Rêve blanc

Henri Ardel · Chapitre 1 sur 2 · partie 5/5

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Rêve blanc

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

Et une joie obscure palpitait en elle à cette seule idée.

Elle avait bien prévu, l’enfant. Dès son arrivée à Beaumont, le jour qui précédait celui où il devait parler, André Morère vint correctement se présenter chez le commandant Vésale. Mais personne ne se trouvait au logis pour le recevoir, et quand Agnès rentra avec sa mère, à l’heure du dîner, elle vit la carte déposée dans le plateau du vestibule. Alors une sensation aiguë de déception la bouleversa toute. Ainsi elle avait eu lieu, cette visite en laquelle elle espérait! Espérer… quoi? Ah! elle n’aurait pu le dire, la pauvre petite fille. Son rêve était bien imprécis… et si blanc!

Mais, enfin, elle avait tant souhaité le revoir, lui, une fois encore dans l’intimité de leur maison! Maintenant, s’il arrivait qu’elle se trouvât rapprochée de lui, ce serait sans doute au milieu de la foule. Peut-être ne la remarquerait-il même pas, ni ne lui parlerait; et elle n’aurait pas le droit de faire un signe pour qu’il s’aperçût de sa présence. Ah! pourquoi personne ne lui avait-il révélé comment on attire à soi les hommes qui sont ainsi au-dessus des autres par leur intelligence? Et devant son impuissance, un découragement s’emparait d’elle en même temps qu’une fiévreuse impatience de voir enfin se lever le jour qui les mettrait en présence.

Il était déjà un peu tard quand, le lendemain, dans l’après-midi, la commandante et Agnès pénétrèrent dans l’enceinte de l’Exposition d’horticulture qui coïncidait avec la conférence d’André Morère. Le groupe des intimes de Mme Vésale était déjà là, au complet, parmi le tout Beaumont qui affluait en tenue de cérémonie, fier et ravi de l’aspect charmant que présentait son Exposition. Le jardinier en chef avait eu l’art de transformer en une sorte de parc admirablement fleuri, coupé d’allées capricieuses, animé du bruit clair des jets d’eau, une grande place, morne et monotone, sur laquelle se dressait une vaste rotonde qui avait pour mission d’offrir une indistincte hospitalité aux concerts, conférences, cirques,—quand il passait des cirques à Beaumont.

Sur une estrade champêtre, la musique de la garnison célébrait la fête par d’éclatantes fanfares dont les échos sonores arrivaient jusque dans les tentes cernant la place, sous lesquelles étaient abritées les plantes les plus fragiles.

—Quelle belle exposition! n’est-ce pas? s’écria, pour toute réponse, la colonelle enthousiasmée quand Mme Vésale lui demanda de ses nouvelles. On dirait un petit coin de Paris! Quel dommage qu’il ne fasse pas plus beau!... Le temps est bien couvert…

—Eh bien, nous y gagnons d’avoir moins chaud, dit aussitôt Mme Darcel, incapable de n’être pas optimiste. Mademoiselle Agnès, avez-vous vu les rosiers?... Ils sont splendides!

La commandante répondit pour Agnès:

—Non, nous n’avons encore rien admiré. Nous arrivons.

—Juste pour la conférence, remarqua Mme Salbrice. C’est à quatre heure, n’est-ce pas, qu’il parle, ce Morère?

Cécile se jeta prudemment à la traverse pour éviter une riposte trop vive de Mme Vésale et dit, en riant, à Agnès:

—Puisque tu surgis à la minute, tu n’as pas contemplé la principale curiosité de l’Exposition! Une fleur d’une espèce toute particulière, qui a des yeux, des cheveux, une taille à tourner la tête de tous ces messieurs, même d’Édouard.

Et elle désignait de la main son mari qui causait à quelques pas avec d’autres officiers, auxquels, par extraordinaire, s’était joint le docteur Paul.

—Cécile, quelle histoire racontes-tu là?

—Une histoire vraie! Demande à ces dames si, il y a un moment, nous n’avons pas vu entrer ici une fleur humaine, une charmante inconnue dont personne ne peut dire le nom… Elle est dans la serre, elle va repasser. Tu la verras… Qui est-elle?... C’est intrigant… D’autant plus qu’elle est d’une beauté de premier ordre!

La commandante décréta:

—C’est quelque voyageuse arrêtée à Beaumont pour y visiter la cathédrale et qui aura entendu parler de notre Exposition.

—Hum!... une voyageuse en gants gris de perle, sans un atome de poussière sur sa toilette… et coiffée! et habillée! Si ces messieurs avaient suivi leur désir, au lieu de demeurer près de nous, en vertu des lois de la politesse, ils auraient tous,—oh! discrètement,—emboîté le pas derrière elle… Maintenant, en attendant son retour, ils frémissent d’impatience… Avouez-le, monsieur d’Oriol. Tiens, la voilà! Agnès, regarde!

Agnès tourna la tête, et une exclamation lui vint aux lèvres.

—Je connais cette dame…, c’est Mme de Villerson!

—Ah! par exemple! la maîtr…, l’amie d’André Morère? Eh bien, je comprends qu’elle l’inspire. Édouard, écoute. Agnès sait le nom de notre inconnue, c’est la nièce de la marquise de Bitray, Mme de Villerson. Tu sais, le modèle d’André Morère pour son héroïne du Vaudeville!

—Peste! un fameux modèle…, hein, Boynel! Ces écrivains, tout moralistes qu’ils sont, savent joliment choisir!

Entre eux, les hommes continuèrent d’échanger leurs remarques, détaillant la jeune femme que considéraient avidement les dames de Beaumont. Elle, avec une indifférence tranquille, supportait le feu de tous ces regards, qu’elle ne remarquait même pas, songeant à la joie qu’elle allait causer à son ami, quand il la verrait soudain apparaître, alors qu’il la croyait à Paris. Distraite par les seules fleurs, elle avançait, ne se doutant guère non plus de la curiosité qu’éveillait, dans les cervelles féminines, sa toilette si sobre pourtant, une simple robe de foulard bleu sombre pointillé de blanc, un simple col de dentelle éclairant le visage, une simple petite toque fleurie de bleuets sur les cheveux d’or fauve. Mais, ainsi vêtue, elle était encore d’une élégance qui réduisait à bien peu les plus beaux atours des dames de Beaumont…

Agnès, plus encore que les autres, la contemplait, ayant la même sensation que si, sur son cœur, se fussent posés les fins talons de la jeune femme. Mais le commandant arrivait affairé:

—Sophie, je quitte André Morère, qui est désolé de ne pas t’avoir rencontrée hier, ainsi qu’Agnès. Aussi je lui ai dit que j’allais, pour vous conduire dans la salle, vous faire passer par le petit salon où il attend l’heure de parler. Seulement, il faut vous dépêcher de venir, car cette heure va bientôt sonner. Agnès, tu accompagnes ta mère… Morère s’est aimablement informé de toi…

—Allez, petite, allez adorer le dieu, lança en riant Mme Salbrice, mordante.

Mais heureusement le commandant n’entendit pas, car il redisait à la colonelle, qui s’en informait pour la vingtième fois au moins, le sujet de la conférence qu’elle oubliait toujours.

—Ah! merci, commandant… Je me souviens à merveille maintenant. Oui, l’affiche porte en effet: Quelques mots sur l’âme et l’esprit contemporains.

Le commandant, déjà, se répandait en saluts, très pressé d’aller retrouver Morère, à cause de l’heure; et Mme Vésale était debout, prête à le suivre, charmée en son for intérieur de montrer ainsi à la face de tout Beaumont que le héros du jour était de leurs amis et les accueillait, quand il demeurait invisible pour le commun des mortels. Agnès les suivit. A grands coups pressés, son cœur battait sous le mince corsage d’été, donnant soudain à son visage un éclat de belle fleur rose. Encore quelques minutes, quelques secondes, et, peut-être d’un mot, il allait lui faire du bien, comme le soir où il l’avait consolée après qu’elle avait mal joué…

Le commandant souleva la portière. André Morère, qui, debout, consultait des notes, releva la tête; et sur Agnès tomba le regard pensif qui l’avait attirée dès leur première rencontre. Avec un sourire et des mots de bienvenue, qui réveillèrent en elle un lointain écho des jours heureux, il emprisonna dans la sienne la petite main frémissante qu’elle lui donnait… Mais il n’eut pas le loisir de lui dire une parole de plus; Mme Vésale s’emparait vite de la conversation pour lui exprimer son regret de l’avoir manqué la veille et lui faire part de l’enthousiasme qu’il excitait à l’avance, pénétrée de l’idée qu’elle lui était ainsi fort agréable. Puis ce fut le commandant qui s’en mêla, tout en rappelant à sa femme qu’il serait indiscret d’abuser du temps de M. Morère, et déclarant bientôt à l’enfant forcément silencieuse:

—Allons, petite Agnès, viens… Il faut que nous nous dirigions vers nos places!

Elle murmura:

—Oui, père.

A quoi bon rester davantage?... Il était mort maintenant, l’espoir bien frêle qu’elle avait mis en cette entrevue, et elle avait l’impression qu’une séparation sans retour allait s’accomplir entre elle et André.

Pourtant il commençait, échappant enfin au commandant et à Mme Vésale:

—Je vous remercie beaucoup, mademoiselle, de me procurer le plaisir de parler encore devant vous, qui m’avez si bien compris à Paris. Je…

Il n’acheva pas. Après un coup discret, la porte s’entr’ouvrait, et un huissier apportait une carte, la présentant au jeune homme. Il y jeta un regard, et une sourde exclamation lui échappa:

—Où est cette dame?

—Là, monsieur, elle arrive derrière moi.

En effet, dans l’entre-bâillement de la portière une élégante forme féminine se montrait; et Agnès, avant même de l’avoir reconnue, l’avait pressentie, devinée au seul éclair passé sur les traits d’André Morère, quand il avait vu le nom écrit sur la carte. C’était elle, cette belle jeune femme qu’il admirait tant…

—Vous! madame? Est-il possible! Vous!

Et Agnès eut l’intuition qu’en cette minute, dans le monde entier, il n’existait pour lui que cette blonde apparition. Il allait au-devant d’elle, tandis que le commandant surpris reculait machinalement, se confondant en saluts profonds, tandis que Mme Vésale restait immobile, la mine pincée.

Souriante, la jeune femme disait:

—Oui, moi-même! C’est bien le moins que vos amies viennent vous entendre et vous applaudir!

Elle lui tendait la main. Il se courba très bas, y appuyant ses lèvres en un baiser qui sembla interminable à Agnès. Pourtant, la durée avait dû en être tout à fait correcte, car ni le commandant ni Mme Vésale ne paraissaient étonnés.

D’où venait donc, à cette enfant, l’impitoyable clairvoyance qui lui révélait la passion fugitive allumée dans les yeux de Morère, quand il releva la tête et que son regard rencontra celui de la jeune femme, s’y perdit une seconde, enveloppant autant qu’une étreinte?...

Comment entendit-elle ou plutôt devina-t-elle ces mots qu’il murmurait sans même remuer ses lèvres:

—O chère, chère adorée, quelle imprudence pour vous, d’être venue!

Alors elle détourna la tête, ne voulant plus les voir, tant elle les sentait l’un à l’autre… Ainsi l’étaient ce Roméo et cette Juliette qui lui avaient révélé comme peuvent s’aimer des créatures humaines, qui lui avaient fait naître au cœur l’obscur et timide désir de connaître un peu, elle aussi, la chaude saveur de l’amour…

Soudain elle n’avait plus qu’une pensée, s’enfuir loin d’eux, ayant conscience du désir qu’ils avaient d’être seuls, sans étrangers importuns autour d’eux. Et ce fut presque une joie pour elle d’entendre son père adresser les paroles d’adieu. Cette fois, elle ne tendit pas la main au jeune homme… Entre eux, un lien s’était brisé… Lui ne remarqua même pas qu’elle s’éloignait ainsi.

Déjà, la salle où il allait parler était presque comble. De loin, elle aperçut Cécile, qui, gaiement, lui faisait signe de venir prendre place près d’elle. Mais elle ne parut pas comprendre cette invitation; une soif de silence et d’isolement la dominait toute. Un déchirement s’était fait en son jeune cœur, et la blessure était trop frémissante pour qu’elle ne craignît point le plus léger effleurement. Sans le savoir, la commandante lui procura un bien fugitif, en s’asseyant auprès de Mme Darcel, qu’accompagnaient son mari et le docteur Paul.

Quatre heures sonnèrent. André Morère parut; de formidables applaudissements éclatèrent. Et dans l’esprit d’Agnès, s’éleva le souvenir de cette après-midi où, deux mois plus tôt, elle l’avait vu pour la première fois; du hall superbement décoré, de l’estrade fleurdelisée où il parlait en maître, de la jeune femme blonde qu’elle avait trouvée si belle… Et cette dernière évocation l’agita d’un frisson d’angoisse…

Bien vite, dans la foule des auditeurs, elle avait découvert les cheveux de lumière sous la petite toque piquée de bleuets… D’ailleurs, en commençant ne s’était-il pas tourné de ce côté, comme s’il eût voulu faire hommage de son talent à cette jeune femme qui lui était chère…

Maintenant dans la salle résonnait sa voix chaude, coupée par les applaudissements fréquents, car à Beaumont, comme partout, il s’était emparé de son public!... Mais Agnès ne pouvait pas l’écouter ainsi que jadis… Et puis ce qu’il disait ne s’adressait plus à son cœur… il parlait de questions, de sentiments, d’idées, qui étaient pour elle lettres closes; et, sans le savoir, lui faisait ainsi, plus profondément encore, mesurer la distance où ils étaient l’un de l’autre. Cet André Morère n’était pas celui qu’elle avait connu… Il était trop au-dessus d’elle, il ne pouvait remarquer qu’une femme telle que sa belle amie… Et les yeux arrêtés sur la tête charmante de la jeune femme, elle songea, sans pitié pour elle-même: «Seule, elle l’intéresse ici… Pour elle seule, il parle. Si la salle croulait et qu’elle fût épargnée, peu lui importeraient les autres!...»

Oh! de quel regard il l’avait, une seconde, enveloppée tout à l’heure! et quel nom il lui avait donné!... Un nom dont le souvenir brûlait l’âme d’Agnès, premier mot d’amour qu’elle eût jamais entendu prononcer par des lèvres d’homme… Ah! qu’il devait l’aimer, cette jeune femme, pour la nommer ainsi! Et pourquoi ne l’aurait-il pas aimée? Elle était si séduisante, si bien faite pour être… l’adorée! Puisqu’elle était veuve, bientôt, peut-être, il l’épouserait…

De nouveau, un frémissement l’ébranla toute. Une sensation d’irrémédiable s’abattait sur elle… Quel espoir insensé avait-elle eu donc?... Comment avait-elle pu espérer être quelque chose pour lui?... Elle avait cru que la sympathie appelait la sympathie… Eh bien, elle s’était trompée… Voilà tout… Le bonheur n’était pas si simple qu’elle l’avait naïvement imaginé… Une autre était plus digne de lui qu’elle-même… Et maintenant il lui fallait recommencer à vivre, sans qu’il fût en rien mêlé à son existence. Peut-être même, elle ne le reverrait jamais… Il allait repartir pour Paris; elle demeurerait à Beaumont pour toujours, n’ayant pas le droit de songer à lui… Et une poignante impression de vide l’étreignit à cette idée qu’il ne devrait plus exister pour elle, qu’elle ne pourrait plus ni désirer sa présence, ni souhaiter son retour…

Des acclamations enthousiastes s’élevèrent de toutes parts dans la salle; et Agnès eut, seulement alors, conscience que des instants nombreux avaient coulé et que la conférence était achevée. Debout, André Morère s’inclinait, remerciant son public. Elle le regarda, ainsi que l’on regarde ceux dont on se sépare pour toujours, avec son âme… Puis elle suivit le flot qui l’entraînait vers la sortie.

Une grosse averse tombait, qui fit refluer les femmes sous le péristyle. Mais la commandante, qui détestait la foule où sa petite taille se perdait, appela Agnès; et, franchissant en hâte l’allée qui menait à l’une des tentes, elle s’y précipita. Cécile y était déjà réfugiée, contemplant la floraison des œillets et des grands lis tigrés, en compagnie de son mari, du docteur Paul et de quelques amis. Elle les salua de son joyeux sourire:

—Comme vous avez raison de chercher asile ici! On y est parfaitement. Avez-vous vu la collection des œillets?... Une merveille tout simplement! Venez, que je vous les fasse admirer. Ils seraient dignes d’être offerts à André Morère, en remerciement des intéressantes choses qu’il vient de nous dire et qu’a écoutées très attentivement sa ravissante amie, Mme de Villerson…

D’instinct, Agnès fit quelques pas en avant pour fuir le gai bavardage de la jeune femme. A cette heure, le nom même d’André Morère lui était douloureux à entendre, et surtout rapproché de celui de Mme de Villerson…

A l’avance, elle s’était fait un plaisir infini de cette Exposition, elle qui aimait tant les fleurs!... Et, maintenant, voici qu’elle allait droit devant elle, sans rien voir, le regard absent, arrêté sur l’invisible monde de son âme. Près d’elle, en silence, marchait le docteur Paul, dont à peine elle remarquait la présence à ses côtés, sans soupçonner de quel œil clairvoyant il l’avait observée pendant la conférence et constatait le frémissement de ses lèvres, la marmoréenne blancheur du visage devenu grave, se demandant avidement quel secret chagrin avait ainsi pu l’atteindre tout à coup… Et, ni l’un ni l’autre, ils ne sentaient les parfums confondus des grands lis et des œillets qui montaient pénétrants dans la lumière adoucie de la serre.

—Voici la collection dont parlait Mme Auclerc, dit-il doucement pour l’arracher à sa rêverie triste.

Elle tressaillit, rappelée à la réalité; et son regard erra sur les admirables fleurs soufre, pourprées, rose de corail, amarante, dont les pétales chiffonnés, tachetés, ourlés, teintés de tons exquis, imprégnaient l’air alourdi de leur senteur fine… Elle se souvenait de cette gerbe d’œillets qu’elle avait cueillie le matin du jour où il était venu dans leur maison.

—N’est-ce pas que ces œillets sont splendides? insista du même ton le jeune homme, inquiet de son silence.

Elle rougit, prise d’une crainte qu’il ne devinât ce qui se passait en elle.

—Oui, ils sont superbes… Cécile avait raison. Et comme ces fleurs ont l’air heureux! Ce doit être bon de vivre sans penser, ni se souvenir, ni espérer…

Il hésita à relever ces paroles qui s’échappaient douloureuses de son âme même, car il connaissait sa réserve de sensitive. Il fallait qu’elle eût été bien profondément frappée pour se trahir ainsi. Qu’avait-elle?... Qui l’avait blessée?... Était-ce cet André Morère?... Et une colère sourde secoua toutes les fibres de son être. Parce qu’il l’aimait, cette douce petite fille blonde qu’il avait vue enfant, il avait deviné le frêle roman ébauché dans son âme de vierge, sans qu’elle en eût conscience, parce qu’à l’heure où naissait en elle la confuse intuition de l’amour, un homme s’était trouvé sur son chemin, lui parlant le seul langage qu’elle pût encore comprendre…

Et une pitié tendre le domina pour cette enfant qui se tenait triste auprès de lui, les yeux perdus vers la radieuse floraison. Alors, délicatement, cherchant à lui faire un peu de bien, il reprit d’un ton de badinage, afin qu’elle ne pénétrât pas son intention:

—Enviez-vous à ce point les fleurs? Que savez-vous si elles n’ont pas, elles aussi, une âme, une âme très délicate et très sensible, qui leur donne la puissance de souffrir tout comme nous autres humains? Hier, j’étais là quand les jardiniers ont apporté toutes celles-ci. C’était au moment où éclatait l’orage. La pluie ruisselait sur elles et les courbait comme pour les briser. Peut-être croyaient-elles, les pauvres petites, qu’elles ne résisteraient pas à cette rude tempête… Voyez-les aujourd’hui… Vous-même leur trouvez l’air riant… Les mauvais jours sont passés!

Il s’arrêta un peu, l’observant. Elle n’avait pas bougé. Mais, à l’expression de son visage, il vit qu’elle l’avait écouté. Et il reprit encore de la même voix profonde, toute vibrante d’une douceur contenue, qu’elle ne lui connaissait guère:

—Nous devrions vraiment, nous autres hommes, n’être pas moins vaillants que ces fleurs et ne pas nous laisser abattre quand la vie nous meurtrit un peu!...

—Oui…, ce serait très sage… Mais il est bien difficile quelquefois d’être sage!

—Moins qu’on ne croit… Il suffit souvent de vouloir, de toute sa volonté, atteindre cette sagesse, et se souvenir, devant les menus et inévitables chagrins de chaque jour, des vrais malheurs qui frappent tant de créatures…

—C’est vrai, fit-elle faiblement. Merci de me l’avoir rappelé. Ce que vous venez de me dire, personne ne devrait l’oublier…

Il ne répondit pas, et tous deux restèrent silencieux, elle, ayant peur de laisser jaillir de ses lèvres l’aveu de sa tristesse indicible; lui, craignant qu’elle ne comprît pourquoi il lui avait ainsi parlé. D’ailleurs, Mme Vésale les rejoignait enfin, et avec elle tout le groupe ami qui la suivait.

Alors ce furent des exclamations, de banales formules admiratives sur la beauté des œillets, interrompues par l’apparition du commandant. Il arrivait exultant du triomphal succès d’André Morère, dont tout le monde lui parlait. Et, entre deux phrases laudatives, il dit à sa femme:

—Morère m’a chargé de te présenter tous ses hommages et ses adieux, puisqu’il ne pourra le faire lui-même. Il est obligé de repartir tout à l’heure, par l’express de six heures vingt, étant attendu ce soir à Paris.

Le commandant ajouta encore quelques mots. Agnès n’y prit pas garde. Tout était fini, bien fini!... Elle ne le reverrait pas… Il partait sans lui avoir fait même la charité d’un pauvre mot d’adieu… Et c’était naturel, puisqu’elle n’était rien pour lui…

—Agnès, il ne pleut plus… Nous rentrons… Viens vite. Qu’est-ce que tu regardes si fixement?

C’était sa mère qui la questionnait. Au hasard, elle répondit:

—Je regardais ce lis du Japon.

Machinalement, elle dit adieu à ceux qui l’entouraient; mais pourtant, d’un geste voulu, elle tendit la main au docteur Paul pour le remercier tout bas, sentant que, plus tard, quand la blessure serait un peu cicatrisée, elle trouverait une force dans les paroles qu’il lui avait dites. Puis elle suivit sa mère.

Devant la sortie, une voiture était arrêtée et une jeune femme s’apprêtait à y monter… Elle, encore elle! Au cocher, elle disait:

—A la gare, pour l’express de six heures vingt. J’ai le temps, n’est-ce pas?

Le train que lui aussi prenait… Ainsi, ensemble ils allaient se retrouver. Et le poids s’abattit, plus accablant encore, sur la pauvre âme d’Agnès…

Près d’elle, dans les rues paisibles, son père et sa mère causaient, par bonheur, tout en marchant, et elle avait ainsi le droit de demeurer silencieuse, enfermant son secret en elle… Les lèvres muettes, elle songeait, très humble: «Personne ne doit rien savoir… personne!... C’est ma faute si je souffre aujourd’hui… J’ai mal fait de penser si souvent à lui!... J’ai été orgueilleuse de m’imaginer qu’il pouvait faire attention à moi… Dieu me punit, et je l’ai mérité… Oh! que je suis lâche de ne savoir pas mieux accepter!»

Très sincère, elle songeait toutes ces choses; mais peu à peu, sa gorge se remplissait de sanglots, et, ardemment, elle pria dans sa détresse:

—O mon Dieu, permettez que je ne pleure pas avant d’être seule!

Sa mère, étonnée de son silence, demandait:

—Qu’est-ce que tu as donc, Agnès, tu ne dis rien?

Avec effort, elle murmura:

—Je suis un peu fatiguée, maman.

—Tu n’es pas malade, au moins? questionna le commandant, tout de suite inquiet.

—Oh! non, père.

Très lasse, elle montait l’escalier, et, enfin! elle entra dans sa chambre… Là, en ce jour lumineux de Pâques, elle avait eu le pressentiment de tendresses à elle encore inconnues; là, avait palpité son imprécise espérance, délicieuse et insensée!... Elle s’accouda, les mains jointes, à la fenêtre; et, des yeux, elle chercha le ciel, vers lequel s’élançait son âme meurtrie. Une immense sérénité tombait de l’infini clair, rosé par le couchant et redevenu limpide. Un seul nuage, frêle, neigeux, y flottait, emporté par la brise.

Elle le regarda une seconde, qui s’éloignait sans retour, entraîné par l’irrésistible souffle, et de grosses larmes lui jaillirent brusquement des yeux…

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ainsi, la vie avait emporté son beau rêve blanc…

AU COURS!

A MADAME MARCEL BEAURY

Son tout dévoué,

H. A.

Le Parc d’Embas (juillet).

AU COURS!

27 octobre 189.

Nous voici de retour à Paris, heureusement! car il fait un temps épouvantable.

Les vilaines journées apparaissaient déjà quand nous étions encore à la Christinière; aussi, nous n’avons pas attendu la rentrée des Chambres pour revenir à Paris.

Je commençais à trouver les heures d’une longueur mortelle. J’avais beau déchiffrer partitions, sonates et le reste, lire des romans anglais pleins de «flirtation», casser des aiguilles sur mon ouvrage de chez Henry, rien n’y faisait. Ce ciel gris, cette pluie qui tombait avec un petit bruit monotone me donnaient le spleen. J’en étais venue à jouer au loto avec les enfants.

Et le plus irritant, c’est que j’avais l’air d’être la seule à m’ennuyer ainsi… Entre deux grosses averses rageuses, Geneviève et Patrice reprenaient leurs courses dans les champs, avec leur Allemande Meta.

Maman se reposait de tous ses invités de l’été, et papa, enfermé dans son cabinet, passait ses journées avec M. Desbarres, son secrétaire, à préparer des discours, des rapports, des comptes rendus, etc., à répondre à ses électeurs…

Cela m’étonne toujours de voir papa si occupé, car j’entends répéter souvent que les députés n’ont rien à faire… Après tout, ce sont peut-être ceux de la gauche.

Papa, naturellement, est de la droite; il est même un des hommes les plus remarquables de son parti.

Je ne parle pas ainsi parce que je suis sa fille! Le duc de Blancas, M. Saint-Edme, tout le monde dit qu’il est un grand orateur! Les jours où il doit prononcer un discours, maman peut à peine se faire réserver une carte; du reste, elle n’en profite jamais, car l’émotion lui donne toujours la migraine le matin de la séance.

Autrefois, quand Mgr le comte de Paris a été exilé par ces affreux républicains, papa et maman se sont rendus à Eu, et ils y sont restés jusqu’au dernier moment. Ils sont allés en Angleterre aussi quand Monseigneur est mort, car papa était, paraît-il, un de ses derniers fidèles!

Aussi, j’ai son portrait dans ma chambre, à notre pauvre «Roy», entre ceux de papa et de maman, et puis, autour, ceux de mes meilleures amies, Jeanne Landry et Suzanne de Vignolles, de Geneviève et de Patrice, avec son costume marin, son premier costume d’homme.

Ainsi, je possède près de moi tous ceux que j’aime le plus!

8 novembre.

Si l’on ne s’amusait pas autant l’hiver, ce serait une saison détestable!

Mais l’on s’amuse!!!

Je ne sais trop, pourtant, si maman se décidera enfin à me laisser sortir, bien que je vienne d’atteindre mes dix-huit ans aux pêches, comme on dit dans les monologues… champêtres.

Maman me trouve encore trop jeune pour aller dans le monde, trop enfant…

Tout cela, parce que j’ai le malheur d’être petite: ce n’est pourtant pas ma faute!

Et encore, je ne suis pas si petite qu’on veut bien le dire, surtout quand je ne me trouve pas à côté de maman, qui est très grande, avec une vraie taille de reine…, une reine qui aurait une jolie taille!

... Je viens de m’interrompre pour me regarder dans la glace. Certainement, j’ai grandi depuis six mois; j’arrive maintenant en haut de la statue de Notre-Dame des Victoires qui est sur ma cheminée… et sur un piédestal!...

Et puis, j’ai remarqué en même temps—je puis bien le mettre dans mon journal, puisque personne ne le verra,—que je deviens très jolie.

Autrefois, j’étais trop mince; mais maintenant, ma taille s’est arrondie…, pas trop! juste assez pour être très bien. Autrefois aussi, mes yeux noirs semblaient trop grands pour ma figure, comme si le bon Dieu s’était trompé en me les mettant; aujourd’hui, ils sont tout à fait comme il faut, et ils paraissent toujours si noirs et si brillants, à côté de mes joues roses!

Cet été, il est venu à la Christinière un vieux monsieur très aimable et d’une extrême politesse, de cette vieille politesse française qui disparaît de plus en plus, assure grand’mère.

Je l’ai entendu dire un jour à maman que Diderot semblait m’avoir devinée, quand il écrivait d’une dame du dix-huitième siècle: «Son teint fait penser à une feuille de rose tombée dans une jatte de lait!» J’ai trouvé la comparaison très jolie et je me la suis rappelée;... et puis, aussi, j’étais flattée du compliment!

Il y a une chose, par exemple, que j’ai toujours beaucoup aimée dans ma personne, même quand je me trouvais laide: je veux parler de mes cheveux… Ils sont si charmants! blonds, d’un blond lumineux comme si des rayons de soleil dansaient sans cesse à travers, floconneux, légers, frisants! En ce moment, je les relève très haut, «à l’empire», et ils me font un petit chignon délicieux: on dirait une mousse dorée!...

Mais il me semble que je viens de faire là le portrait de mon «moi» extérieur…

Et celui de mon «moi» moral?

Je ne l’essayerai pas, ce serait trop difficile; et puis, une telle confession finirait peut-être par de venir compromettante.

Je puis bien dire, pourtant, que je suis un peu…—beaucoup?—coquette; un peu… volontaire; un peu… enfant gâtée! Mais je crois être aussi une honnête petite créature qui voudrait bien se transformer en une personne sage, raisonnable, ne disant ni ne faisant jamais de sottises.

Ah! quand donc cet heureux temps viendra-t-il?

1er novembre.

Je suis fâchée, très fâchée, extrêmement fâchée!!!...

Depuis notre retour, je vivais dans un vrai paradis. Nous ne faisions pas de visites: je ne parle pas de mes stations auprès de Jeanne et de Suzanne, puisque quand je vais chez elle, c’est toujours avec le désir de les trouver… Alors ce ne sont plus de vraies visites!

Nous courions les magasins, une chose que j’adore et maman aussi, bien qu’elle ne veuille pas l’avouer, parce que c’est un goût un peu frivole… Je prévoyais un bon petit hiver charmant, sans cours, sans catéchisme de persévérance. Comme occupations sérieuses, je réservais la musique et la peinture: puisque j’ai dix-huit ans, maman m’aurait peut-être permis d’aller dans un vrai atelier,—un de ces ateliers où les parents ne vous accompagnent pas,—afin de faire de la vraie peinture.

Et au chapitre des distractions, je rêvais quelques soirées…

Non pas trop! J’aurais été raisonnable; je n’aurais pas demandé de grands bals, pourvu que maman les remplaçât quelquefois par le théâtre…

Hélas! au lieu de voir mes jolies espérances prendre un corps, me voilà reléguée dans le clan des petites filles qui n’ont pas terminé leur éducation!...

Nous finissions de déjeuner. Papa avait été dans ses grands jours de distraction. Il s’était plaint de ce qu’on ne lui servait jamais de tomates farcies, juste au moment où il en mangeait. Si bien qu’au dessert, probablement dans l’intention de faire oublier sa malencontreuse remarque, il demande à maman d’un air aimable:

—Que comptez-vous faire aujourd’hui, Gabrielle?

Je suis sûre que, dans la sincérité de son âme, rien ne lui était plus égal.

Maman devait penser comme moi, car elle regarde papa avec un petit sourire et lui dit:

—Nous irons, pour la dernière fois, je l’espère, essayer la robe de Paulette.

—Ah!... Et elle est jolie, cette robe? me demande papa, qui, décidément, sortait tout à fait de la politique.

—Oh! charmante! vous la verrez… en drap vieux rouge, très collante, toute garnie de fourrure… Elle me donne si bien l’air d’une demoiselle!...

Ah! pauvre demoiselle! pauvre moi! qui ne me doutais pas de ce qui allait suivre.

Maman nous avait écoutés en souriant toujours; elle continue:

—Puis j’irai voir Mme de Simiane, à propos de ce cours dont elle m’a parlé pour Paulette.

Je regarde maman, stupéfaite:

—Un cours pour moi… Oh! maman!...

J’avais dû parler d’un ton bien désespéré, car papa abandonne son café et répond:

—Un cours pour Paulette?... Je croyais qu’elle en avait fini avec la science?

Oh! cher papa! qui venait à mon secours.

Mais maman ne se laisse pas troubler pour si peu… hélas!

—Je trouve, répond-elle, que cette enfant est encore trop jeune pour ne plus rien faire de sérieux. Elle a bien le temps d’être frivole… D’ailleurs, le cours dont je parle est un cours de littérature qui s’annonce comme devant être très intéressant.

Je sentais ma cause perdue: tout ce que disait maman était si sage!

Papa n’écoutait plus que vaguement; il avait regardé sa montre, et il était l’heure qu’il partît pour la Chambre, où il veut toujours être dès le commencement de la séance.

Le duc de Blancas assure que c’est là un goût très rare chez les députés.

Papa s’est levé et a dit à maman:

—Vous avez raison comme toujours, Gabrielle.

C’était très aimable pour elle; mais pour moi, c’était dur!

Papa a dû deviner ce que je pensais, car il a passé sa main sur mes cheveux, et m’a embrassée en disant:

—Allons, fillette, soyons raisonnable!

Et il est parti.

J’aurais volontiers pleuré! Je ne l’ai pas fait parce que je n’ai pas osé; mais j’étais de très mauvaise humeur en dedans!

17 novembre.

Eh bien! je ne suis plus aussi désolée de mon cours, car Jeanne et Suzanne le suivront aussi; et quand nous sommes ensemble—trois inséparables!—nous nous trouvons toujours bien. Et puis, Suzanne, avec son cher petit ton raisonnable, m’a un peu grondée, beaucoup encouragée; si bien qu’en la quittant, j’avais fait ma paix avec la littérature.

Oh! comme je t’aime, ma sérieuse Suzanne! Si depuis quelque temps maman me trouve plus posée, c’est bien à toi que je le dois!

Pour en revenir à ce fameux cours, ce sera un cours tout à fait «select», une sorte de petite Sorbonne parisienne, rajeunie, mondaine, à l’usage des jeunes habitantes des Champs-Elysées et du parc Monceau.

Nous aurons tout ce qu’il y a de mieux en fait de maîtres, absolument le dessus du panier.

Pour mon compte, je m’intéresse seulement à M. Chambert, qui se charge des conférences littéraires; car, par bonheur, je n’aurai rien à voir avec les autres professeurs. C’est, assure-t-on, un homme remarquable qui, bien sûr, sera un jour ministre de l’instruction publique ou membre de l’Institut… peut-être tous les deux ensemble… enfin, quelque chose dans ce genre. Il écrit des articles de fond que tout le monde lit, même les personnes qui n’y comprennent rien, parce que cela pose bien d’avoir l’air de les connaître.

C’est à maman que Mme de Simiane donnait tous ces détails; mais j’écoutais.

Il paraît aussi que jamais, au grand jamais, il ne fait de cours de jeunes filles. Mais il condescend, cette fois, à s’occuper de nous autres, humbles petites personnes, en faveur de Mme Divoir, la dame qui organise nos conférences, parce que leurs deux familles se connaissaient depuis très longtemps.

Cette pauvre Mme Divoir a été si malheureuse! Son mari était agent de change, très riche; il s’est mis à jouer tant et si bien, ou plutôt si mal, qu’un jour il a été tout à fait compromis, et il s’est sauvé, laissant là sa pauvre femme, avec les petits enfants, s’arranger comme elle le pourrait… Combien les hommes sont lâches quand ils s’y mettent!

Mais je ne dois pas dire de mal de M. Divoir, puisqu’il est mort. Il a été puni tout de suite; le train dans lequel il s’échappait a déraillé, et il a reçu une si terrible blessure qu’il est mort deux heures après l’accident. Aussi, c’est presque une bonne œuvre de «lancer» le cours de Mme Divoir.

Si j’avais su cela dès le commencement, je n’aurais pas même essayé de lutter pour ne pas le suivre. Les bonnes œuvres sont la passion de maman; jamais elle ne refuse son offrande à une quête. Et de plus, elle donne de très grand cœur…, sans, gémir, comme bien des dames que je connais—je ne les nommerai pas!—qui envoient leur aumône parce qu’elles ne peuvent pas faire autrement, et avec des soupirs! des plaintes! des récriminations!

Je trouve, moi, que maman a bien raison, et je tâcherai toujours de l’imiter.

C’est si naturel de partager un peu!

24 novembre.

Germaine Roland a trouvé le seul vrai moyen de n’être plus envoyée au cours: elle se marie.

Elle épouse M. d’Auberive, capitaine de dragons; elle va être obligée d’aller s’enfouir dans une garnison quelconque… et elle est enchantée.

Tant mieux! mon Dieu, tant mieux! mais je ne la comprends pas du tout! En temps de paix, j’aime les militaires—les officiers, bien entendu—_comme objets d’ornement_, parce qu’ils sont très décoratifs dans un salon avec leurs uniformes… Quand je serai mariée, je tâcherai toujours d’avoir des généraux dans mes connaissances… Mais pendant les guerres, je les aime tous, les soldats et les officiers!... et pour de bon!

Maman avait l’air surprise de ce mariage.

Elle a dit à papa:

—Je n’aurais rien prévu de semblable à les voir ensemble, cet été, à la Christinière; ils ne semblaient pas se rechercher beaucoup!

C’est étrange comme les parents oublient leur jeune temps!

Au contraire, Germaine et M. d’Auberive s’entendaient fort bien, tout en ne se parlant presque pas… Je l’avais remarqué plusieurs fois; et surtout… j’avais vu…, la veille du départ de Germaine…

Maintenant qu’ils vont se marier, je peux bien raconter… dans mon journal…

Après le dîner, nous étions réunis sur la terrasse de la Christinière, car il faisait une soirée splendide, toute bleue et tout étoilée.

Une dame, je ne sais plus laquelle, inspirée par la beauté de la nuit, dit qu’il serait délicieux d’entendre à ce moment la marche du Songe d’une nuit d’été; et comme Germaine est une véritable artiste, on lui demande naturellement si elle voudrait bien la jouer.

Germaine consent très volontiers, mais elle craignait de ne pas se la rappeler par cœur.

Maman répond aussitôt qu’elle a la partition du Songe à quatre mains; et M. d’Auberive, qui est très bon musicien,—c’est rare pour un homme… drôle même pour un dragon—s’offre avec empressement à faire la seconde partie.

Maman nous envoie avec eux, Geneviève et moi, pour les installer, et puis aussi, je crois, parce que c’était plus convenable.

Ah! ma présence a bien servi! Comme j’avais mal à la tête, dès qu’ils commencent à jouer, je m’installe près de la fenêtre ouverte, dans un petit coin bien tranquille, d’où je les voyais parfaitement, et j’écoute…

C’était bien beau, cette marche dans la nuit, avec ce ciel transparent au-dessus de nous! Aussi, quand ils ont fini, il y a un cri général:

—Encore! encore!

De mon refuge, j’entends Germaine dire:

—Si nous jouions les airs de ballet du Cid?

Bien sûr, il voulait tout ce qu’elle voulait, et il demande à Geneviève, qui était restée pour leur tourner les pages:

—Seriez-vous assez aimable pour nous donner la partition qui est dans le petit salon?

Geneviève s’en va avec docilité.

J’étais sans défiance, et Germaine aussi, certes! Elle restait assise au piano, son fin profil se détachant en sombre sur la lumière des bougies.

Lui était debout auprès d’elle.

Tout à coup, d’un brusque mouvement, il se penche… et je vois… oui, je vois!... son visage effleurer les cheveux de Germaine… près, près, près… et ses lèvres se poser là où ce n’était pas du tout leur droit…

Oh! c’est ainsi que je le dis! comme dans les histoires.

J’étais si intéressée que mon mal de tête disparaît du coup! Si M. d’Auberive s’était comporté de la sorte avec moi, j’aurais été capable de lui lancer les flambeaux à la tête!... Germaine se lève toute droite; elle était très digne; on aurait dit une reine de tragédie offensée. Mais aussi c’était bien un peu de sa faute! Elle avait poussé à bout ce pauvre garçon en paraissant toute la journée ne pas s’apercevoir de sa présence, et puis, pour finir, en lui jouant du Mendelssohn en tête-à-tête, pendant que tous les parents regardaient la lune!... Ils auraient bien mieux fait de regarder leurs enfants!... Si jamais je suis mère de famille, je me souviendrai comme c’est naïf, les parents!

Donc, Germaine s’était levée… Et je l’entends dire à M. d’Auberive d’une petite voix basse qui cinglait comme un coup de cravache:

—Ah çà, monsieur, quelle espèce d’homme êtes-vous donc?

Du moment qu’elle le prenait sur ce ton, il était inutile que je vinsse à son secours; elle était bien assez forte pour se défendre… Malgré tout, pour plus de sûreté, je regardais toujours!... et puis c’était très amusant!

M. d’Auberive, lui-même, avait l’air, maintenant, pétrifié de sa hardiesse.—Je crois qu’il avait un peu perdu la tête quelques instants plus tôt…—Il lui a murmuré quelque chose dans le genre de: «Pardon, je vous aime tant!...»

Mais je ne sais pas au juste, parce qu’il parlait trop bas; et, en même temps, Geneviève revenait avec la musique: toute cette aventure n’avait pas duré trois minutes. Il allait s’asseoir auprès d’elle; mais elle l’a écarté d’un geste très hautain, et lui a dit:

—Non, merci, je jouerai seule!

Il lui aura, probablement, continué ses excuses… ou elle aura été touchée de son air malheureux, car le lendemain, au moment du départ, ils paraissaient tout à fait réconciliés—à sa place, je n’aurais pas pardonné si vite!—et huit jours plus tard, ils étaient fiancés!...

Ainsi finit la comédie!

1er décembre.

Aujourd’hui a eu lieu notre premier cours.

Maman avait l’intention de m’accompagner, mais elle a dû faire quelques visites d’obligation, et je suis partie, chaperonnée comme toujours par miss Emely.

Je l’adore, miss Emely… C’est une si bonne âme; quand je sors avec elle, c’est tout à fait comme si j’étais seule; elle me répond quand je lui parle, et jamais elle ne me demande rien.

Maman nous avait fait atteler le coupé, car nous demeurons avenue de Messine, et notre cours a élu domicile rue de Verneuil. Un cours qui se respecte doit, paraît-il, être de l’autre côté de la Seine… Toujours l’influence de la vieille Sorbonne!

Il ne lui ressemble guère, en tout cas… Si j’étais Jeanne, je dirais «qu’il est du dernier bateau»; mais maman a mis l’interdiction sur toutes les expressions de ce genre; aussi, je me contente de le penser!... Son entrée m’a tout de suite rappelé celle du cercle Saint-Arnaud; une belle grand’porte, un domestique en livrée qui la garde…

On nous a introduites dans un petit salon genre grave; Mme de Simiane s’y trouvait, causant avec une grande et grosse dame en noir, qui riait…

Elle m’a présentée à cette dame: c’était Mme Divoir!

Ah! quelle désillusion, mon Dieu! Je me la figurais, puisqu’elle était malheureuse, petite, mince, pâle, avec de grands yeux tristes. Au lieu de cela, elle était grosse et elle riait!... Oui, elle riait!... et très gaiement!... Et elle avait une robe garnie de crêpe!...

Comme les veuves se consolent vite!...

C’est étrange… Mais c’est encourageant aussi!...

—Mlle Paule de Marsay, alors? a demandé Mme Divoir, en me tendant la main.

Je me suis efforcée de lui répondre avec amabilité. Mais c’était plus fort que moi, je pensais toujours combien j’avais été naïve de la plaindre autant.

Elle a continué:

—Le cours n’est pas encore commencé, mademoiselle; mais si vous voulez bien entrer, vous allez vous retrouver, je crois, tout à fait en pays de connaissance.

Elle m’a ouvert la porte, et je me suis vue en présence d’une quarantaine de jeunes filles, dont je connaissais en effet une bonne moitié, et qui causaient par groupes avec beaucoup d’exclamations et de sourires.

Jeanne m’avait gardé une place auprès d’elle. Aussi, nous avons vite commencé à bavarder, et elle me racontait que Germaine, décidément, commandait sa robe de mariée chez Worth, quand trois heures ont sonné. Trois gros coups solennels qui semblaient nous dire: «Petites filles frivoles, oubliez-vous donc que vous êtes ici pour étudier la littérature, et non pour causer chiffons?»