Sao Paulo confessions
Chapitre 3
Ma mère m’annonça le lendemain qu’elle comptait rester une dizaine de jours supplémentaires à Ribeiro Preto. Grand bien lui fasse !
Elle me pria d’aller faire un saut chez elle, histoire de voir si tout était en ordre. Et bien entendu, elle me demanda des nouvelles des perruches.
– Le chat les a mangées, dis-je pince-sans-rire.
– Mon Dieu, qu’est-ce que tu racontes ?
– Je plaisante, maman. Tout va bien, si ce n’est qu’elles n’émettent plus un son. Un silence obstiné.
– C’est embêtant, Dino, ça veut dire qu’elles ne se sentent pas bien.
D’après ma mère, les volatiles n’avaient sûrement pas assez de lumière dans mon appartement, en plein centre-ville archi-pollué. Dans un soupir, je lui proposai de confier les perruches à mon frère.
Après quoi, les pieds sur mon bureau et les mains derrière la nuque, je réfléchis au cas d’un conseiller du chef de l’État, arrêté après avoir été filmé en train de recevoir une valise de billets liés à des pots-de-vin. C’était le troisième élu visé
par l’opération 3 Lava Jato à faire appel à mes services. Et le troisième auquel j’avais conseillé de collaborer avec la justice en échange d’une remise de peine.
Mon choix de défendre ces trois-là avait étonné Luigi. N’étais-je pas un éternel pourfendeur de la corruption ? Je lui avais rétorqué que je n’avais pas le choix, que leurs honoraires allaient me permettre de me refaire une santé financière.
Dans l’après-midi, Carmen se plaignit d’appels téléphoniques bizarres. Il y avait d’abord eu cet homme qui avait pris un rendez-vous auquel il ne s’était pas présenté. Puis un autre qui prétendait que je lui devais 200 000 réaux et qui lui avait dicté les références d’un compte bancaire où j’étais censé virer cette somme.
– Il a dit qu’il s’appelait comment ?
– Il n’a donné qu’un nom de famille, Martins.
Mon cœur fit un bond. Martins, comme le chef de gang que j’avais défendu avant son assassinat en prison ! Des Martins, il y en avait des milliers et des milliers dans ce pays. Ce qui tournait dans ma tête n’était pas rassurant. Était-ce un proche du truand qui cherchait à me soutirer de l’argent ?
Devais-je à nouveau embaucher comme vigile le futur gendre de Leandro ? Une précaution dérisoire par ces temps troublés. Je songeai à l’un de mes anciens clients, un psychiatre qu’un patient psychotique avait agressé à deux reprises, lui plantant la dernière fois un couteau dans le dos. Frankenstein perdant le contrôle de sa créature.
Carmen m’interrogeait du regard. Je m’efforçai de sourire, mais j’avais la mâchoire raide comme du cuir.
Le lendemain matin, j’enfilai une veste, empoignai la cage à oiseaux, et descendis au parking récupérer la Fiat. Direction Santana. Sur l’autoroute, première alerte : des bruits bizarres sous le capot, comme le feulement d’un tigre. Pendant un moment, les choses semblèrent rentrer dans l’ordre. Mais une fois sur la route de campagne, le moteur s’arrêta d’un coup. J’eus beau appuyer sur la pédale d’embrayage, pas le moindre répondant. J’eus cependant la chance de pouvoir poursuivre en roue libre jusqu’au terre-plein d’une chapelle, où je me garai tant bien que mal.
Là, je descendis du véhicule et soulevai le capot, sans rien repérer d’anormal. Bref, il ne me restait plus qu’à appeler mon frère. Tombant sur son répondeur, je laissai un message laconique : « Je suis tombé en panne près de la chapelle et je vais continuer à pied. Trois kilomètres, ce n’est pas la mer à boire. »
Ne voulant pas prendre le risque de laisser les perruches dans la Fiat, en pleine fournaise, je me mis en marche en tenant leur cage à bout de bras.
L’air empestait les effluves de la rivière qui traverse la vallée, une rivière si polluée que les maisons alentour ne trouvaient plus preneur. Sergio m’avait demandé si je voulais m’occuper d’une action de groupe visant l’usine coréenne à l’origine de cette puanteur. Mais le projet était encore dans les limbes.
Il n’y avait pas le moindre recoin d’ombre sur le bas-côté de la route. À mi-parcours, la chemise trempée de sueur, je sentais déjà le poids de la fatigue dans mes jambes et dans ma nuque. Je fis une courte halte pour m’éponger le front et reprendre mon souffle.
Je venais juste de repartir, en pleine ligne droite, quand un bruit de moteur se fit entendre dans mon dos. Je levai le pouce, des fois qu’une âme charitable… Quoique ici, les seuls à lever le pouce fussent les bandits de grand chemin, pensai-je. Je me trompais.
Le pick-up qui venait de me dépasser commença à ralentir, s’arrêta tout à fait, puis revint à mon niveau en marche arrière. Passant la tête par la vitre, Sergio, au volant, s’exclama :
– Putain, mais qu’est-ce que tu fais là, à pied ?
– Si tu prenais la peine de décrocher ton téléphone ou d’écouter tes messages, tu le saurais ! Ma Fiat a rendu l’âme.
– Allez, monte !
Sergio ne m’attendait pas si tôt. Voyais-je un inconvénient à ce qu’il passe près d’une décharge pour y acheter des matériaux de construction avant de s’occuper de ma voiture ?
– J’ai tout mon temps, répondis-je.
Le plateau du pick-up chargé de barres de fer et de tôles ondulées, Sergio prit la direction du terre-plein où j’avais abandonné la Fiat. Là, il souleva à son tour le capot et retroussa ses manches, bien décidé à venir à bout de la bête. Mais quinze minutes plus tard, il m’avouait son impuissance. – Qui t’a vendu ce tas de ferraille ? – Le cousin Rino. – Ça ne m’étonne pas ! Bon, je ne vois qu’une solution, la tracter jusqu’au village.
L’opération prit du temps et pour ne rien arranger, l’unique garagiste de Santana n’était pas disponible avant le début de l’après-midi.
– Bon, je n’ai plus qu’à m’inviter à déjeuner chez vous, dis-je après avoir parlementé, en vain, avec le patron du garage. Mais je fais la sauce.
Dans une famille d’origine italienne, comme la nôtre, l’expression « faire la sauce » évoque le piquant de l’ail et le plaisir de la nourriture familière. Mais c’est surtout un appel au devoir familial.
Ce jour-là, je livrai à mon frère une version édulcorée de mes démêlés avec Martins et lui fit part de ma crainte que sa mort n’ait pas réglé le problème.
– Je me demande si je ne devrais pas me munir du vieux pistolet de papa, dis-je. Il est toujours chez maman.
Sergio secoua la tête en signe de désapprobation :
– Ne fais pas ça, sans port d’arme, tu risques les pires ennuis.