Roman/Khadra,Yasmina//Les hirondelles de Kaboul - Khadra,Yasmina
Chapitre 10
Mohsen Ramat n’en peut plus. Les interminables journées qu’il passe régulièrement au cimetière ne font qu’accentuer son désarroi. Il a beau errer parmi les tombes, il n’arrive pas à se remettre les idées en place. Les choses lui échappent à une vitesse vertigineuse ; il ne retrouve plus ses marques. Loin de l’aider à se concentrer, son isolement le fragilise, ravive son malaise. Par moments, une folle envie de s’emparer d’une barre de fer et de dévaster tout autour de lui déferle à travers son être ; curieusement, dès qu’il se prend la tête à deux mains, sa fureur se mue en un irrésistible besoin d’éclater en sanglots et il s’abandonne ainsi à sa prostration, les dents serrées, les paupières scellées.
Il se sent devenir fou.
Depuis cette altercation dans la rue de Kaboul, il ne distingue plus le jour de la nuit. Quelque chose d’irréversible a sanctionné cette maudite sortie. Si seulement il avait écouté sa femme ! Comment a-t-il pu croire que les promenades d’amoureux étaient encore possibles dans une ville aux allures de mouroir, infestée d’énergumènes rébarbatifs portant dans le regard la noirceur de la nuit des temps ? Comment a-t-il pu perdre de vue les horreurs qui jalonnent le quotidien d’une nation bafouée au point que la cravache est devenue une langue officielle ? Il n’aurait pas dû se bercer d’illusions. Cette fois-ci, Zunaira refuse de passer l’éponge. Elle lui en veut, ne supporte pas de le voir, encore moins de l’entendre. « Pour l’amour du ciel, l’a-t-il implorée, ne complique pas les choses entre nous. » Zunaira l’a toisé, l’œil torve derrière le masque grillagé. Sa poitrine s’est soulevée dans un ressac d’indignation. Elle a cherché ses mots, les plus durs, les plus méchants, pour lui dire combien elle souffre à cause de ce qu’il représente désormais pour elle, combien elle n’arrive pas à le dissocier des sbires enturbannés qui ont transformé les rues en arènes et les jours en agonie, combien la proximité d’un homme la répugne et l’accable en même temps. Ne trouvant pas de mots assez virulents pour traduire son fiel et son affliction, elle s’est enfermée dans une pièce et s’est mise à hurler à la manière des forcenées. Terrifié par les ululements assourdissants de son épouse, Mohsen s’est dépêché de quitter la maison. En courant. Si la terre s’était dérobée sous ses pieds, il n’aurait pas hésité à la laisser se refermer sur lui. C’était horrible. Les cris de Zunaira se propageaient à travers le quartier, ameutaient les voisins, le traquaient comme une nuée de rapaces déchaînés. Il en avait la tête qui tournait. On aurait dit la fin du monde.
Zunaira n’est plus la femme d’autrefois ; celle qui, vaillante et alerte, l’aidait à tenir le coup et à se relever chaque fois qu’il flanchait. La créature qui a décidé de ne plus se dépêtrer de son tchadri a sombré délibérément dans un monde abominable d’où elle ne semble pas près d’émerger. Du matin à la nuit tombée, elle hante la maison, opiniâtrement emmitouflée dans son voile de malheur qu’elle ne quitte même pas pour dormir. « Ton visage est l’ultime soleil qui me reste, lui a-t-il avoué. Ne me le confisque pas… – Aucun soleil ne résiste à la nuit », lui a-t-elle rétorqué en rajustant significativement sa cagoule. Depuis la brimade de l’autre jour, elle ne l’ôte plus. C’est devenu sa forteresse et sa défection, sa bannière et son abjuration. Pour Mohsen, c’est une véritable barrière qui se dresse entre lui et elle, le symbole de la douloureuse rupture qui menace de les écarteler. En s’interdisant à son regard, elle se soustrait à son monde, le renie de fond en comble. Cette attitude extrême le déstabilise. Il a essayé de comprendre ; il n’y avait rien à comprendre. Zunaira se rend-elle compte de ses exagérations ? De toutes les façons, elle paraît les assumer avec un zèle grotesque. Lorsqu’il essaye de s’approcher d’elle, elle recule, les bras en avant pour le tenir à distance. Mohsen n’insiste pas. À son tour, il lève les mains en signe de renoncement et sort dans la rue, l’échine ployée sous un poids mortel.
Dix jours !
Cela fait dix jours que le malentendu consolide ses remparts.
Dix jours à vivre dans un délire ubuesque, une totale infirmité.
« Ça ne peut plus durer », se dit Mohsen à chaque fois qu’il rentre chez lui. À qui le dit-il ? Zunaira ne cède pas un pouce de son terrain, ne retrousse pas d’un cran sa chape. Le chagrin de son époux ne l’émeut pas ; pire, il l’exacerbe. Elle ne supporte plus son regard de chien battu, ni sa voix psalmodiante. Dès qu’elle reconnaît son pas dans la cour, elle suspend ce qu’elle est en train d’entreprendre et se rue dans la pièce voisine. Mohsen crispe les mâchoires pour contenir les assauts de sa furie puis, se frappant les mains, il rebrousse chemin.
Ce soir, il a droit au même accueil. À peine a-t-il poussé la porte du patio qu’il la voit traverser la salle et s’éclipser derrière le rideau de la chambre, aussi furtive qu’une hallucination. Tout son être vibre pendant quelques instants ; plus question de s’en aller en claquant la porte derrière lui. Ses départs intempestifs ne l’ont pas avancé à grand-chose. Bien au contraire, ils ont élargi davantage le fossé qui le sépare de son épouse. Il est temps d’aller au fond du problème, songe-t-il. C’est un moment qu’il redoute, à cause de l’entêtement d’une Zunaira expéditive et imprévisible, mais il ne peut plus prolonger une situation qui ne cesse de se détériorer.
Il respire profondément et rejoint son épouse dans la chambre.
Zunaira est assise sur une paillasse, le dos droit. On la devine comprimée tel un ressort, prête à rebondir sur ses jambes. Mohsen ne l’a jamais vue dans un état pareil. Son mutisme est chargé d’orages. Lorsqu’elle se tait de cette façon, Zunaira devient impossible à cerner, ce qui rend toute approche aléatoire, voire périlleuse. Mohsen a peur. Terriblement peur. On dirait un artificier désamorçant une bombe, certain que son devenir ne tient qu’à un fil. Zunaira a toujours été difficile. C’est une personne écorchée, qui déteste subir et qui pardonne rarement. C’est peut-être pour cette raison qu’il la redoute, perdant son sang-froid dès qu’elle fronce les sourcils. L’heure est capitale. Mohsen en tremble, cependant il n’a pas le choix. Il guette un signe, un tout petit signe susceptible de lui insuffler un soupçon de confiance. Rien. Zunaira ne bronche pas. Derrière son attitude de sphinx, il la sent sourdre, comme si une lave fermentait au tréfonds d’elle en attendant de jaillir sans crier gare, aussi violente qu’un geyser. Bien que son expression soit cachée par le voile, Mohsen est convaincu qu’elle le dévisage avec haine.
— Que me reproches-tu au juste ? s’exclame-t-il vanné. De n’avoir pas remis cet abruti de taliban à sa place ? Que pouvais-je contre lui ? Ce sont eux qui font la loi. Ils ont droit de vie et de mort sur tout ce qui bouge. Crois-tu que leurs agissements m’indiffèrent ? Ils révolteraient une bête de somme. Quand je pense que ce chien de milicien ne mériterait même pas de baiser les traces de tes pas dans la poussière. Je suis parfaitement conscient de l’abjection qui émiette les quelques sursauts d’orgueil que je n’arrive pas à extérioriser, mais, pour le repos de nos absents, dis-moi ce que je pouvais faire, Zunaira ?
Il s’agenouille en face d’elle, fébrile, désemparé, tente de lui prendre la main. Elle se jette en arrière et se ramasse dans son suaire.
— C’est ridicule, grommelle Mohsen. Complètement ridicule. Tu me traites comme si j’étais un pestiféré… Ne me tourne pas le dos, Zunaira. J’ai le sentiment que l’univers entier me boude. Je n’ai que toi. Regarde comme mes mains t’implorent, comme je suis totalement perdu sans toi. Tu es l’unique amarre qui m’attache à quelque chose en ce monde.
Les larmes gonflent ses paupières. Il ne comprend pas comment elles ont réussi à tromper sa vigilance et à rouler sur ses joues, devant Zunaira… Zunaira qui déteste voir pleurer les hommes.
— Je vais très mal, s’excuse-t-il. J’ai soudain peur de mes pensées. Il faut que je me ressaisisse, Zunaira. Ton attitude est un cauchemar. Je ne sais quoi faire de mes jours, ni quoi faire de mes nuits. Tu es ma seule raison de vivre si, toutefois, vivre a encore un sens dans ce pays.
De nouveau, il essaye de lui prendre le poignet.
Zunaira pousse un cri et se relève, pantelante.
— Je t’ai dit cent fois de ne pas me toucher.
— Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Je suis ton mari…
— Prouve-le.
— C’est insensé. Où veux-tu en venir, à la fin ?
Zunaira s’arrache au mur pour se dresser contre lui, l’effleure presque du bout du nez. Sa colère est telle que le voile tressaute sous sa respiration débridée.
— Je ne veux plus te voir, Mohsen Ramat !
Une déflagration ne l’aurait pas ébranlé à ce point. Mohsen est abasourdi par les propos de sa femme. D’abord incrédule, il met quelques instants à comprendre ce qu’il vient d’entendre. Sa pomme d’Adam s’affole dans sa gorge. Il se frappe dans les mains, pivote sur ses talons. Dans la chambre, les deux souffles s’empoignent dans un bourdonnement surnaturel. Brusquement, Mohsen pousse un râle incongru et assène un coup de poing sur le volet de la fenêtre, si fort que son poignet en craque.
Défiguré par la douleur, il refait face à sa femme et la menace :
— Je t’interdis de me parler sur ce ton, Zunaira. Tu n’en as pas le droit. Est-ce que tu m’écoutes ? hurle-t-il en la saisissant par la gorge et en la secouant. Je te l’interdis, catégoriquement.
Imperturbable, Zunaira défait les doigts qui lui broient le cou.
— Je ne veux plus te voir, Mohsen Ramat, lui martèle-t-elle d’une voix saccadée.
Pris de panique, Mohsen s’essuie les mains moites sur ses flancs, comme pour effacer les traces de sa brutalité, cherche autour de lui puis, constatant que la situation dégénère, il se prend les tempes dans les paumes et essaye de se calmer.
— D’accord, concède-t-il. Je crois que je suis rentré trop tôt, ce soir. Je vais retourner d’où je viens. Si tu veux, je peux passer la nuit dehors. Il faut absolument donner une chance à la réconciliation… Zunaira, je t’aime. Voilà, je n’ai pas d’autres mots plus raisonnables. Ce que tu viens de dire est certainement la plus atroce déclaration qu’il m’ait été donné d’entendre. De ta bouche, elle a l’impact d’un gigantesque blasphème. Maintenant je mesure combien il est impératif que je te laisse tranquille. Je reviendrai demain, ou bien dans deux jours. Je ne sais pas comment je vais me débrouiller pour tenir le coup jusque-là, mais j’y arriverai. Pour sauver notre couple, je suis prêt à tout. Tâche d’en faire autant de ton côté. Je t’aime. Quoi qu’il advienne, je tiens à ce que tu le saches. C’est très important. Il n’y a rien de plus important.
Zunaira ne fléchit pas. Ses lèvres remuent dangereusement sous le voile. Mohsen lui pose la main sur la bouche :
— Plus un mot. Tu en as assez dit pour aujourd’hui. Laisse-moi espérer qu’il s’agit juste d’une mauvaise passe, que demain tout redeviendra comme avant.
Zunaira recule afin de se défaire de la main de son mari.
— Je crois que tu n’as pas bien compris, dit-elle. Je ne veux plus te voir, Mohsen. Ce ne sont pas des mots en l’air, et les jours à venir ne les assagiront pas. Tu vas sortir de ma vie et ne plus revenir dans cette maison. Sinon, c’est moi qui m’en irai.
— Mais pourquoi ? s’insurge Mohsen en déchirant d’un geste hargneux sa chemise, dévoilant une poitrine famélique d’une blancheur maladive. Dis-moi où j’ai si gravement fauté pour mériter le sort qui s’acharne sur moi !
— C’est fini, Mohsen… C’est pourtant si simple : entre nous, rien ne va plus. Tout ce que je veux désormais est que tu t’en ailles pour toujours.
Mohsen fait non de la tête.
— Ce n’est pas vrai. Je refuse de l’admettre.
— Je suis désolée.
Elle s’apprête à se retirer. Il la retient par le bras et l’attire violemment vers lui.
— Je suis encore ton mari, Zunaira Ramat ! Je n’ai pas jugé nécessaire de te le rappeler, mais, puisque tu insistes, je vais me gêner. Ici, c’est moi qui commande. Il n’est pas dans nos traditions qu’une femme répudie son époux. Ça ne s’est jamais vu. Et je ne le permettrai pas. Depuis dix jours, j’essaye de prendre sur moi, espérant que tu t’éveilles à toi-même. Apparemment, tu ne tiens pas à t’éveiller, et moi, j’en ai jusque-là.
D’une secousse, elle s’arrache à son étreinte.
Il la rattrape, lui tord le poignet et l’oblige à le regarder de face.
— D’abord, tu vas commencer par retirer ce foutu tchadri.
— Il n’en est pas question. Puisque la charia de ce pays l’exige.
— Tu vas l’enlever, et tout de suite.
— Demande d’abord l’autorisation aux taliban. Vas-y, montre voir ce que tu as dans le ventre. Va les trouver, et somme-les de retirer leur loi, et moi, je te promets de retirer mon voile dans la minute qui suit. Pourquoi restes-tu là à me houspiller, gros bras, au lieu d’aller leur tirer les oreilles jusqu’à ce qu’ils perçoivent nettement la voix du Seigneur ? Puisque tu es mon époux à moi, va trouver le misérable bâtard qui a osé porter la main sur ta femme et tranche-lui le poignet. Tu veux voir mon visage, l’ultime soleil qui te reste ? Prouve-moi d’abord que le jour s’est levé, que la nuit infamante n’est qu’un mauvais rêve qui relève d’un lointain souvenir.
Mohsen lui froisse le voile, s’efforce de le retrousser. Zunaira se contorsionne dans tous les sens pour l’en empêcher. Une lutte acharnée les oppose. Aux halètements succèdent les gémissements et les imprécations. Zunaira s’accroche à son tchadri, malgré le mal que lui inflige la multitude de serres frénétiques en train de la tenailler. Son mari ne lâchant pas prise, elle lui mord l’épaule, le bras, le sein sans parvenir à le décourager. Au paroxysme du désespoir, elle le griffe sauvagement au visage. Surpris, Mohsen recule sous la morsure qui vient de lui taillader la pommette. Un flot de douleur afflue dans ses prunelles, l’aveugle ; ses narines palpitent de rage. Sa main déchaînée décrit une courbe fulgurante et s’abat sur la joue de l’épouse qui, assommée, s’écroule.
Horrifié par son geste, Mohsen considère sa main. Comment a-t-il osé ? Il ne se souvient pas d’avoir levé le petit doigt sur elle une seule fois. À aucun moment il ne s’est imaginé capable de l’apostropher ou de lui reprocher quoi que ce soit. Il regarde sa main, l’air de ne pas la reconnaître. « Qu’est-ce qu’il nous arrive ? » bredouille-t-il. Littéralement bouleversé, il s’accroupit en tremblant comme une feuille devant sa femme.
— Pardonne-moi. Je ne voulais pas…
Zunaira le repousse, parvient à se relever et titube vers la salle.
Il la poursuit, suppliant.
— Tu n’es qu’un vulgaire mufle et tu ne vaux guère mieux que ces fous furieux qui se pavanent dehors.
— Pardonne-moi.
— Je le voudrais que je ne le pourrais pas.
Il lui saisit le bras. Elle se retourne d’un bloc, ramasse ses dernières forces et le catapulte contre le mur. Mohsen trébuche sur un carafon et tombe à la renverse. Sa tête heurte une saillie dans la paroi avant de se cogner violemment sur le sol.
En recouvrant ses esprits, Zunaira s’aperçoit que son mari ne bouge pas. La nuque bizarrement tordue, il gît par terre, les yeux grands ouverts et la bouche béante. Sur son visage blême, une étrange sérénité s’est installée, à peine faussée par le filament de sang qui s’est échappé d’une narine.
— Oh ! mon Dieu ! s’écrie-t-elle.
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