Sous la hache

Elémir Bourges · Chapitre 1 sur 4 · partie 1/2

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Sous la hache

I la Grande-Jacquine...................................................... 3

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

I

 

LA GRANDE-JACQUINE

 

Par l’une des plus tristes soirées de la fin de novembre 1793, un officier Républicain revenant de reconnaissance, gravissait à pas lents la rampe qui conduit au petit village de Saint-Judicaël-de-Mer-Morte, dans le pays de Retz. Quoiqu’il eût l’air très jeune encore, sa démarche lasse et ployée, la morne expression de ses traits, et ses yeux attachés au sol, tout trahissait en lui quelque secret accablement. Il fouettait d’un jonc, en marchant, les herbes desséchées au rebord du chemin, et de temps en temps s’arrêtait. Sa vue plongeait sur une grande plaine, parsemée de marais stagnants. Des bou-quets d’arbres, çà et là, s’élevaient au milieu de cette soli-tude. Le ciel bas et décoloré où des nuages gris pendaient en blocs énormes, s’enveloppait d’une brume glacée que l’on voyait monter avec lenteur. Puis, le vent d’ouest se leva, soufflant la langueur et la fièvre, et ses gémissements plain-tifs augmentaient la mélancolie du jeune homme. – Que de combats, d’alertes, de surprises ! Que d’arrivées toutes pa-reilles en des villages inconnus ! Et ses souvenirs, tout ce qu’il avait vu, depuis que simple volontaire, il avait quitté Angers, sa ville natale, les incendies, les assauts, les pa-niques, et les entrées dans les cités conquises, et les champs de carnage qu’il avait respirés, se déroulèrent devant lui. Après Grand-Pré c’était Jemmapes, et Bruxelles et Liège et Louvain, puis la défaite de Nerwinde et le blocus de Valen-ciennes. Deux ans de courses au soleil, de campements sous

 

– 3 – la pluie ou la neige, de misère, d’efforts, de blessures, de faim !

Un bruit de pas le fit se retourner, et Gérard aperçut à travers la nuit, un fourgon qui montait la côte. Cinq ou six soldats l’entouraient, portant des flambeaux de paille tres-sée, et trois hommes à figure abjecte, en bonnet et en car-magnole, se tenaient assis dessus, parmi des planches peintes en rouge et des poteaux d’une forme bizarre. Le lourd chariot gémissait, le cheval suant roidissait le cou, et la vapeur des torches embrasées, dans l’air humide de la nuit, formait une buée ardente. Un petit hussard de treize ans, blond, l’air futé et naïf à la fois, avec de grosses cadenettes où pendillaient des balles de mousquet, venait en arrière du groupe.

— L’accident est donc réparé ? demanda l’officier à l’enfant, – car un essieu s’était rompu à un quart de lieue du village, et Gérard, voulant arriver avant la nuit, avait dépassé le fourgon, laissant quelques hommes pour le protéger.

— Trois pieds de cordes ont fait l’affaire, répondit le pe-tit Barra ; la Vorace est remise sur pattes.

Le cortège atteignit le sommet de la rampe, et l’officier, demeuré seul, recommença à la gravir. Depuis cette appari-tion, sa tristesse avait redoublé, il se sentait le cœur serré par des pressentiments funèbres ; – puis la solitude soudain le glaça d’une horreur superstitieuse, et frissonnant, les nerfs au vif, il se hâta de regagner le bivouac de ses soldats.

Des feux rouges y brûlaient, éclairant les masures qui bordaient la place et l’église au clocher pointu qui en occu-pait le fond. Une centaine d’hommes étaient assis en rond, autour de leurs marmites. Quelques-uns nettoyaient des

 

– 4 – plaies ; d’autres roulaient leur queue dans un sale ruban ; on entendait des appels et des rires ; des Normands qui bat-taient les cartes, trinquaient auprès du cantinier, en pronon-çant ces mots : À l’amitié ! Mais des cris rauques s’élevèrent. Des Auvergnats de la montagne gesticulaient avec fureur, parce qu’un caporal parisien avait jeté dans leur marmite une poignée de parmentières. – Cela les empoisonnerait ; on les donnait chez eux aux porcs, et ils le chargeaient d’invectives, tandis que l’autre, souriant, ne faisait que répéter à demi-voix : Paysans ! va ! paysans ! Les querelles en effet étaient fréquentes chez ces hommes, assemblés de tous les coins de France, arrivant six par six de chaque compagnie, et qu’on avait organisés en hâte, à Orléans. L’indiscipline et le soup-çon, ces deux pestes de toute armée, régnaient parmi ces troupes désunies. Inconnues de leurs chefs, elles ne leur obéissaient qu’en frémissant. Tout était à craindre avec elles.

Au moment où Gérard arrivait sur la place, il y débou-chait en face de lui, une escouade Républicaine. Des prison-niers marchaient au milieu des soldats, – vieilles à la figure flétrie, avec un long fanon de chair qui leur pendait sur la poitrine, matrones à la démarche lourde, jeunes femmes hâves de fièvre, et un vieillard tout sale de vermine, le chef branlant, et la mine hébétée. Il était, de mémoire d’homme, le sonneur et le fossoyeur de Saint-Judicaël-de-Mer-Morte, et les commères, en leurs parlages, prétendaient qu’il avait plus de cent ans. Les soldats le considéraient en ricanant, et se montraient les uns aux autres la grande coiffe tuyautée qui se recourbe au bas du cou, pour se relever à un pied de haut, derrière la tête.

— Eh bien, citoyen Bénaben ? demanda vivement Gé-rard qui s’avança à la rencontre de l’homme qui venait à lui.

 

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— Eh bien, voici toute la prise, repartit Bénaben, d’un air désappointé.

— Le village est vide ? demanda Gérard.

— Nous avons fouillé chaque maison, reprit Bénaben ; pas une âme ! Les gars ont détalé à notre approche, comme des corbeaux qui flairent la poudre.

— Bon dit le jeune homme en riant, c’est de la besogne de moins pour la Commission militaire, quand elle arrivera demain, avec le citoyen Abline.

Mais Bénaben hocha la tête gravement, et les joues en-flées d’importance, il reprocha à Gérard son modérantisme.

— Je suis franc montagnard, criait-il, et à chacun de ses secouements de tête, la queue de renard qui décorait son crasseux bonnet de fourrure lui battait sur l’épaule de façon grotesque. Un gilet à revers, une culotte de peau jaune, et des bottes à retroussis, complétaient son costume, moitié mi-litaire et moitié bourgeois, comme l’était le personnage, qui joignait aux fonctions « d’accusateur public près la Commis-sion de l’armée chargée de juger les Brigands, » celles de « commissaire civil délégué par la ville d’Angers auprès des troupes de l’Ouest. »

— Je vois ce qui te tient au cœur, dit-il enfin, d’un ton brutal. Tu es fâché d’avoir été choisi pour escorter la guillo-tine.

Alors Gérard à son tour s’indigna. – Un beau métier pour des soldats ! Devenir les gardes du corps et les pourvoyeurs de Sanson ! Eh bien ! oui ! cela me répugne. Tiens, veux-tu que je te le dise ? Il me semble que ça nous portera malheur.

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L’accusateur public haussa les épaules d’un air dédai-gneux. – Le châtiment était mérité. Saint-Judicaël-de-Mer-Morte était dévoué aux Brigands ; Charette y recrutait impu-nément des hommes. De plus, les habitants y avaient massa-cré quelques traînards Républicains ; et Gérard ne l’ignorait pas, puisque c’était en sa présence qu’avait parlé le prison-nier, l’idiot, le caqueux Breton. – Eh justement, dit Bénaben se retournant soudainement au tumulte d’une altercation, le voici qui fait encore tapage.

En effet, un homme était aux prises avec Ledru, l’exé-cuteur. Ses braies flottantes autour de lui, et en rejetant en arrière ses noirs cheveux mêlés sur ses épaules aux poils gris de sa peau de bique, il bondissait à l’entour du fourgon, tan-dis qu’avec des risées et des cris, Ledru et ses aides le re-poussaient.

L’accusateur s’interposa, – et il s’informait, sérieux, de la cause de la querelle.

— C’est ce sauvage que voilà, dit un des aides du bour-reau. Il est sans cesse à fureter dans nos poutres et nos fer-railles. C’est comme La Ramée auprès de Jeanneton ; il ne saurait rester les mains tranquilles.

Le Caqueux, sans bouger maintenant, les yeux tendus vers la charrette, demeurait béant, à la fois d’admiration et de désir. On l’avait arrêté à Sainte-Pazanne, sur la place des exécutions ; il n’avait pas fait un seul mouvement, tant que la guillotine avait fonctionné. Cette géante toute rouge, avec ses deux bras teints de sang et son glaive à couper les têtes, était apparue au Caqueux comme un Moloch dévorateur et se rassasiant de meurtres. Cette brute aux idées informes, avait compris la grandeur de ce Dieu, à qui appartenaient le sang, la chair des hommes ; – et à la fin, n’y tenant plus, dans

– 7 – un prurit d’angoisse et de plaisir, Coatgoumarch s’était rué sur l’échafaud, avait voulu toucher au couperet et baiser les poteaux sanglants ; mais arrêté dans le moment, il avait comparu devant la Commission, et c’est ainsi que Bénaben, à force de l’interroger, avait tiré de l’idiot qu’il arrivait de Saint-Judicaël. Il y avait vu torturer des Bleus qui passaient, isolés, et il avait été lui-même en danger d’être lapidé.

— Voyons ! Coatgoumarch, demanda Bénaben qui vou-lut tenter un dernier effort, nous as-tu bien dit tout ce que tu savais ? – puis, se penchant vers le fourgon où les bois de justice étaient entassés :

— Oh ! fit-il, au bout d’un instant, j’entends la Vorace qui bouge, – et il feignait d’écouter de plus près. Si tu avais tout révélé, elle ne s’agiterait pas. Allons ! cherche, Coat-goumarch. Tu dois oublier quelque chose.

Les soldats se mirent à rire, mais l’idiot prenant au sé-rieux les paroles de Bénaben, enfonça ses gros doigts dans ses cheveux crépus, et il se balançait la tête lourdement.

Sa face plate, au nez camard, luisait comme si on l’eût frottée d’huile, et son dos rond, son encolure épaisse avec ce dandinement machinal, faisaient penser à quelque bête, à un ours difforme et monstrueux. Il ouvrait des yeux effarés, tant sa contention d’esprit était grande, et s’arrêtant de temps à autre, en dévisageant tous les prisonniers, il paraissait comp-ter dans sa mémoire.

L’accusateur public se détournait déjà, lassé d’attendre, lorsque Coatgoumarch dit tout à coup d’une voix rauque :

— Il y a encore la Grande-Jacquine.

— Que dis-tu ? cria Bénaben.

 

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— Grande-Jacquine, répéta le Caqueux, la mère à la Goule-Sabrée.

En entendant ce nom, Bénaben s’exclama.

Goule-Sabrée était un de ces petits chefs divisionnaires de Charette, et qui battant la plaine avec ses soixante hommes, attaquait les postes des Bleus, surprenait et pillait leurs convois. Sa cruauté le faisait redouter.

— Puis, continuait l’idiot, il y a l’Étiennette, sa femme.

— Où est leur maison ? demanda Bénaben.

— Au Calvaire, dit le Caqueux. J’y ai toqué souventes fois pour avoir du sel, à cause qu’elles le revendaient à petite mesure. Dare ! dare ! mes bons messieurs, – et frappant ses mains l’une contre l’autre, il sautait de joie, – venez seule-ment, c’est tout proche.

Cet empressement excita la défiance de Gérard. N’était-ce point un piège où on les attirait ? Les Maréchains, à tout moment, usaient d’astuces de sauvages. Puis, en cas que l’idiot eût dit vrai, et que l’on trouvât les deux femmes, il fal-lait protéger Étiennette contre la brutalité des soldats. Il con-fia à Sans-Terre, un sergent, le commandement pendant son absence, prit son manteau, ses pistolets, désigna trente hommes à peu près pour servir d’escorte, et comme Bénaben s’allait mettre à leur tête :

— Je t’accompagne, lui dit-il.

Ils descendirent en silence une ruelle défoncée. Les torches, aux mains des soldats, envoyaient leurs feux vacil-lants sur les misérables cahutes. Elles étaient percées d’une unique fenêtre que fermait un cadre de bois, et leurs toits de

 

– 9 – roseaux pourris s’appuyaient sur des murs de branchages et de boue.

Pas une lumière n’apparaissait. Des immondices, par endroits, obstruaient l’étroite ruelle, ou bien l’on enfonçait dans la boue, à mi-jambe. Les soldats arrivaient enfin sur une place découverte, quand des chiens énormes, en hurlant, se précipitèrent contre eux. Reçus au bout des baïonnettes, ils revenaient foncer, la gueule ensanglantée. On les larda de coups de pointe, et les reins cassés, expirants, ils montraient les dents et hurlaient encore.

Le terrain descendait, formant comme un petit vallon, et à droite, au sommet de la pente de roche, on apercevait va-guement une chapelle délabrée, qu’environnaient les croix de bois d’un cimetière. Tout au pied de l’escarpement, et non loin d’un puits maçonné qui se profilait dans la nuit, une ca-bane isolée se dressait. Peinte du haut en bas d’un rouge sang de bœuf délavé par les pluies, elle montrait sous son pi-gnon une lucarne d’où débordaient quelques touffes de foin. Le toit de roseaux descendait fort bas, et la porte était ex-haussée par trois marches de planches et de terre battue. Les Bleus y atteignaient déjà, – et Bénaben pour voir, leva sa torche, mais il recula effrayé, et les soldats poussèrent un grand cri.

Contre la porte était cloué un être humain, hideux, mé-connaissable. Piqué au battant vermoulu, ainsi qu’une énorme chauve-souris, un soldat Bleu avait agonisé, sous les coups de la populace. Deux fiches de fer lui perçaient les mains, deux autres écartelaient ses jambes et l’on voyait sail-lir ses côtes une à une, par les déchirures de son habit. Un des yeux grand ouvert, regardait devant lui, hagard, épou-vanté ; et le trou de la bouche sous les narines, en semblant

 

– 10 – hurler de douleur, donnait au visage du misérable une ex-pression effroyablement triste.

Gérard avait ôté son vieux chapeau usé, et les soldats, glacés d’horreur, ne pouvaient détacher leurs yeux de ce ca-davre. Sans doute, ils avaient ouï conter que Pageot et que Delaunay avaient exposé plusieurs fois aux regards des Ré-publicains, dont un étang les séparait, des Bleus cloués la tête en bas, sur une croix de saint André, mais ils avaient pris ces récits pour des fables de bivouac.

Alors Coatgoumarch, dit en montant les marches :

— Ils étaient bien cinquante gars autour. L’Étiennette lui baillait des coups, et c’est la Jacquine qui a crevé l’œil, – puis il poussa la porte pour entrer, mais quelque meuble très pesant la butait à l’intérieur, – et s’asseyant tranquillement au-dessous du crucifié :

— Ma fine ! grogna-t-il, la Jacquine est partie ; voilà la maison vide.

Cependant les soldats, d’un même mouvement, s’étaient reculés du cadavre. À leur stupeur succédaient par degrés, la colère et le désir de se venger. Des jurons partirent, des im-précations ; et il y en avait qui disaient les massacres de Mâchecoul, ou bien leurs frères fusillés, des amis prisonniers morts de faim. Ils s’animaient ; les yeux brillaient, les mains serraient les fusils convulsivement ; et ils s’exaspéraient les uns les autres de paroles.

L’un deux, qui pérorait, demeura béant, tout à coup, et les autres autour de lui, en suivant la direction de ses re-gards, aperçurent quelque chose d’étrange.

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C’était sur un socle de pierre, où des mousses avaient poussé, une haute croix peinte en rouge. Un Christ de bois de grandeur naturelle y était attaché, et la pluie en mêlant les grossiers peinturages de ses cheveux et de sa chair, lui avait donné un aspect hideux. D’énormes épines lui ceignaient le front ; il avait tout autour des reins, ainsi que les Christs es-pagnols, un petit jupon de velours, brodé de tibias et de têtes de mort ; et le bois de la croix, sous ses pieds, était surchargé de colliers, de cœurs de cuivre et de rubans, que les fidèles y avaient appendus. Tel il se dressait dans la nuit, devant la maison de Jacquine, répétant, simulacre insensible, le geste horriblement douloureux du cadavre. L’esprit rude des Ma-réchains avait saisi l’opposition, et ils avaient cloué l’impie en face du Maître qu’il reniait.

Une épouvantable clameur s’éleva parmi les soldats, et tous, en se poussant, coururent à la croix. Le socle disparut dans cette houle d’hommes. Ils frappaient autour d’eux, au hasard ; un vertige les emportait, et la plupart, le poing ten-du, maudissaient le Christ assassin.

La foule s’était augmentée. De moment en moment, des soldats essoufflés débouchaient sur la place, et accueillis par des acclamations, se mêlaient à la multitude. Plusieurs avaient pris leur fusil, les autres étaient partis sans armes, au pas de course, poussés par la curiosité, l’attrait du spectacle d’horreur. Le tumulte allait grandissant ; une vague peur de l’enfer se mêlait à leur rage et la redoublait. En dépit de Vol-taire, et du siècle, et de la déesse Raison, ils n’étaient pas bien sûrs, ces hommes à qui l’on avait joint les mains vers Jésus pendant leur enfance, de ne pas assaillir un Dieu, mais ils éprouvaient, déchaînés, le frémissement de joie scélérate de l’ignorant qui mutile une image, et du renégat qui insulte à ce qui le faisait trembler.

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Ils étaient à frapper la croix avec des haches, quand le petit Barra survint. Embrassant le bois des deux mains, il se hissa en un instant sur le T que formaient les traverses ; on lui passa une cognée, et il déchargea de grands coups sur les bras du Crucifié, – tant qu’ils se rompirent enfin. On brisa le tasseau qui soutenait les pieds, et l’antique statue, d’un bloc, tomba au milieu des soldats.

Alors, tumultueusement, les Bleus se répandirent à tra-vers l’esplanade. Une clameur éclatait par instants, précipi-tée et continue ; puis une voix cria : Les prisonniers ! et tous répétèrent ce cri :

— Les prisonniers ! les prisonniers !

Des soldats, s’élançant d’un bond, disparurent dans la ruelle.

— Ah les misérables ! s’écria Gérard, – et sans écouter Bénaben, se jetant au milieu des Bleus, il courait de l’un à l’autre, en les menaçant.

Mais un esprit de crime et de démence entraînait les soldats, irrésistiblement. Ses ordres furent méconnus ; l’on ne répondait pas à ses exhortations, ou bien les cris recom-mençaient chaque fois qu’il voulait parler. Des gens d’Avignon, avec leurs cheveux dans un mouchoir rouge, vo-ciféraient le Ça ira ! des Gascons brandissaient des sabres ; et Gérard tout pâle, en mordant ses lèvres, haussait les épaules. Il continuait cependant ses tentatives inutiles, mais soudain, il se trouva seul ; les Bleus couraient tous du même côté, et hurlaient de joie. C’étaient les prisonniers qui arrivaient.

Des soldats, au milieu des huées, les chassaient, et par derrière, un chariot rendait un fracas de ferraille. Alors tous battirent des mains, ayant compris que l’on allait supplicier

– 13 – les Brigands devant eux, – et ils criaient impétueusement : La guillotine ! La Vorace !

Ils la connaissaient bien la sinistre machine ; elle avait quitté Nantes avec eux, traînée dans un fourgon d’artillerie, toute neuve alors et vierge de sang, – et promenée depuis un mois, à travers le pays de Retz, elle avait fait tant d’orphelins qu’ils l’avaient nommée la Vorace. On s’occupa de la dres-ser, tandis que Ledru et ses aides équilibraient au fil à plomb les fondations de la charpente. Les uns montaient les cheva-lets, posaient les écrous et les vis ; Coatgoumarch, en sau-tant de plaisir, s’occupait à porter des planches, et plusieurs fichaient dans le sol une fourche démesurée, l’Y qui corres-pond aux bases des montants, et qui soutient le choc du glaive. Une activité fébrile régnait ; les soldats ne s’inter-rompaient que pour courir aux prisonniers, leur montrer les apprêts de mort ; mais les femmes restaient stupides, effa-rées, ne sachant ce qu’on voulait d’elles. La disparition du Christ, de ce Dieu qui était leur Dieu, le Dieu de Saint-Judicaël, les frappait jusqu’au plus profond d’elles-mêmes. Eh quoi ! Est-ce que c’était possible ? Jésus était donc re-tombé au pouvoir des princes du monde ?

Gérard, les bras sur sa poitrine, et tenant dans son poing son épée dégainée, les considérait en silence. Il avait fait stoïquement le sacrifice de sa vie, et voyait venir sans trem-bler, l’heure où il la devrait risquer. Le devoir l’ordonnait ; il fallait qu’il mourût ou bien que ses soldats pliassent.

Toutes les torches maintenant étaient groupées autour de l’échafaud ; les deux montants étaient posés ; l’exécuteur, d’un pas hâtif, allait et venait sur la plate-forme, et les flam-beaux derrière lui, projetant son ombre démesurée, c’était sur l’esplanade, au loin, comme un géant noir qui marchait,

 

– 14 – avec des gestes effrayants. Quelques hommes, un peu à l’écart, environnaient la maison Rouge d’un amas de paille et de foin qu’on leur jetait par la lucarne. Des soldats débandés couraient.

Le bruit des rires et des chansons se mêlait au fracas des marteaux sur les poutres. Puis la clameur, tout à coup, re-doublait ; alors, tous se prenant les mains, formaient autour de la Vorace une immense ronde hurlante. Déjà Coatgou-march apportait à Ledru, qui se tenait au bas de l’escalier, le lourd mouton de plomb où le glaive s’emmanche, lorsque soudain Gérard bondit, gravit rapidement les marches, et s’arrêtant à la dernière, un pistolet dans chaque main, il dit : — Personne ne montera.

Tout se tut ; un silence de mort régna sur l’esplanade, et les soldats étourdis de surprise, allongeaient la tête en le re-gardant. Ensuite, des voix s’élevèrent : Descends ! Des-cends ! et emportés par leur fureur, ils vociféraient contre lui. Cependant Gérard croisait les bras, les regardant en face, pour les défier. Deux ou trois fusils le visèrent.

Soudain, au milieu de l’attente, un roulement de ton-nerre éclata, une fusillade terrible.

Un ouragan de fer s’abattit sur les Bleus, et couvrit la place de morts. En même temps, une voix forte lançait le cri de guerre des Brigands : En avant les braves ! – On était sur-pris par les Maréchains.

Ils excellaient aux coups de main, à ces attaques de té-nèbres, auxquels les Vendéens de la Grande-Armée ne surent point s’accoutumer. Les fraudeurs et les faux-sauniers qui composaient ces troupes du Marais s’étaient trop servis de la nuit, pour n’en pas profiter encore. Surgissant d’un chemin

 

– 15 – couvert qui débouchait non loin de l’esplanade, ils s’élan-cèrent en hurlant.

L’obscurité s’était étendue sur la place, une nuit que les coups de feu traversaient de flammes rapides. Çà et là, des torches tombées brûlaient encore, en jetant des fumées, et les cadavres, sur le sol, formaient des tas noirs inégaux. On entendait les râles des mourants, et les cris aigus des blessés que les Maréchains achevaient.

Gérard, à un bout de la place, arrêtant les fuyards qui tourbillonnaient affolés de peur, et les poussant de son épée, avait fini par rallier une trentaine de soldats, et les paysans occupés de pillage et d’égorgement, d’abord n’en aperçurent rien, tant les ténèbres étaient épaisses. – Mais c’eût été folie aux Bleus que d’engager la lutte en cet endroit ; il fallait tâ-cher de gagner l’église, s’y barricader, y tenir jusqu’à la der-nière cartouche. Gérard donna donc à voix basse l’ordre de se replier rapidement, – et dans le même instant, une cla-meur sauvage annonça aux soldats qu’ils étaient découverts. Enfiler la ruelle au pas de course, en la barrant ensuite du fourgon pour qu’il fût un retardement aux Maréchains, at-teindre la place du campement, et se précipiter dans l’église ne fut pas pour les Bleus la durée d’un moment.

Une décharge ébranla les murailles, en même temps que retentissaient des coups furieux, – et tous à l’envi s’empres-sant, traînaient les bancs massifs, la chaire, et les entassaient devant les battants. Une gaieté funèbre leur venait ; ils pous-saient des rires amers, en sachant qu’ils allaient mourir. Ce serait donc fini des étapes, des camps, et des nuits sur la terre dure ; et le néant où ils touchaient leur faisait mépriser la vie. Ils allumèrent dans la nef quelques chandelles de suif jaune, trouvées par Barra au fond d’un tiroir, et ces lueurs,

 

– 16 – sans dissiper l’obscurité, vacillaient au milieu des ténèbres. Les décharges continuaient ; Sans-Terre avec d’autres sol-dats, en s’effaçant à l’angle des fenêtres, répondait au feu des Brigands ; – mais Gérard, choisissant à la hâte les dix tireurs les plus adroits, s’engagea aussitôt avec eux, dans une façon de tourelle que l’on voyait collée au mur.

Ils montèrent environ trente marches, et des fissures à intervalles réguliers leur soufflaient un vent froid au visage ; puis, ils arrivèrent dans un réduit, où ce que l’on voyait d’abord, se découpant sur le ciel éclairci, c’étaient quatre ogives qui se faisaient face. Le sol, jonché de poutres et de gravats, avait des enfonçures où l’on trébuchait ; un oiseau de nuit réveillé s’accrochait aux pierres en battant des ailes, et lorsqu’on venait à lever la tête, on distinguait confusément les deux grosses cloches immobiles, pendues à leurs ma-driers puissants. Par instants, un frémissement sortait du bronze, se traînait dans l’air, s’éteignait.

Gérard mit trois soldats à la baie du clocher qui com-mandait la place. Les autres, derrière eux, devaient leur pas-ser les armes chargées, cependant que les deux derniers sonneraient les cloches. On pouvait espérer que le poste des Bleus, campés à une lieue de là, à Saint-Florent-de-Corcoué, entendant hurler le tocsin, enverrait un exprès à Abline – puis, la fusillade recommença.

Elle était comme convulsive, et le feu successif, de mo-ment en moment, semblait descendre et remonter le long de la place. Les Maréchains couraient, criaient, lâchant par in-tervalles un coup de fusil à peine épaulé, et souvent, au plus fort de leur animation, ils tombaient sur les deux genoux, en marmottant quelque prière. Plusieurs avaient trouvé des restes de mangeaille au fond des marmites des Bleus, et reti-

 

– 17 – rés dans un recoin, – après avoir fait trois signes de croix sur cette nourriture immonde, – ils se gorgeaient silencieux, et affamés comme des loups.

Mais rudement, leur chef les dispersa. Il les dépassait de toute la tête, et la face ombragée par le feutre, avec les pieds dans des sabots, il courait de droite et de gauche, pareil à un chien qui pousse un troupeau. Une cicatrice profonde parta-geait sa figure en deux, depuis les cheveux jusqu’au cou ; et l’affreuse mutilation lui donnait un aspect terrible. Il portait des anneaux aux oreilles ; une barbe épaisse lui couvrait les joues, et d’une voix forte, en gesticulant :

— Les recteurs l’ont dit ! criait-il ; qui contre les républi-cains mourra, son âme s’en ira toute fleurie au Paradis. Si nous croyons bien en Jésus, le champ demeurera nôtre.

À sa voix, le feu redoubla et ceux qui se tenaient cachés dans des abris, accoururent devant l’église. Leur mouchoir sur leur ventre était plein de cartouches, et y plongeant la main continuellement, ils chargeaient leur fusil sans cesser de bondir, afin, par cette agitation, que les soldats ne pussent les viser. Leur houle quelquefois, car ils étaient tassés sur cette place étroite, venait battre le pied des murs. Des hommes alors, en grimpant sur leurs camarades adossés, se-couaient frénétiquement les minces barreaux des fenêtres. On leur hachait les mains ; on leur lardait les bras, puis une décharge partait, et ils tombaient à la renverse. D’autres, au coin d’une meurtrière, attendaient patiemment qu’une tête parût, et alors ils lâchaient leur coup. Beaucoup de cadavres gisaient, les cheveux répandus dans des flaques de sang. La lutte devint plus ardente. Par dessus les heurts, les chansons, le crépitement de la fusillade, le tocsin sonnait à toute volée, jetant une épouvantable clameur. Pâles, exténués, hors d’ha-

 

– 18 – leine et les oreilles déchirées, les Bleus se suspendaient aux cloches, et un vent de fracas leur passait sur la face, au ba-lancement de ces blocs pesants. Les madriers lourdement craquaient ; un tonnerre épandu emplissait le clocher ; toute la tour vibrait d’ondes sonores, et il semblait que les mu-railles allassent se rompre de bruit, au souffle d’un poumon d’airain. Emportés par cet ouragan, les Bleus hurlaient, la bouche ouverte. Le vacarme les enivrait plus qu’une ration d’eau-de-vie, et furieux, les yeux brillants de fièvre, ils bon-dissaient, déchargeaient leurs fusils, – et ils mordaient dans la cartouche comme dans du sucre. Entrait qui voulait au clocher, – car il y avait eu des morts et il fallait les rempla-cer.

Pourtant le feu se ralentit, les Maréchains répondirent plus mollement ; puis la fusillade cessa tout à fait ; les cloches elles-mêmes s’arrêtèrent, et le silence, en succédant à ce fracas, semblait extraordinairement profond.

Gérard surpris regarda sur la place ; les Brigands, grou-pés autour de leur chef, s’exclamaient avec véhémence, et soudain l’un d’eux s’écria :

— Mais c’est grief péché de brûler les églises. Allons-nous devenir pareils à ces Fils de la perdition qui commet-tent le sacrilège ?

— C’est pour le service de Dieu, repartit la Goule-Sabrée ; cela fait grande différence.

— Mais, dit un autre, saint Gildas, dont nous avons re-liques en notre église, sera à coup sûr malcontent, si on lui fait un tel affront.

— Il sera bien plus courroucé, s’écria la Goule-Sabrée, si vous l’abandonnez ici au pouvoir de tels Domitiens. Pour

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Dieu ! reprit le Maréchain, s’apercevant que l’argument avait fait effet sur les dures têtes de ses compagnons, soyez prud’hommes, chacun en soi-même, et ayez fiance en Notre-Seigneur qui pour nous souffrit peine et tourment. Et qui ici mourra pour lui, il ira au sein d’Abraham. Tous ces gens que vous tenez là ne croient Jésus ni sa puissance, et vous qui êtes bons chrétiens, si Dieu plaît, vous êtes tous confessés et mondés de toute ordure de péché. Vous êtes le grain et voici la paille ! Sus ! nous serions mauvais chrétiens si nous lais-sions notre Sauveur, lorsqu’il est en un tel besoin, et aux mains de ces démons cruels.

— La Goule-Sabrée, tu es trop hardi ; il t’en arrivera malheur ! dirent les paysans en secouant la tête ; et se glis-sant comme à regret dans les pauvres maisons qui bordaient la place, ils lançaient du haut des greniers des bottes de paille et de foin, car les Maréchains, se chauffant avec de la bouse de vache, ne connaissent point les fagots de bois.

— Camarades ! dit Gérard au milieu du silence, le seul moyen de salut qui nous reste est de tenter une sortie. Fai-sons vite ! La flamme est prompte.

— Bon nous aurons le temps, dit le petit Barra. Les pa-roissiens ont justement la mine de se chamailler.

En effet, plusieurs des greniers où l’on venait de péné-trer, appartenaient à des gars de la bande, qui délaissèrent tout pour défendre leur bien. Des altercations s’engagèrent, et les autres, en bons chrétiens, leur reprochaient leur ava-rice. La Goule-Sabrée intervint :

— Tu refuses de donner ta paille pour brûler ces chiens ?

— Eh ! allez-en quérir à un autre fenil, et non la mienne dont j’ai besoin.

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— Tu ne veux pas ?

— Non !

La Goule-Sabrée prit un pistolet à sa ceinture, l’arma et fit sauter le crâne au paysan. Un grand cri partit de la foule ; mais lui, jetant l’arme fumante, arracha des bras du cadavre la botte de foin qu’il tenait serrée, et réprima par un regard puissant le murmure d’horreur qui avait suivi son action.

— C’était un faux chrétien et un Judas, dit-il ; Notre-Seigneur s’est servi de moi pour le punir.

Il alluma une poignée de paille au brasier qui brûlait en-core ; puis, en se hissant tout debout sur les épaules de ses compagnons, il lança le brandon avec force ; et la torche, flambant toujours, vint tomber sur le toit de chaume de l’église ; cependant la Goule-Sabrée courait au pied de la muraille en criant :

— Saint Gildas ! saint Gildas ! saint Gildas ! laisse-nous brûler ton église, et nous t’en bâtirons, vainqueurs, une plus grande et mieux ornée ; puis, s’adressant aux paysans :

— Sus ! les braves, portez-moi aide !

Mais les pluies des jours précédents avaient fortement détrempé le toit de chaume de maïs, et les tiges mouillées se mirent à fumer, sans que la flamme pût y mordre. Alors tout blême de fureur et se répandant en paroles, Goule-Sabrée appela saint Gildas un coquin, un impie et un rustre qui refu-sait le bien qui lui était offert ; et il levait les bras contre l’église, en vociférant.

La porte s’ouvrit violemment, et les soldats, tout d’un élan, se précipitèrent sur les Maréchains. Il y eut peu de pis-tolade, car le combat s’engagea corps à corps, et dans

– 21 – l’ombre, confusément, des groupes convulsifs s’entre-voyaient. Puis cela ne fut plus qu’un monceau, et ce tas d’hommes s’égorgeant, ondulait sur soi-même, sans avancer. Ils s’étreignaient férocement ; leurs poitrines et leurs reins craquaient, et les éclairs des coutelas brillaient à la lueur des tisons dispersés. Tous les visages étaient bouleversés de haine, de peur, de colère ; l’acharnement était égal. Un nègre qui servait parmi les Maréchains, – et il avait appartenu au premier président du Parlement de Rennes, – se jeta à ge-noux sur un soldat blessé, lui planta ses crocs dans la gorge, et lui buvait ainsi le sang, lorsque Sans-Terre le tua.

Des clameurs stridentes montaient ; ensuite l’on n’en-tendait plus qu’une sorte de halètement. Des Brigands bles-sés rugissaient, et d’autres, parfois, comme fous, tiraient d’une corne de bœuf des rauquements épouvantables, et s’essuyant la bouche de la main, ils se remettaient à tuer. Du sang agglutinait la boue ; beaucoup étaient blessés qui ne le sentaient point ; on se tenait aux cheveux, à la gorge ; et des furieux qui mordaient les ennemis à la figure, leur coupaient d’un seul coup de dent, l’oreille ou le nez. Les Républicains disaient : Tonnerre ! et les Brigands disaient : Jésus ! Des mains ouvertes s’élevaient qui paraissaient demander grâce, et des blessés étendus tout à plat, les yeux hagards et cla-mant de douleur, sentaient sur leurs reins fracassés s’entr’égorger cinq ou six hommes. Mais d’autres, en battant le sol de tous leurs membres, se roulaient au milieu de leurs entrailles ouvertes. Les ténèbres rendaient la lutte plus atroce. Il y eut des méprises fatales, et des amis se déchirè-rent, qui se reconnurent avant de mourir.

Au plus ardent de la mêlée, Gérard que gagnait peu à peu la frénésie du vacarme et du sang, s’était trouvé devant Goule-Sabrée. En reconnaissant son ennemi, le Maréchain

– 22 – poussa un hurlement, sa cicatrice s’agita. — Voici le pire fils de Satan ! gronda-t-il, et se ruant sur l’officier, il voulut lui fendre la tête de la crosse de son fusil. Gérard fit un saut de côté, et l’autre, lancé avec force, alla trébucher à cinq pas, tandis que le Républicain faisait feu de son pistolet. Mugis-sant de douleur et de rage, car la balle lui avait coupé l’oreille droite, le Maréchain se releva.

— Tu vas mourir, païen ! cria-t-il, et il se jeta sur son ad-versaire. Presque dans le même moment, ce qui restait de Bleus s’enfuit, et la lutte cessant enfin, les Brigands vain-queurs aperçurent Gérard aux prises avec Goule-Sabrée. Quelques-uns s’élançaient déjà, quand le plus vieux des pay-sans s’écria tout à coup, en étendant le bras avec autorité :

— Ça ne se doit pas ! Que pas un n’y touche ! Goule-Sabrée a tenté Dieu. Qui le secourrait prendrait son péché.

À ce cri, les gars s’arrêtèrent, et leur chef, frappé d’inter-dit, se trouva au milieu des siens, aussi isolé que son ennemi. Ce duel devint à leurs yeux un de ces jugements de Dieu, dont la coutume avait duré dans le Marais jusque vers le dé-but du siècle. S’en mêler et prendre parti, c’eût été disputer contre le ciel même, auquel cet homme appartenait, et qui allait, dans ce combat, faire de lui sa volonté. Tous s’écar-tèrent de leur chef, comme au rebours, ceux de la Grande-Armée se pressaient autour de Cathelineau, le saint de l’Anjou. Sa personne devint pour eux une chose particulière, et marquée d’un signe de Dieu.

Goule-Sabrée leva la tête, étonné de ce grand silence, et en apercevant le vide qui s’était fait autour de lui, il devina la vérité. Son ivresse, car le Maréchain était échauffé d’eau-de-vie, ce qui l’avait rendu si téméraire, – se dissipa subite-ment ; il comprit son crime et frémit. Il se sentit condamné à

– 23 – l’avance par tous ces regards plus froids que des glaives, – et en éprouvant cette commotion indéfinissable que donne la mort qui s’approche, – les dents serrées, un couteau à la main, il se rua sur l’officier. Gérard fut touché à l’épaule, en même temps qu’il assénait sur la tête du Maréchain un coup du pommeau de son pistolet. – Voici l’instant où ils vont m’assaillir, pensa le jeune homme mais à son grand étonne-ment, pas un paysan ne bougea. Incapable de soupçonner la cause de cette inaction qu’il finit par attribuer à un sentiment chevaleresque, il entrevit dès ce moment, quelque apparence à son salut, s’il pouvait se débarrasser de son adversaire.

Le Maréchain avait chancelé sous le choc ; puis, prenant à sa boutonnière le chapelet qui y était pendu, il le baisa, et le tint dans sa main pendant le reste du combat. Ils se portè-rent plusieurs bottes, et Gérard eut l’adresse en rompant pas à pas, d’amener la Goule-Sabrée devant la porte de l’église, juste à l’entrée de la ruelle obscure où venait aboutir la rampe que tout à l’heure il avait remontée. Un silence atten-tif régnait parmi les paysans groupés. L’action de la Goule-Sabrée ne leur avait pas échappé ; s’il invoquait l’aide d’en-haut, c’était donc qu’il se sentait perdu ; et la tactique de Gé-rard leur parut un effet des volontés du ciel qui entendait frapper le sacrilège devant l’église profanée, comme un tau-reau qu’on abat dans le cirque, à un endroit marqué d’a-vance. Pourtant le combat languissait. Gérard pensait à la fa-çon dont il allait tenter la fuite, et le Maréchain essayait, tout en parant les coups de l’officier, de réciter un Ave Maria. Mais le choc des épées lui troublait la cervelle, et arrivé vers le milieu de sa prière, il ne savait continuer.

Ce fait prit pour Goule-Sabrée, une étrange et sinistre importance. Il se jugea damné, abandonné de Dieu ; une fai-blesse le saisit, et au même moment, Gérard, en affermissant

– 24 – dans sa main enveloppée de son mouchoir, le tronçon d’épée qui lui restait, se jeta sur le misérable, et il lui plongea le fer en pleine poitrine. Goule-Sabrée, avec ses doigts crispés at-trapa le revers de l’habit du jeune homme, et d’un coup de pointe mal dirigée atteignit Gérard à la cuisse ; l’acier ne fit que glisser sous la peau, et s’arrachant d’un brusque élan à l’étreinte du moribond, le Bleu sauta dans la ruelle et détala rapidement, avant que les Brigands surpris eussent songé à l’attaquer. Toute une meute s’élança, et les meilleurs cou-reurs se mirent à ses trousses.

Mais la campagne était couverte de ténèbres, et l’of-ficier, sans être aperçu, put se couler dans le fossé de la sente où il dévalait. Par là, il abusa les paysans lancés à sa poursuite, et qui n’ayant aucun soupçon, le dépassèrent en courant. Il les entendit revenir en tumulte, et tout essoufflés, et devisant de leur déconvenue sur laquelle ils se querel-laient. Puis, le bruit de leurs pas décrut ; le chemin redevint silencieux, et Gérard se levant sans bruit, banda ses bles-sures avec son mouchoir ; elles se trouvèrent légères, insigni-fiantes pour un soldat.

La nuit était pleine de calme ; les étoiles au fond du ciel brillaient d’un éclat triste et doux. Puis, un mince croissant de lune se leva, et sur l’étendue de la plaine, des étangs çà et là luisaient, tandis que les levées de terre mettaient comme des barres d’ombre entre ces eaux qui miroitaient.

Cependant Gérard frissonnait de froid, et ses blessures mal pansées le faisaient cruellement souffrir. Qu’allait-il dé-cider et où passer la nuit ? Dormirait-il dans un fossé, haras-sé qu’il était déjà par la fatigue et par la faim ? ou bien tente-rait-il, en se mettant en marche, d’atteindre jusqu’à Saint-Florent-de-Corcoué au poste des Républicains ? Comme le

 

– 25 – jeune homme indécis promenait sa vue sur la plaine, il crut apercevoir au loin, une lumière. – C’est quelque paysanne at-tardée, se dit-il, et l’idée lui vint aussitôt d’aller frapper à la chaumière et d’y réclamer l’hospitalité. La guerre occupait tous les hommes : point de doute qu’il ne trouvât là que des femmes ou des vieillards, bonnes gens fort probablement ; et d’ailleurs, si besoin était, il saurait se faire obéir.

Sans plus d’hésitation, il tourna vers la gauche ; son pas sonnait sur la terre durcie, et ce bruit cadencé, monotone, assoupissait en le berçant, le tumulte de son esprit. Une stu-peur peu à peu le saisit, et il était comme éperdu, après le fracas de la lutte, du silence de la campagne, et de l’apaise-ment qui tombait des étoiles. Il songea à son bataillon, dis-persé, détruit, anéanti en quelques heures ! Alors il lui revint en tête des superstitions de soldats : le bruit courait dans l’armée de l’Ouest que « la Vorace avait un sort », qu’elle portait malheur fatalement. Tous les détachements qui l’avaient escortée, avaient fini par se faire écraser, dans des surprises ou des batailles ; – sans compter son premier bour-reau tué sur la machine même, à une attaque des Brigands.

— Pourvu que Ledru n’ait pas échappé ! se dit Gérard, moitié plaisant et moitié sérieux ; et l’espoir que les Maré-chains trouvant la Vorace dressée, en allaient faire un feu de joie, lui fut presque un soulagement.

Il avait sans doute la fièvre et son pas se ralentissait ; puis ses idées tourbillonnèrent, une hallucination le prit. La guillotine toute rouge, sembla se dresser et venir à lui ; une mare de sang brilla devant ses yeux, le sang des morts de la Vorace ; il s’entendit appeler par des voix, des milliers de voix chuchotant son nom ; – ses yeux se fermèrent invinci-

 

– 26 – blement, son cœur comme alangui flotta dans sa poitrine, et il tomba évanoui.

Il était au bord d’un marais bordé de milliers de roseaux qui bruissaient dans le grand silence. À une portée de fusil de l’endroit où gisait Gérard, se levait une pauvre cahute, bâtie de bauge et de gâchis, la porte tournée vers l’étang. Un châs-sis d’une toile huilée fermait la grossière fenêtre, et la lu-mière en passant au travers, produisait un rayonnement, une brume de clarté rougeâtre. Pour qu’il y eût signe de vie à pa-reille heure, chez ces avares Maréchains qui se couchent avec le jour, il fallait qu’un puissant intérêt tînt sur pied les habitants de la cabane.

Il ne se trouvait dedans que deux femmes, et la lueur fil-trant par le carreau provenait d’un feu de bouses de vache qui brûlait dans la cheminée. On distinguait à ses reflets, des guenilles pendues au mur, deux ou trois escabeaux posant sur la terre battue, et près de la muraille, au fond, un lit très élevé, garni de méchants rideaux verts. Une femme y était couchée avec la face toute pâle et couverte, malgré le froid, de grosses gouttes de sueur. Par instants, elle s’agitait, en faisant crier sous son poids, le matelas de balle d’avoine, et ce bruit dominait alors le bourdonnement de la flamme.

L’autre paysanne, immobile, se tenait au chevet du lit. Un capuchon d’une étoffe violette, en lui couvrant la tête jusqu’au front, laissait échapper par ses trous des mèches de cheveux grisonnants. Un épais casaquin de tricot lui retom-bait sur une jupe bleue rapetassée en maints endroits ; et ses bas jaunes s’enfonçaient dans des sabots raccommodés.

Fort grande naturellement, elle avait l’air plus grande encore, tant son port était resté ferme, et c’est ce qui lui avait fait donner par ceux de Saint-Judicaël, le nom de la

– 27 –

Grande Jacquine. Tout debout à côté du lit, silencieuse et la quenouille sous le bras, tandis qu’elle tournait activement son fil, en mouillant son pouce par intervalles, elle évoquait l’idée de l’une de ces Parques que Michel-Ange a peintes si terribles. Ses traits n’étaient pas de son temps ; ils présen-taient cette rigidité de lignes et d’expression particulière aux époques de foi. Des salières creusaient ses tempes ; un nez recourbé lui tombait sur une bouche aux lèvres minces ; et deux rides au coin des narines, donnaient à ce visage étrange une majesté sibylline. Les yeux rentrés dans des orbites dont les sourcils étaient tombés dardaient un regard gris d’une force et d’une fixité singulières, un regard qui perçait au vif, et limpide comme on ne sait quelle chimérique pierre pré-cieuse.

Après avoir filé quelque temps en silence, laissant re-tomber son fuseau, elle s’en vint à pas muets, ouvrir la porte ; et elle regardait dans l’ombre, fixement, comme si ses yeux eussent pu percer les ténèbres. Puis, en poussant un grand soupir, elle reprit sa place au chevet du lit.

— La Nanette tarde, dit-elle, mais nous ne devons nous en ébahir ; les chemins sont longs d’ici à Légé, et la Dame n’aura pu suivre incontinent.

— Ce n’est pas la Nanette, c’est Perrot que j’attends, dit Étiennette en gémissant ; – mais sa respiration devint plus haletante, un spasme de douleur la tordit sur sa couche ; elle poussait des cris entrecoupés.

Jacquine tombant à genoux, récita l’oraison de sainte Anne, que l’on disait déjà du temps de Rabelais, pour les femmes en mal d’enfant. La crise se calma bientôt, et un peu de couleur revint aux joues blêmes de la malade. Se relevant

 

– 28 – avec lenteur, la Jacquine recommença à tourner son fil dans ses doigts.

— Jadis, reprit-elle, au bout d’un silence, quand les femmes souffraient trop grièves douleurs, dans le travail d’enfantement, le recteur leur faisait toucher les saintes re-liques, et j’avais plus de fiance en elles, qu’en cette rebou-teuse que Nanette est allée quérir ; mais ce moyen nous est enlevé ; qui peut dire où sont à présent les saintes reliques ?

On n’entendit pendant quelques instants que le siffle-ment de la flamme, avec un bruit de heurts et de paille frois-sée, car l’étable était attenante à la maison, et un râtelier plein de foin, garnissait sur toute sa longueur, le mur de droite de la chambre. Deux larges trous de forme ovale et pratiqués dans la cloison permettaient aux bœufs d’atteindre à leur crèche ; et à cette heure, réveillés par ce bruit inaccou-tumé, ils frottaient leurs cornes contre la paroi, en mâchant à vide :

— Paix, Rougeau, cria la Jacquine. Et se remettant à fi-ler :

— Les temps sont durs au pauvre peuple, continua la vieille femme ; aucune autre année ne le fut autant ; et tout cela n’est rien, ma fille, au prix des maux que nous allons souffrir.

La Jacquemine le Bihan a entendu des cris affreux qui sortaient du trou Lyénard ; le vieux Lourmel le Corgne a vu dans les nuages des démons qui se combattaient, et quand l’étoile chevelue parut, sa pointe était tournée à l’encontre du pays de Retz, – et c’était la signifiance qu’on y mettra tout à l’épée. Il y a eu par la France aussi bien d’autres prodiges et des monstres, et on raconte qu’à Paris, un enfant naissant

 

– 29 – de sa mère en apporta une verge en sa main, avec laquelle il se frappait.

— Ah ! dit Étiennette dolente, et comme inspirée d’amour maternel, car elle n’était pas subtile d’ordinaire, lorsque le nôtre sera né, puisque le pauvre a été fait au mi-lieu des mauvaisetés de ce temps, et qu’il y a dans notre cœur grande déplaisance et tristesse, il conviendra de l’appeler Tristan.

— Demeure tranquille, ma fille ; femme en gésine ne doit point parler, dit la Jacquine en ramenant sous la mau-vaise couverture les mains qu’Étiennette avait jointes. Prie madame sainte Anne qu’elle te délivre, et offre tes souf-frances à Notre-Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, qui vou-lut prendre corps et mourir pour nous tirer de péché et de peine.

Docilement, Étiennette se tut, et même parut s’assoupir, tandis que la vieille, immobile et son fuseau tournant tou-jours, tressaillait brusquement parfois, au cri bref d’un plu-vier qui partait des roseaux.

La Jacquine avait soixante ans, et depuis près de qua-rante années, elle habitait Saint-Judicaël. Elle était née à Pel-lerin, un méchant village des bords de la Loire, et sa jeunesse avait passé à conduire aux prés les ouailles, et à filer dans les veillées.

À vingt ans elle avait épousé, après quelques hésitations, un revendeur de sel nommé Gauvin qui venait, deux fois chaque mois, s’approvisionner à Pellerin. Elle quitta alors son père, qui mourut peu d’années après, et suivit son mari à Saint-Judicaël-de-Mer-Morte, pauvre paroisse située sur les confins de la Bretagne et du Poitou, et la plus misérable de la

 

– 30 – province. L’achat d’une corde de puits, d’une auge, d’un tau-reau banal y était chose discutée huit mois ou une année du-rant, et jamais la recette publique n’avait dépassé vingt ou trente sols, pour la vente des fruits de quelque sauvageon. Dans ce village où les injures étaient encore : « Lépreux ! truand ! mauvais garçon ! » régnait la plus incroyable dé-fiance contre tout ce qui venait du dehors, – si bien qu’au cours d’une famine, quand on expédia chez eux, au nom du Roi, deux pleines charretées de riz, il fallut que le recteur d’abord, le bénit et l’exorcisât. Ces paysans chétifs, jaunes de fièvre, le regard louche et hésitant, adoraient leurs marais et n’en voulaient sortir. Ce n’est qu’à l’âge de trente ans que la Jacquine alla à Nantes. L’on y devait rouer un maître en l’art au Diable, lequel, disait-on, avait tellement trouvé le secret, que d’une eau qu’il faisait, il changeait toute chose en or.

Elles partirent quatre femmes avec un pain dans un pa-nier, quelques boules de lait caillé. C’était la veille d’une fête, et la Jacquine en arrivant, s’était portée aussitôt vers l’église, mais là n’osant entrer, avec ses gros sabots, du porche elle avait regardé par dessus la houle des têtes. Au fond, dans un buisson de cierges enflammés, seul, l’évêque siégeait sur un fauteuil de pourpre, une crosse d’or à la main. Alors, de voir cette splendeur, et pensant à son humble église, au recteur avec sa chasuble de camelot, cela mit la Jacquine en doute si c’était la même religion, et elle se prit à pleurer.

Cette aventure et l’impression d’effroi que lui avait faite la ville lui rendirent plus cher Saint-Judicaël. Mathurine, hé-las ! sa première née, était morte, le pauvre agneau ! étran-glée par un loup dans les vignes, mais son petit Pierre gran-dissait, et le Gauvin, quoique brutal, ne se montrait point méchant homme. Jacquine attribuait son bonheur à la pro-tection des saints, et son attention était grande à ne jamais

– 31 – jurer par eux, et à ne désigner le Diable que sous ce seul nom, l’Ennemi.

Elle se confessait tous les samedis, et recevait la com-munion, le dernier dimanche du mois. Ce jour-là, les deux mains et la bouche lavées, elle marchait sur les genoux jusqu’à l’autel, et s’arrêtant par intervalles, récitait le Confi-teor, avec de grands soupirs et des gémissements. Soir et ma-tin, au cours de ses prières, elle s’agenouillait trente à qua-rante fois, puis se relevait tout debout, en disant l’Ave Maria. Sa discipline avait trois cordes, et chacune longue d’un pied était garnie de cinq gros nœuds.

Mais il y a peu de dévots qui n’aient leur saint particu-lier, un patron qu’ils vont se choisir dans la foule des bien-heureux. La confiance et l’amour de Jacquine s’étaient don-nés à saint Gildas, qui lui avait guéri son fils ; et elle avait fait à pieds nus le pèlerinage jusqu’à son tombeau, d’autant qu’elle avait, elle aussi, éprouvé son pouvoir, en maintes ten-tations.

Elle s’entendait au ménage et, pour les maladies du corps, possédait quantité de remèdes. Elle gardait, roulée dans un chiffon de toile, une bande de parchemin où étaient écrits certains mots qui guérissaient l’hydropisie. Une fois, le jour de Saint-Jacques, elle s’abstint de lard, de beurre et de graisse, ce qui est le meilleur moyen de chasser les rats d’une maison, et elle offrait les viandes aux morts le premier janvier de l’année.

Le Gauvin mourut en quatre-vingt-cinq. Il avait une loupe au front qu’il voulut, sans entendre à rien, que le char-ron lui extirpât, de manière qu’il rendit l’âme, trois jours après l’opération. Pierre, qu’on appelait Perrot comme on eût fait au Moyen Âge, avait alors vingt et un ans. Hardi, co-

– 32 – lère, impétueux, et moins ignorant que ses compagnons, vu qu’il savait comme Gros-Alain, déchiffrer la « lettre mou-lée », il était quasiment le chef de la jeunesse du pays. C’était lui qui la conduisait à la bataille contre les gars de Saint-Florent-de-Corcoué, et qui menait bruit de poêlons devant la chaumière des veuves et des veufs qui se remariaient.

Une fois, il prit Coatgoumarch, le taupier, le jeteur de sorts de la paroisse, et s’amusant de sa frayeur, simula de le vouloir pendre, et le fit monter à l’échelle, des boyaux de bêtes pendus au col. Mais son audace fut blâmée ; le Ca-queux inspirait à tous une terreur religieuse, comme font les insensés aux gens primitifs, et l’on commença à prédire que Perrot mourrait de mâle mort.

Continuer : partie 2 sur 2