Soudain, j'ai entendu la voix de l'eau

Hiromi Kawakami · Chapitre 6 sur 13

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Soudain, j'ai entendu la voix de l'eau

Papa et Maman / Nahoko

 

Les jours de pluie, le tic-tac des pendules résonne très fort.

Je pensais qu’elles finiraient par s’arrêter si je les laissais tranquilles, mais le tic-tac continue depuis de nombreuses années, depuis que Ryô et moi habitons de nouveau la maison, et il m’arrivait d’ouvrir en cachette la porte de cette pièce destinée en principe à ne jamais être ouverte.

La clé se trouvait dans un tiroir de la cuisine, ce n’était pas un secret. C’était Ryô qui l’y avait mise, lui également qui avait décidé de la laisser fermée.

« Ici, eh bien… »

Le jour du déménagement, Ryô avait commencé une phrase, puis s’était interrompu. J’aurais voulu voir son visage. Quelle expression avait-il en disant ça ? Mais il n’a pas relevé la tête. Seuls ses cils palpitaient légèrement. Pensait-il à quelque chose, ou bien n’était-ce qu’un clignement d’œil ?

« Cette pièce, on va la condamner », a-t-il fini par dire. Ce n’était peut-être pas ce qu’il avait l’intention de dire au début.

La serrure a cédé tout de suite. Quand j’ai ouvert, une odeur de moisi a assailli mes narines. J’ai ouvert en grand les fenêtres, et quand l’air a pénétré, les bords du couvre-lit se sont agités. À l’époque, Ryô avait quitté cette maison un peu avant moi. J’en avais fait autant quelques mois plus tard.

Les trois pendules et l’horloge faisaient entendre leur tic-tac régulier. Tout de suite après le départ de Ryô qui était devenu indépendant, papa avait fait de cette pièce la chambre du Temps. Montres-bracelets, pendules murales, pendules de table, elles occupaient l’espace en toute liberté. Je me sentais mal à l’aise, car j’avais l’impression que papa se réjouissait du départ de Ryô.

Quand papa s’est installé dans un appartement après la mort de maman, il a emporté toutes les montres et pendules possibles, n’en laissant que quatre.

Quand j’allais le voir, les pendules qu’il avait emportées étaient disposées sur une grande table. Cette table aussi venait de la maison. Elle était grande, on pouvait s’y asseoir à dix.

Du vivant de maman, à une époque où beaucoup de gens venaient à la maison et où Ryô et moi étions encore enfants, la table était couverte de tous les plats qu’elle avait préparés pour les invités. Mangez pendant que c’est chaud, ça, il faut le consommer froid, gazouillait-elle tout en allant et venant de la cuisine à la salle à manger.

On ne voyait que des pendules sur la table dans l’appartement de papa. Je lui ai demandé un jour ce qu’il avait fait des montres-bracelets, il a secoué la tête en disant qu’il les avait jetées. D’ailleurs, les pendules murales aussi, je m’en suis débarrassé pour la plupart. Sauf trois, et aussi l’horloge noire, je les ai laissées à la maison. Elles sont d’un modèle peu courant, et maman les aimait beaucoup, elle aussi, je me suis dit que ça lui ferait de la peine si je m’en séparais.

Maman est morte, comment veux-tu que ça lui fasse quelque chose ? ai-je répliqué. Mais en moi-même, je me doutais vaguement qu’elle serait triste. Quand on lui enlevait quelque chose qu’elle affectionnait, maman se fâchait. D’ailleurs, en fait de chagrin, elle se mettrait en colère, oui ! À l’instant où je me disais ça, maman m’a terriblement manqué.

Tandis que le vent caressait les murs, j’ai détaché les pendules et j’ai ouvert le couvercle. À l’intérieur de chacune, il y avait une grosse pile. Je trouvais mystérieux qu’elles continuent à marcher depuis toutes ces années. Ce soir-là, j’ai posé la question à Ryô. Il m’a expliqué l’astuce sans s’embarrasser de formules.

C’est moi qui change les piles, figure-toi, à la demande de papa.

Il a dit ça comme si c’était la chose la plus simple du monde. Prise de court, je suis restée muette.

Quand j’ai pénétré dans la chambre de Ryô pour la première fois depuis longtemps, j’ai été surprise, d’une manière inexplicable, de ne sentir qu’une odeur de moisi, rien d’autre.

Je m’imaginais que la chambre avait gardé une odeur plus dense, comme un secret.

J’ai tapoté la housse qui couvrait le lit, passé le doigt pour enlever la poussière accumulée sur la bibliothèque et pris un livre au hasard.

C’était un livre illustré, de couleur verte, et sur la couverture était dessiné un fin serpent de mer. Je n’avais jamais vu ce livre du temps où Ryô était à la maison. Peut-être était-ce maman ou papa qui l’avait posé là par mégarde. La bibliothèque était en bois léger, elle m’a semblé très vétuste.

J’ai encore une fois tapoté le couvre-lit. J’ai failli m’asseoir, mais j’ai renoncé.

J’ai refermé la fenêtre, tiré les rideaux, j’ai remis le livre à sa place, j’ai soupiré, puis j’ai quitté la chambre. Je me suis retournée, mais décidément, il n’y avait nulle trace de Ryô, enfin nulle trace du Ryô d’autrefois.

Quand j’ai donné un tour de clé, j’ai entendu le déclic. Clic clac. Ce bruit métallique m’était agréable, la clé qui trouvait exactement sa place dans la serrure. Cet accord parfait n’a pas lieu chez les êtres vivants. Seuls les objets que l’homme a fabriqués avec précision sont capables de procurer cette sensation d’accord parfait.

Ce soir-là, j’ai haché finement des feuilles de chou. Ryô n’aime pas ça. Le chou, c’est bon pour les insectes, dit-il en le repoussant sur son assiette. J’avais envie de faire quelque chose qui déplaise à Ryô. En réalité, je n’en étais pas consciente à ce point, mais je voulais me libérer de quelque chose qui me mettait mal à l’aise de façon indéfinissable, et j’ai haché sans fin des feuilles de chou.

Ryô a dévoré le chou qui accompagnait les beignets de viande que j’avais disposés sur un plat.

« Tu n’avais pas ça en horreur ? »

Ryô a secoué la tête.

« Ah bon ? Oui, sûrement, quand j’étais petit. J’ai oublié. »

J’avais versé sur le chou quelques gouttes d’une sauce à l’odeur un peu sucrée. Le cœur me battait légèrement tandis que je regardais Ryô manger avec application. Quand j’ai saisi entre mes baguettes le chou finement coupé, j’ai eu l’impression qu’il croustillait entre mes dents. Mais une fois que j’ai enfourné un bout de beignet de viande, il a perdu toute saveur, ce n’était plus qu’un amalgame de fibres. Il m’arrive parfois de ne plus savoir apprécier ce que je mange.

« C’est rudement bon ! » a dit Ryô. Il me faisait un compliment sur la cuisine que je préparais tout naturellement, puisque c’était moi qui restais à la maison, mais à l’origine c’était lui qui aimait s’affairer à la cuisine. C’était lui plus que moi qui aidait maman. Moi, je préférais faire les courses ou nettoyer le jardin, lui aimait mieux éplucher les pommes de terre ou couper en menus morceaux de quoi faire un riz cantonais.

« Dimanche, c’est toi qui feras le dîner, d’accord ?

— D’accord. »

Tandis que nous parlions, je me suis souvenue de cet été-là, comme le souvenir d’une vision. D’ailleurs, cet été-là n’avait-il pas été une vision ?

Pendant les quelques années qui ont suivi mon départ de cette maison, que je mange ou que je dessine, que je fasse des courses ou que je lise, je me rappelais sans cesse un certain soir d’été. Mais peu à peu, j’ai cessé de m’en souvenir.

Le souvenir de la période où j’avais été séparée de Ryô était plus vif, comme à fleur de peau. Depuis que j’ai commencé à habiter avec lui, l’apparence de Ryô qui a vieilli et que j’ai devant moi se superpose à l’image du Ryô d’autrefois, ma mémoire devient confuse, les souvenirs s’entassent et les plus lourds s’en vont stagner tout au fond.

Dans de très rares moments, j’essaie d’évoquer certaines choses, exactement comme on se rappelle avec tendresse les plaisanteries d’autrefois. Ce qui s’est passé cette nuit-là, cet été-là.

Au loin, une cigale chantait. Le tic-tac des pendules, simultané, m’est parvenu. Le vent était tombé, Ryô était en sueur.

« Votre papa n’est pas votre vrai père », a déclaré Takeji.

J’étais en première année de lycée, Ryô en troisième année de collège.

« Mais si ça se trouve, vous vous en doutiez déjà. »

Voilà ce que nous a déclaré Takeji un beau jour, d’un ton léger.

« Votre papa n’est pas le mari de votre maman. »

Tout d’abord, ni moi ni Ryô n’avons saisi le sens de ces paroles.

« Quoi ? »

Ma voix avait comme explosé, et Takeji a pris un air un peu perplexe.

« Vous ne le saviez pas ?

— Je ne comprends pas ce que tout ça veut dire », a dit Ryô. Il avait un ton aussi dégagé que Takeji. Il croyait certainement que Takeji se moquait de nous. Il lui arrivait parfois de faire des plaisanteries de mauvais goût.

« Tous deux sont frère et sœur.

— Qui ça, tous deux ?

— Frère et sœur ? »

Cette fois, Ryô et moi avons explosé simultanément. Il serait plus juste de dire que ce qui a franchi nos lèvres était, non pas des mots contenant un sens, tous deux frère et sœur, mais plutôt des sons inintelligibles.

« Vous avez bien entendu. Mais oui, tous les deux, votre papa et votre maman. Et si je dis qu’ils sont frère et sœur, c’est parce que votre papa est le frère aîné de votre maman. Écoutez, à l’origine, c’est votre père qui devait prendre la succession de la fabrique de papier, ou si vous aimez mieux, prendre la relève de la maison où votre mère a été élevée. Seulement voilà, quand votre père était jeune, il est parti, c’est pour ça que c’est moi qui… »

Takeji continuait sur le même ton dégagé. Ryô et moi, nous nous sommes regardés. Chacun cherchait dans le regard de l’autre le même doute, nous n’arrivions pas à croire que Takeji disait vrai.

« Et comme ils ne sont pas mari et femme, mais bien frère et sœur, c’est après la naissance de Ryô qu’ils se sont mis à vivre ensemble. Votre père n’apparaît pas sur les photos quand vous étiez petits. »

Une nouvelle fois, Ryô et moi nous sommes regardés. Était-ce bien certain ? J’avais l’impression d’avoir les albums de famille devant mes yeux. À l’époque de notre enfance, les photos étaient encore souvent en noir et blanc et on les maintenait aux quatre coins à l’aide de petits triangles de papier transparent. Certains se décollaient des pages au papier épais et les photos se mettaient alors de travers.

« Je vais chercher un album », a dit Ryô en se levant d’un mouvement brusque.

Takeji, Ryô et moi avons feuilleté l’album, en rapprochant nos visages. Effectivement, il n’y avait pas de photos de papa. Celles où on nous voyait tous les quatre ensemble étaient des photos en couleurs.

« Est-ce que vous avez des souvenirs de votre père quand vous étiez tout petits ? » a demandé Takeji.

J’ai failli répondre, bien sûr que oui, puis j’ai hésité.

Maman en train de jouer à nous poursuivre, Ryô et moi. Maman accroupie qui me mordillait le bout de la langue. Maman en train de donner une tape sur les fesses de Ryô. Maman dont le chapeau s’était envolé dans un parc. Maman qui mettait dans un vase en verre les fleurs du jardin qu’elle avait cueillies. Maman qui marchait vite et nous montrait toujours son dos, nous qui courions derrière elle.

Les images qui demeuraient dans ma mémoire étaient toutes des images du corps de maman.

« C’est sans doute parce que papa était au travail ? » Telle a été ma réponse, au lieu de, non, je n’ai pas de souvenirs de papa quand j’étais toute petite. Mais je ne pouvais rien changer au fait que je n’avais en réalité aucun souvenir de lui.

« Cette maison que votre grand-père a achetée pour votre mère, vous l’habitiez au début tous les trois. Votre père est arrivé après.

— Arrivé ? » a répété Ryô d’un ton absent. Il est arrivé. Curieuse façon de dire les choses. Quant à moi, je restais songeuse.

« Votre père, il ne voulait pas revenir, à mon avis. Je crois qu’il n’a pas pu faire autrement… »

Takeji continuait d’un ton toujours aussi léger.

Le lendemain du jour où Takeji nous a raconté cette histoire, nous étions encore hébétés. Puis Ryô a déclaré brusquement : « Il faut faire une réunion pour arrêter une stratégie. » Comme la maison ne semblait pas le lieu adéquat, il a décidé d’organiser ça dans le hall de la bibliothèque municipale.

Le hall de la bibliothèque était clair et spacieux, des chaises en nombre suffisant y étaient disposées. L’endroit, rempli de lumière, ne se prêtait cependant pas au genre de « réunion » que Ryô et moi étions censés tenir.

Nous avons tenu un conciliabule dans des chuchotements.

« Si papa est le frère de maman, ça veut dire qu’il est notre oncle.

— Et nous qui l’appelions papa…

— Ça, c’est sans importance.

— Je ne trouve pas, moi.

— Les liens biologiques ne sont peut-être pas aussi forts que s’il était notre père, mais enfin, ils existent.

— Oui, évidemment.

— Du point de vue de l’hérédité, maman et papa sont très proches.

— La question n’est pas là, à mon avis. Écoute, où se trouve notre vrai père ? »

Notre vrai père. Il va sans dire que là était la question. Nous avons continué à discuter à mi-voix. Que papa nous ait menti en se comportant avec nous comme s’il était notre vrai père, ni Ryô ni moi n’avions envie de lui en tenir rigueur, sans trop savoir pourquoi. En fait, papa n’était peut-être pas sans défaut mais il était un père acceptable, c’est le moins qu’on puisse dire.

« Pourquoi Takeji nous a-t-il mis au courant tout à coup ?

— Oui, tu as raison. Parce que papa et maman ne nous auraient sûrement pas caché la vérité pour ne pas nous faire de peine. »

C’était vrai. Dans notre famille, on ignorait les faux-semblants et les détours, et il n’y avait pas de raison de ne pas nous dire que notre père n’était pas notre vrai père.

« Je vois très bien maman ou papa nous dire qu’ils n’ont pas fait exprès de nous cacher la vérité, simplement ils trouvaient fastidieux d’avoir à nous l’expliquer.

— Si ça se trouve, Takeji aussi nous a tout raconté un peu comme ça, par hasard. »

Ryô et moi avons échangé un regard. C’était plus que probable. Une famille qui ne met pas au-dessus de tout l’importance de dire la vérité aux enfants et qui se contente d’attendre que l’occasion se présente. Il ne faisait pas de doute que Takeji, très proche de nous, était de la même nature.

En définitive, Ryô et moi avons décidé à la fin de notre réunion de ne pas chercher à en savoir plus que ce que Takeji nous avait appris. Car si nous avions insisté auprès de papa ou de maman pour qu’ils nous disent qui était notre vrai père, ils auraient fait semblant de ne pas comprendre le sens de notre question. Papa et maman avaient tous les deux l’esprit de contradiction.

« Dis, pourquoi est-ce que tu nous as appris à ce moment-là que papa n’était pas notre père ? »

Bien longtemps après, j’ai posé la question à Takeji, mine de rien.

« Eh bien, moi aussi, j’y pense souvent. »

La réponse de Takeji m’a plutôt étonnée. Je croyais qu’il allait dire quelque chose du genre, « il n’y avait pas de raison particulière, tu sais », ou « ça m’a échappé ».

« Il faut croire que j’étais amoureux…

— Amoureux ? »

Takeji a pris un air un peu confus, mais il n’a rien ajouté. Et je n’ai pas insisté non plus.

Cela voulait-il dire qu’il nous faudrait attendre encore pour découvrir qui était notre vrai père ?

Mais Ryô et moi savions déjà plus ou moins à quoi nous en tenir. Nous ne nous trompions pas.

À chercher ainsi dans ma mémoire, je me suis aperçue que l’ombre de Nahoko traversait çà et là mes souvenirs. Exactement comme si de petites forêts traversaient soudain l’horizon.

Pendant quelque temps, j’ai fréquenté une maison où vivaient plusieurs membres de la famille de Nahoko. Tout simplement parce que la nièce de Masuko, autrement dit la cousine de Nahoko, avait manifesté le désir de prendre des leçons de dessin. Cette cousine s’appelait Kaoru, elle avait cinq ans de moins que moi. À cette époque, j’allais à l’école des beaux-arts et je ne croyais pas avoir une technique suffisante pour enseigner le dessin, mais, séduite par l’argent que me proposaient ces gens plus qu’à l’aise, j’allais donner ma leçon une fois par semaine.

Kaoru était une jolie fille. À force de lui apprendre à dessiner des légumes et les objets qui se trouvaient sur sa table et à utiliser la couleur, j’avais fini par avoir envie de faire son portrait.

Essaie de faire ton autoportrait, ai-je dit un jour. Elle a froncé les sourcils. Ça ne me parle pas vraiment, de dessiner mon visage.

Ne pense pas qu’il s’agit de toi, fais comme si c’était le visage d’une autre. Kaoru, lentement, s’est mise à dérouler une ligne. Elle a tracé le contour du visage, puis les yeux et le nez, elle a estompé pour faire des ombres, mais ça ne ressemblait pas du tout à un visage humain. C’était comme les légumes ou les objets qu’elle avait dessinés jusqu’à présent.

Pendant que Kaoru peinait pour réaliser son portrait, de mon côté, je la dessinais sur plusieurs feuilles de papier. Quel que soit l’angle sous lequel je représentais son visage, elle était belle.

Au bout d’un certain temps, son dessin a fini par ressembler à un visage humain. Ça y est, j’ai fini. En même temps, elle est venue me montrer son dessin. J’ai poussé un cri.

« Pourquoi as-tu dessiné de cette façon ? » ai-je demandé.

Elle a secoué la tête.

« Je crois que c’est assez réussi, pourtant…

— Mais ce n’est pas du tout ressemblant !

— Mais non, c’est bien mon visage. »

Le dessin qu’elle me montrait, cette fille qu’elle avait dessinée, c’était exactement Nahoko.

« Je ne dis pas que je ne l’aime pas. Mais un dessin se doit de représenter l’objet qu’on a sous les yeux.

— Moi, je le trouve fidèle. »

Kaoru qui était une élève docile et qui ne répondait jamais, faisait preuve d’obstination cette fois, ne voulant rien entendre.

Elle avait fait d’elle trois portraits. Un de face, deux de profil. C’était à chaque fois Nahoko, aucun ne présentait de ressemblance avec Kaoru. Qu’elle ait pu reproduire aussi fidèlement le visage de Nahoko sans le voir m’a causé une légère inquiétude.

« Tu aimes à ce point le visage de Nahoko ? me suis-je risquée à demander.

— N’importe quoi ! » Telle a été sa réponse.

Plusieurs années après, Kaoru s’est inscrite à la faculté des sciences. Elle m’a donné son autoportrait. Comme elle répétait toujours qu’elle n’aimait pas son visage, j’ai montré le dessin à Nahoko un jour. Elle a écarquillé les yeux en s’exclamant : « Mais c’est Kaoru ! C’est vraiment ressemblant. Tu dessines bien, Miyako ! »

Nahoko rit tout le temps.

Ce n’est pas qu’elle rie pour de bon, mais son expression, quand elle est sérieuse et qu’elle ne parle pas, prend la forme d’une moue rieuse.

« Ce dessin, ce n’est pas moi qui l’ai fait, c’est Kaoru », ai-je dit.

Nahoko s’est contentée de rire. À moins qu’elle ne soit restée muette et sérieuse. Encore maintenant, je suis incapable d’en décider.

« Donc, c’est un autoportrait ?

— Oui, mais je ne le trouve pas ressemblant du tout.

— Ah bon ? Ce n’est pas si évident. »

Nahoko ne quittait pas le dessin des yeux. Le visage de Nahoko qui fixait le portrait s’est superposé au visage de Kaoru sur le dessin. Mais tout de suite, ils sont devenus deux choses différentes.

Bien que Nahoko ait l’air de rire, son visage n’a pas la moindre chaleur. Elle ne donne pas pour autant l’impression d’être triste. Le rire qui infléchit l’expression du visage et le sentiment que celui-ci exprime sont comme deux éléments distincts. Mais le fait que j’aie aimé tout de suite Nahoko est sans aucun rapport avec ça.

Jusqu’à la fin du collège, Nahoko avait l’habitude de passer à la maison les vacances d’été, habitude qui n’a pas connu de rupture. Nous allions tous les trois à bicyclette à la piscine municipale et nous revenions quand l’heure la plus chaude de l’après-midi était passée. Il n’y avait que deux vélos et c’étaient Nahoko et Ryô qui pédalaient, quant à moi, je montais derrière l’un ou l’autre. Le porte-bagages était dur et comme la route n’était pas bien bitumée, j’avais toujours mal aux fesses. Ryô disait que je le chatouillais en passant les bras autour de ses reins, mais Nahoko préférait que je reste collée contre son dos.

« Sans ça, je peux pas rouler droit ! »

J’entourais ses hanches minces, je collais mon visage contre son dos, et j’entendais les battements de son cœur. À l’aller, il battait vite, au retour, j’avais l’impression que les battements étaient plus lents.

Nahoko parlait souvent dans son sommeil.

Quand nous faisions la sieste au retour de la piscine, nous nous allongions tous les trois l’un à côté de l’autre sur les tatamis. Nahoko prenait un coussin en guise d’oreiller, Ryô restait sans rien, ni oreiller ni couverture, moi, je me mettais une petite serviette jaune sur les jambes et je m’endormais en déplaçant petit à petit mon visage.

Nous ne dormions pas longtemps, mais c’était d’un sommeil profond. Nahoko parlait si fort dans son sommeil que Ryô et moi finissions immanquablement par ouvrir les yeux.

Nahoko bataillait toujours contre quelque chose dans ses rêves. Mais c’étaient des discussions si plaisantes que nous restions à l’écouter parler dans son sommeil sans la réveiller. Nous n’arrivions presque jamais à comprendre ce qu’elle disait. Elle respirait vite et elle émettait sans discontinuer des sons proches d’un rire.

Quand ce qu’elle disait dans son sommeil arrivait à son paroxysme, elle se réveillait en sursaut. Elle posait sur nous qui la regardions un œil hébété et elle battait des paupières.

« Où on est ici ?

— On est à la maison.

— La maison ? Chez qui ? »

Chez nous, notre maison, quoi ! Ryô et moi répondions en même temps. La scène se reproduisait quotidiennement. Nahoko se levait lourdement, s’ébouriffait les cheveux. Elle avait la nuque en sueur. Les cheveux fins de ses tempes frisottaient, formant comme des boucles.

« Tu as la marque du coussin ! » disait Ryô. Nahoko touchait ses joues. C’est vrai, j’ai des marques, disait-elle distraitement.

Tous les trois, nous allions nous regarder dans la glace. Joue contre joue, nous alignions nos visages. Les joues de Nahoko portaient la trame de la housse du coussin, Ryô et moi l’empreinte des tatamis. Des marques, des marques, tralala ! Nous menions grand tapage. Ryô qui d’ordinaire se montrait comme les collégiens de son âge peu bavard et l’air boudeur, reprenait des allures d’écolier quand Nahoko était à la maison pour les vacances d’été.

C’est sans doute pour ça qu’après son départ, nous ne savions plus comment nous comporter, un temps d’adaptation nous était nécessaire. Il suffisait d’une demi-journée pour que nous redevenions comme nous étions avant sa venue, mais dans l’intervalle, j’avais l’impression d’être tombée dans une sorte de faille.

Pour combler ce vide que laissait Nahoko, Ryô et moi faisions en sorte que nos corps se touchent. La paume de nos mains, les bras, à moins que l’un de nous deux ne passe son doigt sur la nuque de l’autre.

Une fois le vide comblé, quand nous prenions l’habitude du temps où Nahoko n’était plus avec nous, nous nous éloignions l’un de l’autre avec stupéfaction. Le corps de Ryô qui m’était si agréable, voilà qu’il devenait un corps de jeune garçon en sueur.

Mon corps aussi, qui dégageait un léger parfum, redevenait un corps improbable de jeune fille dans la moiteur de l’été.

Comparée à maman, la mère de Nahoko, Masuko, me semblait beaucoup plus maternelle. Quand elle venait avec sa fille, elle passait deux nuits à la maison. Et le matin du troisième jour, l’air ému, elle repartait seule en agitant la main.

Je ne sais pas pourquoi, mais maman avait un drôle d’air quand elle bavardait à tort et à travers avec Masuko en buvant une tasse de thé. Au début, je ne comprenais pas pourquoi ce spectacle si courant de deux femmes en train de bavarder me semblait bizarre, mais j’en ai découvert la raison plus tard.

Comment, comment, maman bavardait plaisamment avec une femme !

Je crois que j’ai déjà dit que les femmes n’aimaient pas maman. C’était ça : jamais je n’avais vu une femme décontractée en face de maman !

« La mère de Nahoko, elle est étonnante ! » m’a dit Ryô une fois. Je n’avais aucune idée alors de la raison pour laquelle le bavardage des deux femmes me semblait aussi étrange, et je ne comprenais pas pourquoi il disait ça.

Masuko avait les joues pleines, le teint pâle. Elle est toujours en vie, et naturellement elle a vieilli, en accord avec son âge, mais elle a conservé une spontanéité qui met les gens à l’aise.

« Elle en a de la chance, Nahoko, grommelait Ryô de temps en temps.

— Comment ça ?

— Mais toi, Miyako, tu n’envies pas Nahoko ? »

À son tour, il me posait une question.

« Non, pas spécialement.

— Toi, Miyako, tu es bouchée ! »

J’étais fâchée, et je l’ai fixé d’un œil mauvais. Pourquoi étais-je bouchée ? Je ne comprenais pas. Je suis restée très longtemps sans comprendre. D’ailleurs, je suis toujours bouchée. Même maintenant, comparée à Ryô.

Chose curieuse, quand Nahoko était à côté de sa mère, elle avait toujours l’air perdue. Elle qui se comportait avec aisance quand elle était seule.

« Ta mère, est-ce que tu l’aimes ? » lui a demandé Ryô un jour.

Elle a répondu oui, mais d’un ton légèrement contrarié. Comme si ça la contrariait de répondre par l’affirmative.

« Et toi, puisque tu poses la question ? »

Ainsi interrogé par Nahoko, Ryô a plissé les yeux.

« Ben, figure-toi que bibi, y sait pas trop ce que ça veut dire, maman, tout ça. »

Depuis quand Ryô avait-il cessé de parler correctement, depuis quand avait-il pris des allures vulgaires ?

Nahoko a cru que Ryô plaisantait. Je ne sais pas trop ce que ça veut dire… On peut le dire comme ça, en effet, ça me plaît bien ! a répondu Nahoko en se passant la main dans les cheveux pour relever une mèche.

Si Ryô avait dit qu’il ne comprenait pas, ce n’était ni pour plaisanter ni par respect humain, il l’avait dit comme il le pensait, je le savais. J’avais beau être bouchée, tout de même…

Ryô n’aimait pas maman. Mais personne n’aimait maman autant que lui. C’était la même chose.

« Et toi, Miyako ?

— Moi, j’aime maman. »

Non seulement je ne ressentais pas la moindre insuffisance mais je ne regrettais pas le moins du monde cette absence d’insuffisance.

« Voilà votre goûter ! » J’ai entendu la voix de maman. J’ai faim ! a grommelé Ryô. Nahoko riait. Ou elle avait l’air impavide. Ryô s’est précipité tout droit vers maman, qu’il a bousculée dans son élan. Il n’avait plus l’âge de se comporter comme un petit garçon, ça ne lui allait pas. Il m’a semblé que j’avais vu quelque chose que je ne devais pas voir, et je me suis assise la dernière à table.

J’ai pensé que Ryô qui allait et venait librement entre l’enfance dont il faisait encore partie et la non-enfance était lâche d’une certaine manière, ou alors rusé. Il m’a jeté un coup d’œil, avant d’enfourner un bâton glacé. Tout au début de l’été, maman avait fait cuire des abricots pour en faire de la confiture dont elle avait rempli plusieurs pots de verre, le bâtonnet glacé avait un goût complexe, qui restait longtemps dans la bouche.

Nahoko a perdu l’habitude de venir coucher à la maison pendant les vacances d’été et nous nous sommes perdues de vue pendant plusieurs années. Au lycée, à l’université, dans les périodes où j’étais très occupée, je tente de me rappeler ce que je faisais pendant tout ce temps, mais je n’y parviens pas.

Je me souviens seulement de Ryô.

D’abord vaguement, puis de plus en plus nettement, ses bras et ses jambes minces. Son corps qui n’avait cessé de s’allonger. Les traces de l’adolescence dont l’odeur subsistait. Si je peux dire que dans le même temps mon propre corps s’était assoupli et refroidi, celui de Ryô n’avait cessé de s’affermir et de brûler. Pourtant, rien n’apparaissait en surface…

Au lycée, Ryô faisait partie du club d’observation météorologique. Ils étaient dans la même salle que le club d’astronomie, mais comme les deux disciplines étaient très différentes, les membres des clubs ne communiquaient pour ainsi dire pas entre eux, avait un jour raconté Ryô à papa.

Vers la même époque, Ryô et moi ne nous parlions presque pas. Je parlais avec maman, lui avec papa. Telle était l’ambiance des repas chez nous.

D’ailleurs, c’était seulement au moment du petit déjeuner les jours de congé que nous nous trouvions réunis à table tous les quatre. Est-ce pour cette raison, le petit déjeuner du dimanche était bien plus copieux qu’en semaine. Des toasts moelleux, des œufs brouillés au beurre. Les confitures que maman savait faire à merveille, pommes, prunes, agrumes, cerises, raisin, étaient sur la table, et le thé au parfum suave nous était servi brûlant. Ryô commençait par manger des carottes cuites. Puis il attaquait les épinards. Ensuite, il alignait sur du pain des tranches de bacon bien grillées et un œuf, il pliait en deux la tranche de pain avant de mordre dedans à belles dents.

Je m’étonnais toujours de l’adresse avec laquelle Ryô mangeait. Moi, je faisais tomber des miettes de pain partout et j’avalais péniblement le thé qui me brûlait la langue. La salade que je croyais avoir saisie entre mes baguettes, je finissais toujours par en laisser tomber une ou deux feuilles.

« Un nain pourrait élire domicile sous la chaise de Miyako ! Parce que c’est un endroit vraiment riche en calories ! » disait maman en riant.

Ryô n’était pas particulièrement de mauvaise humeur, mais il avait tendance à cette époque à rester la tête baissée. Se sentait-il gêné d’avoir grandi, ou bien faisait-il en sorte de ne pas regarder le monde en face ?

Je venais d’entrer à l’école des beaux-arts, quand Ryô m’a appris qu’il avait rencontré Nahoko.

« Elle a envie de te voir, tu sais. »

Il l’avait croisé à Shinjuku, où il prenait des cours dans un juku. Il avait remarqué une fille qui marchait en fumant une cigarette, c’était Nahoko. Il l’avait appelée, elle l’avait d’abord regardé par en dessous. Quand elle s’était aperçue que c’était Ryô, elle avait instantanément retrouvé son visage d’enfant.

« Ça alors, tu fumes maintenant !

— Eh oui. Ce n’est pas bon pour la santé, je sais, mais je ne peux pas m’en passer ! »

Elle faisait la fière. Avec son air habituel de rire et de ne pas rire. Ryô m’a dit en plaisantant qu’il ne comprenait pas pourquoi elle faisait la fière. Depuis que Ryô avait commencé à préparer les examens d’entrée à l’université, le mutisme qu’il pratiquait depuis le lycée, cette sorte de bloc dur de silence dont il s’entourait comme de l’air, avait commencé à fondre. En même temps, lui qui n’avait cessé d’éviter les face à face – ce n’était pas conscient, c’était sans doute ce que lui commandait son corps à son insu – en était venu à me parler spontanément, ainsi qu’à maman.

« Elle a changé ?

— Je ne sais pas très bien. »

J’étais étonnée de remarquer à quel point ses sourcils étaient devenus fournis. Tout ce temps pendant lequel je ne l’avais pas regardé pour de bon, ses traits s’étaient modifiés. Tandis que je considérais les lignes précises de son visage, j’éprouvais du regret. Pourquoi n’avais-je pas mieux regardé Ryô qui changeait ? J’aurais dû le regarder, l’étudier, le dessiner, ainsi aurais-je pu le fixer dans sa transformation.

Nous qui habitions dans la même maison… ai-je murmuré machinalement, et Ryô a semblé surpris. La distance qui nous séparait se creusait toujours davantage. Je crois que cet écart venait de ce que j’espérais de lui. Ryô espérait-il quelque chose de moi ? Certainement. Sinon, je ne l’aurais pas désiré de mon côté. Nos sentiments se mêlaient, se mélangeaient, s’embrouillaient, erraient dans le temps qui passait. Tout en allant au hasard, nous en étions arrivés là. Maintenant, je me contentais de regarder Ryô avec attention, silencieusement.

Au moment où nous nous sommes retrouvés à nouveau tous les trois, à l’université, j’avais quelque peu perdu de mon intérêt pour Ryô.

Quand nous décidions de nous voir ensemble, Ryô venait la plupart du temps en compagnie d’une fille.

« Pourquoi est-ce que tu amènes toujours une fille ? a demandé un jour Nahoko.

— Je n’ai pas le temps, a-t-il répondu, comme s’il ne voulait pas s’expliquer.

— Si c’est ça, je ne vois pas pourquoi tu viens. Miyako et toi, vous vous voyez tout le temps.

— On habite sous le même toit, mais ce n’est pas pour ça que je peux la voir comme je veux », a-t-il curieusement répondu. En fait, ce n’était pas curieux, Ryô avait raison. La combinaison Ryô-papa, Miyako-maman s’était déjà dénouée, en revanche, chacun faisait en sorte de ne pas effleurer les autres, nous vivions dans la même maison mais nous n’avions aucun contact. Sauf avec maman, elle seule.

Ce que je veux dire, c’est que seule maman était impossible à éviter, personne n’y arrivait. Quand elle m’appelait, mon corps s’élançait, j’étais invinciblement attirée, comme par un aimant. Si elle appelait Ryô, tout en rechignant, il accourait vers elle. C’était papa qui arrivait le plus à garder la distance, mais malgré son air nonchalant, il ne pouvait pas résister à son appel.

En contrepartie, pourrait-on dire, aussi bien Ryô que moi ou papa, nous faisions comme si nous ne voyions ni n’entendions rien, ignorant ce que faisaient les autres. Un peu comme si maman était un noyau autour duquel trois êtres plus ou moins flous gravitaient en permanence.

La fille que Ryô amenait changeait souvent. Elles étaient toutes mignonnes, sans grande personnalité, sauf une, qui s’appelait aussi Nahoco, mais son nom s’écrivait avec des kanji différents.

« Nahoco, toi, tu ne parles pas, tu cries plutôt », a déclaré Nahoko. Je me suis dit qu’elle avait trouvé l’expression juste.

Par moments, elle s’adressait à Ryô en ajoutant un suffixe honorifique. Les autres filles, celles qui étaient mignonnes et sans grande personnalité, se contentaient de dire Ryô tout court, si bien que cette façon de parler sonnait étrangement à mes oreilles.

« Quoi ? » disait Ryô. Nahoco n’ajoutait rien. Pour une adolescente, elle était particulièrement peu bavarde.

Quand Nahoco criait, c’était pour refuser. Elle disait simplement non, à voix basse, mais on avait l’impression que ce non partait de tout son corps, un non profond et grave, si bien que c’était impressionnant.

« Elle n’est pas comme les autres. »

Je n’avais pas trouvé d’autre expression, et je l’ai chuchotée à l’oreille de Ryô. Il est sorti avec elle assez longtemps. Je ne peux pas être plus précise, mais un jour, il a cessé de venir avec elle.

« Est-ce qu’il a fini par sortir avec elle pour de bon ? » a dit Nahoko. J’ai éprouvé un choc. Je n’ai pas ressenti de douleur. Mais j’ai compris que j’avais reçu une petite blessure, à mon insu, et maintenant que je m’en apercevais, elle m’irritait soudainement.

Le cri de Nahoco était beau. Depuis, je n’ai jamais entendu une telle voix. À l’idée qu’elle poussait un tel cri quand elle faisait l’amour avec Ryô, je l’enviais. De quoi l’enviais-je ? Est-ce que j’enviais Ryô qui possédait cette voix ? Ou bien Nahoco qui pouvait lancer ce cri à Ryô ?

Après l’université, je suis de nouveau restée longtemps sans revoir Nahoko. Quand elle a eu une trentaine d’années, elle s’est mariée et a eu des enfants, deux garçons.

Je l’ai revue à l’occasion de la commémoration de la mort de maman, lors du septième anniversaire de sa disparition.

« Je ne veux pas de cérémonie ! » avait tout d’abord déclaré papa. Pourtant, Takeji a organisé les choses sans se préoccuper de son avis. Il faisait semblant d’avoir oublié que papa avait juré de ne plus rien faire après la célébration des trois ans.

« La famille n’est pas bien grande » a dit Takeji distraitement. Papa, Ryô, moi, et Takeji. En fait, les gens susceptibles de se réunir, c’étaient nous quatre. La femme de Takeji se refusait à participer à quoi que ce soit.

« C’est bien pour ça que je dis que je ne veux rien faire de spécial ! » C’est Ryô qui a suggéré à papa courroucé d’inviter Nahoko et sa mère. « Comme nous avons quitté la maison tout de suite après la mort de votre mère, on pourrait organiser un repas ensemble », a suggéré Takeji qui avait arrangé une réunion pour décider de tout, et c’était la première fois que nous nous retrouvions en famille depuis le dernier Jour de l’an.

« De toute façon, j’ai déjà demandé à un prêtre de venir… a commencé Takeji sans préambule, mais papa a secoué la tête.

— On avait décidé de ne plus rien faire après la commémoration des trois ans !

— Mais non, c’est toi qui as pris cette décision tout seul ! Moi, je pense qu’il vaut mieux faire une cérémonie. »

En définitive, nous avons décliné la lecture d’un sûtra au temple, décidé d’inviter Nahoko et sa mère et de nous réunir autour d’une table dans un restaurant chinois. Le jour en question, il pleuvait. Nous nous sommes retrouvés à six pour déjeuner, en comptant Nahoko qui avait toujours la même expression indéchiffrable et sa mère Masuko qui avait maintenant les cheveux blancs.

Depuis lors, j’ai revu Nahoko très souvent. Le visage souriant de Nahoko est comme une trouée toute blanche. Un sourire lumineux, apparemment sans ombre, mais rien ne permet d’affirmer qu’il ne cache pas quelque chose. Parfois, elle vient accompagnée de Kaoru. Sans que je puisse dire depuis quand, le visage de Kaoru s’est mis à ressembler en tout point à celui de Nahoko. L’autoportrait que Kaoru avait dessiné autrefois en était-il comme la prédiction ?

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