Sous d'autres formes nous reviendrons
2 ::: - retourner les morts
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retourner les morts
::: sur ce crâne, cette histoire de crâne, ce crâne-histoire, il convient de revenir, non pour y planter le drapeau noir de quelque armée mélancolique, mais pour lui faire rendre raison, et sans doute autre chose • car à l’éternité toute durée ressemble à un crâne • boîte noire
[pierre chopinaud]
::: globe de nuit, crâne nu où s’exprime une évidence animale, impossible désormais d’enrichir de chair cette tête crevassée et sourde qui voit sans voir et ne respire qu’un air putréfié, impossible de faire rentrer, même de force, deux yeux dans ces trous lustrés d’ombre,
::: voyez, les dents, loin de sourire, ne font qu’exalter la volonté de mordre, aux tempes rien ne bat, sinon des reflets, crâne étranger à l’idée de décapitation, réel souvenir d’aucun visage, seul témoin d’une autre vie de cette chose qu’on n’imaginait pas autrement que vissée sur de solides épaules, ici soulagée de sa peau, de ses nerfs et vaisseaux, épurée de toute carne, tête devenue crâne, crâne devenu bête,
::: bête tapie en soi, traquée dans son cri muet, crâne-chose solidifié dans sa patience, ni retranché de la vie ni émissaire d’un au-delà, pas plus rongé par les vers qu’animé par l’ambition d’effrayer, livre vain et caverneux qu’on ne saurait feuilleter, missel osseux à jamais clos sur un passage essentiel que nos lèvres la nuit toutes les nuits murmurent ou articulent, disant ces mots,
::: je regarde la mort et la mort me regarde, tête dans la tête et os dans l’os nous dansons sans danser, depuis combien de temps dure cette épopée du vide, depuis combien de temps le sang tourne-t-il comme du lait noir et sénile, depuis toujours certainement, et déjà l’enfant ancien nageait dans des eaux troubles que les souvenirs n’ont fait que brouiller davantage, il fut un temps pourtant où la mort ne regardait pas l’enfant, où elle se contentait de frôler ses paupières, doucement, sans recourir aux tremblements, bousculant à peine les points et taches en lente dérive sur ses globes oculaires après avoir fixé trop longtemps l’ampoule qui éclatait en vain soleil de verre,
::: allons, n’ai-je pas moi aussi un cadavre à honorer, ai-je oublié qu’un jour • je me suis assis dans leur grande allée de cercueils, même avec la charogne et les vautours, et j’ai ri de tout leur « autrefois » et de sa pauvre magnificence effondrée •
[nietzsche]
::: sa dissoute présence, et de quel bois fendu se chauffent ces lignes, quel moine réduire ici en poussières d’os, quel maître de chapelle intime embaumer en ces pages, faut-il que sous couvert de colliger les mille et une vanités qui grouillent sous le vernis de soi j’aie souci moi aussi d’un requiem, d’un gisant ou transi à rappeler redresser redorer à mes côtés,
::: je sais la vie amoindrie, bien sûr, et de quels limbes je viens, car à l’inverse de Josquin Des Près, faut-il le dire, je n’ai pas su enterrer mon géniteur, pas eu le cran d’aller voir le cran le cran le cran son corps dans cette boîte de bois nu qu’on fourre le cran le cran en terre comme du pain dans un four, ni tenté de me pencher sur une gueule qui peut-être m’aurait regardé à travers la mort, le cran incarné dans le crâne,
::: j’ai dit non, je ne veux pas, je n’irai pas, comme si frelater ma peur pour la parer des relents du refus allait retarder l’instant de la séparation, ou du moins faire de cette séparation quelque chose qui ne dépendrait que de moi, et j’avais dû bien réfléchir, c’est-à-dire remuer quelques idées, de pauvres larves d’idées, les remuer puis profiter de mes vingt-quatre fois un an pour imposer ce choix que ma famille respecta comme on tolère un rhume feint, et ce faisant je crois avoir laissé un pli bien crasseux et bien cassant dans ce qu’on pourrait appeler mon être mais qu’on pourrait tout aussi bien qualifier d’étoffe molle, de paille séchée, mais franchement quel besoin avais-je d’assister le cadavre du père, cela ne risquait-il pas d’instaurer un précédent, de faire jurisprudence ? qui sait alors quels autres prétendants allaient venir coller leurs iris vitreux aux hublots de ma vie prudemment étanche,
::: aussi ne suis-je jamais allé sur sa tombe, et trouve encore à ce jour très inquiétant ce « sur », inquiétant et pour le moins déplacé, comme si ce « sur » insinuait un contact impensable, quasi charnel, le fils sur la tombe du père, quasi sur le père, pendant que les vers dans le père et caetera in aeternam – non, je n’ai pas été tenté de me pencher sur la dépouille paternelle,
::: je pourrais préciser : pas eu envie, mais s’agit-il vraiment de cela, d’une envie, l’envie de voir le père mort, allons, l’envie de voir le père mort est l’inverse d’une envie, j’ai dit non, à fois fier et honteux de ce non, honteux d’être fier, n’ayant jamais su comment le père enterrer, et lequel inhumer ? celui qui m’avait élevé, celui que je n’avais pas connu et qui avait vécu avant ma naissance, celui que j’avais cru fréquenter mais quelle illusion quelle naïveté, celui qu’il croyait être ou interpréter, celui qu’il rêvait d’être, celui qu’il en avait assez d’être, celui que les autres voyaient ou réclamaient, celui que j’aimais, celui que je n’aimais pas, celui que ma mère tentait de conserver mais oh quel terrible breuvage que le formol de l’amour, celui qui sifflait et pas que des airs d’opérette, le père le père le père, pas étonnant que j’aie fini par jeter l’ombre de sa carcasse aux oubliettes aux alouettes adieu maudites emplettes et ce afin de me croire né dans les livres comme d’autres ont vagi dans les choux, et peut-être aurais-je dû enterrer mon père de mes propres mains, à la seule force de mes ongles, en fiévreux fossoyeur, au lieu de tripoter des livres dans mon potager d’ivoire, pour m’assurer que ce qu’il, le père-mort, emportait avec lui, sous terre, n’était pas un peu moi, car • je devrais savoir que l’on ne force pas un mort à vous quitter, pas plus que nous ne pouvons rien imaginer qui nous autorise à nous distancer de lui . déjà avec les vivants c’est illusoire . le merle sait cela, le merle qui baise l’aube en sifflotant comme font les bons baiseurs •
[fourcade]
::: au fond de la futaie le merle chante les mots silencieux, le lamento du memento mori, souviens-toi oui souviens-toi que tu vas mourir, ô merle baiseur, merle sifflant sifflotant, traduis s’il te plaît pour nos oreilles de cire ta formule chimique, refrain de légende, vive ritournelle, traduis comme il se doit par ton chant ce vers échappé d’une douceâtre cantilène, ce secret qui n’en est pas un, cette leçon dont enfant nous n’avions que faire, souviens-toi, homme distrait, homme éparpillé hors de toi et en toutes choses, homme épars aux faces incompatibles, n’oublie pas que le vide t’attend, ne laisse pas la vie te dissiper au point de te faire prendre et surprendre quand vient le soir, regarde je t’en prie sans ciller les nuages choir, d’un bloc d’un seul, vois leur ventre lourd et cuivré racler la lande en y semant des fumerolles, vois les bêtes apeurées brouter leurs propres ombres à même l’herbe stérile, tu le sais • toute chair est de l’herbe et toute sa grâce est comme la fleur des champs, l’herbe se dessèche, la fleur se fane quand le souffle de Dieu passe sur elles • sens la foudre en toi,
[pascal]
::: sens-la se réfugier dans ce cœur de fer qui rouille sous ta chemise, sens ta bile croupir, ta sueur durcir, ta peau s’amincir, entends, et pas seulement l’orage, pas seulement sa belle et puissante rage, entends les coups du temps, tes parents sont des branches qui cognent à ta fenêtre, et le vent un simple filet d’air réchappé des caveaux entrouverts, allons, il est temps de retourner les morts, doucement, en prenant mille précautions, en évitant mille aversions, regarde, leurs habits ne tiennent plus qu’à un fil, tout efflanqués ils titubent, et toi aussi tu trébucheras, toi aussi tu partiras en avant, les mains tendues pour amortir ta chute, tes mains s’enfonceront dans le souvenir de tes mains, ton corps rentrera dans ton corps, ta salive aura le goût du sang et ton sang un goût de terre, dans la fraîcheur de l’humus tu sentiras ta forme lentement se déformer, ton sourire s’épanouir comme une plaie,
::: un trait tiré entre eux et nous, car morts que ferons-nous de ceux qui nous survivent, morts que serons-nous sinon leur avenir disposé entre quatre planches, morts qui sommes-nous, morts qui êtes-vous, que cherchez-vous à fuir qui soit ce à quoi nous nous accrochons, obstinément,
::: pauvres morts, le sang a cessé de danser au bout de vos bras, vos mains n’ont plus de doigts, vous tremblez encore un peu des cuisses tels des chevaux pris par le froid, articulez un dernier mot que l’on essuiera du revers d’un mouchoir, aux fines commissures usées, la fin est là, on a fait la pénombre dans la chambre pour ne pas voir les dernières crispations et près de leur frais cadavre une bougie répand son jus jaune sur l’âme qui refroidit, ah si l’on pouvait voir, voir vraiment ce qui se passe alors, on les verrait suinter de tout leur être, devenir suintement d’eux-mêmes, non pas sortir d’eux-mêmes mais expulser imperceptiblement leurs possibles, ce serait je crois comme une éclipse, peut-être inversée, car bien sûr • on ne pouvait rien voir à travers, vingt-quatre secondes s’écoulèrent, nous regardâmes de nouveau du côté du bleu, et rapidement, très rapidement, toutes les teintes s’évanouirent, tout devint de plus en plus sombre ainsi qu’à l’approche d’un violent orage, la lumière baissait de plus en plus, nous disions voici l’ombre, mais nous pensions déjà maintenant c’est fini, nous sommes dans l’ombre, quand tout à coup la lumière s’éteignit, c’était la chute, tout était éteint, il n’y avait plus de couleurs, la terre était morte, ce fut un instant saisissant, et la seconde d’après, à la manière d’une balle qui rebondit, la couleur réapparut sur le nuage, rien qu’une étincelante couleur éthérée, puis les lumières revinrent avec une légèreté, une rapidité, une beauté inouïes, dans les vallées et sur les collines, d’abord azurées avec de miraculeux scintillements, et puis, plus tard, presque normalement, et ce fut comme un immense soulagement sur toutes choses, ce fut comme une guérison, nous avions été beaucoup plus malades que nous le croyions, nous avions vu la mort du monde •
[virginia woolf]
::: las, l’œil nu l’œil sec l’œil impuissant échoue à percevoir cette incroyable éclipse, bientôt nous aussi nous rejoindrons nos morts dans ce précieux terreau où même les bulbes ont droit à une seconde chance, bientôt nous ne ferons plus qu’engraisser d’autres que nous, d’autres moins bruyants et ô combien plus raffinés, nettement plus patients,
::: plus aptes à supporter la nuit, aussi, et est-ce pour cela qu’écrire prend tout le corps et le jette sans cérémonie dans un puits d’orties, est-ce pour cela qu’écrivant sans cesse je me retourne, et à force de retournements creuse non pas ma propre tombe mais la page rien que la page, ::: le sachant le voulant je reviens aux vanités et les vanités me reviennent, dans mon corps elles incubent et de lui se repaissent, comme un amour ancien qui se croit tout permis, leur heure n’est jamais la mienne, vanités chéries, éternelles offenses à l’horloge du monde, le bruit qu’elles font c’est le silence que j’entends, et j’ai beau peupler de langage le langage, rien n’y fait, le carton se détrempe le papier se fend la peau cède, sous le paragraphe rêvé et charnu on perçoit comme un très léger vrombissement, la lugubre aria des vrillettes, des larves de vrillettes qui forent inexorablement pendant que la langue lèche la langue, mettant à nu une absurde cathédrale d’os, et au centre de cette nef creuse et décharnée que dire penser écrire • je ne suis rien / et le monde m’échappe / je fais un grand tas de bois de ma vie / et dans les longues nuits venises / timidement m’en réchauffe / que fait la flamme / qui s’élance impalpable ? / je ne suis rien / que cet homme brûlé / voici les parcours sans fin de la terrible mémoire du monde / d’où je sors consumé / jamais né pourtant ! / rien / vraiment / que brasero / autour duquel / j’organise la danse •
[venaille]
::: et la danse m’organise, elle me secoue, me voilà à jamais son hideux joujou, cet aveugle toutou qui ne connaît d’autre tour que celui d’écrire, hélas, et les vanités ne sont que les attributs de cette substance par nous incarnée, la panoplie à notre être nécessairement greffée,
::: (de même le soldat des tranchées de 14, censé promener son amour de plus en plus fécal de la patrie dans de labyrinthiques glaisières, devait, pour mieux s’envoler dans l’air barbelé, ne faire qu’un avec son barda qui au premier obus venu dégueulerait une chemise de rechange, une vareuse, une paire de lacets, une paire de chaussettes en laine, une paire de bretelles, un second mouchoir, un bonnet de police, une brosse à habit, une trousse à couture, de la lessive, du savon et un nécessaire de toilette, une lampe de tranchée, du matériel pour nettoyer son arme et une boîte de graisse, le tiers de la baguette de fusil, des compresses de protection pour le masque à gaz, un sachet de pansements individuels, un ouvre-boîte),
::: et aussitôt la boîte s’ouvre, quelqu’un gueule, proteste, mais de quoi donc est faite notre entité pour s’encombrer ainsi d’un tel attirail – marécage, mon frère – potage, mon semblable –, ne venons-nous pas déjà vulnérables au monde, ne venons-nous pas déjà dépossédés, tant il est vrai que ce qui précède la naissance appartient à des limbes dont nous ignorons tout, puisque nul n’a sommé la vie de surgir, puisqu’elle s’est pour ainsi dire déplacée, exilée, se retranchant afin de mieux pourvoir à sa périlleuse perpétuation dans le magma des organes, sans raison autre que la passion du possible, s’arrachant aux corps encastrés des géniteurs, se dégageant de leur étreinte moite, leur soustrayant l’atome de volition nécessaire à l’exploration de sa chance, comme si l’expérience de la nuit appelait, encore et encore, d’obstinées transfigurations, retour à la glaisière, retour au trou • comme les cadavres étaient éventrés par les vivants, la cavité des corps était béante, probablement ça s’écartait tout seul avec le temps, il y avait les côtes, les côtes noires, les côtes brunes, le brûlé, c’était éparpillé, il n’y avait pas de cœur, pas de foie, pas de poumons, pas d’intestins à l’intérieur •
[ceija stojka]
::: n’oublie pas que tu vas mourir, dit la voix sans bouche, celle qui tantôt crécelle tantôt sirop nous serine son memento mori et dans quelle langue sur quel grabat en quelle position se coucher, comment guetter l’instant où notre éveil se brise, quand cessent de s’agiter les sentinelles de nos sens,
::: memento mori, m m t m r, murmure et trace et râle ensemble mêlés, meurtre et amour et temps mort, mais nul temps futur, et ici il convient de rappeler que ce mori, ce mors pris entre des dents déjà déchaussées, ce remords quasi gangrené, n’est pas un moriturum, c’est au présent qu’il se décline, c’est depuis un présent sur le déclin qu’il nous fait signe, claire énigme qu’ainsi il faut traduire et pas autrement : n’oublie pas de mourir,
::: mais qui dira osera dire ces mots légers à l’être aimé l’enfant tenu l’ami tombé, qui saura nous faire offrande de ce sens et nous rendre intelligible ce mystère, et nous expliquer pourquoi et comment • l’être humain doit vivre sa propre mort •
[rilke]
::: qui donc sur notre peau encore tiède aura la tendresse le souci de nous dire : pense à mourir, ne te laisse pas distraire par les lueurs foraines de la vie • écoute le temps dur se dépouiller de nous / et nos oublis pourrir dans la nuit sans merci • oh le plus grand péril :: oublier de mourir,
[armand robin]
::: comme si nous ne savions pas, ne sentions pas le danger lié à l’oubli de mourir, comme si nous pensions qu’oublier de mourir pouvait nous rendre, quoi ? immortels ? mais qui ose le croire le dire l’écrire, qui est dupe de cette fausse foi • au fond de moi je vous avoue que je suis sûr d’être immortel / vanité essentielle •
[pierre jean jouve]
::: et quand bien même deviendrait réelle cette immortalité, ne serait-elle pas une amulette, qu’a-t-on besoin de relancer le manège de la vie dans le vide époumoné, de nier jusque dans notre moelle la sanglante aventure de la naissance et l’indispensable déclin des forces génitrices,
::: s’il faut sa mort imaginer, je laisse volontiers à l’écriture le soin et le souci de m’en confier l’expérience, c’est encore ce qu’elle fait le mieux, le pire dans le mieux, je la laisse m’immerger dans une agonie de pacotille et voilà la phrase avide de m’inventer mourant, allons, j’accepte je consens, c’est affaire de souffle après tout, affaire de page, et sur la page soudain changée en stèle je sens mes poumons se vider froidement de cet air que ma bouche a laissé s’enfuir par les torts et travers de l’écriture, j’entends la vie refluer, les pensées s’effriter, enfin le mal est fait, et bien fait, le tour est joué, la poussière des mots me tapisse de l’intérieur, mes muscles cessent d’être ces oiseaux qui me permettaient de voler sans voler, il n’y a plus qu’à tituber, trébucher à chaque amorce, cependant que le sang coule en serpents aux commissures, que cèdent en grand éclatement cent poches de vent dans le secret des intestins, voilà qu’un liquide jaune envahit et remplace mes yeux, parvenu au seuil du seuil je peux dire enfin • je me présente ici comme une anatomie / le cœur sans battement, la bouche sans souris, / la tête sans cheveux, les os allangouris / l’œil cavé, le nez froit et la face blesme •
[chassignet]
::: écrivant je peux m’inventer à mon tour écorché, macchabée, minuit et midi soudain à égale distance, écrivant me dépouillant, jouant au trépas comme d’autres au tric-trac, mais ce jeu bien sûr n’en est pas un, au fond de soi le soi sait ce qu’il encoure, l’esprit se rétractant en nœud, les dents repoussant les dents, les gencives forcloses, la peau ramollie puis tendue, les doigts tous les doigts coincés cassés, han et han et han, ah suffoquer de n’être quasiment plus rien, rien que ce corps défait se défaisant encore, et savoir sans comprendre • [que] la mort est tout épuisée de la destruction des corps •
[chopinaud]
::: écrivant être ce dur gisant qui ne parle plus aucune langue et bave aux étoiles d’un air vaguement imbécile, au prix d’un dernier sursaut se rêver mort et vivant, comme on dit noir et blanc, sec et humide, ici et là, nulle alternance, nulle danse, bel et bien mort-et-vivant, cadavre lucide et vertical,
::: enfin mort.vivant mieux voir le monde son tain sa farce, mieux sa face putrescente et mieux son dos de même, toutes choses maintenues en fausse existence par un fil qui telle une racine affamée s’enivre de sucs inférieurs, de sucs amers • et de céder comme ta chair à la complaisante décomposition non imaginable, et de s’immobiliser comme l’image et la parole dans les parenthèses documentaires • en suspens,
[roubaud]
::: mort-vivant écrivant me voici en équilibre, autre moi-même gris et noir tour à tour entier et sécable, tenaillé entre tronc-oui et écorce-non, face à mon dos et dos à ma face, en état de mi-néant,
::: que faire de cette déshérence, comment ne pas rappeler ici d’où viennent les vanités, puisqu’un jour – c’est chose d’histoire, faite d’archives – des hommes crurent bon d’ériger autour du cadavre une scène à la mesure de sa vulnérabilité, un vaste amphithéâtre dans lequel on éventra étudia disserta,
::: un siècle après le bûcher de Savonarole, sous l’impulsion de l’anatomiste Pieter Pauw, quand fut construit un édifice dont les gradins ménageaient des percées sur le grand dehors, permettant ainsi l’irruption du jour,
::: et il n’est pas innocent que ledit Pauw s’inspirât de la composition en cercles et ellipses de l’œil, faisant ainsi d’une salle de dissection un centre névralgique où ce qui était vu l’était au sein de la forme oculaire même, changeant le rituel de l’éviscération et du démembrement en une dramaturgie • à la lumière . je constatai ton irréalité . elle émettait des monstres . et de l’absence •
[id.]
::: dans cette fosse s’entassaient vieux savants et vrais curieux, on y trouvait aussi des flûtistes chargés de scander l’arrachage d’organes qu’on faisait circuler dans les travées, il y avait dans le fond des animaux empaillés, des squelettes gelés dans leur gigue, sur les murs paradaient des citations édifiantes, tirées des œuvres de Sénèque et de la Bible, des devises aussi latines qu’avisées, FINIS CORONAT OPUS, la fin couronne l’œuvre, NASCENTES MORIMUR, en naissant nous mourons, PULVIS ET UMBRA SUMUS, nous ne sommes qu’ombre et poussière, et du giron nécrosé de cette ombre et de cette poussière les chirurgiens de Leyde extrayaient quelque cerveau doré, la poche gravide d’un foie, le voilage encrassé d’un poumon, dès lors ce qui était opératoire devint opératique, l’autopsie quitta les caves miasmatiques des facultés pour s’épanouir en spectacle à même de nouveaux tréteaux, l’ouverture des corps se doublant désormais d’une représentation, la scène anatomique prenant les allures d’un tableau vivant, lequel allait innerver durablement la peinture hollandaise du dix-septième siècle dont les toiles hantées de vanités rendent hommage aux planches anatomiques autant qu’aux charades de la section vive,
::: et voilà qu’à peine esquissée sur la page de ce livre vain une inquiétude me prend, comme un chat fou crachant et griffant sous la jute du sac dans lequel, naïf, on croyait l’avoir noyé, une fois de plus je reviens aux vanités et les vanités me reviennent, et me revenant m’obligent à une question,
::: si les objets sont pareils à des morts, et qu’une fois déposés sur la toile ils deviennent ce qu’on appelle des vanités, se peut-il que sur la page – celle-ci ? – certaines choses finissent par prendre une teinte autre, une teinte en creux mais non moins éloquente, disons en vrac :: la figure du père ou l’ombre de la mère, tel souvenir d’enfance tel dépôt de savoir, ce qui fait qu’une maille un jour s’est défaite, disons le vrac et tout ce qui va à l’avenant d’une vie mal vécue, et qui ici, tracé à l’encre noire, serait susceptible de trôner tel un crâne caressé par la lumière d’un Philippe de Champaigne, et aussitôt s’impose à moi une analogie, qu’à raison sans doute j’ai qualifiée plus haut d’inquiétude : un livre en sa somme, la somme qu’un livre assume, n’est-elle qu’un impur ramassis de vanités ?
::: de même que le peintre ordonne sur la toile les divers attributs de la vie vaine, de même l’écrivain ne fait-il pas de la page un autel, une branlante prédelle sur laquelle exhiber, maquillées, ses icônes intimes, otages du vide de la page qui tremble et ne tremble pas,
::: aveugle métier que celui d’écrivain, aveugle celui qui de ce métier fait et défait sa vie, amer ce cœur vinaigre qu’il presse éponge, ce cœur de rouille qu’il démonte rouage après rouage, le jour entier décanté en un bloc de nuit qu’il voudrait baroque, carrossé de mille palpitations, aveugle et sourd, imbécile, hanté de tout et de rien, et si ce métier est le mien c’est bien qu’en lui un vide m’attire, et que par sa pratique je cherche à faire rendre gorge à je ne sais quel horrible vacuum encombré de mots, à moins qu’il s’agisse d’éprouver la résistance d’une membrane, de percer cette drôle de peau de pourceau raclé qui enveloppe protège quoi recèle quoi interdit quoi – le secret de soi sûrement pas, la mémoire de ce qui me précède j’en doute – mais quoi alors, quel infâme couac, serait-ce l’énigme de la mort vivante qui scintille dans le travail d’écriture, comme si écrire c’était épouser une spirale descendante où se vrillant soi-même on pourrait s’extraire tout entier de soi-même, afin de laisser s’exprimer, une fois expulsé tout ce qui fait office de soi, l’être-trou, • la tristesse hideuse du vide, / du trou où il n’y a rien, / il ne souffle pas le rien, / il n’y a rien, / c’est autour du trou, / au point où les mots se retirent, / un trou sans mots, / syllabes sans sons •
[artaud]
::: écrivant-écrivain au fond du vain cherchant à passer outre, est-ce là une ruse du vain, qui veut croire qu’en deçà il y a quelque chose, autre chose, ni vérité ni mensonge, juste un brin, un grain, une graine, à cultiver envers et contre tout, pour mieux recommencer, ne pas capituler, tant pis si c’est à rebours de soi qu’il faut désormais s’avancer • je me dis que quelqu’un qui n’est plus un vivant et, le temps de quelques lignes, pas un mort, ce doit être ça un écrivain •
[fourcade]
::: je peux bien sûr former des ombres, profiter de l’élan initial pour deviner qui-je-suis, mais si par miracle se dissolvait cette bouillie qui enrobe mon être, j’aurais beau jeu de me réjouir car ma gaieté ne ferait que déformer davantage mes contours fuyants – marécage, mon frère – et me précipiter dans une cataracte de bulles volages – potage, mon semblable –, car si percé je suis percé je m’affale, guère plus consistant que le plus maltraité des hommes après douze ans de bagne et de dysenterie, voyez comme nos audaces s’achèvent en pissat de cire, dès que nous tâtons du doigt notre visage ce dernier cède et fond, la moindre caresse la moindre contrariété défigure le steak de notre joue, on vit et respire dans un cercle empli de trop-tard, nos rêves nos désirs nos espoirs répètent à satiété le dernier mot, • ils ont fondu dans une absence épaisse, / l’argile rouge a bu la blanche espèce, / le don de vivre a passé dans les fleurs ! / où sont les morts, les phrases familières, / l’art personnel, les âmes singulières ? / la larve file où se formaient des pleurs •
[paul valéry]
::: en son vide cocon la larve file, croyance et indécence mêlées, fausse science et brou de silence, l’être est bouillie, bouillie tiède, il ne tient pas la route, un désastre l’habite et le secoue qui l’empêche de coaguler – et s’il durcit, il se fendille aussitôt puis éclate se répand se disperse –, c’est à se demander qui peut avoir envie de camper ad vitam aeternam dans le sarcophage de cet être qui ferme mal et par lequel s’engouffre le vent ! ah, le vent, qu’il soit du midi ou de la désolation, il s’engouffre puissamment il pulse se précipite dans la fragile cavité de notre moi, en gifle les parois qui tremblent alors telle une panse gavée de vide • on s’écoute battre, / boiter dans du silence, / tourner en rond, moudre / de la mort avec des / mots au fond du temps •
[adelen]
::: suis-je vide suis-je creux suis-je moi ôté de moi, moi qui me rêvais plein, plein à craquer, de moi et des autres, ballonné de songes à la manière d’une sainte visitée par un troupeau de nuages, en moi le [je] s’est toujours senti immensément troué, plus pertinent dans ses déchirures que dans ses coutures,
::: ne ferait-on pas mieux, par un sain procédé d’élimination, de percer à jour celui qu’on aurait pu être – ou bien, porté par l’esprit toujours expédient de la négation, de débusquer celui qu’on n’est pas, et ne sera jamais,
::: allégeance ou révolte, quel parti prendre à force de voir mourir l’autre, rongé par les mites d’une maladie plus vicieuse que la jalousie, usé en paillassons de chair par les ans devenus dominos qui dans leur chute entraînent les pauvres numéros que nous sommes et dont l’addition fait pitié,
::: sondons ces pupilles où coagulent mille soupes sentimentales, où se tasse et se résorbe quelque chose d’infiniment désert, où soudain • quelque chose arrive. Quelque chose se prépare. On ne sait pas quoi encore. Os en tous cas le pressentaient avant les autres : lourds sacs d’organes gonflés remplis débordants de matières. Quelque chose s’insinue. Cela rampe le long des viscères. Les omoplates font front c’est leur nature profonde ! Quelque chose. Qui n’a pas de nom. Qui échappe à la nomination. Les outres pleines se referment. Et dans les trous cela bouillonne •
[venaille]
::: hors ces trous s’échappe une forme, et cette forme, la peinture des vanités lui donne fragile consistance, en fait une bulle, qui se veut symbole, émanation légère et gazeuse censée dire le peu de poids du plein et le fol caprice du vain, bulle de présente absence autrefois magnifiée par Jan Lievens, Simon Renard de Saint-André, Jacques de Gheyn, bulle appelant l’œil, le redoublant en l’évidant, devenant ce regard aveugle où plus rien n’est vu qui n’ait été au préalable évidé, ici c’est, sur fond d’azur déchu, un jeune enfant nu et pâle, un chérubin aux ailes de longue date arrachées, qui d’une eau savonneuse fait des sphères tantôt montantes, tantôt descendantes, l’une allant finir sa course sur son pied, l’autre naissant en toute innocence au bout de la paille qu’il tient à la main et porte à la bouche, et nous regardons ces fenêtres rondes, lucarnes insouciantes, aériennes, afin d’oublier peut-être ce qui, dans un coin du tableau, s’obstine à trôner un crâne,
::: une antre cave, et de même qu’il existe des vierges encloses sous verre, ou plutôt des statuettes représentant la vierge que mouche une cloche, comme si on voulait en préservant cette sainte icône de la moindre poussière établir la preuve irréductible de sa virginité, et peut-être par là même changer son immaculée réclusion en éternité de solitude,
::: de même certaines de nos idées, forgées sans doute par le mensonge, nous les enfermons dans une bulle d’apparat, interdisant ainsi aux autres d’y toucher, les mettant au défi de déposer à leur surface l’insultante crasse de leur suspicion, jusqu’au jour où, soit maladresse, soit agacement, l’ensemble soudain bascule, le verre en mille éclats se disperse, et sur le sol c’est-à-dire sous nos yeux c’est-à-dire dans notre esprit voilà l’idée naguère pérenne réduite à sa plus concrète expression dispersion reddition, gisante parmi les gisantes,
::: les oubliées, et de même que Marie dé-transfigurée par quelque vandale apparaîtra sous la forme d’une femme en plastique enduite de peinture phosphorescente et pourvue d’une auréole amovible, de même l’idée, une fois dessertie de son socle de vaine évidence, nous semblera un piètre artefact, ou mieux, ou pire, une poupée sotte et qui plus est contenant peut-être, contenant encore, l’être tout aussi sot qui la crut à jamais à l’abri du calcaire du temps, le débile démiurge qui l’espéra pure alors qu’elle n’était que corruption manufacturée, plastique en sursis, enduit verdâtre, aussi verdâtre que les organes qui en elle et en nous à chaque seconde apprennent l’art de pourrir en silence • car nous allons comme des vessies soufflées, nous ne sommes pas plus qu’une bulle d’air •
[pétrone]
::: pareille à celle qu’aime à former l’enfant, futur homo bulla, l’encore informé qui déjà fraie avec le globe de mort, en fausse innocence livré au vieux savoir contenu dans cette ampoule gracile, et comme elle promis à la moindre rafale au terreau des limbes, puisqu’à peine né il est possible de s’en retourner dans le ventre des origines, puisque hors le baptême c’est là qu’on entasse les êtres petits non oints, dans ce limbus puerorum où – si leur est refusée la béatitude du paradis – du moins n’auront-ils pas à connaître les souffrances de l’enfer,
::: des flammes adultes, et pour eux encore on construisait autrefois des sanctuaires à répit, où chance et occasion leur étaient données de ressusciter miraculeusement le temps de recevoir au front quelques gouttes d’eau sainte, c’était magie et c’était piété, on plaçait une plume sur les lèvres blêmes du petit mort et l’on attendait espérait que la chaleur des cierges disposés alentour fasse trembler la plume, créant ainsi l’illusion d’un souffle dernier, appelant la rescousse d’un baptême in extremis, tandis que certains signes de suscitation – ramollissement de la chair, coloration de la peau, murmure des viscères – laissaient à croire qu’une seconde une seule l’enfant n’était pas encore en allé, et qu’ainsi on pourrait lui épargner le sort dévolu à tous ceux qui succombaient trop tôt hors le sein, à savoir finir dans un champ où la viande des corps ne sert plus qu’à engraisser les choux, en terre non consacrée, entre carcasses et futurs semis, et toi qui n’as rien vu ou si peu du jour qu’y trouves-tu à redire, n’ayant jamais rien dit, même une fois, étranger à la parole et donc au mensonge • toi qui meurs avant que de naître, / assemblage confus de l’être et du néant / triste avorton, informe enfant / rebut du néant et de l’être •
[jean d’hesnault]
::: vestige ignare, et ici il faudrait dire quelle peur de la mort on a enfant, à quel moment l’indistincte conscience prend la mesure d’une possible annulation de soi, si c’est effroi, mystère, jeune vertige ou lente assimilation, s’il est possible à l’enfant replié dans son lit sa chambre sa nuit son silence d’entendre au fond de soi une voix qui dit • je tourne le dos aux ténèbres dans les ténèbres •
[andré suarès]
::: une voix qui soupire • et moi / j’entends qu’il me faudra aller naître dans ce monde anéanti / où l’on a plus de mètre, de kilo et de montre / où les dimensions s’enfoncent les unes dans les autres / où les moignons du temps ne font plus rien tourner • une ombre,
[andré de richaud]
::: dans son silence sa nuit son lit sa chambre l’enfant n’en finit pas de ressusciter heureux navré à tout ce qui l’entoure le contrarie l’anime, et si ce n’est la mort qu’il se surprend à apprivoiser, c’est sans doute parce qu’il lui faut apprendre à faire le deuil du souvenir, à continuer d’être sans que les traces de ce qu’il fut se rappellent, se manifestent, découvrant ainsi dans l’oubli une force vitale, mais sa chair, et la chair de sa poisseuse psyché, elles, n’oublient rien, et son corps déformé par la croissance et les désirs s’épanouit dans l’ombre de mânes familiers, de spectres dévoués,
::: s’approchant au plus près de la mort, c’est comme si on détruisait très lentement un immense puzzle qu’on n’a jamais vu dans son entier, en omettant de temps en temps, ici et là, quelques pièces, histoire de rappeler qu’avant le fragment du tout régnait un grand tout fragmenté, qu’avant de n’être qu’une grappe d’atomes nous avons cru ou imaginé ou voulu être des entiers remarquables, et je peux si je veux conjurer au sens magique tel ou tel incident de mon passé petit, le recréer de toutes pièces en peaufinant le décor, rajouter des odeurs ici, ajuster des couleurs là, bref, tourner in extenso la séquence improbable qui vit tel incident apparaître puis disparaître, rien n’y fait, et à la seule force imbécile de mes doigts je tape m’enfonce écris, • je crie à la fosse : tu es mon père ! / et aux vers : vous êtes ma mère et ma sœur ! • en vain j’invoque la fosse :::
[job]
Précipité 2 :::
crâne boîte noire ensemble vide devenu bête tapie disant je regarde la mort magnificence effondrée sa dissoute présence à mes côtés je sais la vie prudemment étanche farce aphone au fond insensible trait obstiné entre les morts du monde las patients plus aptes à supporter la danse sa mortelle panoplie memento mori qui dira sa propre mort illusion des forces génitrices la face blême écrivant des corps écrivant vertical enfin en suspens mort-vivant mi-néant que faire de notre vulnérabilité théâtre de l’absence dans cette fosse si les objets sont inquiétude la page panique aveugle sans sons écrivant écrivain former des pleurs suis-je ses coutures pitié on a vu cela hors ces trous un crâne antre de solitude parmi les gisantes les oubliées bulle d’air pareille à celle de l’enfer flammes de l’être vestige dans les ténèbres une voix une ombre dans son silence mânes familiers spectres voués aux résurgences vivant en vain j’invoque
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