Sous la hache

Elémir Bourges · Chapitre 3 sur 4

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Sous la hache

III Rose-Manon ............................................................... 135

III

 

 

ROSE-MANON

 

Jacquine, en entrant dans la hutte, alla droit au chevet du lit, et mouilla ses doigts d’eau bénite. La chambre avait gardé les traces du passage des Maréchains et des soldats. Les escabeaux gisaient brisés ; les pauvres hardes que Gé-rard avait dévêtues à la hâte, étaient éparses sur le sol, et les trois cadavres, immobiles, s’entrevoyaient sous les rideaux. Elle fit un signe de croix, puis la ferveur de sa prière redou-blant, Jacquine tomba à genoux.

Depuis la veille, elle vivait dans la stupeur. Elle s’était d’abord attendu à mourir ; et comme viatique, la croyante avait récité tout ce qu’elle savait d’oremus, heureuse, dans l’enfeu où les Bleus l’avaient mise, de pouvoir encore prier devant un autel et un crucifix. Mais les heures s’étaient pas-sées, lentes et sans rien amener, de manière qu’enfin, le sommeil l’avait prise. Au réveil, elle avait trouvé la Rebou-teuse à ses côtés ; et stupide d’étonnement, cette mère avait entendu qu’un homme s’employait à les faire évader ; et quel homme ? son ennemi, le propre assassin de Perrot. Toutes les idées de Jacquine avaient été bouleversées ; pourtant elle eut peu de souci de pénétrer un tel mystère ; l’espoir qui ren-tra dans son cœur, ce n’était point sa délivrance, mais qu’elle pourrait se venger, et « tenir son dict » à Perrot ; – et tout en besognant à déchausser les pierres, elle se prit à chercher « le moyen ». Puisque ayant béni l’assassin, elle ne pouvait plus porter les mains sur lui, il fallait le mettre en tel cas qu’il

– 135 – n’eût issue que de mourir, – et un sourire de triomphe avait passé à un moment, sur les traits pâles de Jacquine.

Elle pria pendant deux heures environ, tantôt à genoux, les mains jointes, tantôt les bras en croix, prosternée contre terre ; et la grâce descendit en son cœur, avec une merveil-leuse abondance. Quand la paysanne se releva, elle était sûre d’elle-même, sans plus de doute ni de terreurs, l’âme pleine d’une force intime ; – et s’approchant du lit, Jacquine soule-va le rideau et considéra les trois morts.

Les yeux de Perrot s’étaient entr’ouverts, et ses pru-nelles regardaient. Étiennette, à côté de lui, pâle d’une pâleur de cire, avait en mains son chapelet ; et Tristan gisait au mi-lieu, la face bouffie, effrayant. Jacquine trempa le bout de ses doigts dans le bénitier, fit sur eux un signe de croix, ferma au Perrot les paupières, et sortit, une bêche à la main.

Il y avait à cent pas de la hutte, un vieux chêne, debout sur un tertre isolé. Ce fut vers cet endroit qu’elle s’achemina, et s’arrêtant au pied de l’arbre, la Jacquine se mit à creuser une fosse.

Elle bêcha longtemps, près d’une heure et demie, encore que les travaux des champs l’eussent durcie à la fatigue, et rendue forte comme un homme. Quand la fosse parut assez large à Jacquine, elle s’arrêta un instant. Le sol, tout alentour du chêne, était jonché de feuilles rousses ; elle les ramassa, les jeta dans le trou, où elles formèrent un lit ; – puis retour-nant à la chaumière, Jacquine souleva l’Étiennette, posa l’enfant au giron maternel, gravit la butte avec la morte dans ses bras, l’allongea au fond de la fosse, et mit Tristan près de sa mère. Elle fit de même pour le Perrot, mais lorsqu’elle ar-riva au haut du monticule, son angoisse fut la plus forte. Une grimace de douleur lui convulsa tout le visage, et s’abattant

– 136 – au pied du chêne, avec son fils contre son sein, elle le baigna de ses pleurs. Elle le serrait, le baisait, poussait des cris, des grognements, se jetait sur lui quelquefois, comme si elle avait l’espoir qu’il reprît vie entre ses bras, et ne faisait que répéter : Mon fils ! mon fils ! mon beau Perrot !

 

Enfin, sa douleur se calma ; ses larmes séchèrent sur son visage, et descendant au fond du trou, elle y coucha Perrot, tout contre l’Étiennette. Ensuite, elle étendit sur eux la cou-verture de filasse, et plaça à côté des morts, divers objets qui leur étaient d’usage, – le briquet de son fils, sa chinchoire, une paire de sabots neufs. Elle plia près de la jeune femme ses ajustements du dimanche et enfouit aux pieds de Tristan, un pauvre vieux hochet de buis, celui de Perrot, autrefois.

 

Alors, elle resta pendant quelques instants, à pousser des soupirs devant la fosse ouverte ; puis, prenant de la terre avec sa bêche, Jacquine la jeta dans le trou. Cela fit, en tom-bant, un bruit mat sur la toile, – et, sans plus s’arrêter, à larges pelletées, la paysanne combla la fosse. Elle ne l’osa piétiner, tassa la terre à petits coups de bêche, pria pour eux une dernière fois ; – et se relevant, libre enfin de se donner à sa vengeance, Jacquine regarda la hauteur du soleil. Il était midi, environ.

 

C’était l’heure où dans leur maison, Gérard et Manon s’éveillaient. Le jeune homme, appuyé sur son coude, se mi-rait aux yeux de sa maîtresse, dont le charmant visage sou-riait, encadré par les mille boucles de ses cheveux châtains. Les rideaux de toile imprimée, tirés devant les deux fenêtres, ne laissaient arriver à eux qu’une clarté douce, indécise, et tous deux goûtaient un apaisement, un bonheur tranquille et parfait, dont la chambre s’illuminait.

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Rose-Manon se renversa la tête sur l’épaule de son amant, en murmurant :

— Ah je voudrais mourir ainsi !

tant la mort, en ces temps sanglants et héroïques, était mêlée à toutes les pensées ; – et l’officier dit simplement :

— J’y pensais, chère âme !… Mourir… comme toi, je voudrais mourir, avant qu’il soit rentré en moi une autre pensée que la tienne… Quel bien nouveau me peut offrir la vie ?… Ma destinée est accomplie, puisque j’ai connu le bonheur, puisque la plus belle de toutes mes heures vient de passer et ne peut revenir.

— Crois-tu que je te survivrais ? dit-elle avec un tel ac-cent qu’il la regarda aux prunelles et y lut sa résolution.

Alors, il se laissa retomber en arrière, accablé par une abondance de sentiments. Il était donc réalisé son rêve éter-nel d’être aimé, – et dans l’accablement de sa félicité, Gérard songea à briser sa vie, comme on brise un verre où l’on a bu quelque vin rare et précieux. La jeune femme devina les pen-sées extrêmes qui l’agitaient, et pour l’en distraire, elle lui parla :

— À quelle heure siégeras-tu ? demanda-t-elle.

— À trois heures, répondit-il.

— Ainsi le Délégué ne se doutait de rien ? interrogea Rose-Manon.

— De rien, répondit l’officier, il n’accuse que les Bri-gands.

 

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Sur les huit heures, en effet, comme on venait de décou-vrir la fuite des deux prisonnières, Abline avait fait réveiller Gérard ; mais l’attitude du jeune homme eût dissipé tous les soupçons, s’il s’en était élevé contre lui.

Rose-Manon fit un rire sonore, tout en apportant son front blanc sous les lèvres de son amant. – Soudain, une vive lueur brilla derrière les rideaux, en même temps que des voix éclataient ; puis la tête effarée du sergent apparut par la porte entr’ouverte, disant :

— Vite ! vite ! mon commandant, c’est la Maison-Rouge qui brûle.

Gérard fut debout en un clin d’œil. Le tumulte au dehors grandissait ; le ronflement de l’incendie s’entendait par des-sus les cris, les ordres, les imprécations.

Le jeune homme, quand il fut prêt, vint donner un der-nier baiser à sa maîtresse, qui lui jeta les bras autour du cou.

— Sois bien prudent, mon amour, disait-elle.

— Ne sors pas ! ne te montre pas ! répétait Gérard.

Puis il descendit l’escalier, et en trois bonds, fut sur la place.

Les Républicains y faisaient foule, et se pressant, ils en-touraient à distance respectueuse, la Maison-Rouge qui brû-lait. Une malice diabolique avait entassé à l’entour des amas de paille et de foin jetés du grenier, la surveille ; et nul se-cours n’était possible. À ce moment, les flammes envelop-paient déjà le grand Christ cloué au pignon, et qui disparais-sait dans leur buisson de braise. Elles s’élançaient d’un seul jet, toutes rouges sous ce ciel gris, avec des gerbes d’étincel-les. Le bruit circulait dans les groupes que trois soldats, Le-

– 139 – dru et un de ses valets, se trouvaient attablés à boire, quand le feu avait été mis. C’était Thomas, l’autre valet, encore pâle du danger auquel il venait d’échapper (car il était sorti, quelques minutes avant) qui racontait l’évènement, avec un air terrifié. Abline l’écoutait, en fronçant le sourcil.

— Ainsi donc, interrompit-il, aucun d’eux n’a pu s’échapper ?

— Pas de danger, citoyen Délégué ; ils avaient bu tous cinq, à ne pouvoir remuer pied ni pattes. Oh ! ils doivent être flambés, à cette heure.

— Et connaît-on l’incendiaire ? demanda Gérard à mi-voix, en se penchant vers Bénaben.

L’accusateur public fit un signe de tête, et alors le jeune homme aperçut au milieu de quatre soldats, le Caqueux tenu prisonnier. Il avait sans doute dormi dans quelque fenil du village, car ses cheveux étaient entremêlés de brins de paille. Un sourire vide et niais laissait pendre ses grosses lèvres et une expression de stupeur rendait plus hideuse sa face au front bombé et aux naseaux ouverts.

Gérard apprit de Bénaben qu’on n’avait pourtant pas de preuve contre l’idiot. Seulement, les Bleus accourus l’avaient trouvé dansant de joie à la lueur de l’incendie, comme un démon grotesque, et Abline avait ordonné qu’il comparût le premier, tout à l’heure, devant la Commission militaire.

Les flammes s’élevaient très haut ; et la maison brûlait d’un bloc, ainsi qu’une meule de paille. Les balles de foin du grenier, soulevées tout d’un coup par une force intérieure, sautaient hors du vaste brasier, et retombaient sur l’Espla-nade où les soldats les éteignaient. La colonne de feu mon-tait, ondoyant et se rabattant, et couronnée à son sommet,

– 140 – de langues ardentes et roses. Par moment, la chute d’un plancher faisait un bruit profond et sourd ; la flamme alors, d’un bond, montait plus haut ; une pluie de débris, comme des milliers de papillons noirs, couvrait l’Esplanade. Dans la chapelle de Saint-Jean, les prisonniers poussaient des cris, croyant qu’on brûlait le village. La chaleur, sur la place, était insupportable ; personne ne bougeait pourtant. – Soudain l’on vit comme chanceler cette tour de flammes, puis l’on en-tendit un fracas ; c’étaient les murs qui s’écroulaient, et il s’exhala des décombres une fumée noire et épaisse ; – vain-cu, replié sur lui-même, l’incendie jetait une haleine infecte, comme un dragon blessé à mort.

— Retournez à vos cantonnements, citoyens ! dit le Dé-légué aux officiers qui l’entouraient, et nous, Gérard, allons juger ce misérable, car je veux assister à sa condamnation.

Il donna quelques ordres encore ; puis, escorté de Chou-dieu, des deux juges, et de l’accusateur public, il se dirigea vers l’église.

Rien n’y avait été changé ; l’escouade de garde était déjà placée ; – et comme il faisait presque nuit, on venait de poser deux lampes, l’une sur la table de Bénaben, et l’autre devant Gouttenoire. Ces lampes, composées d’une boule de verre, toute pleine d’une huile jaune, et portée par un pied de faïence grossière, éclairaient à peine le chœur, laissant la nef dans les ténèbres. Un homme accrocha un quinquet au mur du fond, près de la porte ; l’église s’emplit de soldats ; et les trois juges s’installèrent. Abline s’assit en arrière, à quelques pas de Bénaben. Gérard songeait à sa maîtresse, aux souve-nirs de cette nuit : – Ne vaudrait-il pas mieux mourir ? se di-sait-il. Mais à ce moment, la voix du Caqueux s’éleva, chan-tant sa chanson :

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Quet o quieu qui m’évaille Ma qui dormé si bé ?

Ô l’étai, ma mignonne, Qui volay t’embrasser.

 

Puis la porte s’ouvrit, l’idiot parut sur le seuil, et vint se placer à la barre, en regardant de tous côtés, comme étonné, sans que la vue du tribunal l’intimidât.

— Coatgoumarch, lui dit Gérard en se dressant, tu étais devant la Maison-Rouge, quand l’incendie a commencé. Est-ce toi qui as mis le feu ? Ne crains rien ! parle librement !

Le Caqueux ne répondit rien, et il se balançait la tête. Accroupi sur le banc, difforme et fabuleux, comme un monstre de cathédrale, il semblait n’avoir rien entendu. Le jeune homme ordonna qu’on le fît se lever, et alors, en pre-nant le soin de le tenir sous son regard :

— Voyons ! parle, Coatgoumarch. Est-ce toi qui as mis le feu ?

Le Caqueux fit non de la tête.

— Qui est-ce alors ? Tu as dû voir quelqu’un rôder au-tour de la maison ?

Coatgoumarch baissa le front pour dire oui.

— Qui était-ce ?

Point de réponse.

— Un homme ?… Une femme ?…

Le Caqueux dit : oui.

 

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— Une femme, reprit Gérard. Eh bien !... qu’est-elle de-venue ?

— Elle est devenue partie, dit l’idiot d’une voix rauque.

— Sais-tu son nom ? demanda le jeune homme.

À cette question, le Caqueux se prit la tête dans les mains, et levant ses lourdes paupières, il promenait ses yeux autour de lui. Mais il poussa un cri d’effroi en bégayant : La voilà ! La voilà ! et alors, du fond de l’église, les soldats vi-rent s’avancer, sans qu’on sût d’où elle sortait, comme une forme de statue. Grande et maigre, majestueuse, une femme marchait à pas lents vers le chœur ; puis, dans un de ses mouvements, son capuchon tomba, et tous la reconnurent aussitôt : – La Jacquine.

Elle se tint droite à la barre, à côté de Coatgoumarch ; et muets, les Bleus la considéraient. La joie du triomphe écla-tait sur le front de la vieille sibylle. Son ennemi était à sa merci, elle n’avait qu’à dire un mot, et le traître serait frappé. Elle se perdait, il est vrai, mais la mort ne l’effrayait point ; ne mourrait-elle pas vengée ? – Gérard comprit alors le sens des terribles regards de haine que cette mère lui avait lan-cés ; il se sentit perdu et admira Jacquine. Il lui avait tué son fils ; la paysanne le tuait. Ce fut d’abord une stupeur ; les rai-sons qu’il avait de vivre se présentaient à son esprit. Il s’efforça pourtant de rester calme ; il redoutait, par dessus tout, de se montrer déclamatoire. Il chercha comment s’accuser sans trop d’éclat, sans donner une scène, et il crai-gnait en même temps d’être devancé par Jacquine, et qu’on ne crût qu’il disputait sa vie. Un peu fiévreux, il repoussa sa chaise en se dressant, et il allait faire un pas vers Abline, quand celui-ci l’interpellant :

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— Deviens-tu fou, Choudieu ? dit-il ; interroge la ci-toyenne.

— Je ne puis, répondit Gérard d’une voix claire, interro-ger et juger une femme pour qui j’ai dérobé hier le couteau de la guillotine, et que j’ai tirée de prison cette nuit.

Le premier silence fut tel qu’on entendit, pendant quelques instants, la respiration du Caqueux, puis une ru-meur, peu à peu, monta et grandit parmi la foule.

— La Jacquine m’avait sauvé, reprit le jeune homme avec force ; j’ai voulu la sauver à mon tour ; je suis coupable envers la République. Juges, faites votre devoir.

Mais Abline s’était levé :

— Persistes-tu à t’accuser, Choudieu ?

— J’ai dit la vérité, répondit le jeune homme.

— Eh bien ! reprit le Délégué, remets-moi ton épée, ci-toyen. Tu es cassé de tes fonctions de président de la Com-mission militaire. C’est moi qui prends ta place et qui vais te juger.

L’officier dégrafa son épée, lentement, et les lampes, en l’éclairant, montraient sa fierté dédaigneuse ; – tout son sang-froid lui était revenu. Le geste de rendre l’épée lui parut être théâtral, en sorte que se retournant, il la déposa sur l’autel ; puis, il s’alla placer à côté de Jacquine, tandis qu’Abline s’asseyait entre les deux juges. L’interrogatoire commença selon l’ordre du questionnaire :

— Accusé, quel est ton nom ?... ton âge ?

— Gérard Choudieu… vingt-sept ans.

 

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— Ton grade ?

— e Capitaine au 6 de la formation d’Orléans.

— Tu avoues que c’est toi qui as dérobé hier le glaive de la guillotine ?

— Je l’avoue, répondit Gérard.

— Qu’en as-tu fait ? reprit Abline, et où l’as-tu osé cé-ler ?

— Cherchez-le, riposta Gérard avec un sourire ironique ; il est au profond de la boue, dans un marais que je ne dirai point.

Les yeux de la vieille brillèrent, et elle fit un mouve-ment ; mais le Délégué reprenait :

— Tu avoues aussi que c’est toi qui as délivré, cette nuit, la Jacquine et la Fernéal ?

— Je l’avoue, répondit Gérard.

— Tu as eu des complices, affirma l’ancien prêtre ; je te somme de les nommer.

— J’ai dit tout ce que j’avais à dire ; prenez ma vie, mais promptement ; la mort sans phrases.

— Je t’observe, reprit Abline, que ton silence, en te per-dant, ne sauvera pas les autres coupables ; puis, voyant que Gérard ne répondait point, le Délégué continua :

— Quelle raison t’a fait sauver ces femmes et trahir la Révolution ?

— Elles m’avaient sauvé moi-même, dit Gérard.

 

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— Ton entreprise ainsi ne se rattache point à ces com-plots liberticides soudoyés par Pitt et Cobourg ?

— Tu me connais, dit l’autre en haussant les épaules ; épargne-moi ces longs discours.

— À ton gré, nous allons passer au jugement.

Il se rassit ; la paysanne dévorait les juges des yeux. Bu-rac se leva et il dit :

— Oui ! l’accusé est coupable.

Puis, ce fut Ronsin qui parla :

— Oui ! l’accusé est coupable.

Enfin Abline prononça :

— Oui ! l’accusé est coupable.

— Assassins ! cria une voix au milieu du profond silence.

Vivement les Bleus se retournèrent, et ils aperçurent Rose-Manon. Elle était appuyée contre le mur du fond, et le quinquet dardant à plein sur son visage, en montrait la pâ-leur de mort, le frémissement convulsif. Inquiète et assiégée de pressentiments, elle s’était levée, habillée à la hâte, et en profitant de la nuit, avait couru jusqu’à l’église. Il y eut un instant d’émoi. – Arrêtez-la, morbleu ! arrêtez-la ! cria le Dé-légué, mais avant qu’un soldat eût bougé, la jeune femme avait bondi, franchi le seuil ; – et les hommes, lancés à sa poursuite, quand ils parvinrent à la Grande-Maison, n’y trou-vèrent plus son cheval. Elle avait fui, s’était mise hors d’atteinte.

Cependant, la séance avait été levée au milieu d’un in-descriptible tumulte, et tous tenaient des discours, péro-

– 146 – raient. Le Délégué, environné des juges et des principaux of-ficiers, s’emportait, en jurant, contre le vol du glaive. Il sen-tait que la Fernéal tenterait les derniers efforts pour sauver son amant, et qu’il eût importé surtout de ne lui en pas lais-ser le temps. Mais que faire ? L’exécution était par force re-tardée. – Ah ! si l’on eût pu retrouver le couperet qu’avait vo-lé Gérard ; mais le traître n’avait pas manqué de choisir la meilleure cachette. Le glaive était dans un marais. – Mais quel marais ? car il y en avait des douzaines de ces grenouil-lères dans le pays.

Ce fut alors que la Jacquine fit une chose extraordinaire, qui montra combien cette mère était forcenée de vengeance. Depuis la condamnation de son ennemi, elle sentait son cœur plus haut et son esprit plus intrépide, et à la lueur de sa haine, tout ce qu’il fallait exécuter pour assurer la perte de Gérard, lui apparut. Elle adressa donc la parole au principal de ces Caïphes, et d’un ton guttural et sourd :

— Je sais où est le couteau, dit-elle ; ils l’ont bouté hier au fond de l’Halbrandière ; et les marques de leurs chevaux se voient bien encore aux bords du marais, comme preuve.

Mais Abline haussa les épaules, et lâchant un juron so-nore :

— Eh ! comment veux-tu, lui dit-il, qu’on sonde un étang, pied par pied. Autant vaudrait chercher au charnier de Mousseaux, la caboche d’un aristocrate.

— Vous prendrez le Coatgoumarch, dit-elle en montrant le Caqueux, assoupi sur son banc, la face dans ses mains. Il est sorcier et connaît l’art au Diable. Il flaire les eaux vives au giron du sol, et fait virer la verge de coudrier. Là où il y a argent qui dort, là où il y a fer ou acier, ou cuivre, ou plomb,

 

– 147 – ou tout métal, Coatgoumarch s’arrête et trouve. Quand il se-ra venu au-dessus, dans la barque, lors, le couteau lui enver-ra un heurt, et il ne pourra passer outre.

— Cette femme est folle ! dit le Délégué.

— N’importe ! citoyen, répliqua Bénaben, ne négligeons aucun moyen, si extraordinaire qu’il semble. Jacquine a sans doute reçu les confidences de ses complices, et elle doit sa-voir où est le couperet. En tous cas, on ne risque rien de l’envoyer jusqu’aux Halbrands, sous bonne garde.

— Mais, dit le Délégué d’un accent soupçonneux, pour-quoi hâterait-elle ainsi le moment de son exécution ?

— J’ai enterré mon Perrot et Tristan, reprit Jacquine d’une voix sombre, et toute joie m’est ravie en ce monde, fors de voir mourir celui-ci, et après, de mourir moi-même.

— Eh bien, soit ! j’y consens, dit Abline, et je te charge, Bénaben, de conduire l’expédition. Emmène dix hussards, le Caqueux et la vieille, et s’il y a quelque trahison, ou bien qu’elle veuille s’enfuir, tu lui brûleras la cervelle.

L’accusateur public sortit et s’occupa de rassembler ses hommes. Ils détachèrent leurs chevaux, se mirent en selle hâtivement. On attacha Coatgoumarch en croupe de l’un des hussards, et Bénaben plaça devant lui la Jacquine ; puis, ils partirent au galop.

Ils passèrent par le rempart, regagnèrent le chemin creux qu’ils dévorèrent, et s’arrêtèrent seulement devant la hutte des Halbrands. La paysanne, suivie par Bénaben, péné-tra dans l’étable vide, y prit un de ces crocs à long manche, dont se servent les Maréchains pour fouiller la boue de leurs marais, et revenant près de la niole, où l’idiot et deux soldats

 

– 148 – avaient pris place, elle y monta. Bénaben alluma une poignée de paille qu’il jeta dans la coque en fer, et Jacquine saisit le croc, cependant qu’armés de la gaule, les soldats commen-çaient à pousser le bateau.

À ce moment, Coatgoumarch, en se penchant le long du bord, prit de cette eau qu’il but dans sa main ; mais il la reje-ta, soudain, et il s’écria les yeux agrandis :

— L’eau est tournée en sang ; elle a le goût de sang.

— Écoute, Caqueux, dit alors la vieille, tu sais bien que l’on a volé le grand couteau de la guillote. Coatgoumarch fit un signe de tête. – Eh bien ! reprit la paysanne, c’est dans cette eau qu’on l’a bouté. Toi qui es maître en l’art magique et humes les métaux, tout ainsi qu’un chien les pluviers, re-trouve-le au fond du marais, afin de le rendre à la guillote, puisque tant tu aimes celle-ci.

L’idiot ne répondit rien, mais s’accroupit, la tête en de-hors du bordage. Bénaben, se levant par moments, entrete-nait le brasier de l’arrière dont la lueur tremblait sur l’étang immobile, et Jacquine à l’avant, avec sa gaffe au poing, re-gardait attentivement Coatgoumarch, lequel, les prunelles ouvertes et les narines dilatées, ne quittait pas des yeux l’onde noire. De temps à autre, il y trempait sa main, et goû-tait l’eau en frémissant. – Le sang s’épaissit, disait-il, le ma-rais a le goût de la mort. La barque glissait lentement, atti-rant comme d’habitude les oiseaux de nuit à sa clarté ; le vent entrechoquait les lames des roseaux. Coatgoumarch suait à grosses gouttes, et sa figure bestiale avait un air d’attente et d’anxiété ; ses yeux s’ouvraient avidement ; il se parlait à demi-voix de manière inintelligible ; et Bénaben, bien qu’il connût de renommée les bergers devineurs de mé-taux, l’observait avec méfiance. L’idiot fit, à deux reprises,

– 149 – des grognements si significatifs que les Bleus arrêtèrent la barque, et que la Jacquine sonda sans que le croc rencontrât rien. – Ils veulent me distraire par des simagrées, pensait l’accusateur public, et il caressait de la main la crosse de son pistolet. Tout d’un coup, le Caqueux se releva sans bruit, et il répétait à voix basse :

— C’est là ! c’est là ! en claquant des dents.

— Sondez ! dit Bénaben, qui haussa les sourcils en signe d’incrédulité.

La Jacquine jeta la gaffe et la tourna au fond pendant quelques instants ; mais le Caqueux, impatient, l’arracha vite de ses mains, – et sans tâtonner, tout d’abord, – soit que le hasard l’eût servi, soit que réellement, et par un de ces phé-nomènes de double vue encore inexpliqués, il aperçut l’étui au fond de l’eau, il retira la boîte rouge engagée dans les crocs du harpon, et la déposa sur le banc.

Bénaben l’ouvrit haletant, et la lame intacte brilla. L’étui fermait de telle sorte qu’il n’y était entré que peu d’humidité, qui avait à peine terni l’acier. Alors en retrouvant si inespé-rément le couperet qu’on avait cru perdu, l’accusateur public poussa un cri sonore de : Vive la nation ! qui fut répété par les deux soldats de la barque, et par les huit hussards restés sur le rivage.

Dans le temps que s’accomplissaient ces évènements, Rose-Manon courait à toute bride sur la grand’route de Légé. La jeune femme à chaque instant tournait la tête, craignant qu’on ne la poursuivît, mais la campagne était déserte. Au bord du chemin défoncé par les grosses pluies de l’hiver, ap-paraissaient çà et là des masures éventrées, écroulées, noir-cies ; elle, cependant, sans rien voir, allait toujours du même

 

– 150 – train. À cinq cents mètres en avant de Légé, une voix sou-dain lui cria :

— Qui vive !

— Ah ! c’est toi, mon bon Robin ! dit-elle, en reconnais-sant la sentinelle. Ton général est-il au camp ?

— Notre monsieur y est, reprit le paysan qui ôta son grand feutre noir, par révérence, et tous les gars sont à dan-ser dessus la place.

Elle enleva sa bête et ne s’arrêta plus que parvenue à la maison de Mlle Lebouvier, où Charette avait pris logement. Elle heurta vivement à la porte, où un marteau en cuivre ci-selé témoignait de l’antiquité du logis, et comme on tardait à ouvrir, Rose-Manon frappa un nouveau coup avec le pom-meau de sa cravache. Le domestique noir de Charette parut.

— Puis-je parler au général ? demanda-t-elle.

Le domestique s’inclina, et sans répondre introduisit Manon dans un petit salon qui donnait sur la place. Charette s’y trouvait assis, en face d’un feu pétillant.

Le général se leva aussitôt qu’il aperçut la Fernéal, et lui baisa la main respectueusement, car quoiqu’il se montrât souvent envers les femmes d’une brutalité calculée, il ne laissait pas d’avoir, lorsqu’il le voulait, les manières d’un courtisan. Son front bas, son crâne aplati, sa bouche énorme et un grand nez busqué aux naseaux dilatés, composaient à cet homme fameux une figure inoubliable. Il était vêtu d’un uniforme de velours violet, rehaussé de broderies d’argent ; une écharpe de soie semée de fleurs de lys lui coupait la poi-trine ; un sabre à fourreau de vermeil battait ses bottes éva-sées, et il avait mis à la main son chapeau à la Henri IV, em-

 

– 151 – panaché de hautes plumes blanches. Pour la chambre, elle était meublée avec des meubles apportés de son château de Fonte-Clause. Il s’y voyait une ottomane, couverte d’une étoffe indienne, quelques curiosités de Chine et de Japon, – mises à la mode autrefois par la reine, – et une natte de Ma-nille qui cachait le grossier carrelage. Une lampe à boule de verre était posée sur une table.

— Nous désespérions de votre retour, dit alors Charette à Manon, et si vous n’étiez pas revenue aujourd’hui, demain je montais à cheval, et j’allais vous chercher au milieu des Bleus.

— Ce n’est pas demain, répondit-elle, c’est ce soir, c’est dans le moment, qu’il faut faire ce que vous dites. Mettez-vous en selle, et partons !

Il la regarda, stupéfait.

— Eh là ! que me proposez-vous ?… Et pour qui donc ?…

— Pour mon amant, reprit Manon, un officier républi-cain… Oh ! ne froncez pas le sourcil... Délivré par vous, il se-ra des nôtres, un de vos meilleurs lieutenants... Bien d’autres Bleus ont fait ainsi... Mais au nom du ciel ! sauvez-le, sauvez-le… je vous en supplie.

— Ses bons amis, les Sans-culottes, le veulent donc guil-lotiner ? dit-il.

— Oh ! de grâce, ne raillez pas… Dites un seul mot… consentez…

Tremblante, à demi soulevée, Rose-Manon le considérait d’un œil avide. Elle avait couru affolée, ne voyant pas d’autre moyen d’arracher son amant à la mort. Elle espérait que les

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Brigands pourraient s’emparer, par surprise, de la chapelle de Saint-Jean, qu’ils délivreraient le jeune homme, et ne pensait rien au delà, et pas même à se demander si l’officier voudrait son salut à ce prix.

— Ouais ! dit Charette en souriant, j’ai bien la mine d’être dupe d’un désir de femme. Les Bleus sont-ils nom-breux à Saint-Judicaël ?

— Peut-être trois cents, dit Manon.

— Combien de canons ? reprit-il.

— Un seul, fit-elle, et un drapeau. C’est Abline qui les commande.

Il ne répondit point d’abord, et méditant sur l’entreprise, il en pesait les avantages et les inconvénients. Mais le succès semblait certain ; puis, outre que le général avait de la re-connaissance à Manon pour son bras guéri, il tenait à la sa-tisfaire et à la garder à Légé, rien n’étant aussi précieux qu’un chirurgien, parmi ces bandes ; – en sorte qu’il dit tout à coup :

— Eh bien, soit ! j’y consens, partons !

Elle poussa un cri de joie, – et inquiète presque aussitôt :

— Mais vos soldats ?… demanda-t-elle, et Manon dési-gnait la place, comme doutant qu’on pût arracher les pay-sans à leurs danses.

— Vous allez voir, reprit Charette, et frappant sur un timbre, il donna un ordre à voix basse au domestique qui en-tra, tandis qu’impatiente, agitée, la jeune femme s’approchait de la fenêtre.

 

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Au milieu des cris, du désordre, et sous les lueurs de trois ifs garnis de torches et de lampions (et qui, jadis, ser-vaient, à Mâchecoul, pour la Saint-Louis, la fête du roi), une ronde frénétique tourbillonnait. Quatre-vingts ou cent Maré-chains sautaient avec des paysannes, au bruit d’un souffleur de musette et d’un ménétrier, juchés sur des tonneaux. Les fronts coulaient, malgré le froid ; il s’élevait une poussière lourde où les flammes des torches s’épaississaient ; – et à en-tendre hurler ces gars, à les voir emportés dans le branle, on comprenait qu’ils en restassent enroués pendant plusieurs jours, ou même, comme il arrivait, qu’ils dussent se frotter les jambes avec du savon et de l’eau-de-vie. Ils tournaient, ils tournaient toujours, les mains aux hanches des danseuses, – rouges, anhélants. Des épisodes de kermesse animaient en-core le tableau. Là, deux furieux se battaient, sans doute pour la préférence de quelque cornette à l’égard de l’un ; des paysannes, à croppetons, emmaillotaient gravement des marmots. Les cheveux volaient dénoués ; des hommes, à l’écart, vomissaient : un prêtre, en habit de meunier, parlait avec une femme accroupie ; des paysans gonflés de nourri-ture étaient couchés par terre, ne remuant point, et leurs femmes en signe d’amour, leur enfonçaient dans le gosier des lambeaux de viande rôtie. Sur une sorte de haquet, deux futailles de vin posaient, car c’était pour fêter la surprise d’un petit convoi républicain que Charette avait accordé cette dé-bauche à son armée. Tout autour, se pressaient des groupes de buveurs dont la plupart braillaient ou titubaient ; – et les lourds sabots en frappant le sol, les disputes et les chansons faisaient une clameur énorme, et où dominaient par instants, les sons plus aigres du crin-crin, ou les pipeaux aux notes nasillardes.

Tout à coup, éclata une rauque fanfare, un appel de corne de bœuf. Les danseurs hésitants s’arrêtèrent ; c’était le

– 154 – signal pour former les rangs et partir en expédition. La mu-sette se tut, et le ménétrier ; – et il se fit comme une attente. La corne mugit de nouveau, et tous les paysans alors se dis-persèrent. Deux minutes après cet appel, la place fut vide, les tonneaux quittés, les torches éteintes.

— Vous nous accompagnez ? dit Charette à Manon.

— Sans doute, dit la jeune femme.

Ils sortirent, et M. de Charette tint le pied à la Fernéal ; puis lui-même se mit en selle, – et suivis du fidèle noir, ils remontèrent la grand’rue, et débouchèrent dans un champ où se pressaient trois ou quatre cents hommes ; car, bien que l’armée du Marais fût beaucoup plus nombreuse à cette époque, il n’y en avait qu’une partie à Légé même.

Dès que le général parut, on fit silence. Alors, du haut de son cheval, et donnant à sa voix toute son étendue, – cette voix que l’on entendait au fort des batailles :

— Les braves, dit Charette, un canon de plus ferait notre affaire. Ce canon-là se trouve à Saint-Judicaël. Nous nous avancerons sans bruit, en demandant à Dieu de nous prendre pour lui, et si nous échappons, de lui rester fidèles. Cela nous remplira le cœur, et nous en serons plus hardis.

Une sourde rumeur accueillit la harangue, et la troupe se mit en marche. Le ruban de queue d’une lieue qui sépare Lé-gé de Saint-Judicaël fut dévoré en trois quarts d’heure, et les Maréchains arrivèrent à une portée de fusil de la chapelle de Saint-Jean, sans avoir été entendus. À ce moment, par un sentier qui s’embranchait sur le chemin, ils virent s’avancer deux ombres, à cheval.

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C’était Nanette, avec Barra qui revenait de la maraude. Misère devant avoir froid sous son maigre harnachement, les enfants s’étaient mis en campagne, si bien qu’ils avaient dé-couvert, dans une maison délaissée, une vieille housse de laine, – et ils s’en retournaient joyeux, Nanette avec le bras passé autour de la taille du petit hussard, et tous deux tenant des discours :

— Il ne faut plus être Brigande, disait Barra ; les Bri-gands égorgent les Sans-Culottes et sont les soutiens des ty-rans. Dis ! veux-tu n’être plus Brigande ?

— Je serai ce que tu voudras, répondit la pauvre Na-nette.

— Eh bien ! tu pleures maintenant, dit le petit hussard ému, et se tournant sur son cheval, il voulut consoler Na-nette ; – mais des deux côtés du sentier, des formes noires se levèrent ; il vit briller des fusils, des poignards, et une voix rude lui dit :

— Point de bruit, damné chien, ou tu meurs !

L’héroïque enfant comprit tout, le péril où étaient les Bleus, et n’hésita pas un instant, entre son salut et le leur. Il saisit à tâtons un de ses pistolets, le déchargea dans le groupe, au hasard, et tomba aussitôt, percé de baïonnettes.

— Qu’avez-vous fait ! dit douloureusement Rose-Manon qui accourait. Elle sauta de son cheval et mit la main sur le cœur de Barra, mais il avait cessé de battre. Nanette s’était laissée choir sur le cadavre de son ami, et elle l’embrassait les yeux secs, froidement, avec un désespoir farouche.

 

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Le Colin-Maigres-Mains la reconnut alors, car il était parmi les gars qui avaient surpris le petit hussard et courant sur elle, il cria :

— Hé là ! traîtresse ! Que te lamentes-tu sur cette orde charogne ! Est-ce que te voilà Bleue, comme ta mère-grand ?

Mais Nanette n’écoutait point, étreignait toujours le ca-davre. Alors le Maréchain fut saisi de fureur, et il invectivait Nanette, sans que celle-ci répondît. De rage, il la coucha en joue et il comptait : Une… deux… trois. Le coup partit, Na-nette tomba morte, et Colin se hâta pour rejoindre son rang ; car la fusillade s’engageait déjà. La pistolade du hussard avait donné l’éveil dans le village ; les Bleus avaient couru aux armes et la surprise était manquée.

Il se précipitait, par toutes les ruelles, des soldats hale-tants, effarés. Abline, furieux, les frappait du plat de son sabre, et les chassait vers le rempart. Le vieux Sans-Terre, toujours grave, tâchait à entraîner les Bleus, mais ses com-pagnons faiblissaient, et quelques-uns même, jetaient leurs armes, quand Bénaben et ses hussards, arrivant par la route de Paux, débouchèrent sur l’Esplanade.

Il tira vite de l’étui le couteau de la guillotine, et les bras écartés, droit sur ses étriers, Bénaben le brandit très haut, en entonnant :

 

Allons ! enfants de la patrie !

 

Les Bleus se retournant le virent, et à la lueur des flam-beaux, aperçurent le couperet. Il se dressait au-dessus des soldats comme le symbole de la Révolution, son principe de-venu glaive, – et cette apparition causa un frémissement

– 157 – parmi ces hommes. La déesse de la Terreur électrisa, lança leurs masses. La Marseillaise monta dans le ciel avec un bat-tement d’ailes ardentes. Les Bleus se serrèrent, résistèrent au débordement des Brigands, et le combat fut rétabli.

— Eh bien ! fit Abline en jurant, je n’en veux pas avoir le démenti. Puisque le glaive est retrouvé, les exécutions au-ront lieu ; nous dirons une messe à sainte Guillotine, avant que de nous en aller. Ronsin ! envoie quelques lurons solides mettre le feu aux maisons du village. Bénaben ! hardi ! Sa-crebleu !…

Abline n’avait pas fini, qu’une balle étendit Bénaben roide mort. Coatgoumarch tout aussitôt bondit, arracha le couteau de la main crispée du cadavre, gravit rapidement les marches, et grimpant sur l’un des poteaux, ajusta, aidé de Thomas, le couperet dans les rainures ; puis, se laissant glis-ser, se tint près d’un montant, dans la posture du bourreau.

— Voilà l’exécuteur trouvé. – Burac, reprit le Délégué, cours, amène les prisonniers. Vingt hommes suffiront autour de l’échafaud.

La fusillade devenait de moment en moment plus vive ; puis un bruit formidable éclata, suivi de clameurs de triomphe. Le canon chargé à mitraille avait décimé les Bri-gands ; leur attaque en fut ralentie.

Déjà Burac reparaissait, menant huit femmes que les Bleus faisaient marcher à coups de crosse. On les rangea au pied de l’échafaud, où elles montèrent successivement. Le valet, de sa large main, les poussait jusqu’à la lunette. Le Caqueux tirait le cordon d’appel, et les têtes, d’un bond, sau-taient dans le panier ; on les entendait palpiter, tandis que le Caqueux, en grognant de plaisir, relevait le couteau sanglant.

 

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Des lueurs rouges commençaient à éclater dans le vil-lage ; parfois, un long mugissement partait de quelque étable incendiée. L’attaque était désespérée ; Rose-Manon avait ramené les Brigands. On la voyait au premier rang, blême et calme, sur son cheval noir ; et les Maréchains, animés par son exemple et par Charette, avançaient lentement, mais d’une façon sûre, en escaladant les rochers.

— Allons ! dépêchons ! dit le Délégué.

On vit s’avancer cette fois quelques gars, des vieillards et des femmes. Ils ne s’interrompirent pas de réciter les lita-nies, et seule la mort leur ferma les lèvres.

Les flammes déjà embrasaient le ciel, mêlées des tourbil-lons d’une fumée épaisse ; dans la nuit noire, l’incendie était rouge comme du sang ; et les soldats sur ce fond embrasé, passaient avec des gestes éperdus. Quelqu’un d’eux, à chaque moment, tombait, les deux bras étendus, se brisait contre les rochers. Les grêles bêlements des troupeaux se mêlaient aux beuglements des vaches. Les balles sifflaient, le canon grondait, les hommes criaient, et dominant ce tumulte inouï, l’incendie haletait formidablement. Toute la plaine était illuminée, et les marais luisaient au loin, rougis par l’immense brasier. Au-dessus, le ciel était plein d’étoiles.

Coatgoumarch demeurait seul, – Thomas ayant été tué dans la chapelle, – et tout debout, hagard de joie, sa face dif-forme empourprée, car la Grande-Maison brûlait, il monta le couteau pour la vingtième fois.

— Vite ! reprit le Délégué.

Il ne restait plus que Gérard. Tête nue, tranquille et se-rein, l’officier parut sur le seuil. Il avait pu apercevoir Rose-Manon d’une fenêtre, lui jeter un baiser d’adieu. Il n’avait nul

– 159 – regret à la vie ; il avait goûté le bonheur. Il marcha en cau-sant avec le bon Burac jusqu’au pied de la guillotine, salua de la tête le Délégué, se dépouilla de son habit, et gravit le fatal escalier. Ses pressentiments se réalisaient ; la Vorace exerçait sa sinistre influence ; c’était elle qui le tuait. À cette heure où le vieux Sans-Terre venait d’expirer sur le Rempart, il n’y avait plus de vivants, parmi ceux qui l’avaient escortée la surveille, que la victime et le bourreau, Gérard avec Coatgoumarch.

 

Le jeune homme donna encore une pensée à sa maî-tresse, puis se plaça lui-même sous la hache ; elle tomba : Gérard avait vécu.

 

Alors, du milieu des soldats, bondit une femme, une mère, oubliée dans cet affreux désordre. Elle monta joyeu-sement, se livra à Coatgoumarch, et ce fut ainsi que mourut Jacquine.

 

Abline commanda aussitôt la retraite, et les Bleus tumul-tueusement, en laissant le canon, les fourgons, la Vorace, et n’emportant que leur drapeau, filèrent par le sud qui était libre encore et abandonnèrent aux Brigands Saint-Judicaël qui brûlait.

 

Ils surgirent de toutes parts, arrivèrent à l’Esplanade, mais la défense avait été si rude qu’ils ne songèrent pas à poursuivre les Bleus. Les cris des mourants perçaient l’air ; des bestiaux couraient, furieux de douleur ; des chevaux pas-saient galopant, et jetaient des hennissements, tandis que des chiens, sur la place, lapaient le sang, sous l’échafaud. L’épouvante était portée au comble ; le village entier n’était plus qu’une énorme gerbe de flammes.

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Rose-Manon, en poussant son cheval, arriva jusqu’à l’échafaud. Le Caqueux s’y dressait debout, les mains ruisse-lantes de sang, et les narines dilatées comme pour humer la tuerie. Il avait enfin satisfait son abominable désir, sa rage d’extermination, et repu de meurtre, hideux, il regardait tranquillement le couperet qui dégouttait.

La jeune femme descendit, saisit un des deux pistolets qu’elle portait à sa ceinture, et tua net Coatgoumarch d’une balle au milieu du front.

Ensuite, elle gravit les marches une par une, fit trois pas sur la plate-forme…, regarda au fond du panier. Il ne s’y trouvait que deux têtes, la tête de Jacquine et celle de Gé-rard. La Fernéal s’agenouilla, prit dans ses mains le chef de son amant, le baisa sur les lèvres pieusement, poussa un grand soupir, et sans trembler, d’une main ferme, elle se brû-la la cervelle.

Et maintenant, levant ses deux bras triomphants, bai-gnée de sang, tout éclairée par la lueur de l’incendie, la Vo-race demeurait seule sur cette Esplanade fatale où étaient tombés ses serviteurs.

1878

 

FIN

 

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