Ruines et fantômes
Chapitre IV
J’aurais envie d’écrire ici cet axiome mortuaire:—Au cimetière du Père-Lachaise on pose, au cimetière Montparnasse on repose.
Montparnasse! c’est bien là, cette fois, qu’on peut dormir. Martin Luther n’eût pas envié les morts du Père-Lachaise; mais devant les tombes de Montparnasse comme devant celles de Worms, il se fût écrié: Invideo quia quiescunt! Qu’elle est humble, cette entrée, cette porte sur le boulevard pauvre et désert! C’est, on le devine, le cimetière des misères. Point ou peu de grands noms, mais Monseigneur Tout Le Monde. A droite une cloche attend, sans cesse agitée,—excepté la nuit,—et dont chaque tintement dit une fosse ouverte et bientôt comblée, un dénouement, un convoi, une douleur, des larmes… Le gardien, son tricorne ciré sur la tête, presque toujours enveloppé de son manteau, se promène d’un air indifférent, siffle, fredonne. Il voit passer sans être ému bien des robes noires, bien des yeux rouges. Que lui font ces deuils, à lui? Il vit à côté de la mort; bien plus, il vit de la mort sans aucun tressaillement, par habitude. Tout s’use dans l’homme, tout, et surtout l’attendrissement.
Le cimetière n’est pas vaste. On pourrait apercevoir dès l’entrée, au bout de l’allée bordée d’arbres et de tombes, le mur de clôture. A droite, en se dirigeant vers le cimetière des soeurs de charité, on lit un nom sur un monument, un nom aimé: Famille Henri Martin.
Les soeurs de charité dorment côte à côte, avec leurs croix uniformes, sous des tertres entourés de bordures de buis et de fleurettes blanches. Des noms obscurs! Une seule tombe, d’ailleurs bien modeste, élevée par les pauvres et par les riches à soeur Rosalie, cette brave et sainte fille qui voua au peuple, aux souffrants, aux malheureux son existence entière. Ça et là quelque pierre, avec inscription, parmi ces croix de bois.
Les mortes qui sont là ont quitté la vie en quittant le monde, où bien longtemps après, j’entends qu’elles ont fait la route longue ou qu’elles sont tombées dès les premiers pas. Les inscriptions là-dessus sont éloquentes: Morte à soixante-dix ans, ou morte à vingt ans.
Celles qui ne peuvent supporter cette existence se courbent et disparaissent; elles se brisent, les autres résistent et se bronzent. Elles ne vivent pas d’ailleurs, elles vieillissent. Peu ou point de mortes de trente ans, de quarante ans. Jeunes filles ou vieilles femmes, ainsi s’en vont-elles. La mort choisit et se plaît à l’antithèse; elle leur demande le sourire de la vingtième année ou les rides du dernier âge.
Hégésippe Moreau, Rude, Grégoire le conventionnel, Bocage, les quatre sergents de la Rochelle sont enterrés à Montparnasse, et bien d’autres avec eux, morts frappés, eux aussi, par le couteau de la Restauration: Carbonneau, Talleron, Pleignier. Longtemps sur la tombe des sergents vint s’agenouiller une vieille femme dont les historiens des excentriques de Paris (la fidélité est aussi de l’excentricité) ont raconté l’existence. C’était une pauvre paysanne poitevine, cassée en deux, aux joues creusées par l’âge, qui se traînait sur un bâton jusqu’au tombeau de Goubin et de Bories, et leur apportait des fleurs, violettes au printemps, roses l’été, chrysanthèmes l’automne, et des immortelles pendant l’hiver. Ils la connaissaient bien, les gamins du quartier, et l’appelaient la Fée. La fée du souvenir, soit!
On dit que cette femme avait été la fiancée de l’un de ces jeunes gens, et qu’elle avait passé sa vie l’aimant et le pleurant toujours. D’autres ont prétendu qu’elle était folle. Et qui sait—par le temps qui court—l’attachement à quelque chose de noble et de sacré est peut-être bien une folie?…
Dornès aussi repose là. Dornès? Cherchez ce nom dans une biographie, vous ne l’y trouverez pas. Qu’est cela, Dornès? Un représentant mort pour son idée. Les biographes ont bien d’autres gens à faire entrer dans leurs colonnes! Pauvres fustigés de la vie, qui êtes aussi les oubliés de l’histoire, qui donc aura la gloire un jour d’être votre historien, j’allais dire (me le pardonnez-vous) votre défenseur?
Orfila, lui, possède une tombe superbe et qui d’emblée frappe la vue. On ne l’évite pas. Le monument de Drolling, élevé, je crois, par ses élèves, est plus modeste. Une pierre et un nom, voilà l’éloquence tumulaire. Mais qui s’est avisé de représenter, gravé sur je ne sais quelle hutte d’Océaniens en forme de pain de sucre, peinturlurée de rouge et de jaune, dorée, bronzée, Dumont-d’Urville montant au ciel, à travers les flammes, avec sa femme et son enfant?
Les trois personnages sont nus, absolument nus, l’amiral et madame Dumont-d’Urville. Cette vue, je ne sais pourquoi, choque singulièrement. L’artiste a voulu rappeler l’épouvantable catastrophe où périt, sur le railway de Paris à Versailles, comme un nageur qui se noierait dans un ruisseau, l’intrépide marin qui venait de faire et de refaire le tour du monde. Il fallait alors toucher à ce malheur autrement.
Quelle belle chose que le goût!
N’avez-vous souhaité jamais, pour l’éternel repos, pour le dernier sommeil, un coin désert, calme, ignoré, quelque tertre plein d’herbe, à l’angle d’un cimetière de village, des fleurs, de l’ombre, un arbre où nichent les oiseaux? Il semble que dans ces endroits enviés la mort soit plus douce et plus complète, la tombe plus fermée, l’anéantissement plus profond. Aux heures enfiévrées, troublé par ses désirs, dévoré par ses ambitions, le coeur parfois débordant d’amertume, la pensée vide—ou pleine, hélas! d’espérances déçues—lassé de tout ou tourmenté par toutes choses, l’homme mélancoliquement laisse pencher son front vers la terre, regarde fixement l’avenir, comme arrêté devant un puits insondable, et cherche alors en quel endroit il pourrait bien, comme un avare qui cacherait son trésor, enfouir ses rêves brisés, ses souvenirs rayonnants ou brumeux, tout ce qu’il porte en lui de méconnu ou d’ignoré, et il se dit alors, ambitieux de sa tombe comme il le fut de sa vie, rêvant jusqu’à la fin: Le bel endroit pour mourir! Le bel endroit pour un tombeau!
Si le duc de Gramont-Caderousse, celui que le Jockey-Club appelait notre cher duc, celui dont on disait, quand il montrait sur le boulevard ses favoris roux, son maigre profil et le camellia de sa boutonnière: Voilà la régence qui passe; si cette célébrité de steeplechase et de villes d’eaux, ce Don Juan du plaisir, cet éternel agité, a rêvé, dans ses nuits chaudes, au milieu d’un souper, au lendemain d’une folie, le calme, le repos et l’ombre, il n’a pas certes pu les demander plus complets qu’il ne les a trouvés dans une des allées de ce cimetière Montparnasse. L’allée est étroite, silencieuse, enveloppée comme d’oubli; l’herbe semble un tapis, le sable est discret sous les pas, les cyprès forment un rideau et comme un voile au-dessus des têtes; un rayon de soleil filtre parfois dans la verdure sombre, quelque passereau bat des ailes à travers les branches; pour tout horizon, des tombeaux; pour tous visiteurs, des affligés qui semblent glisser comme des ombres. On n’oserait parler, on passe. C’est la paix profonde, la paix suprême. Et le viveur est couché là. Bruyantes amantes, illustres aventures, duels fameux, folies belles ou laides, tout finit là, voilà votre épilogue! Pauvre Yorick titré, «toujours prêt, jamais las», le dernier de sa race, mort en emportant sa couronne ducale depuis longtemps échangée contre une couronne de festin. Alas! quelle antithèse, poor Yorick!
La tranchée commune, à Montparnasse, est immense, les croix sont nombreuses: une armée, un monde. Je songe que là-bas, au Père-Lachaise, dans cette glaise, parmi ces innommés, à côté de ces forçats de la misère, on a enterré Lamennais. Cette sépulture en valait une autre. Le révolté d’ailleurs avait assez largement marqué sa place dans le monde des vivants pour qu’il lui fût permis de demander au monde des morts un coin où dormir, côte à côte avec ceux qu’il avait aimés, qu’il avait défendus et pour lesquels peut-être il était tombé.
Il dort avec les pauvres celui qui a protesté en leur nom par ce cri amer, poignant, inoublié: Silence au pauvre!
Ici, à Montparnasse, dans la fosse commune, on a mis l’abbé Chatel, un excentrique, un fou, un brave homme. J’ai vu son buste de plâtre, fiché sur un piquet parmi tous ces morts, tournoyer et soupirer au vent d’hiver, et pousser comme une amère plainte….