Sao Paulo confessions

Gérard Bon · Chapitre 2 sur 5

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Sao Paulo confessions

Chapitre 1

Je la comprenais, bien sûr, mais je ne me sentais pas l’âme d’un confident. Dans l’espoir de la ramener sur terre, je lui annonçai alors que la plainte avec constitution de partie civile était prête à être déposée. En pure perte : Marta Cage était à présent en pensées sur la Côte d’Azur, où Franck l’avait emmenée en voyage de noces.

Je me tenais les bras croisés, silencieux, tandis qu’elle me parlait d’une sorte de château hanté où ils avaient séjourné plus de trois semaines, en compagnie d’une petite tribu d’artistes. Et de leurs chevauchées à moto sur les routes de l’arrière-pays, que le chanteur sillonnait ivre et défoncé, du cap Ferrat au parc du Mercantour.

Elle me révéla pourquoi l’œuvre au noir de Franck était hantée par des récits bibliques et des murder ballads, dans lesquels la mort avait toujours le premier rôle : son fils, né d’un premier mariage, s’était tué en chutant d’une falaise près de Brighton. « C’est pour ça que son dernier album avait une pochette noire. C’était un travail de deuil. »

Jusque-là, Marta Cage semblait tenir l’alcool. Mais le second verre de vodka lui fut fatal. Ses pensées devenaient confuses, ses propos incohérents, et je la voyais lutter pour garder les yeux ouverts. Je lui proposai de rentrer. Sans succès.

– C’est qu’à cette heure-là, rétorqua-t-elle, la nuit commence. On va de bar en botequim et de botequim en boîte jusqu’à plus soif.

Pour appuyer son propos, elle posa la main sur mon avant-bras et ce simple contact suffit à m’électriser. Qu’y faire ? Même dans les eaux troubles de l’ivresse, cette femme était belle, fragile, émouvante.

Quand elle commença à vaciller sur sa chaise, je me levai pour l’aider à se redresser et à quitter les lieux. « Allons-y, il se fait tard », dis-je en ignorant son regard suppliant.

Dans l’attente du taxi, elle se laissa aller contre moi, vivante et chaude, le front posé contre mon épaule, et je dus me faire violence pour ne pas l’embrasser à pleine bouche.

1. Pays du crack en portugais.

Le lendemain matin, je réussis, Dieu sait comment, à émerger d’un sommeil sans rêves et à prendre la route de Santos, ville portuaire du littoral pauliste.

Pendant le trajet, je repensai aux mots de Marta : Franck avait construit sa propre légende à coups de polémiques avec d’autres rock stars, il était un habitué des bagarres avec la police, il écrivait merveilleusement bien.

Et je m’interrogeais : qu’est-ce qui avait pu la pousser dans les bras d’un tel personnage ? Mike Jagger, même vieillissant, ou Jon Bon Jovi, j’aurais compris. Mais Franck Cage ? Un grand échalas d’un mètre quatre-vingt-dix, d’une maigreur spectrale, avec une sale tignasse et des attitudes maniérées. Son visage aurait pu être beau, sans ce regard incantatoire de prophète angoissé et ces dents tordues, qu’il se refusait à confier à un chirurgien-dentiste. De plus, il n’était plus qu’une idole déchue.

Lors de mes recherches, j’avais lu un article décrivant la dérive du rockeur dans l’atmosphère enfumée du bar irlandais O’Malley, non loin de la Paulista. Invité à jouer au sein d’un groupe local, il était si défoncé qu’il n’arrivait pas à tenir son micro, et encore moins à chanter. On l’avait vu ensuite errer de table en table, en mal d’affection, avant d’aller s’écrouler sur une banquette du premier étage, un peu moins bondé. Dans sa torpeur éthylique, Franck avait dû se croire chez lui ou dans un bordel, car il avait enlevé ses bottes. Et quelque chose me disait qu’il devait souffrir du mal du pays, comme la plupart des expatriés venus noyer leur détresse dans les flots de bière du O’Malley.

Lors d’une conférence de presse au cours d’un voyage à Londres, il déclara avoir retrouvé le chemin des studios d’enregistrement. « Je compte bien rester au Brésil », ajouta-t-il en expliquant y avoir découvert un extraordinaire foisonnement d’idées, de races, de culture, et un syncrétisme religieux qui lui donnait envie de tutoyer Dieu.

Je me demandais ce que Marta pouvait bien penser des élans mystiques de son mari, auteur d’un unique roman au titre un rien provocateur : Et l’âne vit l’ange.

Avec son bord de mer aux petits airs de Copacabana, la ville de Santos est la porte de la Costa Verde, quelques centaines de kilomètres de végétation luxuriante qui courent du nord du littoral de l’État de São Paulo jusqu’au sud de celui de Rio de Janeiro. Une fois garé devant le tribunal, je me rendis d’un air préoccupé au cabinet de la juge Steiner. M’y attendait une affaire plus ardue qu’il n’y paraissait : obtenir la libération conditionnelle d’un client. Il ne s’agissait pas de n’importe quel client mais d’un trafiquant accusé d’avoir supervisé l’arrivée de plusieurs cargaisons de coke venues de Colombie. Pour ne rien arranger, les forces spéciales le soupçonnaient d’être lié au Premier Commando de la Capitale (PCC), le plus puissant gang de l’État.

Toute l’accusation reposait sur le témoignage d’un repenti qui venait fort opportunément de se faire trucider. D’une demi-douzaine de balles, comme on meurt ici. Quand le caïd, Hélio Martins, demanda à me voir au parloir, je sus à l’avance ce qu’il allait me dire : « Ils n’ont plus rien contre moi, démerdez-vous pour me sortir de là ! » Dans sa bouche, ce n’était pas une requête mais un ordre.

Le trafiquant paraissait insignifiant : court sur pattes, visage quelconque, de rares cheveux sur le crâne. Il ne fallait pas s’y fier : il était aussi dangereux qu’un cobra naja. Tout était dans le regard, le regard glaçant et délirant d’un type n’ayant aucun respect pour la vie humaine.

Depuis qu’il m’avait confié avoir fait exécuter le repenti, je regrettais d’avoir accepté d’assurer sa défense. Trop délicat de me désengager maintenant. Martins pouvait avoir une réaction imprévisible.

Je ne me donnais qu’une chance sur deux d’obtenir sa libération immédiate. Mais en cas d’échec, j’étais à peu près certain de gagner en appel.

La juge Steiner était le genre de femme sèche aux fesses plates avec laquelle le courant passait généralement très mal. Cela se vérifia lorsqu’elle balaya mes arguments d’un revers de main. Certes, le témoin à charge était mort, dit-elle, mais ses déclarations sous serment figuraient toujours au dossier. A ses yeux, il n’y avait donc strictement rien de changé. Je la prévins que nous allions faire appel, ce qui la troubla légèrement.

« C’est votre droit, maître », répondit-elle en me fixant comme pour deviner quels atouts j’avais dans ma manche. Elle ne pouvait pourtant rien deviner, pas plus que Martins qui, en ressortant du cabinet, me jeta un regard lourd de reproches.

Pour le rassurer, je demandai aux gardes de nous laisser seuls un moment et je lui expliquai que l’enquête était émaillée d’erreurs de procédure. « La géolocalisation des portables a été faite sans l’autorisation d’un juge et tout le reste est à l’avenant. D’ici trois mois, vous serez libre. »

Que n’avais-je pas dit là ! Trois mois, c’était tout bonnement inconcevable pour Martins, sans doute pressé de reprendre son trafic en main.

« Vous allez dire à cette connasse de juge qu’on peut lui verser un bon paquet de fric. »

Je ressortis du tribunal soucieux, pour ne pas dire inquiet. Martins n’était pas du genre à parler à la légère et je le savais parfaitement capable de lâcher ses chiens sur moi, en particulier son bras droit, un métis répondant au sobriquet de Pitbull. Allais-je m’abaisser à tenter de soudoyer un magistrat ? Impensable.

Je n’étais pas pressé de rentrer à Sampa. Pour évacuer la pression, je marchai jusqu’au front de mer, qu’arpentaient quelques vieilles dames à chiens-chiens. À part elles, l’endroit était plutôt désert. Repérant une paillote, je m’assis à l’ombre d’un parasol, regard tourné vers le large. Chaque fois que je me retrouvais face au spectacle de l’océan, je me prenais à rêver. L’air du littoral était vivifiant à Santos et la chaleur plus supportable que dans la mégapole. Pourquoi ne pas m’y installer ?

Mais il n’y avait rien à faire : je ne me voyais pas exerçant dans cette petite ville, dont l’univers me semblait trop étriqué. Et pour y plaider quoi ? Des conflits entre armateurs ? Des différends financiers ?

Cédant à la tentation, je finis par commander une caïpi, qu’une jeune fille vint déposer sur ma table avec un large sourire. Je sirotais mon verre quand une dizaine de jeunes en bermuda passèrent en contrebas, sur la plage. Petit à petit, ils se rapprochèrent du kiosque et commencèrent à me regarder. Pendant un instant, je crus qu’il s’agissait de l’une de ces bandes qui font des razzias sur le bord de mer. Mais ils repartirent comme ils étaient venus, en faisant des acrobaties sur le sable.

C’était triste à dire mais depuis qu’on m’avait détroussé sous la menace d’une lame de cutter pointée sur ma gorge, en pleine rue, à Rio de Janeiro, j’étais en permanence sur le qui-vive. Sur le littoral comme à Sampa. De jour comme de nuit.

Il n’y a rien de plus traître qu’une caïpi, surtout en fin de matinée.

En remontant vers le tribunal pour récupérer ma voiture, j’avais la tête qui tournait et l’impression de voir trembler les gratte-ciel du front de mer.

Où était passée ma Fiat, bon Dieu ? Rua 24 de Maio, où je pensais l’avoir laissée ? Elle n’y était pas. Rua Matteo non plus. Si seulement je pouvais repérer le gamin qui m’avait racketté lorsque je m’étais garé. Je dis bien racketté, car ici, chaque portion de rue était gardée par un va-nu-pieds réclamant son obole. En cas de refus, le gars vous rayait le capot, cassait une vitre, ou appelait à la rescousse un complice armé. Certains refusaient d’en passer par là. Mais moi, je payais. Je payais pour avoir la paix et, sans doute aussi, pour contribuer à la lutte contre la misère.

Sans surprise, le bras droit de Martins m’appela dès le lendemain. « Est-ce que je peux passer vous voir ? » demanda-t-il d’un ton rogue. À quel sujet ? Par crainte des écoutes, il ne voulut rien dire au téléphone. Je savais très bien ce qu’il voulait.

De mauvaise grâce, je lui proposai donc de passer vers 19 heures.

Le fameux « Pitbull » n’arriva jamais jusqu’à mon cabinet.

Ce fut beaucoup plus tard, quand les policiers vinrent me demander si je le connaissais – mon nom et mon adresse figuraient sur un bout de papier retrouvé dans sa voiture – que je sus ce qui lui était arrivé.

L’un des enquêteurs me raconta la scène telle qu’il l’avait à peu près reconstituée en s’appuyant notamment sur les études balistiques.

Il fallait imaginer le malfrat, rasé de près et vêtu comme un rappeur plein aux as, garant son pick-up au deuxième sous-sol du parking de mon immeuble. Il venait de s’en sortir quand une ombre s’en était approchée.

Cela avait dû être si soudain qu’il avait senti le canon d’un pistolet sur sa tempe avant même de comprendre ce qui se passait.

« Tu vas remonter sagement dans ta caisse, je te suis », avait sans doute ordonné son agresseur en le délestant du Glock qu’il dissimulait sous son survêtement. À ce moment, tout était encore récupérable, car Pitbull, habitué à vivre sur la corde raide, cachait un coup-de-poing américain.

Il fit donc mine de chercher les clés du véhicule dans sa poche avant de pivoter brusquement sur lui-même en sortant son fer.

Le premier coup, en pleine mâchoire, fut probablement d’une telle violence que l’assaillant en lâcha son arme, qui tomba avec un bruit mat. Pitbull en profita alors pour remettre ça, s’acharnant sur le visage de l’homme qui, le nez et la bouche pissant le sang, avait fini par s’étaler de tout son long sur le sol.

Sans doute pensa-t-il être tiré d’affaire quand une balle siffla à ses oreilles. Le type avait des complices postés à l’entrée du deuxième sous-sol.

Pitbull se pencha pour ramasser l’arme de son agresseur, puis, louvoyant entre les voitures, s’élança à la recherche d’une porte d’escalier. N’en trouvant pas, il alla se réfugier dans un local à poubelles plongé dans l’obscurité. Le lieu, souillé de merdes de chiens et de détritus, était dépourvu de porte, mais ses agresseurs auraient fort à faire pour l’en déloger.

Le malfrat se posta tout au fond, derrière une haie de poubelles, où il vérifia que l’arme ramassée au sol était bien chargée. Ce fut d’abord le silence. Puis il entendit des murmures et des conciliabules lui laissant penser que ses agresseurs étaient deux, ou peut-être trois, tapis de part et d’autre de l’entrée.

Pitbull avait ensuite dû sentir une forte odeur d’essence. Un bidon fut lancé de l’extérieur et atterrit presque à ses pieds, répandant du liquide partout.

D’après les suppositions du policier, notre homme fut probablement si perturbé par le jaillissement des premières flammes qu’il manqua sa cible au moment où une silhouette surgissait dans le réduit. Ce ne fut pas le cas de son agresseur, qui, armé d’un Mini Uzi, eut tout le temps de viser juste.

Le rapport du légiste indiquait qu’un premier projectile avait ricoché sur un mur, atteignant Martins au cou et le projetant sur une poubelle, tant ce fut violent. Trois autres balles, tirées cette fois presque à bout portant, étaient venues se ficher dans sa cage thoracique, le plongeant dans l’abîme.

Les enquêteurs n’avaient aucun doute sur le fait que Pitbull était tombé dans un guet-apens tendu par un gang adverse. Cependant, quelque chose les intriguait : pourquoi les tueurs étaient-ils passés à l’action juste avant notre rendez-vous ? Comment savaient-ils que le malfrat devait se rendre à mon cabinet ?

Je me posais également la question, non sans une certaine inquiétude, car Martins aussi risquait de l’avoir mauvaise. D’ici à ce qu’il se figure que j’avais quelque chose à voir avec la mort de son bras droit !

Le samedi matin, j’allai récupérer ma fille Laura chez mon ex-femme. Depuis notre séparation, la petite passait un week-end sur deux avec moi. C’était toujours un moment de grande joie mais aussi de tension, car je n’étais pas certain d’être un bon compagnon. Je m’en voulais aussi d’en être réduit à l’héberger dans mon cabinet, où le confort laissait à désirer quand l’ascenseur ne tombait pas en panne.

Laura ressemblait à une miniature de sa mère : même chevelure foisonnante, même regard perçant qui ne laissait rien passer, même silhouette élancée. Cependant, et c’était une chance, elle n’avait pas le caractère revêche de Rosa. Je la trouvais plus sensible, plus rêveuse et, surtout, plus joyeuse. À mesure qu’elle grandissait, j’éprouvais des difficultés à l’occuper pendant nos journées « en amoureux », selon son expression. Cinéma, promenade dans le parc Ibirapuera, cours de danse, on en faisait vite le tour.

Par chance, ma fille adore les animaux, en particulier les chevaux, ce qui me permet de varier les sorties. Jusqu’à présent, j’ai réussi à l’emmener d’une façon régulière dans un ranch situé à une cinquantaine de kilomètres de la capitale.

C’est un lieu tout ce qu’il y a de plus rustique, avec des bungalows en bois, une cuisine « maison » et, alentour, des macaques et autres animaux sauvages.

Ce samedi matin, Laura m’embrassa avec fougue, les bras passés autour de mon cou, avant de me décliner le programme de la journée.

– Ah bon ! Parce que c’est toi qui décides maintenant ?

– Oh papa ! C’est l’anniversaire de ma meilleure copine.

– Laquelle ?

– Gloria…

– Celle qui ressemble à une géante ? Quel âge a-t-elle ?

– Elle a neuf ans aujourd’hui. Allez, laisse-moi y aller, papa !

En début d’après-midi, je mis le cap sur Vila Mariana, ce qui n’était pas une mince affaire, car le déjeuner avait traîné en longueur et Laura craignait d’arriver en retard. « Plus vite, papa, plus vite ! »

Pour se représenter l’enfer automobile, il ne fallait pas chercher loin : d’interminables files de voitures bourdonnant comme des frelons, pare-chocs contre pare-chocs, dans un étrange ballet auquel participaient des cohortes de bus et de camions, dont beaucoup brinquebalaient.

Non sans mal, je parvins à m’extraire du trafic de l’avenida Consolação pour bifurquer vers Vila Mariana où nous arrivâmes avec seulement vingt minutes de retard. Un exploit salué par ma fille, impatiente de retrouver sa vingtaine de copines.

La mère de Gloria insista pour que Laura passe la nuit sur place. Et, bon prince, comme il m’arrivait de l’être, j’acceptai.

Le dimanche soir, comme je lui ramenais notre fille, Rosa daigna franchir le sas de sécurité pour m’inviter à monter prendre un verre. Je pensais qu’elle voulait en profiter pour me demander de l’argent. Mais non, il ne fut question que de la petite, qu’elle voulait inscrire au lycée français pour y suivre un enseignement bilingue. J’aurais préféré un établissement italien.

Bref, je me laissai convaincre. C’était la paix armée, chacun dans son rôle, moi dans celui du mari fautif et elle, dans celui de la femme sûre de son bon droit.

Ce soir-là, les accords de guitare et les rires encanaillés qui montaient de l’avenida São Luis m’empêchèrent de trouver le sommeil. Le tintamarre provenait du Lemon’s, qui accueillait toutes sortes de naufragés : paumés, drogués, fêtards en mal de sensations, bourgeois égarés. On s’y parlait le bras autour du cou, hanche contre hanche, et l’on y dansait, parfois, jusque tard dans la nuit.

Je me tournais et retournais dans mon lit quand mon portable sonna. Il était minuit passé.

– Papa, je viens de voir un documentaire fantastique sur les gnous.

– Tu ne dors pas encore, chérie ? Ce n’est pas raisonnable !

– Je pense aux gnous. Dis, tu m’emmèneras voir la grande migration des gnous en Tanzanie ?

– En Tanzanie ? Mais tu rêves !

– Pourquoi pas ? Il y a des voyages organisés au parc Victoria. On voit des millions de gnous, d’antilopes, de zèbres.

La passion que Laura vouait aux animaux était décidément sans bornes. Je m’en tirai par une pirouette. Que dirait-elle d’aller voir les tortues géantes du parc naturel sur la route de Parati ? – Oh oui ! Mais quand ? – Dans quinze jours.

Le lendemain, je reçus un appel de Marta Cage, de nouveau très perturbée. Cette fois, l’alcool n’y était pour rien. On venait de cambrioler sa villa. « On n’a pas volé grand-chose, me dit-elle, mais ça m’a fichu un coup. Je ne sais pas si je dois prévenir la police. »

Depuis le début de la journée, je me sentais complètement à plat, comme si j’avais trois nuits blanches sous chaque paupière. Je lui promis néanmoins de passer en fin d’après-midi. « D’ici là, restez tranquille, on verra pour la police. »

La Paulista, juchée sur le plateau de Piratininga, coupait en quelque sorte la ville en deux. Un versant donnait sur le Centro et l’autre sur les Jardins, si bien qu’on avait l’impression d’être sur des montagnes russes chaque fois que l’on se rendait de l’un à l’autre.

Le trajet fut plus rapide que prévu en dépit du smog qui m’obligeait à écarquiller les yeux pour distinguer la route.

Près du parc Ibirapuera, je pris à droite pour m’engager dans une paisible rue arborée où s’égrenaient les villas typiques du secteur. Dans l’ombre de ces demeures, pensai-je, des gens vivaient entourés de domestiques et d’agents de sécurité. Celle des Cage – une maison de style victorien en briques rouges – n’était pas la plus imposante.

En jetant un coup d’œil par la grille, je fus cependant impressionné par la taille du jardin, planté de bougainvilliers et de bananiers. Il y avait aussi une vaste véranda, ainsi qu’une piscine bordée de pierres plates. Le tout ceint d’un mur couvert de lierre en apparence infranchissable.

Ce fut finalement par l’entrée de service longeant le garage que je pénétrai dans l’un de ces lieux qu’enfant, je ne faisais qu’entrevoir dans les telenovelas, la plus grande machine à abrutir que l’on ait pu inventer.

Marta Cage, vêtue d’un short en jean et d’un chemisier presque transparent, m’accueillit d’un sourire un peu désabusé. « La bonne a été si choquée que je l’ai envoyée passer la journée chez mon père », dit-elle en m’invitant à la suivre. Nous passâmes directement dans la cuisine, où elle me montra l’orifice découpé au-dessus de la poignée de la porte-fenêtre. Un travail au diamant, net, précis, digne d’un monte-en-l’air. Ce qui était sûrement le type, à en juger par la facilité avec laquelle il avait au préalable franchi le mur d’enceinte. – Où étiez-vous à ce moment-là ? – Je faisais des courses au Pão de Açúcar avec la bonne.

Passant du côté jardin, j’examinai le sol : des faibles traces de pas sur la pelouse à peine visibles, quelques brindilles cassées, une petite boîte en argent que le visiteur avait dû laisser tomber d’un sac. Jusque-là, rien que de très banal.

Dans les chambres du premier étage, en revanche, régnait le plus grand désordre. On avait vidé les penderies, les commodes et deux bureaux pour en répandre le contenu sur le sol. Dans un couloir, une petite bibliothèque avait subi le même sort.

À part ça, l’inventaire des objets volés était maigre. Quelques bijoux auxquels Marta Cage tenait, mais de peu de valeur ; une montre et des briquets ayant appartenu à Franck ; des carnets de chèques. Elle savait qu’il n’y avait pas de quoi en faire une montagne, me dit-elle. Mais un cambriolage, c’est toujours une forme de viol, un viol de son intimité. Et on se demande toujours si le type ne va pas revenir

Une autre question la taraudait : est-ce que ce cambriolage pouvait avoir un rapport avec la disparition de Franck ? Quand je lui demandai si des papiers ou des documents appartenant au rockeur avaient disparu, elle me répondit que le bureau de Franck avait été vidé, mais qu’à part les chéquiers, rien ne semblait manquer.

– Ça ressemble à un cambriolage ordinaire, dis-je sans trop m’avancer. Mais je pense qu’il y a un problème.

– Lequel ?

– L’individu semblait bien connaître les lieux. À mon avis, il a été renseigné par quelqu’un.

Comprenant que je pensais à la bonne, elle me jeta un regard glacial. C’est que je n’y étais pas du tout ! Avant de venir chez elle, Luna travaillait chez son père où elle était arrivée très jeune, à peine débarquée du Nordeste. Bref, c’était comme si elle faisait partie de la famille. Par délicatesse, je n’insistai pas.

Nous finîmes par redescendre au rez-de-chaussée où, comme pour s’excuser de m’avoir fait venir pour si peu, Marta Cage m’invita à boire un verre. Non pas dans le vaste séjour, mais au bord de la piscine. Pendant que mon hôtesse s’occupait de préparer les boissons, je m’installai à une table de jardin, au bord du bassin.

Le soleil n’allait pas tarder à se coucher quelque part du côté des montagnes noires et avec lui, le voile de pollution planant sur la mégapole.

À peine assis, j’eus la sensation de flotter dans un autre monde. De tous côtés, la vue donnait sur la cime d’arbres cinquantenaires et pour tout fond sonore, j’avais le chant des oiseaux, un moment rare à Sampa. Seule ombre au tableau : des nuées d’insectes morts et des branchages flottaient dans la piscine, que madame Cage n’avait sans doute plus les moyens d’entretenir. Elle ne tarda pas à me rejoindre, déposant sur la table un plateau dont le contenu ne pouvait que m’alarmer. Il y avait certes du jus d’orange, mais aussi de la glace pilée, des citrons verts et une bouteille de cachaça. Il était un peu tôt. – C’est tout ce que j’ai, me dit-elle. – Dans ce cas.

Dès la première lampée, je sentis le feu de l’alcool dans ma gorge. Mais pourquoi m’inquiéter ? Je n’avais ni rendez-vous, ni obligation. « Allez, me dis-je en fermant les yeux, profite de ce moment de paix précaire. Tu n’as pas si souvent l’occasion de te rouler dans le luxe des Jardins. »

Quand je rouvris les yeux, Marta Cage s’était lovée sur un transat, dans une attitude d’abandon dont le chemisier collant à ses seins frôlait avec l’attentat à la pudeur. Elle était comme ça, Marta, légère, impudique, elle ne se rendait pas compte.

Elle commença à me parler d’Ilhabela, l’île où son mari devait se rendre le jour de sa disparition. Son père y avait une maison de plage dont Franck avait fait son refuge, car il avait alors une maîtresse exigeante : l’héroïne. Il avait réussi à s’en libérer, m’expliqua-t-elle, grâce à ses séjours répétés là-bas, où il aimait marcher des heures durant sur les roches plates et sanguines, en scrutant le ciel comme un vieil Indien.

Marta Cage regarda le fond de son verre, comme pour y trouver une réponse à ses tracas. Puis elle se tourna vers moi :

– Au fait, monsieur Emanueli, êtes-vous déjà allé à Ilhabela ?

– J’en ai beaucoup entendu parler, mais je n’ai jamais eu ce plaisir.

– Je dois y aller ce week-end. Est-ce que ça vous dirait de m’y accompagner ? Vous ne pouvez pas savoir comme je me sens mal en ce moment. Sans vous, je n’aurai jamais le courage d’y aller.

C’était si inattendu que j’en restai sans voix. Pourquoi moi ? N’avait-elle donc pas d’amis, quelqu’un sur qui compter ? Elle ne pouvait pas ignorer l’effet qu’elle produisait sur moi, la façon dont je la reluquais, résistant je ne sais comment à l’envie de palper ses rondeurs. Un instant, j’échafaudai tout un scénario érotique, mais ce genre d’escapade pouvait tout aussi bien tourner au fiasco. Je me suis pourtant entendu répondre : « Oui, volontiers. Ce week-end, je n’ai pas la garde de ma fille. »

Madame Cage parut surprise que j’eus une fille. – Comment s’appelle-t-elle ? – Laura, et c’est déjà une petite femme.

De fil en aiguille, nous en vînmes à évoquer nos mariages respectifs. Personnellement, je ne m’étendis pas sur le sujet. Marta eut de nouveau le besoin de s’épancher. Elle me raconta ainsi sa rencontre avec Franck à Londres, à la fin de ses études d’art. Une histoire de hasard, de taxi. Ce jour-là, il pleuvait à verse et tous deux attendaient un black cab à la sortie d’un grand magasin. À l’arrivée du véhicule, elle s’était précipitée, persuadée qu’il s’agissait du sien. Or, c’était celui commandé par le rockeur. Qu’à cela ne tienne ! En la voyant toute trempée et grelottante, il avait offert de la déposer. De l’emmener sur son balai de sorcière, selon son expression.

Sur une impulsion, elle avait accepté, tout comme elle avait accepté, avant de descendre du taxi, son baiser brûlant.

Leur liaison naissante n’avait pas prospéré car Marta, qui venait d’obtenir son diplôme, s’apprêtait à regagner le Brésil. À l’en croire, ce fut presque avec indifférence que Franck la laissa partir, s’abstenant de l’accompagner à l’aéroport.

Deux mois plus tard, faute de nouvelles, elle pensait qu’il l’avait oubliée. Mais le rockeur sauta dans le premier avion et débarqua à Sampa avec la jubilation d’un ivrogne qui espère se racheter de ses fautes.

Il arriva comme ça, sans crier gare, avec son regard de fou et un simple sac de sport à l’épaule. « Il m’a dit : Je n’ai pris qu’un ou deux slips et ma trousse de toilette. Pour un mariage c’est un peu léger. Mais veux-tu m’épouser ? ». Ils se marièrent quelques semaines plus tard dans l’intimité de la chapelle du Morumbi. Un seul membre du groupe Crisis avait fait le déplacement : Johnny Cook. « Il ressemblait à un bouffon changé en prince et j’ai tout de suite vu qu’il était hystérique », me dit la jeune femme en riant. Pour ne pas déroger à la règle, Franck et Johnny s’étaient battus comme des chiffonniers pendant la noce, où le père de Marta, qui rêvait meilleur parti pour sa fille, n’avait fait qu’une courte apparition.

Nous reprîmes une caïpi, le temps de nous accorder sur les modalités du départ pour Ilhabela. Puis je quittai la villa avant qu’il ne fît tout à fait nuit.

Pendant le trajet, j’observai au loin les gratte-ciel en rangs serrés de la Paulista. Mois après mois et année après année, j’avais toujours la même impression : quand le soir tombait, l’avenue ressemblait à une cité engloutie.

Lorsque j’allumai la radio de bord, un présentateur annonça la mise en garde à vue du nouveau président de l’Assemblée, classé au centre droit. Et dit sur le ton le plus naturel du monde, comme s’il s’agissait d’un carambolage sur le périphérique à peine nommé, déjà pris la main dans le sac ! Depuis deux ans, on ne comptait plus les arrestations pour corruption, trafic d’influence et détournement de fonds publics. Et à chaque fois, j’éprouvais la même rancœur lasse.

Sur mon bureau, m’attendait le premier rapport d’enquête de Leandro.

En une dizaine de pages, l’ancien policier résumait les éléments recueillis auprès de l’officier de la delegacia des Jardins qui avait mené l’enquête préliminaire, du consul d’Australie, et de quelques proches de Franck Cage. Contrairement à ce que m’avait affirmé sa femme, les enquêteurs n’étaient pas restés totalement inactifs. Deux d’entre eux s’étaient ainsi rendus à Ilhabela pour vérifier si, en dépit des apparences, le rockeur n’y avait pas finalement séjourné. Eh bien non, ce week-end-là, personne ne l’avait vu sur l’île.

S’ils s’étaient abstenus – probablement pour des questions de coût – de rechercher des empreintes génétiques à bord de la Porsche Cayenne, les policiers avaient pourtant décortiqué les appels passés ou reçus sur le portable de Franck Cage avant et après sa disparition. Il en ressortait notamment que le chanteur avait téléphoné pour la dernière fois vers 10 h 30, soit environ une demi-heure après son départ de la villa. Chose troublante, son interlocuteur était un producteur de musique mort le même jour – après lui avoir parlé, donc – dans un incendie.

« D’après les enquêteurs, aucun des correspondants de Franck Cage dans les jours précédant sa disparition ne présente de profil suspect », écrivait Leandro. Ils ne s’expliquent pas, en revanche, pourquoi son portable est devenu muet à partir de 11 h 45, comme si on l’avait déconnecté ou détruit. »

Quelqu’un avait forcément ôté la puce de l’appareil. Ses éventuels agresseurs ? Ou Frank Cage lui-même ? La géolocalisation du portable confirmait en tout cas qu’il s’était bien rendu ce matin-là à la gare de Jabaquara, une termitière où transitent chaque jour des milliers de voyageurs. Et qu’à partir de là, son appareil n’avait plus émis.

De sa visite au consulat d’Australie, Leandro n’avait pas tiré grand-chose, hormis le fait qu’alertée par Marta, la sœur aînée de Franck avait fait le voyage d’Australie jusqu’à Sampa. Le consul avait certes aidé la sexagénaire dans ses démarches, mais sans zèle excessif.

« Le consul m’a dit que la sœur de Franck Cage était persuadée que le chanteur, connu pour sa nature fantasque, avait juste quitté le foyer conjugal », écrivait-il. « À l’époque, en août, cela faisait seulement trois mois qu’il n’avait pas donné de nouvelles. Il m’a dit aussi qu’elle s’entendait très mal avec sa belle-sœur, qui l’a cependant hébergée. »

Toujours d’après Leandro, la police australienne avait cherché à vérifier – sans le moindre succès – si le rockeur n’avait pas réapparu dans son pays d’origine. Mais personne n’avait songé à effectuer des recherches à Londres, où il avait vécu plusieurs années. Une lacune que je comptais demander au procureur de combler.

Pour le moment, l’ancien policier penchait, tout comme Marta, pour un guet-apens. « Franck Cage, qui s’apprêtait à prendre la route de São Sebastiao, n’aurait jamais fait un détour par Jabaquara sans un motif valable. Il devait donc connaître ses agresseurs ou, tout au moins, la personne qui lui avait fixé rendez-vous », écrivait-il.

Le rapport comportait quelques éléments sur le couple Cage. Sans surprise, Franck et Marta s’étaient illustrés par leur conduite tapageuse : ivresse au volant, disputes, esclandres en tous genres. Une voisine avait ainsi porté plainte parce que leur molosse dévorait les chats du quartier. Un molosse qu’ils s’étaient résigné à faire piquer pour éviter les ennuis. Il était également question d’une bagarre si violente entre le rockeur et un autre client dans un restaurant que le patron n’avait pas hésité à appeler la police. Mais je sillonnais suffisamment les nuits de São Paulo, avec leur profusion de restaurants, de boîtes de nuit et de temples du sexe pour savoir qu’elles se prêtaient à tous les excès. Bref, tout cela restait anecdotique.

Une étoile de roches rouges, perdue dans le vert émeraude de l’océan.

Vu du ferry, il n’y avait pas beaucoup de différence entre Ilhabela et les îles naines qui parsèment le littoral, mais c’était un effet d’optique. Le pied à peine posé sur le débarcadère, je sentis la présence écrasante des collines, trois ou quatre cônes pelés comme des culs de singe, au pied desquels serpentaient des chemins de terre.

Marta Cage démarrant son 4 × 4 au quart de tour, je n’eus guère le loisir de contempler le port miniature, pas plus que sa myriade de voiliers. Pour parvenir à sa maison de plage, il fallait emprunter une piste creusée d’ornières. La jeune femme conduisait bien, bien qu’un peu trop vite à mon goût. – Vous devriez ralentir, j’aimerais bien arriver entier, dis-je dès les premiers soubresauts. – Mais non, je connais la route par cœur.

C’était sans compter sur une charrette tirée par un petit cheval qui surgit soudain au beau milieu de la chaussée. Pour l’éviter, la jeune femme donna un brusque coup de volant et le 4 × 4 dérapa vers un muret en aplomb de l’océan. Un instant, je nous vis plongeant vers l’abîme. Mais Marta réussit assez habilement à redresser le véhicule. Pour la forme, je bougonnai : « J’aimerais bien arriver entier. »

De virage en virage, nous parvînmes enfin en vue d’un bouquet d’arbres tropicaux. C’était là. La maison de plage se fondait si bien dans la végétation avec ses madriers de bois, ses pierres brutes et son pan de mur adossé à la roche, qu’on la devinait à peine. On retrouvait le même souci du naturel à l’intérieur, composé au rez-de-chaussée d’un vaste séjour orné de poutres apparentes, d’une cuisine et d’un débarras, et à l’étage de plusieurs chambres.

J’eus droit au tour du propriétaire. Sans doute Marta me signala-t-elle à ce moment-là la présence de moustiquaires au-dessus des lits. Mais j’étais si fasciné par la vue plongeante sur l’océan que je n’y prêtai pas attention. Je remarquai, en revanche, les objets témoignant du passage de Franck Cage dans ces lieux. Ici, un piano électronique, là deux guitares, et dans une sorte de bureau où régnait un joyeux bordel, des livres en anglais, un fatras de dossiers, et, punaisées sur un panneau en liège, des photos. Toutes à la gloire du rockeur posant avec des célébrités. Sur l’une d’elles, Franck tenait affectueusement Lou Reed par le cou. Je les croyais pourtant fâchés à mort.

Pendant que Marta Cage prenait une douche, je posai mon sac dans la chambre d’amis, où je troquai mon jean et ma chemise contre un short et un tee-shirt. Puis je redescendis au rez-de-chaussée. Dans l’attente de mon hôtesse, je sortis sur la véranda pour contempler le panorama. Le soleil commençait à se coucher, plongeant peu à peu l’île dans la pénombre, et je fermai les yeux.

Je n’étais plus à Ilhabela, mais dans une maison du sud de l’Italie où j’avais retrouvé une petite copine. Je devais avoir vingt-cinq ou vingt-six ans, et je venais de terminer mes études de droit. Sylvia m’avait invité à la rejoindre chez sa tante pour de courtes vacances. Elle aussi était une Italo-Brésilienne. Mais contrairement à moi, tout juste bon à baragouiner l’italien, elle le parlait parfaitement.

C’était à cause de mon père que je parlais si mal. Sous prétexte de nous faire devenir de vrais Brésiliens, il avait proscrit l’italien à la maison. Mais mon père ne parlait ni italien, ni portugais, il ne parlait pas du tout, une vraie tombe. Le comble pour un rital. « Oui. » « Non. » « Demande à maman. » C’était à peu près tout ce que nous pouvions tirer de lui.

Quand je retrouvai Marta dans le séjour, son portable venait de sonner. Elle répondit avec un air de réelle surprise, comme si l’appel venait du bout du monde. Son interlocuteur semblait parler, parler, parler comme un vieux disque rayé. Que lui disait-il ? Dieu seul le savait. Mais à l’expression chiffonnée de Marta, je compris qu’il y avait un contretemps. Ce qu’elle me confirma une fois la conversation terminée : « Je suis désolée, mais je dois aller voir quelqu’un ».

Je lui jetai un regard noir : « Vous plaisantez, j’espère ? On est à peine arrivés et vous voulez disparaître ? » Mais non, c’était un imprévu, elle ne pouvait pas faire autrement. J’eus beau protester, lui dire à quel point je trouvais son attitude déloyale, rien n’y fit. Pour dîner, j’avais le choix entre me servir dans le réfrigérateur ou aller dans l’un des restaurants du port, auquel cas elle me déposerait en partant. Et pour rentrer ? Je n’aurais qu’à prendre un taxi.

En définitive, je décidai de passer la soirée sur place. Ça valait mieux. Une heure plus tard, je regardais les feux du 4 × 4 de Marta s’éloigner dans cette putain de nuit, sur cette putain de piste pleine de nids-de-poule. De nouveau, je me postai sur la véranda, écoutant l’océan mugir en contrebas, vague après vague. Mon seul compagnon.

Plus tard, je me préparai une salade agrémentée de poulet froid, que je mangeai sans appétit en buvant une bière tiède. Puis j’errai d’une pièce à l’autre, sans trop savoir ce que je cherchais. Il n’y avait ni télévision, ni radio, et à part mes pas sur le dallage, pas le moindre bruit dans la maison.

Je finis par repérer la tanière de Franck, une petite pièce mansardée du premier étage. Il y avait là, en évidence sur une table métallique, une maquette qui, à en juger par son titre – São Paulo Confessions – devait être celle de la pochette du fameux album en préparation.

Qu’avait-elle de si particulier ? Franck y posait avec un singe perché sur l’épaule sur fond de végétation tropicale. Une composition qui me rappelait une œuvre de Candido Portinari, un monument de l’art brésilien.

Je cherchai un baladeur ou un magnétophone électronique sur lequel le rockeur aurait pu enregistrer quelques morceaux. Mais il n’y en avait pas. En revanche, des livres, tous édités en anglais, s’étalaient sur des étagères, dont plusieurs exemplaires de l’unique roman de Franck. J’essayai d’en parcourir quelques pages, mais mon anglais était si mauvais que c’était un peu comme si je lisais en braille.

J’eus la main plus heureuse avec un manuscrit qui s’avéra être la traduction, en portugais, d’un récit de voyage du rockeur. Des pages et des pages qui racontaient une espèce de pèlerinage dans des lieux témoignant de la force du syncrétisme religieux au Brésil, de Salvador da Bahia aux anciennes missions jésuites du Rio Grande do Sul.

Franck y semblait à la fois fasciné et irrité par ce qu’il avait vu, s’inquiétant du développement phénoménal des églises évangélistes au Brésil, qu’il parlait de chasser du pays comme Jésus les marchands du Temple. Qu’est-ce qui avait provoqué son courroux ? L’inauguration d’une réplique du temple de Salomon à São Paulo ! Chose que j’ignorais moi-même, le Christ Rédempteur de 38 mètres de haut, perché au sommet du Corcovado, était tombé sur plus grand que lui, puisque le Templo de Salomao atteignait les 56 mètres. Le rockeur reprochait aussi aux dirigeants néo-pentecôtistes de s’être outrageusement enrichis, au détriment des fidèles, et d’avoir infiltré, peu à peu, l’appareil d’État.

Dans d’autres passages, il pimentait ses réflexions d’une sorte de délire sexuel, comme ce morceau choisi : « En pensée, je vis la colline recouverte d’apparitions spectrales de prostituées nues, qui se contorsionnaient, gémissaient, et s’ébattaient dans la boue, tous ces fantômes s’arquant dans le corps-à-corps fou de la copulation. »

Un vieux numéro de Rolling Stone m’éclaira sur la vraie nature du personnage. L’enfance de Franck en Australie relevait surtout de la psychiatrie. Sa mère, qui souffrait d’une psychose maniaco-dépressive, avait subi une lobotomie. Et son jeune frère Charlie, qui partageait sa chambre à coucher, était schizophrène. Après plusieurs années d’internement, son cadet s’était suicidé sous les roues d’un train express, près de Brisbane. Quant à leur père, un pasteur protestant, une mauvaise chute d’une moissonneuse-batteuse l’avait handicapé à vie. Dès l’âge de huit ans, Franck Cage était victime de bouffées délirantes, parlant de devenir pilote d’avion, chasseur d’alligators, ou encore prédicateur. Mais le rêve de ses rêves, c’était de devenir une star du rock.

Pour fuir la folie des siens, il s’était noyé très tôt dans l’alcool et la drogue, ce qui lui avait valu d’être interné lui aussi en psychiatrie à l’âge de seize ans et de subir des électrochocs qui affectèrent sa mémoire. « L’obscurité domine le parcours de l’adolescent aux instincts sadiques et dépravés », écrivait l’auteur de l’article. Franck revendiquait les adjectifs de délirant, hostile et dangereux. « Mais il n’y a pas chez moi de perversité ou de cruauté, sauf, peut-être, envers certains animaux », affirmait-il.

Après un passage dans une maison de redressement, le jeune homme n’avait dû son salut qu’à son départ du pays. « Il n’y a qu’un seul truc bien avec les petites villes, c’est que tu sais qu’il faut que tu foutes le camp », expliquait-il. De fait, Franck rejoignit à Paris deux de ses cousines, qui y effectuaient des études supérieures.

Hébergé par les jeunes filles près du cimetière du Père-Lachaise, il trouva un job de serveur dans un bar du Marais fréquenté par divers artistes anglo-saxons. Ce fut là qu’il se lia à Andy Malanga, un guitariste américain qui lui donna l’occasion de chanter pour la première fois lors d’un bœuf dans un caveau du Quartier latin. Qui l’avait initié au chant ? Mystère. Toujours est-il que le grand échalas se lança avec « High School Confidential », de Jerry Lee Lewis. Les musiciens furent si surpris par la qualité de sa voix, une voix envoûtante lorsqu’elle montait d’une octave, qu’ils l’inviteraient à se produire régulièrement avec eux.

Quand, un an plus tard, Andy décida de rentrer à Los Angeles, Franck le supplia de l’emmener : « Je serai ton larbin, tout ce que tu voudras, mais je veux continuer la musique. » Andy céda une fois là-bas. Les deux comparses jouèrent dans des boîtes avec un jeune batteur déjanté, Chris John. Mais c’est de leur rencontre avec Nico Jucker, éphémère bassiste d’Iggy Pop, que jaillit l’idée de monter Crisis.

Le groupe bénéficia d’un sérieux coup de pouce de Patti Smith, qu’Andy avait connue en France, en marge d’un concert à l’Olympia. Mais on pressentait déjà que Franck, surnommé le « varan de Komodo », prendrait l’ascendant sur ses compagnons et, surtout, qu’il réussirait à se brouiller avec la terre entière.

Ce fut également à cette époque qu’il se plongea à corps perdu dans la lecture, dévorant des auteurs comme James Joyce, Jack Kerouac ou Jean Genet. Et qu’il se révéla parolier hors pair, signant trois hits transpirant l’obscénité et la haine de la famille.

Quand je redescendis au rez-de-chaussée, dont j’avais laissé les fenêtres grandes ouvertes, je ressentis de vives piqûres dans le cou et sur les bras. Intrigué, je levai les yeux vers le plafonnier mais je ne vis, ni n’entendis, aucun insecte. Étrange. Peu après, mon impression se mua en certitude. On ne les entendait pas, on ne les voyait pas, mais les bestioles étaient bien là, virevoltant tout autour de moi.

Piqué de toutes parts, je montai les marches quatre à quatre en espérant trouver une pommade dans la salle de bains. Peine perdue : la boîte à pharmacie était vide.

Me revint alors une conversation au sujet des moustiques presque invisibles, mais voraces, d’Ilhabela. Pourquoi madame Cage ne m’avait-elle pas mis en garde ? Je me ruai alors vers les fenêtres de la maison et, du rez-de-chaussée au premier étage, je les fermai toutes à la hâte.

Je m’apprêtais à éteindre les lampes quand ma tête se mit à tourner, tourner, tourner. Et je sombrai peu après dans une sorte de coma.

Ce fut Marta qui me retrouva effondré en travers du canapé. Elle était penchée vers moi et me secouait le bras.

– Mon Dieu, que vous est-il arrivé ? Vous avez le visage cramoisi.

Ouvrant un œil, je répondis faiblement :

– Je crois que les moustiques m’ont dévoré. Pourquoi ne m’avez-vous pas prévenu ?

– Mais je l’ai fait, quand je vous ai montré votre chambre !

Je lui dis c’était déjà assez déprimant d’avoir dû passer la soirée seul, sans y rajouter le coup des moustiques. Et que je n’avais même pas trouvé de lotion. De la lotion, il y en avait, répliqua-t-elle, mais dans le frigo. Est-ce que j’avais pensé au frigo ? Mais ce n’était pas grave, elle allait arranger ça.

Elle me demanda d’enlever mon tee-shirt et de m’allonger sur le ventre. Puis elle alla chercher un baume apaisant dont elle commença à m’enduire le corps. Ses mains, attentives, bienveillantes, parcouraient mon cou, mes épaules, mes bras. J’aurais voulu que ça ne s’arrête jamais.

Le lendemain matin, je fus réveillé par des bruits dans la cuisine. Attiré par une odeur âcre de café, je ne tardai pas à y rejoindre mon hôtesse, qui m’accueillit avec un large sourire. « La journée est splendide. Êtes-vous d’attaque pour descendre dans la crique un peu plus bas ? L’eau y est très pure. »

Visage voilé par l’ombre d’un chapeau de paille, Marta Cage ouvrit la marche sur un sentier en pente raide, plein de pierraille. La chaleur enflait comme dans un four sur ce terrain escarpé et j’eus du mal à la suivre. Au bout d’un moment, je m’arrêtai pour reprendre mon souffle et fumer.

« Qu’est-ce que vous faites ? » cria-t-elle lorsqu’elle se rendit compte que je n’étais plus dans son sillage. « Une pause cigarette », répondis-je en la regardant s’éloigner comme un chasseur patient.

Quand j’arrivai enfin à la crique, j’eus un instant de flottement. Où était passée Marta ? Il me fallut un certain temps pour repérer son chapeau, son short, et ses sandales égrenés à l’autre bout de la petite langue de sable. Elle était déjà dans l’eau, ou plutôt sous l’eau, nageant entre les roches comme une murène à la peau claire.

Repérant un coin d’ombre à l’aplomb d’un rocher, j’y étendis ma serviette de bain et je m’assis, regard tourné vers le large. De là, le paysage valait le coup d’œil : sous l’éclat du soleil, l’océan ressemblait à une mer de paille et des barques de pêche passaient au large, leurs voiles frissonnant dans le vent.

Je ne vis pas Marta sortir de l’eau. Mais quand elle vint récupérer ses affaires sur le sable, je poussai un gémissement intérieur : elle était nue, bon sang ! La lumière glissant sur ses seins, son ventre, ses cuisses !

Elle ne s’allongea pas près de moi, mais un peu plus loin, de façon à pouvoir offrir son corps aux caresses du soleil. Puis, un sourire moqueur illuminant ses yeux, elle lança : « Vous craignez le soleil ? Allez donc vous baigner, ça vous rafraîchira ! »

Je finis par aller piquer une tête. L’eau cristalline était délicieuse. Je nageai jusqu’à un ponton de bois sur lequel je me hissai, presque à bout de souffle. De là, on apercevait la côte de São Sebastiao, tremblante et floue dans la chaleur, ainsi que des pétroliers en route pour Santos.

Quand je la retrouvai, j’espérais que madame Cage aurait eu la sagesse d’enfiler un maillot. Mais non, elle s’était mise sur le ventre, m’offrant la vision des globes moites et luisants de ses fesses. À quel jeu jouait-elle ? Elle ne voyait pas qu’il me suffisait de me pencher pour y fourrer la main ?

Alors, ça m’échappa :

– Vous pourriez au moins mettre le bas.

Elle rit et déclara que j’étais bizarre.

– Une femme nue, ça vous fait peur ?

– C’est que la police ne plaisante pas avec ça, répondis-je avec une parfaite mauvaise foi. Ici, les femmes ont le droit de porter ce rien qu’on appelle « fil dentaire » entre les fesses, mais exhiber leurs seins peut les conduire au poste.

– Allons, personne ne passe jamais par ici, encore moins la police, rétorqua-t-elle en m’expliquant qu’elle ne supportait pas les fausses pudeurs et la pudibonderie.

Je lui répondis que je partageais son point de vue, mais qu’il y avait une autre raison.

– Si vous ne passez pas quelque chose, je ne réponds plus de rien.

Je blaguais tout en parlant sérieusement, si bien qu’elle finit par sortir de son sac un bikini noir qu’elle enfila en soupirant.

– Voilà, vous êtes content ?

Marta resta un long moment silencieuse, comme absorbée dans la contemplation de l’océan. Puis, assommée de chaleur, elle finit par me rejoindre à l’ombre du rocher. Cette femme ne cessait de me surprendre. Elle était parfois très vive, comme au volant, mais avait le don d’opposer aux douleurs de la vie une sorte de langueur naturelle.

Je ne m’attendais pas à ce qu’elle me questionne au sujet de mon métier. Ce qu’on racontait était vrai ? Que je défendais des mafieux et des politiciens corrompus ? Que je trouvais toujours des failles dans les procédures ? Et que je parvenais à faire libérer des types archi-coupables ?

Je lui répondis qu’effectivement, je défendais des salopards, car à mes yeux tout le monde avait droit à une défense, même les pires criminels. Mais que je faisais le tri chez les politiciens, par exemple, entre les caïmans de droite et les requins de gauche. Sur quels critères ? Le repentir. « Ceux qui ne reconnaissent pas les faits, et qui me cachent des choses, je ne les défends pas. »

Elle évoqua la récente remise en liberté pour vice de forme de l’ancien gouverneur Elder Aquino, une « victoire » pour l’avocat que j’étais et qui avait déstabilisé les autorités judiciaires en pleine opération « lava jeto ».

– Je ne savais pas que vous suiviez l’actualité d’aussi près, dis-je.

– Pourquoi ? Vous me croyez inculte ?

– Bien sûr que non. Dans le cas d’Aquino je n’avais pas le choix, car les enquêteurs ont découvert une série de faux dissimulés par le procureur. Or, il n’y a rien qui ne me mette plus en rage que l’arbitraire.

J’ajoutai qu’il m’était arrivé de songer à laisser tomber certains dossiers qui ne m’avaient valu que des ennuis. Quel genre d’ennuis ? Les pressions exercées par certains clients, par exemple. Les agressions verbales et même parfois physiques. Sans rentrer dans les détails, je citai le cas de Martins, le caïd de Santos. Un type avec l’intelligence d’un cendrier vide. Mais retors et sans pitié.

Lorsqu’elle me suggéra de changer de clientèle, je répondis par un cri du cœur :

– Je ne pourrais jamais, j’ai le droit pénal dans la peau. Et puis, vous me voyez en avocat d’affaires, avec ma gueule ?

– Des cheveux, ça se coupe.

Lorsque nous gravîmes le sentier pour regagner la maison, madame Cage me précédant de nouveau, je n’avais d’yeux que pour ses rondeurs saillant de son short bien trop petit. « Elle va te rendre fou », me dis-je.

Il était près de 15 heures. Après avoir pris une douche, Marta m’annonça qu’elle avait faim et proposa d’aller déjeuner dans une baraque de pêcheur.

L’avantage de cette île, c’était qu’on en faisait vite le tour et que presque tout le monde se connaissait. En chemin, la jeune femme stoppa plusieurs fois le 4 × 4 pour parler à des gens qui semblaient avoir très bien connu Franck. Tous se disaient très attristés de l’épreuve qu’elle traversait et l’encourageaient à ne pas désespérer.

À notre arrivée, deux chiens efflanqués se levèrent de leur place attitrée dans la poussière et se mirent à aboyer. Tout autour d’eux s’accumulaient d’étonnants objets – éléphants de bois sculptés, voitures d’enfant en plastique, pièces cassées de manège – qui semblaient sauvés d’une brocante. Un peu plus loin, des porcs se promenaient en liberté.

On nous dressa une petite table sous un auvent. Une sorte de tristesse envahit Marta, comme si le fait d’avoir parlé de son mari l’avait brutalement ramenée à la réalité. Elle ne toucha pratiquement pas à son poisson grillé et réclama une bière, puis une deuxième.

De nouveau, ce besoin de faire revivre Franck. En dépit de ses longues années passées au Brésil, le rockeur parlait toujours un portugais de bric et de broc, reprit-elle. Mais il savait se faire aimer des insulaires d’Ilhabela, les attendrissant par ses grands gestes et ses éclats de rire. De bar en bar, de table en table, il entraînait souvent derrière lui une ribambelle d’enfants. Et les jeunes filles le dévoraient du regard. Si, il pouvait être joyeux. Pourquoi avais-je l’air si dubitatif ? Mon embarras se perdit dans le gris de ses yeux.

Quand nous quittâmes la cabane, Marta leva la main pour caresser ma joue, comme elle l’aurait fait pour un enfant :

– Vous avez oublié de vous raser.

– Je n’ai pas oublié, j’avais la peau encore irritée par les piqûres de moustiques.

Nous prîmes ensuite la route de la colline de Bonete où, chaque année, le jour de la Sainte-Véronique, les insulaires organisent une procession à laquelle participent des centaines de pèlerins. « Vous allez voir, vous allez aimer », insista-t-elle en précisant que la chapelle était nichée tout en haut du morne.

Il était écrit que nous passerions la journée à monter et à descendre des chemins escarpés, car il fallut abandonner le 4 × 4 sur un terre-plein et poursuivre l’ascension à pied. Une épreuve sous ce cagnard. « Vous voulez ma peau », bougonnai-je.

Plus nous nous rapprochions du sommet et plus l’air vibrait d’actions de grâce et de chants religieux. Une fois là-haut, je m’assis sur un muret pour récupérer un peu. J’étais en nage. Tout en m’épongeant le front, j’observai les lieux. Faute de place dans la petite bâtisse, la plupart des fidèles suivaient la messe de l’extérieur.

– J’ai l’impression qu’elle se termine, se désola Marta.

– Vous comptiez suivre l’office ?

– Juste un petit moment.

Je lui demandai si elle voyait un inconvénient à ce que je m’abstienne. Cela ne parut pas la froisser. Elle me raconta plus tard avoir réussi à s’infiltrer dans la nef et à s’approcher de la statue de sainte Véronique flottant sur une mer d’offrandes florales et de bougies. Tous les pèlerins venaient supplier la sainte d’exaucer leurs vœux. Que pouvait bien demander Marta ? Qu’on lui rendît Franck ? Que son père recouvrît l’usage de son bras et de sa jambe, paralysés depuis une attaque cérébrale ?

Pendant ce temps, j’allai me réfugier sous une vaste toile de tente où des matrones noires préparaient, dans de grandes bassines, un breuvage traditionnel à base d’alcool. Deux réaux le verre, c’était donné ! Dès la première lampée, je sentis l’incendie dans mes veines. C’était trop tentant. Non seulement je finis mon gobelet, mais j’en repris un deuxième. Et qui sait si, de verre en verre, je n’allais pas me rapprocher de sainte Véronique ?

J’étais en pleine conversation avec une touriste venue d’Argentine quand Marta me rejoignit enfin, accompagnée d’un sexagénaire au visage assez quelconque, mais aux yeux vifs et alertes. Des yeux qui semblaient pouvoir percer tous vos secrets.

– Frei Mellick est le curé de Bonete, dit la jeune femme en faisant les présentations.

Si l’ecclésiastique fut surpris d’apprendre que j’étais l’avocat de Marta, il ne le montra pas.

– C’est terrible, cette disparition de Franck, dit-il dit en me confiant avoir bien connu le rockeur, avec lequel il jouait souvent aux échecs. Je peux vous dire que pour un amateur, il se défendait vraiment très bien.

Marta précisa alors que le prêtre était un champion d’échecs et que son mari devait se mesurer une nouvelle fois à lui le week-end où il s’était volatilisé.

– C’est exact, nous étions censés nous retrouver le samedi. Il devait venir avec Suba, un bon joueur lui aussi.

Qui était Suba ? Un jeune Yougoslave, le fameux producteur qui avait péri dans un incendie le vendredi.

Je tiquai de nouveau. Le jour de la disparition de Franck ? Tout à fait. Suba commençait à se faire un nom et sa mort avait suscité une vive émotion dans le milieu musical. – Je ne regarde pas les chaînes d’info. Mais j’ai reçu plusieurs appels ce jour-là. Des amis communs qui étaient abasourdis, précisa Marta.

– C’était un incendie criminel ou accidentel ?

– Accidentel, apparemment. Ce qui a touché les gens, c’est que Suba avait réussi à quitter l’immeuble dès le départ du feu. Mais qu’il était ensuite remonté dans son appartement pour essayer de sauver sa musique.

– Effectivement, c’est une fin tragique.

Bien qu’il fût hasardeux de lier les deux disparitions – l’une dans un incendie et l’autre Dieu sait comment – je gravai le nom de Suba dans un coin de ma mémoire. C’était peut-être une porte à ouvrir, ou à fermer, à l’instar de la piste immobilière que je n’osais pas, à ce stade, évoquer avec Marta.

Sur la route du retour, elle me raconta l’histoire peu banale de Frei Melick, le seul Brésilien à s’être hissé au rang de plus jeune grand maître international d’échecs. Par la suite, une grave maladie l’avait éloigné des échiquiers. Mais il avait puisé dans la foi la force de vaincre son mal, allant jusqu’à appeler les catholiques du monde entier à prier pour lui.

Dieu ne l’avait qu’à moitié exaucé, car s’il fut apparemment guéri par la grâce divine, le prêtre ne retrouva jamais son niveau de jeu, au point de renoncer aux tournois professionnels. Il vivait depuis à Ilhabela où Franck et lui avaient fait connaissance lors d’un apéritif chez une amie commune.

Nous récupérâmes le 4 × 4 et reprîmes la route dans le jour finissant. Le ciel était une palette d’orangés et de violets à couper le souffle. Sur le port, Marta stoppa brusquement la voiture devant l’étal d’un marchand de fruits de mer.

– Ça vous dirait de dîner aux chandelles sur la véranda ?

– Qu’est-ce que vous faites des moustiques ?

– J’ai tout ce qu’il faut pour les tenir à distance

J’achetai des coquillages, des calamars, et deux bouteilles de vin blanc. Puis nous regagnâmes le pavillon par cette route défoncée que ne semblaient emprunter que des camionnettes bringuebalantes.

Avant de préparer les crustacés, je m’isolai dans la chambre d’amis pour téléphoner à ma fille. Chose rare, elle ne m’avait pas appelé depuis plus de quarante-huit heures, comme si elle se doutait que j’étais en goguette avec une femme.

Sur la véranda, la nuit moite nous enveloppa bientôt comme un linge humide.

Comme promis, Marta avait allumé quatre bougies sur la table en bois rustique, dont les insectes, comme repus du festin de la veille, semblaient se tenir pour le moment à distance. Par précaution, je m’étais néanmoins enduit d’une lotion antimoustique des pieds à la tête.

Vêtue d’une curieuse tunique indienne ouverte sur un sobre maillot de bain noir, mon hôtesse dégusta avec appétit les coquillages agrémentés d’une sauce aux échalotes. Au fil des verres de vin blanc, elle devenait plus volubile, comme un petit animal heureux de vivre. Je savais qu’elle avait suivi les cours d’une école d’art, à Londres, mais pas qu’elle peignait. Des toiles qu’elle dit classer entre l’art urbain et le naïf et qui avaient la particularité d’être réalisées sur des rouleaux de cinq à six mètres. Que diable pouvait-elle en faire ? Elle les vendait à la découpe !

– Et ça marche ? demandai-je.

– Au début, ce sont des amis de mon père qui, par pure philanthropie, m’en ont acheté. Mais depuis qu’une galeriste m’a prise sous son aile, les affaires ont l’air de décoller.

D’un petit sourire gêné, elle précisa :

– Comme vous le savez, j’ai besoin d’argent…

Devançant sa question, je lui avouai mon total hermétisme à l’art contemporain.

– Vous n’allez pas me croire, mais la seule fois où j’ai voulu mettre une toile dans mon ancien cabinet, celui des beaux quartiers, je l’ai accrochée à l’envers !

Quand je lui confiai avoir mis des semaines à m’en rendre compte, Marta fut prise d’une crise de rire convulsive.

Quand j’ouvris la seconde bouteille de blanc, elle émit une vague protestation. À l’évidence pourtant, elle recherchait autant l’ivresse que moi. Ce fut donc d’un pas de somnambule qu’un peu avant minuit, nous nous repliâmes dans le séjour. Là, Marta se laissa choir lourdement sur le sofa, sa tunique remontée jusqu’en haut des cuisses. Et je vis dans son regard quelque chose que je n’avais jamais remarqué auparavant : une lueur de désir.

« Viens à côté de moi », souffla-t-elle en me tutoyant pour la première fois. Aussitôt, je fus sur elle. Une pulsion d’affamé. Mes mains étaient partout, sur les seins, sur les cuisses, là où la peau ressemble à du lait, sur le ventre. Tout s’enchaîna très vite. Elle ouvrit la braguette de mon short, je lui ôtai son slip, si fin qu’il tenait dans le creux de la main, et elle commença à flatter mon membre.

De la langue, je titillai ensuite longuement la cicatrice de son sexe, les yeux fermés, comme enivré par son odeur intime. Et quand elle fut à vif, je me laissai doucement couler en elle. Elle gémit d’abord, vague après vague, les yeux révulsés, comme concentrée sur son plaisir. Puis elle parut s’exciter, criant je ne sais quoi et me griffant les fesses sans aucune retenue.

Ce fut bref. Peu à peu, je la sentis se ramollir, comme absente, perdue dans un autre monde. Appuyé sur mes bras, je la regardai : aucun doute, elle n’était plus là.

– Ça ne va pas, murmura-t-elle. J’en avais très envie, mais ça ne va pas.

Je m’étendis au pied du sofa tel un chien galeux sous un meuble. Toute cette richesse dérobée, la soie de sa peau, son corps gonflé de sève, c’était rageant. Que s’était-il passé ? Était-ce parce que nous étions dans la tanière de Franck ?

Au bout d’un moment, je me relevai pour aller boire un verre d’eau dans la cuisine. À mon retour, Marta s’était endormie sur le sofa, un bras replié sur le visage et l’autre suspendu dans le vide. Toujours aussi nue. Dans un accès de pudeur, je saisis un plaid et la recouvris. J’allais monter au premier quand je crus voir, l’espace d’une seconde, une silhouette. Je pensai à Franck Cage. Et s’il nous avait observés, tel un fantôme grimaçant, du haut des escaliers ? C’était absurde.

Le lendemain matin nous trouva postés comme deux gargouilles à l’arrière du ferry pour São Sebastiao, d’où nous regardions en silence l’île s’éloigner parmi les flots. Quand Ilhabela ne fut pas plus grosse qu’une coquille de noix, Marta s’exclama :

– Merde, j’ai oublié mon portable !

– Quoi ?

– J’ai oublié mon portable dans la chambre, je l’avais mis à charger. Il va falloir retourner là-bas.

Du balcon de l’appartement de ma mère, la ville ressemblait à une armada de bateaux échoués. Quand j’avais une dizaine d’années, le quartier de mon enfance était presque un coin de campagne. Les chemins étaient propres, les sobrados pimpants, et même par grande chaleur, les gens s’habillaient correctement. Mais aujourd’hui, Tatuapé n’était plus qu’un magma de tours édifiées dans une totale anarchie, de voies rapides, et de ponts où s’engouffraient la poussière et la saleté.

Regard fixé au loin, j’essayais de retrouver mon calme après une conversation tendue avec ma mère. Elle voulait me convaincre de refuser le divorce. Je lui répondis que ça ne servirait à rien.

– Rosa est teigneuse, maman, elle l’obtiendra sans problème.

– Mon Dieu, mais qu’est-ce que tu lui as fait ?

En désespoir de cause, elle me tendit une image pieuse, Santo Expedito, le saint des causes urgentes.

Cette foutue religiosité, c’était à peu près tout ce qui nous restait de l’Italie avec, bien sûr, la double nationalité octroyée par Rome à ses enfants paulistes.

Je fermai les yeux et je vis, dans une petite maison toute proche, mon grand-père paternel. C’était un vieux monsieur avec des yeux vifs et une fine moustache blanche. Il avait débarqué à Sampa à l’âge de vingt-neuf ans. Comme la plupart des immigrés italiens, il avait vécu de petits boulots, manutentionnaire, livreur, maçon, avant d’épouser la fille d’un compatriote dont la dot lui avait permis de monter une petite entreprise de carrelage. C’était, tout comme mon père, un taiseux à la santé fragile. J’entendais encore ma grand-mère, sa voix aiguë lorsqu’elle s’inquiétait pour lui. Elle avait tout le temps peur qu’il lui arrive quelque chose : mauvaise chute, accident de voiture, ou rixe, car Boni avait le sang chaud. Quand il ne se bagarrait pas, il jouait aux cartes ou emmenait ses deux fils dans un cours de lutte libre.

Du côté de ma mère, l’ancrage avec l’Italie était encore plus ancien. Elle descendait d’une famille d’Italiens implantés dans le Rio Grande do Sul depuis le XIXe siècle. Tous étaient des ruraux à l’exception de mon grand-père maternel, qui avait fini par céder aux sirènes de São Paulo. Lui aussi avait beaucoup trimé, construisant sa maison brique après brique sur les hauteurs de Casa Verde, un secteur abritant des écoles de samba.

Maman partie chez une voisine, je décidai de m’occuper enfin de l’embrayage de ma Fiat, qui menaçait de rendre l’âme. Je laissai vite Tatuapé derrière moi pour prendre la direction de Sapopemba, un quartier de la zone sud-est où mon cousin exploitait un garage un peu délabré.

Je m’étais laissé dire que Rino avait construit sa bâtisse sans la moindre autorisation des services d’urbanisme. Pourquoi se gêner quand les élites elles-mêmes se complaisaient dans l’illégalité ?

Je surpris mon cousin au fond de son atelier, la tête plongée sous un capot de voiture.

– Alors, toujours en train de trafiquer ? lançai-je d’une voix maladroitement maquillée.

– Ah ! Te voilà, toi ! s’exclama-t-il en se redressant.

Un sacré personnage, ce Rino. Son débardeur plein de cambouis laissait voir sa musculature et, surtout, ses tatouages : l’étoile du bonheur sur l’avant-bras droit et celle du malheur sur le gauche. À sa manière, mon cousin était un philosophe. Et même s’il était un peu arnaqueur sur les bords, c’était un garçon généreux auquel les enfants du quartier devaient la création d’un club de sport, l’Étoile de Sapopemba.

Rino devait me réparer cet embrayage sur-le-champ : c’était lui qui m’avait vendu la Fiat. Il déclara néanmoins en avoir pour une petite heure.

– Dans ce cas, dis-je, je vais manger un morceau du côté de l’avenida Bancaria.

– Sois prudent, tu sais que le quartier n’est pas sûr.

C’était un euphémisme. La semaine précédente, des caïds de Sapopemba avaient en effet mené une série d’actions quasi militaires contre les forces de l’ordre. À leur actif : trois commissariats mitraillés, onze véhicules incendiés, et quatre policiers tués.

Et qui était à l’origine de ce déchaînement de violence ? Un chef de gang qui entendait protester du fond de sa cellule contre la confiscation de son portable, précieux objet sans lequel il ne pouvait plus organiser la collecte de l’impôt infligé par son organisation aux commerçants du quartier.

Autrefois, Sapopemba était un secteur horticole et maraîcher fondé par des Italiens, qui l’appelaient Monte Rosso. Aujourd’hui, ce n’était pas tout à fait une favela, mais presque, avec des ruelles abruptes, des constructions chaotiques, et des télés qui hurlaient partout, de jour comme de nuit.

J’étais effaré de constater à quel point le secteur était cerné par la pression immobilière. De part et d’autre de la rue, s’élevaient des immeubles voués aux classes moyennes. Et entre les immeubles, des terrains vagues, au cas où on aurait l’idée d’en construire d’autres. Il y avait même une tour d’un luxe insolent, avec un court de tennis, séparée par une simple palissade d’un îlot de misérables masures. Plus loin, les ruines noircies de baraquements sauvages auxquels on avait dû mettre le feu pour livrer le terrain aux promoteurs.

Je ne sais plus qui a écrit que chaque ville peut être comparée à un animal. Dans le cas de Sampa, c’était l’hydre, animal fabuleux dont les sept têtes repoussent aussitôt tranchées, qui me venait à l’esprit. À peine y avait-on rasé un quartier en déshérence que d’autres surgissaient de terre, toujours plus vastes, toujours plus verticaux.

J’arrivai avenida Bancaria, et j’y repérai vite un self-service où l’on payait son assiette au kilo, c’est-à-dire en fonction du poids de son contenu. Le plat ne fut pas si mauvais, mais il y avait un vacarme épouvantable dans cet établissement assailli par une foule d’employés de bureau. Me passant de café, j’en ressortis au bout d’une vingtaine de minutes avec un début de migraine.

Je reçus peu après un SMS de Marta me conviant à un vernissage. Après l’épisode amer d’Ilhabela, je m’étais demandé si elle n’allait pas chercher à couper les ponts, à se passer de mes services. Mais non. Elle m’avait plusieurs fois téléphoné, généralement tard le soir, pour me dire qu’elle ne trouvait pas le sommeil ou me raconter sa journée.

Lors du dernier appel, elle m’avait parlé du récent enlèvement de la belle-mère du grand argentier de la Formule 1, marié lui aussi à une Brésilienne.

– J’ai entendu que la famille avait reçu une demande de rançon. Pourquoi pas nous ? Pourquoi ce silence atroce ?

Pour la première fois, Marta me confia ressentir de la culpabilité.

– Je m’en veux, Dino, d’avoir laissé Franck partir seul, ce jour-là. Je désirais passer un peu de temps avec mon père.

J’eus beau lui dire que c’était absurde, rien n’y fit. Ce soir-là, la solitude s’enroulait dans ses tripes.

Mon cousin n’avait pas perdu de temps : l’embrayage était déjà réparé et en prime, son apprenti avait lavé le capot de la Fiat. Une demi-heure plus tard, je reprenais la route du centre-ville. Je naviguais de bouchon en bouchon, les yeux ivres de fatigue et le nez pris par l’odeur d’essence.

Ça aurait dû être une journée ordinaire, même si, dans la vie d’un avocat pénaliste, rien n’est tout à fait ordinaire. Mais de retour au cabinet, la vision de Carmen affalée sur une chaise, considérant en silence les débris de son ordinateur et les milliers de feuilles éparpillées sur le sol, me secoua. Tout avait été mis à sac. Ma secrétaire ressemblait à un lapin tétanisé par le serpent qui l’a mordu. Très agité, je passai d’une pièce à l’autre, où je ne pus que constater les dégâts.

Ma petite bibliothèque avait été renversée sur le parquet. Je retournai voir Carmen.

– Comment ça s’est passé ? demandai-je en affectant le plus grand calme.

– C’est le gars du rendez-vous de 5 heures. Quand j’ai ouvert, deux hommes sont entrés en même temps que lui.

L’un d’eux avait exhibé un pistolet en lui ordonnant de s’allonger sur le sol. Puis ils avaient commencé un saccage méthodique, n’épargnant, qui sait pourquoi, que ma chambre.

– Est-ce qu’ils ont donné une explication ?

Carmen secoua la tête. Je n’eus pourtant aucun doute sur leur mobile. C’était une piqûre de rappel avant l’examen du recours de ce chien enragé de Martins devant la chambre de l’instruction, à la fin de la semaine.

– Vous avez prévenu la police ?

– Non, j’allais vous appeler. Ça fait à peine dix minutes qu’ils sont partis.

– Vous avez bien fait, je ne tiens pas à ce que la police se mêle de ça. Mais ce n’est pas grave, je sais très bien qui nous a envoyé ces molosses, c’est un client un peu timbré. D’ici la fin de la semaine, ce sera réglé.

Carmen m’écoutait avec une attention inquiète. J’eus si peur qu’elle ne rendît son tablier, que je lui annonçai mon intention d’embaucher un vigile pendant quelque temps. Ce qui ne parut la rassurer qu’à moitié. J’avais un sale caractère mais dans le fond, j’étais un tendre.

– De toute façon, je ne peux recevoir personne avec ce bordel, dis-je. Allons boire un coup, ça nous remontera.

La jeune femme ne devait pas ingurgiter souvent d’alcool, car elle eut bientôt le visage cramoisi et les pupilles dilatées. Je me fis la réflexion qu’elle n’avait pas seulement de jolis seins mais aussi de belles jambes. Dommage qu’elle fût si renfermée, et souvent triste. Ou mélancolique.

– Que pensez-vous de mon idée de faire appel à un vigile ? lui demandai-je pour meubler la conversation.

– Il se tiendra où ?

– Dans le hall d’entrée, en face de votre bureau.

– Pour qu’il me reluque en permanence ?

Je n’avais pas pensé à ça. Carmen devait entendre toutes sortes de réflexions au sujet de sa poitrine et c’était évidemment un problème. « Bon, je lui demanderai de se poster devant la salle d’attente, sauf pour aller ouvrir », tranchai-je.

Le lendemain soir, Leandro passa au cabinet en compagnie d’un candidat. C’était un jeune type au regard vif et au menton volontaire.

– Maxwell a un port d’arme et une licence, c’est mon futur gendre, précisa le vieil enquêteur.

S’il avait de l’expérience ? Quatre ans dans les commandos de marine.

Par-dessus tout, le jeune homme avait une certaine allure, ce qui lui éviterait de faire figure d’épouvantail auprès des clients. Après avoir convenu d’un tarif quotidien, je lui demandai de venir dès le lendemain matin.

Dans la soirée, je fis un peu de rangement, vidai les cendriers de longs mégots tordus, puis m’abandonnai à la mollesse du sofa. J’en profitai pour lire le deuxième rapport de Leandro, centré sur la fameuse société immobilière dans laquelle Franck Cage avait investi. Une fois de plus, je m’interrogeai sur ce qui avait pu pousser un artiste à placer tant d’argent dans l’immobilier. Ne se doutait-il pas que ce milieu était un vrai panier de crabes ?

En tout cas, le rockeur figurait en bonne compagnie dans les statuts de la société Marineiro. Un nom en particulier retint mon attention : Vasconcellos.

Certes, à Sampa, les Vasconcellos pullulaient, il y en avait presque autant que de Moreira, d’Oliveira ou de Souza. Mais il n’y avait qu’une Lumi Andrade de Vasconcellos, héritière du magnat de la grande distribution du même nom.

Habituée des chroniques mondaines, cette quinquagénaire alerte avait gagné depuis peu le surnom de « Dame des favelas », qu’elle devait à ses visites répétées dans les bidonvilles. Qu’allait-elle y faire ? S’efforcer de créer avec l’aide de divers partenaires des centres d’action sociale.

Dans mon souvenir, sa récente incursion dans le dédale de Vila Miriam avait suscité un mélange de respect, d’ironie et d’interrogations. La presse s’était demandé comment cette femme née dans un berceau d’or comptait s’y prendre pour vaincre les réticences des caïds du quartier.

On prêtait également à Lumi Vasconcellos l’intention de briguer la tête de la municipalité lors des élections prévues en début d’année. Avec quels appuis ? Et sous quelle étiquette ? À ces questions, Leandro en avait ajouté une autre : quelle était la nature des liens entre Lumi Vasconcellos et Franck Cage ?

« J’ai appris que tous deux se connaissaient de longue date, écrivait-il. Il semblerait qu’ils aient eu des amis communs à Londres, avant même que Franck Cage ne vienne s’installer ici. On peut supposer que Lumi Vasconcellos a convaincu le chanteur d’investir dans cette société, mais je n’ai aucune certitude à ce sujet. Je ne suis pas parvenu pour le moment à savoir si un différend financier a pu surgir entre Cage et d’autres associés. Mais c’est une hypothèse que l’on ne peut pas écarter. »

Dans le rapport, figurait un détail qui ne pouvait qu’attirer mon attention : Lumi Vasconcellos possédait, elle aussi, une résidence à Ilhabela. Une magnifique villa où divers membres de la société Marineiro, dont le couple Cage, étaient souvent conviés.

« Décidément, tous les chemins mènent à Ilhabela », me dis-je en repensant à mon séjour là-bas. La paix de la petite crique en contrebas de la maison de plage, la route sablonneuse complètement défoncée, le bleu dur du ciel sur l’ocre des collines et Marta sortant de l’eau, nue, ruisselante, splendide.

En dépit de l’heure tardive, j’appelai Leandro pour lui demander de continuer à enquêter sur cette société immobilière tout en restant prudent.

– Lumi Vasconcellos n’est pas n’importe qui, il ne faudrait pas qu’elle se doute de quoi que ce soit.

En traînant dans des lieux louches fréquentés par Franck Cage, Leandro avait aussi rencontré une call-girl qui semblait l’avoir bien connu.

– Elle est masseuse le jour et danseuse la nuit, tu vois le genre. C’était surtout sa pourvoyeuse en drogues diverses.

– Et alors ?

– Elle s’est dite prête à faire des confidences si j’arrangeais ses démêlés avec la brigade des stups. C’est plutôt d’un bon avocat qu’elle a besoin. Tu accepterais de la rencontrer ?

– Tu penses qu’elle sait vraiment quelque chose ?

Bien que Leandro fût incapable d’évaluer la fiabilité de cette call-girl, je lui dis que j’étais d’accord. Sampa, ville de bars et de bordels, moche le jour et belle la nuit. J’aurais ainsi l’occasion de connaître le Palacio.

Trois jours plus tard, en début de soirée, j’enfilai un pantalon de toile, une chemise légère et, veste sur l’épaule, je descendis au parking pour y récupérer ma Fiat. Je roulai ensuite sous un léger crachin qu’on appelle ici la garoa, jusqu’à la Paulista avant de bifurquer vers la rua Pamplona. Direction : la cantina Sargento, où notre père nous emmenait, mon frère et moi, pour fêter les grands événements.

Ce soir-là, j’avais autre chose à fêter : la fin du casse-tête Martins. Sans surprise, j’avais obtenu la libération conditionnelle du caïd devant la chambre de l’instruction. Mais avec cette hâte qu’on met ici à disparaître de mort violente, mon client n’avait même pas eu le temps d’en profiter : on l’avait trucidé d’un coup de couteau donné à la cantine, quelques heures avant sa levée d’écrou.

Je finis par trouver une place dans le parking payant du Bingo, un établissement de jeux où défilait nuit et jour un ballet de voitures. Puis je remontai la rue sur une centaine de mètres jusqu’à la cantina Sargento.

À peine entré, une serveuse aux allures de jument fourbue me demanda si j’étais seul.

– Bien sûr que je suis seul, ça ne se voit pas ?

Mon ton était inutilement blessant. Mais depuis mon célibat forcé, la question revenait comme un leitmotiv, ce qui avait le don de m’énerver.

Il n’y avait pas foule, de sorte que je pus choisir ma table, le plus loin possible du téléviseur. Depuis des décennies, rien n’avait changé à la cantina Sargento : nappes à carreaux rouges et blancs, fleurs et agrumes séchés sur des étagères, photos noir et blanc de paysages napolitains aux murs.

Dans l’attente d’un risotto au chorizo, j’observai les rares clients : deux ou trois couples enchaînés par l’habitude, un autre accompagné d’une ribambelle d’enfants, un vieux monsieur avec une serviette autour du cou.

Juste dans mon champ de vision, un curieux duo me faisait penser à la Belle et la Bête. L’homme avait quelque chose d’un lutteur de sumo avec ses bras énormes, son estomac de femme enceinte et son crâne rasé. La fille, qui devait avoir la moitié de son âge, avait de la classe : crinière brune, visage ardent, pommettes hautes. Elle portait un corsage noir largement échancré et une jupe assortie.

Entre deux bouchées, je surpris quelques bribes de leur conversation. Le gros type tentait apparemment de conclure avec des arguments mêlant désir fou et surface financière. Il était ainsi question d’un appartement, du côté de Liberdade, le vaste quartier japonais de Sampa. La fille semblait ne pas avoir de projet arrêté, sans répugnance non plus.

Son compagnon quitta peu après la table pour répondre à un appel sur son portable, je la regardai à la dérobée. Ce fut alors qu’elle me sourit, un sourire accompagné d’un regard vif, pénétrant, dans lequel il eût fallu être naïf pour ne pas voir un encouragement. Je plantai mes yeux dans les siens tout en cherchant mentalement une entrée en matière. Le retour à table de la Bête mit fin à mes velléités d’approche.

Par la suite, la fille se laissa plusieurs fois aller en arrière sur sa chaise, écartant les jambes comme à dessein et me jetant des œillades. Je venais de commander un café quand le couple se leva de table pour aller au comptoir boire le verre du patron.

Peu après leur départ, la serveuse vint m’apporter une feuille de papier pliée en quatre. « Téléphonez-moi afin que nous puissions reprendre cette conversation muette. 886-26-20. Ana. »

Je n’en revenais pas. Ça avait dû déjà m’arriver, mais à une tout autre époque, bien avant de prendre de la bouteille. Pour fêter ça, je rappelai la serveuse :

– Moça, une eau-de-vie !

Quand je quittai les lieux, il se mit à pleuvoir. Une petite pluie fine qui, sans prévenir, commença à se transformer en averse. Après avoir vérifié l’état des essuie-glaces, je pris la direction de la tour Banespa, un entrelacs de rues glauques où des types louches s’assemblaient la nuit comme des chacals dans le désert.

Il me fallut un moment pour repérer le fronton du Palacio, deuxième étape de ma soirée. Quand je me fus garé, je vis quatre types qui urinaient contre un mur. Puis quelqu’un jeta quelque chose sur la vitre arrière de ma Fiat. Des fruits pourris, peut-être. Ou un emballage de burger. « Charmant accueil », pensai-je en descendant de voiture.

La pluie empêchait de voir à plus de quatre ou cinq mètres mais je ne pouvais pas rater les néons rouges de l’établissement où j’avais rendez-vous avec la fille dont m’avait parlé Leandro. Je devais avoir piètre allure avec ma veste trempée sur la tête, mais le videur me fit signe de passer. Je m’enfonçai donc dans le décor un peu funèbre d’un temple du plaisir aux murs bordeaux et aux tentures violettes.

Il y avait plusieurs salles, chacune disposant d’une piste de danse et d’un long bar où officiaient des serveuses à seins nus.

« Demandez Elsa à la caisse, je viendrai vous voir entre deux shows », m’avait dit la fille au téléphone. En l’attendant, je commandai un verre et me plantai au comptoir. Des types esseulés s’étaient regroupés devant la scène. Une petite armée de voyeurs aux visages égrillards, scrutant les peaux brunes et noires, luisantes de sueur, en train de s’effeuiller. Tandis que les projecteurs allaient d’une fille à l’autre, les clients les encourageaient de la voix, triste réminiscence des combats de coqs.

– Senhor Emanueli ?

La danseuse particulière de Franck Cage, une grande gigue vêtue d’une guêpière rouge, me proposa d’aller nous réfugier dans la tiédeur poisseuse d’une petite salle réservée aux habitués.

Deux autres couples occupaient les lieux. Nous nous assîmes sous une sorte d’alcôve, à l’abri des oreilles indiscrètes. Dès le début de la conversation, je compris que je m’étais mépris sur le statut d’Elsa. Elle n’était pas la partenaire sexuelle du rockeur, mais sa pourvoyeuse. Drogue, filles, parties fines Demandez et vos vœux seront exaucés !

– Je pensais qu’il avait arrêté l’héroïne, dis-je.

– Il rechutait parfois. Mais je lui fournissais surtout de l’ecstasy, des choses comme ça.

– Et des mulatas ?

Du bout des lèvres, elle m’avoua qu’elle lui organisait des rencontres dans le sauna où elle travaillait également l’après-midi. Nul besoin de lui demander si elle touchait une commission sur ces prestations.

En revanche, je ne comprenais pas pourquoi Franck, grand séducteur devant l’éternel, éprouvait le besoin de payer des garotas de programa, les call-girls. Elle parut réfléchir, puis elle m’indiqua que selon elle, Franck n’avait ainsi pas l’impression de tromper sa femme et qu’il voulait surtout éviter de mettre une fille enceinte, comme c’était arrivé à Mike Jagger.

– C’est un épisode que j’ai dû rater, dis-je.

– Vous ne vous souvenez pas de Luciana ? Elle l’a traîné en justice et a obtenu une petite fortune. À présent, c’est une star de la télévision.

– Vous savez, la télé et moi

Quand je voulus aborder la disparition de Franck, Elsa me jeta un regard suspicieux :

– Vous allez vraiment régler mon problème avec la justice ?

– Sans doute, mais racontez-moi ce qui vous est arrivé.

Elsa s’était fait piéger lors d’une descente des stups au sauna. Dans son sac, les flics avaient trouvé toutes sortes de produits : amphétamines, marijuana et aussi un peu de coke. L’un des policiers avait promis de classer l’affaire si elle couchait avec lui et, sans surprise, il n’avait pas tenu parole, de sorte qu’elle venait de recevoir une convocation judiciaire. – Ils vont m’inculper, c’est ça ? – Je le crains.

Chose plutôt rassurante, la jeune femme n’avait pas de casier. Je ne lui promis pas la lune, mais une peine avec sursis, probablement inférieure à six mois. Puis je l’invitai à passer dans le courant de la semaine au cabinet avec sa convocation.

Ce point réglé, j’en vins au vif du sujet. Que savait-elle au sujet de la disparition de Franck ? Elsa ignorait s’il y avait un lien, mais environ un mois avant de s’évanouir dans la nature, le rockeur avait échappé à une tentative de meurtre. Cela s’était passé devant l’entrée du sauna, sur le trottoir. Elle venait de le raccompagner à la porte et avait vu une partie de la scène.

Retranché derrière ses lunettes noires qu’il n’ôtait que rarement, comme pour se protéger de la réalité alentour, Franck venait de faire quelques pas quand un homme s’était avancé.

– Je pense que c’était un gringo, parce qu’il a commencé à injurier Franck en anglais.

– Franck avait l’air de le connaître ?

– À la façon dont il lui a répondu, oui, je pense qu’il le connaissait. Le ton est monté et le type a fini par sortir un pistolet qu’il devait cacher sous sa veste.

– Il y avait des passants ?

– Oui, des gens poussaient des cris. À ce moment-là, j’ai eu peur et je suis vite rentrée pour alerter le gérant.

Plus tard, de la bouche même du chanteur, Elsa avait appris comment, grâce à son allonge exceptionnelle, il avait facilement désarmé son agresseur, nettement plus petit. Et comment il lui avait ensuite presque ouvert le crâne d’un violent coup de tête. « Il m’a dit que le type avait déguerpi sans demander son reste. »

Quand, par la suite, des policiers étaient arrivés, Franck s’était déjà fondu dans la foule des passants en laissant le pistolet sur le trottoir.

– Mais il n’a pas dit qui était cet homme ?

– Non, il a juste lâché que c’était un pauvre type.

– Comment était-il, physiquement ?

La grande gigue prit un air pensif. Ce qui l’avait marquée, c’était ses cheveux longs, grisonnants. Pour le reste, il lui avait paru plutôt petit, costaud, avec une sale bouche, peut-être.

– C’est quoi une sale bouche ?

– Une bouche un peu tordue.

– Vous ne vous souvenez de rien d’autre ?

Elsa secoua la tête :

– Vous êtes déçu ?

Je lui avouai qu’à ce stade, je n’étais pas plus avancé, car Franck avait vécu de multiples épisodes de ce genre. La presse s’était fait l’écho des bagarres qui jalonnaient ses tournées, y compris au sein de Crisis. En particulier sur la fin, quand il avait décidé de virer l’un des membres du groupe.

Je demandai à Elsa si elle pourrait reconnaître l’agresseur sur photo.

– Ça dépend, peut-être.

Je cherchai alors des clichés du groupe et je lui tendis mon portable. Elle passa de l’un à l’autre, plissant les yeux, concentrée.

– Ce n’est aucun de ceux-là, finit-elle par dire.

Ça ne fermait toutefois pas la piste, car le groupe s’était plusieurs fois défait et reformé avec de nouveaux musiciens.

Le temps d’Elsa était compté. Et lorsqu’elle se leva pour aller faire son show, je ne pus m’empêcher de faire allusion à son mètre quatre-vingt-cinq. Elle le prit