Règne animal

Jean-Baptiste Del Amo · Chapitre 1 sur 4 · partie 2/4

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Règne animal

Dédicace

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Éléonore s’assoupit et la génitrice la replace dans le panier d’osier, essuie avec son châle la salive sur son sein, le menton de l’enfant et le cou parsemé de croûtes de lait, puis reboutonne son chemisier, se relève et reprend la route de Puy-Larroque. Parvenue à l’église, elle s’agenouille devant la porte, dans l’ombre du porche, indifférente à l’immuable va-et-vient des femmes, leurs brocs d’eau à la main, puisant à la fontaine, aux hommes qui partent aux champs à pied ou à vélo et crachent au sol le jus brun d’une première chique. Lorsqu’on la remarque et la salue, elle se garde bien de répondre et semble s’enfoncer avec plus de ferveur dans la prière, décourageant toute approche. Elle attend longtemps, usant sur la pierre ses genoux maigres, jusqu’à ce que la porte s’ouvre enfin sur le père Antoine qui la regarde, puis balaie le porche des yeux.

« T’y es venue seule ? »

Son haleine pue le vin de messe et le mauvais sommeil. Elle relève et hoche la tête et le curé dit :

« Où elle est, l’autre, celle qui devrait t’accompagner ?

— Y a personne qui m’accompagne », répond la génitrice en se redressant douloureusement.

Le père Antoine siffle d’exaspération entre ses dents, puis, avisant une jeune femme blanche et grasse qui passe non loin de là, l’interpelle :

« La Suzanne, viens donc par là. »

La fille s’approche et monte les trois marches du porche. Elle regarde la génitrice, l’enfant endormi dans le panier, puis le prêtre.

« Entre, dit l’homme de foi, et apporte-lui l’Eau. »

La jeune femme entre dans l’église à la suite du père Antoine qui se détourne et remonte la nef à grands pas et froissements d’aube, puis elle resurgit et tend à la génitrice ses mains réunies en cuvette, où l’eau bénite stagne dans des replis de corne, des lignes de vie courtes et profondes comme des crevasses. La génitrice pose au sol son panier, trempe l’index et le majeur dans ce bénitier de cuir, se signe par deux fois, puis la jeune femme ouvre les mains et le restant d’eau s’écoule sur la pointe de ses sabots et la pierre dépolie du porche. Elle se signe à son tour, essuie ses paumes sur le tissu de ses jupes et entre dans l’église. Son front luit et l’eau consacrée glisse sur la courbe de son nez retroussé. Le père Antoine attend devant la petite chapelle, les épaules drapées d’une étole brodée de fil d’or. Un enfant de chœur maigre, blafard et solennel comme un cierge d’église, se tient près de lui. Le prêtre tend l’extrémité de l’étole à la génitrice :

« Entre dans le temple de Dieu et adore le Fils de la Vierge Marie qui t’a donné ton enfant. »

Elle se précipite alors, s’agenouille au pied de l’autel, les mains jointes à son front et récite son action de grâces, ses exhortations mêlées à celles du curé qui déclame :

« Seigneur, ayez pitié, Christ, ayez pitié, Seigneur, ayez pitié… Et ne nous laissez pas succomber à la tentation, mais délivrez-nous du mal… Protégez, Seigneur, Votre servante qui espère en Vous, envoyez-lui de Votre sanctuaire, Seigneur, Votre secours… »

Ils prient ensemble, la Suzanne marmonnant à son tour, et il bénit la génitrice qui tressaille sous l’eau bénite dont il l’asperge :

« Pax et benedictio Dei omnipotentis, Patris, et Filii, et Spiritus sancti, descendat super te, et maneat semper. Amen. »

Puis il bénit le pain et la génitrice se relève, dolente, exaltée. Elle souffle le cierge qu’elle tenait entre les mains. Elle déchire la miche dont elle tend un morceau à l’enfant de chœur. Gagnée par une bouffée de reconnaissance, elle esquisse le geste de passer une main dans ses cheveux, mais l’enfant s’y dérobe.

Une tige de noyer à la main, suivie par Alphonse, Éléonore mène les deux cochons le long du chemin de terre jusqu’au bois de chênes pubescents. Elle s’assied entre les racines moussues ou les branches dépouillées d’un arbre tombé tandis que les porcs se repaissent de glands, de châtaignes qu’ils extraient de leurs bogues et d’escargots. Des bousiers aux reflets bleus grimpent sur ses bas de laine et des choucas déploient leurs ailes irisées pour tenir en équilibre à la cime des arbres. Ils lancent un cri et reprennent leur envol dans le ciel gris d’acier. Éléonore s’allonge sur la couche de feuilles d’où s’élève une odeur de pourriture végétale, de vesses-de-loup crevées et de turricules. Elle trouve un instant de répit, loin de la ferme et de la présence de la génitrice. Lorsqu’une pluie fine commence à tomber, elle reste immobile, observant les branches d’où chutent en spirales les feuilles rousses. Elle laisse les gouttes minuscules perler sur son visage et le tissu de sa robe et elle imagine disparaître peu à peu, recouverte par les lichens, les insectes et les invertébrés qui foreraient jusqu’à elle des galeries par lesquelles elle continuerait de respirer, de s’abreuver et de percevoir le monde depuis son immobilité minérale. Le vieux braque veille pour elle, encercle les cochons et les rabat au besoin en jappant. Son pas irrégulier et arthritique froisse les feuilles d’où jaillissent comme d’un ossuaire des troncs écuissés ou calcinés par le temps et les perce-neige de janvier. Les jours les plus froids, elle sent l’engourdissement de ses doigts, de son nez, une douleur tisonne le cartilage de ses oreilles, mais elle s’interdit de bouger et pour rien au monde ne rentrerait en avance. Elle aime le calme de la chênaie, le sentiment de sa profonde solitude, la présence des porcs, leurs grognements de satisfaction, les cris et les froissements d’ailes des oiseaux invisibles, la silhouette de la chapelle dont elle aperçoit à travers les fougères et les arbres un mur orné par les lianes épaisses et frangées d’un lierre. Lorsque la pluie tombe dru, elle remonte l’ancien chemin désormais recouvert par les ronces, au travers desquelles elle a forcé un passage. Devancée par les bêtes, elle entre par le porche en ogive, les portes de bois putréfié dont un pan tombé de ses gongs repose sur les dalles en pierre entre lesquelles germent au printemps des pousses de graminées portées jusque-là par les bourrasques qui entassent des monceaux de feuilles mortes au fond du chœur et où nichent des farandoles de musaraignes. Les cochons fouillent à la recherche de larves dans les décombres et les déblais sur lesquels ont déféqué des générations de pigeons et d’oiseaux de proie, recouvrant de guano les planches disjointes ou défoncées d’antiques bancs de messe, et qui s’envolent dans un bruit d’ailes et de roucoulements du haut des poutres poreuses rongées par les charançons, laissant tomber une pluie de sciure qui virevolte dans la lumière projetée à travers les derniers vitraux embués de poussière, d’éclats de sève et de pollen. L’odeur de l’ancienne chapelle semble éventée d’une plaie dans la terre : un relent de grotte, de quartz, d’argile et de limons. Des éclats versicolores glissent sur les déblais lorsque le jour parvient à percer le lacis des branches. Éléonore ramasse au sol les pelotes de réjection des chats-huants qu’elle trempera plus tard dans de l’eau tiède pour en extraire les os de rongeurs, blancs et fragiles, et les glisse dans les poches de sa robe, puis elle regagne enfin la ferme, les porcs au ventre plein renâclant à la suivre. Aux beaux jours, équipée d’une lame, elle cueille pour eux des orties au bord des chemins, des chardons et des pousses d’épinards sauvages dans les friches, des tiges et des bulbes d’oignons, des pissenlits et de l’oseille, des sommités d’armoise et des fleurs de coquelicots qui fluidifient et vivifient le sang des bêtes. Éléonore les transporte dans le tissu relevé de sa robe et la génitrice les hache sur la table de la cuisine avant de les faire cuire avec la bouillie destinée aux porcs.

Les premières années passent entre les soins dispensés aux animaux et les journées d’ennui dans une salle de classe communale attenante à la mairie, chauffée par un poêle à bois, et dont les fenêtres donnent sur une cour en terre battue qui devient une bauge aux premières pluies. Lorsque le bouilleur de cru installe son alambic sur la place du village, les vapeurs d’alcool embaument la cour de l’école et enivrent la récréation des écoliers. À six ans à peine, la peau de ses mains comme celle de ses pieds est grise et fendue de crevasses dont il lui faut extraire, avec une aiguille, à la lueur d’une flamme, les cailloux et les herbes qui s’y logent et la font parfois saigner. Ses pouces sont eux aussi fendus et ses ongles noirs. Rien ne lui semble préférable au flanc suant de la jument qu’elle étrille puis frotte avec une poignée de paille à son retour du champ, dans la stalle calme de l’étable où courent, le long des poutres, des rats des blés. Rien ne lui semble non plus préférable à la pénombre de l’arrière-cuisine, à l’odeur aigrelette dans laquelle cuisent les marmites de pommes de terre, de fanes de légumes et de lait suri, pas même les jeux des enfants, les osselets jetés sur le sol dur et soulevé par les racines des noyers plantés en bordure de la cour d’école, ni les jeux de marelle sur lesquels les fillettes vêtues de leurs uniformes usent leurs sabots.

Par un jour venteux, elle marche au travers d’un champ en direction du père et des deux vaches dont les cornes sont enserrées par un joug frontal. Le père guide l’araire par le mancheron et bat les croupes anguleuses avec un bâton de houx en poussant des cris qui lui parviennent par bribes. Les pieds d’Éléonore se prennent dans les sillons creusés ; le vent rabat sur son visage ses cheveux alourdis de nœuds. Elle voit le père arrêter l’attelage, se baisser et ramasser une glèbe luisante, la porter à son nez et en respirer longtemps le parfum, puis faire tourner la motte dans sa main large et l’effriter doucement entre ses doigts bruns. Des éclats de terre secs et ocre sont pris dans les poils du dos de sa main. La fillette perçoit l’intimité de cet instant entre l’homme et la terre, son obscure sensualité, et elle se fige à distance dans le sillage du père. Plus tard, au bord du même champ, après la pluie et en l’absence du paysan, elle saisit à son tour cette terre froide, noire et malléable, qu’elle façonne en un semblant de phalle, puis elle remonte sa jupe, s’accroupit, et la porte aux lèvres ourlées et nues de son sexe.

La génitrice lie les pattes arrière d’un lapin qu’elle vient d’assommer d’un coup assené sur la nuque et dont le pouls bat encore. Elle l’attache à un piton sur le mur au-dessus d’une bassine de cuivre martelé. L’œil brun à la pupille dilatée du lapin, que les derniers spasmes font tourner sur lui-même, reflète tour à tour la cour dans laquelle de larges flaques d’eau de pluie miroitent, puis le ciel bas de l’automne et le visage de la génitrice affairée à aiguiser contre un fusil la lame d’un couteau avec la pointe duquel elle énuclée le lapin d’une brève rotation du poignet, pour ne pas endommager la fourrure de la bête encore tremblante, avant de jeter dans la poussière le petit globe oculaire, et le lapin se vide de son hémorragie cérébrale par le trou de l’orbite, un sang noir et grumeleux goutte dans le fond de la bassine en cuivre avec un ploc-ploc-ploc régulier, et lorsqu’elle retire le récipient dans lequel oscille la flaque noire, le sang continue de dégoutter sur un bloc de granit bruni comme un autel à sacrifice. La génitrice incise les pattes et dépouille l’animal d’un mouvement sec, comme elle le déshabillerait. Elle fait sécher au soleil les fourrures retournées et les queues porte-bonheur dont la vertèbre cartilagineuse luit sous un ourlet de poils blancs et que parfois les chats dérobent, emportent puis mastiquent dans quelque coin sombre abrité du regard des hommes. Elle a aussi ses propres croyances : lorsqu’elle tombe nez à nez avec l’épeire au dos marqué du sceau de la croix, elle se signe. Elle suspend des vessies de porc séchées aux poutres de la cuisine pour protéger la famille du mauvais œil. Certaines feront office de gourdes. Les jours d’orage, et par crainte de l’onde de la foudre que l’on dit propre à décimer les couvées, elle glisse sous les poules pondeuses de vieux fers à cheval. Les volailles s’abritent alors sous une cabane de branches entrecroisées et recouvertes de genêts, et les éclairs figent la campagne dans un éclat blanc. Sous la chaleur d’un mois d’août, les bêtes se tiennent à l’ombre des arbres et chassent avec lassitude des nuées de mouches et de taons. Le père a construit un petit enclos, en extension de la soue. Un jeune cochon se presse au pied de l’auge fraîche, à laquelle il s’abreuve. Une truie s’apprête à mettre bas à l’ombre d’un mur. Lors d’une glandée, elle a frayé avec un sanglier, et ses petits naissent couverts d’un pelage rayé et velouté. Lorsqu’une truie est allaitante, Éléonore trouve encore un plaisir secret à s’allonger dans la paille, contre son flanc, et à sucer un peu de ce lait, le front pressé contre la peau molle et chaude, doucement parfumée de la mamelle. Quand ils vendent les petits, c’est au langueyeur qu’il revient de déceler s’ils ne sont pas atteints de ladrerie, ce mal étrange qui frappe le porc, mais dont peu de gens sauraient dire ce qu’il est exactement. Au milieu d’un cercle de gosses et de badauds, sous le regard de l’éleveur et de l’acheteur, dans un parc où se pressent une bande de porcelets, l’officiant pioche un à un les gorets par une patte arrière et les immobilise sous son genou. La bête hurle, se débat, rend les armes. Alors le langueyeur lui ouvre la gueule à force de cris, de jurons et de commentaires bien sentis. À l’aide d’une pince, il déloge des gencives les dents de loup, puis tire la langue, la tord pour y chercher les mucosités et les points blancs révélateurs de la vermine. Parfois, il s’attarde un peu, l’air contrarié, hésitant. Il racle la langue, fait du zèle, mais toujours se relève et dit :

« Il est pas ladre. »

Alors la bête, vierge et ressuscitée, bondit sur ses quatre pattes, et rejoint sa fratrie. L’affaire est conclue.

Auprès du feu, aux soirs d’hiver, quand les flaques de boue ont gelé dans la cour qu’ils traversent à pas mesurés, jetant du gros sel devant eux, Éléonore s’assied auprès du père au visage émacié, qui fait rouler et crépiter les bûches à l’aide d’un tisonnier en fer forgé. Il plonge la main dans les braises, en saisit une d’un air distrait, la fait sauter dans sa paume et la replace dans l’âtre. Il épluche pour elle les châtaignes brûlantes qui cuisent dans une poêle trouée et dont la chair plissée exhale un parfum suave. La génitrice prépare pour le père des fumigations et il disparaît sous un linge, dans des vapeurs de plantes et de racines qui parfument la pièce entière. Le médecin vient et dépose sur la table sa mallette en cuir, de laquelle s’évente une odeur d’éther ; alors le père déboutonne sa chemise et se tient assis, ployé comme un roseau, le dos tendu au stéthoscope que le docteur promène sur sa peau laiteuse et il inspire péniblement à sa demande. Un sifflement s’élève de sa trachée comme si quelque animal parasite était logé entre ses côtes et respirait à sa place. Puis, le médecin pioche dans sa mallette un marteau à réflexes avec lequel il tapote les articulations noueuses dont il tire parfois un sursaut, et glisse ensuite un abaisse-langue dans la bouche du père. La génitrice, assise à la table, le visage cerclé d’un foulard, la chevelure séparée en son milieu par une raie et plaquée sur le haut du front, observe, mains jointes sur le chapelet qu’elle égraine, chacun des gestes du docteur et cherche un sens à ses murmures d’approbation, à ses soupirs, aux regards qu’il pose sur le sol ou la pierre creuse de l’évier quand il prête l’oreille aux sons du stéthoscope. Elle l’interroge avec insistance, commente, apporte des réponses à des questions que le médecin ne pose pas. Elle dit :

« Il tousse, toute la nuit, impossible de fermer l’œil, puis le matin, aussi, et il crache, jaune et parfois même vert. Il a certainement de l’infection. Il se plaint de douleurs, montre donc où, dans la poitrine et dans le dos, ses jambes sont enflées, voyez, c’est comme des varices. Ah, et il a la fièvre, tout le jour et toute la nuit… »

Le père reste immobile, perclus, comme si chacune des phrases de la génitrice s’abattait sur son dos, le forçait à se courber plus encore pour parer les coups. Le docteur se relève, range ses instruments et le père renfile sa chemise, son gilet, le pantalon de charpentier qu’il noue à l’aide d’une corde à foin. La génitrice sort du buffet la bouteille de prune et en remplit un verre.

« Il lui faudrait respirer un autre air, partir pour la montagne », dit le médecin en sifflant sa rasade.

La génitrice et le père sont immobiles et cois.

« Il lui faut au moins du repos », ajoute le docteur en reposant le verre et en se coiffant d’un chapeau en feutre.

Les paysans restent interdits.

« Essayez au moins de ne pas trop en faire. Prenez donc un apprenti », dit-il encore.

Lorsqu’il enfile son manteau, la génitrice disparaît dans la souillarde dont elle revient un instant plus tard et tend au docteur une poignée de petite monnaie qu’elle peine à lâcher. Sitôt la porte rabattue, le père retrouve sa place devant l’âtre et la génitrice regarde, furieuse, la voiture du médecin tirée par un hongre bai disparaître en cahotant sur les nids-de-poule, à l’angle de la soue.

Quand on lui conseille, au village, de faire venir un guérisseur, elle s’offusque et cite le Lévitique :

« Ne vous tournez point vers ceux qui évoquent les esprits, ni vers les devins ; ne les recherchez point, de peur de vous souiller avec eux. »

Elle propose un pèlerinage à Lourdes, mais le père s’y refuse en grommelant – qui s’occuperait des terres et des bêtes en leur absence ? Chaque soir, elle enjoint Éléonore de prier pour sa guérison, lui détaillant par le menu les malheurs, les privations et les souffrances auxquels les condamnerait sa disparition, et l’enfant se jette près de la génitrice au pied de la croix, implorant la miséricorde de Dieu, puis se serre plus fort contre le père, sur le petit banc de bois clouté et vermoulu, à l’heure où les engoulevents griffent les airs et s’abattent sur les phalènes.

Éléonore plonge le pouce à la commissure des lèvres, dans la salive chaude et âcre, le souffle fumant dans l’aube froide et elle y glisse le mors que la bête mâchonne les yeux mi-clos, somnolente sur son postérieur gauche, puis elle passe la bride et ajuste les œillères tandis que le père garnit et règle la bricole à la lueur d’un fanal posé sur l’un des chasse-roues du puits et dont la lumière creuse les salières et dore l’encolure de la jument. Des flocons surgissent pesamment dans ce halo, ornent les crins noirs, s’attardent sur les cuirs et fondent sur les lèvres bleuies d’Éléonore dont les doigts gourds et mauves s’enfouissent et se réchauffent dans le pelage d’hiver de la bête. Leurs sabots de bois goudronné crissent sur la neige amoncelée par la nuit et dans laquelle le braque s’ébat, décrivant de grands cercles autour d’eux, et lorsque le père, couvert d’une cape en drap de coutil, monte dans la charrette, fouette la croupe de la jument et que l’attelage se met en branle, la fillette devancée par le chien court dans le sillon des ornières laissées dans la neige et la boue par le cerclage en métal des roues, crie le nom du père qui s’éloigne puis s’estompe sur le chemin pierreux, et c’est à bout de souffle qu’elle s’arrête, la gorge brûlante, les mains campées sur les cuisses, sa face anguleuse relevée, ses dents et ses yeux grisés par la nuit qui se dilue maintenant dans un bleu profond, rendant aux coteaux leur matérialité.

Lorsqu’elle rebrousse chemin, leurs lignes sinusoïdales surgissent, courbes aux limites incertaines, et des nappes de brume immobiles et fragiles apparaissent aux creux des vallons. L’horizon se sépare de la terre enneigée, comme si l’un enfantait brusquement son contraire, délaissant sa teinte de boue, puis se gonfle d’une attente qui bombe le ciel d’un halo pourpre, d’une voûte en ogive où scintillent encore les astres. Chaque bouffée d’air glacé qu’elle inspire larde ses sinus et sa poitrine. Alphonse bondit d’un côté puis de l’autre des fossés figés par le givre, s’échappe en jappant à la poursuite d’un lièvre qui détale au beau milieu d’un champ, puis revient et saute devant elle pour lécher son visage morveux. À l’entrée de la cour, maintenant éclairée par un jour gris et pâle, Éléonore retient le chien par son collier. À travers les vitres dépolies des fenêtres de la maison, elle voit brûler les lampes et se mouvoir l’ombre de la génitrice sur les murs chaulés. Elle mène Alphonse à sa niche et l’encourage à se coucher dans la paille et les sacs de grosse toile, puis elle monte, en jetant des regards inquiets par-dessus son épaule, le long de l’échelle du grenier à foin, dont les barreaux sont dentelés de stalactites de glace et sur lesquels glissent ses sabots.

Suspendues aux poutres de charpente du fenil, des pipistrelles se drapent en tremblant dans leurs ailes fragiles. Des tégénaires ont tissé et retissé des toiles opaques, figées sous le sédiment du temps, alourdies et bombées comme des tentures orientales par la poussière, la sciure, les chitines d’insectes et les mues translucides de lointaines générations d’arachnides. Dans un recoin du grenier, entre deux amoncellements de foin, une chatte sauvage a mis bas une portée tardive. Éléonore la nourrit en cachette de la génitrice, prélevant dans la gamelle d’Alphonse quelques os ou dérobant un peu de babeurre dans l’arrière-cuisine. Lorsque la fillette approche, prenant soin d’éviter les planches disjointes ou rompues sous lesquelles le bétail s’éveille, s’ébroue, pisse et défèque, la chatte feule puis se résigne à prendre la fuite, ou – quand Éléonore dépose près d’elle une écuelle – à délaisser sa portée le temps de se repaître. La fillette a entendu dire que les chatons et les enfants, nés comme elle au début de l’hiver, sont de faible constitution. Elle s’assied près du nid aménagé par la bête, saisit un à un les nouveau-nés aux paupières chassieuses, au ventre rond, d’où dépasse encore un morceau sec et brun de cordon ombilical, les porte à son visage, serrés dans le creux de ses mains, cherchant à téter la dernière phalange de ses doigts, et elle respire l’odeur de leur pelage chaud, un peu rêche encore, exhalant une odeur de salive et de mamelle. Le fenil, comme la couche d’humus et de feuilles de la chênaie, est un monde clos et parallèle dans lequel il lui semble possible et même préférable de vivre et dont elle ne s’arrache qu’au prix d’un renoncement.

Elle redescend prudemment l’échelle et tressaille lorsqu’elle se retrouve face à la génitrice immobile, les mains sur les hanches, le regard sévère et soupçonneux.

« Qu’est-ce que tu fabriques là-haut ? » questionne-t-elle, insufflant une haleine d’estomac vide, bileux.

Puis, comme Éléonore baisse le regard et ne répond pas :

« J’espère que tu ne nourris pas encore ces satanés chats. Rentre avant d’attraper la mort. »

Elle n’esquisse pas un mouvement de côté qui laisserait la voie libre et l’enfant indécise finit par contourner la génitrice, dessinant sur la neige l’empreinte d’une dérobade trop ample, d’une course fébrile tandis que la paysanne reste plantée au pied de l’échelle, les yeux levés et l’oreille tendue vers le grenier à foin. Elle n’ignore pas les petits larcins d’Éléonore, le point d’honneur et la constance qu’elle met à lui désobéir avec cette sournoiserie propre aux enfants et qui leur fait enfreindre les règlements sans avoir l’air d’y toucher. Exception faite des restes dont ils nourrissent Alphonse, rien ne saurait se perdre qui ne fasse office de pitance pour le menu bétail et ne soit aussitôt transmuable en viande, en un perpétuel recommencement. Il lui répugne de jeter une fane de radis ou un vert de bette comme de savoir qu’une louche de babeurre puisse revenir aux chats errants plutôt qu’à l’engraissement des cochons, elle qui vide au matin les pots de chambre sur le tas de fumier, rien n’étant jamais trop vil pour la terre nourricière. Puis, pense-t-elle en rebroussant chemin vers la ferme, cette façon de rechercher la complicité du père, de fuir, aussitôt qu’il se trouve dans les parages, son axe à elle, la génitrice, de se décentrer perceptiblement pour lui préférer la proximité du fermier, comme si elle attendait de lui une protection ou un répit. En grandissant, Éléonore a cessé de lui être étrangère – elle s’est accoutumée à l’existence de l’enfant, à l’idée même de lui être liée par le sang – pour lui devenir hostile et, tandis qu’elles fourbissent les casseroles et les pavés, lessivent les draps au milieu des villageoises sur les bords du grand lavoir ou donnent la mangeaille aux poulets puis les plument, Éléonore ne cesse d’esquiver sa présence et d’abuser de la moindre négligence, du moindre relâchement de son autorité, comme le font les petits de ces carnassiers que l’instinct rend capables de voler leur becquetance à leurs géniteurs et d’en prévoir les humeurs et les accès de violence pour s’y dérober à temps.

Aussi, le temps passé en l’absence du père – quelques jours qui lui paraissent des semaines – se déroule-t-il dans un climat de défiance mutuelle, une atmosphère compassée, le silence coutumier, scandé seulement par le bruit du vent, le cri des bêtes et les ordres de la génitrice qui voit chaque jour Éléonore rôder aux alentours de l’arrière-cuisine, dans laquelle elles préparent le beurre, puis se dépêcher, sitôt qu’elle lui tourne le dos, d’aller puiser dans la baratte un peu de crème et de disparaître à la première occasion dans le fenil. Chaque soir, elle lui demande de lire à haute voix les Saintes Écritures, car il lui importe que l’enfant soit pieuse et lettrée, et Éléonore s’y applique, un doigt posé sur le papier, parcourant la ligne, butant sur les syllabes et les mots dont la génitrice écoute la laborieuse énumération, les yeux clos et les mains jointes, comme si son interminable labeur ajoutait au secret du Livre. Pourtant, jamais la génitrice ne va à confesse et jamais elle n’y envoie sa fille ; l’idée de livrer au père Antoine, ce cureton indigne qui ne dessaoule pas même à la Toussaint, ses pensées les plus inoffensives, ses plus menus péchés, lui répugne. Il n’existe pas d’intermédiaire entre elle et Dieu et elle estime être le plus sûr médium entre la parole d’Éléonore et le pardon du Seigneur. Elle la persuade alors de se confier à elle, de faire acte de contrition, de dire tout de ses pensées inavouables, et la fillette, sentant nécessaire de satisfaire la curiosité de la génitrice pour en être soulagée au plus vite, bafouille des histoires d’enfants, de jurons, de convoitises ou de mensonges dérisoires, dont la génitrice se repaît et se scandalise avant de la contraindre à déclamer :

« Pitié pour moi, mon Dieu, dans Ton amour, selon Ta grande miséricorde, efface mon péché. Lave-moi tout entière de ma faute, purifie-moi de mon offense. Oui, je connais mon péché, ma faute est toujours devant moi. Contre Toi, et Toi seul, j’ai péché, ce qui est mal à Tes yeux, je l’ai fait. »

Un matin blanc de neige, Éléonore profite que la génitrice soit occupée à sa toilette pour porter une écuelle aux chats. Elle les trouve raides dans leur nid, la femelle étendue à quelques pas de là près d’une autre écuelle dans laquelle subsistent quelques boulettes de lard empoisonné. Du sang s’est écoulé de sa gueule, de son nez, de son anus, et brunit sur le plancher. Ses mamelles encore empoicrées de salive sont pourpres et roides. Éléonore ramasse un à un les chatons, les glisse sous sa robe et les tient longuement contre son ventre dans l’idée de les ramener à la vie, puis elle les dépose sur le cadavre de la chatte, dans un sac de toile qu’elle noue à l’aide d’une ficelle. Elle descend l’échelle, s’éloigne de la ferme pour creuser à l’orée du bois, à la force de ses doigts, un trou au fond duquel elle jette le sac de toile et qu’elle comble en soufflant parfois sur ses mains désormais noires et endolories. Alphonse la rejoint quand elle dépose sur le tertre des pierres polies et des branches de houx en guise de gerbe, puis il lève la tête, hume l’air glacial et file le long de la route en direction du village.

Éléonore l’observe s’éloigner en jappant avant de voir surgir au loin la jument et l’attelage vers lesquels le chien se précipite, et elle frotte la paume de ses mains sales contre le tissu de sa robe. Elle lève les bras pour esquisser de grands gestes, puis se ravise. Elle vient de distinguer une silhouette qu’elle songe d’abord être celle du père, puisqu’il tient les rênes, et auprès de laquelle une cargaison bringuebale, mais elle s’aperçoit, à mesure qu’approche la carriole, qu’il s’agit d’un inconnu et que le père est en réalité ce qu’elle a pris pour un tas de nippes malmené par les cahots. Lorsqu’ils passent près d’elle, il ne semble pas même l’apercevoir et elle voit son visage gris et émacié se tourner lentement dans sa direction. Elle reste un instant sans bouger, avant de suivre l’attelage dans la cour. L’inconnu a mis pied au sol et elle se tient à distance tandis que le père descend péniblement à son tour, rompu par le voyage, acceptant l’appui du bras solide que lui tend le garçon avant de dételer la jument et de la mener à l’étable désignée par le fermier d’un geste las. Elle voit maintenant son visage rougi par le froid, juvénile encore, les joues mangées par les plaques d’une barbe rousse et tendre, les muscles de ses mâchoires et de ses bras saillants comme il tire la carriole à l’abri, ses yeux petits et perçants, renfoncés sous les sourcils, aux iris d’un brun si sombre que l’on y distingue à peine les pupilles vertes, bordés de cernes pâles, et qui contrastent avec la masse de ses cheveux sales. Lorsqu’il voit Éléonore, le père lui fait signe d’approcher et l’étranger observe les mains rudes et terreuses de l’enfant, sans que son regard ni son visage laissent rien paraître. Le père porte une main glacée sur le crâne d’Éléonore et esquisse une forme de caresse.

« Voilà le cousin Marcel, dit-il. Il vivra avec nous désormais. Tu lui montreras où se trouvent le foin et le petit bois. Demain, j’irai chercher un matelas. »

Derrière eux, la porte de la cuisine s’est ouverte et la génitrice se tient sur le seuil, remontant ses châles dans son cou, sur le bas de son visage, alors le père la rejoint et elle s’écarte pour le laisser entrer sans lui adresser un mot, puis elle toise le jeune homme qui exhale une haleine dense, et l’enfant près de lui, cachant ses mains sales dans son dos. Marcel suit Éléonore et ils entrent à leur tour dans la cuisine où le père s’est installé auprès du feu. La génitrice désigne du menton la porte donnant sur l’ancienne souillarde et Marcel, son ballot en toile de jute sur l’épaule, courbe la nuque et passe l’encadrement. La pièce est un carré de terre battue où le jour gris s’immisce, vaporeux, par les trous de nœuds du bois et à travers les ajours des solives. Quelques faux rouillées jonchent le sol, une roue de charrette, des sacs de charbon de bois, des bassines d’eau croupie. Face à une cheminée dont l’âtre est une gueule d’ogre, une petite fenêtre à guillotine lorgne la cour. La pièce sent l’urine de rat, le bois véreux, le purin qui s’écoule contre le mur depuis l’étable attenante. Marcel regarde l’enfant crasseuse et maigre, dont le souffle moutonne en bouffées blanches et régulières au bord de ses narines. Il la suit jusqu’au fenil, transporte quelques brassées de foin sec qu’il étale en couche épaisse et ramassée, puis il dénoue son paquetage, étend la toile de jute, se redresse et jette alentour un œil satisfait. Il dit :

« Va me chercher un peu d’eau, faut que je me rince. »

Lorsque Éléonore reparaît, portant un broc d’eau chaude, un feu crépite dans l’âtre et Marcel a retiré sa chemise et son maillot de corps. Elle s’arrête et l’observe comme elle observe la toilette du père au retour des champs, mais ce corps-là est râblé, l’épiderme grêlé par le froid épouse des muscles ligneux, la ligature du nombril est le globe d’un petit œil parfaitement rond, reposé sous une paupière de peau ourlée et un trait de poil roux court sur le bas-ventre et disparaît sous la ceinture de cuir pelé. Des taches de rousseur couvrent ses épaules, sa nuque et ses joues. Il plonge le linge dans la bassine, l’essore dans le creux de sa main. Des filets d’eau glissent sur son avant-bras et dégouttent sur le sol depuis l’angle du coude. Il frotte vivement son visage, son torse et ses aisselles, laissant de grandes plaques rouges sur la peau de son cou et de ses flancs, puis il pose le linge dans la bassine d’eau maintenant grise et mousseuse. Éléonore s’avance pour la récupérer et leurs regards se croisent. Elle rougit, se détourne et sort précipitamment de la pièce.

Marcel s’éveille avant l’aube dans la chambre froide où son haleine se condense. Il étire ses membres gourds, puis cherche à tâtons au pied du lit le pantalon de toile reprisée, le tricot de peau, la chemise en lin, le chandail de grosse laine qu’il revêt, les yeux ouverts et aveugles. Sa peau est parcourue par un frisson. Il avance, mains tendues, pieds nus sur la terre glacée, jusqu’à la hotte de la cheminée. Il tisonne les braises noires dans l’âtre, déloge de la cendre un charbon qui rougeoie encore, le ravive et y dépose une poignée de branches sèches. Lorsque la flamme prend, hésite, puis s’élève, son visage surgit, embrasé par la lumière vacillante, creusé par les ombres qui se meuvent, et il retrouve la forme de ses mains grises de cendre. Dans la pièce principale où les parents et Éléonore dorment encore, le verre de la lampe à huile conchiée par les mouches projette sur les murs une lueur jaune pommelée. Plusieurs semaines ont passé depuis son arrivée à la ferme. Comme à l’accoutumée, il avale un bol de gruau, une tranche de pain trempée dans du vin ou un simple café recuit. Il passe la langue sur la tranche irrégulière de ses dents, déloge le marc des interstices, de l’ourlet de ses gencives, pousse du bout de la langue la salive au rebord de ses lèvres et s’essuie d’un revers de bras, laissant une traînée de poudre dans les poils clairs et drus. Lorsqu’il passe la porte, ses yeux fouillent la nuit et n’y distinguent rien. Elle repose, insondable, fuligineuse, réduisant toute chose au silence, et s’il lui semble un instant percevoir un souffle, le halètement d’un animal dissimulé dans l’obscurité ; c’est son pouls qui bat à son oreille ou la flamme de la lampe qu’il tient par l’anse et dont la mèche feule doucement. Il pressent qu’il va neiger, aucune étoile ne se devine, l’air est vif, lui mord le visage et les sinus lorsqu’il inspire. Il frotte l’une contre l’autre les paumes de ses mains puis enserre ses poings et les porte à ses lèvres pour les réchauffer de son souffle.

Alphonse le rejoint et le renifle, sa queue fouette ses jambes de pantalon. Marcel sent l’odeur de son pelage humide mêlée à celle de la nuit. Il suit le chien qui le devance et le mène aux bêtes endormies. Il soulève la clenche en bois de la porte de l’étable et fait rouler sous son pied la pierre qui la maintient rabattue. Des rats détalent des mangeoires à grain quand le halo du fanal que Marcel accroche à un clou embrase en cercles concentriques les poutres et les voliges. La jument repose, assoupie sur son diagonal gauche, l’encolure basse et la lèvre inférieure lâche. Il passe une main sur le muscle rond et chaud de sa cuisse, flatte le flanc, et sent la peau veinée frémir sous sa paume. Deux vaches à la robe gris perlé mâchonnent du fourrage dans leurs stalles ; sur les barres en bois creusées par les incisives des ruminants, quelques poules ont trouvé refuge pour la nuit et sont engoncées dans leurs plumes. Marcel respire longuement l’odeur du bétail dont l’étable est saturée, le bras reposé sur la croupe de la jument. Il savoure cette présence magnétique, préférable à celle des êtres de sa race, puis il sort dans la cour et marche jusqu’au puits maintenant discernable dans la lumière grisâtre et cotonneuse de l’aube et que des hommes, auxquels son sang le lie d’une obscure façon, ont autrefois creusé à la force de leurs bras, à l’endroit précis que leur désignait alors par son fléchissement la baguette en bois de coudrier d’un sourcier du cru, piochant soixante jours durant, tranchant des galeries complexes façonnées par des bêtes aveugles et atomisant des ténèbres où scintillait le quartz. Jaillie d’une mémoire ancestrale tandis qu’il saisit le seau en bois cerclé de métal et le jette dans le trou silencieux du puits où explose le bruit de l’eau, il voit l’image d’une lame de pioche arracher un bloc de boue matricielle et l’entaille se gorger, puis un visage d’homme se lever vers la lumière en un cri de triomphe. Il tire la corde et la poulie corrodée grince doucement à mesure qu’il ramène le seau à la surface. Il le saisit enfin par l’anse et le dépose sur la margelle. L’eau oscille, sirupeuse et noire. Il y plonge ses mains, les porte à son visage, souffle sous la morsure du froid, enfonce de nouveau la main dans le seau et boit dans sa paume, ignorant l’élancement de ses dents cariées. Enfin, il retourne à l’étable où les bêtes éveillées relèvent la tête vers lui et il verse l’eau dans les mangeoires en pierre pour qu’elles s’abreuvent à leur tour. Un coq chante.

Les mois passent, et avec eux le cycle immuable des saisons, une année, puis une autre, les labours, les semailles, les moissons, puis les labours, les semailles et les moissons. Venu des Pyrénées, un montreur d’ours passe de village en village, traînant avec lui une bête au museau pelé par le frottement des attaches de sa muselière. Les habitants de Puy-Larroque se dépêchent sur la place pour voir l’ours marcher sur ses pattes arrière, s’asseoir sur une chaise ou danser sous les marronniers au son d’une flûte de pan, vêtu d’une robe à froufrous. Au mois de juillet, les paysans récoltent l’ail dont ils tressent les tiges, puis les suspendent aux clous plantés dans les solives. Éléonore connaît tous les recoins dans lesquels les poules vont couver leurs œufs en dehors du poulailler ; elle les ramasse et les rapporte à la génitrice. Un jour c’est un poussin déjà formé qui tombe depuis la coquille brisée, dans la poêle à frire. Au cœur d’un été, l’air saturé par l’odeur des figuiers et des chevaux enivre Éléonore comme un alcool fort. Allongée près d’Alphonse et de la truie qui broute non loin, elle occulte le soleil d’une main levée, puis les yeux mi-clos, le laisse jaillir entre les doigts qu’elle écarte un à un. Agenouillée dans la paille sur une oie qu’elle tient serrée entre ses cuisses, la génitrice enfonce un entonnoir dans la gorge de la bête pour y verser le grain. La robe remontée sur ses genoux dévoile les varices qui affleurent sous la peau et semblent s’enrouler autour des tibias comme la couleuvre sur le caducée. Quand ses jambes la font souffrir, elle les contient avec des bandes de tissu découpées dans de vieux draps. Lorsque Éléonore se plaint d’une carie, la génitrice la mène au marché, à l’arracheur de dents, qui extrait de sa bouche une quenotte et laisse l’enfant en pleurs, la bouche en sang, tâtonnant du bout de sa langue le trou mou et ferreux de sa gencive. À la fin du Carême, ils vont au village voir passer les bœufs magnifiques qui seront sacrifiés le jeudi, veille du vendredi saint, et que les fermiers font fièrement défiler. La vie va son train.

Dès le printemps, le père ne s’installe plus sur le petit banc de bois clouté et vermoulu. Reclus dans le lit clos, il ne le quitte qu’aux heures des repas, spectral et cachectique, et il faut soutenir son coude lorsqu’il lève en tremblant la cuillère de soupe à ses lèvres. Des grumeaux durs comme des cailloux sont pris dans les poils de sa barbe. Ses chemises sont maculées de croûtes. Chaque lundi, le docteur vient et l’ausculte en silence sous le regard de la génitrice qui s’est tue elle aussi, sceptique, lassée par la litanie des symptômes, et tous restent assis à la table tandis que le père offre son corps grêle à l’examen, ouvrant le trou noir de sa bouche, dépliant les nœuds de ses articulations, toussant et crachotant à la demande. Enfin, le médecin pose sur la table le cartable en cuir pelé éventant son parfum d’éther, y range, comme à l’accoutumée un à un ses instruments, répète toujours les mêmes mots, les mêmes consignes, préconise parfois une variante à l’inefficace traitement, boit le verre de gnôle ou de vin de noix qui l’attend, empoche la poignée de pièces noircies, puis salue l’assemblée sur le seuil en pinçant le rebord de son chapeau.

« À lundi, va », dit-il.

Ils ne prononcent pas un mot, jusqu’à ce que la voiture ait quitté la cour et que le bruit des sabots se soit tu, puis tous se lèvent de conserve et retournent à leurs occupations. La génitrice cède : le père Louis, un rebouteux du village voisin, connu pour replacer les membres disloqués, passer le feu et soigner les verrues, vient et appose longuement ses mains sur la poitrine du père. Il marmonne des prières et trace du pouce des signes de croix, laissant sur la peau la forme imprimée par la griffure d’un ongle long et noir de terre. Enfin, il se détourne et secoue doucement la tête en direction de la génitrice. Comme il est dit que l’on peut guérir les petits enfants de leur fièvre en appliquant sur leur front une colombe fendue en deux, elle tord le cou d’un pigeon blanc qui fera bien l’affaire et dont elle découpe la carcasse, ouvrant le plumage immaculé sur des tripes tièdes et bleues qui laissent sur le front du père une marque poisseuse rouge. Mais le père proteste et repousse la petite dépouille dont la tête renversée repose bec ouvert sur le sommet de son crâne avant de rouler dans les oreillers.

Un matin de septembre, Marcel emmène Éléonore avec lui. Ils marchent longtemps à travers champs, longent une carrière de pierres de taille et de moellons, traversent des terres en friche, contournent un vallon enseveli sous les broussailles et au milieu desquelles jaillissent les restes affaissés d’une ancienne grange. Comme chaque matin, l’épeire diadème, portant sur son dos le signe de la croix, détruit sa toile et la tisse patiemment à nouveau. Le ciel est clair, chaulé, l’air bruisse encore de nuées d’abeilles alourdies de pollen. Les terres sont rondes et pommelées comme la croupe d’un percheron. Ils s’arrêtent parfois, lèvent leurs visages, une main tendue devant eux pour observer le vol majestueux d’un dirigeable et des aéroplanes qui survolent le pays, leur ombre majestueuse glissant tranquillement sur la vallée. Ils grimpent le flanc d’une colline, coupent par une futaie et enjambent des branches enchevêtrées et moussues. Marcel ouvre le chemin pour Éléonore. Un bâton à la main, il frappe les lianes de ronces, piétine les souches poreuses qui explosent sous son talon, retient les branches souples, et l’enfant se glisse contre lui, dans le passage sûr qu’il lui ménage, le devance de quelques pas, puis se laisse rattraper. Ils progressent en silence jusqu’à l’orée du petit bois surplombant la vallée, l’agencement géométrique des terres de culture, l’ondulation tranquille et verdoyante d’un ruisseau serpentant au loin. À quelques kilomètres devant eux, les divisions de cavalerie et les troupes d’infanterie se positionnent sur les chemins, pour les grandes manœuvres. Éléonore s’assied près de Marcel sur le tronc d’un arbre couché. Elle ignore ce qu’ils observent, et n’ose le demander, mais son cœur s’emballe à la vue des soldats armés qui cheminent aux flancs des mamelons, chaussés de bottes de cuir luisant ou montés sur des selles français étrillés et nerveux. Durant ce qui lui paraît être plusieurs heures, ils restent assis là, Marcel fixant l’avancement des divisions que précèdent des détachements de toutes armes, et le vent d’ouest leur porte parfois les éclats de voix indistincts des chasseurs et des hussards, des bribes de commandement ou le hennissement des chevaux. Lorsque enfin Marcel se lasse, et qu’ils rebroussent chemin, il a le regard vague et sombre, et quand Éléonore s’enhardit et le saisit par la main, il ne paraît s’apercevoir de rien, mais garde dans sa paume les doigts de la fillette mêlés aux siens.

La génitrice, qui suit dans la presse l’avancement des manœuvres, lit au père la nouvelle du déplacement du ministre de la Guerre dans le département, le récit des défilés des régiments d’artillerie, la foule acclamant les lourdes pièces de canon et le 120 mm de Bange en acier peint. Sa lecture est laborieuse, elle soutient la ligne d’un ongle encrassé et facetté. Elle achète La Croix du Gers ou La Semaine religieuse, quand le père lisait La République des travailleurs, Le Réveil des communes ou L’Indépendance gasconne. Elle découpe dans les almanachs et les journaux des illustrations, des reproductions d’images saintes, de tableaux religieux, qui cloquent et jaunissent sur les murs. Elle commente les articles et les nouvelles qui confortent l’idée lointaine et définitive qu’elle se fait de la déréliction du monde. Elle se passionne pour « l’œuvre africaine », l’avancée des bataillons français sur les terres hostiles dont lui parviennent les photos repeintes de natures impitoyables, les portraits de sauvages et de bêtes infernales. La guerre des Balkans l’exalte, les récits de combats, les images de fantassins dont les corps jonchent les tranchées ou s’entassent aux pieds d’un prêtre bénissant une fosse commune. À l’heure où le regard du père se trouble, elle s’émeut de ces témoins qui ont vu suinter la statue en bronze du pape Martin V dans l’église de Saint-Jean-de-Latran, augurant ainsi de la mort prochaine de Pie X. Dans un numéro de L’Illustration qu’elle s’est procuré au marché, elle lit à haute voix les atrocités endurées par une garnison bulgare sur un îlot de la Toundja où les soldats agonisent et meurent à l’ombre des arbres dont ils ont dévoré l’écorce à hauteur d’homme : « Oh l’enfer ! Une rumeur faite de plaintes, de hoquets, de râles, vous vrille sans relâche les oreilles et vous hérisse la chair. Des hommes de corvée, des prisonniers aussi, passent, portant des civières, vont et viennent des coins perdus où ils découvrent quelque cadavre, chairs blêmes tendues sur les os, comme momifié, d’autres tout noirs, gonflés de virus. Partout, on agonise en plein air, sous ce beau soleil printanier, au pied des arbres qui revivent, sur la grève humide, au bord des eaux courantes qui vont charrier plus loin la contagion, partout et dans les plus ignobles postures, pauvres bêtes indifférentes à tout respect humain, évacuant par tous les orifices la pestilence du mal. Pourtant, d’aucuns, s’aidant des mains, des pieds, vont vers un trou d’ombre, au pied de la tour qui s’effrite, et se plongent d’avance dans les ténèbres, pour y expirer en paix : chaque matin, ce cloaque est rempli de cadavres convulsés. » Elle opine lentement du chef, signifiant ainsi qu’elle en a eu pour son compte, et qu’il faut y voir la réalisation de l’une de ses multiples prédictions quant à la propension de l’homme pour le mal et ses conséquences.

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