Sous la hache
II Gérard ............................................................................ 65
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
II
GÉRARD
La petite troupe, en arrivant à Saint-Judicaël, trouva la place du Calvaire encombrée de soldats. La vue de sa mai-son saccagée et ouverte n’arracha pas à Jacquine un tressail-lement, mais Gérard fronça le sourcil quand, au-dessus des têtes de la foule, il aperçut la guillotine. Avant que de l’in-cendier, les Brigands avaient défoncé les deux barils du can-tinier, en sorte qu’écrasés par l’ivresse au milieu de leurs préparatifs, ils n’avaient réussi qu’à brûler quelques planches. Gérard d’abord en ressentit comme un déplaisir mêlé de terreur, mais ses idées funèbres s’envolèrent à l’aspect de la Rebouteuse. Au diable ! pensa-t-il, mes émois saugrenus. Vais-je devenir superstitieux comme une chanoi-nesse allemande ? – et ses prunelles ne quittèrent plus la jeune femme, qui retournait la tête par instants :
— Ne regardez donc pas cette horrible machine, lui dit-il d’un ton suppliant.
— Pourquoi ? dit-elle avec un beau sourire, puisque j’y peux monter demain.
— Tant que je serai vivant…, s’écria Gérard, mais il rou-git et se mordit les lèvres, surpris d’avoir parlé avec cette chaleur. – Est-ce donc que je l’aime ? se demandait-il. Mais oui… je l’aime. Alors, son cœur bondit, une joie infinie qui gonfla la poitrine, et il se taisait, enivré.
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Ils atteignirent enfin l’église. Elle était pleine de prison-niers, et Gérard reconnut au milieu de ces hommes, Jézéquel et le Perriais. Quelques-uns avaient les membres bandés et la face noire de poudre ; et d’autres qui cuvaient encore leur ivresse et que n’avaient pu réveiller les cloches ni la fusil-lade, ronflaient la bouche ouverte, et d’une telle force, que ce bruit dominait par dessus le tumulte.
L’église entière demeurait dans le désordre de l’attaque ; les bancs brisés formaient des monceaux, çà et là, et Gérard, en allant quérir pour la Rebouteuse la chaise du confession-nal, manqua de poser les talons dans des mares de sang qui séchaient sur le sol.
Au même moment, un soldat monta à l’autel, une corde au col, en guise d’étole, et forçant la porte du tabernacle, il en retira l’ostensoir, le vieil ostensoir dédoré, le brisa contre terre, puis soudain, saisi de fureur, se mit à décharger de grands coups de cognée, aveuglément, contre l’autel.
— Malheureux ! cria Bénaben qui s’arrêta net sur le seuil, comme paralysé d’indignation, et courant à l’icono-claste, il le saisit par son habit, en répétant d’une voix suffo-quée :
— Malheureux !... un pareil outrage à la Commission mi-litaire… tu veux donc te faire guillotiner !
À ce nom redouté, les soldats s’esquivèrent, et Bénaben, mystérieux et affairé, alla s’entretenir avec le lieutenant commis à la garde des Maréchains. Il s’éloignait d’un pas hâ-tif, lorsque Gérard l’interpellant, s’enquit de ce qui se passait.
— On évacue les prisonniers sur la chapelle de Saint-Jean-Décolasse, répondit l’accusateur public, et c’est ici que nous tiendrons séance.
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— Cependant, commença Gérard, la Commission…
— Oui ! sans doute, interrompit l’autre, et c’est bien là qu’est l’embarras, car on ne peut siéger sans président.
— Comment ! est-ce que Saint-Bon est mort ?
Mais Bénaben, à ce moment, regardait dans le fond de l’église, et haussait les épaules, en battant du pied, avec im-patience. Il reprit sans avoir entendu :
— C’était un vieil ami de notre Délégué ; il avait été ca-pucin, du temps qu’Abline était curé ; celui-ci le regrette fort.
Alors Gérard, qu’un doute tourmentait, demanda s’il avait péri beaucoup de monde à la reprise du village, et pre-nant son parti tout à coup :
— Est-ce que Ledru, l’exécuteur… mais il n’osait conti-nuer.
— Eh bien ! repartit Bénaben qui l’examinait, ébahi, ne l’as-tu pas vu sur la place ?… Pendant l’affaire, il s’est caché je ne sais où… Hé ! plus vite donc, cria-t-il en changeant de ton soudainement, et il s’élança d’un élan, distribuant des coups de pied et des bourrades aux Brigands couchés sur le sol, et qu’il força de se lever. À sa voix, les rangs se formè-rent, et ses jurons retentissaient dans le silence de l’église. Il revint enfin à Gérard, de qui la Rebouteuse s’était rappro-chée.
— Allons ! dit-il, il faut nous suivre, citoyenne, – et re-marquant un mouvement de l’officier :
— Ne t’éloigne pas, Gérard, reprit-il, car Abline peut te mander dans un moment, et il est déjà furieux des événe-ments de la nuit.
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— Restez donc, citoyen Gérard, fit à son tour la Rebou-teuse, qui vit l’hésitation où était son amant… Si précieux, si chers, ajouta-t-elle en rougissant, que soient pour moi vos bons offices, je sais quels sont les devoirs d’un soldat.
— Eh bien donc, madame, au revoir, dit l’officier qui ne put se résoudre à la traiter de « citoyenne » – à bientôt, j’espère, et prenez courage !
La jeune femme répondit par un sourire confiant, puis s’alla placer en queue de l’escorte, où Nanette la rejoignit, bientôt suivie par le petit Barra. La porte s’ouvrit ; les Bleus défilèrent, et rien n’ayant éveillé les dormeurs, deux soldats les portaient par les bras et les pieds, lourds et la tête ballot-tante. L’infatigable Bénaben courait de droite puis de gauche, et Gérard, après un dernier salut à la Rebouteuse, s’apprêtait à tourner les talons, lorsqu’il reçut au cœur un re-gard si cruel qu’il en reconnut la Jacquine ; elle passa le seuil, et l’église fut vide.
Alors, il marcha dans la nef, rapidement, de long en large. Un sentiment profond et doux lui noyait le cœur de tendresse, et il se sentait envahir par une exaltation déli-cieuse. Il revoyait la jeune femme avec son sourire alangui, la grâce de ses mouvements, ses beaux yeux noirs, ardents et tristes.
Il avait de soudaines envies de courir jusqu’à la chapelle, pour la revoir, pour s’assurer qu’elle ne s’était pas enfuie. – Les prisonniers sont si mal gardés ! pensait Gérard.
Il se mit à rire tout haut de son égoïsme naïf. — Hélas s’écria-t-il, je devrais, au contraire, tâcher de la faire échap-per. Jusqu’à ce moment, éperdu de joie de la sentir à ses cô-tés, il n’avait pas songé qu’elle était prisonnière, et qu’on
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Il se promenait à grands pas, jetant les yeux autour de lui, et ses pieds se heurtaient souvent à quelque gravat tom-bé de la voûte. Alors Gérard songea à cette nuit de lutte, à son duel avec Goule-Sabrée, à l’Étiennette, à la Jacquine. – C’est une âme romaine, se répétait-il, – la phraséologie du temps étant aux Grecs et aux Romains – et tant d’héroïsme le confondait.
Il n’y a pas à balancer, pensa Gérard ; elle m’a sauvé par religion, je la sauverai par devoir, car bien qu’il ne crût guère à Dieu, et qu’un scepticisme presque absolu fût le fond même de son âme, le jeune homme croyait au Devoir, par une de ces inconséquences si fréquentes. L’idée que la Jac-quine était son ennemie, affermit sa résolution ; il lui parut qu’il commettrait une sorte de lâcheté, en profitant de l’impuissance où se trouvait la Maréchaine, et qu’il lui fallait tout oser, et tenter les derniers efforts pour obtenir son élar-gissement. Son amour seul était intéressé au salut de la Re-bouteuse, tandis que c’était son honneur qui exigeait qu’il délivrât Jacquine.
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Il en était là de ses réflexions, lorsqu’il vit entrer dans la nef une escouade de corvée, chargée des préparatifs de l’installation de la Commission militaire, et le sergent se dé-tachant, vint prévenir Gérard qu’Abline l’attendait. Le jeune homme quitta l’église et s’achemina à pas lents vers le pres-bytère, où l’ancien prêtre avait son quartier général.
La salle du rez-de-chaussée était encombrée de soldats, les uns dormant le long des murs, dans leurs manteaux, d’autres causant, rangés en cercle, et débitant des anecdotes sur Charette. L’un d’eux sortit pour prévenir Abline que le capitaine Choudieu était là.
Au bout de peu d’instants, le soldat reparut, et dit à Gé-rard de le suivre. Ils montèrent un escalier, traversèrent une chambre nue ; la seconde porte s’ouvrit, et le jeune officier vit devant lui Abline.
Il écrivait à une petite table, près de la fenêtre, tout droit dans son habit bleu à revers, – et une écharpe tricolore, symbole des pouvoirs presque illimités dont Carrier l’avait investi, se nouait par un large nœud, à son côté. Il avait le chapeau à plumes sur la tête (et les soldats disaient qu’il ne l’ôtait jamais, de peur qu’on ne vît sa tonsure) ; son sabre pendait près de lui, à une ferrure de la fenêtre ; deux pisto-lets étaient posés, parmi ses papiers en désordre, et il atta-chait sur Gérard, immobile à quelque distance, un regard que soutint fièrement le jeune homme.
— J’écrivais de vous aux Représentants, dit-il enfin d’un ton glacé, et sans user du tutoiement, car l’ancien prêtre avait gardé une politesse exacte et hautaine, qui terrifiait, venant d’un tel homme.
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— Parlez-leur donc aussi, répliqua l’officier qui prévit une scène violente, de l’impéritie de ces chefs, qui envoient des détachements se faire tuer en détail, là où, d’après l’avis de Canclaux, de Kléber et de nos meilleurs généraux, il fau-drait opérer par masses.
— Ton Canclaux est un ci-devant, et Kléber un aristo-crate, dit Abline.
— Oui ! je sais, répondit Gérard ironiquement, qu’il n’y a que Léchelle et Ronsin qui passent pour bons sans-culottes.
Un silence assez long suivit cette riposte. Le Délégué se leva tout à coup, repoussa violemment la table, et fit plu-sieurs tours dans la chambre. Grand, sec, la barbe grison-nante, et la peau toute maculée de plaques rouges, Abline étonnait le regard par le profil d’oiseau de proie que décou-paient sa bouche et son menton fuyant, son grand nez très pincé du bout, et ses yeux bruns cerclés de meurtrissures noires. Dans cette pièce dévastée où il ne restait que les murs, avec, sur un châlit boiteux, une paillasse à demi éven-trée, le personnage paraissait encore plus étrange et plus ef-frayant. Il s’arrêta les bras croisés, et se plantant devant Gé-rard :
— Les Brigands étaient-ils nombreux ?
— Soixante-dix ou quatre-vingts.
— Et tes soldats ont lâché pied !
— Nous avons été surpris, dit Gérard, et plus de la moi-tié des nôtres sont tombés à la première décharge.
— Et tu crois, s’écria soudain le terrible ami de Carrier, que tu peux échapper à la guillotine ?
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— Suis-je un enfant à qui l’on fait peur de la mort ? dit l’officier d’une voix dédaigneuse, et penses-tu m’épouvanter avec des mots ?
— Des mots ! fit durement Abline, qui alla prendre sur la table une missive commencée, et la plaça sous les yeux du jeune homme, en lisant tout haut ces deux lignes : « Le ci-toyen Gérard Choudieu a mérité la guillotine, » des mots ! Tu dois voir à présent que si l’on en disait beaucoup tels que ceux-ci, les traîtres seraient démasqués, et la République vi-vrait.
— Traître ! moi, traître !
— Oui ! toi-même !
L’officier bondit sous l’insulte, un flot de sang l’aveugla, l’affola. – Il recula de quelques pas, et froissant en boule la lettre que lui avait laissée son interlocuteur, il la lui jeta à la face. Abline poussa un rugissement, courut à son bureau, saisit un pistolet et, ivre de fureur, tira sur Gérard qu’il man-qua.
Ils restèrent tous deux, blêmes et dégrisés, tandis que la force de la commotion faisait sauter une vitre en éclats. Une tête effarée se montra à la porte, celle du soldat de faction.
— Un accident ; laisse-nous, dit Abline.
Les derniers flocons de fumée se dissipaient avec len-teur ; le jeune homme baissa la tête, honteux de son empor-tement ; Abline, pâle et agité, avait recommencé à marcher par la chambre, et rencontrant sur son chemin le pistolet gi-sant à terre, il le lança d’un coup de pied, sous le grabat.
— Maintenant, dit enfin Gérard d’une voix sourde, je confesse que j’ai mérité la guillotine.
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Alors Abline s’arrêta ; il semblait qu’un reste d’orgueil se débattît encore en lui ; puis allant à Gérard et lui tendant la main :
— Tu es un brave, lui dit-il ; c’est moi qui avais tort, Choudieu ; mais dans cette guerre maudite, on ne sait à qui se fier. Il se baissa, jeta dans le foyer, où brûlait une bûche, la lettre dénonciatrice, et se relevant, quand elle eut flambé : – Crois-tu donc, continua-t-il, et l’on sentait dans son accent une amère mélancolie, que ces soupçons, ces défiances, et la hache toujours levée, le sang qui coule comme l’eau, tout ce-la satisfasse mon cœur ? Non ! Si la tâche est grande, elle est terrible aussi, et mon devoir souvent me fait horreur.
— Eh bien ! dit le jeune officier, c’est dans de pareils sentiments que je souhaitais te trouver, et puisque, comme tu le dis, tu es las de cette tuerie, ma requête m’est accor-dée ; – je viens te demander deux grâces.
Le front d’Abline se plissa, son visage redevint dur. Ré-volutionnaire fanatique, le Délégué exécutait les décrets de la Convention, comme il eût obéi aux oracles d’un Dieu, dic-tés de quelque Sinaï. Il reprit donc sa méfiance, en entendant ce mot de grâce qu’il jugeait qu’on devait bannir du vocabu-laire républicain, et c’est d’une voix plus tranchante que le couperet de la guillotine qu’il prononça ces syllabes :
— J’écoute.
— Je serai bref, promit Gérard, et il conta son aventure, les soins et l’empressement de la Rebouteuse, l’étrange ha-sard qui l’avait jeté chez la mère de Goule-Sabrée, l’inouïe magnanimité de la Jacquine, lorsque, enragé de tant de grandeur d’âme, il s’était dénoncé lui-même aux Maréchains.
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— Maintenant, reprit l’officier, ces deux femmes sont prisonnières. Je te demande, citoyen, de les vouloir faire élargir : mon honneur même y est intéressé, et que peuvent deux femmes contre la République ? L’une est vieille et bri-sée par la mort de son fils ; l’autre, et il hésitait en cherchant ses paroles, l’autre, d’après le bruit qui court…
Les bottes d’Abline craquaient ; ce bruit importunait Gé-rard. Le Délégué, les paupières baissées et les mains derrière le dos, allait et venait d’un pas mesuré ; relevant vivement la tête, il s’écria :
— Tu suspectes donc, citoyen, la justice révolutionnaire, pour vouloir éviter à tes deux protégées de comparaître de-vant elle ?…
— Mais les passions sont à l’extrême, dit Gérard ; un juge n’est que trop porté à voir un coupable dans tout enne-mi.
— Les vrais innocents, dit Abline, qui eut recours aux généralités, comme son maître Robespierre, peuvent se pas-ser d’indulgence… et il continuait ainsi, en phrases vides.
— Bref, tu refuses ! exclama le jeune homme.
— Je dois refuser, dit le Délégué, et il se mit à discourir sur la justice : elle était, en révolution, la vertu qui primait les autres ; il fallait que tout lui cédât, nos affections, nos passions même. Brutus eut-il de la pitié, lorsqu’il envoya ses fils à la mort ? – et comme l’officier ne savait que répondre, le Délégué revint s’asseoir, posa ses coudes sur la table, et en froissant entre ses doigts les barbes de sa plume, il pour-suivit d’un ton indifférent, qui contrastait avec la véhémence de cette scène :
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— Choudieu… tiens !… parlons d’autre chose. Tu as ap-pris la mort de ce pauvre Saint-Bon ?
— En effet, répondit Gérard, qui se tint plus que jamais en défiance, sachant bien que le Délégué n’était pas homme à perdre ses paroles.
— Les Maréchains étaient postés dans le clocher, disait Abline ; Saint-Bon a voulu s’avancer, une balle l’a tué raide. C’est un ami que je regretterai longtemps, un sans-culotte sûr, fidèle, incorruptible. Ah ! ta requête eût été mal reçue par lui, et il n’était plus sûr moyen d’envoyer un aristocrate à l’échafaud, que de prier Saint-Bon en sa faveur.
— Alors, citoyen Délégué, dit intrépidement Gérard, ap-prends-moi le nom de son successeur, et je cours réclamer de lui ce que Saint-Bon m’eût refusé.
Abline regarda en face le jeune homme, et se renversant sur sa chaise :
— Mais quand bien même, lui dit-il, tu réussirais à ga-gner le président de la Commission militaire, les juges sont des durs-à-cuire et qui n’entendraient point à ce que tu de-mandes.
— Bah ! fit Gérard, je t’abandonne le Ronsin ; pour l’honneur de son cousinage avec le fameux général, il se croit forcé d’être impitoyable, mais Burac est de naturel plus indulgent, et je le ramènerai, j’en suis sûr.
— Parbleu ! dit tout à coup Abline, qui se mit à rire d’un rire froid, il me prend envie de faire une chose.
— Et laquelle ? demanda Gérard, avec une sourde in-quiétude, car il sentait, dans cette scène calculée, une poli-tique savante, et qu’elle aboutirait à un coup de théâtre.
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— Sais-tu, citoyen, que nous sommes dans un furieux embarras !
— Mais quoi encore ? dit le jeune homme...
— Hé ! que voulait-il que ce fût, sinon cette mort de Saint-Bon, survenue si fâcheusement, – car où trouver quelqu’un qui le valût, et ne fût point niais ou rustre ? – Nous avons à juger parfois des ci-devant, et il faut soutenir auprès de ces drôles musqués et de ces coquines en falbalas, l’honneur de la République. – Oui, poursuivit le Délégué, en attachant ses yeux sur le jeune officier, il me faudrait un homme à peu près tel que toi, de ton air et de tes manières, un homme poli et lettré, comme tu l’es précisément ; – et ce sont ces raisons qui m’ont donné tantôt l’envie dont je par-lais.
— Et cette envie, citoyen Délégué ?
— C’est de te nommer président de la Commission mili-taire.
Étourdi du coup, l’officier devint soudain très pâle, et il restait debout, sans répondre. La crainte d’un piège caché, l’espoir de sauver les deux femmes, le doute, la peur, la stu-péfaction, tout se heurtait dans son cerveau, et plus Gérard voulait se ressaisir, moins il parvenait, dans ce tourbillon, à discerner la forme d’aucune idée.
Abline, le coude à la table, avec le poing posé sous le menton, suivait sur les traits du jeune homme le passage de ses émotions, si bien que haussant les épaules, il dit d’une voix pénétrée, et avec un ton de reproche :
— Tu te défies de moi, Choudieu ; pourquoi chercherais-je à te perdre ?
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— Non ! non ! s’écria l’officier, secouant enfin sa tor-peur ; je m’abandonne à toi, citoyen ; dispose de moi, comme il te plaira.
— Ainsi, tu acceptes ? dit le Délégué.
— J’accepte, répondit Gérard.
— Eh bien donc, reprit l’ancien prêtre en lui lançant un singulier coup d’œil, bienveillant et railleur à la fois, – Gérard Choudieu, moi qui te parle, muni de pleins pouvoirs à cet ef-fet, – considérant que tes blessures t’interdisent un service actif, et voulant te donner le moyen de racheter un mouve-ment de sensibilité liberticide, je te nomme, à partir de ce jour, président de la Commission militaire instituée par les Représentants pour suivre les troupes de Nantes, et juger ré-volutionnairement les rebelles.
Il ajouta d’un ton familier, en tirant une montre d’or te-nue dans un de ses goussets, par une chaîne de cheveux :
— Il est neuf heures et demie ; je désirerais que le tribu-nal entrât en séance à dix heures ; mais le greffier, ou bien Burac, puisque tu ressens plus de sympathie pour ce dernier, fit-il malicieusement, te mettra au fait en quelques minutes. J’ordonnerai de mon côté, continua le Délégué, qu’on ap-prête ta commission de président, et elle te sera remise en ton logis, car comme chef d’un tribunal du peuple, tu habite-ras seul une maison entière. Voyons ! quelle maison veux-tu choisir dans le village ?
Alors Gérard se rappela cette grande chaumière isolée qui se voyait sur le Calvaire, à une portée de fusil de la cha-pelle de Saint-Jean, et il ouvrait la bouche pour la demander, quand Abline dit justement :
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— Comme il se peut qu’on ait besoin de toi au moment d’une exécution, je vais t’assigner la cahute qu’on appelle ici la Grande maison et qui est située au bout de l’esplanade du Calvaire ; puis jetant les yeux sur Gérard :
— Qu’est-ce donc ! tu n’as pas d’épée ?
— Ma foi, non ! répondit l’officier ; j’en ai laissé le der-nier tronçon dans la poitrine de Goule-Sabrée.
Le Délégué se leva lentement, et dénouant un vieux fourreau de serge verte posé à la tête du lit :
— Prends l’épée de Saint-Bon, dit-il ; il est juste que ce soit toi qui en hérites, puisque tu vas le remplacer, et dans le temps que Gérard la ceignait, il lui fit des exhortations :
— Un cœur d’airain, Choudieu ! point de modérantisme ; et il dépeignait le péril où se trouvait la République, la tem-pête qui menaçait de l’engloutir. – C’est à coups de canon que l’on brise les trombes ; puis lui tendant la main, une der-nière fois :
— Allons ! citoyen président, tu peux aller siéger, je ne te retiens plus.
Gérard descendit l’escalier, encore à demi stupéfait par le coup sur coup des évènements. – Que va devenir tout ce-ci ? et il se sentit travailler par un reste de méfiance. – Quel grand sot je fais, se dit-il ensuite ; est-ce qu’Abline a besoin de ruser pour me perdre ? et se rappelant tout à coup l’étrange sourire du Délégué, il n’eut aucune peine à se per-suader que celui-ci avait voulu, ne pouvant relâcher ces deux femmes, lui confier le soin de les sauver. – Il n’a trouvé que ce moyen, pensa Gérard, pour m’accorder leur grâce, sans se commettre ; et cette idée le rassura. Il respira à pleins pou-
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Le hussard, la mine piteuse et semblant fort embarrassé, tirait après soi, d’une main, un grand bidet, laid au possible, long comme le cheval des quatre fils Aymon, couronné quelque peu et borgne par surcroît, et il donnait l’autre main à Nanette, qui timide et les cils baissés, relevait sur lui, à la dérobée, de grands yeux noirs reconnaissants.
— Où diable vas-tu ? demanda Gérard, qui se prit à rire en l’apercevant dans cet équipage.
Alors le hussard éclata :
— On n’avait plus même à présent la liberté d’être en prison. Le greffier, en voyant la taille de Nanette, l’avait chassée de la chapelle, bien que la petite le suppliât pour demeurer avec la Rebouteuse. Là-dessus, lui, Joseph Barra, avait voulu, en attendant, loger son amie dans l’étable où il avait casé la veille son cheval, mais « Misère » n’y était plus ; la place avait été volée ; un de ces soldats de deux sous, ar-rivés dans la nuit avec le Délégué, y avait installé sa bique, – et le petit hussard se remit à jurer contre le tribunal militaire.
— D’abord, dit Gérard en riant, montre-toi plus respec-tueux pour une Commission dont je suis président ; puis, vous vous rendrez tous les trois à la chaumière du Calvaire où il y a une écurie, et tu en prendras possession en écrivant mon nom à la craie, sur la porte. Si tu venais à rencontrer Sans-Terre, préviens-le qu’il loge avec moi, et toi, aie bien soin de Nanette.
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— Sufficit ! répondit Barra d’un air joyeux. Je vas quérir votre cheval, mon commandant, dans l’écurie où je l’avais colloqué hier, et installer tout ce monde au logis.
Il ressaisit le licol de Misère, la Nanette qui lui avait quit-té la main se rapprocha, puis les deux enfants s’éloignèrent, et l’officier, qui regarda sa montre, allait tourner pour rega-gner l’église, quand sortirent du presbytère Bénaben, Burac et Ronsin.
— Mais précisément le voici ! exclama Burac à voix haute.
Et les deux juges, qui venaient de chez Abline, donnè-rent au jeune officier une vigoureuse poignée de main, tandis que Bénaben, se livrant, ainsi qu’on disait alors, à tous les mouvements de sa sensibilité, embrassait bruyamment son ami.
— Allons, citoyens ! dit Gérard, après qu’il eut répondu, comme il sied, aux congratulations de ses nouveaux col-lègues, il est temps d’ouvrir la séance, – et tous les quatre entrèrent dans l’église.
Le sol avait été balayé avec soin, les traces de sang effa-cées, et l’on avait remis en place quelques bancs pour l’auditoire de soldats qui suivaient fort exactement les séances du tribunal, ainsi que les plus vieux d’entre eux avaient suivi les représentations de M me Favart. C’est dans le chœur qu’allait siéger la Commission. La pauvre barrière de bois qui remplaçait, à Saint-Judicaël, les confessionnaux somptueux des prélats du temps, avait été posée devant les juges, simulant la barre de l’accusé. Le président avait sa chaise en face, sur les trois marches de l’autel, que tapis-
– 80 – saient du haut en bas une profusion de drapeaux, avec un buste de la République, à son sommet.
Un homme écrivait, installé à une des petites tables, au bas des marches, et paraissait fort occupé dans son registre. Gérard s’informa de son nom.
— C’est Gouttenoire, le greffier, dit Bénaben, un pur Ja-cobin, un vrai patriote, et qui est au courant de la grande be-sogne, ayant été six mois commis avec Fabricius Pâris, le greffier de Fouquier-Tinville.
Quittant un instant ses collègues, Gérard alla vers Gout-tenoire ; il avait assisté souvent à des séances de la Commis-sion, et il savait par avance, à peu près, le protocole de son rôle. Il se fit donc montrer l’état des prisonniers que le gref-fier avait dressé et commanda qu’on amenât d’abord les ac-cusés dont il marqua le nom à l’encre rouge :
1° Une inconnue qu’on appelle la Rebouteuse.
2° Jacquemine Gauvin, surnommée la Grande-Jacquine,
puis laissant Gouttenoire, il revint vers les juges ; Bénaben disait des gueulées en s’appuyant des coudes sur l’autel ; Ronsin y était assis les jambes pendantes, et Burac, devant eux, à cheval sur sa chaise, les écoutait paisiblement.
Mais, quoiqu’on le prît parfois à témoin (c’était sur la troupe d’acteurs qui jouaient alors Brutus à Nantes), il fut im-possible à Gérard de prêter l’oreille à la discussion. Voici le moment, pensait-il, d’intervenir pour mes protégées, et vingt fois il se vit sur le point de saisir Burac par le bras. Il reculait toujours pourtant, éprouvant, à la seule idée de parler de la Rebouteuse, une étrange pudeur morale, comme si c’eût été mettre son âme à nu ; et la gorge serrée, les joues pâles, pol-
– 81 – tron pour la première fois, il regardait du coin de l’œil le bon Burac, qui tirait à pleins doigts sa moustache dont il parais-sait idolâtre, pesant et la mine endormie.
Burac se réveilla néanmoins, quand la conversation tombant sur les ruses de prisonniers, Ronsin le pria de conter son aventure de Sainte-Pazanne, et il entama un récit, où il était question d’une échelle de soie, d’un ci-devant nommé La Vivetière, et que Gérard n’entendit point. Un singulier re-virement s’accomplissait dans l’esprit du jeune homme ; son âme exaltée et mobile passait de l’angoisse, insensiblement, à une confiance folle. En vertu de ses conceptions à la Rous-seau, il s’était attendu à trouver ses collègues avec des faces bourrelées, des remords, l’aspect agité, et il voyait devant lui au contraire, de bons vivants, causant, riant, occupés de ce qu’ils disaient, attachés à leurs opinions, et qui n’avaient guère la mine de pourvoyeurs de l’échafaud. Il ne lui parut pas que tout cela fût vrai, que ces bourgeois inoffensifs fus-sent réunis pour juger, marquer les têtes à couper.
Délivré de ces inquiétudes, Gérard s’amusa donc, comme eût fait un enfant, des ridicules de ces hommes. Il remarqua que le Ronsin inventait toujours un moyen pour amener au bout des phrases son cousin, et que Burac, ancien perruquier, bon soldat du reste et qui se battait vaillamment, avait une façon à lui de prononcer certains vocables. Son imagination évoqua, dans Molière, la scène immortelle des médecins qui s’entretiennent, au lieu de la malade, de l’ex-cellence de leurs mules et de la crotte de Paris ; et il eut de la peine à ne pas éclater.
L’église s’était peu à peu remplie ; les têtes mouton-naient jusqu’au fond de la nef ; puis, un piquet de grenadiers parut, commandé par le vieux Sans-Terre, et les hommes,
– 82 – marchant au pas, vinrent se ranger dans le chœur. Alors les colloques cessèrent ; Bénaben s’installa à sa table, faisant vis-à-vis au greffier, Ronsin et Burac se rangèrent au-dessous de leur président, et Gérard, enfin, prit sa place. Il se trouva trop élevé, sentit la possibilité d’être ridicule, avec cet autel pavoisé qui se dressait derrière lui, et descendit sa chaise sur le sol, au milieu de ses deux collègues, qui lui surent un gré infini, de « sa marque de déférence. »
Presque au même moment, la grande porte s’ouvrit, toutes les têtes se tournèrent, et le jeune homme aperçut sa maîtresse, escortée d’un gros de soldats. Il pâlit, son cœur se serra, et il ferma les yeux, détestant cette foule dont l’avide curiosité lui paraissait une profanation. Il entendait ses tempes battre, – un bruit confus autour de lui, puis des pas légers, un froufrou d’étoffe… et lentement, il leva les pau-pières.
Elle était à la barre, elle enlevait ses gants, et son char-mant visage souriant montrait une sorte d’étonnement, – surprise et ravie qu’elle était, de retrouver son amant devant elle. Sans embarras, comme sans hardiesse, elle soutenait les regards, au point que la voyant si calme, le jeune homme se reconquit, et l’imminence du danger lui vint rendre sa ferme-té. Un profond silence régnait ; tous les yeux étaient attachés sur lui et sur la jeune femme. Gérard, s’inclinant à demi, afin de lui marquer qu’il la reconnaissait, commença l’inter-rogatoire, dont les préliminaires étaient invariables.
— Citoyenne, dit-il, – et il fit cet effort d’user du tutoie-ment, sentant bien qu’il fallait désarmer ses collègues, qu’humiliaient sourdement l’élégance et la beauté de cette femme, – citoyenne, quel est ton nom ? – Ah ! brutes ! vous me le payerez, pensait-il.
– 83 –
— Je me nomme, dit-elle, en lançant au jeune homme un regard profond, tendre et lumineux, Rose-Manon Fernéal.
— Quel âge as-tu ? demanda-t-il, accompagnant la ques-tion d’un sourire qui lui ôtait toute brutalité.
— Vingt-quatre ans, répondit-elle.
— Enfin, où es-tu née ?
— À Paris, dit Rose-Manon, et je l’ai habité jusqu’en quatre-vingt-douze, rue du Chantre, 41.
Les formules préparatoires étaient closes, et Gérard cou-la un regard tout autour de lui, tandis qu’une rumeur s’éle-vait de la foule. Les deux juges, visiblement intéressés, con-sidéraient Rose-Manon en écarquillant les prunelles, – car, quoi qu’eût pu prétendre Abline, il leur passait devant les yeux plus de paysannes en sabots que de jolies femmes et d’aristocrates, – et Bénaben s’agitait sur sa chaise. Désireux de se bien prouver son importance, le gros homme ne man-quait guère à adresser aux accusés quelque question com-plémentaire. Il en fut ainsi, cette fois, et frappant du poing à plusieurs reprises, afin d’obtenir le silence :
— L’équité est trop chère, dit-il, à tous les cœurs répu-blicains, pour qu’il me soit permis de celer un détail favo-rable à la citoyenne. On a trouvé, aux abords du village, un cheval bai, portant une selle de femme.
— C’est le mien, dit Rose-Manon ; il s’est enfui hier soir, quand j’ai mis pied à terre, pour secourir…
— Dont le chiffre, disait l’accusateur public, s’accorde avec les deux prénoms que la Fernéal a donnés. Je deman-derai toutefois, fit-il en haussant les sourcils, si cette déno-mination de Rebouteuse n’est pas un de ces noms de guerre,
– 84 – tels qu’en prennent souvent les Brigands de Bretagne, ce qui dénoterait quelque affiliation liberticide et contre-révolution-naire.
Rose-Manon, avant que de répondre, se tourna vers le président, comme pour demander qui lui parlait ainsi, et Gé-rard, blême de colère, dit à demi-voix, d’un ton dégagé, presque méprisant :
— Le citoyen accusateur public.
— Le surnom de « La Rebouteuse, » reprit alors Rose-Manon, m’a été donné par les paysans, parce que j’en ai gué-ri quelques-uns de leurs fièvres, et qu’ils me voyaient panser des blessés. Je ne sais rien des Brigands de Bretagne, pas plus d’ailleurs que je ne sais pourquoi j’ai été arrêtée.
— La défiance, dit Gérard, est à la fois la force et la fai-blesse de ces temps de troubles ; et l’on doit pardonner des soupçons… Il avait l’air de réfléchir, comme s’il cherchait ses paroles, puis soudain, en s’armant de tout son courage il reprit :
— Le bruit public assure, citoyenne, que tu étais au camp d’un des chefs des Brigands, et du plus dangereux peut-être… de Charette.
Et Gérard prononça ce nom, avec une haine jalouse.
— Il est vrai, dit Rose-Manon, mais un coup du sort m’y avait jetée contre mon vouloir, et ce ne peut être un crime, à vos yeux, que d’avoir été prisonnière.
— Étais-tu donc auparavant avec les Bleus ? demanda précipitamment le jeune homme.
– 85 –
Elle répondit d’une voix éteinte, baissant la tête dans son sein, et sans oser regarder son amant :
— Je suivais Fabrefonds…, je suis républicaine. Je me trouvais à Fontenay, et c’est là que j’ai été prise. Les Ven-déens ont poursuivi ma voiture pendant deux lieues… J’en ai tué plusieurs à coups de pistolet, mais enfin les Brigands se sont jetés sur moi… et j’ai été amenée à Charette.
Elle aurait pu parler longtemps ; son amant ne l’enten-dait point, il demeurait anéanti. – Ainsi donc elle avait été la maîtresse de Fabrefonds, de ce sot, de ce fat qui n’avait pour mérite que d’être le frère de Fabre d’Églantine ; et à cette pensée, il monta à ses yeux des larmes d’amour et de rage. Par une étrange inconséquence, Gérard, qui fort probable-ment eût pris son parti de Charette, sans mouvements tumul-tueux, éprouva contre Fabrefonds les transports d’une jalou-sie désordonnée. Toutes sortes d’idées atroces l’agitèrent. Cette torture fut si forte qu’il détesta alors Rose-Manon, et ses souffrances se tournant contre celle qui les causait, il s’imagina la haïr bien plus encore qu’il ne l’avait aimée. Il ressentit une joie délirante de tenir son sort dans ses mains, de n’avoir pas prié Burac pour elle, et en songeant à la phrase d’Abline : – Brutus, ricanait-il intérieurement, a con-damné ses fils à mort ; moi, j’y envoie celle que j’aime ; je verrai sa tête tomber. Le cou de Gérard se gonfla, ses yeux s’injectèrent de sang, son visage devint presque noir sous la poussée de rage qui y monta. Seul avec elle, il l’eût battue peut-être : obligé de se contenir, mais la voulant frapper au cœur, il se dressa debout, et d’un accent terrible :
— Coquine !… râla-t-il.
Mais il s’arrêta, suffoqué, et sa poitrine haletait, à croire qu’il allait mourir. Un silence extraordinaire s’était fait ; tous
– 86 – les regards dévoraient l’accusée. Elle était devenue livide et, les deux mains cramponnées à la barre, défaillante, et les yeux fermés, elle entendait son cœur lui battre la poitrine et ses artères bourdonner. Elle ne se révoltait point, elle était heureuse peut-être de se sentir aimée ainsi, de souffrir du fait de Gérard. C’était son châtiment, car elle était coupable, oh ! oui, bien coupable envers lui, de ne pas l’avoir pressenti, de ne pas s’être gardée pure, en l’attendant. Il reprit d’une voix sifflante :
— Tu mens… tu mens !… tu as trahi la République. Pri-sonnière de Charette, dis-tu… Comment alors, t’eût-il permis de courir les chemins, la nuit ?… Mais tu te plaisais à Légé : il y a les violons ; on y danse, et les Brigands sont plus ga-lants que les sans-culottes, n’est-ce pas ?
Elle se releva, recouvra quelque force à cette accusation.
— Mais Fabrefonds était tué, dit-elle, quand Charette m’a laissée libre. Où donc aller, quel parti prendre ? et elle donnait ses raisons. Elle était à ce moment, très souffrante, brisée par une opération cruelle, et ce qui l’avait décidée à s’établir quelque temps à Légé, c’était l’idée qu’elle y pour-rait soigner, protéger les prisonniers Bleus.
— Je ne dis pas cela pour vous apitoyer, fit-elle, en s’adressant aux juges ; la vie ne m’est point précieuse ; je saurai mourir sans regrets ; mais je ne suis point une aristo-crate, et je jure que je restai patriote et républicaine au mi-lieu de nos ennemis.
Un instinct la poussait ; elle continua ; il lui semblait que tant qu’elle parlait, tout n’était pas fini encore, qu’elle fléchi-rait son amant ; mais Gérard ne l’écoutait point ; le son de sa
– 87 – voix l’irritait ; il ne concevait pas qu’elle eût l’audace de se vouloir justifier.
— Oui ! parle ! disait-il, entasse tes mensonges en riant de pitié sur elle. Il souffrait à pousser des cris, et il lui prenait des envies de se briser le crâne contre le mur.
L’amour a ceci de sublime qu’il détruit la notion du temps, en sorte que Gérard ressentait les fureurs d’un amant qui vient d’être trompé. Il ne cessait d’examiner les juges ; Ronsin tortillait sa moustache, et l’honnête Burac écoutait, l’air béant, avec les mains posées à plat sur ses genoux.
— Ah ! pensa l’officier ; c’est qu’elle est capable de les attendrir, et ces brutes l’acquitteront. Sa face maigre se cris-pa, le bleu de ses yeux devint noir, et avec un jet de fureur :
— Qui nous prouve, fit-il soudain, que tu nous dis la vé-rité ?
— Pourquoi mentir, puisque je ne vous dispute point ma vie ? répliqua-t-elle.