Ruines et fantômes

Jules Claretie · Chapitre 16 sur 25

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Ruines et fantômes

Chapitre III

Le cimetière Montmartre s’était appelé d’abord le Champ du repos. Le cimetière de l’Est ou du Père-Lachaise se nomma aussi le cimetière de Mont-Louis. Ce terrain, habité aujourd’hui par les morts, appartenait jadis à l’évêque de Paris qui le vendit à un certain Regnauld, lequel le céda à Sa Majesté Louis XIV. Le roi des dragonnades en fit cadeau à son confesseur, le père Lachaise, qui débaptisa le Champ de l’Évêque et l’appela fièrement Mont-Louis. Ce père Lachaise était courtisan.

A la mort du jésuite, la villa qu’il s’était fait construire fut achetée par la maison de Bourbon-Conti. Le prince Louis de Conti y mit les ouvriers, transforma les jardins, bâtit, planta, donna des fêtes.

En 1804, le parc devenait cimetière. Adieu les gais souvenirs! Le Campo-Santo, d’ailleurs, fut bientôt—comment dire?—à la mode. Misère! Car il faut que vous sachiez que le sépulcre a son bon ou son mauvais ton. Les gens du bel air ne voulurent plus dormir que là. «Le bel endroit pour être mort!» Notez que le Père-Lachaise, qu’on va fermer, est demeuré depuis soixante ans le cimetière de la fashion.

Sous la Restauration, M. de Chabrol, préfet de la Seine, demanda à Lafont d’Aussonne (qui connaît Lafont d’Aussonne aujourd’hui?) une inscription pour le portique du cimetière.

Je la retrouve citée dans la Revue anecdotique:

O vous que la pitié, le devoir ou l’amour Conduit en ce vaste séjour Et de la mort et du silence, Oubliez un instant vos projets, vos travaux; Songez à vos plaisirs suivis de tant de maux, Et sachez, deux jours à l’avance, Vous choisir une place entre tous ces tombeaux Creusés à si peu de distance.

Piètre poésie que remplacent aujourd’hui deux versets latins.

La grille ouverte, le cimetière commence.

La foule monte, toujours nombreuse, presque gaie, tant elle est pressée, la petite colline où les cyprès, à côté des tombes, s’inclinent sous le vent avec des balancements doux. Les veuves en noir, les orphelins, des enfants au recueillement inconscient, de pauvres vieux courbés sous la douleur coudoient les gens qui viennent là «pour voir,» les indifférents, les visiteurs ou les fillettes du faubourg qui, tête nue, assises sur les bancs, prennent le frais ou se reposent.

Les premières tombes célèbres, à gauche, sont celles de Visconti, représenté endormi dans son habit d’Institut, de la famille Dantan et d’Alfred de Musset. Le petit saule du poëte croît, pousse timidement.

Mes chers amis quand je mourrai, Plantez un saule au cimetière; J’aime son feuillage éploré…

Un étranger a répondu à ce dernier voeu du maigre Rolla.

Dans Westminster, tombeau des rois, l’Angleterre a fait une part aux grands hommes, et là, côte à côte, dorment les plus grands par le génie et les plus puissants par la force, ceux qu’a touchés du doigt l’inspiration et ceux que le hasard a fait naître sur un trône. Au Père-Lachaise comme à Westminster, les poëtes ont leur coin, poetes’s corner. Casimir Delavigne, Balzac, Nodier, Souvestre, ont été couchés comme du même coup au sommet de la colline. Ils fraternisent dans la mort. Le buste solide et superbe de Balzac, par David (d’Angers), regarde en riant à la Tourangeaise le mince et fin visage de Nodier, qui lui rend un sourire franc-comtois. L’image d’Émile Souvestre est rêveuse et sérieuse. Une muse pleure sur le mausolée de Delavigne. Le lierre couvre ces tombeaux, couronne le front de Balzac, serpente autour du livre de bronze où l’on peut lire ce titre fulgurant: Comédie humaine. La tombe de Charles Nodier a des fleurs toujours; elle est aimée, visitée. On sent une âme vivante, un éternel et pieux amour autour de ce marbre. Tout près de là dort Bory de Saint-Vincent, sous un mausolée fait de colonnes grecques, de frises antiques, de sculptures arrachées par lui à l’oubli, tombées de quelque temple qui s’écroule. Il a dû les contempler souvent, déchiffrer ces inscriptions, interroger ces miettes du passé. La tombe est belle comme toutes celles que les morts se sont construites eux-mêmes.

Étrange hasard! C’est là, à cet endroit même où il est étendu, que Balzac un jour a placé son Rastignac regardant «Paris tortueusement couché le long des deux rives de la Seine où commençaient à briller les lumières». Sans doute, comme son héros, Balzac, plus d’une fois les yeux attachés avidement entre la colonne de la place Vendôme et le dôme des Invalides, «_là où vivait ce beau monde dans lequel il avait voulu pénétrer_», a dû, semblable à Rastignac, lancer lui aussi sur «cette ruche bourdonnante un regard qui, par avance semblait en pomper le miel»; sans doute, posté sur ce tertre, rêvant, cherchant, espérant, prêt à la lutte, il a dû s’écrier avec l’accent des coureurs de grandes aventures: A nous deux maintenant! C’est là qu’il allait songer, et c’est là qu’il devait être enterré. De cette hauteur la vue est sinistrement belle.

Les pieds dans la boue, dans cette terre brune où les vieilles couronnes, maculées, molles et sales, semblent se dissoudre, les yeux sur le ciel, sur la ville immense, on regarde presque effaré. Au premier plan la ville morte; à l’horizon la ville qui va mourir: la pétrification contemplant la fièvre. Des arbres de couleur foncée, aux balancements fatigués, çà et là aux jours de printemps, quelque bourgeon jaune et frais dans les feuillages sombres, à travers les verdures noires, les ternes blancheurs de la pierre, un amphithéâtre de croix. Puis, plus loin, là-bas, et comme perdus dans la fumée, dans une façon de brume lumineuse, des maisons, des toits, des dômes, des clochers, un entassement dans une buée. Le Panthéon, Notre-Dame, les deux aiguilles des colonnes triomphales qui racontent, l’une la gloire d’un homme, et l’autre la gloire d’un peuple; l’arc de l’Étoile, et aux derniers plans la silhouette d’un fort, le Mont-Valérien, sur le ciel gris. Point de bruit, aucun murmure, mais une agitation qu’on devine, un grondement dont on sent intérieurement l’écho. Que d’espoirs, que de rêves, que d’efforts, que de dévouements, que de trahisons, que d’héroïsmes, que de lâchetés dans ces tas de pierres qui pensent! On demeurerait là des heures entières, immobile comme devant la mer. Soudain, le soleil crève quelque nuage, fond sur Paris, le crible de rayons, fait jaillir mille étincelles, va chercher pour les brunir comme avec l’agate tous les ors de Paris, sertit dans une manière d’apothéose les cuivres, les saillies, les flèches dorées des églises, les nervures des monuments, et le génie de la colonne de Juillet. Tout flamboie et s’éclaire dans une réverbération éblouissante. Le splendide panorama de Rome vu des hauteurs du Vatican ne vaut certes pas celui-là.

On marcherait longtemps au hasard dans ce champ immense, peuplé de morts illustres dont le nom jaillit pour ainsi dire du fond des allées: Girodet, Gros, Denon, Bernardin de Saint-Pierre, Élisa Mercoeur, Benjamin Constant, Cuvier, Talma, Grétry. Je cite au hasard et de souvenir. Seuls ces tombeaux, souvent modestes, nous arrêtent.

Que nous importent, au contraire, les monuments superbes, ces colonnes immenses, ces temples gigantesques! Presque toujours devant ces orgueilleuses tombes on passe en murmurant: Un si grand monument pour un si petit mort! Il n’y a de magnétisme vraiment que dans les tombes fermées, muettes, sans nom, enveloppées de lierre et d’oubli, enfouies sous les fleurs, à jamais closes, et pourtant visitées encore. Elles cachent, on le devine, quelque secret ou quelque douleur, quelque amour mystérieux, peut-être une faute, peut-être un crime. Qu’y a-t-il derrière cette porte? Qui donc est endormi sous cette pierre où l’on n’a rien écrit, et que l’herbe, complice ou dépositaire du secret, envahit et va recouvrir? Peut-être des heureux ont-ils voulu finir ainsi, dérobant à l’avenir leur bonheur passé; peut-être des souffrants ont-ils demandé que le nom auquel ils étaient rivés leur fût arraché enfin, comme on briserait une dernière chaîne!…

Ici gît… Point de nom: demandez à la terre!

Tombeaux muets, tombeaux discrets, c’est vers vous que s’en vont les blessés de la vie, ou bien encore ces fous altérés d’une liqueur tarie qu’on nomme les poëtes. Vers vous et aussi vers la fosse commune, où la douleur du moins est éloquente et serre le coeur. La fosse commune! Une forêt, un fourmillement de croix noires, droites ou penchées, renversées çà et là, s’appuyant les unes sur les autres, avec des inscriptions en lettres blanches, lavées par la pluie, effacées; de l’herbe verte au bas, des couronnes en haut, jaunes ou blanches, et qu’un vent jette à terre comme des fruits trop mûrs.

Là, remarquez-le bien, dans ce coin des pauvres, les couronnes sont plus nombreuses que partout ailleurs. Chaque mort en a beaucoup, beaucoup plus certes que celui qu’on a doté d’un mausolée de marbre. Le dimanche, les jours de fête, on lui en porte une, deux; on les accroche aux bras de la croix. Les plus généreux pour les morts, ce sont ceux à qui ces immortelles coûtent le plus cher. Les autres payent une statue ou un buste sur leurs revenus; les pauvres gens se privent d’un morceau de boeuf pour donner un pot de fleurs à leurs morts. Qu’est-ce que ces monuments soldés sur des rentes que le défunt a laissées? Les morts de la fosse commune ont coûté beaucoup aux vivants pendant la dernière maladie. Les médecins, les remèdes, c’est cher. Leurs héritages à eux, ce sont les dettes, hélas! Qu’importe, on payera tout, et les morts auront encore leur part. Point de jardiniers pour surveiller ces misérables trous recouverts de terre; si les fleurs poussent, c’est qu’on vient souvent les arroser, les renouveler. Et l’on vient de loin! On porte un pied de pensée au père, en allant à l’atelier. C’est la religion du peuple de Paris, ce culte de ceux qui sont partis. Il est sceptique, il est badault, comme disait Rabelais, mais avant tout il est respectueux pour le corbillard qui passe. Pas un front ne se découvre à Londres devant une bière qu’on emporte; à Paris, tout le monde salue: convoi de première classe, voiture des pauvres, qu’importe! C’est la grande égalité. Les morts des hôpitaux seuls, transportés sur des fourgons, ou les guillotinés qui s’en vont à Clamart escortés de gendarmes,—les criminels et les misérables,—n’ont jamais de saluts. Longtemps d’ailleurs la misère marchera de pair avec le crime.

On pourrait, dans ce cimetière du Père-Lachaise, tracer comme des zones historiques. Les contemporains tombent ensemble; ils ont comme un même tombeau. Les maréchaux de l’empire, presque tous, sont enterrés à droite dans un espace resserré: Gouvion-Saint-Cyr, Macdonald, Masséna; à côté d’eux, Lefèvre dont le monument fut élevé par la maréchale. Elle vendit ses diamants, disant:

—Lorsque j’étais jeune et pauvre, je ne portais que des fleurs; plus tard, comme je vieillissais, il m’a fallu des pierres précieuses. Aujourd’hui qu’il est mort je n’ai plus besoin de rien.

On se moqua d’ailleurs beaucoup d’elle à la Cour.

Parmi ces porteurs de sabre apparaît Beaumarchais, le manieur de plume. Une simple pierre et son nom. C’est assez. Béranger, près de là, repose dans la tombe de Manuel. Les médaillons des deux amis se regardent. Que de noms sur ce monument! Que d’inscriptions, de couronnes, de souvenirs, de louanges! Noms de gens du peuple qui n’oublient pas et n’entendent pas la casuistique de la critique, qui admirent et qui se donnent corps et âme. Allez donc leur dire à ceux-là que Béranger était un faux bonhomme! Ils l’aiment parce qu’il les aima. Au Père-Lachaise, seule, la tombe de madame Raspail est couverte de signatures aussi touffues.

Quant au monument d’Héloïse et d’Abailard, les amoureux ex-voto en sont légendaires.

On marche toujours dans la longue allée. Voici la tombe de Pezzo-di-Borgo, celle de l’amiral Bruat.—Un nom allemand: Ludwig Boerne, celui d’un républicain sincère, qui rêva—ô le poëte!—l’alliance de l’Allemagne et de la France dans la liberté. Pauvre Boerne! on l’exila pour avoir parlé de fraternité des peuples et de délivrance prochaine. Il l’avait bien mérité!

La tombe élevée un peu plus loin à Garnier-Pagès par souscription nationale est une des plus remarquables et des plus imposantes: le marbre a la forme de la tribune dont l’orateur franchit tant de fois les degrés d’un pas ferme.

N’est-ce pas là, le long de ce chemin, que j’ai lu cette touchante et simple inscription:

Ci-gît un bon ménage?

Au bout de l’allée, à l’angle d’un carrefour, voici Pradier et toutes les charmantes créations de son ciseau, sculptées sur son tombeau. Désaugiers rit à côté de lui; Cadet-Buteux, le Gaulois, cause avec l’Athénien de la rue de Bréda. Une colonne brisée près de là, et le nom de Léon Faucher. Plus loin, en montant, enfermées dans la même enceinte, deux tombes jumelles supportées par des colonnettes de pierre: Molière et La Fontaine. Une partie du génie de la France est là.

Je redescends vers le rond-point où, superbe, se dresse impérieux encore, Casimir Périer. Un nom lu en chemin: Géricault. Voici le tombeau de Monge, froid et nu comme un monument égyptien; l’oeuvre d’Étex sculptée sur la tombe de Raspail; à côté le tombeau de Gall. Un chemin remonte à droite, dominé par le colossal monument de la famille Demidoff. Là, le tombeau de Kellermann avec deux noms rayonnants: Valmy, Marengo. A deux pas de là: Famille Dosne, famille Thiers. Cela est simple et bourgeois. Duchesnois… Sieyès, qui sut vivre paisiblement, disait-il, quand on savait si bien mourir, et à côté de lui un dédaigné, Népomucène Lemercier, un vrai poëte qu’on ferait bien de relire.

Dans le cimetière Israélite, où les tas de cailloux prescrits par le rite sont placés sur les tombes juives, vous trouvez la tombe de Rachel. On la revoit tout entière; on retrouve son front bombé, ses yeux brillants, sa maigreur passionnée, en regardant ce diadème ciselé sur le fronton du monument funéraire. Un diadème… ce fut en effet une reine, et son trône est resté vide.