Règne animal
Dédicace
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Son prénom lui parvient depuis un lointain ailleurs et Éléonore s’éveille, transie, dans le grenier à foin. Seules quelques heures ont passé, mais le jour décline déjà sur le pays, le soleil rasant enflamme les collines et les corbeaux freux, attirés peut-être par l’odeur de la dépouille, se perchent aux arbres tout à l’entour, lissent leurs plumes aux reflets pourpres puis s’appellent de loin en loin. Leurs cris résonnent dans l’air pur. Le fossoyeur a depuis longtemps terminé son ouvrage. À cette heure, la fosse est un trou insondable dans lequel s’effondre l’ombre portée des croix. Des lombrics et des insectes lucifuges s’extirpent du tertre et regagnent la tombe où ils se laissent choir. Dans le calme de l’atelier du menuisier maintenant vide, le cercueil grossier, aux planches branlantes rabotées, exhale sa douce odeur de sciure et les veinures du bois dégorgent un reste de sève. Une petite croix portant le Christ est vissée sur le couvercle de la bière. De nouveau, une voix crie le nom d’Éléonore dans la cour. Le chat a quitté le grenier pendant son sommeil, et si sa robe n’avait gardé l’empreinte tiède de son corps et ses mains la trace des griffures coagulées, elle douterait de sa réalité, car ne lui reste plus qu’un souvenir hébété des heures passées. Elle se relève et prend appui contre une poutre le temps de recouvrer la sensation de ses membres algides, puis elle descend l’échelle. Marcel l’aperçoit. Il accourt vers elle, enserre ses épaules et s’écrie :
« Voilà des heures qu’on te cherche ! »
Il pose une main sur son visage, sur sa nuque, puis saisit ses poignets et voit les plaies sur ses mains et ses avant-bras. N’est-ce pas la première fois qu’il la touche ainsi, lui prodigue les soins et les caresses qu’elle enviait au père ?
« Qu’est-ce que c’est ? » demande-t-il.
Éléonore ne saurait répondre et Marcel passe un bras sur ses épaules pour la conduire jusqu’au corps de ferme. Le visage du père est un masque mortuaire affaissé sur les reliefs du crâne. La pièce est empuantie par une odeur de charogne et de transpiration aigre, les vapeurs de gnôle et de soupe que l’on sert pour se réchauffer, les haleines que les gueules cariées et les estomacs ulcéreux ont recrachées tout le jour, ressassant le même air confiné dont le suint embue les vitres des fenêtres. Lorsqu’ils voient Éléonore passer enfin la porte, les veilleurs se taisent. L’enfant est immobile, échevelée, sa petite robe de deuil froissée, maculée de traînées de poussière, de brins de paille et de touffes de poils desquamées ; ses bras lacérés.
« Elle s’était endormie dans le fenil », dit Marcel.
L’assemblée murmure de soulagement. D’abord interdite, la veuve observe sa fille un instant, puis se lève en un craquement de vertèbres. Elle dépose précautionneusement sur sa chaise le missel à la couverture éreintée, traverse la pièce d’un pas si lent que tout un chacun a le temps de la suivre du regard et de se demander quel dessein l’anime, puis elle gifle Éléonore de toutes ses forces. La fillette titube et s’effondre contre le mur, emportant une chaise dont le dossier vole en éclats sur le sol, sans que Marcel ait le temps d’esquisser un geste pour la retenir. L’enfant se lève, étourdie, chute et se relève. La veuve la saisit à pleine main par les cheveux et la traîne au chevet du père où, lui tordant le cou, elle la contraint à s’asseoir sur un banc. Elle retourne alors à sa place, reprend le missel à la couverture éreintée et se rassied. Dans un silence embarrassé, on ramasse et on tente en vain de rafistoler la chaise. Les mains posées sur les genoux pour en masquer le tremblement, le regard embué, Éléonore fixe le sol. Elle s’est mordu la langue et sent la plaie palpiter contre son palais au rythme des battements sourds de son cœur. Elle déglutit par gorgées ce sang épais et ferreux comme une bile noire, un venin, résolue à ne rien laisser paraître. Bientôt, les conversations reprennent bon gré mal gré et dissipent le malaise. Éléonore sent la présence de Marcel, à l’autre bout de la pièce, le regard qu’il pose sur elle, mais elle n’ose lever les yeux, de peur de croiser celui, triomphant, de la veuve, et de la laisser jouir de son humiliation. Lorsque, la nuque raide, elle consent à relever le visage, le chat noir s’est frayé un chemin à travers la pièce et l’observe de ses yeux pâles et indifférents, sous le sommier du lit clos, psychopompe flegmatique ou sombre présage, visible d’elle seule.
Aux dernières heures de l’après-midi, les hommes s’attardent sur le perron et échangent quelques mots d’un ton déjà torpide, sur l’état des récoltes ou des bêtes, des considérations sur le temps à venir, des craintes quant aux saints de glace qui nuiraient aux semailles, ou aux chaleurs de l’été et au manque d’eau. Le bruit d’une charrette retentit dans la cour et les femmes averties se lèvent, éveillant les rares enfants assoupis sur leurs genoux et bavant sur leur robe. Accompagné du garde champêtre et du père Antoine cuvant encore la gnôle de la veille et soutenant sa tête douloureuse dans le creux de sa main, Jocelyn Lagarde met pied à terre. Trois gars approchent de la charrette à foin. Ils s’entretiennent un instant puis tirent à eux le cercueil, le soulèvent et l’emportent vers la maison. Le groupe composé des autres hommes s’écarte pour leur ouvrir le passage, puis salue le garde champêtre d’une poignée de main. La bière est déposée sur deux tréteaux, près du lit, et le menuisier et le garde champêtre présentent leurs condoléances à la veuve, à l’enfant, puis à Marcel. Le cercueil ouvert délivre une odeur de bois tendre et poncé. À défaut de capiton et de taffetas, la veuve dépose sur le fond des draps qu’elle plisse et froisse pour leur donner du volume, afin que le costume de cérémonie ne s’élime pas, et que les coudes et les talons osseux de la dépouille funèbre ne viennent pas cogner et frotter contre le bois ou s’y planter des échardes. Les veilleurs rendent au mort un dernier hommage, saluent les proches, puis s’en retournent le long du chemin vicinal, dans le crépuscule, gonflant leurs poumons du grand air printanier. Seuls restent Marcel, le garde champêtre, le menuisier, la veuve, le prêtre et l’enfant. On retire avec le plus grand soin le linceul qui recouvre la dépouille mortuaire, puis Marcel et Jocelyn Lagarde le saisissent par les épaules et par les pieds et l’installent dans la bière. Du cadavre goutte un liquide brun, sur le rebord du lit clos, le sol de terre battue et le poignet droit de Jocelyn Lagarde qui réprime un haut-le-cœur et s’essuie avec le pantalon du mort tandis que la veuve rabat prestement le drap sur l’auréole obscène du matelas. Elle dispose le linceul brodé dans le cercueil comme elle borderait un enfant dans son berceau et replace sous la nuque du défunt le coussin qui la surélève. Tous s’avancent de conserve, entourent la bière, et ils observent une dernière fois le succédané cireux et gris du paysan, que la veuve désire maintenant voir disparaître au plus vite.
« Après les peines et les larmes qui ont obscurci ses yeux, dit le prêtre, accorde-lui, Seigneur, de contempler Ton visage. »
Ils se signent et le menuisier referme le cercueil, cherche du regard l’approbation du garde champêtre, puis tient sur les bords du couvercle, entre la pulpe épaisse de ses doigts, des clous à tête plate qu’il enfonce à coups de marteau, et dont les pointes parfois déviées sur la tranche crèvent les planches, soulèvent des éclats de bois, avant qu’il les rabatte d’un coup de masse incliné. Ils l’observent sans un mot, tressautant à chaque impact, jusqu’à ce que le dernier clou achève de sceller la bière et que la dépouille mortuaire repose dans l’obscurité la plus totale. La nuit durant, un cierge brûle dans une coupelle déposée sur le cercueil et la cire déborde de la coupelle, s’écoule et enlise la petite effigie du Christ vissée dans la planche de bois avant que la mèche ne s’éteigne dans une flaque translucide aux premières heures de l’aube. Un filet de fumée, opaque comme une semence, et que le sommeil soustrait au regard des vivants, s’élève alors dans la pièce froide.
Le lendemain, ils se mettent en route de bonne heure. La veuve et l’enfant suivent la charrette tirée par la jument encore somnolente, qui trébuche parfois, menée par Marcel auprès duquel on a hissé et installé une vieillarde enrubannée d’un châle de laine grise. Sur le chemin, les roues de la charrette soulèvent en chuintant des gerbes de boue. Le petit jour scintille dans les perles de rosée retenues à la courbure des herbes. Le glas sonne et l’onde s’étend en cercles concentriques dans l’air vibrant, répercutée à l’infime dans l’eau tranquille des mares et des abreuvoirs. Les corbeaux se taisent et scrutent alentour le cortège funèbre. Sur la place du village, le père Antoine ouvre grand les portes de l’église devant laquelle les villageois s’attroupent. Éléonore marche près de la veuve aux traits tirés sous son voile de deuil pareil à une mantille, mère au dos étroit et minable sous le châle noir, mère dont les mollets caillouteux vont et viennent, arpentant les jambes maigres et les bas de laine noire. Éléonore veille à ce que le balancement de son bras n’effleure jamais le sien, tandis qu’une douleur lui scie brusquement le ventre, puis elle formule en silence la promesse de la réduire au néant, et le vœu de marcher bientôt derrière sa bière comme elle marche aujourd’hui derrière celle du père. À mesure que le cortège avance et dépasse les fermes voisines, quelques paysans maussades et silencieux les rejoignent, traversant les layons et les fossés gorgés d’eau pour leur emboîter le pas, suivant du regard le cercueil de bois qui bringuebale sur le tombereau d’où s’envolent par moments les brindilles et la poussière de fumier libérées par l’ébranlement des planches.
Au beau milieu d’un carré de terre, pousse un chêne centenaire ombrageant au matin le mur d’enceinte du cimetière. À son pied, d’épaisses racines plongent et dessinent en négatif sous la ligne du sol un labyrinthe tendu comme un reflet à celui des branches. Elles s’enfoncent vers des strates minérales, des nappes phréatiques auxquelles l’arbre s’abreuve, des paysages telluriques inconnus des hommes, remontant ainsi le temps des époques révolues. Le tronc du chêne est si large que les enfants de toutes les générations de Puy-Larroque l’ont encerclé, se tenant par la main en d’étranges rondes, jamais transmises et pourtant répétées, reposant sur l’écorce leur joue blanche et veinée ; ils tiennent alors entre leurs bras un univers en soi, celui du monde caché sous leurs pieds nus et sous l’armure de l’arbre au cœur duquel s’élève et sourd la sève majestueuse, celui des faunes minuscules sillonnant sans relâche les pierres logées aux racines, les lichens argentés et les plaques d’écorce, mais aussi celui des branches auxquelles les enfants se hissent à la force de leurs bras pour reposer dans la fraîcheur des feuilles, le miroitement du jour dispersé par les cimes souples et balancées dans le vent. Le chêne règne, indifférent au devenir des hommes, à leurs vies et leurs morts dérisoires. Des amants ont versé leur semence à son pied, des gars ivres et fiers ont pissé sur son tronc, des lèvres ont murmuré des secrets et des serments aux creux de son écorce. Des cabanes ont été élevées à ses fourches avant de tomber en morceaux, abandonnées par les jeux des enfants. Des clous y ont été plantés puis ont rouillé et disparu. Les vieillards se promènent encore du village à la petite prairie, suivant le chemin ménagé par les allées et venues, pour s’abriter à l’ombre du chêne. S’ils ont toujours connu l’arbre, l’arbre les a toujours connus, eux et ceux de leurs aïeux qui ont posé leur main au même endroit, en une même caresse que celle esquissée sur le tronc par leur main tordue, main d’enfant devenue main de vieillard, puis main d’enfant à nouveau.
Le père Antoine balance le goupillon sur la bière, laissant sur le bois des perles d’eau bénite. Lorsque la veuve vient saluer la dépouille, avant qu’elle ne soit emportée hors de l’église, vers le cimetière de Puy-Larroque, elle se penche dans un élan de douleur et embrasse le pied du cercueil. Quand elle rejoint le banc, Éléonore détourne le regard avec empressement pour ne pas voir briller à ses lèvres l’eau bénite que le baiser a épongée, le seul baiser qu’elle la verra jamais offrir, et dont la vision lui paraît si obscène que la gêne lui tord le ventre. Au bord de la tombe, le tertre a fondu sous l’averse comme un sucre. Les hommes ont chargé la bière sur leurs épaules, traversé la place et franchi la grille du cimetière construit sur l’adret de la colline du village, maintenant baigné par le soleil haut dans le ciel essoré. La procession funéraire a descendu les marches de l’escalier, devancée par le père Antoine, appuyé sur la frêle épaule du garçon de chœur. Soucieux de ne pas rejoindre trop vite ceux des leurs qui déjà reposent sous leurs pas hésitants, les villageois prennent garde à ne pas glisser sur la pierre lisse et dans les éboulis de terre charriés par la pluie. Ils s’attroupent et se tiennent, maussades, autour du trou creusé par le fossoyeur, tantôt dans le soleil dru, tantôt dans l’ombre parfumée des cyprès alourdis par la pluie. Les porteurs déposent sur le sol, dans une nappe de lumière chaude, le cercueil si léger qu’il semble vide, et d’infimes fumerolles ne tardent pas à s’élever des planches de bois vert et des mousses gorgées d’eau bordant les tombes. Sentencieux, le père Antoine se tient près de la fosse, les mains jointes sur sa soutane drapée d’un surplis blanc, d’une étole et d’une chape noire. Il observe les villageois qui tardent à rejoindre la procession et bavassent encore devant les grilles du cimetière. Marcel est à côté d’Éléonore, vêtu d’un costume prêté par la mère de l’un des gars du village parti à Auch pour son service militaire. Le pantalon trop court laisse voir la cheville enveloppée de poils roux comme d’une brume sous la chaussette de laine lâche, mais la veste lui sied bien et pince ses épaules larges et sa taille étroite. Il est rasé de frais, a peigné et graissé ses cheveux, dessinant une raie pâle sur l’ovale de son crâne, et c’est lui qui prend cette fois dans sa main la main d’Éléonore et la tient serrée dans sa paume sèche, sans pour autant tourner le regard vers elle. Il ne prête pas attention à la moiteur de cette main et ignore que la pression de sa poigne sur les doigts fragiles l’élance jusque dans ses seins qui commencent de se dessiner sous la robe de deuil. Poussées par les vents de la tempête, quelques mouettes ont remonté les terres et survolent la parcelle du cimetière et la campagne alentour. Leurs cris égarés résonnent par intermittence. Elles planent en cercles hésitants, se dissolvent un instant dans le soleil, puis resurgissent et balaient de leur ombre le visage que les hommes lèvent au ciel. De jeunes enfants, gris comme des rats dans leurs costumes de cérémonie, courent entre les stèles et jouent à chat. Les mères leur adressent des regards réprobateurs, les saisissent au passage et les pressent dans leurs jupes, une main posée sur leurs poitrines étroites et pantelantes.
Lorsque enfin les villageois sont réunis près de la tombe, le père Antoine tousse pour s’éclaircir la voix et faire taire l’assistance. Il expectore une glaire dans un mouchoir de coton blanc, puis l’enfonce dans la manche de son aube et dit :
« Ego sum resurectio et vita : qui credit in me, etiam si mortuus fuerit, vivet : et omnis qui vivit et credit in me, non morietur in æternum. »
Au fond de la fosse aux parois hérissées de radicelles et de pierres aiguës, une flaque de boue s’est formée pendant la nuit, drainant l’eau des rigoles naturelles dont ne subsistent plus que les lits minuscules et caillouteux, zigzaguant entre les stèles. Là, un crapaud surnage dans les eaux, les feuilles et les branches fauchées par la bourrasque. À la faveur de l’averse et tenaillé par la faim, il s’est aventuré hors de la cache que lui ont ménagée pour l’hiver une stèle soulevée et le terrier abandonné d’une taupe. Ses yeux de bronze levés vers l’ouverture de la fosse et la silhouette des hommes, l’amphibien flotte, pattes arrière étendues, et griffe par moments la paroi de terre meuble de ses doigts inutiles. Tandis que le prêtre récite le cantique de Zacharie, le crapaud esquisse quelques brasses pour gagner l’autre côté de la tombe, dessinant des ronds à la surface de l’eau, et il laisse entendre un âpre coassement dans l’intermède silencieux.
« Requiem æternam dona eis, Domine, et lux perpetua luceat eis. Kyrie eleison, Christe eleison, Kyrie eleison », reprend le père Antoine, aussitôt suivi d’un nouveau coassement qui soulève le murmure de l’assistance et provoque un mouvement de foule, comme si s’était élevée une voix d’outre-tombe.
La procession funèbre se presse au bord de la fosse pour apercevoir l’anoure.
« Allons ! Allons ! » proteste le père Antoine pour rappeler à l’ordre ses ouailles qui le bousculent et piétinent l’ourlet de sa soutane.
Il entreprend un Notre-Père et asperge le cercueil d’eau bénite :
« … et ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre-nous du mal, de l’entrée en enfer. Seigneur, délivrez son âme, qu’elle repose en paix. Amen. Seigneur, exaucez ma prière et que mon cri parvienne jusqu’à Vous. Le Seigneur soit avec vous et avec votre esprit. Prions. »
Tirée du recueillement auquel l’obligent les circonstances, la veuve a rouvert les yeux sous son voile de deuil et, les lèvres serrées, elle s’avance à son tour vers la fosse. Des commentaires fusent, quelques ricanements :
« C’est quoi donc ?
— Un crapaud ?
— Où ça, où ça ? »
Les enfants passent entre les jambes des adultes pour mieux se pencher vers le trou, les mains enfoncées dans la boue du tertre.
« Va pas te salir, malheureux !
— Sors de là, bon sang, Thérèse, ta robe !
— Prions ! » clame le curé, et quelques villageois répondent sans entrain :
« Seigneur, faites à Votre serviteur défunt cette grâce. Il s’est attaché de cœur à Votre volonté : qu’il ne reçoive pas de châtiment pour ce qu’il a fait ; il a été ici-bas uni à Vos fidèles par la vraie foi : qu’il soit de même là-haut associé aux chœurs angéliques par Votre miséricorde. Par le Christ Notre-Seigneur. Amen.
— Donnez-lui, Seigneur, le repos éternel. Que la lumière éternelle resplendisse à ses yeux ! Qu’il repose en paix. Amen.
— Amen.
— Anima ejus et animae omnium fidelium defunctorum per misericordiam Dei requiescant in pace. Amen.
— Amen », murmurent les villageois, et le prêtre adresse un signe de la main aux porteurs qui glissent des cordes sous le cercueil, le soulèvent, puis, jouant des coudes, s’avancent autour de la tombe, sur les bardeaux disposés aux bords de la fosse, et soutiennent la bière malmenée au-dessus du trou. Le père Antoine fait de grands gestes aux paroissiens indifférents qui se pressent les uns contre les autres. Il administre par mégarde un coup de genou à une enfant qui se traîne à quatre pattes dans la boue, la renvoyant prestement aux jupons de sa mère.
« Allons, on recule ! On recule ! »
Les liens blanchissent les mains brunes des hommes et enlacent leurs poignets à mesure qu’ils descendent par à-coups la bière dans la fosse. L’assistance retient maintenant son souffle car le crapaud a disparu dans l’ombre projetée du cercueil qui bientôt emplit le trou, à mesure que les porteurs l’y glissent.
« Ça va-t-y l’écraser, maman ? » demande un mioche d’une voix stridente qu’une gifle assenée sur son crâne blond fait taire aussitôt.
Tous s’approchent un peu, si tant est que cela soit encore possible, tendant le cou pour leur permettre de mieux voir, et, sans un mot, ils observent la bière toucher l’eau boueuse, flotter un instant tandis que les cordes délestées se relâchent et que les hommes les ramènent à la surface, puis prendre l’eau par les planches disjointes, couler d’abord par le pied et se redresser lentement, laissant à tous le loisir d’imaginer les chaussures et les bas de pantalon de la dépouille mortuaire se souiller jusqu’aux genoux d’une boue froide. Le silence se fait et des merles chantonnent, perchés aux croix des tombes. Quelques bulles paresseuses crèvent la surface de l’eau sous le regard interdit des villageois, puis la veuve étouffe un cri d’effroi dans son châle. Le crapaud que l’on croyait enseveli a refait surface et escalade tranquillement la planche du couvercle, jusqu’à la petite effigie du Christ. Il balaie d’un bref coup de patte une brindille collée sur sa tête, soulevant un souffle d’indignation qui parcourt l’assistance.
« On peut pas l’enterrer avec ! crie quelqu’un.
— C’est un mauvais augure.
— Preuve qu’il avait l’œil sur lui, pauvre homme.
— Paraît qu’on les crucifiait tête en bas dans l’temps.
— C’est le diable, cet animal !
— Foutaises, c’est jamais rien qu’une bête ! »
De petits groupes se forment, des conciliabules se tiennent, chacun y va de son avis, de sa superstition, tandis que l’on fait asseoir sur une petite stèle la veuve dont la tête tourne. Il est d’abord convenu de soulever le crapaud à l’aide d’une tige dont le bout doit être double pour en soutenir le poids. On envoie les enfants à la recherche de l’outil, au pied des cyprès, puis hors de l’enceinte du cimetière, sous le grand chêne et les noyers. Mais aucune des branches qu’ils rapportent n’est assez longue pour atteindre le fond de la fosse. On suggère une fourche, une pelle. La bête pourrait être blessée, proteste Jeanne Cadours, qui tient l’épicerie sur la place, et ne faut-il pas craindre de verser le sang sur une tombe ? Le père Antoine hausse les épaules, ne sait pas, et prédit que si les villageois ne s’éloignent pas de la fosse dont les bords qu’ils piétinent menacent de s’effondrer, ils s’y retrouveront tous bientôt et n’auront alors que l’embarras de choisir lequel d’entre eux pêchera cette maudite bête. On recule prudemment de quelques pas.
« J’y descendrai l’attraper, moi, propose Marcel.
— Et salir ton costume avec ça !
— Où qu’il est Jocelyn ? Son cercueil m’a déjà pas l’air bien solide, alors trempé comme il est…
— Qui a parlé ? Il est solide mon cercueil. Tu voudras qu’on t’enterre dans du noyer, non ? C’est pingre et ça critique, démerdez-vous à la fin.
— Mais enfin, cessez de vous disputer, s’écrie le père Antoine, c’est un enterrement, vous blasphémez !
— Un cercueil, c’est pas fait pour qu’on y marche dessus, voilà ce que j’en dis », ajoute Jocelyn Lagarde.
Les villageois se taisent un moment et le clocher de Puy-Larroque sonne déjà dix heures, soulevant un vol de pigeons depuis la tour des anciennes fortifications. Alors la veuve, un moment oubliée et délaissée sur la stèle sciant ses cuisses maigres, se relève douloureusement et fend le concile.
« Faudrait y descendre un enfant, ça en supporterait le poids », dit-elle.
On interroge le fossoyeur du regard ; il crache au sol de mépris, arrachant au père Antoine un cri de femme, puis se détourne et remonte furieusement l’escalier du cimetière avant d’en franchir les grilles. La mère d’un petit garçon frêle qui joue dans les racines d’un cyprès, et sur lequel les visages se tournent, avertit qu’elle ne laissera personne toucher son enfant, dont la santé est déjà fragile, pour le descendre dans une tombe, puis elle l’arrache à la flaque de boue qu’il tripatouille et l’emporte. La veuve désigne alors Éléonore du doigt, et ce seul geste transperce l’enfant qui tressaille.
« Elle. Voyez dans quel état est sa robe. C’est une marie-souillon. Et puis elle peut bien faire ça pour son pauvre père, avec le souci qu’elle lui a donné pendant tout ce temps. »
Les villageois suivent le doigt pointé vers la fillette qui se tenait jusque-là en retrait et, honteuse, frotte maintenant du plat de la main la petite robe de deuil, tente de décrotter en vain un sabot de la pointe de l’autre. Un ange passe, laissant à chacun le temps d’évaluer le risque de représailles, les circonstances atténuantes, la probabilité que quelque force occulte, quelque esprit vengeur viennent plus tard les hanter et les tirer de leur lit au cœur de la nuit. Éléonore se retrouve enserrée par une corde nouée autour de sa taille, soulevée au-dessus de la fosse par Marcel et Brisard et lentement descendue jusqu’à ce que la pointe de ses pieds touche le couvercle de la bière qui oscille sous son poids, tangue, s’enfonce et libère une bouffée infecte. Elle se retient d’abord aux parois glaiseuses, puis parvient à poser ses paumes sur le cercueil, laissant la trace de ses mains sur la planche de bois poli, quand la douleur térébrante la scie à nouveau et lui arrache un gémissement, la contraignant à lâcher prise et à poser une main sur son ventre. Éléonore sent alors glisser quelque chose de chaud le long de sa cuisse et de son mollet. Elle soulève le bas détrempé de sa robe et voit le sang ruisseler, suivant un chemin tortueux sur le duvet invisible de sa peau blanche, puis goutter sur le couvercle de la bière ; une goutte unique, un petit dôme écarlate qui luit un instant dans la pénombre avant de disparaître, avalé par un nœud du bois. Éléonore a déjà vu la mère rincer ses linges bruns et jeter l’eau rose des bassines, mais à la dérobée et comme frappée d’ignominie. Étreinte par un trouble sentiment de honte, elle s’empresse de s’essuyer avec le tissu mouillé de sa robe, puis relève le visage. Toujours immobile, l’amphibien se tient assis sur la petite effigie du Christ clouté, les flancs palpitants, la pupille dilatée, mais si épuisé par les heures de nage qu’il n’esquisse pas une tentative de fuite lorsque Éléonore referme sur lui ses mains tremblantes, le soulève et le ramène à son visage. Elle l’observe un moment, agenouillée sur la bière à demi immergée dans la fosse, et comme il lui arrive de rêver son enfoncement dans la terre meuble et odorante de la forêt, elle songe qu’il lui serait possible de s’allonger sur le couvercle du cercueil, son corps parallèle à la dépouille mortuaire du père, le crapaud posé entre ses mains, et d’attendre, les yeux levés vers le ciel et le haut vol des mouettes, que les villageois l’ensevelissent sous le commandement de la veuve. Mais Marcel, agenouillé sur les bardeaux, tire la corde qui lie encore Éléonore au monde des vivants et la hisse à lui jusqu’à pouvoir la saisir aux aisselles, puis la dépose sur le sol du cimetière, dans le soleil blanc.
Les villageois observent longtemps, silencieux, l’enfant éblouie dont la robe, les bas et les cheveux sont souillés. Elle tient levé devant elle comme une obole le crapaud protégé par ses doigts noirs de terre.
« Faut-y le tuer ? » hasarde enfin quelqu’un.
Personne ne répond, nul n’ayant de certitude à ce sujet. Déjà les paysans, las et satisfaits, s’éloignent et remontent en direction du village, et le fossoyeur enfonce le tranchant de sa pelle dans le tertre piétiné, puis jette dans la tombe une première pelletée de boue qui s’écrase sur la bière avec un bruit mat. Éléonore profite alors de l’indifférence retrouvée des adultes pour s’échapper à son tour et pousser la grille du cimetière dont elle contourne l’enceinte jusqu’aux fourrés en contrebas où chemine un petit ru s’écoulant non loin du pied du grand chêne. Ici, les voix et les coups de pelle ne lui parviennent plus que lointains, adoucis par le bruissement des branches du chêne et le chant incessant des oiseaux qui y nichent. Éléonore s’accroupit et s’assied sur une racine. La douleur rayonne dans son bas-ventre. Elle entrouvre à nouveau les mains sur le crapaud et cherche dans son regard doux le doux regard du père, car il ne lui semble pas impossible que quelque chose ait survécu de lui et se soit prolongé dans l’animal, non pas l’âme, mais une rémanence, un écho fragile. Lorsqu’elle le dépose au sol, le crapaud se tient d’abord rehaussé sur ses courtes pattes, puis, assuré que l’enfant ne représente pas de menace, il s’éloigne tranquillement dans les herbes. Éléonore l’observe un moment, jusqu’à le voir disparaître. Elle se blottit contre le tronc du chêne comme elle se blottissait contre le corps du père, et elle repose une main sur l’écorce polie par le frottement des sabots et des pieds nus. Une grande fatigue l’envahit. Les mouettes ont déserté le ciel de midi. Les branchages du chêne disloquent la lumière, la dispersent en éclats sur le tronc, le sol et le visage tourné d’Éléonore. Des violettes poussent dans l’herbe rase et dans les mousses, parfumant l’ombre étendue de l’arbre. Elle en cueille une et la mange. Quelques écureuils, silhouettes furtives et rousses, contournent le tronc, jaillissent et disparaissent en jetant de petits cris. Les taches de boue sur la robe de deuil ont séché et la fatigue gagne progressivement l’enfant dont les paupières se ferment malgré elle, ne laissant plus filtrer que le jour fauve, des lignes lumineuses et fluctuantes entre ses cils. Plus tard, c’est une main qui l’éveille, puis le visage de Marcel penché sur elle. Les funérailles sont terminées et le père repose désormais dans une nuit éternelle. Éléonore saisit la main que lui tend Marcel, et il l’aide à se relever.
« On rentre », dit-il.
L’enfant acquiesce et ils remontent ensemble vers le contre-haut où la veuve attend sur le fil du chemin menant du village au cimetière de Puy-Larroque.
Au soir, comme elles se déshabillent pour revêtir leurs chemises de nuit, la veuve voit la trace brune sur les dessous de sa fille. Elle s’en saisit aussitôt, la porte à son nez et renifle, avalant l’air par petites goulées, goûtant l’odeur du premier cycle, la preuve irréfutable de sa nubilité. Elle baisse lentement les bras. Ses lèvres tremblent et elle pose son regard sur Éléonore.
« Tu es impure, dit-elle d’une voix blanche. Tu es sale, désormais. Et tu vas pécher.
— Non, répond Éléonore, non, je…
— Tais-toi. Tu auras beau dire, tu pécheras. Oh, oui. Souviens-toi comment Ève a laissé le serpent la séduire. Il te séduira à ton tour. N’oublie pas pourquoi on est ici-bas, par sa faute. Et le Seigneur lui a dit : “J’augmenterai la souffrance de tes grossesses, tu enfanteras avec douleur, et tes désirs te porteront vers ton mari, mais il dominera sur toi.” Et Il dit à l’homme : “Le sol sera maudit à cause de toi. C’est à force de peine que tu en tireras ta nourriture tous les jours de ta vie, il te produira des épines et des ronces, et tu mangeras l’herbe des champs. C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu’à ce que tu retournes dans la terre, d’où tu as été pris ; car tu es poussière, et tu retourneras à la poussière.” »
La veuve a posé une main sur l’épaule de sa fille et y pèse de tout son poids jusqu’à ce que les genoux de l’enfant cèdent et qu’elles se retrouvent toutes deux agenouillées.
« Prions, dit-elle. Pour le salut de ton âme et celle de ton père. Miserere mei, Deus : secundum magnam misericordiam tuam. Pitié pour moi, mon Dieu, dans Ton amour, selon Ta grande miséricorde, efface mon péché. Lave-moi tout entière de ma faute, purifie-moi de mon offense… »
Durant les jours qui suivent les funérailles, elles lessivent la maison à la charrée pour en désincruster l’odeur, frottant les draps puis le sol jusqu’à cloquer la peau de leurs genoux et celle de leurs paumes. La veuve ouvre l’ancienne armoire assemblée et ouvragée par le père du père, au temps jadis, quand elle cahotait dans sa robe de noces sur un chariot tiré jusqu’à l’église par un âne des Pyrénées, puis elle en sort les vêtements du défunt époux qui cahotait près d’elle, fier comme Artaban, vêtu du même costume avec lequel il pourrit désormais dans la terre du cimetière de Puy-Larroque. Elle déplie les chemises et les pantalons ravaudés, les replie et les dépose sur la table en deux piles de rien. Du temps de sa splendeur, le père avait sensiblement les mêmes mensurations que Marcel, et la veuve, qui n’aime rien moins que le gaspillage, pourrait offrir au neveu de quoi s’habiller et compléter son petit saint-frusquin, deux chemises et deux tricots qu’il porte à tour de rôle, se défaisant de l’un quand il pue assez et devient dur comme un plastron sur son torse pâle – il est de bon ton que les hommes sentent et c’est à leur odeur que se mesurent leur mérite et la peine qu’ils se donnent –, mais elle transporte les nippes dans un coin de la cour, dispose quelques branches sèches au fond d’un seau en fer et fait flamber le tout, veillant là, immobile dans la fumée infecte et noire, le regard fixe et les bras croisés, jusqu’à ce que ne reste plus qu’un fragile tas de cendres balayé par la première brise. Elle trie ses propres vêtements et remise dans une boîte d’osier les robes, les gilets et les bas qui ne sont pas de couleur noire. Quand elle ne fourbit pas ou ne s’occupe pas du menu bétail, elle installe une chaise près de la porte d’entrée de la ferme et attend, assise dans sa robe de deuil, les mains posées sur les genoux, droite comme un sphinx.
Plusieurs fois l’an, des colporteurs font halte sur la place du village et tiennent boutique tout le matin, offrant peu ou prou ce qui se peut trouver en ville chez les quincailliers, les merciers et les couturières, aiguisant les couteaux et rachetant les chiffons. Les femmes espèrent l’arrivée du marchand, leurs maigres économies glissées en prévision contre leur sein, puis se dépêchent près du bahut, se disputent les articles, tâtent les étoffes et s’attardent en de laborieuses négociations. La veuve, qui ne veut pas se mêler à l’exaltation dispendieuse des autres femmes, guette, depuis son poste d’observation, la route qui mène à Puy-Larroque. S’en vient un chariot tiré par une mule galeuse et rétive, conduite par un marchand ambulant qui en a tant fouetté la croupe qu’elle est toute pelée. Bientôt elle mourra en chemin, courbant l’échine en un profond soupir, et elle restera retenue debout sur ses jambes par les brancards, le harnais et le poids du chariot, tandis que le marchand continuera un instant de battre le cuir nu de sa croupe et de tempêter, avant de se décider à mettre un pied à terre pour constater que la langue de la bête traîne dans la poussière et que son gros œil glauque est à demi clos. Son vieux cœur aura tout bonnement flanché, après vingt ans de labeur et plus de coups de schlague qu’aucune bête sur terre n’en peut endurer. Pour l’heure, la veuve adresse de grands signes au colporteur, l’invitant à approcher. Le marchand scie la bouche de la mule, bascule de tout son poids en arrière sur la bride et arrête le chariot au milieu de la cour. Les sabots de la mule sont étroits et fendus, ses pieds fourbus, et elle boit avidement l’eau du seau qu’Éléonore lui apporte. Le colporteur est si petit qu’on le dirait nain, avec ces mêmes mains boulottes, ces mêmes jambes arquées et cette même démarche basculée, mais sa tête est celle d’un homme de constitution normale, si bien qu’elle semble vissée par erreur sur ce corps tassé – du reste toujours vêtu avec élégance d’un costume trois-pièces dont Éléonore suppose qu’il ait été originellement destiné à un garçon de la ville, un fils de bonne famille, de neuf ans tout au plus –, un nœud papillon bien serré dans le gras rouge du cou, prêt à le garrotter. Bien qu’étant l’être le plus petit qu’il ait été donné de voir à Éléonore, le marchand est aussi le plus gros, avec des plis aux poignets et des plis aux coudes, comme sur ces poupées de bois ou de céramique qui l’ont si souvent fait rêver chaque partie du corps est distincte de l’autre, puis assemblée par une tige de métal et, quand elle voit passer le colporteur, deux ou trois fois l’an, elle l’imagine traversé de fils de fer plus ou moins souples en guise d’os, et qui justifieraient, plus que son poids, la difficulté qu’il a de se mouvoir, cette façon de tourner sa tête suante et rubiconde comme sur un pivot, sans jamais la hocher, pour dire oui et pour dire non indifféremment. Il saute à terre, avec une curieuse agilité, puis tire la toile cirée qui recouvre son chargement, et il y a là des caisses de bois et des sacs de jute renfermant un véritable capharnaüm de bassines et de poêles, de vaisselle rangée dans du foin, de petit outillage, de laines et de peaux tannées, de rouleaux de tissus et de vêtements. La veuve s’entretient un bref moment avec le colporteur ; elle demande à voir. Quand elle s’en retourne vers la maison, laissant le petit homme seul avec Éléonore, il lui sourit, dévoilant quelques chicots pourris, disséminés sur une gencive exsangue.
« T’as bien grandi, quand même », dit-il en ricanant.
Il parle le gascon, mais avec un accent qu’elle ne connaît pas et elle se garde bien de répondre. Le colporteur jette un rapide coup d’œil en direction de la maison.
« On peut pas dire qu’t’es vraiment jolie. C’est p’têt bien qu’t’es mal fagotée, tiens. »
Éléonore sent ses joues picoter sous l’afflux sanguin. Elle hésite à fuir, mais redoute aussitôt les remontrances de la veuve et reste interdite. Le colporteur ricane à nouveau, puis recule d’un pas pour se cacher derrière sa mule, empoigne son entrejambe et froisse le tissu de son pantalon.
« Ah, coquine, dit le nabot, t’es pas tout sec’ comme ta vieille mère qu’on dirait un coup d’trique. »
Il maugrée plus qu’il ne parle, faisant glisser la braguette, puis en tire une verge livide et molle, de la taille d’une andouille, qu’il secoue vertement deux ou trois fois en passant sur ses lèvres une langue sèche et noircie par le tabac. À l’instant où la veuve reparaît sur le seuil, il se refroque aussi vite qu’un serpent rabat sa langue. Elle tient dans les bras le petit tas de vêtements soigneusement pliés qu’elle ne portera plus. Elle jette un œil à sa fille, la trouve pâle et laide, à l’image de son reflet qu’elle prend soin d’éviter dans le miroir ovale et l’eau des lavoirs. Elle se console : le noir s’accorde au moins à leur teint de revenantes. Le marchand passe en revue chaque nippe.
« J’pourrai pas en tirer grand-chose, ma p’tite dame », dit-il en pivotant de la tête.
Blessée dans son orgueil, la veuve accuse un léger recul.
« J’en ai toujours pris soin », réplique-t-elle.
Le colporteur hausse les épaules, puis passe de nouveau les vêtements en revue, avant de répéter :
« J’pourrai pas en tirer grand-chose. »
Tandis qu’ils se taisent, la mule lève la queue et défèque.
« Ce que je voudrais, moi, c’est de cette étoffe-là », dit la veuve en désignant le chariot.
Le colporteur semble réfléchir un moment.
« Trois, quatre mesures, ajoute la veuve, je demande pas plus. Faut bien m’habiller convenablement, maintenant que le vieux est mort. »
Le marchand fait encore mine d’hésiter, puis d’un geste du bras signifiant « allez, va ! », il s’avance en bon prince vers sa camelote, s’arme de ciseaux de couturière aux lames rutilantes et déroule une bande de tissu noir sur la longueur de la charrette, puis le double et le triple avant de le trancher sous le regard attentif de la veuve. Il plie l’étoffe, la tend à sa cliente, accompagnée d’une main poupine, celle dont il agitait son membre quelques minutes plus tôt sous le nez de l’enfant, et qu’elle serre brièvement de sa main d’homme, sèche et grise.
« Et voilà, ma p’tite dame ! Marché conclu, comme qu’on dit ! »
Le colporteur adresse un clin d’œil à Éléonore, pince le bord de son chapeau et saute sur le chariot, fouettant le cul de la mule qui, tirée de sa torpeur, étouffe un hennissement et met en branle sa vieille carcasse. La veuve et sa fille observent l’attelage quitter la cour de la ferme, puis la paysanne s’en retourne vers la maison, passant la paume de sa main sur l’étoffe dans laquelle elle taillera et coudra méticuleusement les deux robes qu’elle portera à compter de ce jour et jusqu’à ce qu’elle expire son dernier souffle. Elle a toujours envié la gravité des veuves et le deuil lui est doux, comme l’air souffreteux qu’elle se plaît déjà à prendre, supposant une douleur enfouie et inapaisable, une plaie vive qui l’élève et la transcende. C’est aussi l’habit, songe-t-elle, qui préservera son autorité sur l’enfant et le neveu auxquels la mort de l’époux la livre en pâture. Éléonore est restée dans la cour, étreinte par le sentiment d’une souillure, un arrière-goût amer dans la bouche. Alphonse est couché à ses pieds dans la poussière soulevée par le départ du colporteur. Pour la première fois depuis la mort du père, sa disparition lui paraît réelle, inéluctable, et l’abandonne dans une insoutenable solitude, face aux forces obscures qu’elle ne saurait nommer et qui se soulèvent en elle et hors d’elle, fomentant de funestes desseins. Dans le soleil blanc qui illumine la cour, elle frissonne comme une petite proie.
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