Ruines et fantômes
Saint-Cloud
Les Allemands peuvent être satisfaits: ils ont changé Saint-Cloud en monceaux de ruines. Ils ont brûlé le palais, détruit les maisons, incendié les casernes, émietté les logis où tant de gens abritaient leur repos. La belle oeuvre, et que la Providence doit bénir les soldats de Guillaume le Conquérant!
Avec quelle tristesse, après trois ans, on parcourt les rues désertes de cette petite ville, qui respirait autrefois la gaîté, cette gaîté parisienne et bonne fille du temps des grisettes et des chansons! Tout est poussière. Saint-Cloud est rasé comme autrefois Marly. Montretout n’est plus que ruines. La maison où Gounod chantait est un nid de débris. Cette petite demeure à volets verts (demeure d’un ami qui nous a oublié, et pis que cela, hélas!), cette maison de l’ancienne route impériale où nous avons tant ri autrefois, tant ébauché de rêves, d’espoirs, de beaux projets, de grandes chimères, elle n’existe plus. Elle s’est écroulée comme cette affection qui nous était chère. Peut-être la tombe de Sénancour, le rêveur, tout près de là, a-t-elle reçu quelque éclat d’obus!
Saint-Cloud, ce paradis, n’est plus qu’un cimetière. Il y a des tombes sous les grands arbres, des tertres funéraires dans le parc. Des officiers allemands dorment là de leur dernier sommeil. Des Français sont couchés en pleine terre de la patrie, vaillamment et inutilement défendue. Pauvre Saint-Cloud! Et ce palais, ce fantôme, ce squelette de palais, où les passants maintenant écrivent des mots terribles: Vengeance! Revanche! ce palais n’existe plus. Rien n’existe que le souvenir de ce que Saint-Cloud a été jadis.
Pauvre Saint-Cloud de notre jeunesse! Je ferme les yeux et je te revois, et j’entends le clairon de ta fête et le nasillement de ton mirliton.
Oh! les baraques et les tourniquets, les jeux de boule et les jeux de bague. Il y a quatre ans, cela n’était point perdu, défunt. Elle est maintenant tarie, cette gaîté en plein air; ils sont exilés les chiens de Corvi et les singes savants, les serpents boas qui négligent d’avaler leurs maîtres, et les sauvages d’humeur moins frugale, qui se nourrissent d’étoupe et de chair fraîche. Et la musique, cette musique criarde, assourdissante, épileptique, faite de chocs de cymbales et d’apoplexies de clarinettes, symphonie exécutée à tour de bras et à coups de poumons,—elle aussi est jouée, jouée pour toujours. E finita la musica! Nous ne l’entendrons plus! Et pourtant je crois l’entendre encore! Il me semble revoir ces gais tableaux, ces paysages ensoleillés!
La pelouse est verte, les arbres jaunissent à peine, dorés par l’automne qui les fera chauves bientôt; le vent est doux encore et le soleil est de la fête. Sous les arbres du parc, les enfants jouent, les parents marchent, les vieux regardent, sur les bancs. Il y a du bruit partout et de la couleur; les drapeaux palpitent, les feuilles frissonnent, les brutalités de la grosse caisse et les gaillardises du clairon des baraques voisines se heurtent parmi les branches; on entend l’appel du marchand et la fusillade des pétards, des dianes enfantines sonnées par des trompettes à deux sous, des nasillements vainqueurs de mirlitons, la crécelle du vendeur d’oublies et la pratique de Polichinelle. Et les cuivres du saltimbanque, et les coups de carabine du tir voisin, et pardessus tout cela l’odeur graisseuse du marchand de gaufres! Cela assourdit et rajeunit; le tympan se plaint, l’odorat fait le renchéri, mais le coeur applaudit et chante. Fêtes du bon vieux temps, ô fêtes de Saint-Cloud! journées de verdure et de soleil! On se promenait pour se promener, pour prendre l’air, pour aller, pour venir, pour rire. On ouvrait tout grands les poumons et les yeux. On se grisait de tout ce bruit, de tous ces cris, de cette foule. C’était un jour entier de gaîté, du matin au soir, de midi à minuit, sous le soleil ou sous les verres de couleur. On s’en donnait pour tout un mois de voir, d’admirer, de tirer des macarons ou d’écouter les parades, de monter sur les chevaux de bois ou de descendre en courant les pelouses en pente. On dînait comme on pouvait, ici ou là, mal servi, avec des intervalles de deux heures entre chaque plat, appelant le garçon, qui fuyait comme Jean de Nivelle, et l’on riait, et l’on prenait toujours, orage ou bourrasque, la chose du bon côté.—Il pleut? Il vente? Il grêle? Bast! A la fête comme à la fête!
Il faut lire dans les livres d’un temps qui n’est plus, dans les almanachs fashionables d’il y a vingt ans, d’il y a trente ans, les splendeurs des fêtes de Saint-Cloud. Elles feraient aujourd’hui sourire de dédain les grisettes, s’il en est encore. En ce temps-là les dandys—ils s’appelaient les dandys—s’en contentaient. Ouvrez l’Almanach des Gourmands, par exemple—ce moniteur des estomacs et des palais délicats—et vous verrez qu’en 1825 les «petites maîtresses» allaient à Saint-Cloud en toute saison «manger des fritures et des matelotes qui égalent celles de la Rapée!» Les matelotes de la Rapée! Que de choses dans une ligne, et quelles révélations! Les petites maîtresses d’à présent, attablées sur quelque terrasse, une tranche de chapeau leur coupant le front et tombant sur les sourcils comme la casquette des étudiants d’Heidelberg, le visage pâle et maquillé, les lèvres peintes, préfèrent au goujon la bombe glacée ou la bouchée à la reine, et font sauter dans les acacias les bouchons comprimés de feu la veuve Clicquot.
Soyons juste, pourtant; ceci est l’exception. La fête de Saint-Cloud appartient encore au Parisien sans façon, au petit commis, à l’ouvrier en rupture de banquette, à la châtelaine des environs qui fait salon buissonnier, au flâneur, à l’observateur, au vieillard, à l’enfant… J’y ai vu, dans les rues, à la porte des traiteurs, de braves familles, des sociétés, comme on dit, qui dînaient gaîment au grand air, buvant le vin du pays et découpant le melon apporté de Paris, et comme si les personnages de Paul de Kock existaient encore. Et ces gens-là s’amusaient, je le jure. Ils ont peut-être un secret pour cela.
Ma foi, j’ai voulu faire comme eux. Je me suis planté devant ces théâtres faits de toile à peu près peinte et de planches à peu près jointes,—variantes du char de Thespis, qui valent bien les bouisbouis parisiens. Je suis badaud. C’était la grande vertu de Nodier. Il me plaît d’écouter ces plaisanteries éternelles, qui n’ont point changé depuis Tabarin, et de me donner le spectacle des petites comédies, comédies réelles j’entends, qui se jouent devant le public et que le public ne voit guère. Ils sont là, côte à côte, deux directeurs, deux rivaux. L’un promet au public la Prise de Mexico, l’autre la Vivandière sultane. La campagne d’Égypte fait concurrence à la campagne du Mexique, le soldat de Bonaparte se mesure fièrement avec le zouave de Forey. Et la foule hésite, fascinée, devant ces parades éblouissantes. Voilà des Mexicains de ce côté, barbouillés de safran, jaunes comme des citrons; de cet autre des Égyptiens, des soldats de Mourad-Bey, teints en noir, Othellos au jus de réglisse. Égyptiens et Mexicains, tous, d’ailleurs, essuieront également une défaite exemplaire. On plantera, ici et là, le même drapeau tricolore sur la poitrine de ce gaucho en chapeau de paille et sur le ventre de ce mamelouck en turban blanc. A droite et à gauche, même patriotisme et même dévouement à la France. Je le conçois, il est permis d’hésiter.
Alors, les musiques rivales se livrent à un effrayant steeplechase de couacs. La grosse caisse gronde à se fendre, le cornet à piston hurle à se démonter, les cymbales déchirent les oreilles de la fête tout entière, et dans le bruit, dans la saturnale de notes, dans le chaos de mélodies, le boniment de droite répond au boniment de gauche: Entrrrez! La prise de Mexico! La prise du Caire! Combat au sabre, coups de fusil, coups de canon! Victoire des Français! Entrrrez, entrrrez! Et voilà comment je me suis trouvé assis sur un banc de bois et sous une lampe à schiste dans une baraque où l’on représentait la Prise de Mexico. S’il faut tout dire, ces spectacles éminemment populaires ne laissent pas de donner aux spectateurs une idée erronée de la valeur de l’armée française. On ne saurait, par exemple, se figurer bien exactement les efforts que nos soldats ont dû faire par delà l’Océan, lorsqu’on a vu une troupe de Mexicains armés de fusils absolument taillée en pièces par un soldat de la ligne, qui n’a pour se défendre que… cinq pains de munitions; je les ai comptés. Ce soldat—il a nom Fanfan, il faut tout dire—jette les pains à la tête de ses adversaires, qui s’enfuient épouvantés—et la ville de Mexico se trouve de la sorte à peu près prise. J’ai vu, dans le même ordre d’idées, à Bruxelles, un tableau représentant la Bataille de Waterloo, et où un simple lancier prussien foule aux pieds—aux pieds de son cheval—tout un bataillon de grenadiers de la garde.
On voit de plus figurer dans la Prise de Mexico un certain comte de Sézanne, «ancien porte-drapeau d’un régiment de zouaves,» et qui pointe contre ses compatriotes de France les canons mexicains. Ce gentilhomme a, comme on le suppose, le privilége de se rendre odieux à la majorité du public. Il est, au surplus, tué tout net au dernier acte, et, s’il m’en souvient bien, tué par une cantinière,—cette même cantinière qui, vous savez, sauve le drapeau. Oh! que les cantinières ont sauvé d’étendards dans nos drames militaires! Et maintenant ôtez donc de l’idée à tous les gens qui ont écouté cette oeuvre que le comte de Sézanne—je n’ai aucune raison pour prendre sa défense—n’est pas digne de la potence. Notez que la Prise de Mexico, pièce éminemment patriotique, n’est pas aussi éloignée de défunt le Nouveau Cid de M. Hugelmann qu’on pourrait le penser.
Allons, il faut quitter Saint-Cloud, la grande allée garnie de boutiques où les canotiers organisent—pour tuer le temps—des poussées dans la foule qui pourraient bien tuer les gens;—il faut quitter les lapins en loterie, les tireuses de cartes, les gondoles vénitiennes, les Avant et après dîner, voyez combien vous pesez! les joueurs de vielle, les marchands de plaisirs et les marchands de chansons! Adieu les grandes allées où les robes claires encore balaient les feuilles déjà tombées, les coins ignorés où les statues sans poignet et sans orteils semblent moisir sous la mousse, et la pièce d’eau jaillissante, et l’écume blanche en cascades, et les jets d’eau qui s’irisent, et les cygnes qui plongent en faisant onduler leur cou de serpent, ou qui jettent au vent leur duvet en battant des ailes. Adieu cette foule de jouets, de tourniquets, de sucres de pomme et d’articles de Paris! rubans bleus, faveurs roses, papier doré, paillon, clinquant. Cela brille et provoque. La toupie hollandaise ronfle, l’arbalète part: pif! paf! c’est le pistolet, c’est la carabine. On joue, on gagne, on perd. On va, on vient, on oublie: «Régalez-vous, mesdames, voilà le plaisir!» Ah! le vieux cri, comme on le désapprend. Le plaisir! «pâtisserie légère roulée en cornet» dit Bescherelle—que Littré détrône—le plaisir, là son dernier domaine, c’est la foire de Saint-Cloud. Partout ailleurs—à Vincennes, à Chantilly, au bois de Boulogne—le Roederer qui éclate, le Cordon impérial qui fulmine, le vin de Champagne l’a chassé.
«Voilà le dernier plaisir!»
C’est sans doute parce qu’on y riait trop dans ce Saint-Cloud où fleurissaient les lilas, où l’eau jaillissait des bassins avec un reflet d’arc-en-ciel; c’est parce qu’on y était heureux que les Allemands de Brandebourg, ces fils des sables tristes, en ont voulu faire un tombeau.
PARIS APRÈS LA COMMUNE
Je suppose qu’un étranger, venu chez nous, à un an de distance, se donne pour tâche de comparer ce qu’est aujourd’hui Paris à ce qu’il était, jour pour jour, l’année dernière[18]. A coup sûr il n’en pourra croire ses yeux.
[Note 18: Écrit en mai 1872. Depuis on a oublié à qui Paris et la France doivent cet ordre moral que M. Thiers a assuré pendant deux ans.]
L’an passé, à pareille époque, je me souviens de l’émotion et de l’angoisse qui me saisit lorsque, par une petite porte, dont on allait bientôt baisser le pont-levis, je pénétrai dans Paris, ma valise à la main. Il me semblait que j’entrais dans une ville inconnue. Nous étions, mes compagnons et moi, les premiers qui franchissions, sans permis spécial, les fossés des fortifications. La veille, on se battait encore. La lutte venait à peine de finir et l’atmosphère en paraissait toute chaude. Des soldats couverts encore de poussière se tenaient aux remparts, les capotes salies et l’air harassé. En face d’eux, du côté de Saint-Denis, les Prussiens avaient établi des batteries d’artillerie et des terrassements. Quand on entrait dans la ville, la première impression était celle d’un homme qui met pour la première fois le pied dans un désert. Les maisons étaient closes et les rues vides. On apercevait çà et là quelque passant qui hâtait le pas. Des trous de balles tout frais ponctuaient les murailles, et, en plus d’un endroit, des piquets de bois indiquaient la place où gisaient des cadavres.
Comme nous approchions d’une de ces fosses, un homme qui errait par là, nous dit:
—Ils sont sept là-dedans. Le dernier qu’on y a jeté, c’est le charbonnier.
Et il nous montra du doigt une boutique de marchand de coke dont les volets, déchiquetés par des coups de feu, pendaient le long de la devanture comme les ailes d’un oiseau blessé. Le charbonnier s’était retranché dans son logis et, seul, il avait combattu jusqu’au moment où la troupe, enlevant d’assaut la boutique, avait fusillé le boutiquier. J’ai revu, l’autre jour, cette bicoque. Elle est toujours vide, toujours close, et l’enseigne porte toujours le nom du mort. Un petit écriteau collé sur les volets brisés dit simplement: Boutique à louer.
C’était par le quartier de Flandre, qui précède le faubourg Saint-Martin, que nous entrions, curieusement regardés par toute cette population, qui s’étonnait de voir rentrer un étranger. Au coin d’une rue, des petites filles qui causaient s’interrompirent pour dire toutes surprises:—Tiens, un monsieur!
Un chapeau haut de forme était, paraît-il, devenu une curiosité dans ce coin de la grande ville.
Des drapeaux tricolores improvisés flottaient à toutes les fenêtres. On lisait, à l’angle des carrefours la proclamation du maréchal de MacMahon, affichée depuis le matin. Le long des boulevards extérieurs, le terrain était semé et comme couvert de croix de carton bleu qui étaient des enveloppes de cartouches déchirées. On pouvait voir et ramasser partout des balles de plomb aplaties, devenues semblables à des pruneaux secs. Pauvre Paris! Quel silence! Quel recueillement de cimetière! Des maisons effondrées attiraient et retenaient les regards. On apercevait, de loin en loin, des pompiers, noirs de suie, les vêtements sordides, qui se rafraîchissaient après une semaine de rude besogne. Ce qui navrait, c’était l’odeur étrange faite d’une double odeur d’incendie et de tuerie qui vous saisissait à la gorge. On avait peur d’avancer de crainte de rencontrer, à chaque pas, une ruine nouvelle. Toute cette ville, ces rues, ces boulevards sentaient le crime.
Du côté de la Roquette et de Belleville, les traces du combat étaient encore visibles. Un amas sans nom de fusils brisés, de tambours crevés, de vareuses déchirées, de pantalons à bandes rouges, de képis déformés, de ceinturons, de gibernes s’élevait à demi poudreux, à demi sanglant, sur la place de la mairie du onzième arrondissement, au pied de la statue de Voltaire, qui semblait ricaner de la folie furieuse des hommes. L’emplacement des barricades restait encore visible et les pavés n’étaient pas tous remis dans leur alvéole. Au coin du boulevard du Prince Eugène et de la place du Châteaud’Eau, à l’endroit où avait été frappé Delescluze, des artilleurs disaient à chaque instant:
—Enlevez un pavé de la barricade!
Bien des gens du quartier enlevaient le même pavé qu’ils avaient été peut-être contraints de remuer quelques jours auparavant.
Celui qui a vu un tel tableau ne l’oubliera jamais, et pouvait alors douter que Paris redevînt un jour ce qu’il avait été naguère. Les boulevards, encombrés de réverbères broyés, de branchages coupés par les obus ou les balles, de plâtras, d’ardoises, de carreaux émiettés, ressemblaient à un camp improvisé. Les troupes bivaquaient sur ces débris. La colonne de Juillet était trouée de projectiles. On se montrait, sur le canal, les tonneaux de pétrole que les fédérés avaient essayé de pousser sous la voûte pour faire sauter ce coin de Paris. L’huile minérale miroitait sur l’eau du canal et la faisait ressembler, avec ses reflets violacés, à quelque lac bitumineux.
L’entrée de la rue de la Roquette, avec ses maisons incendiées, gardait un aspect de sépulcre. Il y avait là une large plaie béante et fumant encore. On montait vers le Père-Lachaise et, le long du chemin, tout près des prisons, des baïonnettes fichées en terre indiquaient les endroits où avaient été enfouis les corps des fusillés. Mais le spectacle vraiment épouvantable et quasi fantastique attendait le passant dans l’intérieur du cimetière. C’était là qu’avait eu lieu le dernier épisode de cette bataille de sept jours, là que les fusiliers marins, corps à corps, avaient combattu l’insurrection dans son dernier refuge. On s’était entretué sur la tombe des morts. Des tombeaux brisés par les obus laissaient apercevoir l’ombre sinistre de leurs caveaux. Des fédérés s’étaient tapis là, à la dernière heure, et ces fosses mortuaires avaient vu des duels atroces à l’arme blanche.
Sur les tombes, les monuments funéraires, apparaissaient des mains noires ou sanglantes. C’étaient les combattants qui, pour s’échapper, avait essuyé leurs doigts, noirs de poudre, à la pierre de ces tombeaux. Ces traces, ces ombres de mains répétées çà et là, produisaient un effet singulier. Sur la hauteur, tout près du tombeau de Balzac et de Souvestre, à l’endroit où le Rastignac du romancier considère Paris en lui disant: A nous deux! on retrouvait la trace de la batterie fédérée qui, au hasard, avec un redoublement de rage, avait à la fin bombardé la ville. Des débris de bouteille, des flacons de kirsch ou de rhum vidés, avec étiquettes jaunes ou rouges, traînaient dans la terre glaise pétrie par les talons des combattants, et où apparaissaient, boueux, les détritus de la lutte: baïonnettes tordues ou crosses cassées de chassepots.
Puis, quand on détournait les yeux du cimetière bouleversé, aux marbres broyés, aux tombeaux éventrés, et quand on reportait ses regards sur ce grand Paris, étendu là, aux pieds de la ville morte, on voyait, dans ce tas immense de maisons, des foyers d’incendie qui fumaient encore et lançaient au ciel leur vapeur noire. C’était, à droite, le Palais de Justice, les Tuileries, l’Hôtel de Ville, la Légion d’Honneur, la Cour des Comptes, et, à gauche, le Grenier d’abondance aux lueurs bizarres, livides, verdâtres ou pourprées. Et l’on demeurait confondu, regardant toujours cette ville, un moment menacée du sort qui a dévoré en 1872 une partie d’Yéddo, et au-dessus de laquelle le Mont-Valérien, se détachant sur l’horizon, semblait veiller comme un géant armé.
Ce qui me frappa surtout dans cette course à travers Paris ruiné, dans ce voyage parmi les décombres, ce fut, dans un coin du Père-Lachaise, un homme et un enfant accroupis et occupés à réparer les dégâts commis sur une tombe.
L’homme était un ouvrier, jeune encore et vêtu, ce jour-là, de l’habit des dimanches, très-propre. Il était pâle, l’air triste et fatigué. Il avait l’air honnête et bon. Un genou en terre, avec une petite pelle de bois comme en ont les enfants pour jouer à bâtir, cet homme égalisait doucement, soigneusement, une couche de terre encadrée d’une bordure de buis, et que, dans la lutte, les combattants avaient dû fouler aux pieds. Il mettait à accomplir cette tâche une attention absolue et touchante. On sentait que c’était pour lui une affaire et comme un devoir. Il redressait la croix de bois noir qui s’était inclinée, il remettait en ordre les rameaux de buis que la boue avait souillés ou les talons écrasés. Et, peu à peu, lorsqu’il voyait que le tombeau «reprenait tournure,» on surprenait un sourire doucement satisfait qui relevait sa moustache noire.
L’enfant maintenant s’était mis debout et ses petits bras croisés derrière le dos, il regardait travailler son père. Qu’il avait l’air sérieux et recueilli, ce bambin tout blond, tout rose, tout rouge plutôt, avec de bons yeux bleus, limpides et grands ouverts! Lui aussi paraissait pénétré de la tâche à remplir. Et moi, au bout d’un moment, après avoir considéré ce groupe silencieux du père et de l’enfant, je m’approchai doucement et je lus sur la croix, pardessus l’épaule de l’homme: Alexandre Dichart, mort à trois ans et demi, le 30 janvier 1871.»
C’était la tombe du petit frère que venaient ainsi soigner le père et ce «grand frère» qui n’avait pas cinq ans. Tout ce que ce pauvre homme avait vu, lui, dans la lutte farouche des sept jours, tout ce qu’il avait évoqué, à travers les nuages de la fumée du combat et de l’incendie, c’était cette tombe d’enfant, ce coin de terre où reposait le premier-né et, quand on lui disait qu’on se battait là-bas, au Père-Lachaise, il songeait à cela, qu’on allait ravager la tombe du petit.
Alors, quand tout fut fini, que la guerre civile laissa échapper son dernier râle, il s’habilla, prit l’aîné par la main et monta vers la colline où reposait l’autre, réparant, tandis que Paris sortait à peine de ses ruines, la ruine, plus pénible pour lui que celle des palais, la ruine du tombeau de son enfant.
J’ai songé bien souvent à ce tableau touchant qui m’apparut, comme une idylle, au milieu des hideurs des lendemains de bataille. J’y songe encore maintenant que Paris tout entier a fait ce que faisait ce père, au dernier jour de mai 1871. Paris, en effet, a tout réparé, tout effacé et, par un prodige de vitalité particulière, le voilà qui célèbre le bout de l’an lugubre de ses deuils par des courses à Chantilly et une sorte de renaissance incroyable.
Je défie l’étranger dont je parlais tout à l’heure de reconstituer, même par le passé, le Paris effondré dont il est question plus haut. En sortant un après-midi du palais de l’Industrie où l’exposition d’horticulture complète l’exposition de l’art, et où les rouges fuchsias, les cinéraires mélancoliques, les géraniums, les pensées, les agaves semblables à des hérissons, les cactus admirables et difformes servent d’encadrement aux bronzes de Carpeaux ou aux plâtres de Falguière, le touriste descend, je suppose, vers la place de la Concorde et sauf la ville de Lille, qui demeure encore enfermée dans sa baraque de planches, et une des fontaines qui n’est pas reconstruite, il retrouve ce coin de Paris tel que jadis, plein d’équipages, de soleil et de lumière. Les balustrades brisées par les obus sont remises en état, les plaies sont fermées, les blessures effacées. Chose étrange! Encadrées par les masses de verdure où les cônes blancs des fleurs de marronniers piquent leur note printanière, les ruines des Tuileries ont, par ces beaux jours, des aspects féériques. Du fond de la voûte de verdure qui rend si charmante la terrasse des Feuillants, le pavillon dénudé, léché par la flamme, mais où l’air circule, apparaît comme une merveille. Hélas, les choses tombées ont leur poésie, et ces ruines grandioses laissent loin derrière elles celles du palais d’Heidelberg!
Les arcades du ministère des finances, ce Colysée en miniature, ont été abattues. Il ne reste du bâtiment qu’un coin de salon, dont on aperçoit encore les sculptures dorées. Le soubassement de la colonne Vendôme ressemble à un dé gigantesque sur lequel on aurait posé une énorme couronne d’immortelles. L’Hôtel de Ville est toujours découpé à jour et comme décharné, mais ce squelette a son élégance. Partout ailleurs, les ruines sont réparées et relevées. La rue Royale, ce brasier de l’an passé, rit au soleil, blanche comme la blanche Cadix, avec des maisons neuves. La Porte-Saint-Martin va renaître de ses cendres. C’est un prodige que cette résurrection, cette renaissance. Paris, cette fois, est bien redevenu Paris.
Il caracole au Bois, dans ce Bois à demi rasé, coupé, mais charmant encore. Il se promène au concert du soir, il applaudit l’Alboni, il se presse au Salon. Il vit, en un mot, et non pas d’une vie factice. Il travaille surtout et s’apaise. Je me suis donné cette satisfaction d’errer, en manière de flânerie, sur les boulevards extérieurs, quartiers perdus pour les boulevardiers d’habitude et qui gardent encore leur physionomie primitive et populaire. Tout ce petit monde, redevenu laborieux, prend l’air pur du soir, doucement s’assied sur les bancs et respire. Ou bien il se presse devant quelque loterie en plein vent, quelque débitant de poudre dentifrice, quelque vendeur de macarons. Aux pieds des buttes Montmartre, du côté de Ménilmontant, aux endroits où l’an dernier, la bataille fut la plus chaude, Paris a repris son aspect pacifique et curieux. Il y a toujours foule autour des chanteurs en plein vent, virtuoses populaires qui, le doigt râclant la guitare, jettent leurs chansons au vent du soir.
Rien de plus intéressant que d’étudier les groupes qui se forment autour de ces ténors de la rue, et c’est là qu’on se rend bien compte de ce que pense, sent, aime la foule. Deux bougies plantées dans des verrières éclairent l’étalage de chansons que débite le chanteur. Ces petits cahiers de deux, quatre ou dix sous, sont enveloppés de papiers rose ou bleu. Debout sur un tabouret, le chanteur domine la foule. Une femme en bonnet se tient à ses côtés, tendant les cahiers au public. Les amateurs, tenant le cahier à la main, suivent sur le papier la chanson qu’interprète le chanteur, et, à demi-voix, apprennent et répètent l’air que l’autre chante tout haut.
Ce sont, presque toujours, à cette heure, des chansons apaisées, attristées, célébrant l’héroïsme des petits, les souffrances de nos prisonniers, le dévouement et le malheur des soldats, qu’apprend et répète la foule. Le virtuose, d’une voix lente, achève le refrain du Français captif à Magdebourg et qui dit à l’oiseau venu de France:
Petit oiseau, retourne, quitte moi! est assez ici de malheureux sans toi
Ou encore, c’est la charge des cuirassiers de Reichshoffen, le drapeau du 3e zouaves, toute une série de complaintes patriotiques nées de l’amertume de la défaite et qui ne sont point sans valeur morale, si elles n’ont que bien peu de qualités littéraires. D’autres fois, la veine satirique du peuple se fait jour dans quelques refrains comme les Coupures, où l’on rit du papier-monnaie, où comme dans Galurin, où un ivrogne se plaint que l’on impose les alcools; mais, en somme, le sentiment qui domine dans toutes ces productions tout à fait éphémères, mais très-caractéristiques, c’est le besoin, même inconscient d’amendement et de réforme, de «régénération»; puisque le mot est à l’ordre du jour.
Soyons sérieux, répète une chanson dont j’ai retenu ces quatre vers:
Qu’à l’ouvrage chacun se rue Pour notre pays endetté; Plus de révolte dans la rue, Le travail, c’est la liberté!
Et la foule, au refrain, reprend avec le chanteur: Soyons sérieux. Au fond, il y a dans tout ceci des symptômes qui font plaisir. Peut-être bien (chose incroyable!) que la leçon subie par la France ne sera point perdue. Ce qui se passe dans les quartiers populaires nous pourrait le faire espérer, mais en revanche ce qu’on aperçoit dans les faubourgs aristocratiques nous cause bien quelque doute.
Ce n’est pas qu’on chante de ce côté, mais c’est qu’on expose une quantité considérable de petits factums et de petites images qui donnent à ces rues du faubourg Saint-Germain un aspect tout particulier. On se croirait certes dans une autre ville que Paris. Ce ne sont partout que photographies de Henri V et petits cahiers de biographies royalistes louangeuses. Ici le comte de Chambord apparaît cuirassé comme François Ier, portant sur les épaules un manteau fleurdelysé et recevant l’accolade de Jésus-Christ lui-même qui lui apporte la couronne de France. Là, ce même comte de Chambord, assis sur le trône de ses pères, donne audience à un groupe de jeunes femmes, dont l’une représente la Religion, l’autre la Foi; une troisième, la Vertu; une quatrième, la Charité; et d’autres encore, l’Alsace et la Lorraine. Dans le fond du dessin photographié à des milliers d’exemplaires, François Ier, Henri IV et Jeanne d’Arc, son étendard à la main, contemplent, en souriant, cette aimable audience royale. Ces tableaux sont partout, à tous les étalages, dans ce bienheureux faubourg.
Il y a aussi les cartes de géographie, cartes destinées à prouver que la dynastie des Bourbons seule a fait le bonheur de la France. Les provinces conquises par la monarchie y sont doucement marquées d’une teinte rose; celles qu’a perdues l’empire y figurent sous une couche de couleur noire. Quant aux conquêtes de la République et à l’unification de la patrie faite par elle, il n’en est pas question. Cette propagande royaliste multiplie également les brochures: Henri V raconté par un paysan, Henri V, père du peuple, etc., sans compter les prédictions de ce curé poitevin qui nous promet, pour dix sous, une série interminable de malheurs, lutte civile, réédification passagère de l’empire, guerre de sécession dans nos provinces du Midi; bref, un cortége de fléaux auquel la bienheureuse venue de Henri V mettra seule une fin dans un ou deux ans d’ici.
Tout cela ne serait, à la vérité, que fort comique, si ce travail de termites ne finissait par ébranler l’espérance et par mettre le doute dans les esprits. Et pendant que, dans ces quartiers légitimistes, ces emblèmes monarchiques, les portraits de M. de Chambord, entourés d’un cadre orné de la fleur de lis, et les photographies politico-religieuses s’étalent chez tous les libraires et les marchands d’objets de sainteté,—les brochures bonapartistes se glissent ailleurs aux devantures de certains vendeurs de livres et les portraits des souverains déchus, portraits faits récemment à Londres, réapparaissent rue Vivienne et rue de la Paix, dans des poses pensives faites pour attendrir les âmes sensibles au malheur.
Mais comme il faut des photographies pour tous les goûts, dans les quartiers bourgeois et même populaires, voici qu’on s’arrête maintenant devant une image nouvelle qui s’appelle le rêve de M. Thiers. Le président de la République est représenté assis, accoudé et songeant. Dans le fond du dessin apparaît une famille de braves gens, heureuse et souriante, puis un paysan poussant la charrue. Enfin la France, guidée par la République vers un champ de blé opulent, vers cette image palpable du bonheur qui a pour nom: l’abondance. Va pour un tel rêve, et si ce n’est qu’un songe, encore sera-t-on satisfait de l’avoir bercé, un moment, et d’avoir caressé cette espérance! Mais remarquez combien la physionomie de M. Thiers, vouée si longtemps aux coups mordants du crayon et à la caricature, prend peu à peu des traits populaires. M. Thiers devient de cette façon et restera pour l’avenir une sorte de bonhomme Béranger, plus petit de taille, plus malicieux et plus narquois, mais plus résolu aussi, plus actif et qui aura remis en selle son pays désarçonné[19].
[Note 19: A un an de distance, on voit, aujourd’hui, le chemin fait par la coalition monarchique et l’on peut, par là, mesurer l’ingratitude des partis. Mais quoi! est-il bien à jamais évanoui le rêve de M. Thiers? (24 mai 1873.)]
L’HÔTEL-DE-VILLE (Juin 1871)