Soudain, j'ai entendu la voix de l'eau
Autour de L’année 1986
En fin de compte, on naît et c’est comme si dès la naissance on était abandonné au milieu d’une immense lande blanche.
Ryô m’avait dit ça un jour.
Je ne sais plus si nous étions encore étudiants, ou si c’était après la mort de maman.
La mort de maman est comme la borne de ma mémoire. Ça, c’était avant la mort de maman, ça, c’était après sa mort. Cela me sert de repère quand je veux vérifier quelque chose.
« Une lande blanche, qu’est-ce que c’est ? »
Ryô a hésité, comme s’il cherchait ses mots, mais bientôt il m’a répondu :
« C’est comme une étendue d’herbe sans aucune protection contre les intempéries, totalement exposée au danger, un lieu abstrait, flou, indiscernable… »
Dans une lande blanche où il n’y a rien, Ryô et moi nous tenons debout, seuls au monde… C’est depuis qu’il m’a dit ça qu’il m’arrive de temps à autre d’évoquer ce paysage. Au moment d’essorer un chiffon pour nettoyer le couloir, quand on me téléphone pour le travail et que je viens de raccrocher, la seconde qui suit immédiatement, quand je vois de la fenêtre du train les massifs d’azalées en fleur sur le talus le long de la voie ferrée, lorsque je ne sais plus comment sortir de la foule, l’image de la lande m’apparaît alors.
La lande blanche change peu à peu d’aspect avec le temps qui passe. Au début, il n’y a vraiment rien, une lumière aveuglante enveloppe tout… La lumière est si éblouissante que le champ visuel est comme plongé dans l’obscurité – c’est une lande qui s’étend sans limite. Bientôt, à l’horizon, une immense ombre inconnue fait son apparition, puis s’efface, l’eau monte légèrement, se retire, l’ensemble se contracte puis se dilate, la lumière perd de son intensité pour faire place à l’aube puis à la tombée du jour, encore une fois, la lumière s’éteint, un arbre pousse, devient une forêt qui recouvre la lande, puis un jour, soudain, tout disparaît, et de nouveau la lande blanche et parfaitement horizontale reprend sa place.
Ma tête est remplie de la vision d’une étendue d’herbe en été, a noté Ryô sur un bout de papier qui est resté fixé au mur de son ancienne chambre, pour l’heure hermétiquement close.
Qu’est-ce que ça veut dire ? ai-je demandé. C’est un haïku de quelqu’un qui s’appelle Takaya Sôshû, il est bizarre mais il est beau, tu ne trouves pas ? a répondu Ryô. Puisque la chambre était utilisée, cela veut dire que c’était avant que maman ait un cancer. Quant à l’étendue d’herbe qui figurait sur le bout de papier et la lande blanche dont Ryô parlait, je n’arrive pas me rappeler s’il y avait un rapport entre les deux, et je n’ai jamais cherché à vérifier. Il va sans dire que le papier a disparu, je ne sais quand.
Je croyais que c’étaient maman ou papa qui nous parlaient du passé.
Mais un beau jour, c’est Ryô et moi qui en sommes venus à parler des choses passées, à notre tour.
Il y avait à Shinjuku un grand magasin d’alimentation qui s’appelait Nikô. Ryô devait être encore au collège. C’était Nahoko qui me l’avait fait connaître.
« C’est pas cher du tout. On peut acheter plein de choses. C’est là que je fais l’approvisionnement des stands au moment de la fête de l’école. »
Nahoko qui fréquentait un établissement privé à Tôkyô y avait, semble-t-il, fait des achats à plusieurs reprises. Ryô et moi, nous allions parfois avec maman dans un grand magasin. Tantôt pour acheter des vêtements, tantôt pour la fête des morts ou les achats de fin d’année, ou encore pour choisir une écharpe pour papa. Quand nous en avions fini avec nos courses, nous allions déjeuner au restaurant du grand magasin où nous avions l’habitude de commander des langoustines frites.
Quant à Nikô, s’il portait le nom de « grand magasin », il était en fait spécialisé dans les produits d’alimentation. Poussés par la curiosité, Ryô et moi avons suivi Nahoko en nous demandant quel endroit cela pouvait bien être. En chemin, nous avons remarqué des hommes assis par terre qui portaient des bandages éclatants de blancheur et qui avaient les yeux fixés sur nous.
« Qui sont ces gens ?
— Ils ont sûrement perdu une jambe à la guerre », a répondu Nahoko d’un ton mal assuré.
Niko se dressait à l’emplacement de l’actuel bâtiment Alta. Des hommes en chemise blanche aux manches retroussées, des vieux mal rasés, partaient avec à bout de bras de grands sacs de légumes secs.
« Ils tiennent tous des commerces, vous savez, a expliqué Nahoko.
— Des commerces ?
— Par exemple des snack-bars, des estaminets… »
J’entendais ce mot pour la première fois.
« Une fois, ton père m’y a emmenée. Avec ma mère, a dit Nahoko avec nonchalance.
— C’est quel genre d’endroit ?
— On y boit de l’alcool. »
À Shinjuku, Masuko avait pris un cocktail de couleur bleue, papa un liquide transparent dans lequel flottait une olive, et Nahoko un jus de citron vert.
« Tu n’as pas bu d’alcool ? »
À la maison, on nous laissait boire de la bière. À l’occasion du Nouvel An ou d’un anniversaire, maman remplissait de bière notre verre, proclamant à qui voulait l’entendre qu’il fallait que nous apprenions à tenir l’alcool.
« Bien sûr que non ! » a répondu Nahoko, mais plus tard elle m’a avoué en douce qu’elle avait bu environ le tiers du cocktail de sa mère.
Autour du grand magasin Nikô flottait une odeur différente de celle du grand magasin où nous avions l’habitude d’aller, qui n’était pas non plus celle de la maison de Suginami. Il m’a semblé qu’elle avait une similitude
avec l’odeur très particulière du quartier Ameyoko [6] près de la fabrique de papier.
« D’après votre père, l’atmosphère de l’après-guerre est encore très sensible dans ce quartier. »
Nous avons acheté une douzaine de bonbons au Coca-Cola et deux énormes sachets de petits biscuits salés. Maman a eu l’air surprise quand nous sommes rentrés et elle a dit en s’emparant des amuse-gueules :
« Je sais bien que j’aime ça, mais la prochaine fois, achetez ceux qui sont en boîte et qui viennent de Niigata. Les autres ne sont jamais assez piquants à mon goût. » On voyait tout de suite que notre cadeau ne lui faisait pas plaisir.
« Je ne m’en souvenais pas du tout, a dit Ryô en secouant la tête. À cette époque, on allait plutôt à Kichijôji, non, plutôt qu’à Shinjuku. Il y avait des tas de magasins chouettes et mal éclairés. Garandô, ou Manchara. Du côté des endroits éclairés, il y avait Boga. Au fait, est-ce que tu es allée au Blue Zone ?
— Non, je ne connais pas. »
Ryô s’est mis à rire. « C’est vrai, je te l’avais caché ! À partir du lycée jusqu’à ce que j’aie fini la fac, j’allais un peu partout.
— Pourquoi tu ne m’as rien dit ?
— Mais écoute, en général on ne dévoile pas le nom des lieux où on a ses habitudes ! »
J’ai contenu un rire, parce que je croyais que le style de vie d’un lycéen ne laissait pas place à un endroit attitré, mais à y bien penser, ce n’était pas forcément des endroits où on sert de l’alcool, c’était simplement un de ces lieux tranquilles où on peut boire dans un coin une tasse de café, ce genre de cafés qu’on trouve partout et où on peut rester des heures autour d’une seule consommation.
Et tu sais, au Blue Zone, il y avait plein de jolies filles, même il y en avait une qui était mannequin. C’est là que j’ai fait la connaissance de Nahoco.
Il y avait bien sûr des étudiants, mais aussi des employés, des gosses trop mûrs pour leur âge, de ceux qui sont tout juste au collège mais qui viennent déjà au café, ouais, c’était vraiment un drôle d’endroit. Il n’avait pas d’horaires réguliers, le café ouvrait quand la patronne faisait son apparition, une petite femme maigre avec les cheveux ramassés en boule sur le crâne,
habillée en jean et chemisier à fleurs [7]. On servait du saké, du café et du thé. Je me rappelle que Nahoco aimait le thé russe, avec de la confiture à la place du sucre.
Quand on poussait la porte, il fallait se baisser tellement c’était bas, il faisait sombre à l’intérieur, même en plein jour, et à l’extrémité d’un petit comptoir à droite de la porte, se tenait la patronne. Au milieu de la salle au plafond aussi bas que la porte, il y avait si je ne me trompe un mannequin sur lequel on avait peint, mais il faisait si sombre qu’il était impossible de distinguer ce qui était dessiné.
Au comptoir où on ne pouvait s’asseoir qu’à trois s’était calé un client qui était venu seul, et les quelques tables au fond étaient en fait des tonneaux métalliques. Plusieurs groupes d’étudiants étaient assis autour et discutaient sans fin de choses apparemment complexes mais qui n’étaient en réalité que des histoires sans importance, leurs visages se touchaient presque. Je ne sais pas pourquoi mais tout le monde se donnait du mon petit par-ci, mon petit par-là, moi, c’était Ryôchan, Nanaco, Nanachan, Yamadachan, Takagichan, je ne pouvais pas m’empêcher de trouver bizarre de faire suivre le nom de chan, mais je sentais que dans le cas de ce café, cela avait sûrement un sens.
On nous appelait les Atones [8], ou encore le Nouveau Genre Humain, pas vrai ? Je détestais ces étiquettes, mais en réalité, cela ne recouvrait rien, nous étions vides, dès le début. Et toi, Miyako, comment tu ressentais tout ça ?
Vide.
Je n’avais jamais pensé à moi-même à l’aide de ce mot.
Maman était toujours pleine de quelque chose. Ce qui fait que je m’imaginais que je l’étais aussi.
Je continue à évoquer le passé. Tout au bout de la rue principale de Kichijôji, il y avait une librairie, la librairie Unita. Je n’y suis jamais allée avec Ryô, mais je savais qu’il la fréquentait de temps en temps et j’avais eu envie de la connaître.
C’était une petite boutique mal éclairée.
À côté, il y avait Bambi, où je suis souvent allée avec mon copain quand j’étais à l’université. On pouvait avoir un hamburger, du riz et un bol de misoshiru pour trois cents yens. On servait sur une plaque de fonte le hamburger surmonté d’un œuf, avec du maïs comme garniture et une généreuse portion de spaghettis. Le riz était servi sur une assiette à part, généreusement lui aussi.
J’avais toujours faim. Même en mangeant à satiété chez Bambi, je sentais un vide au creux de l’estomac.
Vide.
Était-ce vraiment ça ? Si toi aussi tu avais faim, était-ce à cause d’un vide au plus profond de ton corps ? Maman et papa étaient-ils vides, eux aussi ? Est-ce que pendant la guerre, les bombes qui avaient été lâchées sur Tôkyô étaient tellement bourrées à l’intérieur qu’elles n’avaient pas laissé le moindre espace pour autre chose ?
« Tu n’as pas ce genre d’idées, que les choses ont dû se passer comme ça ? a dit Ryô.
— Qu’est-ce que tu entends par comme ça ?
— Nous ne sommes pas constitués de la signification que revêtent les événements, les choses qui se sont passées. Nous existons simplement au gré de ce qui nous arrive, nous sommes ce que nous sommes par hasard (ça aurait pu être autrement, c’est tout), pas la peine d’aller chercher plus loin, non ?
— Alors, ce qui est arrivé n’avait pas de sens ? »
J’ai regardé Ryô d’un œil mauvais. Je me suis dit que cette conversation risquait de mal tourner, il ne fallait pas poursuivre. Une boîte qu’il ne faut pas ouvrir. Cette boîte, c’est Ryô et moi qui l’avions confectionnée soigneusement, de nos propres mains, et par-dessus le marché, elle devait être ornée d’un ruban élégant… Et nous étions maintenant en train d’y toucher.
« Pourquoi veux-tu qu’il y ait un sens à tout ça ? D’ailleurs, comment pourrait-il y avoir le moindre sens ? » a dit Ryô entre ses dents.
La boîte existe-t-elle encore ? La chambre de Ryô était restée fermée, tout comme cette maison qui n’avait pas été ouverte pendant longtemps. Et dans la boîte, de même que le tic-tac de l’horloge avait continué à marquer le temps, restait-il quelque chose, comme un chant, qui scandait le temps ?
Shôwa. Il m’arrive encore d’être à deux doigts de prononcer ce mot.
Maman est morte pendant l’ère Shôwa. Plusieurs années après, l’empereur est mort, le nom de l’ère a changé, et plus de vingt ans ont passé depuis que nous vivons à cette époque qui a pour nom Heisei, mais je n’arrive pas à le réaliser vraiment. Pour le calendrier occidental, nous sommes en 2013, et c’est ce chiffre, ce 13, qui correspond en moi à la longueur de l’ère Heisei.
L’été où nous avons su que maman avait un cancer, peut-être que le temps s’est arrêté pour moi. Le temps a sûrement dû recommencer à couler, mais le temps qui passe est parallèle à celui qui s’est arrêté parce qu’il a été interrompu, suspendu, et il continue de m’habiter.
Cet été-là, un oiseau chantait souvent le soir. Un cri bref et sourd.
Un chien gravissait un sentier de montagne escarpé. Le présentateur expliquait que c’était un chien sauveteur. J’étais en train de préparer le dîner de maman. C’était avant d’apprendre qu’elle avait un cancer, mais elle se trouvait dans un état d’extrême fatigue. Pourtant, elle s’obstinait à refuser d’aller à l’hôpital.
« Ça mène à quoi de connaître le nom de la maladie qu’on a ? Quand on meurt, on meurt, voilà tout. »
Elle parlait d’un ton ferme, mais j’avais du mal à préparer le repas. « Je ne veux à aucun prix qu’un repas soit perdu ! » Maman qui disait naguère : « Je refuse de manger ce que tu me prépares, Miyako ! »
Tandis que je maniais le couteau d’une main malhabile, j’ai entendu l’annonce d’une nouvelle exceptionnelle. Maman regardait la télévision, allongée sur le canapé. Elle s’est écriée : « Mon Dieu ! »
Qu’est-ce qu’il y a ? Tout en essuyant mes mains mouillées sur mon tablier de cuisine, je me suis mise devant la télé à côté de maman. Les radars avaient perdu la trace d’un avion de la JAL parti de Tôkyô à destination d’Osaka, le vol 123. On a perdu la trace du vol 123 à destination d’Osaka… On diffusait l’information, encore et encore.
« Qu’est-ce qui a bien pu se passer ? » a murmuré maman, très vite. Plutôt que la voix de maman, il m’a semblé que c’était grand-mère qui parlait. En effet, le ton n’était pas celui auquel j’étais habituée. Grand-mère avait un débit bien plus rapide que maman. Papa avait déclaré une fois que c’était la manière de parler des natifs de Tôkyô : « Je me suis souvent fait gronder par cette voix coupante, sèche comme une trique ! »
Le journal de dix-neuf heures avait pris fin, mais les informations continuaient d’affluer. Le mont du Nid de l’Aigle, voilà un nom bien tourmenté ! a déclaré maman d’un ton pénétré le lendemain, quand on a pu déterminer l’endroit de la catastrophe. Ce n’était déjà plus le ton de grand-mère. Le cancer dont elle était atteinte avait sans doute déjà commencé à développer des métastases dans tout l’organisme.
Maman en est venue à prendre ses repas sur le canapé. La plupart du temps, elle portait les aliments à sa bouche d’un air dégoûté.
« J’ai fait de mon mieux, pourtant », disais-je.
Maman reniflait avant de laisser tomber : « Tu sais, les efforts et les résultats ne vont généralement pas de pair. »
C’est terrible, hein, cet accident en Union soviétique !
Comme si elle parlait d’un parent ou d’un proche, maman a tenu ce propos tranquillement, du lit où elle était couchée.
Après son hospitalisation, elle s’est mise à lire le journal avec assiduité. Elle à qui on avait donné le sobriquet de droguée des caractères imprimés, tant elle aimait les livres.
« Il n’y a plus guère de livres qui m’intéressent à présent. » On avait beau lui acheter des livres du genre mystery, des essais d’écrivains qu’elle aimait, elle ne les feuilletait même plus. En revanche, elle nous demandait de lui apporter les journaux.
« C’est lassant de lire toujours la même feuille, sois gentille de m’apporter d’autres journaux que celui que nous prenons. »
J’en suis donc venue à acheter au kiosque de la gare plusieurs journaux, même des journaux sportifs.
Maman ouvrait toujours à la page « société » et elle lisait soigneusement la rubrique nécrologique, comme s’il s’agissait d’un rite.
« Regarde, elle était plus jeune que moi ! »
Elle pointait le doigt sur une notice, le regard fixé sur moi. Elle était déjà au courant. C’était à l’époque où on discutait avec son médecin pour décider si on lui ferait de la radiothérapie. On nous avait expliqué que c’était moins pour soigner que pour essayer d’atténuer, ne fût-ce qu’un peu, les effets de la maladie.
Autrefois, j’ai lu une biographie de Marie Curie. C’est elle, je crois, qui a inventé le terme de radioactivité. Maman avait commencé à parler tout d’un coup. D’abord, je n’ai pas compris où elle voulait en venir.
À la fin du livre, on disait qu’elle avait eu une leucémie incurable, mais on ne parlait pas du tout du rapport avec le radium. C’est louche, tout ça. C’est vraiment terrible, ce qui est arrivé aux habitants de Tchernobyl ! Elle avait repris le ton qui faisait croire qu’elle parlait de proches.
J’ai enfin fait le rapprochement. Le traitement radioactif, Tchernobyl, Marie Curie.
J’en ai assez de l’hôpital, je ne veux plus ! Tout est trop blanc ici. Tout est lisse, on n’a prise sur rien, a dit maman à voix basse. À peine hospitalisée, elle ne pensait qu’à rentrer à la maison. Ici, tout est blanc, a-t-elle répété. Je me suis souvenue des mots de Ryô, une immense lande blanche.
« Dis-moi, qu’est-ce qui se serait passé si la guerre n’avait pas eu lieu ? » a demandé maman d’une voix grave, tandis que j’espérais que le crissement sec des journaux qu’elle pliait m’éviterait peut-être de répondre. Mais elle n’a pas renoncé à sa question.
« Moi, je serais sûrement devenue quelqu’un de bien ! »
Et elle a éclaté de rire. Cela faisait longtemps que je n’avais pas entendu son rire.
« Mais pour moi, il n’y a pas eu la guerre, et je ne suis pas pour autant quelqu’un de… de bien », ai-je dit.
Maman m’a dévisagée une nouvelle fois.
« C’est que les gens bien, honnêtes, convenables et tout et tout, ce n’est pas très intéressant. Ryô et toi, vous n’aimez pas ce qui est sans intérêt. Pas étonnant, puisque vous êtes mes enfants, à moi et à papa.
— Nous ne sommes pas les enfants de papa !
— Plus que les liens du sang, c’est l’éducation qui compte. »
Épuisée, maman s’est renversée sur son lit. Sa main a emprisonné la mienne. Je l’ai caressée doucement. La peau était sèche. Même sans maquillage, maman était toujours la même. Environ un mois plus tard, elle revenait à la maison.
Au moment où l’ère Shôwa prenait fin, je me trouvais sur le palier de l’immeuble.
Pour être plus précise, j’allais mettre le pied sur la première marche de l’escalier conduisant aux boîtes aux lettres.
Le jour n’était pas encore levé. La nouvelle année venait à peine de commencer, et le travail pour lequel j’avais demandé un délai fin décembre me donnait du fil à retordre. J’avais passé la nuit à dessiner et mes yeux étaient gonflés de fatigue. Des corbeaux croassaient. J’ai entendu le signal du passage à niveau du côté de la gare de Higashi-matsubara. J’ai songé à quel point était poignant le bruit des trains avant l’aube. Une fraction de seconde, j’ai failli penser à Ryô, mais je n’avais pas les idées claires, si bien que j’ai tout de suite renoncé.
Le journal à la main, j’ai monté l’escalier, machinalement, j’ai allumé la télé : toutes les chaînes diffusaient des émissions exceptionnelles.
Dans l’excitation de ma nuit blanche, je n’avais pas envie de retrouver mon lit. J’ai laissé la télé allumée, une musique funèbre retentissait, que mon oreille ne percevait en réalité qu’avec un décalage. J’ai ouvert la fenêtre, un bloc d’air froid est venu frapper ma joue et mon cou.
Parler avec quelqu’un, oui, je voulais parler à quelqu’un.
Mais qui ?
J’ai éprouvé le regret douloureux que maman ne soit plus là. Je n’avais presque pas ressenti de tristesse à l’idée qu’elle était morte, non plus que de chagrin après sa mort réelle. Et pourtant, quand je me disais qu’elle allait bientôt mourir, elle qui était encore en vie, ma tristesse était profonde. Plus que la mort proprement dite, éprouver du chagrin à la disparition de quelqu’un revient à être triste parce qu’on ne le verra plus, parce qu’on ne pourra plus parler ensemble.
Maman ! Je l’appelle. L’empereur Shôwa est mort ! Est-ce qu’il t’a rejointe ?
Et pourquoi veux-tu qu’il vienne par ici ? Pour commencer, je suis morte, moi, figure-toi, comment veux-tu que je te donne une réponse ? Si tu te sens triste à ce point, tu n’as qu’à boire du saké, trépigner, crier, hurler, faire du tapage, que sais-je !
J’ai regardé l’heure, il était près de midi. Comment avais-je passé le temps depuis l’aube ? J’étais sur le canapé, peut-être avais-je dormi. J’avais cru entendre la voix de maman, était-ce un rêve ? Étaient-ce les prémices des rêves que j’allais faire plus tard, quand Ryô et moi aurions commencé à habiter ensemble ?
Je me suis remise au lit et j’ai dormi profondément pendant un moment. Quand je me suis réveillée le lendemain, il était près de midi, le journal du soir ainsi que l’édition du matin remplissaient la boîte. Je n’avais pour ainsi dire jamais vu de telles manchettes, le journal était plié en huit. Les caractères qui formaient le titre Décès de Sa Majesté l’Empereur m’ont fait l’impression d’un délicat équilibre.
Quand Nahoko s’est mariée, j’ai été quelque peu surprise. Elle était censée avoir rompu depuis peu avec le garçon qu’elle aimait, et voilà qu’elle décidait de se marier au bout de deux mois à peine. Ce n’était pas un mariage arrangé, c’était un garçon qu’elle avait fréquenté autrefois, dont elle s’était lassée et qu’elle avait quitté.
« Quitté, quitté, ça ne sonne pas bien, a-t-elle protesté en riant.
— Mais écoute, c’est vrai, non ? »
C’est quelqu’un qu’on ne peut pas aimer jusqu’au bout. Je suis sûre que Nahoko m’avait dit ça. L’amour, il faut que ce soit jusqu’au bout, non ?
« L’envie de me marier m’est venue. J’ai eu l’impression que mon corps réclamait un enfant. C’est peut-être pour ça que je me suis mise à l’aimer aussi fort. »
L’homme en question, c’était celui qu’elle avait quitté. Alors, celui que tu vas épouser, tu l’aimes maintenant ? ai-je demandé, ce qui a fait rire Nahoko à nouveau.
« Enfin, Miyako, est-ce que tu ferais de l’amour le principe du mariage ?
— Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? »
Nahoko n’a rien répondu. Elle s’est contentée de continuer à rire. Dans son expression, on pouvait lire comme de la commisération, si peu.
« Toi, Miyako, je suis sûre que tu ne te marieras pas !
— J’ai quelqu’un, tu sais. »
Il arrivait qu’un garçon s’éprenne de moi, pas souvent. Quand je suis avec l’un d’eux, c’est comme si on approchait de moi doucement une boisson chaude. Je ferme les yeux, je pose ma tête contre sa poitrine, j’entends les battements de son cœur. Je suis éperdue de reconnaissance.
« Mais tu ne l’aimes pas tant que ça ?
— Si, je l’aime.
— C’est vrai ? Parce que moi, je crois savoir qui tu aimes ! »
Je ne comprenais pas pourquoi elle disait ça. Mais à présent que maman n’était plus là, j’ai songé que Nahoko était la seule personne à pouvoir me parler ainsi. J’ai évoqué avec nostalgie le visage rieur de Nahoko. Elle était là mais j’éprouvais de la nostalgie. Le garçon qu’elle allait épouser était bien bâti, avec d’épais sourcils. Quand nous sommes allés boire ensemble, il me remplissait mon verre avant qu’il soit vide. Il commandait les mêmes choses que Nahoko.
« Quel genre de foyer souhaitez-vous construire ? » ai-je demandé. Pourtant, cela ne m’intéressait absolument pas.
« Un foyer plein de gaieté. »
Il avait répondu avec une simplicité naïve. Quand j’ai regardé Nahoko, elle m’a fait un clin d’œil. Je n’ai pas besoin d’être heureuse. Si on se marie avec un désir précis en tête, je crois que ça ne marche pas, disait Nahoko.
L’appartement du jeune couple, je ne sais pas pourquoi, avait une odeur agréable. Moi qui généralement ne m’habitue pas à l’odeur qui règne chez les autres, j’aimais celle de leur intérieur. À ce moment-là, je sortais avec un garçon que j’ai d’ailleurs quitté peu après, et j’ai vécu un certain temps avec un autre qui s’était mis à m’aimer. Nahoko venait de temps en temps passer un moment chez moi, à Higashi-matsubara, avec ses petits garçons.
Encore maintenant, il m’arrive de me rappeler mon premier baiser. En revanche, je ne me souviens pour ainsi dire pas de la première fois où j’ai fait l’amour.
J’ai été surprise de l’extrême douceur des lèvres. Je me figurais que le corps masculin était la dureté même. J’étais surprise de la souplesse de mes propres lèvres, troublée aussi. Seules les lèvres se touchaient, pourtant, j’avais l’impression que mon corps tout entier chavirait.
Je ne pouvais pas m’empêcher d’imaginer Ryô en train d’embrasser une fille. Quand elle aspirait la douce saveur de sa bouche, comment se pâmait-elle ? Quand j’introduisais ma langue, les garçons étaient surpris. Tout de suite, ils prenaient mon visage entre leurs mains.
J’avais du mal à respirer. Je ne sentais plus la douceur des lèvres. Il me semblait que la langue s’agitait comme une chose vivante. La langue étant une partie d’un organisme vivant, quoi de plus normal, mais je me demandais si elle était douée d’une vie propre. Pendant que je réfléchissais, mes yeux ont pris leur indépendance et j’ai vu ce qui m’entourait. C’était un parc, le soir, j’étais assise sur un banc à côté d’un garçon. Je ne savais plus pourquoi je me trouvais là. Non, en réalité, je le savais très bien. Nous avions pris le train jusqu’à la gare proche du parc, nous nous étions promenés, nous avions bu des sodas, en attendant qu’il fasse sombre. Attendre est bien faible pour parler de la tension qui nous envahissait, autant dire que nous étions aux aguets, guettant le moindre affaiblissement de la clarté du jour. C’était pour nous embrasser. C’était comme si nous complotions un crime. Sans un mot, sans savoir comment il fallait s’y prendre, nous nous cherchions en tâtonnant.
Tout ce tralala était-il indispensable pour réussir à joindre deux bouches ? J’ai senti sourdre la révolte en cours de route. J’ai réveillé au fond de moi l’amour, comme on ranime des braises. Le garçon a laissé échapper un cri sourd, sa gestuelle est devenue plus intense. Mes pieds étaient glacés. J’ai levé les yeux, la lune était dans le ciel. Semblable à un sourcil finement arqué.
J’ai eu la certitude que Nahoko, maman, grand-mère, toutes les femmes que je connaissais avaient connu la même expérience de leur premier baiser. Il m’a semblé que je ne faisais que reproduire les gestes les plus ordinaires, les gestes du commun des femmes. En les reproduisant était-il possible d’atteindre la pointe du sentiment ? Le cœur des femmes, le cœur de maman ?
Les garçons étaient tous gentils. Mais ils s’éloignaient de moi. Quand on me quittait, j’étais triste. Aussi triste que lorsque j’avais levé les yeux vers le croissant de lune.
Je n’ai jamais présenté aucun de mes amoureux à maman.
Tu veux le rencontrer ? m’est-il arrivé de demander à papa après la mort de maman. Je veux bien, si tu le souhaites. On boira ensemble, hein, a ajouté papa en souriant. Tous les trois, papa, le garçon avec qui je vivais et moi, nous avons pris un verre à plusieurs occasions.
C’est un garçon précieux, puisqu’il t’aime, Miyako, disait papa. Quand je lui ai annoncé que nous nous étions séparés, il a battu plusieurs fois des paupières. C’est rudement dommage ! C’était un type bien ! D’un ton qui n’exprimait pas vraiment de regret. Oui, c’est vraiment dommage, parce que je n’ai pas souvent des occasions comme ça, ai-je murmuré. Papa m’a longuement regardée.
« Il faut prendre un nouveau départ !
— Oui, mais…
— Tu as raison. Parce que ni moi, ni maman, ne l’avons fait », a dit papa d’un ton joyeux, en me donnant une tape sur l’épaule.
Papa savait-il, tout comme maman savait ? Que cet été-là, un oiseau poussait le soir un cri bref et sourd. Non, je fais fausse route en cherchant à faire porter la responsabilité de tout sur cet été-là. La question se posait depuis toujours, peut-être depuis que Ryô et moi étions venus au monde.
6 Quartier Ameyoko : fameuses rues commerçantes non loin
d’Ueno.
7 Chemisier à fleurs : symbole du mouvement « flower children »
des années 1960 contre la guerre, dont le slogan disait à peu près : « Distribuez des fleurs, pas des armes ! »
8 Atones : littéralement, adeptes des trois « sans » : sans énergie,
sans passion, sans responsabilité.
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