Sao Paulo confessions

Gérard Bon · Chapitre 3 sur 5

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Sao Paulo confessions

Chapitre 2

avec le sourire : « Je sais, à l’école, mes amies m’appelaient Elsa Coqueiro 2. On me demandait aussi : Est-ce qu’il pleut là-haut ? »

2. « Coqueiro » signifie palmier en portuguais.

Le lendemain matin, je me rendis dès 8 heures au tribunal correctionnel, où m’attendait une audience particulièrement pesante. Dans la plupart des procès, des enjeux vitaux s’arbitraient par la seule force du langage. C’était un théâtre à huis clos où la parole pouvait aussi bien réparer que détruire. Or, l’éloquence, pour ne pas dire la grandiloquence dont usaient certains de mes confrères, n’avait jamais été mon point fort.

Je ressortis du tribunal avec un épouvantable mal de crâne qui m’incita à aller acheter de l’aspirine. Je bus ensuite un café dans un snack, en espérant que ça me remettrait les idées en place. Mais j’étais perturbé par l’espèce de monologue d’une femme qui s’exprimait d’une voix forte, vindicative, en apostrophant la terre entière et Dieu là-haut, qui sait si bien s’y prendre pour foutre nos vies en l’air.

Elle se tenait juste en face du bar, dans l’obscurité d’une encoignure. À ses côtés, deux sacs qui devaient représenter la somme de toute une vie.

Ce fut le moment que choisit Leandro pour me téléphoner et m’annoncer qu’il avait commis une bévue dans l’enquête sur la société immobilière de Vasconcellos.

– C’est-à-dire ?

– J’ai approché l’un des employés et je lui ai filé un petit billet pour qu’il me parle un peu des relations entre les associés et du rôle de Lumi Vasconcellos. Il ne m’a rien appris de spécial, j’en sais juste un peu plus sur le gérant, qui n’est pas un type très net.

– Et où est le problème ?

– Le problème, c’est que le type a dû raconter à son patron que je l’avais questionné et comme un imbécile, je lui avais laissé ma carte.

– Et alors?

D’une voix pleine d’embarras, Leandro me raconta que deux gros bras envoyés par le gérant s’étaient pointés à son bureau en exigeant de savoir pour qui il enquêtait sur la société Marineiro, avec, à la clé, la menace d’une plainte pour atteinte à la vie privée.

– D’un côté, ça montre que ces gens-là ne se sentent pas à l’aise. Mais de l’autre, je suis bel et bien grillé. Qu’est-ce que je fais ?

– Tu leur as dit pour qui tu enquêtais ?

– Bien sûr que non, je me suis retranché derrière le secret professionnel. Mais s’ils portent vraiment plainte, l’employé peut raconter que j’ai essayé de le soudoyer et ça peut prendre une sale tournure. Je suis vraiment désolé, Dino.

Je ne pouvais pas en vouloir à Leandro, dont j’appréciais justement le sens de l’initiative. Mais Lumi Vasconcellos était une personne influente et si l’annonce d’une plainte parvenait aux oreilles du bâtonnier, je ne m’en tirerais pas avec un simple blâme. Il fallait donc crever l’abcès au plus vite.

– Je vais les contacter pour essayer d’arranger ça, dis-je. Et de ton côté, fais-toi discret.

Lorsque je demandai à parler au gérant de la fameuse société, un dénommé Puig, une employée m’invita à rappeler plus tard. Quand ? Elle ne savait pas très bien, en milieu d’après-midi, sans doute. Lors d’une seconde tentative, je tombai sur une autre secrétaire, tout aussi butée que la précédente. Il y avait cependant, dans la vie courante, des mots magiques. Avocat, par exemple, jetait toujours un certain trouble.

« Précisez que je suis le conseil de madame Cage, dis-je. Il comprendra. »

Moins d’une heure plus tard, j’eus la surprise de recevoir un appel, non pas du gérant, mais de Lumi Vasconcellos en personne. D’une voix posée, elle m’expliqua qu’elle venait de parler à Marta pour s’assurer que j’étais bien son avocat, et qu’il devait sûrement y avoir un malentendu. « Ce sont des amis très proches et la disparition de Franck me bouleverse, croyez-moi. »

Bref, que dirais-je d’une rencontre dans un lieu neutre, afin de mettre les choses au clair ? Difficile de me dérober. Rendez-vous fut donc pris au club Harmonia, qui est un peu le saint des saints de la bourgeoisie pauliste. Comme je n’en étais pas membre, l’héritière laisserait mon nom à l’entrée, sur le livre des invités.

Le lendemain matin, j’endossai un costume bien coupé, en toile claire, et pris soin de cirer mes chaussures. Un coup d’œil dans la glace me rassura : en dépit de mon visage abîmé par l’excès d’alcool et de tabac, j’avais encore une certaine allure.

Le club Harmonia, ceint de hauts murs, est situé au cœur des Jardins. Vu de l’extérieur, il n’était pas si impressionnant. Mais une fois à l’intérieur, c’était autre chose. On pénétrait dans le vaste hall comme dans un palais princier et tout, des toiles de maîtres aux fauteuils en cuir de style anglais, y transpirait le luxe bourgeois.

Je franchis plusieurs baies vitrées sous le regard impavide de serveurs sanglés de blanc avant de déboucher au bord de la piscine. Je n’avais jamais vu une telle concentration de femmes mûres alanguies sur des transats. Des femmes probablement délaissées, venues noyer leur ennui dans l’alcool et les commérages.

M’éloignant des effluves d’huile solaire, je me dirigeai vers un alignement de tables de jardin où je repérai Lumi Vasconcellos au premier coup d’œil. Port altier, visage volontaire, brushing impeccable, c’était bien l’héritière.

Elle devait avoir une soixantaine d’années mais en paraissait facilement dix de moins. Après avoir ôté ses lunettes noires pour me saluer, elle plissa les paupières : « Prenez place, maître. Voulez-vous boire quelque chose ? »

Tandis qu’un serveur nous apportait une bouteille de blanc servie dans un seau à glace, je l’observai. Elle portait un tailleur très chic et des souliers vernis qui devaient valoir deux ou trois fois le salaire d’un employé des lieux. Ce qui me frappait le plus chez elle, c’était sa voix, la précision tranchante de sa voix.

De fait, il lui suffit de quelques phrases pour fixer les choses. Elle savait que je défendais les intérêts de Marta Cage, que j’avais décidé de faire appel à un détective privé, et jugeait légitime de s’intéresser à l’entourage de Franck. Mais de là à utiliser des méthodes de voyou

– Pourquoi ne pas m’avoir contactée directement, maître ? Ma vie est transparente. Si j’avais su quelque chose, je l’aurais révélé aux enquêteurs, en particulier au sujet d’éventuels différends au sein de la société Marineiro. Mais à ma connaissance, il n’y en avait pas.

Portant un verre à ses lèvres, Lumi Vasconcellos me redit à quel point la disparition de Franck l’avait affectée, décrivant un homme libre, très cultivé et plein de fantaisie. Certes, il était un peu tyran, un peu vénéneux, et immature dans certains domaines, mais tellement charmant.

– Avec son côté dandy, ombrageux, même les femmes qui ne s’intéressent pas aux hommes le trouvent séduisant. Bref, on l’adore ou on l’abhorre, dit-elle, laissant entendre que l’Australien la changeait des culs serrés de la bourgeoisie pauliste.

Comme Marta, elle avait fait la connaissance du rockeur à Londres, lors d’une soirée mondaine où il s’était distingué en affirmant que la reine n’avait rien d’un être humain.

– Évidemment, ça a foutu le bazar. Une jeune femme a essayé de le gifler en disant « On aime notre reine, salaud ! ». Il m’arrive d’en rire encore.

Elle me livrait ainsi une partition sans fausses notes, presque trop parfaite, sur sa relation avec le sulfureux Franck Cage. Pourtant ses demi-sourires gommaient à peine l’âpreté de son caractère. Je le vérifiai quand, d’un ton beaucoup moins amène, l’héritière finit par me dévoiler le véritable objectif de cette entrevue : obtenir l’assurance que mon enquêteur cesserait de mettre son nez dans ses affaires.

Je me fis une douce violence pour lui présenter mes excuses.

– J’ai fait appel à un détective pour avoir une idée de l’environnement dans lequel évoluait Franck Cage. Savoir qui est qui, ce genre de choses. Jamais je n’ai demandé à mon collaborateur de se substituer à la police et je pense qu’il a péché par excès de zèle. Bien entendu, ça ne se reproduira plus.

– Je préfère ça. Souhaitez-vous savoir autre chose ?

Les zones d’ombre étaient nombreuses. Comment Franck Cage s’était-il retrouvé au sein de cette société immobilière ? Était-ce elle qui lui avait proposé d’investir ? Et qui tenait vraiment les rênes de la société ? Pour réaliser quel type d’opérations ? Était-elle sûre que le rockeur n’avait pas des motifs de mécontentement ? Ou l’intention de se désengager, au risque de mettre ses partenaires en difficulté ?

Je n’eus pas le loisir de poser ces questions, car le portable de Lumi Vasconcellos se mit soudain à sonner. « Excusez-moi », dit-elle avant de se lever de table, puis de s’éloigner d’une vingtaine de mètres, son appareil collé à l’oreille.

Je me retournai pour observer les courts de tennis. Deux parties se déroulaient, dont l’une opposant deux sexagénaires à l’étrange ressemblance : même crinière argentée, même estomac proéminent, mêmes petites jambes arquées. Ils semblaient suer sang et eau pour essayer de garder la ligne. Comme si leurs paquets d’actions ne leur suffisaient pas pour collectionner les maîtresses !

Au bout d’un bon moment, Lumi Vasconcellos regagna la table. Ce fut pour m’annoncer son départ. Il ne fallait surtout pas lui en vouloir, mais un événement fortuit l’obligeait à me quitter. « On reste en contact, n’hésitez pas à m’appeler », dit-elle en récupérant son sac.

Bien qu’un peu froissé par sa désinvolture, je lui tendis la main en souriant.

Resté seul, je pris le temps de finir mon verre, l’œil fixé sur la piscine où s’ébrouaient deux jeunes filles. Un peu plus loin, leurs mères se doraient au soleil avec, en évidence, les sacs de la prospérité, Vuitton et Gucci. L’une d’elles avait le visage tellement refait que j’eus le plus grand mal à reconnaître une ancienne cliente. Avec cette manie que les femmes ont de recourir à la chirurgie esthétique ! Même Rosa, mon ex-épouse, avait envisagé de faire raboter son nez.

– Il est trop long, m’avait-elle dit.

– Mais si tu le raccourcis, il n’ira plus avec ta bouche, et le reste.

Apparemment, je l’avais convaincue.

Je priai Leandro de passer au cabinet en fin de journée afin de bien fixer les choses. À son arrivée, il jeta une œillade enflammée à Carmen, dont il ne cessait de louer le sex-appeal, et clama :

– C’est toujours un plaisir de venir ici.

Je ne lui demandai pas de stopper l’enquête, mais de mettre entre parenthèses le volet concernant la société Marineiro.

– C’est dommage, c’est la meilleure piste, dit-il. D’après lui, les rapaces de l’immobilier étaient capables de tout. D’après moi, il était urgent d’attendre.

Depuis la buvette du tribunal, je discutais au téléphone avec un client qui venait de purger six mois de détention préventive. Le type plaisantait et tirait des plans sur la comète sans paraître comprendre qu’un procès à l’issue incertaine l’attendait.

Quant à moi, j’avais l’esprit ailleurs. Bien des fois, l’envie m’avait pris d’appeler Marta. Mais c’était en fin de compte la brune incendiaire de la cantina Sargento que j’avais cherché à joindre. À deux reprises, j’étais tombé sur une boîte vocale automatisée, ce qui n’était pas très engageant. Et si cette fille m’avait fait une blague ?

Dans la soirée, je commandai un menu au fast-food japonais du coin de la rue et je me plantai devant le téléviseur, acheté récemment dans un moment de déprime. Au hasard des cent à deux cents chaînes dont on abreuvait le public, je tombai sur un reportage consacré aux prochaines élections municipales à Sampa. J’appris ainsi que Lumi Vasconcellos comptait bien briguer la mairie mais qu’elle devrait, pour ce faire, disputer l’investiture du Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB) à son propre époux, un fringant sénateur, plus jeune qu’elle et, selon la rumeur, porté sur les garçons.

Autrefois proche du Parti des travailleurs de Lula, l’héritière s’était rabattue sur un parti de centre gauche moins éclaboussé par les scandales.

« Si je suis élue, je m’engage à assainir les marchés publics, à reconquérir l’ancien centre-ville sur le plan social et urbanistique, ainsi qu’à revoir le schéma directeur de la ville », assura-t-elle devant la caméra. Comptait-elle également lâcher ses activités immobilières et la direction de la banque héritée de son père ? Je n’eus pas le loisir d’entendre la réponse car mon portable se mit à sonner. « Je viens de trouver votre message », dit une voix féminine inconnue.

Je mis un moment à comprendre qu’il s’agissait de la jeune femme de la cantina Sargento. Sa voix rauque, comme brûlée, correspondait tout à fait à l’image que je conservais d’elle : une brune à la lourde chevelure et aux yeux brûlants, comme deux olives noires. « Je pensais que vous n’étiez qu’une apparition », dis-je pour cacher mon trouble. Elle émit un petit rire encourageant, tout en refusant de me dire si elle s’appelait vraiment Ana et ce qu’elle était en train de faire à ce moment précis. « Faites travailler votre imagination. »

Sous le coup d’une brusque inspiration, je lançai alors :

– Je parie que vous êtes, en général, peu disponible. Mais que ce soir, exceptionnellement, vous êtes libre.

– Vous êtes très intuitif. Savez-vous pourquoi je vous ai laissé mon numéro ? Parce que j’ai aimé la façon dont vous me regardiez.

Je compris qu’elle était tout à fait sérieuse lorsqu’elle me demanda si je connaissais un hôtel au nom français. Elle venait en effet de passer à la cantina Sargento et il se trouvait que le Saint-Michel n’était qu’à deux pas, précisa-t-elle d’un ton qui ne laissait place à aucune ambiguïté. Ce n’était pas le moment de tergiverser :

– Je ne connais pas mais je trouverai.

La Fiat refusant de démarrer, je dus prendre un taxi beaucoup trop lent à mon goût. Quand je finis par rejoindre Ana dans le hall de l’hôtel, il devait être plus de 23 heures. Assise dans un fauteuil de style colonial, elle leva la tête, une moue au coin des lèvres.

– Je vous attendais plus tôt.

– Désolé, j’ai pris un taxi qui avançait comme une limace.

Elle portait un bustier échancré et une jupe qui appelaient les pensées les plus torrides.

– J’ai pris une chambre au onzième étage, sous la cobertura, dit-elle avec un soupçon d’amusement au coin des lèvres.

Dans l’ascenseur, nous nous jaugeâmes du regard, le souffle court. Ana devait revenir de la mer, parce qu’elle était légèrement hâlée et sentait l’iode et le sel.

La porte de la chambre à peine refermée, je tendis la main comme pour vérifier qu’elle était bien réelle. Lente caresse le long de la joue, du cou, de la gorge. Ma main hésita sur la poitrine, puis s’y attarda. Son pouls s’emballa peu à peu et j’ouvris son corsage pour en libérer des seins à pointes brunes. Dès que je commençai à les mordiller, elle se mit à flatter mon membre à travers la toile du jean. Puis, sans me laisser le temps de lui ôter sa jupe, elle défit mon ceinturon et s’agenouilla, me donnant la sensation d’être happé tout entier dans sa bouche.

Du tapis au petit canapé, ce fut un long corps à corps fiévreux et tourmenté. En dehors de petits râles étouffés, je n’entendis presque pas le son de sa voix. Tous les plis de son corps répondaient à mes va-et-vient. De nouveau sur le sol, elle monta sur moi, dans un sens, puis dans l’autre, avant de lâcher un chapelet de jurons précédant l’orgasme.

Plus tard, alors que je me penchais pour saisir une cigarette, Ana s’empara de nouveau de mon sexe. Quand l’aube grise fut arrivée, nous n’avions toujours pas fermé l’œil. Nos corps étaient tout endoloris et nous avions soif.

– Je crois que j’étais affamé, chuchotai-je.

Pour toute réponse, elle m’ébouriffa les cheveux.

– Tu t’appelles vraiment Ana ? demandai-je.

– Choisis le prénom que tu veux, sauf celui de ma mère.

– Qui s’appelle ?

– Dilma, hélas, comme l’ancienne présidente.

– Tu travailles, tu as une profession ?

– J’ai lâché mes études pour épouser un bon à rien et dans l’attente du jugement de divorce, je profite de la vie.

Je ne parvins même pas à savoir qui était l’horrible personnage qui l’accompagnait la première fois à la cantina, ni de quoi elle vivait. Tout ce qu’elle consentit à dire, c’est qu’elle aimait les hommes qui se comportent en hommes avec des métiers d’hommes. Je précisai alors que j’étais avocat.

– Je le savais, je t’ai vu au tribunal.

Cet aveu me mit soudain très mal à l’aise. Je plantai mes yeux dans les siens :

– Ne me dis pas que tu es l’épouse d’un de mes clients ?

– Non, seulement sa petite sœur, répondit-elle avec un léger rire qui ne me rassura qu’à moitié. Il ne manquait plus que la plainte d’un client jaloux auprès du Conseil de l’Ordre Ana se mit à bailler et s’endormit, la tête contre ma poitrine.

– J’ai reçu une convocation de la police. Qu’est-ce qu’ils me veulent ? me demanda Marta d’une voix apeurée.

En dépit de l’ouverture d’une enquête judiciaire par le procureur, la jeune femme ne s’attendait pas à être de nouveau entendue et oscillait entre accablement et colère, parlant fort avec un accent autrichien plus prononcé qu’à l’ordinaire.

J’essayai de la calmer en lui expliquant qu’il s’agissait d’une audition libre, de la pure routine.

– J’ai demandé la désignation d’un service spécialisé, on ne va pas s’en plaindre.

Cette perspective semblait l’angoisser à tel point que je dus déployer des trésors de persuasion pour la convaincre de s’y rendre.

– Tu seras avec moi ? demanda-t-elle.

– Non, la présence d’un avocat n’est pas prévue pour ce type d’audition.

Je promis finalement de l’accompagner, quitte à devoir rester dans le couloir pendant que les flics prendraient sa déposition.

Le jour dit, nous nous retrouvâmes sur le parking de la police judiciaire. Marta au volant de son 4 × 4 et moi de ma Fiat. Lorsqu’elle me rejoignit, je fus rassuré de voir qu’elle avait suivi mes conseils vestimentaires : tailleur strict et chaussures à talons plats.

– Ça ira ? demandai-je.

Elle répondit qu’elle se sentait d’attaque. Pourtant elle semblait feindre la sérénité.

Bien que l’immeuble n’eût pas plus d’une dizaine d’années, ses couloirs mal entretenus évoquaient la tristesse des galeries de l’instruction.

Nous fûmes accueillis sur le seuil d’un bureau exigu par un inspecteur au visage osseux, du genre animal à sang froid. Il y avait chez lui un côté rigide, presque maniaque, que j’avais déjà perçu au téléphone lorsque nous étions convenus des modalités de l’audition. Un second officier au cheveu ras ne tarda pas à nous rejoindre. Je surpris entre eux un regard de connivence qui ne me disait rien qui vaille.

Les présentations faites, les policiers prièrent ma cliente de les suivre dans la petite pièce sombre. Quant à moi, je patientai dans le couloir, sur un banc au confort spartiate. Un moment plutôt désagréable que je comptais bien facturer au père de ma cliente, en dépit de la confortable avance déjà reçue.

Des bureaux voisins, me parvenaient des voix assourdies et des bruits de chaises qu’on déplace. L’étage du dessus abritait les flics de la financière, débordés depuis des années par une profusion de dossiers de corruption. Pas plus tard que la semaine précédente, je m’y étais rendu pour assister un adjoint au maire pris lui aussi dans les mailles du filet. Rarement édile ne m’avait paru aussi stupide, disant tout et son contraire, s’enferrant dans un déni sans issue. S’il avait reçu quelques millions sur un compte ouvert à l’étranger, disait-il, c’était à son insu. Cet argent, il ne l’avait jamais réclamé et la supposée contrepartie était imaginaire.

Certes, sa signature figurait au bas d’un permis de construire, mais c’était un faux, un document falsifié. Plusieurs fois, je lui avais glissé à l’oreille d’esquiver les questions. En vain. Il contestait, s’énervait, vitupérait. Et à la fin, le visage rougi par une poussée d’indignation, il avait refusé de signer le procès-verbal d’interrogatoire.

– Mais qu’est-ce qui vous a pris ? Vous ne voyez pas que tout ça risque de se retourner contre vous, avais-je grommelé tandis que nous quittions les lieux.

– Mais vous avez vu sur quel ton ce petit coq me parlait ? Je ne suis pas n’importe qui…

Pour l’instant, il avait échappé à une détention provisoire. Mais il risquait une peine de deux ans.

L’audition de Marta s’éternisant, je finis par ressortir du bâtiment pour aller fumer. Depuis le milieu de la matinée, le ciel semblait blanchi à la chaux, une membrane flasque, immobile, et l’air commençait à devenir irrespirable. Sur le parking, des policiers ne cessaient de monter ou de descendre de voiture avec des claquements sourds de portières.

J’imaginais ma cliente là-haut, dans l’étuve du petit bureau. Et soudain, je repensai à la déposition qu’elle avait effectuée dans le cadre des recherches dans l’intérêt des familles. Je l’avais vaguement parcourue quand le parquet m’avait permis de faire une copie du dossier. Mais je voulais la relire pour vérifier que rien ne clochait, en particulier le récit des heures ayant précédé le départ de Franck pour Ilhabela.

De retour sur mon banc, je sortis le rapport de ma serviette.

Pour pouvoir, sans doute, confronter les différentes versions, un enquêteur s’était intéressé à la bonne de madame Cage.

« Vous me demandez quand Joëlma a vu Franck pour la dernière fois, dit Marta. En fait, la veille. Elle devait prendre un autocar longue distance très tôt le lendemain matin, pour aller voir sa famille et elle s’est retirée dans sa chambre dès la fin de l’après-midi, me semble-t-il. Elle loge dans une pièce du rez-de-chaussée située au-delà des cuisines, donc assez éloignée du séjour. Cette pièce contiguë au garage donne sur la rue, de sorte qu’elle nous a sans doute entendus partir en voiture en début de soirée, puis revenir. Auparavant, alors que nous étions dans le salon, Franck s’était plaint de problèmes respiratoires. Je lui ai proposé de l’aspirine, mais repoussant le verre d’eau que je lui tendais, il s’est brusquement levé pour aller faire un tour dans le jardin. À son retour, il semblait beaucoup mieux. Il m’a demandé si je voulais aller au cinéma. Avec lui, les questions sont souvent des ordres, donc à 19 heures environ, nous assistions à la projection d’un film dans une salle d’art et d’essai de Vila Madalena. Vous me demandez si je me souviens du titre du film, oui, car c’était un film ancien, La Vallée de la peur, dont il m’avait parlé depuis plusieurs jours. Pendant la séance, Franck a beaucoup toussé et je lui ai proposé, en sortant du cinéma, de passer dans une pharmacie pour acheter un médicament. Mais il ne m’a pas écoutée. Nous sommes rentrés vers 21 h 30 après avoir mangé un morceau dans un snack. J’ai pris une douche et Franck s’est mis à écrire dans la chambre, comme il le faisait souvent tard le soir. Je me souviens qu’il avait monté une bouteille de whisky à laquelle il n’a finalement pas touché. Pendant qu’il écrivait, je lisais un livre, étendue sur le lit, et j’ai fini par m’assoupir. Aux alentours de 23 heures, la respiration bruyante de Franck m’a réveillée. J’avais l’impression qu’il étouffait. J’ai insisté pour qu’il appelle un médecin, mais il a de nouveau refusé et a préféré se faire couler un bain. Il m’a ensuite dit qu’il se sentait beaucoup mieux, puis il est redescendu au rez-de-chaussée pour faire je ne sais quoi. C’est à ce moment-là que je me suis vraiment endormie. Vous me demandez si mon mari avait pris des substances. Si vous faites allusion aux drogues dures, en principe il n’y touchait plus, même s’il lui arrivait d’avoir des rechutes passagères. Je ne pense vraiment pas que ce problème respiratoire soit lié à la drogue, Franck est très sensible à la pollution. Le lendemain matin, il allait d’ailleurs beaucoup mieux. Nous avons pris un petit-déjeuner dans la cuisine. Puis, un peu avant 10 heures, il est monté au premier étage prendre son sac de voyage. «Bon, j’y vais. Je t’appelle ce soir», m’a-t-il dit, en précisant qu’il ne comptait pas rentrer avant le lundi matin. Ensuite, comme dans les films, je ne l’ai plus revu. Vous me demandez si j’avais prévu de le rejoindre à Ilhabela. Non, je voulais rester au moins jusqu’au samedi soir avec mon père, qui est en très mauvaise santé. Et le dimanche, j’avais un mariage, auquel je me suis rendue. »

Jusque-là, je ne trouvais rien à redire au récit de Marta, pas plus qu’à sa réponse quand le policier lui avait demandé pourquoi elle avait attendu le mercredi pour alerter la police. N’était-ce pas un peu trop tôt, ou un peu trop tard ?

« Normalement, je n’avais aucune raison de m’inquiéter, poursuivait-elle. Il arrivait à mon mari de prolonger ses séjours là-bas sans même me prévenir. Toutefois, il ne m’avait pas appelée depuis son départ et chaque fois que j’ai voulu le joindre sur son portable, un message de l’opérateur disait que le correspondant était injoignable. J’ai d’abord pensé à une panne de réseau, mais Franck ne répondait pas non plus sur le téléphone fixe de la maison d’Ilhabela. J’ai commencé à m’inquiéter vraiment le mardi soir, quand j’ai pu joindre l’homme chargé de l’entretien. Il m’a dit qu’il n’avait pas vu mon époux, ni même de lumière le soir dans le pavillon. De sorte que le mercredi matin, je me suis décidée à aller au commissariat. »

Par acquit de conscience, je parcourus également la déposition de Joëlma, la bonne. Son récit confirmait globalement celui de sa patronne, notamment le déroulé de la journée précédant le départ de Franck. En revanche, son témoignage était plus ambigu au sujet du comportement de Marta Cage.

« J’ai repris mon service le lundi matin. J’ai bien vu que monsieur n’était pas là, mais il s’absentait parfois plusieurs jours. Je ne me souviens pas que madame m’ait parlé de son mari ce jour-là. Je pense qu’elle s’est plainte de ne pas avoir de nouvelles le mardi matin. Toutefois, elle semblait plus irritée qu’inquiète, à ce moment-là. C’est seulement le mardi soir, que madame m’a paru préoccupée. Elle m’a dit que le gardien de la maison lui avait assuré que monsieur ne s’était pas manifesté. Il me semble qu’elle m’a dit : « Si je n’ai pas de nouvelles demain matin, j’alerte la police». Vous me demandez si moi-même, j’étais inquiète. Un peu, oui. Mais je ne pensais pas à quelque chose de dramatique, je pensais plutôt à une brouille entre eux. »

Quoique anodine, cette remarque avait éveillé l’intérêt du fonctionnaire de police. Devait-on comprendre que le couple traversait une mauvaise passe ? Que l’un ou l’autre des époux avait une liaison extraconjugale, par exemple ?

Joëlma avait répondu qu’elle n’en savait rien, qu’elle ne s’occupait pas de ce genre de choses. Toutefois, cette partie de sa déposition me gênait, comme elle devait peut-être gêner les officiers chargés de reprendre l’enquête. Était-ce la raison pour laquelle ils cuisinaient ma cliente depuis plus de deux heures ?

Pour ma part, je n’imaginais pas une seconde Marta mêlée à la disparition de Franck. J’étais entré dans son intimité, je l’avais connue dans à peu près tous les états, ivre, déprimée, bavarde, mutique, et à moins d’être une formidable comédienne, je ne voyais pas comment elle ne se serait pas trahie, à un moment ou à un autre.

Je n’excluais pas, en revanche, la piste d’une rivalité amoureuse ayant atteint son paroxysme. L’agression dont le rockeur avait été victime m’y fit penser. Un geste un peu fou, irrationnel, comme dicté par la rage ou la passion. Qui sait si, après son pitoyable échec, ce personnage n’était pas revenu à la charge ? S’il ne s’était pas, cette fois, donné les moyens de régler son compte à un homme susceptible de faire obstacle à ses désirs ?

Une de ces hypothèses dont on ne sait jamais où elles vous mènent, mais qui en appellent d’autres. Le fait, par exemple, de savoir si ma cliente avait dans son environnement amoureux un type au cœur couturé et au sang chaud.

J’en étais là de mes réflexions quand Marta ressortit du bureau, les lèvres serrées et le regard presque à la dérive.

– Ils ont été horribles, j’ai cru que ça n’allait jamais finir, dit-elle en glissant sa main dans la mienne pour me faire constater à quel point elle se sentait fiévreuse.

Marta était pressée de rentrer et moi de regagner le palais. Nous convînmes de nous retrouver chez elle, en début de soirée, pour faire le point. Il y avait du ressentiment dans sa voix, comme si elle m’en voulait de l’avoir incitée à déclencher la machine judiciaire. Avant de monter à bord du 4 × 4, elle ôta la veste de son tailleur et déboutonna le haut de son chemisier.

– C’est dingue comme il fait chaud !

Sur la route du retour, une odeur si âcre régnait que je crus qu’un méga incendie ravageait des entrepôts. L’air était en fait vicié à cause des pizzas, l’une des plus importantes sources de pollution de la mégapole. C’était ma fille qui m’avait appris ça, rapport à l’appui. Les Paulistes raffolaient des pizzas et la ville comptait 8 000 pizzerias brûlant chaque année 307 000 tonnes de bois ! Des chercheurs préconisaient pourtant d’installer des systèmes de filtration sur les fours traditionnels mais ils prêchaient dans le désert.

En m’arrêtant dans une station-service pour faire le plein d’essence, au milieu des gaz d’échappement, je fus pris d’une furieuse quinte de toux.

– Putain, cette ville me tuera ! dis-je au pompiste qui me jeta un regard méfiant, comme s’il me pensait un peu dérangé.

L’après-midi fut plus calme que prévu, ce qui me permit de me rendre chez Marta avant la tombée de la nuit. Joëlma, la bonne, m’ouvrit la porte de l’entrée attenante au garage. On lui aurait donné le bon Dieu sans confession avec son petit visage rond et son sourire avenant.

Elle me pria de patienter dans le séjour, où sa patronne ne tarda pas à me rejoindre, accompagnée de son petit chien, que je voyais pour la première fois. On aurait dit un petit loup, avec une étoile blanche sur la tête. Et les mêmes yeux gris que ceux de Marta. Quand je me baissai pour le caresser, il retroussa les babines d’une telle façon que je n’insistai pas.

Sa maîtresse portait une unique chemise blanche qui lui arrivait à mi-cuisse. Et probablement pas grand-chose dessous.

Priant la bonne d’aller nous chercher des boissons, elle s’assit sur le canapé en se plaignant de la chaleur.

– Je ne sais pas ce qui se passe, la climatisation ne fonctionne plus aussi bien qu’avant.

Les boissons déposées sur une table basse, Marta me regarda d’un air mutin :

– Bière ou vodka ?

Je me laissai tenter par la vodka, tout comme mon hôtesse que je rejoignis sur le canapé, sous le regard méfiant du chien, couché un peu plus loin.

Après avoir bu deux longues gorgées, elle posa sa tête contre mon épaule, sa chemise remontée presque jusqu’en haut des cuisses. J’avais une folle envie d’avancer la main pour la caresser. Or, stupidement, je me mis à lui parler de ses cheveux.

– Qu’est-ce qu’ils ont, mes cheveux ?

– Ils ont poussé, je les préférais très courts.

– Ils sont encore courts.

– Oui, mais avec des mèches plus longues et épaisses, ça fait punk.

– Punk ? Mais qu’est-ce que tu racontes?

Se détachant brusquement de moi, Marta resta un long moment sans rien dire, les yeux dans le vague. Puis, comme se souvenant soudain du but de ma visite, elle me confia avoir très mal vécu l’audition de la matinée. À cause du ton inapproprié, selon elle, des enquêteurs. Mais aussi de leur insistance. Non seulement ils avaient retrouvé trace des disputes du couple Cage dans le registre du commissariat du quartier, mais ils avaient auditionné des témoins. Parmi eux, le patron d’un restaurant à l’origine d’un appel à la police.

– Un truc absurde, ça arrive tout le temps que des couples se chamaillent.

De fil en aiguille, les officiers en étaient venus à lui demander si l’un et l’autre avaient eu des aventures.

– J’avais l’impression qu’ils me soupçonnaient d’avoir tué Franck et enterré son corps dans le jardin, soupira-t-elle.

– Et c’est le cas ?

Une plaisanterie que Marta, une cigarette plantée entre les lèvres, n’eut pas l’air de goûter.

Pour la rassurer, je lui dis qu’à mon avis, les enquêteurs voulaient juste vérifier qu’il n’y avait rien à chercher de ce côté-là.

– En jargon policier, ça s’appelle fermer une porte. Après, ils en ouvrent d’autres et ainsi de suite, expliquai-je en soutenant son regard presque hostile.

Ensuite, parce qu’il fallait bien crever l’abcès, je m’engageai sur un terrain glissant : Franck lui avait-il raconté qu’un type armé d’un pistolet l’avait agressé quelques mois avant sa disparition ?

– Où ça ?

Par délicatesse, je ne mentionnai pas la sortie du sauna où son mari avait ses habitudes, mais la rua Augusta.

Marta parut désorientée, c’était si secondaire, si anecdotique. Pourtant, tout d’un coup, la scène sauta dans sa tête comme un bouchon de champagne. C’était exact. Franck lui en avait parlé, et ce pour la bonne raison que son agresseur n’était autre que Steeve, l’ancien batteur de Crisis.

Compte tenu de ce que j’avais lu sur le groupe, je n’étais qu’à moitié surpris.

Le musicien était venu exprès de Londres dans l’espoir de participer au come-back de la star, m’expliqua-t-elle. Mais Franck avait déjà recruté un autre batteur, un Brésilien installé à Miami.

– Il voulait tout changer pour son album São Paulo confessions. Surprendre, étonner. Steeve l’a très mal pris et l’a harcelé pendant tout son séjour à Sampa. Nous l’avons reçu à la villa, et à chaque fois, ça a dégénéré. Lors de sa dernière visite, ils avaient même failli en venir aux mains. Puis il y a eu cette agression en pleine rue

– Comment cela s’est-il terminé ?

– Je crois que Steeve a fini par rentrer à Londres.

– Tu le crois ou tu en es sûre ?

– Je ne sais pas, on ne va pas passer des heures là-dessus.

Dans son regard, je perçus une sorte de gêne, ou de trouble. Quelque chose de bancal. Alors, par déformation professionnelle sans doute – la vérité n’est jamais nette dans les prétoires – j’insistai :

– Comment t’entendais-tu avec Steeve, vous aviez quel genre de rapports ?

Marta me jeta un regard dur, ses yeux comme des lames effilées :

– Qu’est-ce que tu insinues ? Que nous avions une liaison Steeve et moi ? Franchement, c’est nul, tu me déçois.

J’eus beau lui dire que ce n’était pas l’ami qui s’exprimait, mais l’avocat, et que s’il y avait une part d’ombre dans sa vie, elle devait m’en parler, rien n’y fit. La discussion s’arrêtait là. Point final. Puis comme pour appuyer son propos, elle m’annonça qu’elle montait au premier étage prendre une douche.

Sur ce, elle prit le chien dans ses bras et quitta la pièce.

Je décidai de rester sur place et de faire un sort à la bouteille de vodka, me resservant un verre que je sirotai lentement, pensif. Ça devait être dur pour Marta de vivre avec le fantôme de Franck, ces placards regorgeant de vêtements d’homme et d’accessoires devenus inutiles. Dans le doute, elle ne devait même pas oser s’en débarrasser, les offrir au jardinier ou à des nécessiteux.

D’après moi, le rockeur devait mal supporter cette vie de farniente dans une villa bien trop vaste pour un couple sans enfants, songeant, à peine réveillé, à se rouler un pétard pour transformer sa morne journée en rêves.

J’essayais de l’imaginer un matin quelconque, se levant tard, puis, encore abruti de sommeil, descendant les escaliers pour aller rejoindre Marta au rez-de-chaussée.

La trouvant dans la cuisine, il déposait un baiser furtif sur ses lèvres et se servait un café. Que pouvaient-ils alors se dire ? Peut-être lui enjoigna-t-elle prosaïquement d’aller faire des courses, le quartier était si mal desservi ! Ou d’appeler Joao, pour lui demander de venir nettoyer la piscine ? Le grand échalas écoutait, souriait, et peut-être même blaguait-il, lui qui aimait jouer les ventriloques pour amuser les enfants.

Adossée à l’évier, sa blonde brésilienne le considérait avec tendresse, tirant sur l’une de ses fines cigarettes.

– Tu vas aller au siège de la société ?

Il acquiesça. Deux fois par semaine, le rockeur s’obligeait à passer dans les locaux de la société Marineiro, situés à Bela Vista, l’ancien quartier italien de la ville. Un rituel qui lui donnait l’illusion d’exercer une activité professionnelle. Car Franck, investisseur peu regardant et désinvolte, n’y avait bien sûr aucun pouvoir de décision.

Ce jour-là, en l’absence du gérant, l’Australien tournerait comme une abeille sournoise autour d’une nouvelle secrétaire, une mulata aux longues jambes luisantes, qu’elle ne cessait de croiser et décroiser. La fille était peu bavarde et, histoire d’engager la conversation, le rockeur demanda :

– Que pensez-vous du costume que je viens de m’offrir ?

Le costume était certes élégant, mais elle se retint de ne pas pouffer de rire : comment avouer à ce gringo qu’il portait un pantalon beaucoup trop court ?

Elle se fit aussi la réflexion que cet homme était beaucoup trop grand puis rougit à l’idée qu’il devait être monté en conséquence. Percevant le trouble de la secrétaire, Franck tenta de pousser l’avantage :

– Il faudra faire plus ample connaissance.

Cette phrase-là, il l’avait apprise par cœur, tout comme « Ça vous dirait de boire un verre ? » ou « J’aime votre façon de marcher », sans oublier quelques mots crus susceptibles de pimenter les ébats sexuels.

« Oui, bien sûr », répondit la fille. Il n’y avait pas beaucoup de chaleur dans sa voix mais Franck se mit à lui parler comme s’il s’agissait d’amadouer une jument rétive. À sa grande surprise, elle comprenait bien l’anglais et finit par rire.

Lorsqu’il quitta les lieux, il n’était pas loin de 13 heures et le soleil brûlait. Qu’importe, il marcherait à l’ombre des immeubles jusqu’au Centro. De rue en rue et d’escalier en escalier, le voici bientôt praça da Republica. C’était là, sous de maigres palmiers, que déambulaient les vendeurs de crack et de toutes sortes de substances prohibées. On y croisait une faune variée et quelques enfants croupissant sur des cartons, la tête dépassant de vagues couvertures.

En face de la rua 24 de Maio, Franck se sentit pris d’une toux irrésistible, comme s’il crachait des clous rouillés. « Merde, qu’est-ce que j’ai encore attrapé ? » jura-t-il en se passant la main sur le front. Un peu plus tard, il s’enfonça dans le dédale du vieux quartier. Une succession de magasins, d’ateliers, et de bazars devant lesquels passait et repassait une foule trépidante. Rien n’avait changé depuis le temps où Marta l’avait traîné là, à la recherche de matériel de peinture.

Vu de loin, l’Australien ressemblait à une girafe égarée parmi un troupeau de buffles. Instinctivement, les gens s’écartaient sur son passage.

– Et alors ? On n’a pas le droit d’être grand ? Allez, dégagez, laissez-moi rejoindre ma churrascaria. Aujourd’hui, je vais bouffer de la viande à m’en faire éclater la panse !

Un peu plus loin, Franck tomba en arrêt devant la vitrine d’une boutique d’articles religieux. Un instant, il crut voir non pas des statuettes de saints de toutes tailles, mais un amoncellement de crânes, et recula, presque effrayé, avant de se rendre compte qu’il s’agissait en fait de noix de coco ornées de motifs religieux.

« Ça ne va vraiment pas, tu dois avoir de la fièvre », se dit-il en secouant la tête comme un homme qui ne comprend pas ce qui lui arrive.

Plus tard, ses pas le menèrent vers la gare de triage Roosevelt, non loin des favelas verticales, ces tours des années 1940 et 1950 abandonnées par les classes moyennes et occupées par des immigrants du Nordeste.

C’était la première fois qu’il voyait d’aussi près ces bidonvilles des nuages où, parmi les lianes de tuyaux et de tôles, les gens vivaient dans un dénuement extrême, souvent sans eau, ni ascenseur. Et il se fit la réflexion qu’aucun documentaire télévisé n’avait jamais décrit cette honteuse réalité pauliste. Peut-être pourrait-il s’y mettre ? Qui sait, avec l’aide d’un reporter free-lance ?

Un peu plus loin, Franck se laissa aspirer par la foule. Une vieille, la bouche pleine de sang et les lèvres tuméfiées, allait au-devant de lui et tendit la main. Face à ce regard implorant, il ne put réprimer un rictus de dégoût et marcha droit devant lui. Bousculée, la femme souleva la main droite et glapit : « Fils du démon ! »

– Tu dors ? lança Marta en me tapotant l’épaule.

J’ouvris un œil trouble. Elle me regardait comme si elle venait de me surprendre en train de pisser à côté de la cuvette des toilettes et j’eus du mal à cacher ma gêne :

– Je suis vanné en ce moment.

Ce fut alors que je remarquai sa robe et ses talons hauts, signes qu’elle s’apprêtait à sortir et que j’allais devoir quitter les lieux.

– Je vais voir mon père, se justifia-t-elle. Il ne se sent pas bien.

Le vieux Schneider n’avait plus toute sa tête.

– Tu te rends compte, la semaine dernière, quand je l’ai appelé pour lui souhaiter bon anniversaire, il m’a répondu : « Ah, merci, toi aussi » !

J’eus le moral en berne pendant toutes les fêtes de Noël.

Depuis la mort de mon père, les réunions familiales, en particulier celles de fin d’année, déclenchaient chez moi de vraies crises de panique. Chacun arrivait avec des attentes affectives énormes et bien que nous pratiquions beaucoup l’autodérision, la réalité était souvent décevante. L’année précédente, mon jeune frère policier s’était écharpé avec ma mère, puis avec son épouse, et l’air était devenu irrespirable.

Cette année, le repas de Noël avait lieu chez ma mère, où j’emmenai ma fille. Nous retrouvâmes mon frère, sa femme, leurs deux enfants et des cousins. Une douzaine de personnes en tout. Maman avait préparé une dinde, des travers de porc, du riz au raisin et toutes sortes de boulettes accompagnées de farine de manioc.

L’alcool de poire aidant, mon frère chercha de nouveau des noises à un peu tout le monde. Il disait avoir l’impression d’être une pièce rapportée dont la présence à la table familiale n’était évidente pour personne. Je savais ce qu’il voulait dire : j’avais toujours été le fils préféré, celui pour lequel on s’était saigné aux quatre veines, afin qu’il puisse aller jusqu’au bout de ses études de droit. Sergio, lui, s’était arrêté à mi-chemin, raison pour laquelle il s’était rabattu sur le concours d’entrée dans la police.

Je fus désolé d’apprendre, ce jour-là, qu’il s’y sentait mal et qu’il avait l’impression de risquer presque quotidiennement sa peau pour rien.

– On se casse le cul pour des gens qui nous traitent comme des chiens envahis de puces.

Ce fut ma mère qui fut la plus maladroite, quand elle s’écria :

– Quand même, ta femme me manque, elle aurait pu venir !

Ma mère décida à la mi-janvier d’aller passer quelques jours chez sa sœur à Bauru, une ville de l’intérieur de l’État, et me demanda de garder ses perruches, des inséparables « Agapornis roseicollis ».

Avant son départ, j’eus droit à une foule de recommandations :

– Essaie de mettre la cage dans une pièce fréquentée, elles aiment ça, et surtout pas dans la cuisine à cause des vapeurs de graisse.

Une pièce fréquentée ? Pas question de laisser ces bestioles dans la salle d’attente du cabinet ! Je les installai finalement dans une espèce de petit salon attenant à ma chambre, où je passais régulièrement les voir.

Depuis que maman m’avait raconté que son précédent mâle était mort d’amour, je tremblais à l’idée que l’un des volatiles pût périr chez moi. J’étais aux petits soins. Y avait-il assez de graines ? J’en rajoutais tous les jours.

Le samedi suivant, je pensais que Laura serait contente de voir les inséparables chez moi. Mais l’amour de ma fille pour les animaux était plus que sélectif. Dans l’ordre, elle aimait les chevaux, les éléphants, les singes, les fauves en tous genres et, bien sûr, les dauphins. Autant dire que des perruches

Nous passâmes une partie de l’après-midi à regarder des vidéos consacrées aux lémuriens en péril, dont certains survivaient au nord de Rio de Janeiro. Entre deux documentaires, Laura m’annonça que sa mère venait d’acheter un chien.

– Quel genre de chien ?

– Un caniche nain, avec de longs poils blancs. Il est tout mignon, on dirait une peluche.

– Comment s’appelle-t-il ?

– Attila !

Je levai un sourcil soupçonneux :

– Pourquoi avoir affublé un caniche d’un nom pareil ?

– Parce qu’il aboie tout le temps et parce qu’il mordille les mollets de la bonne, qui en a une peur bleue.

Dans l’après-midi, je l’emmenai au club hippique du cercle des médecins du Morumbi. Grâce au piston d’un client, j’avais la possibilité de l’y inscrire et je voulais m’assurer que le lieu lui plairait.

Pendant le trajet, elle me fit une réflexion vacharde sur l’état dans lequel je laissais l’habitacle de la Fiat. Le cendrier débordait de mégots, une pellicule de cendres jonchait le tapis de sol et des cartons s’amoncelaient sur la banquette arrière.

– Comme ça, je suis sûr qu’on ne me la volera pas, répondis-je avec ma mauvaise foi coutumière.

Le club hippique, situé en lisière d’un bois, emballa Laura qui, avec un sourire d’intense bonheur, fit le tour des boxes. Il y avait des anglo-arabes splendides, quoiqu’un peu trop vifs et hauts du garrot.

– J’espère qu’il y en a des plus petits pour les enfants, dis-je.

– Papa, je ne suis plus une enfant !

Ma fille s’éclipsa plus tard dans l’après-midi chez son amie Gloria et je passai la journée suivante à me morfondre dans le Centro. Il faisait de nouveau très lourd, avec un ciel tourmenté qui menaçait à tout moment d’ouvrir ses vannes. Dès les premières gouttes, j’allai me réfugier dans l’échoppe d’un coiffeur, l’un des rares commerçants du coin à ouvrir le dimanche.

– Je vous confie ma tête d’accident de voiture, dis-je. Allez-y doucement, je les aime assez longs.

Après le désastre du repas de Noël, j’appelai mon frère pour essayer de recoller les morceaux. Il se montra plutôt avenant, allant jusqu’à m’inviter à passer une journée dans la maison de famille de Santana do Parnaiba.

Il y avait à Santana quatre maisons disposées en quinconce, formant une sorte de hameau colonial. Au départ, elles étaient en ruine. Mais mon grand-père et mon père les avaient retapées petit à petit, à la sueur de leur front, et en avaient fait quelque chose de bien, avec une cour pavée à l’ancienne et un jardin planté de bougainvilliers.

C’était aujourd’hui notre maison de campagne familiale. Mais mon frère, qui peinait à joindre les deux bouts avec son salaire de flic, y vivait à demeure avec sa famille. Adolescents, Sergio et moi y faisions les quatre cents coups, au grand dam de notre père. « Ici, ce n’est pas un bordel, on est bien d’accord ? ». Vaines paroles que les siennes. Comment résister à l’envie d’y emmener nos copines, juchées à l’arrière de nos petites motos pétaradantes ?

Un samedi matin, je pris donc la route de Santana pour aller voir Sergio. Un trajet d’une bonne heure, pendant lequel je songeai à tout un tas de choses. À madame Cage notamment. Ce qui tournait dans ma tête n’était pas très clair. Je repensais à notre prise de bec au sujet du dénommé Steeve. D’après Marta, le batteur avait regagné Londres des mois avant la disparition de Franck. Par principe, j’essayais de m’en tenir à la parole de mes clients, pourtant sa réaction m’avait troublé. Cette sale impression qu’elle me cachait quelque chose. Bref, j’allais missionner Leandro pour essayer d’en savoir un peu plus sur ce personnage.

De son côté, la police judiciaire poursuivait sans zèle ses investigations. Elle s’était ainsi penchée sur le cadavre découvert la semaine précédente par des promeneurs dans l’une des principales retenues d’eau de la mégapole. En raison de la sécheresse des derniers mois, le bassin s’était vidé, découvrant un corps aux pieds et poings liés, enveloppé dans un drap.

La mort remontant à plusieurs mois, les enquêteurs pensaient tenir la clé de l’énigme. Mais le légiste les fit rapidement déchanter : le squelette était bien trop petit pour correspondre à celui du rockeur.

Pour se rendre à Santana, il fallait traverser un paysage de collines et de champs desséchés, ternes, sans relief. Je guettais la bretelle de sortie quand les véhicules qui me précédaient se mirent à freiner en catastrophe. Surpris, j’appuyai à mon tour sur la pédale, évitant de peu un énorme SUV noir.

D’un coup d’œil dans le rétroviseur, je constatai la même débandade derrière moi, sans casse apparente.

Combien étions-nous ainsi, bloqués sur le macadam brûlant ? Sans doute des dizaines. Pendant un moment, tout parut figé dans ce décor un peu funèbre. Puis, par une sorte de contamination fulgurante, tout le monde se mit à klaxonner. Allez-y, défoulez-vous, bande d’imbéciles !

Convaincu qu’il y avait eu un accident en amont et qu’on en aurait pour un bon bout de temps, je m’extirpai de l’habitacle.

Ce fut à ce moment-là que j’aperçus les types qui avançaient en meute sur le bas-côté, armés de pistolets-mitrailleurs qui ne laissaient aucun doute sur leurs intentions. Mon estomac s’alourdit brusquement.

J’avais déjà entendu parler de ce genre d’attaque, une version moderne des bandits de grand chemin. Des types dressaient des barrages de part et d’autre d’une route tandis que des comparses se chargeaient de détrousser les automobilistes, raflant argent, cartes de crédit et portables, avant de repartir au volant des engins les plus clinquants.

Comment réagir ? Tenter d’amorcer un demi-tour, comme venaient de le faire deux petits malins ? Trop risqué, il y avait sûrement des hommes en embuscade un peu plus haut. Sans compter le risque d’emboutir la voiture de l’un de ces énervés. Je restai donc tassé au fond de mon siège en me demandant comment j’avais pu me retrouver dans un tel merdier.

Ces salopards prirent leur temps, remontant méthodiquement la file des véhicules arrêtés en plein soleil. Par intermittences, j’entendais des cris sourds ou des claquements de portières, et j’avais l’impression que ça n’en finissait pas. Je fumais une énième cigarette, une longue cendre à son extrémité, quand je distinguai deux types, dont l’un armé d’un fusil à pompe.

Mon tour allait arriver. Mais les choses prirent une autre tournure quand trois motos passèrent à pleine vitesse dans l’air brûlant. Surpris, les assaillants repartirent au pas de course en beuglant. Puis, à bonne distance de là, ça se mit à péter de tous les côtés. Des tirs de fusils à pompe, mais aussi de pistolets-mitrailleurs, accompagnés de bruits de tôles éclatées.

Un long silence, presque irréel, s’installa ensuite sur le bitume, tremblant et flou dans la chaleur.

Je vis alors deux pick-up passer lentement devant moi, des types en armes debout sur le plateau, comme des soldats dans une zone de guerre. Dans leur sillage, une demi-douzaine de véhicules dérobés par les braqueurs. « Ils s’en vont sans avoir terminé le travail », pensai-je, le dos collé par la sueur à mon siège.

Au bout d’un moment, je finis par sortir de la Fiat pour aller voir ce qui s’était passé.

– C’est fini ? me demanda le chauffeur du SUV en passant la tête par sa vitre.

– Ça m’en a tout l’air.

En descendant la file des naufragés, je croisai un homme qui, plié en deux, vomissait sur le bitume. Deux autres étaient assis sur un talus, la tête entre les mains. Plus loin, une femme marchait bizarrement, sans savoir où aller.

La fusillade avait éclaté à une cinquantaine de mètres du barrage formé par deux vieilles camionnettes. Ce n’était pas beau à voir. Trois motos couchées sur l’asphalte, flanc et réservoir criblés de balles. Tout autour, quatre corps, dont celui d’une fille en jean, gisaient dans des postures grotesques. Il y avait du sang un peu partout, même sur les casques des motards. Et pas d’autre bruit que les pleurs de fillettes cachées au fond d’une voiture.

Les secours tardant à arriver, j’appelai Sergio pour le prévenir de mon retard.

– Tu seras là dans combien de temps ?

– Le temps de dégager la route et de ramasser les cadavres.

– Tu plaisantes ?

À mon arrivée à Santana, je me précipitai aux toilettes pour m’asperger le visage d’eau, encore hébété par ce trajet.

– Tiens, bois une bière, ça te remettra, dit mon frère en sortant une bouteille d’Antartica du frigo.

Ma belle-sœur, Paula, nous laissa, le temps d’aller faire réchauffer les lasagnes. Puis nous passâmes à table.

En l’absence de leurs enfants, partis jouer chez des voisins, je ne lésinai pas sur les détails de l’attaque sur le « macadam de la haine ».

– Les armes sont partout. Dans les boîtes à gants des voitures, sous les comptoirs, dans les tiroirs des tables de nuit et dans les têtes.

On tirait désormais pour un oui ou pour un non. Contre toute attente, Sergio me lança un regard bizarre, comme pour me dire : « Si tu le penses vraiment, pourquoi t’efforces-tu de faire relâcher des criminels que nous, policiers, nous échinons à arrêter ? »

Il m’avait semblé que mon frère s’était fait à l’idée qu’il fallait des flics et des avocats, ainsi qu’une justice irréprochable, capable de se départir des a priori et des jugements hâtifs. Je m’étais sans doute trompé.

Ce soir-là, je pensai longtemps à Marta Cage. À sa façon de se mouvoir sous la lumière crue du soleil d’Ilhabela. À sa propension à se vêtir d’un rien, et même à se passer de ce rien. À ses manières de maîtresse de gangster à laquelle on ne peut s’empêcher de faire du gringue par goût du fruit défendu.

Je fus pourtant surpris par son appel. Sa voix trahissant une légère ivresse, j’espérais qu’elle allait me demander de la rejoindre quelque part, peut-être dans ce bar de nuit dont elle semblait ne pouvoir se passer. Mais elle voulait juste m’inviter à déjeuner.

– Le plus tôt sera le mieux.

Le caractère formel de cette invitation me chiffonna. Cela faisait plus de trois mois que je défendais les intérêts de Marta. Avait-elle quelque chose à me reprocher ? Un manque de résultat ? Son mari restait une sorte de zombi perdu dans les brumes erratiques de Sampa.

Elle m’avait donné rendez-vous au Capim Santos, un restaurant bahianais situé Vila Madalena, un quartier un peu bohème de Sampa. On y déjeunait dans un grand jardin aux faux airs de forêt tropicale, des deux côtés d’une passerelle en bois surplombant un ruisseau. En découvrant les lieux, j’ironisai :

– C’est charmant, il ne manque que des saguis dans les arbres.

Ma réflexion l’amusa, parce qu’une demi-douzaine de ces petits singes avait envahi son pavillon lors de son dernier séjour à Ilhabela.

– Tu aurais vu la tête de Lumi quand elle les a surpris dans la cuisine, me dit-elle dans un petit rire. Elle en avait une trouille bleue.

– Tu étais avec Lumi Vasconcellos ?

– Oui, tu sais bien que nous sommes amies.

Une fois à table, nous commençâmes par boire deux bières glacées, laissant la fraîcheur se répandre dans nos organismes accablés de chaleur.

– Tu peux m’offrir une clope ?

Je lui tendis un paquet de Dunhill importées et le briquet.

– Tu as laissé tomber les Hollywood ?

– Non, c’est un cadeau d’un client.

Nous allâmes ensuite nous servir au buffet.

Marta mangea sans grand appétit, parlant de choses et d’autres comme pour retarder le moment d’aborder les sujets qui fâchent.

Une pluie inattendue nous tomba dessus sans crier gare, poussant les clients à se replier dans un grand brouhaha à l’intérieur de l’établissement. Je suggérai de suivre le mouvement et dans ma hâte, je butai sur une grosse racine et m’étalai de tout mon long.

Marta retint difficilement un fou rire.

– Ta belle chemise blanche est pleine de terre, dit-elle en me tendant un bras compatissant. Qui lave tes chemises ?

– Le pressing du coin, grognai-je.

La petite salle du Capim Santos étant bondée, nous nous réfugiâmes sous un auvent où, serrés l’un contre l’autre, nous attendîmes que le ciel veuille bien se calmer. Sous les hallebardes, le jardin avait tout d’un champ de bataille.

– Tu voulais me voir pour quelque chose de précis ? demandai-je en forçant la voix, à cause du vacarme de la pluie.

– Réglons la note et sortons d’ici.

Dans la voiture, Marta avait perdu son espèce d’insouciance, regardant fixement devant elle et serrant les lèvres comme le jour où elle m’avait rendu visite pour la première fois. Puis elle se ranima soudainement :

– Je voulais te reparler de Steeve.

– L’ancien du groupe Crisis, le type au pistolet ?

– Oui. Tu ne sais pas tout à son sujet. Comme je te l’ai déjà dit, il n’était pas au Brésil à l’époque de la disparition de Franck. J’ai vérifié : il a bien participé à une tournée dans plusieurs pays d’Europe. Mais en novembre dernier, il est revenu deux semaines à Sampa.

Je sursautai. En novembre, quand elle avait décidé de faire appel à mes services ? Oui, quelques jours après. Le retour de Steeve n’avait rien d’extraordinaire en soi sauf qu’il avait harcelé Marta. Qu’entendait-elle par là ?

– Il voulait faire de moi sa chose. Me baiser, mais pas seulement.

Elle décrivit un séducteur narcissique, une sorte de cobra lent et hypnotique qui cherchait à détruire systématiquement ceux qui l’entouraient.

– Ce qu’il ne parvient pas à contrôler, il le saborde. Même Franck, qui n’est pas un saint, loin de là, s’en méfie. Il m’a dit : « Le jour où j’ai pris Steeve dans le groupe, le ver était dans le fruit. »

Marta eut un petit air gêné qui m’incita à pousser plus loin mes investigations.

– As-tu couché avec Steeve ?

Elle avait été à deux doigts de le faire, mais non, confia-t-elle d’une voix lasse, les yeux toujours rivés au loin. Ça s’était passé lors du premier séjour de Steeve dans la mégapole, quand il espérait encore faire partie de la tournée du rockeur. Pour une raison quelconque, Franck s’était absenté deux jours à Rio. Et le batteur, à force d’insistance, avait réussi à emmener Marta dans une boîte de nuit.

– Je crois qu’il a mis une substance dans mon verre, car je n’étais pas dans mon état normal. Je me sentais sans volonté, presque soumise. Je crois que s’il n’avait pas été si vulgaire et brutal, je l’aurais laissé faire.

– Qu’est-ce qui s’est passé ?

– Nous avons récupéré la voiture sur le parking et là, il s’est jeté sur moi. Il ne s’est pas contenté de déchirer ma culotte et tout le reste. Il m’a fait mal, exprès, en poussant des grognements. Puis il m’a serrée violemment le cou des deux mains, comme pour m’étrangler.

Dieu sait comment, Marta avait réussi à ouvrir la portière et s’était laissée tomber sur le bitume en criant. Le batteur avait bondi aussitôt hors du 4 × 4, sans doute pour la rattraper, mais un couple de noceurs qui assistait à la scène s’en était mêlé.

– L’homme m’a demandé si on m’importunait. Je lui ai répondu que je n’étais pas en état de conduire et que je voulais rentrer en taxi. Il en a appelé un, et quand le chauffeur est arrivé, j’ai refusé que Steeve monte avec moi. Après, j’ai toujours fait en sorte de ne plus jamais être seule avec lui.

Je sondais son regard, mais il était impossible de deviner si Marta disait la vérité. Je repensais alors à son escapade, le soir de notre arrivée à Ilhabela. Était-ce avec Steeve qu’elle avait eu ce mystérieux rendez-vous ?

– Oui, il était hébergé comme par hasard chez Lumi, qui a une maison là-bas. Et j’ai préféré y aller, parce qu’il devenait menaçant. Il parlait de foutre le souk chez mon amie, ce qu’il avait commencé à faire d’ailleurs, mais aussi de débarquer au pavillon.

– Pourquoi te décides-tu à me raconter tout ça ?

– Parce qu’il m’a dit qu’il allait revenir, toujours aussi fou, aussi malade, et parce que je me demande si, en fin de compte, il n’a pas quelque chose à voir avec la disparition de Franck.

Bien qu’à l’étranger au moment des faits, Steeve évidemment avait pu charger quelqu’un d’envoyer Franck ad patres. Les tueurs ne manquaient pas, et à des prix défiant toute concurrence. Je pensais au livre Ô Matador, qui m’avait tant marqué quelques années auparavant. L’histoire d’un adolescent devenu tueur à gages à la suite d’un pari perdu. Le genre de lecture dont on sort les sourcils cramés.

Les lueurs mauves du soir enveloppaient la mégapole, qui ressemblait à une bête repue, ivre de poussière et de chaleur.

Je buvais une bière avec Leandro, à qui je voulais confier un nouveau dossier lié au scandale Petrobras qui, mois après mois, n’en finissait plus de défrayer la chronique. Cette fois, c’était un membre du patronat qui avait fait appel à moi. Nous reparlâmes également du dossier Cage.

Le détective, la peau plissée sur les os du visage et plus maigre que jamais, s’en voulait de n’avoir rien déterré de tangible, en particulier au sujet de Steeve. Tout ce qu’il avait appris, c’est que le batteur était arrivé presque fauché en novembre à Sampa et qu’il s’était fait un peu d’argent en jouant dans un pub irlandais.

– Il a laissé une ardoise dans un hôtel de seconde zone dont il a été expulsé après avoir cogné un client, gerbé dans un couloir et démoli le poste de télé. Le tôlier l’a comparé à un clown blafard, le pire client qu’il ait eu.

– Prendrait-il le risque de revenir à Sampa s’il avait fait exécuter Franck ?

– Si son but était de récupérer la veuve, pourquoi pas ? Tu m’as dit qu’il faisait des fixettes Ça altère le jugement. Cela dit, je ne sens pas cette histoire.

– Pourquoi ?

– Je ne sais pas, question d’instinct. Je ne vois pas un gringo recrutant un assassino.

Quand j’annonçai à Leandro que j’avais de toute façon l’intention de mettre la pédale douce sur cette affaire, il me regarda bizarrement, incrédule.

Je lui confiai alors mon rêve d’organiser une conférence de presse pour annoncer aux correspondants de presse étrangers que mon cabinet avait élucidé le mystère Cage.

– Tu imagines la pub que ça me ferait ? Le nombre de reporters spécialisés qui rappliqueraient ici ? Cela dit, j’ai passé beaucoup trop de temps sur cette affaire pour pratiquement aucun résultat. J’ai plein de dossiers en souffrance.

Ce que je tus à Leandro, c’était surtout mon souhait de prendre mes distances avant que la blonde autrichienne ne devienne pour moi une obsession. Le détective me fixa avec le regard intense de Bogart dans Casablanca :

– Et si je finis par découvrir quelque chose ?

– Dans ce cas, on relance la machine.

De retour chez moi, je constatai que ma place de parking était occupée par une camionnette. Furieux, je fis deux fois le tour du sous-sol, à la recherche d’un autre emplacement. Mais à cette heure, la cause était désespérée.

Je me résignai donc à me garer à l’extérieur, dans un secteur où ma Fiat avait toutes les chances d’être pillée. Puis je me cloîtrai pour le reste de la soirée.

Il n’y avait plus la moindre bouteille d’alcool dans l’appartement et cette abstinence forcée me ferait le plus grand bien.

De l’avenue, montait un vacarme soutenu. Comme chaque vendredi soir, les bars du quartier poussaient leur sono à fond et ces sons discordants, de sambas en foros, commençaient à me casser les oreilles. Pour prévenir tout bavardage intempestif des perruches, je recouvris leur cage d’un torchon puis je m’affalai sur le lit, aussi privé de réaction qu’une momie.

Je n’avais plus de nouvelles d’Eduardo, un ami journaliste, depuis des mois lorsqu’il m’invita à une soirée de promotion organisée par le quotidien populaire O Dia, dont il était l’une des fines plumes.

Il avait le goût des plaisanteries absurdes et des vêtements tapageurs, qu’il semblait dénicher dans des surplus de théâtre. Mais j’appréciais son entrain, sa bonne humeur et ses chroniques judiciaires, même s’il ne m’épargnait pas toujours.

Vers 21 heures, une petite foule attendait de pouvoir accéder à la terrasse du dernier étage de la tour Italia. Soixante-dix ans plus tôt, quand la ville cherchait à rivaliser avec New York, les ascenseurs battaient sans doute des records de vitesse. Ce n’était plus le cas, hélas. En revanche, une fois sur la cobertura, quel spectacle ! Les feux de la ville scintillaient comme si le ciel se trouvait à mes pieds.

Dans la salle louée pour l’occasion, la fête battait son plein. Étourdi par le brouhaha des invités, je détaillai tout en jouant des coudes les robes longues, les postérieurs épanouis et les lèvres peintes avant de me mettre en quête d’Eduardo. Je finis par l’apercevoir au pied d’une estrade où se pressaient diverses personnalités.

O Dia, journal aux unes racoleuses, ne semblait avoir que des qualités ce soir-là. Et pour cause ! À l’approche des élections municipales, mieux valait pouvoir compter sur la mansuétude d’un quotidien à fort tirage.

Les yeux déjà rougis par l’alcool, Eduardo m’annonça qu’il venait d’être nommé chef du service des informations générales. « Félicitations mon vieux, à ce train-là tu finiras rédacteur en chef. »

Dans le temps, nous faisions la nouba ensemble. Je revoyais encore Eduardo déambulant complètement nu, son membre battant entre les cuisses, lors d’une fête qui avait quelque peu dégénéré sur les hauteurs du Morumbi. Avec ses cheveux prématurément blanchis et ses petites jambes arquées, il n’était pas spécialement beau gosse. Mais pas mal de filles se laissaient tenter, histoire de vérifier ou non sa réputation.

Je ne tardai pas à apercevoir Lumi Vasconcellos, toujours aussi splendide dans une robe noire largement échancrée, saluant les convives un à un comme un apôtre distribuant la bonne parole. Sa présence n’était pas vraiment une surprise.

Elle serra amicalement la main d’Eduardo, qu’elle semblait bien connaître. En revanche, elle ne se souvenait pas de moi.

– Nous nous connaissons ?

– Oui, je suis l’avocat de Marta Cage.

– Mais bien sûr, excusez-moi.

Mon amour-propre en prit un coup. Je suivis ensuite Eduardo jusqu’au buffet où je finis, de mauvaise grâce, par dire quelques mots à certains de ses confrères. À mes débuts, lorsqu’on me surnommait le « taurillon de prétoire », mes relations avec les journalistes étaient au beau fixe. Mais mes sautes d’humeur et critiques acerbes avaient eu vite raison de leur patience. Et réciproquement. Parmi la petite bande de plumitifs, un type que je ne pouvais pas voir en peinture était présent. Lors d’un récent procès, il ne m’avait pas ménagé, parlant de « défense incohérente » et de « stratégie de la terre brûlée ». Je ne m’en étais pourtant pas si mal sorti, parvenant à faire tomber deux chefs d’accusation sur trois.

Quand il me tendit la main, je lui adressai un sourire dédaigneux avant d’aller discuter avec un journaliste d’O Estado, un quadragénaire qui buvait du matin au soir mais semblait tout absorber sans dommage.

De beignets en friandises et de friandises en gorgées de mousseux, je retombai de nouveau sur Lumi Vasconcellos qui, cette fois, semblait avoir une idée derrière la tête.

– Ah maître ! Je voulais justement vous demander quelque chose.

– Oui, à quel sujet ?

Elle m’attrapa le bras et me chuchota :

– Y a-t-il du nouveau dans l’enquête sur Franck ?

– Pas à ma connaissance.

Puis, sur un ton légèrement surjoué, je précisai :

– Marta a dû vous dire qu’elle avait été de nouveau entendue. Nous avons affaire à des policiers un peu lents, mais consciencieux.

– Pensez-vous que je puisse aussi être convoquée ?

C’était donc ça : si les enquêteurs, qui n’avaient pas jugé bon de l’entendre jusque-là, venaient à changer d’avis, la presse en ferait ses choux gras, ce qui serait du plus mauvais effet pour une future candidate aux municipales.

Je ne m’avançai pas trop, arguant qu’en toute logique les enquêteurs devraient la convoquer, puisque ce service reprenait tout à zéro.

– Mais peut-être qu’ils se contenteront de convoquer le gérant de la société Marineiro, ajoutai-je. Réflexion faite, il y a un élément nouveau : j’ai demandé au parquet de s’intéresser à l’ancien batteur de Franck. Je ne sais pas si c’était très sage de l’héberger à Ilhabela.

– Ce voyou s’est invité chez moi ! J’ai dû rappeler mon garde du corps, qui était en congé, pour qu’il vienne l’expulser de ma résidence.

Nous n’eûmes pas le loisir d’approfondir le sujet parce qu’un homme barbu vint lui signaler qu’elle était attendue à la tribune.

– Nous en reparlerons, dit l’héritière en s’éloignant parmi les convives.

Pendant toute la conversation, le visage de Lumi Vasconcellos était resté impassible. Mais quelque chose me disait qu’elle n’était pas si à l’aise.

Je retrouvai un peu plus tard Eduardo en pleine conversation avec un Français maniéré qui prétendait s’être entiché de la mégapole, où il avait séjourné une vingtaine de fois. Quand je lui demandai s’il venait ici pour des raisons professionnelles, il me fit comprendre que j’étais à côté de la plaque.

– En fait, je passe mes vacances à Sampa.

– Seigneur ! C’est bien la première fois que j’entends ça dans la bouche d’un Français. En général, vos compatriotes se sentent ici comme sur une planète hostile.

– Pas moi ! Cette ville m’a bluffé ! On voit tout en grand, en dimension extra-large, et quelle énergie !

D’un rire un peu bête, il mima le geste de soupeser des seins et ajouta :

– Et puis, il y a vos femmes, elles n’ont pas froid aux yeux.

– Ah oui ? Eh bien, bonne continuation !

Une fois débarrassé du Français, je demandai à Eduardo si Lumi Vasconcellos était vraiment décidée à briguer la mairie.

– Ça m’en a tout l’air, car elle a loué une salle dans un hôtel pour lundi en quinze. À mon avis, c’est pour sa déclaration de candidature.

D’après le reporter, le maire sortant, Azevedo, redoutait d’avoir à affronter l’héritière qui, outre son indéniable charisme, était soutenue à la fois par les partis de gauche et les milieux industriels. Une alliance contre-nature qui ne surprenait personne.

– À ton avis, elle a des chances de passer ?

Eduardo eût un curieux sourire :

– Sauf si, d’ici là, un scandale lié à la mort d’une célébrité venait contrarier ses plans… Tu vois de qui je veux parler ? J’ai appris qu’elle était liée à une certaine madame Cage.

Je sursautai, tous les muscles du visage tendus :

– Comment es-tu au courant ? Je n’en ai parlé à personne !

– J’exerce un métier qui se nourrit de rumeurs, Dino. Des gens font le tour des rédactions pour vendre des informations, d’autres pour régler des comptes. Il y a aussi des timbrés, qui inventent des histoires à dormir debout. Mais celui-là a vu le prérapport d’enquête.

– Rassure-moi, tu ne comptes pas publier quelque chose sur la base de rumeurs ?

– Non, parce que le gars ne m’a pas laissé consulter le document. Il l’a exhibé sous mon nez, c’est tout. Évidemment, s’il y a de nouveaux développements, le journal évoquera l’affaire.

– Ne me dis pas que tu m’as invité à cette soirée pour essayer de me tirer les vers du nez ?

– Bien sûr que non, c’est une coïncidence.

J’arquai un sourcil menaçant :

– Je te préviens, si tu écris la moindre ligne sans donner le point de vue de ma cliente, qui est partie civile, je t’attaque aussi sec en diffamation.

Sur ce, je m’éloignai vers la partie découverte de la terrasse pour aller fumer. Appuyé à la rambarde, j’observai à nouveau les lumières de la ville. D’un peu partout, montaient les hurlements de sirènes de police.

C’est vraiment une cité démente, me dis-je. Un client vous invitait à partager une bouteille de champagne à dix ou quinze mille dollars et, le lendemain, vous appreniez sa mort à la radio : « Le roi des supermarchés tué au volant de sa Ferrari blindée. » À quoi pouvait bien servir une Ferrari avec un trafic sans cesse au bord de l’apoplexie ?

Le milliardaire vivait juste derrière le centre commercial Cidade Jardim. Quinze secondes d’ascenseur pour atteindre le vingtième étage d’un ensemble permettant de vivre en circuit fermé. D’un côté la piscine et les salles de sport, de l’autre cent cinquante boutiques, cinémas et lieux de détente.

Par chance, ma petite Laura n’avait pas encore attrapé le virus du shopping. Elle rêvait, en revanche, d’avoir un cheval bien à elle, qu’elle laisserait en pension dans un club hippique proche de Santana. Lors de notre dernière discussion sur le sujet, j’avais temporisé :

– On en reparlera quand tu auras ton diplôme d’équitation.

Ce soir-là, je ne me suis pas éternisé sur le toit de la tour Italia.

Le lendemain, quand Eduardo m’appela en début de soirée pour me proposer une virée du côté d’Itaïm Bibi, j’hésitai. Avec lui, les soirées n’avaient jamais de fin, ici parce qu’il consommait à l’œil, là parce que c’était l’endroit où il fallait se montrer. Tout ce cirque me coûterait cher… Je finis pourtant par me laisser tenter.

Vers 22 heures, je rejoignis le journaliste qui m’attendait en double file au volant d’une petite voiture de sport. À peine assis, je le regardai avec incrédulité. Il avait une joue enflée et les yeux comme deux cerises écrasées.

– Je me suis fait tabasser, un mari jaloux, expliqua-t-il dans un rictus douloureux.

– Ah bon, ça existe encore ? Je croyais que c’était la permissivité totale dans cette ville.

Tout en louvoyant sur l’avenue, Eduardo me détailla le programme de la soirée. Du Sundance nous irions au Mocoto et du Mocoto au Mani. Et ainsi, d’invitation en vernissage, la fête ne lui coûterait rien. Loin de se considérer comme un pique-assiette, mon comparse estimait que les gens devaient se sentir flattés d’avoir un journaliste à leur table. « Est-ce que je vais m’en plaindre ? Il me suffit de claquer des doigts pour qu’aussitôt apparaisse la voiture de location ou le séjour sur la côte dont je rêvais. »

Deux heures plus tard, les tympans bousillés par les voix hurlantes de noceurs croisés de-ci de-là, nous arrivâmes enfin en vue d’une célèbre pizzeria où un politicien fêtait le lancement de son dernier livre. La voiture de sport garée, nous nous avançâmes de la démarche chaloupée des noctambules un peu ivres. Et là, stupeur : plusieurs voitures de police, gyrophares allumés, barraient l’accès de l’établissement.

– Il a dû se passer quelque chose, je vais voir, dit Eduardo en exhibant sa carte de presse sous le nez d’agents de la police militaire.

Ni une ni deux, il s’incrusta à l’intérieur, vit un client effondré à sa table, le front plongé dans sa pizza, et un autre allongé près de l’entrée. Il sortit son portable et prit des photos.

À son retour, je lui demandai ce qui s’était passé.

– Pas grand-chose, deux morts…

Avant de me reconduire chez moi, Eduardo tint à faire un crochet par le Leopardo’s, célèbre boîte de strip-tease masculin.

– Tu es dingue ! Qu’est-ce qu’on va aller foutre dans un machin pour rombières ?

– Écoute, il y a une soirée spéciale qui pique ma curiosité de journaliste. Tu seras surpris.

C’était chaque fois pareil. Je me laissais mener par Eduardo comme un âne aux yeux bandés qu’on tirait par la bride. Au fond d’un entrelacs de venelles sombres, nous aperçûmes enfin les néons de l’établissement.

Sans surprise, l’énorme majorité de la clientèle était féminine. D’un commun accord, nous nous juchâmes sur des tabourets, devant le comptoir en forme de coque de bateau où traînaient quelques types esseulés. Sans doute étions-nous arrivés entre deux shows car la grande scène était déserte.

– Alors, qu’est-ce que cette soirée a de spécial ? demandai-je.

Le journaliste m’adressa un sourire moqueur qui voulait dire : patiente un peu et tu verras.

Quelques gorgées de vodka plus tard, le rideau s’ouvrit sur les fameux Leopardo’s, dont l’apparition fut saluée par des cris stridents. Dès que les quatre jeunes gens harnachés de cuir commencèrent à déployer leurs muscles et à danser devant un parterre de femmes trépidantes et rugissantes, la température monta d’un cran. Et des dizaines de clientes vinrent se presser devant la scène, comme pour mieux s’imprégner de la sueur des mâles.

Quand les gaillards en string s’éclipsèrent, Eduardo me tapota l’épaule. « Regarde bien le groupe attablé là, à notre gauche. Tu ne reconnais pas quelqu’un ? » Il y avait une douzaine de femmes, la plupart très jeunes. Elles détonnaient dans ce lieu.

Mon regard alla de l’une à l’autre et, soudain, je reconnus un visage grave, quoiqu’un peu chiffonné par l’alcool et la nuit. Incroyable, la reine venue s’encanailler !

– Décidément, on ne peut pas faire un pas sans tomber sur Lumi Vasconcellos, dis-je. Mais qu’est-ce qu’elle fait là ?

– Elle fête l’enterrement de la vie de jeune fille de sa nièce.

– Pourquoi ça t’intéresse tant ?

– Je n’y avais pas pensé avant. Mais je peux essayer de lui faire confirmer sa candidature aux municipales.

– Et tu vas t’y prendre comment ?

– Dès que j’ai fini mon verre, je m’invite à sa table. Tu n’as qu’à me suivre.

À cette heure-là, je n’avais qu’une hâte : retrouver mon lit.

– J’en ai assez vu, je me tire, dis-je de ma voix de maître du barreau, cassée par l’ivresse. Le reporter aux cheveux blancs me regarda partir en ricanant, sûr de son fait.

Plus tard, j’appris que l’héritière lui avait confirmé le prochain lancement de sa campagne tout en lui faisant jurer de ne rien publier avant son feu vert. À ma grande surprise, il tint parole.