Rêve blanc

Henri Ardel · Chapitre 1 sur 2 · partie 2/5

Pages du PDF

Rêve blanc

Start

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

Qu’elle eût mauvais genre, le jugement était parfaitement injuste; car elle avait, au contraire, un air irréprochable de femme du vrai monde. Mais qu’elle attirât l’attention d’une façon très marquée, le fait, pour le coup, était indéniable. Tous les yeux se portaient sur elle et y demeuraient attachés, comme ceux d’Agnès, tandis qu’elle avançait, causant avec le cavalier qui l’escortait, s’arrêtant pour serrer des mains amies, chemin faisant.

—C’est Mme de Villerson, n’est-ce pas? chuchota, devant Agnès, une jeune femme qui, arrivée depuis un moment, papotait sans relâche avec sa voisine, et accommodait d’importance la réputation de son prochain.

—Oui, la nièce favorite de la marquise de Bitray. Vous la connaissez?

—Un peu; je la rencontre dans le monde. Mais je ne suis pas en relations avec elle… Et j’aime autant cela.

—Parce qu’on potine sur elle? Avec une beauté comme la sienne, vous comprenez que c’est inévitable… Et puis, entre nous, ma chère, quand elle userait vraiment de cette beauté… capiteuse pour son plaisir et la damnation du sexe fort, je ne lui en voudrais pas autrement!... Elle est veuve, en somme, et Jacques de Villerson n’a rien fait, au contraire! pour lui donner le goût de tenter une seconde fois l’aventure conjugale… officiellement!

—Officiellement? répéta l’autre, une question expressive dans les yeux.

—Chère, prenez le mot comme je vous le donne… sans malice.

—Oh! sans malice… Enfin!... Elle est vraiment séduisante!

Et la face-à-main de la jeune femme s’arrêta sur Mme de Villerson qui causait à quelques pas, immobilisée un instant par des amis.

—C’est, en effet, l’avis de tout le monde et, en particulier, de tous les hommes qui l’approchent; à commencer par notre ami Morère, qui est au nombre de ses intimes; et un favori parmi les intimes!

Elle donna au dernier mot un accent qui alluma un éclair subit dans les yeux de son amie.

—Ah! vraiment!... Est-ce que…?

Mais elle s’interrompit, et toutes deux éclatèrent d’un petit rire gourmand de scandale.

—Oh! ma chère amie, vous comprenez que, sur ce chapitre, il faudrait être le diable lui-même pour affirmer quelque chose… Et encore!... Dame! elle est assez intelligente, et artiste, et originale, et par-dessus tout féminine, pour emballer un raffiné comme Morère… Les gens bien informés prétendent qu’elle ressemble d’assez près à l’héroïne de sa dernière pièce du Vaudeville, mais…

Elle ne poursuivit pas. L’objet de leurs appréciations passait justement de son allure souveraine pour gagner les places réservées au premier rang, où venait de s’asseoir une grande vieille dame en cheveux blancs, sous une mantille de dentelle, que quelqu’un nomma auprès du commandant:

—C’est la marquise de Bitray.

Sans doute, le conférencier attendait son arrivée pour commencer. Dès qu’elle fut installée, la portière, qui fermait l’entrée de l’estrade, fut soulevée, et André Morère parut. Des applaudissements, aussitôt, éclatèrent dans la salle maintenant comble. Il s’inclina légèrement et parcourut du regard son très élégant auditoire où le murmure des conversations s’était fondu dans un silence attentif. Le commandant mit son lorgnon et s’installa confortablement dans son fauteuil. Mme Vésale murmura:

—Il a très bon air! l’aspect d’un garçon tout à fait comme il faut…

Agnès ne l’entendit pas, absorbée par une surprise inconsciente… Ce n’était pas ainsi qu’elle s’était figuré cet homme que les paroles enthousiastes de son père lui avaient fait entrevoir comme une façon d’apôtre parti pour une croisade ayant pour but la conversion de ses contemporains. Tous les jours précédents, quand on prononçait devant elle ce nom de Morère, son imagination aussitôt lui montrait le preux chevalier aux yeux clairs, brillants d’une foi inspirée, qui était sur l’un des vitraux de la cathédrale. Mais André Morère n’avait rien de l’apparence d’un apôtre, ni même d’un vaillant chevalier des siècles passés. Loin d’en avoir la robuste carrure, il était bien de son temps; de taille mince et nerveuse découplée par l’habit, le visage pensif, le front haut dominant un regard tout ensemble très vif et très pénétrant, l’allure d’une distinction un peu hautaine accusée encore par l’irréprochable et élégante correction de sa tenue d’homme du monde.

Il attendit quelques secondes, tenant sous son regard son brillant public, puis il commença à parler… Et alors Agnès oublia tout ce qui n’était pas les mots que disait cet inconnu d’une voix étrangement harmonieuse et chaude, résonnant avec des vibrations profondes. Tout simplement, il racontait d’abord ce qu’était l’œuvre en faveur de laquelle il venait demander protection. Mais, à mesure qu’il parlait, une flamme semblait jaillir de son âme même, pour aller échauffer celle de son auditoire mondain, dont il s’emparait en maître, dont il emportait la pensée comme d’un coup d’aile, évoquant le rêve d’une communion de tous les hommes, croyants et incrédules, en l’amour de ceux qui souffrent.

A peine, en l’écoutant, pouvait-on soupçonner en lui le dilettante sceptique et inguérissable, à certains mots qui raillaient sourdement le vol de sa pensée, dans le retour mélancolique qu’il faisait sur l’état moral des hommes de son temps, dont il analysait les inquiétudes d’âme et d’esprit avec une perspicacité douloureuse. A peine pouvait-on discerner l’amertume et l’ironie décevantes, dans la façon dont il disait l’inanité presque fatale de la croisade nouvelle entreprise pour ressusciter parmi les hommes le désir d’une vie intérieure très haute; dans la clairvoyance aussi avec laquelle il constatait les contradictions que les plus courageux mêmes mettaient entre leur idéal et leurs actions.

Agnès, elle, était bien trop jeune, trop naïve, pour saisir ces nuances que remarquaient aisément ceux qui savaient quel être compliqué, subtil, ondoyant, tout à la fois sceptique et vibrant, était André Morère. Elle, ne voyait en lui qu’un homme d’âme très généreuse. Tout son cœur battait d’enthousiasme en l’écoutant; et une sympathie ardente et juvénile la jetait vers lui, qui parlait de ceux qui souffrent avec une pitié frémissante dont l’écho résonnait profondément en elle-même.

Dans ses paroles, elle voyait la seule expression d’une infinie compassion pour toutes les misères, le désir passionné de les alléger; et une soif l’envahissait de devenir meilleure, plus dévouée, plus détachée d’elle-même, pour se mieux donner aux autres… Un regret aussi, presque un remords, la troublait, de n’avoir peut-être pas fait encore assez pour eux… Son âme tendre se dilatait dans cette atmosphère d’amour pour toutes les créatures humaines dont il semblait l’envelopper… Sans en avoir conscience, elle transfigurait et simplifiait sa pensée, sans soupçonner que le véritable sens lui en échappait parfois, orientée vers des horizons à elle inconnus, évoquant des impressions, des sentiments dont elle n’avait jamais senti l’atteinte, qu’elle ignorerait peut-être toujours…

Et, palpitante d’émotion, elle lui jeta tout bas le merci de son jeune cœur quand il se tut, ses derniers mots étouffés par un formidable bruit d’applaudissements.

Un peu plus pâle qu’en entrant, une lumière plus intense encore dans les yeux, il demeurait aussi maître de lui-même devant cet enthousiasme qu’il excitait, s’inclinant avec la même aisance dominatrice, les nerfs détendus pourtant. Et personne ne remarqua que son regard s’était une seconde perdu dans deux prunelles sombres,—celles d’une belle jeune femme blonde,—arrêtées brûlantes sur lui. Puis il se détourna et sortit, sans retour, malgré les acclamations qui le rappelaient encore.

Le commandant exultait. Son âme très simple ne lui avait guère plus qu’à sa fille fait pénétrer les dessous sceptiques de cet ardent appel à la charité humaine. Et, la face épanouie, il se répandait en exclamations enthousiastes:

—Quel talent de parole a ce garçon! Quelle hauteur d’esprit! Quelle nature élevée!... Je ne m’attendais pas encore à tant… Il faut absolument que je le voie… J’ai besoin de causer avec lui… Certainement, il est le fils de mon vieil ami Morère… Il lui ressemble d’une façon étonnante quand il parle! Je suppose que maintenant on peut l’approcher.

—Qu’est-ce que tu veux à ce monsieur? Laisse-le donc se reposer, fit tout de suite Mme Vésale, qui avait l’esprit de contradiction sensiblement développé.

Agnès ne dit rien. Mais tout bas, elle souhaitait que son père exécutât sa résolution, car un désir obscur s’agitait en elle de se retrouver en présence de cet inconnu dont les paroles vibraient encore dans son âme même. Et elle fut contente d’entendre le commandant déclarer nettement:

—Ce que je veux? Mais causer avec lui, tout simplement. Suivez-moi toutes les deux, pour que nous ne nous perdions pas dans la foule.

En vérité, un flot humain envahissait les galeries, les escaliers; un flot bavard, souriant, parfumé, qui s’arrêtait de-ci de-là sur les marches, obstruait les portes, et que le commandant traversa non sans peine, suivi de Mme Vésale mécontente et d’Agnès un peu étourdie de tant de mouvement autour d’elle.

—Ne pourrais-je parler à M. Morère? demanda-t-il au domestique galonné qui semblait garder l’entrée des appartements non livrés au public.

—Je ne crois pas. M. Morère est dans le salon de Mme la marquise. Je ne pense pas qu’il reçoive en ce moment.

—Eh bien, informez-vous-en, ordonna la commandante de plus en plus courroucée.

Et le commandant ajouta, mais avec sa bonne humeur habituelle:

—Veuillez dire à M. Morère qu’un vieil ami de son père désire lui serrer la main. Voici ma carte Remettez-la-lui, je vous prie.

Le domestique obéit, laissant le commandant au seuil de la terre promise, mais il reparut bientôt, invitant M. le commandant Vésale et ces dames à le suivre. Il souleva la lourde portière de tapisserie et les introduisit dans une sorte de somptueuse bibliothèque, qui éveilla chez Agnès la sensation de pénétrer dans un musée. La pièce était, pour l’instant, pleine du monde des intimes de la marquise de Bitray comme du conférencier, réunis par groupes, animant le silence du bourdonnement des conversations multiples. Au moment même où la portière s’entr’ouvrait, le regard d’Agnès tomba sur l’un de ces groupes et s’y attacha. Sous la pleine lumière d’une fenêtre, André Morère et Mme de Villerson causaient, imperceptiblement isolés des autres personnes présentes; elle, debout comme lui, son buste souple un peu cambré en arrière, ses cheveux fauves s’éclairant de tons d’or rouge sous la clarté de soleil qui les nimbait.

Était-il surprenant qu’André Morère la regardât,—comme s’il avait dû ne pouvoir jamais détacher les yeux de son visage? songea candidement Agnès. Elle aussi fût volontiers demeurée à contempler cette jeune femme si belle… Mais le commandant n’avait pas, à ce point, le sens esthétique développé, et déjà, entraînant sa famille à sa suite, il traversait la pièce d’un pas décidé, se confondant en saluts, avec la politesse excessive dont il était coutumier. Puis, tendant la main au jeune homme, tandis que Mme de Villerson reculait un peu, une lueur curieuse dans le regard, il dit de sa voix sonore:

—Monsieur, je suis le commandant Vésale. J’ai beaucoup aimé votre père, et je suis charmé d’avoir l’occasion de vous dire aujourd’hui tout le bien que je pense de vos efforts pour moraliser un peu notre jeunesse contemporaine… qui en a si grand besoin!

Un indéfinissable sourire avait couru sous la moustache d’André Morère. Très courtois, il s’inclina:

—Je suis heureux, commandant, d’avoir en quelque chose pu mériter votre approbation… Mais vous donnez, je le crains bien, plus de valeur à ma tentative qu’elle ne le mérite, et j’imagine que ma faible voix ressemble bien souvent à celle de Jean, prêchant au désert.

Le commandant protesta vivement.

—Ne doutez pas de votre mission, monsieur, sans quoi vous êtes perdu… Rappelez-vous que tous les honnêtes gens sont avec vous et vous entourent de leur sympathie, d’autant plus vive, qu’il est rare de voir un homme de votre âge prendre aussi à cœur le perfectionnement moral de ses contemporains… Et nous avons tous, hélas! besoin de perfectionnement, mais c’est dans l’âme des jeunes surtout qu’il faut jeter le désir d’une vie noble, guidée par les principes qui font les hommes vraiment forts… Vous avez bien raison, monsieur, de prêcher à haute voix la vertu; elle seule empêche les cataclysmes qui bouleversent un pays…

Le commandant était parti sur le sujet qui lui était cher, et il avait totalement oublié le lieu où il était, le cercle qui l’entourait. Il ne s’apercevait pas qu’au son de sa voix vibrante,—sa voix de commandement,—un demi-silence s’était fait dans le salon, que des yeux curieux l’examinaient, que, sur bien des lèvres, un sourire flottait.

Mais Agnès le remarqua soudain, et une ondée pourpre envahit son visage. Elle se sentait d’ailleurs très intimidée dans ce milieu si différent de celui qu’elle connaissait; dans une glace, elle s’aperçut justement, toute droite et rougissante à côté de sa mère, ayant un air de petite pensionnaire effarouchée qu’accentuait l’aisance élégante des femmes qui causaient autour d’elle à demi-voix, tout en les examinant, elle et ses parents. L’idée fugitive lui traversa l’esprit que son père se donnait en spectacle; et elle éprouva un irrésistible désir de s’enfuir, ainsi qu’autrefois quand, au couvent, elle se trouvait sous le regard de Monseigneur pour lui réciter un compliment de bienvenue.

Pourtant, quelqu’un écoutait sans sourire, avec une attention marquée, les jugements du commandant; c’était le conférencier lui-même. Il y avait bien, dans les yeux qu’il attachait sur lui, une expression dont Agnès ne pouvait démêler le sens, car elle ne savait pas ce que c’est qu’une curiosité de dilettante. Mais enfin, lui demeurait très sérieux, paraissant trouver un réel intérêt aux paroles de son père et même aux réflexions de sa mère, qui jugeait à propos de se mêler à la conversation, ayant horreur du rôle de personnage muet. Et Agnès en éprouva pour lui une reconnaissance ardente; telle, qu’elle ne se troubla pas quand son père se décidant à prendre congé, elle sentit sur elle le regard pensif du jeune homme, auquel M. Vésale la présentait,—ainsi que l’on présente les humbles mortels aux personnages illustres.

Très bas, il s’inclina devant elle, après avoir salué Mme Vésale, intérieurement très flattée d’avoir conversé avec un homme célèbre. Et elle éprouva une sensation de plaisir bizarre et irraisonné, quand elle entendit son père dire au jeune homme:

—Il y a, monsieur, différentes questions dont j’aimerais à vous entretenir… Serais-je très indiscret en vous demandant s’il y a un jour où je pourrais vous rencontrer sans vous déranger?

Courtoisement, André Morère répliqua:

—Mais, commandant, c’est moi qui irai vous…

—Non, non, du tout… A l’hôtel, nous ne pourrions causer tranquillement.

—Alors, commandant, je suis à vos ordres pour le jour que vous préférez.

Et Morère donna sa carte au commandant, qui, après une courte délibération avec le jeune homme, y inscrivit la date et l’heure choisies pour le bienheureux rendez-vous. Alors seulement, il s’avisa qu’il y avait longtemps qu’il retenait André Morère et se décida à lui permettre d’aller présenter ses hommages à la marquise de Bitray, qui, d’ailleurs, le faisait discrètement demander.

III

Si le commandant avait été ravi, à peu de frais, de sa conversation avec André Morère chez la marquise de Bitray, il le fut bien davantage encore de la visite qu’il fit le lendemain au jeune homme. Poursuivant une idée germée soudainement dans son cerveau à la suite de la conférence, il était allé lui demander de vouloir bien venir à Beaumont,—dont il était une des autorités,—afin d’y répandre davantage encore la bonne parole. Certes, ses concitoyens la connaissaient; mais en fin de compte, ils ne pourraient jamais que gagner à l’entendre hautement commenter par un orateur tel qu’André Morère.

Et le jeune homme n’avait pas repoussé la proposition, tout en faisant certaines réserves. Il avait écouté, avec une bonne grâce parfaite, les appréciations de son interlocuteur sur la nouvelle génération, sur les progrès de l’anarchie, conséquence fatale de la déplorable éducation donnée à la jeunesse des classes pauvres; sur l’action démoralisatrice exercée par les écrivains dans les hautes classes…

D’où nécessité de réagir…, etc., etc.

Tous deux, sur bien des points, étaient tombés d’accord, cherchant au mal des remèdes à l’efficacité desquels le commandant croyait avec tout l’optimisme de son honnête nature,—le commandant seul… Et, finalement, André Morère l’avait, comme il le désirait, conduit auprès de sa mère, à qui M. Vésale souhaitait présenter ses hommages ainsi qu’à la veuve d’un vieux compagnon d’armes.

C’est en déjeunant que le commandant faisait ce récit, tout rempli d’aise encore au seul souvenir de sa visite, écouté à demi par Mme Vésale, toujours absorbée par l’idée de ses courses, et très attentivement par Agnès, silencieuse toutefois par un reste d’habitude de sa petite enfance, où elle n’avait pas permission d’élever la voix à table ni de questionner son père ni sa mère.

—C’est une femme charmante que Mme Morère! expliquait le commandant, tout en dévorant allégrement sa côtelette, tout à fait bien…, de visage et de manières!

Les lèvres de Mme Vésale se plissèrent un peu.

—Toujours enthousiaste, Charles! Enfin c’est entendu, Mme Morère est une merveille, comme son fils!

—Allons, allons, Sophie, ne t’irrite pas. Mme Morère a les cheveux tout blancs!... Une vraie douairière, très douce, très calme et très grande dame, malgré sa simplicité… Elle porte toujours le deuil de son mari… Et pourtant il y a des années qu’elle est veuve! Elle avait les larmes aux yeux en parlant de lui, pendant que nous réveillions ensemble les vieux souvenirs… Elle m’a exprimé le désir de renouveler connaissance avec toi, Sophie.

—Elle est bien aimable. Mais ce ne sera toujours pas pendant notre séjour actuel à Paris… Je n’ai pas plus le temps de faire des visites que celui d’en recevoir. Je suis accablée de courses… Il me faut encore retourner au Bon Marché pour les rideaux que j’ai achetés et que l’on ne m’envoie pas. Les administrateurs de ces magasins sont incroyables! Ils n’ont pas l’air de se douter que leurs clients ont autre chose à faire que de réclamer les achats non livrés!

La commandante commettait-elle un jugement téméraire?... Toujours est-il qu’elle fut interrompue dans l’expression de son mécontentement par l’entrée de la femme de chambre qui apportait les fameux rideaux, cause de son irritation. De nouveau, elle gronda pourtant:

—Ah! comme ils arrivent bien!... Juste au milieu du déjeuner! Il faut maintenant que j’aille voir s’il n’y a pas d’erreur!...

Et la commandante, se levant très nerveuse, disparut dans la pièce voisine. Son mari eut un discret soupir d’allégement, et, bien vite revenu à son sujet favori pour l’heure, il reprit:

—Mme Morère m’a demandé, Agnès, si j’avais des enfants. Je lui ai dit que j’étais père d’une jeune personne pas trop mal tournée, ma foi!

Et doucement, il caressa la joue d’Agnès.

—Alors, elle m’a bien vite témoigné le désir de connaître cette jeune fille accomplie…

—Oh! père…

—Eh bien, mademoiselle, ne trouvez-vous pas que vous méritez d’être appelée une jeune fille accomplie? Je le regrette de tout mon vieux cœur alors… Enfin, tant pis, j’ai promis à Mme Morère de te présenter à elle… Nous irons tous les deux la voir, Agnès, si ta mère tient à demeurer la proie des magasins… D’ailleurs, il faut que je m’entende avec son fils pour savoir à quelle époque il pense pouvoir venir à Beaumont. Ça va-t-il, Agnès? Un sourire aux lèvres, elle dit gaiement:

—Cela va, père.

Une ondée de sang avait rosé sa peau délicate. Elle rougissait ainsi à la moindre impression, mais elle eût, pour le moment, été bien en peine de dire pourquoi cette flamme lui était montée au visage; peut-être parce qu’elle éprouvait un plaisir inconscient à l’idée de connaître la maison de celui dont la parole était vivante encore dans son souvenir…

Le commandant continuait:

—J’ai encore une autre proposition à te faire, petite Agnès… Tout à l’heure, comme je rentrais à l’hôtel, je me suis trouvé devant l’Opéra, et l’idée m’est venue que, peut-être, ma fillette ne serait pas fâchée d’y passer sa soirée… Hein, Agnès, qu’en dis-tu?

—Je dis, père, que tu as eu une pensée délicieuse. Mais maman?...

—Eh, bien…, quoi, ta mère?... Elle ne peut pas trouver mauvais que tu ailles écouter de la musique. Que diable, tu es sortie du couvent, et je t’assure, ma petite fille, que tu peux sans scrupule aller au spectacle…

—Qui parle de spectacle? fit la commandante qui rentrait, vérifiant les notes qu’elle venait de recevoir.

—Moi!... Je vous offre à toutes les deux une soirée à l’Opéra.

—Charles! tu ne penses pas à conduire Agnès au théâtre?

—Eh! pourquoi pas?

—Mais parce que ce n’est pas un lieu convenable pour une jeune fille!

Le commandant se prit à mordiller sa moustache, signe de grande impatience chez lui.

—Ah çà, Sophie, tu déraisonnes… Si tu trouves qu’une fille de dix-huit ans, bonne à marier, ne peut pas aller entendre un opéra sous peine d’être compromise, il n’y a qu’à la reconduire au couvent pour l’en sortir juste le jour de ses noces! Ta mère, ma chère amie, n’était pas d’humeur aussi farouche, et tu pourrais te souvenir que notre première entrevue a eu lieu, jadis, au Théâtre-Italien…

La commandante ne s’attendait pas à cet argument direct. Elle ne répondit pas, ayant deviné, d’ailleurs, à l’accent de son mari, qu’il serait habile à elle de ne pas entrer en discussion avec lui ce jour-là, si elle voulait s’éviter une défaite… Et, au bout de quelques secondes, elle reprit:

—Alors tu tiens à donner à Agnès le goût du théâtre? Soit! Que joue-t-on ce soir?

—_Roméo et Juliette_.

Mais ces deux noms ne disaient absolument rien à la commandante, qui n’avait guère plus de sympathie pour la musique que pour la poésie. Et, encore hérissée, elle continua:

—Qu’est-ce que ce Roméo et cette Juliette? Quel est le sujet de l’opéra? Je ne m’en souviens pas…

Le commandant lui-même ne s’en souvenait que vaguement, et très sincère, il expliqua:

—C’est l’histoire d’une haine entre deux vieilles familles qui rendent leurs enfants très malheureux par leur désunion. Le livret est un peu triste, si je me rappelle bien… mais la musique est très agréable. Il y a de fort jolis airs dans cet opéra.

—Il ne renferme pas de ballets, au moins?

—Oh! je ne pense pas… Comment veux-tu qu’on danse dans les circonstances lamentables où se trouvent les personnages?... Ce serait tout à fait déplacé!...

La commandante ne releva pas cette explication. Elle avait protesté bien plus par esprit de contradiction qu’en vertu de principes très arrêtés, comme elle en avait sur certains chapitres. Ayant reçu du ciel une nature tout le contraire de rêveuse, pourvue d’un esprit net et pratique, elle n’eût jamais pensé qu’une soirée à l’Opéra,—qui lui eût paru, à elle, carrément ennuyeuse,—pût avoir une influence morale quelconque sur Agnès, jugeant sa fille créée à sa ressemblance.

Aussi, satisfaite d’avoir fait montre de son autorité, ayant décliné pour son compte l’offre du commandant, elle ne fit plus de grandes objections à ce qu’il emmenât sa fille écouter l’histoire d’une haine entre deux vieilles familles nobles…

... Le commandant et Agnès éprouvaient toujours un extrême plaisir à sortir tous les deux ensemble, sans un tiers entre eux; et, ce même soir, ils s’en allèrent au théâtre aussi allégrement que deux écoliers en liberté; Agnès, tout amusée de voir s’éclairer les magasins, d’une somptuosité inconnue à Beaumont, qui charmaient ses yeux peu blasés, comme des visions de contes de fées. Et ainsi lui apparut aussi l’Opéra sous le flamboiement des globes de lumière blanche, sa grande silhouette, découpée sur un ciel clair.

Pour la première fois, elle pénétrait dans une salle de spectacle, et une sensation d’éblouissement envahit son jeune cerveau, quand, assise auprès du commandant, ses yeux errèrent sur la scène encore close, sur le lustre scintillant, sur ces espèces de petits salons que son père appelait des loges et où étaient assises, devant des messieurs cravatés de blanc,—qui la firent penser à André Morère,—des femmes en robes pâles, ennuagées de dentelles, de vaporeuses draperies, d’où émergeaient leurs épaules nues.

Oh! ces épaules offertes ainsi à tant de regards d’hommes! Elles amenèrent une rougeur sur les joues d’Agnès, qui jamais n’avait vu de bal et tressaillait d’une sorte de honte devant cette nudité dont s’offensait sa délicatesse de vierge. Et vite, elle ramena ses yeux vers la scène, tandis que le commandant, n’ayant pas les mêmes scrupules, promenait sa lorgnette dans la salle, sur le public qu’attirait, dès le début de la représentation, la rentrée d’un chanteur célèbre. Et soudain, une exclamation lui échappa à la vue de deux jeunes femmes qui venaient d’entrer dans une loge et s’asseyaient lentement, leur cavalier restant dans la pénombre.

—Eh! eh! Agnès, regarde donc cette dame blonde, près de nous, n’est-ce pas celle qui causait avec André Morère, quand nous sommes entrés dans le salon particulier de la marquise de Bitray? Il me semble bien la reconnaître.

—Où cela, père? fit Agnès avec un effort pour reprendre possession d’elle-même.

—Là, à ta gauche, dans cette loge!... Et ce monsieur qui y entre aussi, qui la salue, qui s’assied derrière elle… Mais, sapristi! c’est Morère lui-même. Ne penses-tu pas?

Et dans sa moustache, le commandant finit:

—Ah! le gaillard! Il ne doit pas s’ennuyer avec de pareilles épaules sous les yeux!

Agnès, tout de suite, s’était tournée vers le point indiqué par son père, agitée d’un inconscient désir de voir André Morère, mais elle n’aperçut que des formes masculines dans la profondeur de la loge. La jeune femme avait fait un mouvement qui masquait son interlocuteur, et elle seule apparut au regard d’Agnès, délicieusement blonde dans le velours noir de sa robe tout unie dont le corsage, très décolleté, dégageait la gorge d’une pâleur laiteuse, le col svelte qui soutenait la tête nimbée par les cheveux fauves relevés très haut sous la flamme d’un large croissant solitaire. Et elle avait ainsi un tel éclat de fleur humaine, exquise et capiteuse, une telle splendeur de beauté physique, qu’Agnès, instinctivement, détourna la tête, ainsi qu’elle eût fait devant une statue sans voiles.

D’ailleurs, l’orchestre commençait à jouer, et une harmonie l’enveloppait toute, l’emportant bien loin de la foule qui l’entourait; puis, lentement, le rideau se leva, et alors elle entra dans un monde à elle inconnu où, pendant quelques heures, elle allait vivre une existence enchantée…

Mais une surprise toutefois la domina d’abord; il lui semblait si bizarre de voir ces hommes et ces femmes exprimer de la sorte des sentiments qu’ils n’éprouvaient point, pour le plaisir d’autres hommes et d’autres femmes! Puis, sans même qu’elle s’en aperçût, cette impression première s’effaça et, devant elle, vécurent réellement un Roméo superbe, une idéale Juliette, dont elle se prit à suivre avec un intérêt ardent l’immortelle histoire.

Une histoire riante et charmeuse, douce autant qu’une caresse d’abord; puis sitôt assombrie, de venue si vite d’une indicible tristesse, palpitante de toutes les angoisses, des élans désespérés et vains qui torturent les pauvres cœurs, avides d’un impossible bonheur… Une histoire que la petite Agnès écoutait grisée insensiblement par la musique enveloppante qui chantait le douloureux récit et faisait vibrer toutes les fibres de son âme aimante pour y éveiller des accents nouveaux… Une histoire qui, tout ensemble, la séduisait, l’étonnait et l’effarouchait un peu dans sa pureté de petite fille très innocente; la troublait aussi sourdement, car elle agitait la mystérieuse énigme que son amie mariée lui avait, sans le savoir, jetée dans l’esprit…

Combien ils s’aimaient ce Roméo et cette Juliette! dès leur première rencontre, attirés l’un vers l’autre par un irrésistible élan!... Avec quelle simplicité forte! quel emportement passionné, dont la violence la choquait comme une faute commise et, en même temps, chose bizarre! l’attirait… A les voir, à les entendre, elle avait la sensation d’une grande flamme brûlant près d’elle, dont la chaleur était d’une douceur pénétrante… Était-ce donc cette invisible flamme qui éclairait son amie, la faisait autre; et se pourrait-il qu’un jour, elle aussi, la petite Agnès, dût la connaître et comprît ce qu’était ce bonheur que Roméo comme Juliette voulaient atteindre, malgré toutes les défenses, les difficultés, les douleurs, malgré leur devoir, malgré tout!

Ce mystère la faisait rêver, et elle tressaillit, ramenée brusquement en pleine réalité, quand son père lui dit:

—Agnès, veux-tu venir faire un tour au foyer? Je serais content que tu le connusses. Il vaut la peine d’être visité!...

Pour lui faire plaisir, elle accepta, indifférente, et se laissa docilement conduire à travers la cohue qui encombrait les couloirs… Comme ils passaient devant la loge de Mme de Villerson, pleine de visiteurs, quelqu’un en sortait, André Morère.

—Ah! j’étais bien sûr de vous avoir aperçu! s’exclama le commandant tout de suite enchanté. Et cette petite fille qui ne vous voyait pas! Les yeux des vieux sont décidément meilleurs que ceux des jeunes!

—La vérité est surtout, je crois, commandant, que je n’ai pas l’honneur d’être connu de mademoiselle… Si vous voulez bien me faire la faveur de me présenter à elle…

—Ah! mon cher ami, vous traitez tout à fait cette petite fille en grande personne… Mais il n’est nullement nécessaire que je vous présente… Vous êtes, ma foi, presque une vieille connaissance pour Agnès, tant elle m’avait entendu parler de vous avant de venir vous écouter. Et maintenant votre conférence a fait d’elle l’une des plus sincères admiratrices de votre talent!

André Morère eut un sourire imperceptiblement sceptique qui le révélait assez peu sensible à l’enthousiasme prononcé du commandant, et gaiement, il dit:

—Commandant, vous m’accablez! Mademoiselle, permettez-moi de vous assurer… que je ne mérite, hélas! pas autant…

—Je ne crois pas que mon père soit trop indulgent, puisque vos paroles donnent à ceux qui vous écoutent le désir d’être meilleurs, de mieux aimer les pauvres…

André Morère eut vers elle un coup d’œil surpris, sa curiosité d’observateur, éveillée par cette réponse inattendue, qui sonnait d’étrange façon dans le milieu où elle tombait… Par aventure possédait-elle donc une personnalité morale, cette mince et blonde créature qui avait un air mystique de sainte de vitrail, habillée par une couturière de petite ville?... Et il interrogea, afin de pénétrer plus avant dans sa pensée:

—Me permettez-vous, mademoiselle, d’espérer un peu que vous ne parlez pas ainsi seulement parce que vous êtes infiniment bonne et daignez donner la meilleure des récompenses à mes faibles efforts?

Avec la même simplicité, levant vers lui ses prunelles d’enfant, elle répliqua:

—Ce que je vous ai dit est bien la vérité… Je l’ai éprouvé…

—Alors, mademoiselle, je vous remercie profondément du très précieux encouragement que vous voulez bien me donner de la sorte. J’y suis très sensible…

Et il l’était vraiment, car il avait deviné cette enfant si sincère, que sa juvénile approbation l’avait touché.

Le commandant intervint de son accent de bonne humeur:

—Vous ne vous croyiez pas un prédicateur aussi éloquent, n’est-il pas vrai, monsieur Morère?... Maintenant, vous voilà édifié… Mais puisque, pour le moment, il ne peut être question de transformer tout à fait en une sainte Élisabeth cette jeune enthousiaste, voulez-vous venir tout simplement faire un tour avec nous au foyer que je désire montrer à Agnès?

André Morère eut une légère hésitation. Il redoutait un peu de nouvelles considérations du commandant sur la société contemporaine; et, d’autre part, une rapide exploration dans une pensée neuve de jeune fille le tentait. Son dilettantisme d’observateur fut le plus fort, et, s’inclinant, il accepta la proposition du commandant. D’ailleurs, en cet instant, une loge où il venait de passer des minutes exquises était envahie par des visiteurs importuns, auxquels il jugeait sage d’échapper.

A la suite du commandant qui avait pris Agnès à son bras, il entra donc dans le foyer, envahi par une foule dans laquelle dominait l’élément masculin. Les seules femmes y avaient des allures de petites bourgeoises ou de provinciales en droite ligne arrivées de leur province… Aucune capable d’attirer l’attention d’un raffiné comme André Morère… Agnès seule l’intéressait; et la voyant demeurer silencieuse, intimidée par les regards qui l’examinaient au passage, il interrogea, au hasard, pour l’obliger à sortir d’elle-même:

—Êtes-vous, mademoiselle, contente de la représentation de ce soir?

—Ah! cher monsieur Morère, comment ne le serait-elle pas? riposta tout de suite le commandant. Ce n’est pas une blasée que ma petite Agnès! Pour la première fois, elle va à l’Opéra!

—Vraiment?... Je vous en félicite, mademoiselle, puisque vous avez ainsi le plaisir de goûter une impression neuve, régal que beaucoup vous envieraient… Est-il permis, sans trop de curiosité, de vous demander comment vous jugez ce genre de distraction?

—Je pense que je n’avais jamais rien imaginé de semblable et que je sortirai de l’Opéra avec un grand désir d’y revenir…

—Ainsi, vous vous intéressez beaucoup aux aventures du pauvre Roméo et de la malheureuse Juliette?

Elle inclina la tête, les lèvres entr’ouvertes par son sourire sérieux.

—Oui, beaucoup… Je crois qu’ils vont être bien durement punis…

—Punis?... De quoi?...

—Mais de s’être fiancés, puis mariés, contre la volonté de leurs familles!

—En effet, vous avez raison… Ils étaient de parfaits révoltés… Et cependant, bien que, au point de vue où vous vous placez, ils aient mérité leur malheur, vous leur faites l’aumône de votre compassion?

—Je les plains parce qu’ils souffrent… Et puis, je crois que leur devoir devait être bien douloureux à remplir!

Pour la mieux connaître, il continua, trouvant piquante cette conversation un peu austère dans le foyer de l’Opéra, non accoutumé à en entendre de pareilles.

—Alors, vous pensez, mademoiselle, que quand le devoir se présente cruel à accomplir, l’homme est excusable de le jeter de côté et de passer outre pour aller là où son cœur le pousse?

—Oh! je ne pense pas cela! protesta-t-elle vivement. Je n’excuse ni Roméo ni Juliette, mais leur situation était si difficile!... Ils en étaient tellement innocents!... Et puis…

—Et puis?

D’un indéfinissable ton, la voix soudain assourdie et plus lente, elle finit:

—Et puis, ils s’aimaient tant!

—Ah! ah! la belle raison, ma fillette! s’exclama le commandant, qui écoutait la conversation, ravi de voir sa petite Agnès causer avec un homme comme André Morère… Alors, tu trouves comme Pascal que «le cœur a des raisons que la raison ne connaît pas»?

Le jeune visage s’empourpra. Mais pourtant, rencontrant une interrogation dans les yeux d’André Morère, elle expliqua d’un ton d’excuse:

—Je suppose que, quand on s’aime, ce doit être une telle souffrance de se séparer, de se perdre, qu’il n’est pas étonnant que le courage manque parfois pour accomplir ce sacrifice…, et c’est pourquoi je plains Roméo et Juliette, même en ne les comprenant pas bien…

Curieux, André Morère interrogea encore, de ce ton d’intérêt discret qui la rendait confiante et dissipait sa timidité:

—Vous ne les comprenez pas? Pourquoi?

—Parce qu’ils peuvent être heureux sachant qu’ils n’ont pas le droit de l’être et que leur bonheur est coupable!

André Morère songea à ceux-là chez qui la conscience du péché commis avive la jouissance; et la réponse d’Agnès lui donna la sensation d’un parfum idéalement frais, jailli de quelque fleur immaculée, éclose loin des hommes. A une autre qu’à cette enfant, que de choses il eût répondues! Mais à elle, il dit simplement, avec un sourire indulgent, où frémissait une mélancolie:

—Il faut leur pardonner leur bonheur, il a été si court!... Et c’est parce qu’eux-mêmes le savaient devoir être bien fragile qu’ils oubliaient tout, pour en savourer l’ivresse fugitive… D’ailleurs, ils l’ont bien expié… Vous allez en avoir la preuve dans quelques instants.

Et l’accent d’André Morère devint légèrement sceptique et railleur:

—La loi morale violée par eux sera vengée sur le coup de minuit; et, de toutes leurs pauvres joies, il ne restera plus qu’un souvenir, mis en drame par le vieux Shakespeare et chanté par la musique d’un illustre compositeur français. Des mots et des sons!

—De très jolis sons… Cette musique est vraiment tout à fait gentille! appuya le commandant.

Le qualificatif n’était pas celui qui, à coup sûr, flottait dans le cerveau d’André Morère. Mais il ne releva pas les paroles du commandant. Il observait le visage pensif d’Agnès qui, arrêtée près d’une fenêtre du foyer, regardait loin devant elle,—vers ce Paris agité d’une vie fiévreuse,—ainsi qu’elle faisait quand elle réfléchissait. Et il reprit doucement:

—Voulez-vous me permettre d’être très indiscret, mademoiselle?

Elle releva la tête, une petite anxiété dans ses prunelles limpides.

—Comment cela?

—En vous adressant une question… Ainsi, à la place de Juliette, vous n’auriez pas agi comme elle?

—Oh! non! fit-elle avec une spontanéité si vraie qu’André Morère comprit qu’elle serait de ces femmes qui se donnent à leur devoir sans hésiter, au prix même de leur bonheur.

Il lui était déjà arrivé de rencontrer de vraies jeunes filles, mais aucune, candide d’âme et d’esprit autant que celle-ci, se mouvant dans une telle atmosphère de pureté morale, aucune à qui fût, à ce point, familière la constante pensée du bien à faire, du mal à redouter. Et la voyant de nouveau songeuse, il craignit d’avoir involontairement fait naître en son jeune esprit d’inutiles pensées, capables d’en troubler l’innocence. Alors, changeant de ton, il reprit gaiement:

—Ne trouvez-vous pas, mademoiselle, que nous abordons là des sujets trop graves pour le lieu où nous sommes? Vous allez penser que les conférenciers devraient se borner à faire des conférences… Je vous ai empêchée de visiter le foyer. Voulez-vous bien m’autoriser à réparer un peu mon tort en vous faisant les honneurs de l’Opéra, dans la mesure de mes moyens?

Le commandant, transporté d’aise, s’exclama pourtant:

—Mais, monsieur Morère, ce serait abuser de votre complaisance?

—Ce serait me procurer un plaisir, commandant!

—Alors, mon cher ami, nous vous suivons!

Maintenant, Agnès était devenue pour André Morère une vraie petite fille, adorablement jeune; et, avec la bonne grâce qu’il eût apportée à distraire une enfant charmante, il lui fit voir tout ce qui, dans le foyer, dans la partie de l’Opéra appartenant au public, pouvait l’intéresser; lui disant des anecdotes, dignes de ses jeunes oreilles, sur les grands artistes, les compositeurs dont les noms étaient liés à celui de l’Opéra, l’amusant et la charmant ainsi.

Mais une sonnerie éclata et le commandant décréta, en vertu de sa ponctualité militaire:

—Allons, il faut regagner nos places. L’acte va commencer.

—Déjà! pensa Agnès, saisie d’un obscur regret.

Pour elle, l’entr’acte avait passé avec une rapidité de songe… Son père prenait congé, se répandant en remerciements pour la très grande amabilité de M. Morère, sa complaisance, etc. Alors, comme le jeune homme s’inclinait devant elle très profondément, elle osa lui répéter, après son père, un «Merci, monsieur», un peu timide, mais tout palpitant de reconnaissance, qu’André Morère, d’ailleurs, se défendit d’accepter.

Le cœur léger, elle regagna sa place, d’où, instinctivement, tout de suite, elle jeta un coup d’œil sur la loge de Mme de Villerson. Morère y était rentré; et, assis derrière la jeune femme, il lui parlait… Et Agnès ne sut pas qu’il lui racontait spirituellement sa promenade au foyer avec une naïve petite provinciale, curieuse à étudier.

Le rideau se relevait… Alors, de nouveau, elle fut reprise toute par le drame passionné qui se jouait sur la scène, et qui résonnait en elle avec une intensité étrange. De nouveau, l’harmonie poignante des chants l’emportait dans l’atmosphère d’amour désespéré où se mouvaient les deux amants immortels…

Et voici que, tout à coup, il lui semblait entre voir le sens caché des paroles de son amie… Cécile avait raison, il y avait plusieurs manières d’aimer; mais jamais, avant ce soir, elle n’eût pensé que deux créatures humaines pouvaient le faire avec cette passion, ce mépris orgueilleux de tout ce qui n’était pas eux. Dans sa pensée d’enfant pieuse, flottaient obscurément les mots du livre saint: L’amour souvent ne connaît point de mesure; mais, comme l’eau qui bouillonne, il déborde de toutes parts… Qui n’est pas prêt à tout souffrir et à s’abandonner entièrement à la volonté du bien-aimé, ne sait pas ce que c’est que d’aimer… Et trouvant un sacrilège de les détourner de leur sens mystique, elle s’efforçait de les fuir… Maintenant, elle savait… Oui, des créatures humaines pouvaient s’aimer comme, jusqu’alors, elle avait pensé que Dieu seul devait l’être. Palpitante d’angoisse, elle écoutait l’adieu poignant que se faisaient les deux pauvres êtres que l’amour jetait vers la mort et qui lui donnait envie de sangloter, de s’enfuir, de les oublier; surtout d’échapper à la pensée défendue, croyait-elle, qu’un jour viendrait où, peut-être, elle aussi entendrait de pareils accents…

Le bon commandant ne se doutait guère du sourd travail qui s’accomplissait dans le cœur de sa petite Agnès.

Il écoutait très satisfait, ayant des exclamations discrètes, mais approbatrices, sur les artistes, leurs voix, les décors, sur les chœurs, un peu surpris seulement qu’Agnès ne lui répondît point. Un instant cependant, frappé du jeu expressif des deux héros, il eut l’idée fugitive que la commandante n’eût pas jugé le spectacle convenable pour une jeune fille; et, un peu inquiet, il regarda Agnès, s’imaginant, dans son inexpérience, que l’attitude de la fillette serait révélatrice.

Or, il fut tout de suite rassuré. A peine un peu plus rose que de coutume, les mains correctement jointes sur son éventail, elle écoutait toute droite, ses yeux couleur d’une fleur de lin, obstinément arrêtés sur la scène… Alors, tranquillisé, il oublia ses scrupules et laissa l’enfant jouir en paix du spectacle qui s’achevait, sans remarquer la flamme inaccoutumée de ses prunelles bleues, ni le battement plus rapide des cils sur les yeux humides. Il ne savait pas qu’elle pensait, troublée: Aimer, et puis mourir…

Aimer! aimer! Le mot bourdonnait sans relâche à son oreille, tandis que se perdaient les dernières notes échappées des lèvres de Roméo, alors que, déjà, Juliette ne pouvait plus l’entendre… Lentement, le rideau commençait à descendre au milieu des acclamations enthousiastes du public. Et le commandant, pressé, disait:

—Eh bien, Agnès, c’est fini… Qu’est-ce que tu attends donc, ma petite fille? Dépêchons-nous de sortir avant la foule. Viens vite.

Oui, le rideau s’était abaissé sans retour. Il fallait partir. Tout en l’enveloppant de son manteau, le commandant lui demanda:

—Eh bien, es-tu contente de ta soirée?

De sa voix douce, elle répondit:

—Oh! oui, bien contente, père.

—Allons, tant mieux, si tu es satisfaite, petite. Les chanteurs étaient, en effet, excellents; et cette Juliette, une bien jolie créature. On comprend que ce diable de Roméo n’ait pas prétendu renoncer à elle! C’était un vrai artiste aussi que ce garçon qui faisait Roméo!

Agnès ne répondit pas. Apercevant le foyer, elle repensait aux minutes qu’elle y avait passées… Elle entendait la voix d’André Morère lui parler de Roméo et de Juliette, et elle aurait voulu encore être à ce moment-là qui avait été l’un des meilleurs de sa soirée.

Emportés par le flot qui se dirigeait vers les sorties, elle et son père passèrent devant la loge de Mme de Villerson. La porte en était ouverte, et sur le seuil apparaissait la jeune femme dont André Morère plaçait, sur les épaules nues, la pelisse de soie rose tendre, le capuchon ourlé de dentelle voilant les cheveux de lumière. Avec un soin extrême, il l’enveloppait, et ne vit ni le commandant ni Agnès, qui pourtant le frôlèrent presque.

IV

Sous l’ombrage des grands arbres du Cours, le tout Beaumont, en ses atours du dimanche, était réuni autour du kiosque, où l’harmonie municipale s’évertuait à rendre les beautés d’une suite d’airs variés sur Faust. Le commun des mortels, c’est-à-dire la petite bourgeoisie et le menu peuple, écoutait debout, massé derrière les haies de l’enceinte réservée, applaudissant avec chaleur les musiciens, que leurs accords fussent ou non tombés d’aplomb. Mais la «société» de Beaumont, confortablement assise en cercles sympathiques, se montrait plus sévère et témoignait une indulgence dédaigneuse pour les efforts,—assez peu récompensés d’ailleurs,—de l’orchestre qu’elle n’écoutait guère.

On causait beaucoup dans les différents groupes formés par les divers clans de la ville, qui s’examinaient les uns les autres, se jugeant avec une bienveillance discutable. Mais la plupart de ces groupes étaient tout féminins, car les «messieurs» de Beaumont avaient pour habitude d’arpenter les allées du boulevard durant la musique, tout en devisant sur les affaires de la ville, voire même sur celles de leurs concitoyens, échangeant de plus, à l’occasion, leurs réflexions sur les femmes présentes. Mais c’était surtout l’élément militaire qui se permettait, avec le plus de désinvolture, d’apprécier les dames de Beaumont, lesquelles ne lui en voulaient pas d’ailleurs, et voyaient, sans nul ennui, la note claire des uniformes jetée dans la monotonie du costume des civils.

Continuer : partie 3 sur 5