Roman/Khadra,Yasmina//Les hirondelles de Kaboul - Khadra,Yasmina
Chapitre 3
Mohsen Ramat pousse la porte de sa maison d’une main incertaine. Il n’a rien mangé depuis le matin, et ses errements l’ont épuisé. Dans les échoppes, au marché, sur la place, partout où il s’est hasardé, il est aussitôt rattrapé par l’incommensurable lassitude qu’il traîne de long en large comme un boulet de forçat. Le seul ami et confident qu’il avait est mort d’une dysenterie, l’an dernier. Il n’a guère réussi à s’en faire d’autres. Les gens ont du mal à cohabiter avec leur propre ombre. La peur est devenue la plus efficace des vigilances. Les susceptibilités plus attisées que jamais, une confidence est vite mal interprétée, et les taliban ne savent pas pardonner aux langues imprudentes. N’ayant que le malheur à partager, chacun préfère grignoter ses déconvenues dans son coin, pour ne pas avoir à s’encombrer de celles d’autrui. À Kaboul, les joies ayant été rangées parmi les péchés capitaux, il devient inutile de chercher auprès d’une tierce personne un quelconque réconfort. Quel réconfort pourrait-on encore entretenir dans un monde chaotique, fait de brutalité et d’invraisemblance, saigné à blanc par un enchaînement de guerres d’une rare violence ; un monde déserté par ses saints patrons, livré aux bourreaux et aux corbeaux, et que les prières les plus ferventes semblent incapables de ramener à la raison ?
Dans la pièce, hormis une grande natte tressée en guise de tapis, deux vieux poufs crevés et un chevalet vermoulu sur lequel repose le livre des Lectures, il ne reste plus rien. Mohsen a vendu l’ensemble de ses meubles, les uns après les autres, pour survivre aux pénuries. Maintenant, il n’a même pas de quoi remplacer les vitres cassées. Les fenêtres, aux volets branlants, sont aveugles. Chaque fois qu’un milicien passait dans la rue, il lui intimait l’ordre de les réparer sans tarder : un badaud risquerait d’être choqué par le visage dévoilé d’une femme. Mohsen a entoilé les fenêtres de tenture : depuis le soleil a cessé de lui rendre visite chez lui.
Il se déchausse sur le petit perron et s’affaisse.
— Je t’apporte à manger ? s’enquiert une voix de femme derrière un rideau au fond de la salle.
— Je n’ai pas faim.
— Un peu d’eau ?
— Si elle est fraîche, je ne dirai pas non.
Des cliquetis tintinnabulent dans la pièce voisine, puis le rideau s’écarte sur une femme belle comme le jour. Elle dépose un carafon devant Mohsen et prend place sur le pouf d’en face. Mohsen sourit. Il sourit toujours quand sa femme se montre à lui. Elle est sublime, d’une fraîcheur inaltérable. Malgré les inclémences quotidiennes et le deuil d’une ville livrée aux hantises et à la folie des hommes, Zunaira n’a pas pris une ride. C’est vrai, ses joues n’ont plus leur réverbération d’autrefois, ses rires ne résonnent nulle part, mais ses yeux immenses, brillants comme des émeraudes, ont gardé intacte leur magie.
Mohsen porte le carafon à ses lèvres.
Sa femme attend qu’il ait fini de boire pour le débarrasser.
— Tu parais exténué.
— J’ai beaucoup marché, aujourd’hui. Mes pieds sont en feu.
La femme effleure du bout des doigts les orteils de son époux avant de se mettre à les masser avec délicatesse. Mohsen se renverse sur ses coudes et s’abandonne aux attouchements de sa femme.
— Je t’ai attendu au déjeuner.
— J’ai oublié.
— Tu as oublié ?
— J’ignore ce qui m’est arrivé, aujourd’hui. Jamais je n’ai connu cette impression-là auparavant, pas même lorsque nous avons perdu notre maison. J’étais comme dans les vapes et j’errais comme ça, à l’aveuglette, incapable de reconnaître les rues que j’arpentais de long en large sans parvenir à les traverser. Vraiment bizarre. J’étais dans une sorte de brouillard, je n’arrivais ni à me souvenir de mon chemin ni à savoir où je voulais aller.
— Tu as dû rester longtemps sous le soleil.
— Il ne s’agit pas d’insolation.
Subitement, sa main se tend vers celle de son épouse et la contraint à suspendre son massage. Zunaira lève ses yeux étincelants, intriguée par la force désespérée de l’étreinte autour de son poignet.
Mohsen hésite un moment et demande, la voix atone :
— Est-ce que j’ai changé ?
— Pourquoi me poses-tu cette question ?
— Je te demande si j’ai changé.
Zunaira fronce ses magnifiques sourcils pour réfléchir.
— Je ne vois pas de quoi tu veux parler.
— De moi, voyons. Est-ce que je suis resté le même homme, celui que tu préférais aux autres ? Est-ce que j’ai gardé les mêmes habitudes, les mêmes manières ? Trouves-tu que je réagis normalement, que je te traite avec la même tendresse ?
— Certes, beaucoup de choses ont changé autour de nous. Notre maison a été bombardée. Nos proches et nos amis ne sont plus là, certains ne sont plus de ce monde. Tu as perdu ton commerce. On m’a confisqué mon travail. Nous ne mangeons plus à notre faim et nous ne faisons plus de projets. Mais nous sommes ensemble, Mohsen. C’est ce qui doit compter, pour nous. Nous sommes ensemble pour nous soutenir. Nous n’avons que nous-mêmes pour nourrir l’espoir. Un jour, Dieu se souviendra de nous. Il s’apercevra que les horreurs que nous subissons tous les jours n’ont pas réussi à amoindrir notre foi, que nous n’avons pas failli, que nous méritons sa miséricorde.
Mohsen relâche le poignet de sa femme pour lui caresser la pommette. Son geste est affectueux ; elle s’y abandonne.
— Tu es le seul soleil qui me reste, Zunaira. Sans toi, ma nuit serait plus profonde que les ténèbres, plus froide que les tombes. Mais, pour l’amour du Seigneur, si tu trouves que je change vis-à-vis de toi, que je deviens injuste ou méchant, dis-le-moi. J’ai le sentiment que les choses m’échappent, que je ne me contrôle plus. Si je suis en train de devenir fou, aide-moi à m’en rendre compte. J’accepterais de décevoir le monde entier, mais je m’interdis de te faire du tort, ne serait-ce que par mégarde.
Zunaira perçoit nettement la détresse de son époux. Pour lui prouver qu’il n’a rien à se reprocher, elle laisse sa joue glisser dans la paume craintive.
— Nous vivons des moments pénibles, chéri. À force de gémir, nous avons perdu la notion des quiétudes. Brusquement, l’accalmie nous épouvante et nous doutons de tout ce qui ne nous menace pas.
Mohsen retire doucement ses doigts de sous la joue de son épouse. Ses yeux s’embrouillent ; il doit fixer le plafond et lutter en son for intérieur pour contenir son émotion. Sa pomme d’Adam s’affole dans son cou émacié. Son chagrin est tel que des frémissements se déclenchent à partir de ses pommettes, s’étendent jusque sur son menton et reviennent secouer ses lèvres.
— J’ai fait quelque chose d’impensable, ce matin, déclare-t-il.
Zunaira se fige ; ce qu’elle lit dans son regard perdu la bouleverse. Elle tente de lui prendre les mains ; il les replie à hauteur de sa poitrine, comme pour parer à une agression.
— Je n’arrive pas à y croire, bredouille-t-il. Comment est-ce arrivé ? Comment ai-je pu ?
Zunaira redresse la nuque, de plus en plus intriguée, Mohsen se met à haleter. Sa poitrine monte et descend à un rythme inquiétant. Il raconte, terrifié par ses propos :
— Une prostituée a été lapidée sur la place. J’ignore comment je me suis joint à la foule de dégénérés qui réclamait du sang. J’étais comme absorbé par un tourbillon. Moi aussi, je voulais être aux premières loges, regarder de près périr la bête immonde. Et lorsque le déluge de pierres a commencé à submerger le succube, je me suis surpris à ramasser des cailloux et à le mitrailler, moi aussi. J’étais devenu fou, Zunaira. Comment ai-je osé ? Toute ma vie, je m’étais cru objecteur de conscience. Ni les menaces des uns ni les promesses des autres ne m’ont convaincu de prendre des armes et de donner la mort. J’acceptais d’avoir des ennemis, mais je ne tolérais pas d’être l’ennemi de qui que ce soit. Et ce matin, Zunaira, simplement parce que la foule hurlait, j’ai hurlé avec elle, simplement parce qu’elle a réclamé du sang, je l’ai exigé aussi. Depuis, je n’arrête pas de regarder mes mains que je ne reconnais plus. J’ai marché dans les rues pour semer mon ombre, pour distancer mon geste et, à chaque coin de rue, au détour de n’importe quel tas d’éboulis, je me suis retrouvé nez à nez avec cet instant d’égarement. J’ai peur de moi, Zunaira, je n’ai plus confiance en l’homme que je suis devenu.
Zunaira est tétanisée par le récit de son mari. Mohsen n’est pas le genre à se mettre à nu. Il parle rarement de ce qui l’afflige et ne laisse presque pas ses émotions transparaître. Aussi, quand elle a décelé cette grosse peine au fond de ses prunelles, elle a compris qu’il ne pourrait pas la garder pour lui. Elle s’est attendue à un malheur de ce genre, mais pas de cette envergure.
Son visage blêmit et, pour la première fois, ses yeux, en s’écarquillant, perdent l’essentiel de leur splendeur.
— Tu as lapidé une femme ?
— Je crois même l’avoir touchée à la tête.
— Tu ne peux pas avoir fait une chose pareille, Mohsen. Ce n’est pas ton genre, voyons ; tu es un homme instruit.
— Je ne sais pas ce qui m’a pris. C’est arrivé si vite. Comme si la foule m’avait ensorcelé. Je ne me rappelle pas comment j’ai ramassé les pierres. Je me souviens seulement que je n’ai pas pu m’en défaire, qu’une rage irrésistible s’est emparée de mon bras… Ce qui m’épouvante et m’afflige en même temps, c’est que je n’ai même pas essayé de résister.
Zunaira se lève. Comme si elle se relevait d’un abattement. Faiblement. Incrédule, mais sans colère. Ses lèvres, un moment juteuses, se sont desséchées. Elle cherche un appui, ne rencontre qu’une poutrelle émergeant du mur, s’agrippe dessus. Longtemps, elle attend de recouvrer ses sens, en vain. Mohsen tente de lui reprendre la main ; elle l’esquive et chancelle vers la cuisine dans le friselis irréel de sa robe. À l’instant où elle disparaît derrière le rideau, Mohsen comprend qu’il n’aurait pas dû confier à sa femme ce que lui-même refuse d’admettre.
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