Sous les traits du mensonge
Prologue
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Iris Johansen
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Sous les traits du mensonge
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FRANCE LOISIRS
123, boulevard de Grenelle, Paris
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Prologue
Pénitencier de Jackson, Georgie
27janvier
23 h 55
Ils allaient le faire. Dieu! empéchez-les ! Sa fille serait perdue, perdue à jamais. Et, avec elle, tous les autres petits disparus.”
Viens, Eve. Ne reste pas ici. ” Joe Quinn se penchait vers elle, son beau visage pâle et tiré sous le grand parapluie noir qu’il tenait d’une main ferme. ” Tu n’y peux plus rien. Son exécution a été reportée à deux reprises déjà, le gouverneur ne lui accordera pas un troisième sursis. Souvienstoi du tollé que cela a déclenché la dernière fois.
- Mais il doit y consentir. Il le doit. ” Son coeur battait si fort qu’elle en avait mal. D’ailleurs, tout, à cet instant, lui était douloureux. ” Il faut que je parle au directeur.
- Il ne te recevra pas.
- Il l’a fait précédemment, et a même accepté d’appeler le gouverneur. Je dois le voir. Il a très bien compris que…
- Je vais te raccompagner à ta voiture. On gèle ici, et tu es trempée. “
Elle hocha la tête, le regard désespérément fixé sur le portail de la prison. ” Tu lui parleras, toi. Tu es du FBI. Il t’écoutera.
- C’est trop tard, Eve. ” Il tenta de l’attirer sous l’abri du parapluie, mais elle s’écarta de lui. ” Bon Dieu! tu n’aurais pas dù venir!
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- Tu es bien venu, toi. Et eux aussi, ajouta-t-elle, en désignant la horde de reporters massée devant la lourde porte d’acier. Qui a une meilleure raison que moi d’être ici ? “
Elle sanglotait, à présent. ” Je dois les arrêter. Leur faire comprendre qu’ils ne peuvent pas…
- Espèce de dingue! “
Une main la saisit par le coude, l’obligeant à se retourner, et elle se retrouva face à un homme d’une quarantaine d’années. Son visage était pétri de douleur et baigné de larmes. Eve mit quelques secondes à le reconnaître. Bill Verner. Son fils était l’une des jeunes victimes.”
Ne vous en mêlez plus 1 ” Verner lui secouait le bras. ” Il faut qu’ils le tuent. Vous nous avez fait assez de mal comme ça, alors ne cherchez pas encore à le sauver! Bon sang, qu’ils le brùlent, ce salaud!
- Mais vous ne comprenez pas que tous les autres seront perdus si on…
- Je vous le répète, ne vous en mêlez plus, sinon je jure devant Dieu que vous le regretterez…
- Lâchez-la. ” Quinn fit un pas en avant et arracha la main de Verner du bras de la jeune femme. ” Vous ne voyez pas qu’elle souffre plus que vous ?
- Ah ouais ? Ce type a tué mon garçon. Je ne veux pas qu’elle essaie de lui sauver de nouveau la mise.
- Croyez-vous que je ne souhaite pas sa mort ? s’écriat-elle avec force. C’est un monstre. Je voudrais le tuer de mes propres mains, mais tant qu’il est en vie… ” Elle se tut, sachant que l’heure n’était pas à la discussion. Le temps jouait contre elle. Il devait être près de minuit.
Ils allaient l’exécuter, et Bonnie disparfflitrait pour toujours. Elle s’écarta de Verner et courut vers le portail.”
Eve! “
Elle cogna de ses poings la lourde porte. ” Laissezmoi entrer! Je vous en supplie, attendez! “
Quinn la rejoignit et s’efforça de l’éloigner, tandis que les reporters les mitraillaient de leurs flashes. Puis elle vit le portail s’ouvrir et, le coeur cognant à tout rompre, se dit
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qu’il y avait peutêtre une chance. Le directeur de la prison apparut.”
Vous devez arrêter…
- Rentrez chez vous, mademoiselle Duncan. Tout est fini. ” Il se détourna d’elle, se dirigea vers les caméras de télévision et, le visage grave, promena un instant son regard sur la meute des journalistes impatients. ” Ralph Andrew Fraser vient d’être exécuté et déclaré mort à zéro heure sept minutes.
- Non! “
Le cri, semblable à l’appel terrifié d’un enfant égaré, exprimait un profond désespoir. Eve ne prit même pas conscience qu’il avait jailli de sa gorge.
Quinn la cueillit dans ses bras, une fraction de seconde avant qu’elle fléchisse soudain sur ses jambes et perde connaissance.
Chapitre 1’
Atlanta, Georgie ejuin >uit ans plus tard”
Il est près de minuit. Tu as une mine de déterrée. Tu ne
1ors donc jamais ? “
Eve détourna les yeux de son ordinateur. Joe Quinn s’apWait de l’épaule au chambranle de la porte. ” Ça m’arrive ,àmme tout le monde… de dormir. ” Elle ôta ses lunettes se frotta les yeux. ” Et travailler tard un soir ne fait pas e moi une stakhanoviste. J’avais quelques mensurations à ‘Prifier avant de…
- Je sais, je sais. ” Joe entra dans l’atelier et se laissa @ioir sur une chaise à côté du bureau. ” Diane m’a dit que evais encore annulé votre déjeuner. “
,Me hocha la tête, l’air coupable. C’était la troisième fois
s le mois qu’elle décommandait son rendezvous avec .ise de Joe. ” Je lui ai expliqué que le département de >de Chicago attendait le résultat de mon expertise
3e Bobby Starnes. Ses parents étaient impatients de
A 1 le doute n’était pas possible; il s’agissait bien de ….)by! Il manquait quelques dents au cràne, mais le reste ,trrespondait à son dossier dentaire. Et ça ne leur suffisait pas ?
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- Les parents ne voulaient pas y croire. J’étais leur dernier espoir.
- C’est idiot.
- Oui, mais je sais ce qu’est l’espoir. J’ai donc procédé à une superposition. Quand ils verront comment les traits de Bobby collent avec le crâne, ils comprendront que tout est vraiment fini. Ils devront accepter la mort de leur enfant et pourront alors commencer le travail de deuil. ” Elle jeta un regard à son écran. La criminelle, à Chicago, lui avait remis un crâne et une photo récente de Bobby, âgé de sept ans. Au moyen de caméras vidéo et de son ordinateur, elle avait superposé le visage et le crâne. La correspondance était éloquente. Bobby paraissait si vivant et si heureux sur le cliché qu’elle en avait eu le coeur serré. ” Tu rentrais chez toi ? questionnat-elle, se tournant de nouveau vers Joe.
- Ouais.
- Et tu n’es passé ici que pour m’engueuler ?
- Exact, t’engueuler est l’un de mes premiers devoirs dans la vie.
- Menteur. ” Elle baissa les yeux sur la mallette de cuir qu’il tenait sur ses genoux. ” C’est pour moi ?
- Nous avons trouvé un squelette dans les bois, à North Gwinnett. La pluie l’a déterré. Les bêtes se sont acharnées et il n’y avait plus grandchose, mais le crâne est intact. ” Il ouvrit la mallette. ” C’est une petite fille, Eve. “
Il la prévenait toujours si c’était une fillette, et elle y voyait la marque du désir de la protéger qu’il lui manifestait.
Eve prit le crâne et l’examina. ” Ce n’est pas une petite fille, mais une préadolescente, de onze, douze ans. ” Suivant du bout de son index une fine ligne de fracture sur la mâchoire supérieure, elle ajouta : ” Elle a été exposée au gel un hiver au moins. ” Elle caressa ensuite doucement la large cavité nasale. ” Et elle devait être afro-américaine.
- C’est un indice, mais bien léger, dit4l avec une grimace. Il faudra que tu la sculptes. Nous ne savons rien d’elle et n’avons pas une seule photo pour une superposition. Il y a tellement de gosses de son âge qui s’enfuient du
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milieu familial, dans cette ville! Si elle était des quartiers pauvres, il est possible que sa disparition n’ait même pas été signalée. Les parents s’inquiètent en général davantage de se dégoter leur crack quotidien que de veiller sur leur… ” Il se tut brusquement, penaud. ” Excuse-moi, j’ai encore oublié de fermer ma grande gueule.
- Oh! j’ai l’habitude, Joe!
- Que veux-tu, je me laisse aller avec toi.
- Je ne sais pas si je dois le prendre comme un compliment.” Elle continuait d’observer le crâne. ” Sais-tu que maman n’a plus touché au crack depuis des années ? Quant à moi, j’ai honte de pas mai de choses dans ma vie, mais pas d’être née dans le ghetto. Je n’aurais peutêtre pas survécu si je n’avais pas été à rude école.
- Tu t’en serais sortie de toute façon. “
Elle n’en était pas aussi sûre. Elle avait trop souvent frôlé la chute ou la folie pour se croire désormais à l’abri. ” Veuxtu une tasse de café? Nous, les gosses des rues, nous savons préparer du bon caoua.
- Hé! je t’ai présenté mes excuses!
- Oui, mais tu mérites une pique ou deux pour t’apprendre à généraliser. Café ?
- Non, il faut que je rentre. Diane m’attend.” Il se leva. ” Il n’y a pas le feu, pour le crâne. Comme je te l’ai dit, nous ignorons qui elle est, et le corps a séjourné longtemps dans la terre.
- D’accord, je me la mets de côté pour les longues soirées. “
Joe jeta un coup d’oeil à la pile d’ouvrages encombrant un coin de la table. ” Ta mère m’a dit que tu t’étais mise à étudier l’anthropologie.
- Par correspondance. Je n’ai pas le temps de suivre des cours à la fac.
- Pour l’amour du ciel, pourquoi l’anthropologie ? Tu n’as pas assez de travail comme ça ?
- J’ai pensé que cela pourrait m’aider. J’ai bien essayé de tirer le maximum d’informations des anthropologues
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avec lesquels il m’est arrivé de collaborer, mais le domaine est si vaste et il y a tant de choses que je ne connais pas.
- Tu bosses trop, si tu veux mon avis.
- Ce n’est pas ma faute, mais celle de ton patron, qui a parlé de moi à Soixante Minutes. Il aurait dù la boucler. J’avais déjà suffisamment de boulot ici sans avoir besoin d’une publicité nationale.
- Ma foi, n’oublie pas qui sont tes amis, conseilla Joe en se dirigeant vers la porte. Et ne t’en va pas dans je ne sais quelle université prétentieuse.
- Ça te va bien de dire ça, toi qui sors d’Harvard.
- Bof, c’était il y a si longtemps. Maintenant, j’suis plus qu’un brav’ p’tit gars du Sud. Imite-moi, reste au pays.
- Je n’ai pas l’intention de bouger. ” La jeune femme se leva et posa le crâne sur une étagère au-dessus de son établi. ” Mais j’irai tout de même déjeuner avec Diane mardi prochain. Si elle veut encore de moi. Tu lui demanderas ?
- Non, c’est à toi de le faire. Je ne joue plus les intermédiaires. J’ai assez de mes propres problèmes. Ce n’est pas facile pour elle d’être l’épouse d’un flic. ” Il s’arrêta à la porte. ” Va te coucher, Eve. Ils sont morts. Ils sont tous morts. Et ils s’en fichent pas mal, que tu prennes un peu de sommeil.
- Allons, ne dis pas de bêtises, je le sais bien. Tu parles comme si je cherchais à m’abrutir de travail. Je suis juste une spécialiste qui prend sa tâche au sérieux.
- Oui, bien sùr. ” Joe hésita. ” Est-ce qu’un certain John Logan a pris contact avec toi ?
- Qui?
- Logan, des ordinateurs du même nom. Multimilliardaire et principal concurrent de Bill Gates. Il a fait la une de tous les médias, dernièrement, pour avoir organisé à Hollywood une collecte de fonds destinés au Parti républicain. “
1. Émission télévisée centrée autour d’une personnalité de marque.
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Elle haussa les épaules. ” Je m’intéresse très peu aux nouvelles du monde. ” Elle se souvenait toutefois d’une photo de Logan, parue dans le journal du dimanche précédent. L’homme devait avoir quarante ans au plus, le teint bronzé d’un Californien et des cheveux chàtains qui grisonnaient un peu sur les tempes. Il souriait à une actrice blonde. Sharon Stone ? Elle ne se rappelait pas. ” En tout cas, il ne m’a pas demandé d’argent. L’aurait-il fait, je ne lui aurais pas filé un sou. Je vote indépendant. ” Elle désigna son ordinateur du menton. ” C’est un Logan. Bonne bécane, mais c’est le seul contact que j’aie jamais eu avec ce… grand homme. Pourquoi? - Il a mené une petite enquête à ton sujet.
- Tu peux répéter ?
- Il a pris des renseignements sur ton compte, par l’intermédiaire d’un avocat renommé sur la côte Ouest, un certain Ken Novak. Quand j’ai appris ça au poste, je me suis rancardé et je suis presque sùr que Logan est derrière.
- Je vois mal en quoi je pourrais l’intéresser.
- Tu as déjà travaillé pour des particuliers. ” Il eut un sourire. ” Un potentat comme lui a probablement laissé pas mal de cadavres au cours de son ascension. Peutêtre qu’il a oublié où il a enterré l’un d’eux.
- Très drôle. ” Elle se massa la nuque d’un air las. ” Estce que son avocat a obtenu ce qu’il cherchait ?
- Non, mais qu’est-ce que tu crois ? Qu’on ne sait pas protéger nos collaborateurs ? Si jamais il déniche ton numéro de téléphone privé et t’ennuie, fais-le-moi savoir. Salut, Eve. ” La porte se referma derrière lui.
Oui, Joe la protégerait comme toujours, avec une redoutable efficacité. Il avait changé depuis leur première rencontre, près de dix ans plus tôt. Le temps avait effacé toute trace juvénile en lui. Peu après l’exécution de Fraser, il avait démissionné de son poste au FBI pour entrer dans la police d’Atlanta, où il s’était élevé au grade de lieutenant détective’. Eve ignorait les raisons de son départ. Elle lui 1. Équivalent du grade de commissaire de police. (NA.T)
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avait bien posé la question, mais la réponse (il ne supportait plus les contraintes propres au Bureau fédéral) ne l’avait pas convaincue. Joe pouvait être très secret, aussi n’avait-elle pas insisté, rassurée à la pensée qu’il avait toujours été là quand elle avait eu besoin de lui.
Surtout cette nuit-là, à la prison, lorsqu’elle s’était sentie plus seule que jamais. Elle ne voulait plus se remémorer ces heures sombres, où tout n’avait été que désespoir et douleur, même si elle avait appris qu’on ne dépasse la souffrance qu’en l’affrontant. Pourtant il ne s’écoulait guère de jour sans qu’elle se rappelle que Fraser était mort, et que Bonnie avait disparu.
Elle ferma les yeux, le temps que la tourmente s’apaise. Quand le calme fut revenu, elle se tourna vers l’ordinateur. Le travail était sa consolation. Bonnie était peutêtre à jamais perdue, mais il y avait les autres…”
Tu as un nouveau client ? ” Sandra Duncan se tenait sur le seuil, vêtue d’un pyjama sur lequel elle avait passé un peignoir rose, et regardait le crâne posé sur l’étagère. ” J’ai entendu des pas dans l’allée. C’était Joe, n’est-ce pas ? Il pourrait te laisser un peu tranquille, avec ses trouvailles.
- Ce n’est pas un travail urgent, maman. Va donc te recoucher.
- C’est toi qui devrais aller au lit. ” Puis, s’approchant du crâne : ” C’est une petite fille ?
- Une adolescente. “
Sandra demeura un instant silencieuse. ” Tu ne la retrouveras jamais. Bonnie n’est plus, Eve.
- Je sais, maman. Je fais seulement mon travail.
- Tu parles! “
Eve sourit. “Retourne dans ta chambre.
- Tu ne veux pas un sandwich ?
- J’ai trop d’estime pour mon système digestif pour te permettre de m’alimenter.
- Que veux-tu, tout le monde ne peut pas être un cordon-bleu.
- Tu as d’autres talents. “
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Sa mère approuva d’un signe de tête. ” Oui, je suis une bonne journaliste judiciaire et je sais aussi me montrer têtue. Alors, vas-tu te coucher, oui ou non ?
- Encore un quart d’heure.
- D’accord, mais pas une minute de plus. J’attendrai, jusqu’à ce que je t’entende fermer la porte de ta chambre. “
Elle s’immobilisa juste avant de sortir. ” Euh… je ne rentrerai pas tout de suite après le travail, demain soir. Je sors criner. “
Eve la regarda, étonnée. ” Avec qui
- Ron Fitzgerald. Je t’en ai parlé. Il est avocat au bureau du procureur. Je l’aime bien, ajouta-t-elle d’une voix où perçait une note de défi. Il me fait rire.
- Quand me le présentes-tu ?
- Je ne suis pas comme toi. Il y a longtemps que je ne suis pas sortie avec un homme, et j’ai besoin de voir des gens. Je ne suis pas une nonne. Pour l’amour du ciel, j’ai à peine cinquante ans. Ma vie ne va pas s’arrêter parce que je…
- Pourquoi faut-il que tu réagisses comme si tu étais coupable ? T’ai-je jamais interdit de sortir ou de rencontrer qui bon te semble ?
- Mais je me sens coupable! répliqua Sandra avec chaleur. Et tu pourrais me rendre les choses plus faciles si tu n’étais pas aussi dure envers toi-même. C’est toi, l’ermite, dans cette maison. “
Eve aurait aimé que sa mère lui épargne cette discussion. Il était tard, et elle se sentait beaucoup trop lasse pour réagir. ” J’ai quand même fait quelques rencontres.
- Oui, jusqu’à ce que ton sacro-saint travail y mette un terme… au bout de deux semaines.
- Maman…
- D’accord, d’accord. Je pense seulement qu’il serait temps pour toi de reprendre une vie… normale.
- Ce qui est “normal” pour les uns ne l’est pas forcément pour les autres. ” Elle jeta un coup d’oeil à l’écran de son ordinateur. ” Maintenant, laisse-moi, s’il te plait. Je
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veux finir cela avant d’aller me coucher. N’oublie pas de passer demain soir pour me raconter ton dîner.
- Comment peux-tu vivre ainsi, par procuration ? Et si je ne venais pas ?
- Tu viendras, je compte sur toi.
- Bien sûr que je viendrai. ” Sa mère soupira. ” Bonne nuit, Eve.
- Bonne nuit, m’man. “
Eve s’adossa à sa chaise. Elle aurait dû remarquer l’agitation de sa mère ces derniers jours. L’instabilité sentimentale était toujours une source de danger pour les anciens toxicomanes. Mais il y avait si longtemps que Sandra avait décroché. Depuis le deuxième anniversaire de Bonnie. Un cadeau parmi tant d’autres qu’elles deux devaient à la fillette.
Eve exagérait certainement le problème. Grandir aux côtés d’une droguée l’avait rendue extrêmement méfiante. Après tout, la nervosité de Sandra était parfaitement naturelle, et nouer une solide relation amoureuse était la meilleure chose qui pût lui arriver. Il n’y avait pas lieu de s’inquiéter. Elle laisserait sa mère mener sa vie et se contenterait d’être vigilante.
Elle prit soudain conscience de regarder l’écran sans le voir. Sans aucun doute, ce crâne appartenait au petit Bobby Starnes, elle pouvait donc s’arrêter pour ce soir.
Elle prêta de nouveau attention au logo de Logan Computer, tandis qu’elle mettait l’appareil en veille. Étrangement, elle n’avait jamais pensé que derrière cette marque il y avait un homme. Pourquoi Logan s’était-il renseigné sur elle ? Il devait y avoir une erreur quelque part, ils vivaient aux antipodes l’un de l’autre.
Elle se leva et fit rouler ses épaules pour en soulager la tension. Le crâne et le rapport du jeune Starnes seraient expédiés à la première heure le lendemain matin; elle n’aimait pas garder plus d’un sujet à la fois dans son atelier. Joe se moquait d’elle à ce propos, mais elle avait le sentiment de ne pouvoir consacrer toute son attention à son travail si elle voyait un autre crâne attendre en silence sur
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son étagère. De plus, dès le lendemain, les parents de Bobby sauraient que leur fils ne comptait plus parmi les disparus.
Elle repensa aux paroles de sa mère. Sandra ne comprenait pas que l’espoir d’Eve de retrouver Bonnie se rallumait à chaque nouvelle demande d’identification. Et cette espérance jamais comblée faisait d’elle une femme bien plus instable que sa mère, songea-t-elle avec regret.
Elle saisit le nouveau crâne sur l’étagère et le posa sur son établi.”
Que t’est-il arrivé ? murmurat-elle. Un accident ? Un meurtre ? ” Elle souhaitait que ce ne soit pas un assassinat, mais c’était généralement le cas. Elle avait toujours mal en imaginant la terreur de l’enfant avant de mourir.
Quelqu’un avait tenu dans ses bras cette petite fille, l’avait regardée faire ses premiers pas. Eve espérait que la petite avait été aimée, avant de finir dans un trou creusé en pleine forêt.
Elle caressa doucement l’os pariétal. ” Je ne sais pas qui tu es. Ça ne t’ennuie pas que je t’appelle Mandy ? J’ai toujours aimé ce prénom. “
Bon Dieu! Voilà qu’elle parlait à des ossements, et qu’elle s’inquiétait au sujet de sa mère. Cela pouvait paraître étrange, mais elle avait toujours estimé qu’il était irrespectueux de traiter les restes d’un corps comme s’ils n’avaient pas d’identité. Cette fillette avait vécu, ri et aimé. Elle méritait qu’on la traitât avec considération.”
Sois patiente, Mandy. Demain, je prendrai tes mesures, puis je commencerai à sculpter. Je découvrirai qui tu es et te ramènerai chez toi. “
Monterey, Califomie”
Tu es sûr qu’elle est la meilleure ? ” John Logan regardait les images vidéo prises devant le portail de la prison de Jackson. ” Elle me paraît plutôt dérangée. J’ai assez de
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problèmes comme ça, sans me coller sur le dos une femme qui n’a pas toutes ses billes.
- Bon Dieu, tu as un coeur de pierre, murmura Ken Novak. Ce n’est pas étonnant qu’elle paraisse troublée. C’était la nuit où le meurtrier de sa petite fille a été exécuté.
- Eh bien, elle aurait dû danser de joie et se porter volontaire pour envoyer le jus. Au lieu de ça, elle a supplié le gouverneur de surseoir à l’exécution.- Fraser était accusé de l’assassinat de Teddy Simes. Il a presque été pris sur le fait et n’a pas eu le temps de se débarrasser du corps du garçon. Mais il a avoué douze autres crimes d’enfants, dont celui de Bonnie Duncan. Il a donné assez de détails prouvant qu’il en était effectivement l’auteur, sans jamais vouloir dire où il avait abandonné les corps.
- Pourquoi ?
- Je ne sais pas. C’était un vrai salopard. Une dernière cruauté de sa part. Il a même refusé de faire appel de sa condamnation. Et c’est ça qui la rendait folle, Eve Duncan. Elle ne voulait pas qu’il passe sur la chaise tant qu’il n’aurait pas craché où était la jeune Bonnie. Elle craignait de ne jamais la retrouver.
- Et elle a réussi… à la retrouver ?
- Non. ” Novak prit la télécommande et fit un arrêt sur image. ” Voici Joe Quinn. Riche famille, études à Harvard. Tout le monde s’attendait à ce qu’il entre dans la magistrature, mais il a préféré le FBI. Il a enquêté sur l’affaire Bonnie Duncan en collaboration avec la police d’Atlanta, où il sert maintenant comme lieutenant détective, après avoir démissionné du Bureau fédéral. C’est au cours de l’enquête qu’Eve et lui sont devenus amis. “
Quinn avait vingt-six ans à l’époque. Un très beau mec, au visage viril et juvénile à la fois, de grands yeux marron animés d’une vive lueur d’intelligence. ” Seulement amis ? “
Novak hocha la tête. ” S’ils ont couché ensemble, personne ne l’a jamais su. Elle a été le témoin de Quinn à son mariage, il y a trois ans. Elle a eu une ou deux aventures au cours de ces huit dernières années… aventures sans len-22
demain. Elle consacre tout son temps au travail et ça ne la prédispose pas aux rencontres. ” Il lança un regard à Logan. ” Tu en sais quelque chose, non ? “
Ignorant la question, Logan jeta un coup d’oeil au rapport ouvert devant lui sur son bureau. ” La mère est une toxicomane ?- Elle l’a été, mais il y a des années qu’elle a décroché.
- Et la fille ?
- Elle n’a jamais touché à la came, ce qui est un miracle. Pratiquement tout le monde autour d’elle sniffait ou se shootait, y compris maman. Celleci avait quinze ans quand elle a accouché d’Eve. Père inconnu. Elles ont vécu toutes deux de l’aide sociale dans l’un des quartiers les plus misérables de la ville. Eve a eu Bonnie à l’âge de seize ans.
- Qui était le père ?
- Elle ne l’a pas mentionné sur le certificat de naissance, et lui n’a jamais revendiqué sa paternité. ” Novak remit la bande en marche. ” Voilà une photo de l’enfant. CNN, qui connàR l’effet de l’émotion sur l’Audimat, l’a largement diffusée. “
Bonnie Duncan. En T-shirt Bugs Bunny, jean et tennis. Une frimousse tachetée de rousseur sous une masse de boucles cuivrées. Elle souriait et son visage vibrait de joie et d’espièglerie.
Logan ravala un flot de bile. C’était quoi, ce monde où un homme pouvait tuer une enfant pareille ?
Novak l’observait du coin de l’oeil. ” Mignonne, hein?
- Fais voir le reste. “
Novak appuya de nouveau sur le bouton, et la scène tournée devant la prison réapparut.”
Quel âge avait Duncan quand sa fille a été tuée ?
- Vingt-trois. La gosse en avait sept. Fraser a été exécuté deux ans plus tard.
- Et Duncan est devenue cinglée et obsédée par les ossements ?
- Pas du tout, répondit Novak d’un ton sec. Pourquoi es-tu si dur avec elle ? “
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Logan se tourna vers lui. ” Et pourquoi la défends-tu autant?
- Parce que… parce qu’elle a un sacré cran, bon sang!
- Tu l’admires ?
- Oui, de la tête aux pieds. Elle aurait pu donner son enfant à adopter ou avorter. Mais elle l’a gardé. Elle aurait pu se contenter de l’aide sociale et suivre l’exemple de sa mère. Au lieu de ça, elle bossait la journée pour gagner sa vie, pendant que son bébé était à la crèche, et la nuit elle suivait des cours par correspondance. Elle terminait ses études aux Beaux-Arts à l’université de Georgie quand Bonnie a disparu. ” Il regarda Eve Duncan, dont l’image emplissait l’écran. ” Ça aurait dû la tuer ou la replonger dans la misère à laquelle elle s’était arrachée, mais non. Elle s’est remise au travail et a fait quelque chose de sa vie. Aujourd’hui, outre sa formation aux Beaux-Arts, elle est spécialiste de la croissance du squelette chez l’enfant à l’institut d’Arlington, en Virginie, qui s’occupe notamment des cas d’enfants battus et disparus. Elle pratique aussi la reconstitution faciale sur argile, une discipline qu’elle a acquise auprès des deux plus grands spécialistes de ce domaine de l’anthropométrie judiciaire.
- Rude cliente, marmonna Logan.
- Une grosse tête. Elle se consacre depuis quelque temps à la sculpture médico-légale. Ils sont peu nombreux à être experts dans ce domaine. Tu as vu la séquence dans Soixante Minutes, quand elle a reconstitué le visage de cet enfant dont on avait retrouvé le corps dans un marécage, en Floride ? “
Logan acquiesça. ” Oui, c’était très impressionnant. ” Il reporta son attention sur la vidéo. Grande, mince, Eve Duncan, vêtue d’un jean et d’un imperméable, paraissait terriblement fragile. Ses longs cheveux auburn trempés par la pluie encadraient un visage pâle, à l’ovale parfait, sur lequel se lisait un immense désespoir. Les grands yeux marron derrière les lunettes à fine monture d’écaille renvoyaient la même souffrance. Il détourna le regard de l’écran. ” Est-il
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possible de dénicher quelqu’un d’autre qui soit aussi compétent qu’elle ? “
Novak secoua la tête. ” Tu as demandé la meilleure. Elle est la meilleure. Mais tu auras peutêtre du mal à l’engager. Elle est très occupée et préfère se consacrer aux disparitions d’enfants. Et je ne pense pas que ce soit un gamin que tu recherches, n’est-ce pas ? “
Logan ne répliqua pas. ” L’argent est en général assez persuasif.
- Sûrement pas avec elle. Si elle travaillait pour une université, elle gagnerait trois fois mieux sa vie, mais elle a choisi d’être indépendante. Elle habite une maison en location à Morningside, un quartier proche du centremville d’Atlanta, et son laboratoire est installé dans le garage derrière l’habitation.
- Peutêtre que l’université ne lui a pas fait d’offre qu’elle n’aurait pu refuser.
- En tout cas, certainement pas une comme ta fortune te le permettrait. ” Il regarda Logan d’un air interrogateur. ” Je suppose aussi que tu n’as pas envie de me dire ce que tu attends d’elle ?
- Non. ” Novak avait une réputation d’honnêteté et il était probablement digne de confiance, mais jamais Logan ne se risquerait à se livrer à lui. ” Tu es sûr qu’Eve Duncan est la seule ?
- Pas la seule, la meilleure. Mais pourquoi cette question ?
- Pour rien. ” Ce n’était pas la vérité. Après tout ce que lui avait appris Novak de cette femme, Logan avait des scrupules à l’employer. Elle avait déjà assez souffert comme ça sans qu’il la mette de nouveau en danger.
Pourquoi hésitait-il ? Quels que soient les risques propres à cette affaire, il devait aller jusqu’au bout. En vérité, sa décision était déjà prise. Merde, cette femme avait elle-même tracé son destin en devenant la meilleure dans son domaine. Et il avait besoin de quelqu’un du talent d’Eve Duncan.
Même si cela signifiait la mort pour elle.
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Ken Novak jeta sa mallette sur le siège du passager, avant de monter dans sa décapotable. Il redescendit la longue allée, franchit la grille, et alors seulement décrocha le téléphone pour appeler un numéro privé au département du Trésor 1.
Pendant qu’il attendait d’être mis en communication avec Timwick, il laissa son regard errer sur la route longeant le Pacifique. Un jour, il posséderait une baraque comme celle de Logan dans Seventeen Mile Drive. Sa propre maison à Carmel était belle et moderne, mais valait peu de chose comparée aux demeures qui paradaient le long de cette corniche. C’était là que créchaient les rois de la finance, ceux qui avaient le pouvoir de l’argent, autrement dit le pouvoir absolu. Et ce pouvoir n’était pas hors de portée de Novak. Logan avait commencé avec une petite société, dont il avait fait un géant. Et la clé de sa réussite tenait à un labeur acharné et à la férocité de son ambition. Novak travaillait depuis trois ans avec Logan, et il admirait beaucoup le personnage. Il devait même s’avouer qu’il l’aimait bien. Logan savait se montrer charmant quand il…”
Novak ? ” Timwick était en ligne. ” Je sors de chez Logan. Je pense qu’il a fixé son choix sur Eve Duncan.
- Vous “pensez” ? Pourquoi cette incertitude ?
- Je lui ai demandé s’il voulait que je prenne contact avec elle. Il m’a dit qu’il le ferait luimême. A moins qu’il ne change d’avis, c’est elle qu’il engagera.
- Et il ne vous a pas expliqué pourquoi il avait besoin d’elle ?
- Non.
- Pas même si c’était une affaire d’ordre privé ? “
La question éveilla la curiosité de Novak. ” Ça doit l’être pour qu’il se montre aussi discret, vous ne croyez pas ?
- Nous n’en savons rien. D’après nos informations, les ossements qu’il voudrait lui faire analyser pourraient être
1. Ministère de 1’Éconornie et des FInances. (NA.T)
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n’importe quoi, autrement dit un leurre destiné à brouiller je ne sais quelle piste.
- Peutêtre, mais vous accordez à ce tas d’os assez de prix pour me payer royalement ce que je pourrais découvrir.
- Et vous toucherez bien plus si vous nous donnez quelque chose que l’on puisse utiliser contre lui. Il a récolté beaucoup trop d’argent pour les républicains durant le semestre écoulé et l’élection a lieu dans cinq mois.
- Au moins avezvous un président démocrate. La cote de popularité de Ben Chadbourne a encore monté ces jours-ci. De leur côté, les républicains n’ont peutêtre pas besoin de Logan pour conserver de nouveau leur majorité au Congrès.
- Rien n’est moins sûr. Nous avons aussi nos chances. En attendant, Logan doit être neutralisé.
- Envoyez-lui le fisc, c’est encore le meilleur moyen de freiner ses ardeurs.
- Il est en règle de ce côté-là. ” Novak s’en doutait. Logan était trop intelligent pour tomber dans ce piège. ” Alors, il ne vous reste qu’à me faire confiance, n’est-ce pas ?
- Pas nécessairement. Nous avons d’autres sources.
- Mais personne qui soit aussi proche de lui que je le suis.
- Je vous ai dit que vous seriez généreusement récompensé.- Justement, j’ai réfléchi à ce sujet. Je crois que je préférerais que l’on m’accorde une faveur à la place. J’ai songé à me présenter au poste de vice-gouverneur.
- Vous savez que nous soutenons la candidature de Danford.
- Mais il ne vous est pas aussi utile que moi. “
Il y eut un silence. ” Apportez-moi l’information dont j’ai besoin, et je réfléchirai à votre… demande.
- Comptez sur moi. ” Novak raccrocha. Bousculer un peu Timwick avait été plus facile que prévu. L’homme devait être drôlement inquiet à l’approche de l’élection pré—
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sidentielle. Démocrates ou républicains, tous ces politiciens étaient les mêmes. Une fois qu’ils avaient goûté au pouvoir, ils ne pouvaient plus s’en passer, comme de vulgaires drogués, et Novak entendait bien utiliser cette dépendance pour avoir pignon sur Seventeen Mile Drive.
En amorçant un virage, il aperçut de nouveau dans son rétroviseur la gracieuse silhouette du palais de Logan, làhaut sur la colline. Logan n’était pas un politicien; il appartenait même à cette espèce rare qu’étaient les vrais patriotes. Il était républicain, mais Novak l’avait entendu louer la politique étrangère du président démocrate.
Toutefois, les patriotes, souvent imprévisibles, pouvaient être dangereux. Timwick souhaitait que Logan soit neutralisé, et Novak comptait bien satisfaire ce désir et s’ouvrir la voie menant un jour au poste de gouverneur. Il ne doutait pas que Logan veuille consulter Eve Duncan pour une affaire privée. Il s’était montré bien trop secret et tendu pour qu’il en soit autrement. Or, si l’on faisait mystère d’ossements humains, c’est qu’il devait y avoir quelque cadavre dans un placard. Un meurtre ? Peutêtre. Logan ne s’était pas embarrassé de scrupules pour bâtir son empire.
En tout cas, Novak n’avait pas menti en disant l’admiration que lui inspirait Eve Duncan. Il avait toujours aimé les femmes de caractère et espérait ne pas la faire tomber en même temps que Logan. Peutêtre même lui rendraitil service en provoquant la chute de Logan. Il savait ce dernier impitoyable quand il s’agissait de parvenir à ses fins, et Eve risquait d’en pâtir.
Il gloussa à la pensée de transformer sa trahison en un acte chevaleresque au bénéfice d’une dame. Bon sang, quel avocat de talent il faisait! Mais ceux de son espèce n’étaient que les serviteurs des princes résidant sur la corniche. Il devait passer du poste de conseiller au trône.
Oui, ce devait être assez chouette d’être roi.
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Chapitre 2”
Tu es superbe, constata Eve. Où vas-tu, ce soir ?
- J’ai rendezvous avec Ron chez Anthony. Il aime leur cuisine. ” Sandra se pencha vers le miroir du couloir pour vérifier son maquillage, puis tira sur les manches de sa robe. ” Foutues épaulettes! Elles n’arrêtent pas de glisser.
- Enlève-les.
- J’en ai besoin. Tout le monde n’a pas ta carrure.
- Tu aimes ce restaurant ?
- Non, c’est un peu trop chichiteux pour moi. Je préférerais aller au Cheesecake.
- Eh bien, dis-le-lui.
- La prochaine fois. Et puis peutêtre quAnthony me plaira. Ce sera comme un apprentissage.
- Moi, j’aime bien leur cuisine, fit Eve, mais il m’arrive encore d’aller au McDo quand l’envie m’en prend. ” Elle aida Sandra à enfiler sa veste. ” Et j’enverrais promener quiconque me le déconseillerait.
- Ron n’est pas du genre à m’imposer ceci ou cela. Je l’aime beaucoup. Il vient d’une bonne famille de Charlotte. Je ne sais pas ce qu’il penserait de la vie que nous avons menée… je ne le sais vraiment pas.
- J’aimerais le rencontrer.
- La prochaine fois. Tu le jaugerais d’un coup d’oeil et: je me sentirais comme une collégienne amenant à la maison son premier amoureux. “
Eve étreignit sa mère en riant. ” Qu’est-ce que tu vas chercher ? Je veux seulement m’assurer qu’il est bien pour toi.
- Tu vois ? ” Sandra se dirigea vers la porte. ” C’est bien ce que je disais. Je suis en retard. À plus tard. “
Eve s’approcha de la fenêtre pour regarder sa mère sortir en marche arrière de l’allée. Elle ne l’avait pas vue aussi joyeuse et impatiente depuis des années.
Depuis le temps où Bonnie était encore en vie.
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Elle était contente que Sandra ait rencontré quelqu’un, mais ne lui enviait pas sa place. Que ferait-elle d’un homme dans sa vie ? Elle n’aimait pas les aventures d’une nuit, et toute autre relation exigeait un engagement qu’elle ne pouvait se permettre.
Elle sortit par la porte de la cuisine et traversa lentement le petit jardin qui séparait la maison du garage dans lequel elle avait installé son atelier-laboratoire. Le chèvrefeuille embaumait l’air d’un parfum qui semblait toujours plus fort au crépuscule ou au lever du jour. Bonnie adorait cette odeur, et elle cueillait toujours les petites fleurs en forme de clochettes butinées par les abeilles, au grand dam d’Eve, qui redoutait que l’enfant ne soit piquée.
Elle sourit à cette évocation. Il lui avait fallu du temps pour séparer les bons souvenirs des mauvais. Au début, elle avait essayé de se préserver de la douleur en chassant tout ce qui pouvait lui rappeler Bonnie. Puis elle avait compris que cela l’amenait aussi à oublier la joie que la petite leur avait apportée, à Sandra et à elle-même. Bonnie méritait mieux que…”
Mademoiselle Duncan ? “
Elle sursauta et fit volte-face. ” Pardonnez-moi, je ne voulais pas vous effrayer. Je suis John Logan. Pourriez-vous m’accorder quelques instants ? “
John Logan. Il ne se serait pas présenté qu’elle l’aurait tout de même reconnu d’après la photo du journal. Comment pouvait-on oublier ce bronzage made in Californie ? pensa-t-elle sardoniquement. Et, dans son costume gris Arman! et ses mocassins Gucci, il avait l’air aussi ridiculement encombrant qu’un paon dans ce minuscule jardin. ” Vous ne m’avez pas effrayée, seulement surprise.
- J’ai sonné à la porte. ” Il souriait en marchant vers elle. Élancé et athlétique, il dégageait une assurance et un charme qu’elle jugea excessifs. Elle n’avait jamais aimé les hommes trop charmants; souvent, chez eux, la façade dissimulait le pire. ” Je suppose que vous ne m’avez pas entendu.
- Non. ” Elle éprouva soudain le désir d’ébranler cette Insolente confiance en soi. ” Vous vous invitez toujours de la sorte, monsieur Logan ? “
Le sarcasme parut glisser sur lui. ” Seulement quand j’ai le profond désir de rencontrer quelqu’un. Pourrions-nous nous asseoir quelque part ? J’ai à vous parler. ” Il regarda vers la porte de l’atelier. ” C’est là que vous exercez, n’estce pas ? J’aimerais visiter.
- Comment savez-vous que c’est là que je travaille ?
- Oh! je ne l’ai certainement pas appris de vos amis policiers d’Atlanta! On peut dire qu’ils s’y entendent pour protéger votre vie privée. ” Il fit quelques pas et s’arrêta à côté de la porte. ” S’il vous plait ? ” demandat-il, souriant.
Il avait manifestement l’habitude qu’on obtempère surle-champ, mais son attitude aviva l’irritation d’Eve Duncan. ” Non “, rétorqua-t-elle sèchement.
Le sourire de Logan vacilla quelque peu. ” J’ai une proposition pour vous.
- Je sais. Pour quelle autre raison seriez-vous venu ? Mais j’ai déjà trop à faire et ne puis accepter d’autre travail. Vous auriez dû téléphoner d’abord.
- Je tenais à vous voir en personne. Entrons, voulezvous ?
- Pourquoi?
- Parce que votre atelier m’en apprendrait davantage sur vous. “
Elle le regarda d’un air incrédule et irrité. ” Je ne sollicite ni n’ambitionne d’emploi chez vous, monsieur Logan. Aussi, vous n’avez rien à apprendre sur moi. À présent, si vous vouliez bien partir…
- Accordez-moi dix minutes.
- Excusez-moi, mais je suis très occupée. Au revoir, monsieur Logan.
- John.
- Vous connaissez le chemin… monsieur Logan. “
Il secoua la tête et s’appuya contre le mur. ” Je reste. Allez donc travailler, j’attendrai ici jusqu’à ce que vous consentiez à me recevoir.
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- Ne soyez pas ridicule. Il sera minuit passé quand j’en aurai fini.
- Eh bien, je vous verrai à minuit passé. ” Il n’avait rien perdu de son assurance, mais le sourire charmeur avait disparu. Il semblait froid, dur et déterminé.
Elle ouvrit la porte de l’atelier. ” Allezvous-en.- Je m’en irai quand nous aurons parlé. Vous nous rendriez à tous deux les choses plus faciles si vous m’invitiez à entrer.
- Je n’aime pas la facilité, monsieur Logan. ” Elle poussa le battant et fit de la lumière. Elle n’aimait pas non plus les hommes qui se prenaient pour les maîtres du monde. Elle était consciente, cependant, de réagir avec excès, et elle s’en voulait de s’être emportée. Après tout, il n’avait jamais fait que sonner à sa porte et solliciter un entretien.
Il n’empêche, il avait empiété sur un territoire privé. Que ce salopard passe la nuit dehors si ça lui chantait!
Il était onze heures trente-cinq quand elle rouvrit la porte.”
Entrez, ditelle d’un ton sec. Je ne tiens pas à ce que ma mère vous découvre dans le jardin quand elle arrivera. Vous pourriez l’alarmer. Vous avez vos dix minutes.
- Merci, répondit-il d’une voix calme. J’apprécie votre bienveillance. “
Il n’y avait ni sarcasme ni ironie dans son ton, mais cela ne révélait peutêtre qu’une parfaite màîtrise de soi. ” J’agis ainsi par nécessité, précisa-t-elle. J’espérais que vous abandonneriez et partiriez.
- Je n’abandonne jamais quand je veux quelque chose. Mais je suis surpris que vous n’ayez pas appelé vos amis de la police pour qu’ils me jettent dehors.
- Vous avez du pouvoir, des relations haut placées. Je n’avais pas envie de leur créer des ennuis.
- Je ne vous aurais pas reproché de l’avoir fait. ” Il promena son regard autour de lui. ” Vous avez beaucoup d’espace. Ça parffit plus petit, de l’extérieur.
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- C’était une remise à attelages, avant d’être un garage. Cette partie de la ville est assez ancienne.
- Je ne m’attendais pas à ceci, et il embrassa d’un geste le canapé à rayures beiges et rouille, les plantes vertes sur le rebord de la fenêtre et les photos encadrées de Sandra et de Bonnie sur les étagères de la bibliothèque. Je veux dire… c’est cosy.
- Je n’aime pas le style laboratoire, froid et stérile. Il n’est pas interdit de joindre le confort à l’efficacité. ” Elle s’assit à son bureau. ” Je vous écoute.
- C’est quoi, ça ? demandat-il en se déplaçant vers l’un des coins de la pièce. Deux caméras vidéo ?
- Je m’en sers pour les superpositions.
- Très intéressant. ” Son attention fut attirée par le crâne de Mandy, posé sur un piédestal. ” On croirait un objet vaudou avec tous ces marqueurs collés dessus.
- lis indiquent les différences d’épaisseur de la peau.
- C’est une opération nécessaire avant de…
- Vous êtes venu pour me parler, monsieur Logan, alors je vous écoute. “
Il vint s’asseoir sur une chaise à côté du bureau. ” J’aimerais que vous identifiiez un crâne pour moi. “
Elle secoua la tète. ” Le seul moyen d’identification reste le dossier dentaire et l’empreinte génétique.
- Tous deux exigent des éléments de comparaison. Or, je ne pourrai me mettre en quête de ceux-ci tant que je n’aurai pas au moins un début de certitude concernant le crâne en question.
- Pourquoi?
- En raison de certaines difficultés, dont je ne peux rien vous dire pour le moment.
- S’agit-il d’un enfant ?
- Non, d’un homme.
- Et vous n’avez aucune idée de son identité ?
- Si.
- Mais vous ne pouvez pas m’en parier ?
- Non.
- Avezvous des photos ?
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- Oui, mais je ne vous les montrerai pas. Je veux que vous reconstituiez le visage sans être influencée par aucun élément extérieur.
- Où les ossements ont-ils été découverts ?
- Dans le Maryland… je crois.
- Vous n’en êtes pas sûr ?
- Pas encore. ” Il sourit. ” En vérité, l’endroit exact fait encore l’objet de recherches. “
Elle ouvrit de grands yeux. ” Alors, en quoi puis-je vous être utile ?
- J’ai besoin de vous sur le terrain. Sitôt que le squelette aura été découvert et déterré, il nous faudra intervenir sans tarder.
- Et je devrais alors interrompre toutes mes activités pour vous rejoindre dans le Maryland si jamais vous découvrez ce que vous cherchez ?
- Oui, opina-t-il calmement.
- Cette histoire ne tient pas debout.
- Cinq cent mille dollars pour deux semaines de travail.- Quoi?
- Votre temps est précieux, m’avezvous dit. Vous louez cette maison. Vous auriez de quoi l’acheter, et il vous resterait encore de l’argent… si vous m’accordez deux semaines.
- Comment savez-vous que je loue cette maison ?
- Il y a des gens qui ne sont pas aussi loyaux que vos amis policiers. ” Il la regarda avec attention. ” Vous n’aimez pas qu’on enquête sur vous, à ce que je vois.
- Non, personne n’aime qu’on fouine dans sa vie privée.
- Ça ne me plait pas non plus.
- Mais cela ne vous empêche pas de le faire.
- Moi aussi, il m’arrive d’obéir à la nécessité. Il faut toujours se renseigner sur la personne avec qui on traite une affaire.
- Dans ce cas, vous avez perdu votre temps, parce que vous ne traiterez pas d’affaire avec moi.
- L’argent ne vous intéresse pas ?
- Me prendriez-vous pour une idiote ? Bien sûr que l’argent compte pour moi. J’ai grandi dans la misère. Mais le
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gain n’est pas ce qui me motive. J’ai la liberté de choisir mes commandes, et je ne veux pas de la vôtre.
- Pourquoi?
- Elle ne m’intéresse pas.
- Parce qu’elle ne concerne pas un enfant ?
- En partie.
- Les enfants ne sont pas les seules victimes.
- lis sont les seuls à être sans défense. ” Elle observa un silence. ” Votre homme est-il une victime ?
- Probablement.
- D’un meurtre ?
- Il y a des chances.
- Et vous me demandez de vous accompagner sur le lieu d’un crime ? Qu’est-ce qui m’empêcherait d’appeler les policiers et de leur apprendre que John Logan est Impliqué dans un homicide ? “
Il eut un vague sourire. ” Il me suffirait de nier. Je leur expliquerais que je voulais vous engager afin d’identifier les ossements de ce criminel de guerre nazi qui ont été découverts en Bolivie. ” Il se tut un instant. ” Et puis j’en appellerais à mes relations haut placées, que vous évoquiez, et m’arrangerais pour que vos amis de la police d’Atlanta passent pour de sacrées andouilles, et peutêtre aussi les poursuivrais-je pour diffamation.
- Vous avez dit tout à l’heure que c’était mon droit d’appeler la police.
- Oui, mais je ne savais pas alors à quel point ma proposition vous serait désagréable. Encore une fois, la nécessité m’oblige à réviser mon opinion. “
Oui, il serait bien capable de faire ce qu’il disait, pensait Eve. Il était évident que, pendant qu’il attendait dehors, il avait dû envisager et peser chaque question et chaque réponse.”
En vérité, je n’ai nullement l’intention de nuire à vos amis, reprit-il. J’essaie seulement d’être aussi franc que possible avec vous, J’aurais pu vous mentir.
- L’omission est aussi un mensonge et vous ne m’avez pas appris grandchose. ” Elle le regarda droit dans les
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yeux. ” Je n’ai pas confiance en vous, monsieur Logan. Pensezvous que vous soyez le premier à venir me trouver et à me demander d’identifier un squelette ? L’an passé, un certain Damaro m’a appelée. Il m’a proposé une forte somme d’argent pour aller en Floride et sculpter un crâne qu’un ami lui aurait envoyé de Nouvelle-Guinée. Une découverte anthropologique, prétendait-il. J’ai appelé la police d’Atlanta, et il s’est avéré que le sieur Damaro n’était autre que Juan Gamez, trafiquant de drogue de son état. Son frère avait disparu deux ans plus tôt, probablement enlevé et exécuté par une organisation rivale, qui aurait expédié le crâne à Gamez à titre d’avertissement.