Sous d'autres formes nous reviendrons

3 ::: - écrire à creux perdu

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écrire à creux perdu

 

::: et la fosse aux mille voix me répond, de sa voix effusive aux accents de basalte elle m’invite à tourner le dos aux ténèbres dans les ténèbres, à ramper dans la suie, à m’absenter-silence, tant pis si ce faisant se défaisant le corps se roue lui-même, la fosse m’invective en mère furieuse de voir son enfant désobéir au père, de sa voix aux nuances grêles elle m’ordonne de descendre au royaume de Vulcain auprès du dieu boiteux, du dieu crasseux qui toute la nuit des heures durant forge et frappe ses lames de feu, jouant de son puissant forceps pour mieux arracher au magma tout son soûl de formes pérennes et • cela crée un bruit d’outre-monde, c’est ça, un bruit fait de hennissements d’essieux • de rouages rouillés,

[venaille]

 

::: la fosse me répond, secouée jusque dans ses tréfonds par les contractions d’un volcan, et ici – autre lieu, autre date –, c’est de l’Hekla qu’il s’agit, l’Hekla qui lance en 1554 son ombre fendue sur les hautes terres d’Islande, et l’on aurait beau jeu de voir seulement ce que voient les yeux quand les yeux eux-mêmes sont aveuglés, pour lors le calme est encore note majeure, le soleil tinte derrière la herse des pins au bout du champ de ce paysan qui passe sans y prendre garde une main sur son bras nu, une main qu’il lève et contemple, gêné incrédule, car elle est grise, cette main des travaux, presque noire, et grasse, et tiède, comme gantée de nuit, il la porte à ses lèvres et la renifle, viande nouvelle nappée de cendres volcaniques,

::: déjà autour de lui tout s’irise d’attente, l’heure a coagulé sur le cadran des champs, son cheval à la confuse crinière dresse la tête, chacun de ses yeux un orbe noir dans une ellipse laiteuse, des craquements détalent dans les boyaux du sol, la rosée tremble à la pointe des herbes, le tonnerre s’étire lentement, ça résonne, se propage, les verticales capitulent, le paysan regarde l’Hekla et voit une haute colonne de fumée et de vapeur pareille à une moelle épinière arrachée à son goulot osseux qui se déhanche à l’horizon, ligne sèche qui soudain râle et rougeoie, la montagne que d’aucuns disaient gaste bâille enfin son ennui dévorant et déverse sur la campagne sa bile magmatique, la flore stupéfiée disparaît sous un enduit visqueux et siliceux pour laisser place au règne de l’Obscur,

::: enfant, j’aimais m’évanouir dans l’ombre irascible des volcans, leurs noms tressant pour moi une chaîne magique, chaque maillon une formule, VESUVE STROMBOLI KRAKATOA MERAPI TAAL MAUNA LOA SAKURAJIMA POPOCATEPETL, j’aurais voulu être Empédocle et sa sandale, Saknussemm et son parchemin, inquiet autant que ravi à l’idée qu’un intestin scandaleux s’immisçait au centre de la terre comme au milieu d’une mère matricielle et infernale – l’esprit complice de tels nœuds –, mais peut-être étais-je simplement captif du mot éruption, fasciné par • la force éruptive des noms •

[artaud]

::: énigme de la consumation, peut-être trouvais-je simplement dans cette éruption du sens • dans cette suffocation répulsive •

[id.]

:::: mon soûl de tremblements, acquis tout entier à l’exaltation du branle, avide de côtoyer des choses secrètes et de manier d’autres choses, sans doute plus rétives, corps hanté par mille réactions chimiques, traversé par un feu blanc, un feu de foutre cherchant à imposer ses pulsations pour peu que les mains sachent façonner l’inconnu, jouir devenant alors fuite affolée affolante, bras et jambes tendus dans l’espoir d’être flèches, désir décoché, au temps arraché,

::: le peuple des adultes ayant omis de me dire la vérité, à savoir que tout volcan est une leçon de perdition, bien trop jeune que j’étais pour comprendre que • mort, il faut en passer, même volcan, par bien des refoulements, bien des portes d’écartèlement avant d’éclater comme on voudrait, car je veux que ce que j’écris fasse éclater quelque chose dans la conscience •

[id.]

::: dans la nasse, et comment aurais-je pu désirer cet éclatement, comment aurais-je pu deviner qu’un volcan est, à sa façon, un bûcher, aux plus vastes aux plus hauts aux plus ambitieux gradins, érigé par un dieu au tablier de bronze, destiné à engloutir hommes et bêtes, cultures et bagatelles, distillant sans partage le souffle de son soufre,

::: écrivant aujourd’hui me penchant rabotant sciant forant m’enrichissant d’échardes, [je] me demande si le volcan ne serait pas l’inverse exact du bûcher, tant rien n’y entre puisque tout en jaillit, tant il se recrache lui-même, lui-même se réinventant s’expulsant dispensant sa leçon de feu sur les choses vaines les choses non écrites, l’univers à ses pieds tout entier voué à se voir se savoir dépouillé tel Job et tel Job contraint d’endurer • afflictions et dures tribulacions • dans la nuit,

[pierre de nesson]

::: le fleuve de lave immensément mobile, suaire onduleux et fiévreux, le monde un gisant consentant, afin qu’enterré sous la roche liquide chacun inerte soit, et inerte puisse éprouver sa minérale vanité,

::: et dans le champ aux sillons révulsés l’homme ravale ses prières au goût amer, sa main serre un mouchoir et le frotte à son front, sa chemise colle à sa peau, il sent entre ses pieds filer des bêtes folles qui sont comme des ombres échappées, devant lui enfle et croît l’Hekla, ardent pater noster qui de plus belle éructe, vieux monstre au cul en haut, • célèbre chaudron ardent […], que les hommes nomment cheminée de l’enfer •

[herbert de clairvaux]

::: l’homme voit se contracter les flancs du volcan, extruder par les trous de ses accrocs rocheux le sang gras d’un feu artériel que plus rien désormais n’arrête, par sa large fontanelle couronnée de nuages surgit un geyser, une gerbe de rayons obliques, la terre sous lui prise de haut-mal, des spasmes difformant les sillons alentour, le ciel souillé reculant, s’emplissant d’effluves de chair mortifiée, des passereaux rasant le sol se cognant aux souches brisant les vitraux des églises, le vent tournant sur lui-même dans la panse des vallées :: et c’est toujours la même histoire, la paix s’absente et la coupe déborde, on croise le fer et le fer rougit, tout ce qu’il touche et traverse prend feu, une fois de plus le temps nous rappelle que nous sommes des corps voués à ne jamais ressusciter, des agrégats envoûtés rêvassant de boue légère, de limon enchanté • car sans son benoit createur / il n’ist que fiens et puanteur •

[pierre de nesson]

::: et une fois de plus il convient de plier un à un les pans retors du temps, afin que de ces plis intempestifs, coïncidences en travail, naisse un sens plus acéré que celui livré par le hasard, et ici l’ironie veut que ce sens s’avance en majuscule,

::: le monstre Hekla entrant en éruption, chacune de ses contractions volcaniques réclamant d’autres spasmes en écho,

::: et en écho voilà qu’une certaine Colombe Chatri, épouse du tailleur Louys Carita résidant dans la ville de Sens, métropole de la Gaule celtique, entre en travail, en gésine contrariée,

::: voilà que ses membranes ovulaires rompent brutalement alors qu’elle tend la main pour écarter les rideaux de la fenêtre de sa chambre, aussitôt des crampes l’obligent à s’asseoir sur la chaise mal paillée d’où elle peut voir la rue et son cortège de poussière soulevée :: des épaules passent, des manches d’outils s’élèvent et s’abaissent au rythme des pas tantôt pressés tantôt nonchalants, des fichus dénoués libèrent par éclats de fines mèches que le vent rehausse en oriflammes, de temps en temps les rayons d’une roue de charrette découpent des triangles éphémères dans le charivari du chèvrefeuille sur le mur de la maison d’en face,

::: celle qu’on appelle la Colombe a depuis quelques mois senti son ventre s’arrondir, ses reins s’endolorir, elle a compris et fait chaque jour le guet de son corps, à peine la poussière dans la rue retombée lesdites douleurs cessent, une troublante quiétude s’empare d’elle, quelque chose de l’ordre de la fortification se fait sentir en son sein, elle redresse sa pauvre tête, son cœur reprend du service, mais l’accalmie ne dure pas, deux jours plus tard d’autres maux la prennent, dès matin elle se sent fourbue, nauséeuse, les seins lourds de lait entravé, puis de nouveau ça cesse de remuer en elle, et pendant trois ans elle doit garder le lit sans autre loisir que se tordre et se plaindre, incommodée par un inexorable durcissement de sa matrice, dérangée par la sensation d’un poids au-dedans qui tantôt penche dans un sens tantôt dans l’autre, à croire que dans ses entrailles une masse de plomb n’en finit pas de lentement culbuter, le supplice s’éternise, plus de vingt ans s’écoulent, vingt-huit exactement, à vivre sans vivre tout à fait, à garder le lit et gémir comme d’autres fredonnent, • une femme au ventre rond s’allonge sur le côté // un puits impossible à cacher / circulant dans son sang un jour a éclaté •

[kim hyesoon]

::: et quand elle meurt le 16 mai 1582, à l’âge de soixante-huit ans, son époux, désireux de connaître les causes qui pendant quasi trois décennies ont crucifié sa femme sur le bois de sa couche, mande deux chirurgiens, Claude Le Noir et Jehan Coutas, lesquels décident d’ouvrir la femme ainsi qu’on le ferait d’un livre dont on veut dissiper le mystère, et l’incisant ils découvrent • la matrice ridée de diverses couleurs & dure comme de la terre cuite & on tenta d’ouvrir cette dureté mais il se trouva comme une masse de plâtre qui résista long-temps au rasoir ; on en vint pourtant à bout & on tira un enfant très-bien formé & dans la situation ordinaire, mais presque entièrement pétrifié, si ce n’est que les os de la tête étaient transparans comme de la corne ; à l’égard des parties internes, comme le cerveau, le cœur, les intestins, ils étaient presque comme ils sont à l’ordinaire, excepté qu’ils se trouverent plus durs, moins pourtant que les parties externes ; ce petit corps se garde à Sens où les passans vont le voir par curiosité, car il est entier & ni les vers ni la pourriture ne l’ont encore endommagé • disent-ils,

[j.-a. de thou]

::: ni les vers ni la pourriture, peut-on lire dans leur rapport, comme s’ils étaient fiers que la mort ait paré sa rétive recrue des atours du vif, mais dans la chenille crispée qu’est l’enfant pétrifié ne palpite que l’esprit de la pierre, la pierre endurcie du temps perdu qui lentement a conçu au fin fond de Colombe ce fossile interdit de lumière que la science médicale dépiaute doctement et auquel elle donne le nom de lithopédion, fruit d’une grossesse extra-utérine, œuf fécondé à même la membrane du péritoine, noyau sourd que le sang a peu à peu renoncé à irriguer et qui, reclus dans la cavité abdominale, a préféré se calcifier, y demeurant jusqu’à son éventuelle extraction par les sieurs Le Noir et Coutas, et ni les vers ni la pourriture, le corps de Colombe ayant fait de l’enfant confiné une simple statuette, et • tout fut effacé, broyé, converti / en pierre cancéreuse, en parchemin / de cendre et d’ombre / en caillement de nuit •

[dobzynski]

::: aux limbes de la science on livra le corps du lithopédion, dont jamais on ne saura le nom, enfant conçu et jamais né, non pas mort-né mais généré mort et jamais délivré,

::: (paroles gelées, pensées suffoquées, dans sa chambre encombrée de néant l’enfant promis au formol de l’alcool – ce qui-je-fus dont les vapeurs jamais ne se dissipent – caresse du bout des doigts, dans la longueur des nuits blanches, la chair fragile du papier, ses yeux ont beau tenter de gratter la croûte des mots, ses lèvres rêver d’en aspirer le venin, rien ne vient, nulle entame, la page une paroi aux joints invisibles, persuadé qu’à force d’y frapper le front et d’y casser des ongles il parviendra à créer quoi ? une ébréchure ? croit-il vraiment que l’encre sans cesse souillée un jour finira par rougir ? et lui par ne plus échouer ? devinant déjà qu’il n’existe ni formule ni secret pas de recette pas de manière aucun sésame zéro truc ni ruse nulle méthode à peine des salamalecs, rien entre lui et ce rectangle irradié, bon qu’à racler)

::: aux limbes de la science le corps du lithopédion on l’a dit est livré – je reprends le fil, tire dessus encore et encore, sachant que ce cordon ne rêve que d’une chose, s’enrouler autour de mon cou, s’enrouler et serrer –, livré comme un paquet qu’on adresse à de bons soins, l’enfant pétrifié est examiné, sondé, re-disséqué, copié moulé reproduit, puis exhibé, volé, retrouvé, exhibé de nouveau, sa légende prenant de plus en plus sa place, dissipant ses traits, et soudain voilà l’œuvre de la Colombe avalé par le Temps, pendant onze jours il devient invisible, proie muette d’un abîme calendaire, d’une plus grande absence,

::: entre le 9 et le 20 décembre 1582 l’enfant pétrifié de Sens est exilé, le calendrier julien voué aux gémonies par bulle papale, inter gravissimas, « parmi les très nobles tâches… », et ce afin de corriger la cadence des jours, détraquée par une trop longue concorde entre résurrection du Christ et équinoxe d’été, depuis Rome la décision s’étend à toute l’Europe, elle arrive en France où l’on tarde à l’appliquer, trop de saints à amputer, de protecteurs à renverser, trop de fériés intouchables, on guette sans trop y croire le bon moment, incision périlleuse, déjà la noël approche, trop tard alors pour faire que fendre ne blesse pas, quel cou couper quelle jugulaire quelles heures à blanc saigner ? déjà le huit décembre est là, et avec lui l’immaculée conception, ventre sec et généreux, l’an quinze cent quatre-vingt-deux encore intact, enfin l’inévitable a lieu et dans le Temps la main des hommes n’a plus le choix, effrayée autant que froide elle excave, d’un coup de loi d’un seul décharne le dernier mois restant, le dix le onze le douze le treize le quatorze le quinze le seize le dix-sept le dix-huit et le dix-neuf de décembre sont sectionnés, leurs têtes hivernales roulent comme pierres aux pensées poudreuses, • on n’est qu’herbe rase, une / moitié de la vie / vole avec le vent, l’autre / en livres et temples / édifiée, détruite ! •

[adelen]

::: dans la fumée qui monte lente brume d’os au sein du paysage offert à suffocation, le lithopédion erre, suivi par des régiments d’enfants morts, tous perdus tous aveugles, leurs corps de pierre gagnés par l’humidité l’oubli, pendant onze jours onze nuits qui ne sont ni jours ni nuits tous errent trébuchent se rongent les doigts en bordure de mémoire,

::: ce qu’ils sont nous le serons un jour, et sans doute l’avons été, spoliés nous aussi de prodigues minutes, ou pire nous en spolions nous-mêmes, mutilant en secret la vaste carcasse calendaire de la vie, pratiquant coupes claires et vives tranchées, et que tombe en poussière celui qui n’a pas connu dans sa vie au moins onze jours et onze nuits à retrancher de soi, qui n’a pas au fond de sa gorge le goût craché d’onze fois sa vie gaspillée,

::: nous le savons, l’enfant que nous avons été sent chaque jour s’effriter sa forme inadaptée, minéral batracien aux pensées délébiles, et plongeant mon regard dans ses yeux nécrosés je vois ce que je fus dans la nuit d’autrefois, le sarcophage s’ouvre une dernière fois, ma pensée caresse les veines gypseuses du petit moi perdu, écrase les globes de ses yeux de taupe, baise la fissure craquelée de sa bouche, m’approchant toujours plus près j’entends grésiller ses derniers aveux, vois se figer sur ses joues la nacre de larmes qui jamais plus ne couleront, et • peut-être reste-t-il encore / un ongle de tes mains parmi les ongles de mes mains, / un de tes cils mêlé aux miens • abandonné

[supervielle]

::: dans le ventre de la mère la tache contrariée de l’avorton entend à ses dépens le chant faussé des êtres lointains, en se décomposant les mots pénètrent la membrane, exigeant le sursaut d’une naissance afin que l’enfant réchappe à son avant-mort, le temps informe d’une vie, encore en proie au vertige ombilical, sachant que tous nous avons été hôtes de limbes où s’absenter-silence,

::: pétrifié, l’enfant le demeure longtemps après l’indésirée extraction, et ce même au sein accroché, la penne de ses gestes encore un temps retenue faute d’arc musculaire, ses yeux donnant des coups qui ne déforment rien, nageur à demi noyé, après quoi peut-être • on redevient une espèce de fœtus dans je ne sais quel ventre colossal, avec des quantités d’autres • figé,

[guyotat]

::: dois-je pour autant sermonner le volcan, l’attraper par ses flancs et lui crier à la gueule : tu es ma mère ! et aux vers dire à voix plus basse plus honteuse : vous êtes mon père et mes frères ! d’où me vient cette idée qu’il existe une forme, précédant le langage mais par lui endurcie, creuset muet figeant à jamais en nous l’enfant, faisant qu’à notre tour adulte nous sentons cet enfant s’inventer captif, sentons son poids, sa pénible persistance, et quand nous nous emportons il nous retient, ses peurs longtemps un boulet qui nous sert de lest, et quand nous exagérons nos gestes il se craquèle, et quand enfin nous nous déprenons il tombe en poussière, les contours de ce que nous fûmes enfant laissant dans notre mémoire un lacis d’empreintes nervurées, un creux aux parois finement gravées, et se peut-il que ce vide en nous niché soit appelé à devenir une façon de moule, et que dans ce moule, pour conserver l’image de l’enfant devenu pétrifié, nous devions injecter un jour le plâtre du langage afin que ce néant vissé en nous puisse enfin se croire en plénitude ?

::: dans la nuit implorer le silence, là encore tourner le dos aux ténèbres dans les ténèbres, exiger de la matrice qu’elle nous livre son secret, nous livre aux flammes du secret comme si nous étions nous-même une amulette réclamant du brasier autre chose qu’une leçon de vanité, et tantôt notre pensée s’abandonne aux rêves du volcan, tantôt elle se réfugie dans ce corps-sarcophage, tourmentée par une question un poison une autre leçon,

::: (à quel moment avons-nous décidé d’oublier de mourir ?)

::: et voilà qu’en soixante-dix-neuf après Jésus-Christ la réponse tombe en pluie sur les habitants de Pompéi sous forme de milliards de lapilli condensés en mitraille d’éjectas comme si le ciel soudain renaissait en une voûte explosée, les corps piégés mourant alors plusieurs morts,

::: crispés tout d’abord dans la poigne de l’asphyxie, gelés dans la danse de panique où le tonnerre les avait plongés, sur le point de recevoir l’onction incandescente, engloutis sous le fleuve de boue vomi, recouverts de nuit basaltique, enfouis inhumés, puis le temps aidant le temps détruisant se désagrégeant lentement dans le lit des siècles, creusant à leur exacte mesure la forme de leur réalité niée, disparaissant dans l’espace légué par leur absence,

::: (ainsi même mort on occuperait à son insu un volume égal à celui qu’entier on croyait incarner, notre entité rongée de néant persistant à réclamer la place échue dans l’ancienne réalité, si fortement on aimerait dire • je ne crois pas au néant que tu portes, / corps rose / mais je t’engage à t’anéantir tout d’abord •)

[jouve]

::: sous terre on le sait les défunts pompéiens durent patienter sous trois mètres de terre pesante, calés voûtés pliés sous des tombereaux de lave, de pierres ponces, blanches puis gris verdâtre, de couches de sable volcanique et de lapilli, de cendre et de sable mêlés de bois calciné, et encore de la cendre, encore des lapilli, puis, enfin, couronnant le tout, la terre, rien que la terre, à fouler mille fois sous d’autres temps par d’autres hommes d’autres mémoires, d’autres mémoires d’hommes nus eux aussi,

::: et il faut attendre 1860 pour qu’une parodie de renaissance soit offerte aux cadavres vésuviens, et qu’un inspecteur des fouilles du nom de Giuseppe Fiorelli injecte du plâtre liquide sous pression dans les cavités ménagées par leurs corps défendus, travaillant ainsi à creux perdu, puisque telle est la formule de rigueur, confectionnant un moule à partir de celui, naturel, créé par l’alliage de roches et de cendres, n’ayant plus alors qu’à détruire le moule ainsi obtenu pour mettre à nu le plâtre originel, et dans ce travail à creux perdu se joue peut-être l’impossible résurrection, l’ultime avatar de la chose humaine tour à tour surprise effrayée asphyxiée ensevelie calcinée décomposée moulée exhumée démoulée et enfin exposée, son être transitoire renonçant à la vanité de sa présence sur terre pour s’épanouir dans la vacuité de son absence sous terre, renaissant alors, à la faveur d’une archéologique prestidigitation, sous forme statuaire, comme si vivant l’enterré l’était en soi-même, sa mort à jamais protégée • car c’est tout de suite, c’est à présent, c’est maintenant à chaque instant que s’accomplit sous nos yeux la tombée en cendres de nos existences • délivrés de nos souffles,

[frédéric boyer]

::: nous comprenons maintenant qui nous sommes depuis les origines :: enfantés d’une matière creuse, vides nous-mêmes mais d’un vide capable de sécréter sa propre carapace, langés dans les plis de la langue, pour ainsi dire enlangagés, ayant tout loisir de nous complaire dans une immortalité de pacotille, un destin de corps de plâtre que le Grand Inspecteur des Fouilles a découpé dans les ruines, exigeant de notre douleur qu’elle prenne la pose, ainsi qu’il sied à • tout être qui accepte de ne pas s’être fait et qui accepte et reconnaît l’idée d’une nature matrice comme moule de son corps déjà fait •

[artaud]

::: face aux défunts réinventés de Pompéi, devenus pièces comptables d’un musée de cendres, le deuil vire à la mascarade, les pleurs ineptes se font scintillements, et devant le spectacle de la mort singée il faut • choisir, dis-je, maintenant mon corps, en y dépiautant la masse rouge de mes doigts coupaillés de tous les macas, les macaques de magie noire qui me taraudent doigt à doigt •

[id.]

::: écrire, œuvrer à creux perdu, extraire du vide la forme corporelle du langage pour la rendre plus sidérale-électrique, livre vain après livre vain déloger chaque babil chaque organe chaque écho afin de le remplacer par le charbon des mots, non pas s’asseoir idiot au bureau au bardo mais fouiller le bûcher pour en ravir des scansions, des tensions, dans le volcan suivre à la trace les traces laissées par le fantôme d’Empédocle,

::: chacun son bûcher chacun ses amulettes chacun la main qui prend le feu et le noue puis dans son cercle passe le cou la tête chacun la mort prise et retournée comme un gant pour sentir les os remplacer les doigts chacun ses éruptions ses retombées de cendres ces balades sous la pluie noire chacun ses calcinés ses pétrifiés ses statues dont les ombres étendent leurs lits d’ombre chacun ses gestes inachevés pour se protéger des gestes achevés chacun la moitié d’un autre déjà mort chacun sa façon de faire le vide en soi autour de soi chacun retenu au fond de soi par quoi je ne sais pas chacun ce poing silencieux enfoncé dans la bouche chacun sa bouche sa terreur chacun la maison de sa bouche et tous les meubles en feu tous les volets arrachés toutes les portes dégondées chacun sa chute chacun sa plaie chacun sa guerre son chant chacun ses invisibles ses tremblements partis des genoux et remontant puis redescendant chacun les pieds devant chacun dedans ses quatre planches chacun fait défait et refait :::

Précipité 3 :::

 

fosse aux rouages rouillés fosse ennemie autre obscur enfant des noms énigme répulsive tout mon soûl au temps arraché peuple dans la conscience nasse du soufre écrivant dans la nuit fleuve de vanité dans le champ de l’enfer l’homme fait puanteur en majuscule le monstre en écho en écho en face celle qu’on appelle nuit ni les vers ni la pourriture aux limbes délivré aux limbes avalé par le Temps dans une plus grande absence détruite dans la fumée de mémoire trop tard dans le quotidien abandonné dans le ventre s’absenter-silence non pas la mort précoce limbes sans fin sans commencement limbes placentaires pétrifié figé en plénitude dans la nuit autre leçon morts crispés par leur absence sous terre mémoires d’hommes nus délivrés de nos souffles face aux défunts à la force d’Empédocle chacun refait

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