Roman/Khadra,Yasmina//Les hirondelles de Kaboul - Khadra,Yasmina

Chapitre 2

 

Atiq Shaukat ne se sent pas bien. Le besoin de sortir prendre l’air, de s’étendre sur un muret, face au soleil, le malmène. Il ne peut pas rester une minute de plus dans ce trou à rat, à soliloquer ou à essayer de déchiffrer les arabesques qui s’entrelacent inextricablement sur les murs des cellules. La fraîcheur de la petite maison d’arrêt ravive ses anciennes blessures ; parfois son genou se bloque de froid et il a du mal à le replier. Parallèlement, il a le sentiment de devenir claustrophobe ; il ne supporte plus la pénombre, ni l’exiguïté de l’alcôve qui lui tient lieu de bureau encombrée de toiles d’araignées et de cadavres de cloportes. Il range sa lampe tempête, avec sa gourde en peau de chèvre et son coffret drapé de velours dans lequel repose un volumineux exemplaire du Coran, enroule sa natte de prières, l’accroche à un clou et décide de s’en aller. De toutes les façons, au cas où l’on aurait besoin de lui, les miliciens savent où le trouver. Le monde carcéral lui pèse. Depuis quelques semaines, plus il réfléchit à son statut de geôlier, moins il lui trouve de mérite, encore moins de noblesse. Ce constat le met sans cesse en rogne. Chaque fois qu’il referme le portail derrière lui, se soustrayant ainsi aux rues et aux bruits, il a l’impression de s’enterrer vivant. Une peur chimérique trouble ses pensées. Il se recroqueville alors dans son coin et refuse de se ressaisir, le fait de se laisser aller lui procurant une sorte de paix intérieure. Sont-ce les vingt années de guerre qui le rattrapent ? À quarante-deux ans, il est déjà usé, ne voit ni le bout du tunnel ni celui de son propre nez. S’abandonnant petit à petit au renoncement, il commence à douter des promesses des mollahs et se surprend, parfois, à ne craindre que vaguement les foudres du ciel.

Il a beaucoup maigri. Son visage tombe en lambeaux sous sa barbe d’intégriste ; ses yeux, bien que soulignés au khôl, ont perdu de leur acuité. L’obscurité des murs a eu raison de sa lucidité, celle de sa fonction s’ancre profondément en son âme. Quand on passe ses nuits à veiller des condamnés à mort et ses jours à les livrer au bourreau, on n’attend plus grand-chose du temps vacant. Désormais, ne sachant où donner de la tête, Atiq est incapable de dire si c’est le silence des deux cellules vides ou bien le fantôme de la prostituée, exécutée le matin, qui confère aux encoignures un remugle d’outre-tombe.

Il sort dans la rue. Une ribambelle de galopins traque un chien errant dans une chorale dissonante. Irrité par les hurlements et le remue-ménage, Atiq ramasse un caillou et le balance sur le gamin le plus proche. Ce dernier esquive le projectile et, impassible, continue de s’égosiller pour désorienter le chien visiblement à bout de force. Atiq comprend qu’il perd son temps. Les diablotins ne se disperseront pas avant d’avoir lynché le quadrupède, s’initiant ainsi, précocement, aux lynchages des hommes.

Son trousseau de clefs sous le gilet, il s’éloigne vers le marché infesté de mendiants et de portefaix. Comme d’habitude, nullement découragée par la canicule, une foule frénétique grouille au milieu des étals de fortune, tournant et retournant la friperie, farfouillant dans les vieilleries en quête d’on ne sait quoi, meurtrissant de ses doigts décharnés des fruits trop mûrs.

Atiq hèle un jeune voisin et lui confie le melon qu’il vient d’acheter :

— Porte-le chez moi. Et tâche de ne pas traîner dans les rues, le menace-t-il en brandissant sa cravache.

Le garçon opine du chef et, à contrecœur, enserre le fruit sous son aisselle et se dirige vers un invraisemblable cafouillis de taudis.

Atiq songe d’abord à se rendre chez son oncle, cordonnier de son état, dont le repaire se trouve juste derrière le tas de ruine, là-bas ; se ravise derechef : son oncle est l’un des plus grands bavards que la tribu ait engendrés ; il le retiendra jusque tard dans la nuit en lui ressassant les mêmes histoires sur les bottes qu’il confectionnait pour les officiers du roi et les dignitaires de l’ancien régime. À soixante-dix ans, à moitié aveugle et quasiment sourd, le vieil Ashraf délire ferme. Lorsque ses clients, fatigués de l’entendre, lui faussent compagnie, il ne se rend pas compte de leur retraite et continue de s’adresser au mur à perdre haleine. Maintenant que plus personne ne vient se tailler des chaussures sur mesure et que les rares savates qu’on lui soumet sont si sévèrement éprouvées qu’il ne sait plus par quel bout les prendre, il s’ennuie et ennuie à mourir.

Atiq s’arrête au beau milieu du chemin et réfléchit à ce qu’il va faire de sa soirée. Pour lui, pas question de rentrer à la maison retrouver son lit défait, la vaisselle oubliée dans l’eau malodorante des bassines et sa femme couchée en chien de fusil dans un angle de la chambre, la tête ceinte d’un foulard crasseux et la figure violacée. C’est à cause d’elle s’il est arrivé en retard, ce matin, manquant de compromettre l’exécution publique de la femme adultère. Pourtant, au dispensaire, les infirmiers ne daignent plus s’occuper d’elle depuis que le médecin a écarté les bras en signe d’impuissance. C’est peut-être à cause d’elle aussi que, subitement, il a cessé de croire aux promesses des mollahs et de craindre outre mesure les foudres du ciel. Toutes les nuits, elle le tient en alerte, gémissante, presque démente pour ne s’assoupir qu’à l’aube, terrassée par la souffrance et les contorsions. Tous les jours, il est obligé d’écumer l’antre pestilentiel des charlatans en quête d’élixirs susceptibles de soulager ses douleurs. Ni les vertus talismaniques ni les prières les plus ferventes ne sont parvenues à assister la patiente. Même sa sœur, qui avait accepté d’habiter avec eux afin de le seconder, s’est réfugiée dans la province du Baloutchistan et n’a plus donné signe de vie. Livré à lui-même, Atiq ne sait plus comment gérer une situation qui n’a de cesse de se compliquer. Si le médecin a jeté l’éponge, que reste-t-il en dehors d’un miracle ? Mais les miracles ont-ils encore cours, à Kaboul ? Quelquefois, les nerfs tendus à rompre, il joint ses mains tremblantes autour d’une fatiha et supplie le Ciel de rappeler son épouse. Après tout, pourquoi continuer de souffrir quand chaque bouffée d’air que l’on respire vous dénature et horrifie vos proches ?

— Attention ! hurle-t-on. Écartez-vous, écartez-vous…

Atiq a juste le temps de se déporter sur le côté pour éviter d’être renversé par une charrette dont la monture s’est emballée. Le cheval fou se rue sur le marché, créant un début de panique, bifurque soudain sur un campement en toile. Désarçonné, le conducteur effectue un vol plané et dégringole sur une guitoune. Le cheval poursuit sa course éperdue à travers les piaillements des enfants et les hurlements des femmes avant de disparaître derrière les gravats d’un sanctuaire.

Atiq retrousse les basques de son long gilet et frappe sur son postérieur pour chasser la poussière.

— J’ai bien cru que tu étais fichu, lui avoue un homme attablé sur la terrasse d’une échoppe.

Atiq reconnaît Mirza Shah. Celui-ci lui propose une chaise.

— Je t’offre un thé, garde-chiourme ?

— Je l’accepte volontiers, dit Atiq en se laissant choir sur le siège.

— Tu as fermé boutique plus tôt que prévu.

— C’est difficile d’être son propre geôlier.

Mirza Shah soulève un sourcil :

— Tu ne vas pas me dire qu’il ne reste plus de locataires dans tes cellules.

— C’est la vérité. La dernière a été lapidée, ce matin.

— La putain ? Je n’ai pas assisté à la cérémonie, mais on m’a raconté…

Atiq s’adosse contre le mur, joint ses doigts sur son ventre et regarde les décombres de ce qui fut, une génération plus tôt, l’une des avenues les plus animées de Kaboul.

— Je te trouve bien triste, Atiq.

— Vraiment ?

— C’est d’ailleurs la première des choses qui saute aux yeux. Dès que je t’ai vu, je me suis dit, tsst ! ce pauvre diable d’Atiq n’est pas dans son assiette.

Atiq hausse les épaules. Mirza Shah a été son ami d’enfance. Ils avaient grandi dans un quartier défavorisé et fréquenté les mêmes gens et les mêmes endroits. Leurs parents travaillaient dans une petite fabrique de verreries. Ils avaient trop de soucis pour s’occuper d’eux. C’est donc naturellement que Mirza s’engagea dans l’armée à dix-huit ans tandis qu’Atiq exerça comme doublure auprès d’un routier avant de s’essayer à un nombre incroyable de petits métiers qui lui rapportaient le jour ce que lui dérobait la nuit. Ils se perdirent de vue jusqu’au jour où les Russes envahirent le pays. Mirza Shah fut l’un des premiers militaires à déserter son unité pour rejoindre les moudjahidin. Son courage et son engagement l’élevèrent rapidement au rang de tej. Atiq le retrouva sur le front, servit sous ses ordres quelque temps avant qu’un obus vienne interrompre l’élan de son djihad. Il fut évacué à Peshawar. Mirza poursuivit la guerre avec un extraordinaire dévouement. Après la retraite des forces soviétiques, on lui proposa des postes de responsabilité dans l’administration qu’il déclina. La politique et le pouvoir ne le grisaient guère. Grâce à ses relations, il mit sur pied de petites entreprises qui servirent de couverture à ses investissements parallèles, notamment dans la contrebande et le trafic des stupéfiants. L’avènement des taliban a atténué ses ardeurs sans pour autant démanteler ses réseaux. Il sacrifia volontiers quelques autocars et des bricoles pour la bonne cause, contribua à sa manière à l’effort de guerre des voyous messianiques contre ses anciens compagnons d’armes et réussit à préserver ses privilèges. Mirza sait que la foi d’un misérable résiste rarement aux gains faciles ; aussi graisse-t-il la patte aux nouveaux maîtres du pays et il coule ainsi des jours paisibles au cœur de la tourmente. Plusieurs fois, il a proposé à son ami de toujours de travailler pour lui. Atiq esquive régulièrement l’offre, préférant crevoter dans une vie éphémère plutôt que de devoir en pâtir toute l’éternité.

Mirza fait tournoyer son chapelet autour de son doigt en dévisageant son ami. Ce dernier, gêné, feint d’examiner ses ongles.

— Qu’est-ce qui ne va pas, garde-chiourme ?

— Je me le demande.

— C’est pour cette raison que tu parlais tout seul, tout à l’heure ?

— Peut-être.

— Tu ne trouves personne avec qui converser ?

— Est-ce nécessaire ?

— Au point où vont les choses, pourquoi pas ? Tu étais tellement perdu dans tes soucis que tu n’as pas entendu arriver la charrette. Tout de suite, je me suis dit soit Atiq est en train de perdre la raison, soit il est en train de mijoter un imminent coup d’État…

— Attention à ce que tu dis, l’interrompt Atiq mal à l’aise. On risque de te prendre au mot.

— C’est pour te taquiner.

— On ne plaisante pas à Kaboul, et tu le sais bien.

Mirza lui tape doucement sur le revers de la main pour l’apaiser.

— Nous étions très amis, enfants. As-tu oublié ?

— Les têtes brûlées n’ont pas de mémoire.

— On ne se cachait rien l’un à l’autre.

— Aujourd’hui, ce n’est plus possible.

La main de Mirza se crispe.

— Qu’est-ce qui a changé, aujourd’hui, Atiq ? Rien, absolument rien. Ce sont les mêmes armes qui circulent, les mêmes gueules qu’on exhibe, les mêmes chiens qui aboient et les mêmes caravanes qui passent. Nous avons toujours vécu de cette façon. Le roi parti, une autre divinité l’a remplacé. C’est vrai, les armoiries ont changé de logos, mais ce sont les mêmes abus qu’elles revendiquent. Il ne faut pas se leurrer. Les mentalités restent celles d’il y a des siècles. Ceux qui attendent de voir surgir une nouvelle ère de l’horizon perdent leur temps. Depuis que le monde est monde, il y a ceux qui vivent avec et ceux qui refusent de l’admettre. Le sage, bien sûr, est celui qui prend les choses comme elles viennent. Celui-là a compris. Et toi aussi, tu dois comprendre. Tu n’es pas bien parce que tu ne sais pas ce que tu veux, c’est tout. Et les amis sont faits pour t’aider à voir clair. Si tu penses que je suis encore ton ami, confie-moi un peu de ton désarroi.

Atiq exhale un soupir. Il retire son poignet de la main de Mirza, cherche dans ses yeux quelque appui ; après une courte tergiversation, il cède :

— Mon épouse est malade. Le médecin dit que son sang se décompose très vite, que son mal n’a pas de remèdes.

Mirza reste un instant perplexe à l’idée qu’un homme puisse parler de sa femme dans la rue, puis, lissant sa barbe teinte au henné, il dodeline de la tête et dit :

— N’est-ce pas la volonté du Seigneur ?

— Qui oserait s’insurger contre elle, Mirza ? Pas moi, en tout cas. Je l’accepte pleinement, avec une infinie dévotion, sauf que je suis seul et désemparé. Je n’ai personne pour m’assister.

— C’est pourtant simple : répudie-la.

— Elle n’a pas de famille, rétorque naïvement Atiq, loin de remarquer le mépris grandissant qui envahit le faciès de son ami visiblement horripilé de devoir s’attarder sur un sujet aussi dévalorisant. Ses parents sont morts, ses frères sont partis, chacun de son côté. Et puis, je ne peux pas lui faire ça.

— Et pourquoi pas ?

— Elle m’a sauvé la vie, rappelle-toi.

Mirza rejette le buste en arrière, comme pris au dépourvu par les arguments du gardien. Il avance les lèvres, penche la figure sur une épaule de manière à surveiller de biais son interlocuteur.

— Niaiseries ! s’écrie-t-il. Dieu seul dispose de la vie et de la mort. Tu as été blessé en combattant pour Sa gloire. Comme il ne pouvait pas envoyer Gabriel à ton secours, il a mis cette femme sur ton chemin. Elle t’a soigné par la volonté de Dieu. Elle n’a fait que se soumettre à Sa volonté. Toi, tu as fait cent fois plus pour elle : tu l’as épousée. Que pouvait-elle espérer de plus, elle, de trois ans ton aînée, à l’époque vieille fille sans enthousiasme et sans attrait ? Y a-t-il générosité plus grande, pour une femme, que de lui offrir un toit, une protection, un honneur et un nom ? Tu ne lui dois rien. C’est à elle de s’incliner devant ton geste, Atiq, de baiser un à un tes orteils chaque fois que tu te déchausses. Elle ne signifie pas grand-chose en dehors de ce que tu représentes pour elle. Ce n’est qu’une subalterne. De plus, aucun homme ne doit quoi que ce soit à une femme. Le malheur du monde vient justement de ce malentendu.

Soudain, il fronce les sourcils :

— Serais-tu fou au point de l’aimer ?

— Nous vivons ensemble depuis une vingtaine d’années. Ce n’est pas négligeable.

Mirza est scandalisé, mais il prend sur lui et essaye de ne pas brusquer son ami d’enfance.

— Je vis avec quatre femmes, mon pauvre Atiq. La première, je l’ai épousée il y a vingt-cinq ans ; la dernière il y a neuf mois. Pour l’une comme pour l’autre, je n’éprouve que méfiance car, à aucun moment, je n’ai eu l’impression de comprendre comment ça fonctionne, dans leur tête. Je suis persuadé que je ne saisirai jamais tout à fait la pensée des femmes. À croire que leur réflexion tourne dans le sens contraire des aiguilles d’une montre. Que tu vives un an ou un siècle avec une concubine, une mère ou ta propre fille, tu auras toujours le sentiment d’un vide, comme un fossé sournois qui t’isole progressivement pour mieux t’exposer aux aléas de ton inadvertance. Avec ces créatures viscéralement hypocrites et imprévisibles, plus tu crois les apprivoiser et moins tu as de chances de surmonter leurs maléfices. Tu réchaufferais une vipère contre ton sein que ça ne t’immuniserait pas contre leur venin. Quant au nombre des années, il ne peut apporter d’apaisement dans un foyer où l’amour des femmes trahit l’inconsistance des hommes.

— Il ne s’agit pas d’amour.

— Alors, qu’attends-tu pour la foutre à la porte ? Répudie-la et offre-toi une pucelle saine et robuste, sachant se taire et servir son maître sans faire de bruit. Je ne veux plus te surprendre à parler seul dans la rue comme un taré. Surtout pas à cause d’une femelle. Ça offenserait Dieu et son prophète.

Mirza se tait brusquement. Un jeune homme vient de s’arrêter dans l’embrasure de l’échoppe, le regard lointain et les lèvres exsangues. Il est grand, le visage imberbe et beau qu’enguirlande un mince collier de poils follets. Ses cheveux longs et raides lui tombent sur les épaules qu’il a étroites et fines comme celles d’une jeune fille.

— Qu’est-ce que tu veux ? le secoue Mirza.

L’homme porte un doigt à sa tempe pour recouvrer ses esprits, geste qui agace davantage Mirza.

— Décide-toi, entre ou va-t’en. Ne vois-tu pas qu’on discute ?

Mohsen Ramat s’aperçoit que les deux individus se sont emparés de leur cravache et qu’ils sont sur le point de lui cingler la figure. À reculons, il se confond en excuses et s’éloigne vers le campement en toile.

— Tu te rends compte, s’indigne Mirza. Les gens sont sans gêne aucune.

Atiq hoche la tête en grognant. L’intrusion vient de l’interpeller. Il prend conscience de l’indécence de ses confidences, s’en veut de n’avoir pas su résister au besoin morbide de déballer son linge sale sur la terrasse d’un estaminet. Un silence confus s’installe entre lui et son ami d’enfance. Ils n’osent même plus se regarder, l’un se retranchant derrière la contemplation des lignes de ses mains, l’autre feignant de chercher après le cafetier.

 

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