Soudain, j'ai entendu la voix de l'eau

Hiromi Kawakami · Chapitre 8 sur 13

Pages du PDF

Soudain, j'ai entendu la voix de l'eau

Un Rêve

 

 

Quand le rêve commence, on a beau savoir qu’on n’est pas dans une situation réelle, la réalité finit toujours par s’en mêler, sans qu’on puisse dire à quel moment.

C’est toujours le cas quand je rêve de maman.

Miyako ! J’entends sa voix qui m’appelle. La voix de maman était un composé de sons graves et de sons aigus, et cette voix que j’entendais me semblait légèrement plus égale que dans la réalité, mais je ne suis pas sûre de ne pas me tromper car il y avait déjà longtemps que je n’avais plus l’occasion de l’entendre, cette voix qui était la sienne quand elle était de ce monde.

À partir de l’extrémité des doigts, la silhouette m’apparaît de plus en plus nettement. Ce qui n’était jusque-là que la voix, comme s’ils émergeaient de l’horizon embrumé, ses doigts, ses bras, ses épaules, son cou, ses cheveux apparaissent.

Au début, maman est toujours de dos.

Comme je ne suis pas habituée à ses longs cheveux, je ne comprends pas tout de suite que c’est elle. Elle lève les bras avec grâce, prend dans sa main la chevelure qui ondule dans son dos et l’enroule doucement autour de son cou, en une torsade. Les mèches qui effleuraient la nuque se retrouvent captives et s’agitent. Je regarde pour savoir si le vent souffle, mais mon champ visuel est encore entouré d’un voile laiteux.

Maman se retourne. Un rayon de soleil brille soudain, et le visage de maman disparaît dans le contre-jour. Elle qui s’était tournée vers moi !

Maman ! Je l’appelle, bien que je ne sache pas qui se trouve devant moi puisque le visage reste invisible, mais j’ai la certitude que c’est elle.

« Qu’y a-t-il ? » Cette voix, c’est bien celle de maman. Pourtant, je ressens un léger malaise. Non parce qu’elle est égale, mais parce que s’y mêle un timbre enfantin.

« Qui est là ? » demande maman. La lumière s’amenuise, la structure du visage apparaît.

C’est le visage d’un enfant. La voix qui disait mon nom tout à l’heure, voilà que c’était maman à une époque où elle ne m’avait pas encore mise au monde. Je comprends alors que c’est un rêve, en même temps, je suis rassurée.

Maman se tient à côté de moi. Je ne sais pas depuis quand. Nous avons la même taille. Si bien que je me retourne pour m’assurer que c’est bien mon corps. Les hanches, les pieds, les bras sont plus minces et moins longs. Moi aussi, j’ai repris la forme de mon corps quand j’étais enfant.

Je m’émerveille de la beauté des cheveux de maman petite fille.

« Tu t’es fait pousser les cheveux ?

— Ils ont toujours été longs. »

Maman a répondu d’un ton vague. Le duvet de son menton brille. Ses lèvres s’entrouvrent, la lèvre inférieure gonflée s’avance. C’est toujours ainsi quand elle va dire quelque chose.

« Tu ne m’as pas encore dit ton nom, dit maman. Tu m’as appelée pourtant ? » Elle a une mine évasive. « Est-ce que par hasard tu serais une amie précieuse ? Et moi, j’aurais oublié ton nom ? »

J’ai failli rire en entendant le mot amie. Comme dans un vieux roman à l’eau de rose. Maman s’est tournée. Sa jupe s’est soulevée. C’est l’attitude d’une fillette qui sait qu’elle est jolie. J’essaie d’en faire autant et je virevolte. Mais je trébuche et je me retrouve sur un genou. Un instant, j’éprouve une sorte de haine pour maman qui est pleine d’assurance, alors qu’elle se présente sous la forme d’un enfant.

« Vite, il faut fuir ! » chuchote maman. Au loin, on entend un bruit déchirer l’air, des sirènes hurlent.

« L’alerte a été levée tout à l’heure, mais enfin, viens donc ! » Elle me prend par la main et m’entraîne en toute hâte. Les B29 qui m’avaient toujours semblé de la grosseur d’une libellule se rapprochent en montrant leur ventre. Les bombes sont lâchées les unes après les autres, des flammes s’élèvent. Je ne vois plus maman, estompée par la fumée. Seule sa main me guide. Tout est transformé en une mer de feu.

« J’avais été évacuée, je n’ai jamais vu un bombardement de cette envergure ! Enfin ! » a dit maman. Des fenêtres du premier étage de la fabrique des étincelles voltigent. Le ciel danse dans le feu, que le vent enveloppe. Maman et moi savons que tout va bientôt s’écrouler sous les flammes. Nous savons aussi que ceux qui ont fui vers la rivière ne seront pas tous sauvés.

Au loin se dresse une colonne de feu. Plus haut, une tornade de fumée noire se déploie, comme si ce n’était pas suffisant, et n’en finit pas de monter toujours plus haut dans le ciel.

« Ma mère est morte aujourd’hui. Elle a dû beaucoup souffrir.

— Elle est morte ? »

De surprise, je répète ce qu’elle a dit. Car enfin, la mère de maman, c’est ma grand-mère, et elle a vécu même après que je suis devenue adulte. Maman, pourquoi dis-tu ça ?

Les flammes sont toutes proches mais je ne sens pas leur chaleur. Parce que c’est un rêve, me dis-je, pour me donner une explication. Comme c’est un rêve, maman peut dire ce qu’elle veut, je ne dois pas m’y attacher.

« Ma mère habitait à Okachimachi, tu sais. Pas loin du magasin. C’est pour ça que papa et moi, nous sommes liés par le sang, mais nous ne sommes pas de la même mère, vois-tu », dit maman, qui a sa forme de petite fille. Le hurlement des sirènes, le grondement des B29, les cris, les sirènes des voitures de pompiers, tout cesse brusquement. On n’entend plus aucun bruit. Seule parvient à mon oreille la voix de maman, une voix d’enfant.

« Une fois par mois, j’allais voir ma mère. Elle était très jolie. »

Il s’agit de la vraie mère de maman. Oui, quand on allait dans certaine maison, une petite bonne nous accueillait et elle emmenait papa aux magasins. La petite bonne disait « grand magazine ». C’était sûrement à Okachimachi… Au fait, papa n’avait-il pas raconté ça l’autre jour ? Qu’il allait avec grand-père chez sa maîtresse.

C’était sûrement la mère de maman. Papa qui n’était alors qu’un petit garçon l’avait-il compris ?

Une autre fois, maman était vêtue de blanc. Elle s’était coiffée avec une raie au milieu et ses cheveux étaient strictement noués. Ses joues dégagées brillaient d’une blancheur immaculée, et j’ai appuyé les doigts dessus. Mon index et le majeur ont laissé leur empreinte sur les joues de maman.

« Arrête ! » Maman avait beau protester, je ne cessais pas.

Lis-moi cette lettre, s’il te plaît, dit maman petite fille en me tendant un feuillet. C’est du papier japonais, avec un motif en couleur, des oiseaux. Je déplie la lettre, le papier crisse. Je me doute que j’ai de nouveau pénétré dans un rêve. Je ne veux pas rêver de maman. Non, c’est faux, je veux la voir en rêve.

La lettre contient le dessin d’une poupée. La poupée nue représente exactement maman quand elle était petite fille, les pieds et les bras sont anormalement tordus. C’est une position impossible à prendre pour un être humain.

« Ça doit te faire mal ! dis-je, ce qui fait rire maman.

— Oui, bien sûr. Tu sais, je connais cette douleur. »

Je m’amuse encore une fois à appuyer les doigts sur les joues de maman. Arrête. Elle cherche à se dégager. La robe blanche de maman qui s’échappe flotte autour de moi comme la dernière image que je garde d’elle. Les bombardiers volent au loin. Je n’entends aucun bruit. Je sens une odeur agréable. C’est un rêve pourtant. C’est l’odeur du gratin que maman est en train de cuisiner.

« Maman ! » Elle porte un tablier, se penche pour me serrer dans ses bras.

Je demande : « Où est Ryô ? » Pourquoi donc n’apparaît-il jamais dans mes rêves ?

« Je ne veux pas que tu le rencontres, écoute, enfin ! »

Maman sourit. Mais son visage souriant se transforme, et elle me lance un regard déplaisant. Maman sait. Maman savait tout. Mais c’est un rêve. Comment se fier aux rêves ? Maman était-elle vraiment au courant ?

« Naturellement ! » dit maman, et elle s’étire. Des motifs que Ryô et moi avons dessinés sur les murs de la chambre surgissent l’un après l’autre des animaux inconnus. Une dizaine d’oiseaux se mettent à voler dans la chambre. Leurs ailes grises s’agitent et cognent contre les murs. Plusieurs félins aux griffes puissantes viennent me déchirer. Je voudrais qu’ils me déchirent vite. Alors sans doute, Ryô mettra en terre mon corps déchiqueté. Pourquoi Ryô ne vient-il pas ?

« Ryô ne viendra pas, tu sais ! »

Maman, maman petite fille fixe son regard sur moi.

« Ils doivent venir s’installer le 10 mars. Encore trois jours, et tout le monde se retrouvera ici ! » a dit maman, en tirant violemment sur le côté droit de sa frange.

« L’évacuation, quelle horreur ! a repris maman en avançant la lèvre inférieure. Tout le monde était méchant avec moi. Parce que je n’étais pas comme les autres. Parce que j’étais une enfant de la ville. Mais toi, Miyako, tu es mon amie, pas vrai ? On a fini par devenir vraiment proches, toutes les deux. »

Le 10 mars, les parents de maman et Shigedon, autrement dit grand-père et grand-mère ainsi que le dernier commis resté à la boutique, devaient venir rejoindre maman à Takasaki où elle avait été évacuée avant les autres. Mais dans la nuit du 9 au 10 mars 1945, Tôkyô a été bombardé. La partie de Hongô où se trouvait le magasin, et toutes les rues derrière, tout a brûlé. Mais une grande partie de l’université impériale, pourtant juste à côté, a été épargnée.

« L’église non plus n’a pas été incendiée. »

Elle parlait de l’église protestante de Kasuga. Je déteste les histoires du passé, disait toujours maman. C’est pour ça que je sais. Il y avait en effet une église à cet endroit de Kasuga où se trouvait la fabrique de papier, qu’on découvrait du côté gauche en marchant non pas en direction d’Ueno Hirokoji, mais vers l’université.

« J’en ai assez d’entendre parler des gens qui sont morts pendant la guerre ! ai-je lancé un jour à maman. Tout le monde finit par mourir. Je ne pense pas que ce soit quelque chose de particulier. »

Quand maman se mettait à parler de la guerre, je me fâchais. Si on me disait que la guerre avait eu lieu, je ne trouvais rien à répondre. Quand je me disputais avec maman pour une raison ou une autre, cela finissait toujours par la guerre. Miyako, toi et les gens de ton âge, vous avez de la chance. Que pouvais-je répondre quand on me jetait ça à la figure ?

Maman a éclaté. Elle m’a giflée. Quel culot ! Toi qui ne sais pas ce que c’est que mourir ! Elle criait. C’est la seule fois où je l’ai entendue crier.

C’est vrai, je ne sais pas ce que c’est. Mais toi non plus, maman, tu ne sais pas. Puisqu’il ne t’est jamais arrivé de mourir.

Mais j’ai perdu ma mère. Toi, Miyako, tu as ta mère. Tu peux t’estimer heureuse.

C’était un rêve, mais je me suis souvenue des paroles de maman à ce moment-là. J’ai senti la colère monter. On n’est pas forcément heureux sous prétexte qu’on a sa mère en vie. On est heureux si on entretient avec sa mère des rapports dignes de ce nom. Jamais, maman, tu ne m’as regardée pour de bon. Tu donnais l’impression de me regarder, mais en réalité, tu ne me voyais pas. Ryô, lui, lui seul me regardait. Et moi aussi, je le regardais.

« On m’a abîmé mon cartable ! » dit maman, maman petite fille, avec un visage triste et puéril.

« Regarde », dit maman, en me montrant le cartable. Il était en cuir, d’un beau rouge vif.

« La guerre avait commencé, la pénurie s’installait. Papa me l’a acheté quand il est allé en Chine. Mais on me l’a tout abîmé ! »

Maman pleurnichait. Elle pleurait comme une enfant. Tout le monde est méchant avec moi. La maîtresse fait comme si elle ne voyait rien. Les garçons sont brutaux. Vivement le 10 mars, que tout le monde arrive !

Le 10 mars, personne ne vint. Après avoir protégé pendant cinq jours le coffre-fort du magasin qui n’avait pas brûlé, les parents de maman ainsi que le petit Shige ont marché jusqu’à Itabashi où de lointains parents avaient leur maison. La grande maison achetée avec l’argent gagné jusqu’à la fin de la guerre n’a finalement jamais été habitée. Papa était à Karuizawa, avec les élèves de son école qu’on avait évacués tous ensemble.

« Moi, j’étais toute seule. J’avais peur. J’étais morte de tristesse. »

Maman pleurait. L’enfant que j’étais dans mon rêve tenait les mains de maman, et ensemble, nous versions des larmes. Maman parce qu’elle était à plaindre. Moi parce que je lui en voulais. Maman ne pleurait pas pour la même raison que moi, mais nos voix étaient à l’unisson. Tout le monde dit que j’ai exactement la même voix que maman.

Je veux absolument devenir son amie, me disais-je.

Encore ce rêve. Je rêve de maman. Je sais que c’est elle, mais comme si j’étais envoûtée par une fille pleine de charme à peine rencontrée, maman m’ensorcelait chaque fois qu’elle m’apparaissait.

Je courais derrière maman qui gravissait sans peine une côte. Attends-moi ! Maman s’est retournée. Je levais la tête vers elle, elle a ri. Si tu me rejoins, je te donnerai quelque chose. Elle s’est arrêtée pour m’attendre. Quand je suis arrivée si près d’elle que je pouvais sentir la chaleur de son corps, elle a doucement desserré les doigts de sa main aussi fermée qu’un bourgeon et elle m’a montré une petite masse blanche.

« Qu’est-ce que c’est ?

— Regarde ! » Au même moment, la petite masse blanche a émis de la lumière, et bientôt un éclair a jailli.

« Comme c’est joli !

— Bien sûr, Takasaki est une zone de production de foudre ! »

L’expression, qui était bizarre, m’a fait rire. Maman aussi a ri. L’éclair qui était au début une miniature emplissait à présent l’horizon. Par intermittence on entendait résonner le tonnerre. La course des éclairs était par moments traversée par une chose qui courait sur le côté.

« L’éclair s’est allongé pour se reposer ! » a dit maman en pointant le doigt. C’est joli ! Que c’est joli ! Toutes les deux, nous n’en finissions pas de nous exclamer. Maman a saisi ma main et l’a serrée. Elle a posé la tête sur mon épaule. Elle était brûlante. Son souffle était humide. À l’idée que cette fillette allait me mettre au monde ainsi que Ryô, je me suis sentie étrangement troublée. J’éprouvais de la tendresse pour maman.

« S’il te plaît, Miyako, ne te prends pas de haine pour moi », a chuchoté maman.

Comment aurais-je pu la détester ? Pourquoi les enfants aiment-ils leur mère ? Quelle que soit sa mère, l’enfant aime tout d’elle. Devenue adulte, capable avec objectivité de voir la personne qu’elle était avec ses insuffisances, consciente de ses défauts et de ce qui lui manquait, j’aimais maman, inconditionnellement.

« Moi, te détester ? Jamais. Ce n’est pourtant pas l’envie qui m’en manque ! » En entendant ma réponse, maman s’est mise à rire.

« Ma petite Miyako ! »

Elle a dit mon nom, j’étais si heureuse que je tremblais. La voix pleine de tendresse de maman allait toujours à papa, à Takeji, à Ryô, toujours à des hommes, jamais à moi. Cette fois, dans mon rêve, maman m’appelait d’une voix tendre, une voix que je ne lui avais jamais connue.

J’ai effleuré sa poitrine. Ses petits seins n’étaient pas encore développés. J’ai fait glisser ma main sur mes seins. Comme ceux de maman, ils étaient tout plats. Pendant que je jouais à les caresser, je me sentais bien. J’ai souhaité avec force ne jamais me réveiller.

« Tu gémissais, m’a dit Ryô. Tu rêvais encore ?

— Oui. Maman était une petite fille. »

De nouveau, l’été est revenu. Les cheveux collaient sur la nuque, à cause de la sueur de la nuit.

« Dis, pourquoi es-tu là ? » ai-je demandé d’une voix hésitante.

Je faisais semblant d’être encore dans les brumes du sommeil. Ryô avait allumé la lampe de chevet et il lisait. Il ne dormait pas encore.

« Qu’est-ce que tu racontes ? Je suis là parce que nous habitons ensemble.

— Pourquoi est-ce que tu vis avec moi ?

— Parce que je ne veux pas être seul », a répondu Ryô avec une curieuse naïveté.

Maman était morte depuis longtemps mais elle continuait à vivre en moi. Si bien que même si j’étais seule, je ne pouvais pas être seule. Maman était toujours quelque part, et elle me regardait.

« C’est bien d’être seul, non ?

— Très peu pour moi. »

L’oreiller de plumes était creusé à l’endroit de la tête de Ryô. Il l’a retourné. L’autre côté était plat, et Ryô a enfoncé sa tête dedans.

Voilà bientôt vingt ans que je rêve de maman. Au début, elle avait une forme vague, mais ces derniers temps, sa silhouette devient de plus en plus dense. Plus que Ryô qui est à côté de moi, je sens maman infiniment proche.

« Tu es amoureuse ? » demande maman. C’est dans mon rêve. Elle rit sous cape.

Je n’ai pas répondu et elle a continué joyeusement :

« Moi, j’ai quelqu’un.

— Qui est-ce ?

— Quelqu’un que tu connais bien.

— Papa ?

— Mais oui ! »

Mais papa est ton frère, non ? C’est ce que je voudrais dire, mais pas un son ne sort de ma bouche.

« À l’origine, nous vivions juste ensemble. Il n’y avait rien de plus. »

Maman avait parlé avec simplicité, si bien que j’ai retrouvé ma voix pour demander :

« Rien de plus ? Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Je ne sais pas au juste. »

Maman était toujours sous la forme d’une petite fille. Moi aussi. Nous nous sommes pris la main. J’avais une envie folle de révéler à maman qui était l’être que j’aimais.

« Tu vois, il court très vite.

— Tu me parles de l’homme que tu aimes ?

— Oui. Et puis aussi, c’est quelqu’un qui chante très bien.

— Tiens donc ! »

Sans faire un geste, maman m’a dévisagée. Le sang me monte à la tête. Je meurs d’envie de lui dire qui est celui dont je suis amoureuse. Mais il ne faut pas, je ne dois pas lui dire.

Intérieurement, je suis pleine de sa présence. Les petits cheveux fous qui envahissent la ligne du cou. Les paupières un peu lourdes. Les lèvres brûlées par le soleil. Les oreilles bien ourlées. Le rire franc, ce rictus, suivi tout de suite d’un retour à une expression grave, le léger décalage qui se produit alors.

J’éprouvais du désir. Je ne savais pas de quelle manière mon désir se trouverait comblé. Il ne me suffisait pas d’être à ses côtés. Je n’étais pas comblée. Je le voulais. Je voulais qu’il me veuille aussi.

« Tu n’as qu’à le prendre dans tes bras, a dit maman, avec une voix d’enfant.

— Je ne peux pas.

— Pourquoi ?

— Parce que. »

Elle s’est mise à rire. Le vent a traversé ses longs cheveux. J’ai senti l’odeur de maman, son odeur quand elle était adulte. Le N° 19 de Chanel. Quand elle en mettait, le parfum devenait beaucoup plus intense que dans le flacon. Moi aussi, il m’est arrivé d’en mettre. Mais il ne m’allait pas du tout. La silhouette de maman s’est effacée. À la place, la main que j’aime, ses doigts me sont apparus, tout près.

En hâte, j’ai approché ma main, mais les doigts se sont estompés dans l’instant.

« La maîtresse, les professeurs, personne ne m’aimait ! » disait souvent maman. Quand elle vivait.

Maman prenait le train pour aller à l’école. Du temps où elle allait dans cette école de filles, à présent réputée comme « boîte à bac », l’établissement était déjà très sévère. À l’époque, presque la moitié des élèves passaient l’examen d’entrée à l’université.

« Il y avait un examen où il fallait remplir des blancs, compléter le texte en choisissant parmi plusieurs réponses possibles.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? »

Ryô était en train d’écouter la radio, et pour une fois, il s’est mêlé à la conversation.

« Eh bien, disons, une évaluation des connaissances.

— Hum. » En même temps, il a éteint la radio.

— J’étais la première. Mais le prof n’était pas convaincu, il se demandait si je n’avais pas choisi au hasard, j’avais eu de la chance que mon crayon tombe sur la bonne réponse !

— C’était un imbécile ou quoi, ce prof ? »

Oui, c’était un idiot. Mais moi, je me suis rebiffée. Je me dégoûtais moi-même de réussir alors que je ne faisais rien. En fait, j’ai laissé passer l’occasion d’étudier pour de bon, tout simplement. Je suis trop têtue, il n’y a rien à faire de moi.

Après le lycée, maman avait appris la couture, japonaise et occidentale. J’ai appris la cuisine française aussi, à Tôkyô Kaikan. La cuisine japonaise, occidentale, chinoise. Tout, quoi ! On m’a inculqué tout ça. Le thé et l’arrangement des fleurs, ça, c’était depuis le collège, je prenais des leçons de chant aussi. Une femme, c’était ça ! Maman a poussé un soupir.

Ryô s’est levé et s’est mis derrière maman. Il a commencé à lui masser les épaules. Comme c’est agréable. Après tout, c’est peut-être une chance d’être une femme. Parce que comme ça, j’ai pu avoir Ryô !

Je voulais moi aussi apprendre la cuisine française, comme maman. La viande sans le moindre tendon. La chapelure fine et fraîche. Le beurre fondu à l’odeur délicieuse. La sauce béchamel moelleuse. Maman ne m’a pas appris à faire la cuisine. Elle faisait tout elle-même, toute seule. Elle était contente quand Ryô venait l’aider. Moi, quand j’allais dans la cuisine, je la dérangeais. Il n’en était rien pourtant. Je n’ai jamais fait de différence entre Miyako et Ryô ! aurait-elle dit sûrement. J’aurais voulu devenir comme Ryô. Pour pouvoir faire plaisir à maman. Mais je n’ai jamais pu. C’est peut-être ce qui explique que j’aime Ryô à ce point.

OceanofPDF.com