Règne animal

Jean-Baptiste Del Amo · Chapitre 4 sur 4 · partie 1/4

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Règne animal

L’effondrement (1981)

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

L’effondrement

 

(1981)

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Joël écrase sa cigarette dans l’un des bidons remplis de sable qui font office de cendriers, à l’arrière des bâtiments. Malgré le système de ventilation, la chaleur à l’intérieur de la porcherie est déjà éprouvante. Il boit au tuyau d’arrivée d’eau et se passe la tête et le visage sous l’eau avant de retourner au nettoyage des enclos.

Il lui arrive de se demander si la porcherie a enfanté leur monstruosité, ou si ce sont eux qui ont donné naissance à celle de la porcherie. Cette viande de porc qu’ils ingèrent eux aussi depuis toujours, plus par économie que par goût, et dont leurs congélateurs débordent, Joël ne l’a jamais aimée – tu ne sors pas de table tant que t’as pas terminé ton assiette, tiens, je t’en remets une louche, il faut manger si tu veux devenir un homme et pas rester une demi-portion comme t’es –, tandis que Serge a toujours mis un point d’honneur à la dévorer, à lécher le fond de l’assiette, à ronger les os, à aspirer le jus, à quémander une deuxième ration pour satisfaire leur père, et sans doute est-ce ici, à cet instant de l’enfance, que leur différence s’est affirmée : dans cette obstination de l’un à engloutir la viande des porcs, à assimiler littéralement leur condition et l’existence de la porcherie, et cette réticence de l’autre, cette répulsion viscérale, primitive, à l’idée de n’être qu’un rouage mâchant, digérant la chair que l’élevage déverse dans leurs bouches grandes ouvertes, fières, reconnaissantes, rassasiées, puis mâchant, digérant, chiant cette chair qui sera de nouveau épandue sur la terre grasse des Plaines (avec les boues savamment transformées par la station d’épuration municipale, mélangées au lisier des bêtes contaminé par les produits qu’ils leur injectent et leur font ingérer, puis qu’eux-mêmes ingèrent à la suite des bêtes) pour servir d’engrais aux céréales qu’ils font pousser et donnent à manger aux porcs, créant ainsi un cercle vertueux ou infernal dans lequel la merde et la viande ne sont plus dissociables.

Joël tire la brouette dans le bâtiment de la maternité, à l’intérieur duquel les truies allaitent, allongées sur les caillebotis, entravées par des sangles de contention et des barreaux de métal. Les porcelets se pressent en couinant contre leurs mamelles ou somnolent les uns contre les autres, tremblotant dans un coin de stalle. Ils les isolent et les encagent pour éviter qu’elles n’écrasent leurs petits sous leur poids, par gain de place, car il faudrait pour chacune un enclos spacieux afin qu’elles puissent s’étendre et allaiter leurs portées sans risque. Les bandes de reproductrices forment des lignes de chairs rougies par les lampes chauffantes, écrasées par le métal des grilles, incapables de se retourner, réduites à se lever puis à s’allonger indéfiniment pour offrir leurs tétines aux porcelets, à manger, déféquer, puis dormir.

À quoi peuvent-ils bien rêver : à des néons, à des scalpels, à des coups de battoirs, à des cris ?

Joël reprend le nettoyage des allées, plonge la tranche de la pelle dans les crottins, charge la brouette, frotte le béton d’un coup de balai-brosse, mais ses gestes sont machinaux et il n’est plus dans la porcherie, mais roule sur son Caballero TX 96 le long de la départementale, laissant la ferme derrière lui. Le ciel déchiré de la fin d’après-midi flamboie et forme de grandes enclaves lumineuses sur les vallons de terre. Joël porte son casque au pli du coude et l’air qu’il fend fait couler des larmes de ses yeux à ses tempes. De petits insectes se prennent aux poils roux de sa barbe. Il sent l’excitation, la peur qui lui serre le ventre et le fait saliver, ses testicules serrés et presque douloureux sous le tissu de ses jeans, écrasés contre le cuir de la selle et prêts à lui remonter dans le bide comme lorsqu’ils castrent les porcelets – tu incises d’un coup de lame, deux, trois centimètres, pas plus, tu presses pour sortir la couille, tu l’attrapes, le droit en crochet, oui, comme ça, tu la crochètes et tu la tires au-dehors –, avec cette inquiétude ficelée au corps que le scalpel pourrait glisser, l’instrument leur échapper des mains et venir se planter dans leurs bourses.

Puis, tu tranches le cordon, et rebelote de l’autre côté.

Il ne sait plus qui il est, du prédateur ou de la proie, il ne dissocie plus la peur de l’excitation qui se confondent et forment une seule et même sensation anesthésiant l’esprit, faisant le souffle court et le cœur fiévreux comme sont courts et fiévreux le souffle et le cœur des verrats lorsqu’ils les mènent aux truies pour la détection des chaleurs, que les mâles reniflent la vulve des femelles, y enfoncent leur groin, mordent les croupes (eux-mêmes, les hommes, palpant les truies, jaugeant la couleur des vulves à l’aune d’un nuancier semblable à celui qu’ils utiliseraient pour choisir la couleur d’une tapisserie, pesant sur elles de tout leur poids pour s’assurer qu’elles restent immobiles et prêtes à s’offrir à eux), puis, lorsque les mâles les saillent dans une stalle ou une allée, Joël, Henri, Serge poussant le verrat afin de l’aider à escalader le corps énorme de la femelle, s’allongeant à demi sur son dos pour saisir d’une main la verge qui éjacule déjà et l’amener au sexe de la truie, comme si c’étaient eux qui s’accouplaient aux bêtes femelles en lieu et place du verrat, en même temps que – y a rien qui me débecte plus que la saillie, bientôt on leur enfournera une seringue de foutre et y aura plus besoin d’y tremper les doigts – le verrat, puis l’odeur, l’odeur écœurante de ces sexes animaux qui subsiste sur leurs mains bien après qu’ils les ont brossées et savonnées, l’odeur de ces sexes animaux dont ils en viennent à se demander s’il ne s’agit pas en vérité des leurs, de leurs queues s’enfonçant dans des chairs chaudes, velues, souillées de merde, l’odeur de ces fluides répandus…

Cette idée surgit par instants, fulgurante, et Joël la chasse, nauséeux, tandis que la route départementale défile, les fossés vert-de-gris comme dissous par la vitesse, et qu’il remplit consciencieusement la brouette dans le bâtiment de la maternité. Car il ne roule pas sur son Caballero, il ne sent pas la pluie sur son visage ni ses yeux couler jusqu’à ses tempes, pas plus que les fourmillements que l’excitation et l’appréhension font parfois vibrer jusque dans ses mains. Il est dans l’un des bâtiments de la porcherie, au milieu du bétail, à racler le béton, et peu importe qu’il désire être partout ailleurs sauf ici. C’est à la porcherie qu’il appartient, et non aux inconnus qui posent leurs mains sur lui à l’arrière d’Abribus tagués d’insanités analphabètes à la poésie terrible et lancinante, ou dans les toilettes d’aires de repos le long des routes nationales, c’est aux porcs qu’il revient, à leurs peaux pâles, à leurs yeux délavés par la pénombre.

Ils ressemblent à de grosses bêtes cavernicoles, à des taupes géantes et nues qui se mouvraient dans les alluvions au fond d’une grotte. Les truies mettent bas trois mois, trois semaines et trois jours après la saillie qu’ils ont soigneusement consignée sur le planning du cheptel (date – numéro d’identification du verrat – numéro d’identification de la truie – nombre de saillies réalisées : une, deux, trois, quatre, cinq, six – effectifs de porcelets mort-nés et de porcelets vivants) et, lorsque les porcelets sont expulsés de la matrice, les hommes retirent les placentas pour ne pas que les mouches y pondent, que des germes s’y développent et contaminent l’élevage. L’extrême prolificité des truies, elle aussi obtenue par la sélection et le croisement des races, entraîne la production de fœtus « parcheminés » ou momifiés. Morts dans l’utérus, ils se sont asséchés, calcifiés, et naissent durs comme du cuir. Au moment de la mise-bas, les hommes lubrifient leur avant-bras avant de l’enfoncer à demi dans la vulve des truies et les fouillent pour s’assurer qu’un porcelet mort n’obstrue pas le canal pelvien. Naissent aussi les faux mort-nés, les « hors normes », ceux qu’ils achèvent en leur tordant le cou ou en les fracassant contre le béton parce qu’ils sont malingres ou mal formés.

Ça grouille de vers en moins de deux, c’est un véritable nid à infections, vous devez toujours garder à l’esprit que si la propreté n’est pas respectée, l’impact sur la productivité est immédiat.

Henri n’a de cesse qu’il leur rebatte les oreilles de l’hygiène, de la propreté, de la peur et des maladies, des innombrables épidémies couvées dont l’ombre plane sur l’élevage comme une épée de Damoclès, des microbes et des bactéries prêts à lever contre eux une plaie d’Égypte…

Bien sûr, ils ne parviendront jamais à faire de la porcherie – c’est un véritable biotope, un écosystème en soi, qu’un rien peut foutre en l’air – un lieu aseptisé, mais il leur faut la maintenir au-dessous d’un seuil invisible, dont seul atteste le taux de fertilité des truies.

Que dirait-il, alors, le père, s’il le savait errer à la recherche des hommes, de leurs caresses, de leurs haleines étranges, de leurs sexes pareils, dans des crépuscules indifféremment tristes ou flamboyants, sous des cieux de métal et toujours au soir des journées de travail, cherchant à se purger de ce désir dont le patriarche lui a dénié le droit, à dissiper un peu son abrutissement, l’hébétude dans laquelle le plonge l’élevage, à se sentir en vie, même un instant bref et factice ; que dirait-il, le père, s’il le voyait marcher parmi les silhouettes anxieuses et prédatrices des inconnus qui s’observent, se jaugent, s’empoignent dans la puanteur de pissotières ?

En concevrait-il du dégoût ? Aurait-il, comme son fils, la peur chevillée au corps ? En concevrait-il une excitation inconnue de lui ? Le préviendrait-il des virus comme il se préoccupe de ceux, innombrables, qui menacent les truies du bâtiment maternité ? Redouterait-il que la sphère uro-génitale de son benjamin soit elle aussi affectée par quelque germe, quelque affection vénérienne, quelque chtouille purulente, ou bien le répudierait-il définitivement, le menant aux grilles du portail, aux confins de leurs terres, des Plaines, avant de lui signifier de ne jamais plus en franchir la limite ? Toujours, cette crainte du dédain dans la voix du père, et ce sentiment de n’être qu’un petit garçon à la culotte sale, sans cesse ramené à sa position de fils, de fils illégitime ; jamais le sentiment qu’Henri s’adresse à lui d’homme à homme…

Trois mois, trois semaines, et trois jours.

Les truies mettent bas, et les porcelets leur sont alors laissés durant trente jours avant de leur être retirés pour procéder au sevrage.

Il faut une moyenne de neuf porcelets par truie et par portée, et deux portées et demie par an pour que l’élevage soit rentable. Tu verras, dans dix, quinze ans, on sera facile à quinze porcelets par portée.

La femelle est déplacée dans un groupe de truies inconnues. L’eau et la nourriture ne leur sont plus dispensées que modérément et de manière imprévisible afin d’accentuer l’anxiété générée par la séparation d’avec les porcelets et le confinement dans un bloc. Les truies cherchent confusément à établir une hiérarchie. Elles se battent, se repoussent, se mordent. Elles s’infligent des plaies, des hématomes et des griffures qui ne tardent pas à couvrir leurs flancs et leurs croupes. Enfin, le stress est tel que les poussées hormonales déclenchent prématurément de nouvelles chaleurs. Les hommes les conduisent de nouveau à la saillie, puis en gestation, puis en maternité, et le cycle est ainsi répété cinq à six fois avant qu’elles soient envoyées à l’abattoir ou à l’équarrissage pour les plus délabrées d’entre elles, celles que les portées successives ont essorées, celles qui souffrent d’œdèmes, de mammites purulentes, de descente d’organes, ou celles qui se sont brisé une patte entre les barreaux de leur cage de contention.

*

Serge monte dans le Lada Niva, allume le contact et approche le véhicule du hangar en marche arrière, négociant avec les carcasses rouillées de voitures aux moteurs désossés, les machines à laver aux tambours désaxés, les bicyclettes d’enfant ensevelies par les herbes et les brouettes qui pourrissent. Les chiens bondissent lorsqu’ils voient approcher le 4 × 4. Serge tâtonne ses poches à la recherche de sa flasque, en vide une dernière gorgée, la tête rejetée en arrière, puis la balance sur le siège passager.

Il pense au champ des Plaines, à l’empreinte du pied qu’il ne parvient pourtant plus à visualiser car c’est la main de son père qui lui revient maintenant à l’esprit, posée à plat sur le sol, sa large main, aux ongles longs et noirs comme s’il voulait conserver avec lui en toutes circonstances un peu de cette terre nourricière et la preuve de son labeur ainsi rappelée à la vue des fils – quand je pense à tous les sacrifices… –, cette main aux doigts épais, aux articulations peaussues et grises, au dos tavelé, et dans laquelle disparaissait leur main d’enfant lorsqu’il les guidait pour les travaux de la ferme.

Regarde-le bien. C’est à cause de toi s’il souffre.

Ne leur a-t-il pas cependant donné tout ce qui est nécessaire à l’honneur et à la survie d’un homme : le courage, la force de caractère, la ténacité, la discipline ? Bien sûr, il n’a pas toujours été juste, mais quel parent l’est, quel père, quelle mère, quel adulte saurait incarner la justice aux yeux d’un enfant et ne jamais faillir ? Serge lui-même a failli. Serge lui-même s’est montré tour à tour lâche, arbitraire, malhonnête et indigne face à Julie-Marie, face à Jérôme ; de quel droit alors blâmerait-il Henri (mais n’est-ce pas déjà ce qu’il fait, focalisant sa mémoire sur ses travers, le souvenir de ces instants détestables, arrête ça où je t’en mets une, ça te fera une bonne raison de pleurer, comme s’il n’y avait jamais eu que cela à retenir), et de quel droit lui reprocherait-il de n’avoir pas su se montrer à la hauteur des attentes qu’il a pu fonder sur un père condamné à la solitude, à élever seul ses enfants ?

A-t-il d’ailleurs la certitude d’avoir jamais vécu ce moment devant la soue de l’ancienne porcherie ? A-t-il la conviction intime d’avoir vu Joël trembler sous la menace du père, les yeux gonflés de larmes et sa petite main couverte par le sang d’un jeune porc que le patriarche l’avait contraint à égorger ? Que reste-t-il aujourd’hui qui puisse constituer la preuve irréfutable que cette scène ait eu lieu, comme tous les autres instants d’ailleurs, sinon des souvenirs épars et fragiles, tous prêts à voler en éclats et sans doute mystifiés par le temps ? Rien ne l’assure d’avoir vécu quoi que ce soit, et il faudrait tirer un trait sur l’enfance, tout effacer, rayer son territoire de la carte, mais voilà qu’elle revient à la charge, bien décidée à en découdre, et resurgit quand il ne l’attend pas, comme La Bête dans le champ des Plaines…

Serge descend de voiture, claque la portière, contourne le Lada Niva et ouvre le coffre. Il marche vers le chenil et passe les chiens en revue, choisit deux des braques et les fait monter à l’arrière du 4 × 4 dont il laisse le coffre ouvert. Il traverse la cour en direction de la maison lorsque Julie-Marie sort sur le perron. Elle ne porte plus de brassière sous son débardeur blanc et le léger rebond de ses seins est visible par l’échancrure.

« Où tu vas ? demande Serge d’un ton mauvais.

— Faire un tour…

— De bon matin, comme ça ? C’est quoi, cette nouvelle habitude de passer tes journées à traîner dehors ?

— J’ai rien à faire, ici…

— Comment ça, t’as rien à faire ? Tu t’es occupée de ta mère ? »

Un air d’exaspération passe sur son visage. Serge a l’alcool mauvais, susceptible, et ne l’ignore pas, mais Julie-Marie lui manifeste depuis quelque temps une hostilité à peine masquée, qu’il ne peut se résoudre à mettre sur le seul compte de l’adolescence. Elle était autrefois une enfant secrète et mélancolique, mais qui lui témoignait une affection constante, pétrie de crainte et d’adoration. Est-ce maintenant du reproche dans ces yeux noirs, aux bords desquels subsiste une ombre d’eye-liner mal démaquillée ?

Doit-il lui signifier qu’il n’est pas dupe de ses sournoiseries, plutôt que de la laisser l’accuser, même tacitement, d’être responsable de la maladie de Catherine, du moins de son incapacité à lui venir en aide et de se décharger sur elle ou sur Gabrielle des soins qu’elles lui dispensent ; d’être tombé en disgrâce, d’avoir été banni à tort ou à raison par son épouse et de subir son ostracisme sans jamais protester ? Peut-être Gaby monte-t-elle sa fille contre lui, reprochant dans son dos qu’il laisse dépérir Catherine et refuse son hospitalisation par peur qu’elle lui échappe, ou pour chercher à maintenir son emprise sur eux tous ?

Il hésite parfois à lui parler de cette clinique dans laquelle elle croupissait, vautrée dans un fauteuil au milieu des débiles, des fous, des parias, de ceux qui ne reviennent jamais plus, et dont il a fallu l’arracher, dont Catherine elle-même l’a supplié de l’enlever ; lui parler de la main pathétique qui serrait alors son bras, de sa voix étrangement grave et pénible, de la salive blanche qui moussait et coagulait à la commissure de ses lèvres, ou encore du bracelet de plastique portant son nom et un numéro de dossier, pareil à celui d’un cadavre à la morgue ou à la médaille d’un chien errant.

« Comment tu la trouves en ce moment ? demande-t-il.

— Je sais pas… Comme d’habitude… Pas mieux, je veux dire.

— Ah, répond Serge. Ne te fais pas trop de bile. Tu sais comment ça se passe… Je suis sûr qu’elle va aller mieux, maintenant.

— Oui », répond Julie-Marie.

Elle déporte le visage quand il lui parle et Serge comprend qu’elle fuit son haleine empuantie par l’alcool, comme elle fuit aussi son regard, fixant résolument le sol à ses pieds, fouillant la terre de la cour de la pointe usée de ses claquettes. Il est alors dévasté par la certitude de son échec, de sa totale inanité. Julie-Marie lui est arrachée par quelque force supérieure, emportée si loin et si vite dans l’espace qui les sépare, quelques mètres à peine, mais dilatés pour devenir une immensité, la cour pareille à un univers en expansion, et qui l’emporte sans qu’il ait le temps d’esquisser un geste pour la retenir. Elle lève brièvement les yeux vers lui, comme une supplique pour qu’il la laisse maintenant s’en aller.

« Bon, bégaie Serge, sois prudente… j’aime pas… j’aime pas te savoir rôder… »

Julie-Marie s’écarte aussitôt de lui, d’un pas trop rapide, et il la regarde gagner le portail de la ferme avant de passer le seuil de la maison. Il entre dans la cuisine et s’empresse de sortir la bouteille de whisky, vide elle aussi, la jette dans l’évier avant d’abattre son poing sur la paillasse en jurant. Il fouille les autres placards, délogeant les bouteilles d’huile, de vinaigre, les briques de lait, jusqu’à mettre la main sur une bouteille de Pastis. Jamais il n’a vu le père boire une goutte d’alcool, au prétexte que son propre paternel, qui semblait être par ailleurs un fameux salopard, aurait eu la main lourde… Rapport à de sales blessures de guerre, croit savoir Serge, mais Henri comme Éléonore ont toujours été évasifs à ce sujet, taiseux sur leur passé commun, leur propre histoire, comme si tout souvenir évoqué n’était jamais qu’une lame retournée dans la plaie béante de leur mémoire. Serge saisit un verre qu’il remplit aux trois quarts de Pastis, le dilue tout juste d’un filet d’eau sous le robinet de l’évier, puis le vide d’un trait. Il regarde un moment, à travers la fenêtre, la cour écrasée de soleil, chauffée à blanc. Il écoute le silence de la maison, devine la présence spectrale de Catherine, allongée à l’étage. Dort-elle ? Guette-t-elle, elle aussi, ses gestes ? Les mots que Serge et Julie-Marie ont échangés sur le seuil lui sont-ils parvenus ? Ne devrait-il pas essayer d’aller frapper encore à sa porte, pour la forcer à lui parler, à reconnaître son existence ? À l’image de cette baraque, leur couple – s’ils en ont jamais formé un – n’est plus qu’une ruine. Serge a pourtant tout accepté d’elle : les crises, les doléances et les procès d’intention, les mesquineries, les trahisons, même impardonnables. Le craquement de l’escalier le fait se retourner brusquement. Une main posée sur la rampe, Jérôme se tient au pied des marches et l’observe. Ni le père ni le fils n’esquissent un geste. Jérôme et son regard insoutenable, son visage lisse et pâle, tout auréolé d’une tignasse rouge comme un feu de broussaille, Jérôme et son silence étourdissant. Comme Serge aurait aimé lui épargner tout cela… Il marche d’un pas lourd et incertain en direction du fils, semble hésiter à dire quelque chose, puis soupire, se détourne, et plonge à nouveau dans la chaleur de la cour.

*

Joël contrôle les enclos de femelles gestantes lorsqu’il repère, au milieu d’un groupe, les restes de porcelets informes, étalés sur le sol, et que les truies reniflent avec inquiétude. En réaction à un vaccin ou à un stress, il arrive qu’une cochette fasse une fausse couche. Les hommes ont alors pour consigne de se débarrasser des cadavres et de noter l’incident. Pour une truie qui n’en est plus à sa première portée, comme c’est le cas pour celles qui composent la bande que Joël inspecte, l’événement est cependant plus rare.

Une truie qui avorte, c’est le symptôme d’un dysfonctionnement, un rouage défaillant, et y a toujours une cause, s’agit juste de la trouver.

Joël tire le verrou et pénètre dans le bloc. Le groupe fuit à l’autre extrémité, se détachant d’une truie qui se relève difficilement avant de le rejoindre pour se fondre dans la masse. Un liquide blanchâtre, purulent, s’écoule de sa vulve, le long de sa cuisse, et forme sur le béton une grande flaque au milieu de laquelle gisent les avortons, pareils à de petits sacs de peau, roses et sanguinolents, dotés d’une esquisse de pattes, certains encore enfermés dans la poche placentaire comme – des sexes bandants mous dans des préservatifs en latex – des choses indistinctes, ni humaines ni animales. Joël saisit à mains nues les porcelets aussi flasques et chauds que des morceaux de tripes, dont les os sont encore souples, puis il les jette dans le seau avant de quitter l’enclos. Dans le suivant, les truies semblent aussi nerveuses : sans doute ont-elles flairé la fausse couche de l’une des leurs.

Il pense : quand bien même Henri le bannirait de la ferme et de la famille, ne serait-ce pas la meilleure des fins possibles, une délivrance ? Depuis toutes ces années, n’a-t-il pas fait tout ce qui était en son pouvoir pour prouver au père son désintérêt pour l’élevage ? Ce n’est pourtant pas qu’il l’ait voulu… Il n’a pas su faire autrement. Dès lors qu’il prend le chemin de la porcherie, une force d’inertie l’accable. La mésestime du père est peut-être légitime ; Joël ne s’est jamais montré bon à rien et aurait certainement été incapable de mener une autre existence, loin de sa tutelle.

Joël s’avance vers le troisième des enclos et porte une main sur le verrou. Là encore, une truie a perdu sa portée. Il revient sur ses pas, sort un calepin de la poche de sa blouse et griffonne le numéro des enclos et le nombre de porcelets morts : sept dans le premier box, neuf dans le dernier. Il saisit dans l’armoire à pharmacie du bâtiment un thermomètre et une poignée de coton ouaté qu’il imbibe d’alcool. Après avoir repéré la truie dans le premier enclos, il l’isole en l’acculant contre un mur, aidé d’une planche de contention, puis enfonce le thermomètre dans le rectum de la bête. Pour l’apaiser, il lui parle d’une voix douce, mais elle semble résignée d’avance et ne proteste pas lorsqu’il presse la planche contre son flanc.

38,5°. Une température normale chez le porc. Il empoigne l’oreille de la truie pour s’en assurer, puis désinfecte le thermomètre et passe au troisième enclos.

Lorsque Serge entre dans le bâtiment, Joël termine de ramasser les derniers fœtus.

« Le vieux m’envoie te chercher », dit l’aîné.

Joël referme l’enclos derrière lui et pose le seau à ses pieds.

« Qu’est-ce qu’il s’est passé ? demande Serge devant l’amoncellement de mort-nés.

— Je sais pas…, répond Joël en s’essuyant le front d’un revers de manche. Il y en a deux qui ont fait une fausse couche. Une cochette dans le premier, une truie qui en était à sa deuxième gestation dans le troisième.

— Elles ont de la fièvre ?

— Ni l’une ni l’autre.

— Bah, c’est une coïncidence.

— Faudrait lui en parler, tu crois pas ?

— Non, pas pour l’instant. Y a rien d’alarmant, à mon avis, répond Serge en regardant le seau fixement. Une parcelle des Plaines a été saccagée.

— Comment ça ?

— Labourée. Comme par une putain d’armée de sangliers. On a trouvé des empreintes. Il se pourrait bien que ce soit lui, La Bête. Le vieux n’a pas de doute.

— Tu te fous de moi ?

— J’ai chargé les chiens. Il veut que tu nous accompagnes.

— Et ça, j’en fais quoi ? » demande Joël en soulevant le seau par l’anse.

Les truies reniflent à nouveau les flaques de liquide amniotique, puis le tas de chairs rouges dans le seau.

« Tu brûles tout et tu t’écrases. Crois-moi, c’est vraiment pas le moment… On part dans une vingtaine de minutes. Tiens-toi prêt. »

Ils ne parleront pas à Henri. À quoi bon le tourmenter davantage ? Une épidémie ne risque pas de se déclarer et de décimer l’élevage dans les heures qui viennent… Depuis quelque temps – quelques semaines ? quelques mois ? –, le père n’a plus seulement cet emportement que Serge devine d’ordinaire comme il aurait appris à devancer les sautes d’humeur d’une vieille bête irascible. Il est devenu plus imprévisible, et la réapparition de La Bête, si elle est toutefois bel et bien réelle, n’augure rien qui vaille. Comment ce maudit animal a-t-il bien pu rôder autour de la ferme et passer inaperçu pendant plusieurs mois ? Il aurait pourtant juré qu’ils l’avaient perdu pour de bon, que jamais ils ne parviendraient à le retrouver.

Après la fuite du verrat, Serge et Joël ont patiemment exécuté les ordres d’Henri. Ils ont effectué les tours de ronde autour de la propriété, éclairant au faisceau d’une lampe torche son chemin et un chien qui marchait devant eux, sans croire un instant qu’ils puissent se retrouver face à La Bête. Serge ne peut pas dire que cet animal ait une quelconque intelligence – considérer que les porcs puissent éprouver autre chose que des sensations lui répugne –, mais pour être parvenu à échapper aux meutes de chiens, aux chasseurs, aux marcheurs du chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle et à l’attention des habitants, il faut bien qu’il ait au moins pu compter sur un solide instinct… Peut-être ont-ils tiré des conclusions trop hâtives. Serge n’aurait-il pas mieux fait d’étudier plus attentivement les empreintes dans le champ, s’il ne s’était pas laissé influencer par les assertions du père ? Il a vu la trace du pied dans la terre, mais il s’est focalisé sur la main d’Henri, cette main terrible, intraitable, qui a retenu son regard, bien plus que la trace des onglons. Et que montrait-elle vraiment, en comparaison ? Une empreinte dans un sol détrempé par la pluie, peut-être appuyée, étalée par une foulée glissante. Qu’est-ce qui, une demi-heure à peine après avoir constaté les ravages dans le champ, lui permet raisonnablement d’affirmer que c’est bien du pied d’un porc d’élevage, d’un large white, qu’ils ont vu la trace, et non celle d’un sanglier de taille respectable ? Serge a déjà vu certaines de ces bestioles approcher les deux cents kilos. Henri affirme que les dégâts ont été causés par un seul animal, mais ils n’ont pas pris le temps de bien vérifier s’il n’y avait pas d’autres empreintes.

Non, Serge s’est contenté d’acquiescer aussitôt, comme à son habitude, d’accepter la parole sacrée du père et de se précipiter vers la ferme pour embarquer à toute bringue les chiens à l’arrière du pick-up, sans se donner le temps d’analyser un instant la situation, sans même tenter de longer un tant soit peu l’orée des Plaines à la recherche d’autres empreintes, d’autres dégâts ou d’excréments. Il a suivi le père qui marchait, comme possédé, ses pieds s’enfonçant dans la terre molle et froide et, « c’est lui », ramassait une motte, « c’est lui », désignait un trou creusé devant eux, répétait encore avec exaltation :

« C’est lui ! »

*

Lorsque Henri pénètre dans l’enceinte de la ferme, les chiens sont chargés à l’arrière de la voiture et halètent, couchés sur une vieille couverture. Nulle trace de Serge à l’entour. Sans doute l’aîné est-il parti chercher son frère à la porcherie. Le reste des braques, désireux d’aller chasser eux aussi, aboient et sautent sur la grille du chenil.

« Couchés ! » gueule Henri, et les chiens battent en retraite tandis qu’il s’éloigne.

Lui aussi éprouve l’excitation qui attise les bêtes. L’adrénaline qui infuse dans ses veines. À moins que ce ne soit encore qu’un des symptômes de la fièvre ? Peu importe, au moins dissipe-t-elle l’angoisse, celle qui le réveille désormais la nuit et le fait murmurer : « je ne veux pas mourir je ne veux pas mourir je ne veux pas mourir » parce qu’il a senti en rêve quelque chose se poser sur lui, quelque chose comme une ombre bien trop noire ou un oiseau de proie venu se percher sur son épaule, un vautour prêt à le dépecer, ou semblable encore à ce qui se tapit quelquefois derrière les portes closes, dans les cauchemars, bien trop menaçant, bien trop épouvantable, et que l’on ne veut surtout, surtout pas découvrir…

Parfois, l’idée de sa finitude l’indiffère cependant. Quand, vers les cinq heures du matin, il se trouve au bord des Plaines et que la nuit laisse place au jour. Elle ne se dilue pas, mais cède, se fissure comme un émail bleu royal derrière lequel sourdent les veines de nues aux couleurs des rosiers sauvages ; alors, la mort lui semble moins redoutable, comme s’il ne s’agissait jamais que de faire partie de tout cela, une bonne fois pour toutes : les terres versicolores, la lumière jaillie en de grandes nappes chaudes, le chant timide des oiseaux, la brise tiède et poudrée par l’odeur des champs.

Si seulement elle pouvait surgir là, maintenant, tout de suite, me faucher sur place, alors je tomberais à genoux, puis certainement de côté, ou face contre terre, et tout serait bien.

Mais, dans le silence et la solitude de la nuit, lorsque tout est bleu, hostile et froid, que les ombres des spectres se meuvent dans l’obscurité, rien ne lui paraît plus terrifiant que de disparaître. Ou bien est-ce la perspective de la souffrance à venir, de l’agonie ? L’idée de se chier dessus, désespérément accroché aux barreaux d’un lit d’hôpital, pareil à une truie de réforme, à l’un de ces crevards qu’il leur faut achever d’un coup de pistolet d’abattage, puis d’être torché par ses propres fils ou de se voir enfiler des protections par une aide-soignante compatissante ? Car ils le contraindraient bien entendu à accepter des soins, le considéreraient dès lors comme un vieillard, un mourant à leur charge, auquel ils dispenseraient leurs attentions, leur pitié, décidant bientôt à sa place de ce qui est bon ou pas. Plutôt crever la gueule ouverte. Il serait mieux inspiré de charger à son tour la carabine, d’enfoncer le canon dans sa bouche et d’en finir sans attendre.

Le courage lui manque. À lui, qui n’a eu de cesse tout au long de sa vie qu’il paraisse fier et fort aux yeux des siens, le courage manque… Il a peur. Une peur d’enfant solitaire, fragile, vulnérable. La même peur qui l’étreignait lorsque le père, ivre et fou de douleur, rentrait à la maison et saccageait la grande pièce, le contraignant à se blottir dans un coin entre les bras d’Éléonore, persuadé qu’il finirait bien par les tuer dans un de ses accès de furie. Et cette peur le mortifie d’autant plus qu’Élise est morte sous ses yeux, sans même un gémissement, sans même une protestation, sans même saisir le drap d’une main pour tenter de se retenir à ce monde-là, comme si disparaître n’était finalement rien d’autre qu’un détail, une formalité un peu triviale, mais de laquelle s’acquitter ne demandait pas une once de courage, tandis que lui se débat dans le cœur de la nuit, ne parvient plus à respirer, étouffe et geint, se lève comme un diable jaillit de sa boîte, dévale l’escalier, sort dans la cour pieds nus et vêtu seulement de son pyjama. Il cherche à retrouver son souffle, il rauque comme une vieille bête, comme un porc qu’ils poussent vers la plate-forme d’embarquement, il court en direction de la porcherie parce qu’il ne sait pas où aller, frappant sa poitrine du poing et marchant dans les flaques de boue, souillant son bas de pyjama. Il revoit la dépouille mortuaire du père étendue entre les planches d’une bière au-dessus de laquelle il se penche, le visage invisible car soigneusement enveloppé dans un grand drap blanc immaculé ; il se souvient de la main qu’il tend, d’abord pour caresser la joue sous l’étoffe, puis du poing qu’il serre et qu’il abat, de colère et de dépit, sur la poitrine dure, et du corps qui sonne creux comme un tambour, résonne à la manière d’une percussion tribale et funèbre. N’est-ce pas déjà ce son grave et vide que renvoie son propre torse maintenant qu’il le frappe ? On croirait voir un pantin désarticulé sous le clair de lune, un fou échappé de l’asile, un déjà-mort, une âme damnée chercher en vain et à l’aveuglette son chemin dans les limbes, sur les rives du Styx, se heurtant indéfiniment aux ténèbres.

Oui, parfois l’idée de disparaître lui devient supportable, confortable même, mais durant un bref instant seulement, avant qu’il ne reprenne ses longues négociations avec la Mort, s’adressant à elle comme à une confidente, une vieille et redoutable amie avec laquelle il a finalement passé sa vie à composer, lui demandant maintenant de l’emporter un peu plus tard, lorsqu’il aura parlé aux fils, lorsqu’il aura terminé de mettre en ordre les papiers de la succession – bien sûr, il associera Joël, et il lui faudra s’assurer que les fils ne se déchireront pas, ne saccageront pas les efforts d’une vie –, lorsque les céréales seront rentrées… Lorsqu’ils auront ramené La Bête à la porcherie.

Voilà ce qui est maintenant plus important que tout le reste. La réapparition du verrat n’est-elle d’ailleurs pas un signe de la Providence, une occasion inespérée de remettre enfin de l’ordre dans tout cela, de rétablir un équilibre, de prendre le mal par la racine ? Alors, lorsque tout sera réglé, Henri trouvera peut-être un peu de sérénité, et peut-être même la suite des choses lui paraîtra moins effroyable.

Il marche sur le chemin de la porcherie. Autour de lui, les terres mornes et hérissées de chaume gris lui semblent soudain funèbres, hostiles.

Ce que révèlent vos analyses, c’est un lymphome, un cancer du système lymphatique… On n’a rien de très sûr à ce sujet pour l’instant, mais des études commencent à paraître, et il n’est pas exclu que l’utilisation des produits phytosanitaires puisse être à l’origine de…

Bien sûr, il sait. Bien sûr, il y a pensé. Même si les hommes d’ici répugnent à parler de la maladie, Henri en connaît d’autres qui, depuis quelques années, ont été atteints du même mal : ceux d’abord contraints d’embaucher un ouvrier supplémentaire pour les seconder, puis de passer finalement la main ; celui-là, connu depuis toujours, bâti comme un roc, et que l’on voit traverser la place d’un village avec une démarche fragile, fondu de partout, rongé par la maladie ou par la chimiothérapie, le visage cireux, et qui lève son verre en tremblant comme une vieille dame, appuyé contre le zinc, mais qui n’y croit plus, puis qui n’est brusquement plus là…

Ils se doutent que ce qu’ils déversent et pulvérisent sur les terres depuis tout ce temps – le DDT, le chlordane, les PCB – est une saloperie ; ils voient les symboles sur les bouteilles, ils sentent les brûlures que les produits infligent aux yeux et à la gorge, les démangeaisons au soir des journées de sulfatage, quand les machines les répandent par centaines de milliers de litres dans les airs et sur les terres. Mais c’est un mal pour un bien, et ils finissent par ne plus y penser vraiment. La croissance du rendement est exponentielle, tout les encourage à l’utilisation des pesticides : l’Europe, les groupements agricoles, le bon sens même. Ils ont foi dans le progrès, la technique, la science.

Et puis, pense Henri, est-ce qu’on n’en fait pas trop là-dessus ? C’est peut-être bien la cigarette, après tout… Ou alors le travail, simplement, la dureté du travail. Et les soucis, tous ces petits et grands malheurs qui jalonnent une vie et doivent bien finir par se fixer quelque part au-dedans pour se cristalliser, puis par tout détraquer. Ne peut-on pas crever de solitude, d’ennui, de désillusion ? Va savoir… Oui, la dureté du travail, certainement. Depuis combien de temps leur répète-t-il qu’il se tue à la tâche, pour eux tous ? Ils auront eu raison de lui, les enfoirés. Ses propres enfants. Henri jette un regard méchant en direction des terres, immenses carrés monochromes sur lesquels poussent à perte de vue le blé, l’orge, le maïs ou le seigle. Seules les ronces et les orties poussent encore sur les bordures, mortes à dix mètres à la ronde.

Et ce que vous bombardez sur les porcs, il faut bien que ça passe quelque part, non ? Qu’est-ce que tu dis de ça, vieux bougre ?

Le Lindane, dont ils vaporisent les bêtes pour lutter contre la gale, supposé rendre la viande impropre à la consommation pendant trois ans – qu’est-ce que tu me racontes, y a personne qui viendra vérifier, fous-moi ça dans le prochain convoi –, les antibiotiques auxquels les porcs deviennent de plus en plus résistants et dont il faut sans cesse varier les molécules. Puis les injections et les administrations de douvicides, de vermifuges, d’anticoccidiens, de neuroleptiques, de vaccins et d’hormones… Où tout cela passe-t-il sinon dans la fosse à purin – métaux lourds : zinc, cuivre, arsenic, sélénium, fer, manganèse – avant d’être déversé sur les terres ? Et qu’est-elle d’ailleurs véritablement devenue, cette terre confiée par son père, qu’il a tant aimée et haïe, parfois d’un seul et même élan ? Qu’en a-t-il fait ? A-t-il exposé les fils par sa cupidité, sa désinvolture, par son aveuglement ? S’est-il sacrifié et a-t-il sacrifié les siens ?

Bon sang, est-ce que tu vas finir par fermer ta grande gueule !

Est-il possible que tout ce qu’il a bâti de ses mains, pour lui, pour le clan, ne soit qu’un insupportable mensonge et qu’il ne soit, lui, le père, le patriarche, qu’un minable imposteur ?

Parvenu à la porcherie, Henri entre dans le bureau, referme la porte derrière lui, puis fouille les tiroirs pour trouver le calepin téléphonique qu’il parcourt de ses mains moites à la recherche du numéro du docteur Vidal. Il lui faut s’y prendre à trois reprises avant de parvenir à composer correctement le numéro sur le cadran rotatif. Après de longues sonneries, le déclic se fait entendre.

« Combien de temps ? demande Henri à brûle-pourpoint.

— Je vous demande pardon ?

— Dis-moi la vérité. Combien de temps il me reste ?

— Henri, c’est vous ? Écoutez… Je peux difficilement répondre à cette question, d’autant moins par téléphone… Vous ne pouvez pas refuser de venir me voir en consultation et me demander ensuite de…

— Réponds. S’il te plaît. Je dois savoir. »

Henri entend le médecin soupirer et rajuster le combiné à son oreille.

« Je ne peux pas être catégorique là-dessus. Il y a trop de facteurs…

— Donne-moi une idée, une estimation.

— Je dirais… Sans traitement, je dirais de deux à six mois. »

Henri allume une cigarette sur laquelle il tire une épaisse bouffée. Ne plus fumer. Ne plus jamais fumer. Ne plus jamais pouvoir allumer un seul putain de clope.

« Ne vous surestimez pas trop, dit le médecin. Croyez-en mon expérience, il n’y a rien de moins simple que de mourir seul. Comme une bête. Sans personne. Même pour vous, Henri. Mettez donc votre orgueil de côté, pour une fois. Vous êtes libre de refuser le traitement, mais il y a des solutions pour soulager la fièvre, la douleur… »

Mourir comme une bête, c’est pourtant ce qu’il faudrait : elles le font sans bruit, sans drame et sans éclat, cherchent un endroit à l’abri des regards, embrassent leur solitude, puis expirent.

« Merci », dit Henri avant de reposer lentement le combiné téléphonique sur son socle.

Il se lève et s’avance vers le placard dans lequel ils consignent les armes de chasse, deux calibres 16 et un fusil juxtaposé de calibre 12, celui qui a appartenu à son père, cette arme qu’Henri a toujours défendu aux fils de toucher, celle-là même que Marcel a emporté avec lui quarante-trois ans plus tôt, au troisième jour du mois de septembre 1939, lorsque, avant même que la diffusion de l’allocution du président Daladier ne soit terminée, il a repoussé la chaise sur laquelle il était assis, près du poste de radio, s’est redressé sans un mot, puis a quitté la maison pour la dernière fois. Henri saisit un des fusils et le dépose face à lui sur le bureau. La réapparition de La Bête ne lui semble plus être l’occasion de rétablir un ordre dans le monde de la ferme, mais au contraire une menace, un retour de flamme, un châtiment. Est-ce la fièvre qui le fait délirer ? Il devient superstitieux ; tout est si… amplifié, comme vibrant d’un sens caché.

Il ouvre le tiroir dans lequel il pioche une boîte de paracétamol, mord sa langue pour se faire saliver et avale trois cachets qui lui raclent la trachée et descendent douloureusement vers son estomac. Même le bruit du plafonnier lui est insupportable. Un bruit d’insecte, un grouillement de fourmilière. Il a beau presser ses mains contre ses oreilles, le son persiste comme un acouphène. Et cette lumière pâle et froide qui tombe sur lui… Une lumière de morgue. Il essaie de fermer les yeux un instant, puis se lève d’un bond, tend le fusil au plafond et fracasse avec le canon de l’arme la grille d’aluminium et les deux néons dont les éclats pleuvent sur lui. La pièce est soudain plongée dans l’obscurité la plus complète, mais l’image fantôme des tubes phosphorescents continue de flotter devant ses pupilles aveugles. Malmené par la surdose médicamenteuse, son cœur bat à tout rompre, et c’est maintenant tout ce noir qui l’étreint, la peur de cette obscurité, une peur viscérale – il pense : que vivent les porcs dans la lumière crue des néons dont ils ne peuvent s’abriter, dans quelles ténèbres sombrent-ils lorsque eux, les hommes, quittent la porcherie, abaissent les disjoncteurs et rabattent les portes des bâtiments ? –, et il gémit et s’élance, bras tendus, piétinant les bris de néons, heurtant violemment la chaise et l’angle du bureau, tâtonnant le plateau à la recherche de la lampe, puis du fil et de l’interrupteur. La lumière jaillit à nouveau.

Dans sa précipitation, Henri s’est entaillé la paume. Le sang s’écoule sur la tranche de sa main, puis disparaît sous le poignet de sa manche de chemise. Il s’assied contre le mur, se laisse glisser sur le sol, tenant sa tête entre ses mains jusqu’à recouvrer un semblant de calme. Il allume alors une cigarette et fume en suçotant sa plaie, sans quitter le fusil des yeux. Il retrouvera La Bête, quoi qu’il en coûte, et peu lui importe qu’il y ait ou non un sens à tout cela ; il mettra ensuite en ordre les papiers, ceux de la porcherie, ceux de la succession. Il parlera à Joël, lui confiera ses parts comme il a confié l’autre moitié à Serge. Alors, il sera temps de choisir, de mettre un terme à cette décrépitude annoncée. Henri se relève et contrôle l’arme dont il retire la culasse, vérifie le canon avant d’y insérer deux cartouches à balles et d’armer. Le souffle court, il éponge la sueur de son visage et baisse le canon au sol. Il écrase sa cigarette dans l’un des cendriers lorsque Serge frappe à la porte du bureau. Le fils lève le regard vers le plafonnier dont la grille d’aluminium continue de se balancer, puis regarde le père, sa manche de chemise tachée.

« Qu’est-ce qui se passe ici ?

— Rien. Un néon a pété. Prends ça », répond Henri en lui tendant le fusil.

Serge comprend ses intentions.

« Je croyais que tu voulais le ramener vivant à l’élevage.

— Ça a trop duré. Prends ça, je te dis ! »

L’aîné saisit le manche de l’arme de chasse. Il en est venu à détester cet animal et à se persuader d’une quelconque manière que La Bête était la personnification de l’obsession du père pour l’élevage et du débordement de la porcherie, mais en voyant Henri charger les deux autres carabines, le dos de sa chemise noir de sueur et du sang étalé par mégarde sur sa tempe, un sentiment d’appréhension lui tord le ventre. Même si Henri ne se trompait pas sur l’origine des empreintes dans le champ de maïs, vont-ils sérieusement devoir battre la campagne une fois encore, armés cette fois, de jour comme de nuit ?

« Où est ton frère ? demande Henri en se retournant.

— Il arrive.

— Alors, on y va. »

Ils quittent le bureau dont le père claque la porte derrière lui.

Après avoir incinéré les porcelets dans un seau de métal, à l’arrière de la porcherie, Joël quitte les bâtiments. Il rejoint Henri et Serge sur le chemin. Il les voit marcher au loin, tremblotants dans le soleil de midi, l’un derrière l’autre, le canon de leurs armes de chasse reposé sur l’épaule. Comme il se rapproche, Serge se tourne dans sa direction, lui lance un regard soutenu en secouant la tête, pour lui signifier peut-être qu’il faudrait s’opposer au père, tenter de lui faire entendre raison. Ils parviennent dans la cour de la ferme et déposent les fusils dans le 4 × 4. Dans le coffre, les chiens geignent, tête basse, accablés par la chaleur, assoiffés. Joël remplit un seau d’eau qu’il leur apporte et, pendant qu’ils s’abreuvent, Henri s’appuie un instant à deux mains contre la carrosserie brûlante du véhicule. Il est blême, son cou est parcouru de plaques rouges, marqué de griffures. Serge et Joël l’observent, et il ne fait alors plus de doute pour aucun d’eux que le père se meurt, qu’il est perdu, que la mort a fondu sur lui, sous leurs yeux, sans qu’ils se soient aperçus de rien, sans qu’ils aient rien fait pour lui venir en aide. Et bien que Joël l’ait tant haï, songeant mille et mille fois à la délivrance que serait un jour l’inévitable disparition du père, rêvant à toutes les circonstances, mettant en scène toutes les fins possibles et imaginables, il sent maintenant ses jambes près de se dérober sous lui.

La ferme, l’élevage, cette réalité qu’il exècre mais qu’ils ont pourtant bâtie de leurs propres mains ; ce monde qui est le leur malgré tout, le seul que Joël connaisse : comment tout cela pourrait-il continuer sans Henri, sans ce père même vieux, laminé par la maladie, hanté par sa folie, ne tenant plus sur ses deux jambes que porté par sa si vieille colère, sa si ancienne souffrance, à cet instant toutes vouées à retrouver La Bête ?

*

Le brun uniforme du paysage décline bientôt toutes les teintes de vert. La faune nocturne hésite et le chant des lémures vacille pour laisser place au pépiement des oiseaux qui s’ébrouent aux branches des arbres. Un grand duc pousse un dernier cri, aussitôt repris par celui d’un coq, et le renard repu s’enfonce dans le sol lorsqu’une bande de ciel s’empourpre puis rougeoie au bout des terres, et que surgit enfin le jour dissipant les dernières poches d’ombre, pulvérisant la gaze reposée sur les champs. Jérôme marche en direction du lac. Ses genoux et le bas de ses cuisses sont griffés par les ronces, cloqués par les orties. Il ne se presse pas et inspecte les fossés. Le long de la départementale, il a trouvé un nombre incalculable de hérissons, de fouines et de martres, parfois un blaireau ou un chien ; à trois reprises de jeunes chevreuils heurtés par une voiture et qu’il a eu le plus grand mal à tirer à la seule force de ses bras jusqu’à l’ancienne chapelle. Parvenu sur les berges, il attend, grignotant des gâteaux secs, un morceau de pain, que le soleil se soit levé et chauffe les pierres et le feuillage des saules. Il abandonne alors son T-shirt contre le tronc d’un arbre et entre dans l’eau déjà tiède du lac. La boue glisse entre ses orteils à mesure qu’il y enfonce les pieds et il les retire prudemment, bras tendus pour tenir en équilibre, afin de ne pas soulever la vase. De longues algues caressent ses chevilles et des alevins fuient les cuves tranquilles où ils reposent à l’abri des carpes, puis disparaissent dans les profondeurs du lac. Le feuillage vif-argent des saules bruisse dans les scintillements de lumière reflétée par le lac, et les racines hérissées jaillissent de la tranche affaissée des berges où les ragondins logent dans des cavités profondes et fraîches. L’air est saturé par le parfum des fossés secs où poussent les roseaux bruns, et par l’odeur laiteuse et sucrée qu’exsudent les feuilles et les branches tendres des figuiers.

Continuer : partie 2 sur 4