faire halte et qui descendait joyeusement avec des gestes empressés.
– Lui-même, sain de corps et allègre d’esprit ; merci, mon Dieu !
– Merci, mon Dieu ! répétèrent les vingt voix qui avaient annoncé le maître et le père.
VIII
Serment de joueur
C’était bien le marquis lui-même ; il serra tendrement les deux enfants, qui avaient poussé
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un cri en le voyant, et il appuya sur la main de la marquise stupéfaite un baiser qui venait du cœur.
– Vous, monsieur ! vous ! dit-elle, en s’emparant de son bras.
– Moi ! mais ces enfants jouaient ou travaillaient ; je ne veux pas interrompre l’étude, encore moins le jeu.
– Ah ! monsieur, pour le peu de temps qu’ils ont à vous voir, laissez-leur tout entière la joie de votre chère présence.
– Dieu merci ! madame, ils me verront longtemps.
– Longtemps, jusqu’à demain soir, est-il vrai ? Vous ne repartirez que demain soir ?
– Encore mieux, madame.
– Vous coucherez deux nuits à Grosbois ?
– Deux nuits, quatre nuits, toujours.
– Ah ! monsieur, qu’est-il donc arrivé ? s’écria vivement la marquise, sans s’apercevoir de ce qu’une pareille surprise pouvait renfermer pour monsieur de Chauvelin de reproches sur sa
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conduite passée.
Le marquis fronça un instant le sourcil, puis, tout à coup :
– Est-ce que vous n’avez pas un peu prié Dieu de me ramener dans ma famille ? demanda-t-il en souriant.
– Oh ! monsieur, toujours !
– Eh bien ! madame, vous avez été exaucée ; il m’a semblé qu’une voix m’appelait ; j’ai obéi à cette voix.
– Et vous quittez la cour ?
– Je viens m’établir à Grosbois, interrompit le marquis en étouffant un soupir.
– Chers enfants, moi, tous les vassaux, quel bonheur ! Ah ! monsieur, permettez-moi d’y croire, laissez-moi cette félicité.
– Madame, votre satisfaction est un baume qui guérit toutes mes blessures. Mais, dites-moi, vous plaît-il que nous causions un peu ménage ?
– Faites, faites, dit la marquise en lui serrant les mains.
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– Il me semble avoir vu de bien mauvais chevaux là-bas, au poteau de la demi-lune ; sont-ils à vous ?
– Ce sont les miens, monsieur.
– Des chevaux hors d’âge !
– Monsieur, ce sont les chevaux que vous m’avez donnés à la naissance de votre fils.
– Ils prenaient quatre ans et demi ; il y a neuf ans, ce sont des bêtes de quatorze ans ; fi !... pour vous, marquise, de semblables attelages !
– Ah ! monsieur, quand je vais à la messe, ils trouvent encore le moyen de s’emporter.
– J’en ai vu trois, ce me semble.
– J’ai donné le quatrième, qui est plus vif, à mon fils, pour ses leçons.
– Du manège à mon fils sur un cheval de carrosse ! marquise, marquise, quel cavalier ferez-vous là !
La marquise baissa les yeux.
– Et puis, vous n’allez plus à quatre chevaux ? vous en avez huit, je crois, et deux de selle.
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– Oui, monsieur ; mais comme depuis votre absence, il n’y a plus chasse ni promenades d’apparat, j’ai pensé qu’une économie de quatre chevaux, de deux palefreniers et d’une sellerie, me donnerait six mille livres au moins par année.
– Marquise, six mille livres, murmura monsieur de Chauvelin mécontent.
– C’est la nourriture et l’entretien de douze familles, répliqua-t-elle.
Il lui prit la main.
– Toujours bonne, toujours parfaite ! Ce que vous faites sur la terre, Dieu vous l’inspire toujours du haut du ciel. Mais la marquise de Chauvelin ne doit pas faire d’économies.
Elle leva la tête.
– Vous voulez dire que je dépense beaucoup, fit-il ; oui, je dépense beaucoup d’argent, et vous, vous en manquez.
– Je ne dis pas cela, monsieur.
– Marquise, ce doit être la vérité. Noble et généreuse comme vous l’êtes, vous n’eussiez pas congédié des gens à moi sans nécessité. Un
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palefrenier renvoyé est un pauvre de plus. Vous avez manqué d’argent ; j’en parlerai à Bonbonne ; mais dès à présent, vous n’en manquerez plus ; ce que je dépensais à la cour, je le dépenserai à Grosbois ; au lieu de nourrir douze familles, vous en nourrirez deux cents.
– Monsieur...
– Et, Dieu merci ! j’espère qu’il restera du gain pour douze bons chevaux que j’ai, et qui, dès demain, viendront habiter vos écuries. N’avez-vous point parlé de réparer le château ?
– Les appartements de réception auraient besoin d’être meublés à neuf.
– Tout mon mobilier de Paris viendra cette semaine. Je donnerai deux fois à dîner par semaine... on chassera.
– Vous savez, monsieur, que je crains un peu le monde, dit la marquise effrayée de revoir tous ces bruyants amis de Versailles qu’elle regardait comme les péchés capitaux de son mari.
– Vous ferez vous-même les invitations, marquise. Maintenant Bonbonne vous donnera
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les livres ; vous aurez l’obligeance de fondre en une les dépenses de Paris et celles de Grosbois.
La marquise, folle de joie, essayait de répondre et ne le pouvait pas. Elle prenait les mains de monsieur de Chauvelin, les baisait, le sondait avec des yeux attendris jusqu’au fond de l’âme, et lui se laissait engourdir par cette chaude atmosphère de l’amour pur qui pénètre tout ce qu’il touche, et va porter la vie et le bien-être jusqu’aux plus froides extrémités.
– Pensons à ces enfants, dit-il ; comment les gouvernez-vous ?
– Très bien ; l’abbé est un homme d’esprit, il a de la profondeur dans les idées. Voulez-vous que je vous le présente ?
– Présentez-moi toute la maison, oui, marquise.
La marquise fit un signe, et l’on vit venir sous l’allée sombre sous laquelle il avait accompagné les enfants, le jeune précepteur dont chaque main reposait sur l’épaule de ses élèves.
Il y avait dans la démarche, dans le doux
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balancement de ce jeune chêne entre les deux roseaux, quelque chose de suavement paternel qui plut beaucoup au marquis.
– Monsieur l’abbé, dit la marquise, apprenez une bonne nouvelle. Voici monsieur le marquis, notre seigneur, qui veut bien se fixer parmi nous.
– Loué soit Dieu ! répondit l’abbé. Mais, hélas ! monsieur, le roi serait-il mort ?
– Non, grâce au ciel ! Mais j’ai dit adieu à la cour et au monde. Je reste ici avec mes enfants. Je m’ennuie de ne vivre que par l’esprit, par l’ambition ; je veux essayer un peu du cœur ; me voilà près de vous ; pour commencer monsieur l’abbé, êtes-vous content de vos élèves ?
– Aussi content qu’il est possible de l’être, monsieur le marquis.
– Tant mieux, faites-en des chrétiens, comme leur mère ; d’honnêtes gens comme leur aïeul, et...
– Des gens d’esprit, de mérite et de talent comme leur père, dit l’abbé ; j’espère arriver à tout cela.
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– Vous êtes un homme précieux alors, l’abbé. Et toi, mon vieux Bonbonne, es-tu toujours grognon ? Quand j’avais leur âge, tu voulais déjà m’initier aux affaires. J’aurais dû te croire, je n’aurais pas autant besoin de tes lumières aujourd’hui.
Les enfants s’étaient réunis à danser sur l’herbe, avec toute l’insouciante gaieté de leur âge ; leur père les suivit d’un œil attendri et murmura, après un instant de silence :
– Chers enfants, je ne vous quitterai plus.
– Puissiez-vous dire vrai, monsieur le marquis ! répliqua derrière lui une voix grave et sonore.
Monsieur de Chauvelin se retourna et se trouva en face d’un moine en robe blanche, au visage sévère et calme, qui le salua à la manière des religieux.
– Quel est ce saint père ? demanda-t-il à la marquise.
– Le père Delar, mon confesseur.
– Ah ! votre confesseur, répéta-t-il en pâlissant
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légèrement. Puis plus bas : j’ai besoin d’un confesseur, en effet, et monsieur est le bienvenu.
Le moine, adroit et usagé aux manières des grands, n’eut garde de relever ce propos ; mais il l’enregistra dans sa mémoire. Prévenu par l’intendant depuis quelques jours, il résolut de se charger de la négociation, et de ne pas laisser échapper une occasion aussi propice de faire les affaires de Dieu, celles de la marquise et les siennes peut-être.
– Oserai-je vous demander des nouvelles du roi, monsieur le marquis ? demanda le moine.
– Pourquoi cela, mon père ?
– Le bruit s’est répandu que Louis XV allait bientôt rendre compte à Dieu de son règne. Ces bruits ne sont d’ordinaire que les précurseurs de la Providence. Sa Majesté ne vivra pas longtemps, croyez-moi.
– C’est votre croyance, mon père ? demanda monsieur de Chauvelin, de plus en plus triste.
– Il serait donc à désirer qu’il réparât tous ses scandales ; qu’il fit pénitence...
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– Monsieur, reprit vivement monsieur de Chauvelin, les confesseurs doivent attendre en silence qu’on les fasse appeler.
– La mort n’attend pas, monsieur, et moi depuis longtemps j’attends un mot de vous, et il ne vient point.
– Moi ! oh ! ma confession sera longue, mais elle n’est pas encore mûre.
– La confession est tout entière dans le repentir, dans le regret d’avoir péché, et le plus grand de tous les péchés je viens de vous le dire, c’est le scandale.
– Oh ! le scandale, tout le monde s’y prête. Il n’en est pas un d’entre nous qui ne fournisse matière à médisance. Le ciel ne pense pas nous punir de la méchanceté des autres.
– Le ciel punit la désobéissance à ses lois, le ciel punit l’impertinence ; il nous envoie des avertissements ; si nous les négligeons, rien ne peut plus nous sauver.
Monsieur de Chauvelin ne répondit pas et se mit à réfléchir. La marquise, voyant la
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conversation engagée, se retira discrètement, priant Dieu de toute son âme qu’elle portât ses fruits. Après un long moment de silence pendant lequel le monde l’observait, monsieur de Chauvelin se retourna tout à coup vers lui.
– Tenez, mon père, dit-il, vous avez raison, je me repens d’avoir été trop longtemps jeune, et je veux me confesser à vous, car, je le sens, je le sens, la mort est proche.
– La mort ! Vous le croyez, et vous ne prenez aucune disposition à l’égard de votre âme, de votre fortune. Vous craignez de mourir, et vous ne songez point au testament indispensable dans la position que vous avez faite à vos héritiers. Pardon, monsieur le marquis, mon zèle et mon dévouement à votre illustre maison m’entraînent trop loin peut-être. Vous craignez de mourir, et vous n’êtes pas en état de paraître devant Dieu.
– Puisse-t-il me faire miséricorde : Je suis né dans la religion chrétienne et je veux mourir en chrétien. Venez demain, je vous prie, nous continuerons cet entretien qui me rendra le repos de l’âme.
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– Demain ? pourquoi demain ? la mort ne recule ni ne s’arrête.
– Dieu le veuille ! mais vous connaissez l’axiome du sage ; ne remets jamais au lendemain ce que tu peux faire la veille.
– Je vous dois déjà de la reconnaissance ; j’étais abattu, vous m’avez relevé ; on ne peut pas tout faire à la fois, mon père.
– Oh ! monsieur le marquis, reprit le moine en s’inclinant, il ne faut qu’une minute pour faire d’un coupable un pénitent ; d’un damné un élu ! si vous vouliez.
– C’est bien, c’est bien, mon père, demain. Voici la cloche du dîner.
Il le congédia d’un geste et s’enfonça dans une allée. Le précepteur s’approcha du père Delar.
– Qu’a donc monsieur le marquis ? je ne le reconnais plus ; il est anxieux, sombre, hagard, lui d’ordinaire si gai.
– Il a le pressentiment de sa fin prochaine, et il songe à s’amender ; c’est une conversion magnifique et qui fera beaucoup d’honneur à
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mon couvent. Oh ! si le roi...
– Ah ! ah ! l’appétit vient en mangeant, mon père, à ce qu’il paraît ; je crains toutefois que vos souhaits ne restent inutiles sous ce rapport. Sa Majesté est difficile à persuader, et d’ailleurs elle a ses convertisseurs ; on parle de monseigneur l’évêque de Senez comme d’un rude champion.
– Oh ! le roi n’est pas si incrédule que vous le prétendez ; rappelez-vous donc la maladie de Metz et le convoi de madame de Châteauroux.
– Oui, mais alors Louis XV était jeune, et il ne s’agissait pas d’expulser Jeanne Vaubernier, deux considérations qui changent terriblement la position. Enfin, vous avez le temps d’y songer, mon cher monsieur Delar ; en attendant, comme le dîner est sonné, il ne s’agit pas de faire attendre monsieur le marquis. Dieu merci ! il ne dîne pas si souvent avec nous.
Le dîner, auquel arrivèrent à temps le père Delar et l’abbé V... avait reçu en effet le père, la mère et les enfants. Jamais la marquise n’avait paru si gaie ; jamais elle n’avait déployé tant de soins pour faire les honneurs de sa table.
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Le cuisinier s’était surpassé. Les beaux poissons des viviers, les fines volailles des cages, les plus savoureux fruits de la serre et des treilles rappelèrent au marquis le moindre désir pour le satisfaire, la plus petite contrariété pour la prévenir.
Mais le marquis perdit bien vite ce bel appétit dont il s’était vanté après son arrivée : la table lui paraissait déserte ; le silence plein de respect et de joie lui paraissait un morne silence. Peu à peu la tristesse envahit son cœur et son visage. Il laissa tomber sa main inerte près de l’assiette encore pleine, et oublia le verre où brillaient en diamants le vin d’Aï et en rubis le vin de Bourgogne vieux de trente années.
De la tristesse, le marquis en vint à l’abattement ; chacun suivait avec effroi ces progressions douloureuses de sa pensée.
Une larme s’échappa soudain de ses yeux ; elle arracha un soupir à la marquise. Il ne s’en aperçut pas.
– J’ai réfléchi ! dit-il tout à coup à sa femme ; je veux être enterré, non à Boissy-Saint-Léger,
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comme mes père et mère, mais à Paris, dans l’église des Carmes de la place Maubert, avec mes ancêtres.
– À propos de quoi cette réflexion, monsieur ? nous avons le temps d’y penser, je suppose, dit la marquise suffoquée de douleur.
– Qui sait ? Qu’on appelle Bonbonne, qu’on lui dise de m’attendre dans mon grand cabinet. Je veux travailler avec lui une heure. Le père Delar m’en a montré la nécessité. Vous avez là un excellent confesseur, madame.
– Je suis heureuse qu’il vous convienne, monsieur, vous pourrez vous adresser à lui en toute confiance.
– Aussi, le ferai-je, et dès demain. Vous permettez, madame, je monte chez moi.
La marquise leva les yeux au ciel et le remercia dans une prière mentale ; elle suivit son mari du regard, lorsqu’il sortit avec Bonbonne, et, se tournant vers ses fils, elle leur dit :
– Ce soir, mes enfants, demandez à Dieu d’inspirer à votre père le désir de se fixer tout à
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fait parmi nous ; qu’il le maintienne dans les dispositions où il se trouve à présent, et qu’il lui fasse la grâce de les mettre en pratique.
Une fois dans son cabinet :
– Allons, mon vieux Bonbonne, dit le marquis, travaillons ; travaillons.
Et il secouait avec une ardeur fébrile tous les papiers, cherchant à les classer et à les reconnaître.
– Là, là ! disait le vieillard ; puisque nous sommes en si bon chemin, mon cher maître, ne courons pas trop vite ; vous savez qu’à trop courir on perd son temps.
– Le temps presse, Bonbonne. Je te dis que le temps presse.
– Allons donc !
– Je te dis que celui à qui Dieu envoie cette joie de se préparer pour le dernier voyage ne saurait jamais y travailler assez vite. Vite, Bonbonne, travaillons.
– À ce métier-là, avec cette chaleur, monsieur, vous gagnerez une pleurésie, ou une congestion,
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ou une bonne fièvre, et, de cette façon, vous aurez réussi à ce que votre testament ne soit fait à propos.
– Plus de délai. Où sont les comptes de l’avoir ?
– Voici.
– Et ceux de la dépense ?
– Seize cent mille livres de déficit ? Diable !
– Deux ans d’économies combleront le fossé.
– Je n’ai pas deux ans d’économies à faire.
– Oh ! vous, vous me rendriez fou ! Quoi, une santé pareille ?
– Ne me disais-tu pas que le notaire avait rédigé un projet de testament fort habile, en ce qu’il assurait à mes fils la totalité des biens à leur majorité ?
– Oui, monsieur, si vous abandonniez pendant six ans le quart du revenu des terres seules.
– Voyons ce projet.
– Le voici.
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– J’ai les yeux un peu bas. Veux-tu lire toi-même ?
Bonbonne se mit à lire chacun des articles ; le marquis témoignait de temps en temps une satisfaction vive.
– Le projet est bon, dit-il enfin, d’autant plus qu’il laisse à madame de Chauvelin trois cent mille livres par année, le double de ce qu’elle a maintenant.
– Vous approuvez donc ?
– De tout point.
– Je puis donc transcrire cet acte ?
– Transcris-le.
– Et puis, il faudra que vous lui donniez la validité par une reconnaissance de votre main et votre signature.
– Fais vite, Bonbonne, fais vite !
– Voilà que vous n’êtes plus même raisonnable. J’ai passé une demi-heure à vous lire cet acte, il faut une heure au moins pour le recopier.
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– Ah ! si tu savais comme j’ai hâte ! Tiens, dicte-moi, je vais tout écrire de ma main...
– Pas du tout, monsieur, pas du tout, vous avez déjà les yeux tout rouges ; pour peu que vous continuiez un demi-quart d’heure, vous aurez la fièvre après la migraine qui va vous prendre.
– Que faire pendant cette heure qui te semble nécessaire ?
– Vous promener, prendre le bon air de la pelouse avec madame la marquise, et puis je vais tailler mes plumes, et gare au papier ! j’en abattrai plus à moi seul, je vous en réponds, que trois clercs de procureur.
Le marquis obéit avec une sorte de répugnance ; pourtant il se sentait lourd, agité.
– Soyez donc calme, lui dit Bonbonne, est-ce que vous avez peur de ne pas avoir le temps de signer ? Une heure, vous dis-je ; que diantre ! monsieur le marquis, vous vivrez bien encore soixante et une minutes.
– Tu as raison, reprit le marquis ; et il descendit ; la marquise l’attendait.
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Le voyant plus calme, et d’une physionomie plus enjouée :
– Eh bien ! dit-elle, avez-vous bien travaillé, monsieur ?
– Oh ! oui, marquise, oui, du bon travail, dont vous et vos fils serez contents, je l’espère.
– Tant mieux ! votre bras : promenons-nous ; les serres sont ouvertes ; voulez-vous que nous les visitions ?