Souvenirs D'un Officier De La Grande Armée

Jean-Baptiste Auguste Barrès · Chapitre 15 sur 67

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Souvenirs D'un Officier De La Grande Armée

Entrée en Allemagne

 

 

29 septembre. – Nous partîmes de Strasbourg avant le jour, et fûmes nous réunir en avant de Kehl. Je vis pour la première fois le Rhin, à 10 heures du matin, et je ne passai point le majes-tueux fleuve sans éprouver un secret contentement, quand ma mémoire me rappela tous les beaux faits d’armes dont ses rives avaient été témoin. Ces souvenirs belliqueux me faisaient dési-rer quelques glorieux combats, où je pourrais satisfaire ma vive impatience.

Toute la Garde arrivée, nous nous mîmes en marche, le ma-réchal Bessières en tête. Jamais la Garde ne s’était vue aussi nombreuse. La colonne était immense. La journée fut longue et fatigante, à cause du soleil, de la poussière et des munitions qui nous écrasaient, moi surtout avec ma pesante marmite. Si je m’étais laissé tomber, je n’aurais pas pu me relever, tant mes forces étaient anéanties. Je ne marchais plus, je me traînais. Quand on arriva à 10 heures du soir dans un village, près de Rastadt, j’étais si fatigué, que je ne pus ni manger, ni dormir. Je commençais à regretter Paris.

1er octobre. – Nous étions sous les armes avant le jour, bien fatigués de la veille. Il nous fut lu, avant de nous mettre en mar-che, une proclamation de l’Empereur aux soldats. Elle nous an-nonçait l’ouverture de la campagne contre les Autrichiens, qui venaient d’envahir la Bavière ; elle nous annonçait aussi des marches forcées et des privations de toute espèce ; elle fut ac-cueillie par des cris de « Vive l’Empereur ! » On nous prévint en outre qu’il n’y aurait plus de grande halte, ni de journées d’étape réglées comme en France, et qu’il fallait, en conséquence,

 

– 58 – conserver des vivres pour la marche. Et puis, défense de man-quer aux appels, de rester en arrière, etc.

Dans la journée, on marchait d’un soleil à l’autre. Nous cou-châmes dans un village, à trois lieues d’Ettlingen. (Dans les dé-buts, je puis citer mal, parce qu’alors je ne pouvais pas bien en-tendre la langue.) On était nourri chez l’habitant, suivant des arrangements pris avec les maisons de Bade, de Wurtemberg et de Bavière. Il y eut un village, situé sur la rivière d’Ems, à une petite lieue d’Ensweihingen, en Souabe, où tous les habitants étaient rassemblés sur la place, nous attendant, et quand nous arrivâmes, chaque paysan emmena le nombre de soldats qu’il pouvait, pour les loger et les nourrir parfaitement. Depuis le passage du Rhin jusqu’au Danube, nous avons trouvé beaucoup de fruits ; les soldats s’en trouvaient très bien. La fraîcheur et l’acidité des pommes tempéraient la soif ardente qui nous consumait. Pas de vin, peu de bière et mauvaise.

Le 7, à Nordingen, dans la nuit, on battit la marche de nuit du régiment (sorte de batterie ou de générale particulière à cha-que corps). En peu de temps, le régiment fut sac au dos et sous les armes. C’était pour partir immédiatement pour Donawerth. Cette intempestive alerte nous priva de quelques heures de bon sommeil, dont nous avions bien besoin. Mais les événements militaires se développaient rapidement et nécessitaient le rap-prochement des troupes sur le théâtre de la guerre. On s’était battu le 7 sur le Tech, pour prendre le pont et marcher sur Augsbourg. Le 8, nous arrivions à Donawerth. Dans la soirée, nous entendîmes le canon : c’était la victoire de Wertingen, que les maréchaux Lannes et Murat remportaient sur les Autri-chiens du général Auttemberg.

Le 9, nous passâmes le Danube à Donawerth, sur le pont que l’ennemi, en se retirant, n’avait pas eu le temps de couper. À peu de distance de ce fleuve, dans l’immense et riche plaine que nous traversions pour nous rendre à Augsbourg, le lieutenant de

 

– 59 – la compagnie, avec qui je causais souvent, me fit voir l’emplacement où l’on avait élevé un monument à la mémoire du brave La Tour d’Auvergne, premier grenadier de la Républi-que, tué d’un coup de lance au combat de Neubourg, le 27 juin 1800. La nouvelle de l’occupation d’Augsbourg n’étant pas en-core parvenue, on nous fit bivouaquer près d’une heure, pour le malheur des houblonnières des environs, dont les perches servi-rent à nous chauffer et à nous sécher.

Les 10 et 11 octobre, nous avons séjourné à Augsbourg. Pendant ces deux journées qui furent détestables par la quantité de neige et de pluie qui tomba, l’armée acheva son grand mou-vement de conversion autour d’Ulm, avons-nous su depuis, et coupa définitivement la retraite à l’ennemi. L’Empereur arriva le 10.

Le 12, nous partîmes d’Augsbourg dans l’après-midi, et, peu d’heures après, nous étions dans les ténèbres. Nous marchions difficilement, à cause de la boue qui était gluante, tenace dans ces terres noires et fortes. Déjà embarrassé de m’en tirer, j’eus la douleur de sentir qu’un de mes sous-pieds venait de se casser. Dans l’impossibilité où j’étais de pouvoir continuer la marche, je m’arrêtai pour en remettre un autre, mais pendant ce temps-là arrivent l’infanterie, la cavalerie, l’artillerie de la garde (mon bataillon était d’avant-garde). Je fus forcé d’attendre que toute cette masse de troupes fût passée pour ne pas être écrasé, bous-culé, perdu dans cette foule, perdue elle-même dans la boue, qui était horriblement triturée, délayée. Cela fut long, parce qu’on était beaucoup. Enfin, je me jetai dans un peloton de nos gens. Avec eux, j’arrivai au gîte et couchai dans un chenil qui était donné pour corps de garde.

Le lendemain, 13, dès le jour, je voulus rejoindre ma com-pagnie, mais cela me fut impossible, elle était trop en avant sur la route, et la route elle-même était trop encombrée de troupes. Je continuai de marcher avec le détachement de la veille. Les

 

– 60 – chemins étaient encore plus impraticables, par la masse énorme de neige qui était tombée toute la nuit.

Arrivé à Guntzbourg, à la nuit close, je demandai et cherchai ma compagnie. Impossible de la trouver, elle était sur le bord du Danube. La ville était sens dessus dessous, les maisons pleines de morts, de blessés, de malades et de vivants, pressés, serrés, entassés. Ne pouvant trouver à me mettre à l’abri en aucun lieu, je me réfugiai à l’hôtel de ville, où je fus assez heureux pour trouver un coin près d’un fourneau bien chaud, où je pus me réchauffer, me sécher et mettre ma tête à couvert des intempé-ries de la saison. Je me résignais à mon triste sort, quoique je fusse sans vivres et sans camarades pour me consoler, et entou-ré de soldats autrichiens blessés et encore plus malheureux que moi. Séparé de ma compagnie, qui était ma famille militaire, je trouvais ma situation très déplorable.

Au jour, je me mis de nouveau en quête de mes compagnons d’armes. Enfin je les découvris sur les bords de la rive droite du Danube, près du pont et dans un bon bivouac, avec des vivres en abondance. Après avoir rendu compte des motifs de mon ab-sence, je trouvai chez tous mes amis, de douces preuves de leur amitié, et particulièrement chez un vieux chasseur de mon pays, ancien grenadier d’Égypte, blessé sur la brèche de Saint Jean d’Acre, que mon absence avait bien inquiété. Il me fit part de sa provision de vivres, qu’il avait mise en réserve pour moi. À la manière dont je fis honneur au déjeuner qu’il m’offrait, il jugea des privations que j’avais éprouvées dans cette triste circons-tance. Des larmes de joie coulaient sur ses joues fatiguées de me voir manger de si bon appétit. Ah ! c’est une triste chose que d’être perdu au milieu d’une armée qui manœuvre.

Le soir du 14, la compagnie passa sur la rive gauche du Da-nube, pour garder la tête du pont qui avait été brûlé par les Au-trichiens, mais sur lequel on pouvait passer par le moyen de quelques planches.

 

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Pendant deux heures, je fus en faction sur bord d’un ravin, sur l’autre rive, duquel était une sentinelle ennemie. Nous nous observâmes mutuellement, sans tirer, pour ne pas troubler le repos de la partie de l’armée qui se trouvait dans les environs.

Vers le milieu de la nuit, nous repassâmes le Danube, et toute l’infanterie de la garde remonta la rive droite, à peu près une lieue, pour prendre position sur une hauteur, où nous pas-sâmes le reste de la nuit, sans feu et sans abri, sous une bise hy-perboréenne.

Ce fut là, pour la première fois, que je fus témoin d’un échantillon des horreurs de la guerre. Comme le froid était ex-trêmement vif, on se détacha pour se procurer du bois, afin d’établir des bivouacs. Le village où l’on allait le prendre fut, dans un instant, entièrement dévasté ; on ne se contentait pas d’enlever le bois, on emportait les meubles, les instruments ara-toires, les effets et le linge. Les chefs s’aperçurent, mais trop tard, de ce torrent dévastateur. Il fut donné des ordres sévères qui condamnaient à la peine de mort tous les soldats qui se-raient trouvés avec des effets, linge, etc. Si cet ordre eût été exé-cuté dans tout le courant de la campagne, toute la Grande Ar-mée eut été fusillée. Plusieurs subirent cette peine.

Ce spectacle, nouveau pour moi, me déchirait le cœur ; je versai des larmes sur le sort de ces pauvres habitants qui, dans un clin d’œil, perdaient toutes leurs ressources. Mais ce que j’ai eu l’occasion de voir, depuis cette époque, me les a fait trouver encore heureux dans leur malheur. Comme j’étais nouveau dans l’art militaire, tout ce qui contrariait les principes que j’avais reçus me surprenait ; mais j’ai eu le temps de m’y accoutumer par la suite tant par satiété que par besoin. Un chasseur vélite étant allé comme les autres au village pour quérir du bois, trou-va une oie qu’on avait tuée. Sans défiance, comme un nouveau, il la rapporta au camp et fut rencontré par M. Grosse, le colonel

 

– 62 – major de notre régiment, qui, après lui avoir donné quelques coups de canne, ordonna qu’il resterait quinze jours à l’avant-garde et que l’oie serait attachée à son col, jusqu’à ce qu’elle fut en putréfaction. Le jeune homme eut beau protester de son in-nocence, le jugement fut exécuté, plus pour donner l’exemple aux autres que pour le punir.

Toute la journée nous entendîmes la canonnade et la fusil-lade dans la direction d’Ulm. C’était le beau succès d’Elchingen, que le corps du maréchal Ney (6ème) remportait, après un com-bat des plus opiniâtres.

15 octobre. – Au jour, le régiment partit de Guntzbourg et se fut mettre en bataille, à une petite lieue de cette ville, pour gar-der un pont du Danube. On avait placé plusieurs pièces de ca-non, pour empêcher le passage, au cas que l’ennemi voulût ten-ter une trouée. Notre compagnie était la plus avancée et la pre-mière à soutenir le choc. Nous restâmes toute la journée sous les armes à attendre si l’ennemi avait quelque désir de troubler notre sécurité. J’étais à portée de voir le succès de nos colon-nes ; le bruit du canon fut terrible toute la journée et celui de la mousqueterie bien garni. Peu accoutumé au bruit, j’en étais étourdi, sans cependant craindre de l’entendre de plus près. J’aurais désiré au contraire que l’on se battît, pour prouver que, malgré que l’on fût nouveau dans un pareil service, on avait au-tant l’amour de la gloire que les anciens.

L’ennemi nous laissant tranquilles, on s’occupa une partie de la journée à faire des baraques en paille. Tout ce qui fut trou-vé dans le village, tant en bois qu’en comestibles, fut enlevé. Les horreurs se renouvelèrent, mais j’y fus moins sensible ; d’ailleurs le besoin l’ordonnait. Un compatriote me céda du pain, sans quoi je m’en serais passé toute la journée. Le soir je fus de garde de l’autre côté du Danube, en faction à dix pas des Autrichiens. Il n’y avait qu’un petit canal qui me séparait du fac-tionnaire ennemi ; il me laissa tranquille, j’en fis de même.

 

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À peine ma faction était-elle terminée, à minuit, que nous fûmes enlevés de nos superbes bivouacs pour nous porter plus loin, dans la nuit la plus obscure et la plus froide, pour nous rapprocher de l’Empereur. Dans ce nouvel endroit, nous ne trouvâmes rien : pas de paille pour se coucher à terre, peu de bois à brûler et le vent du nord comme en Laponie. Je passai une triste nuit. Brûlé d’un côté, gelé de l’autre, tel fut mon re-pos.

Quelqu’un qui n’aurait eu que le désir de s’amuser, de jouir d’un spectacle aussi nouveau qu’agréable, pouvait se satisfaire : plusieurs lignes immenses de bivouacs, à perte de vue, offraient un coup d’œil ravissant ; des milliers de feux répandus sur le vaste horizon ; les étoiles vives et scintillantes contrastaient trop fort avec notre position, qui n’était rien moins que brillante. Ce fut ce jour là que je couchai pour la première fois au bivouac ; je n’y trouvai rien de bien engageant ; c’est un triste couchage. J’ai dit, bien des fois depuis, que le plus beau des bivouacs ne vaut pas la plus misérable cabane.

16 octobre. – À la pointe du jour, nous partîmes du bivouac pour nous diriger sur Ulm. La journée commençait à être très mauvaise ; les routes étaient encombrée de boue et obstruées par l’artillerie. La pluie tombait avec force. Nous arrivâmes dans un bois, où l’on trouva, sur le bord de la route, une clairière. Nous étions tellement gênés par l’artillerie et la cavalerie qu’on nous y laissa, pour attendre qu’elles eussent filé. Quatre heures après, nous étions encore là, sous des torrents de pluie, dans la boue jusqu’aux genoux, n’ayant rien mangé de la journée, et tous nos membres engourdis de froid. Ce qui ralentissait la marche de l’armée, c’était le pont d’Elchingen, à un quart de lieue de là, qui avait été coupé par l’ennemi, et si mal réparé par nous, à cause de la hâte, qu’on craignait à tout instant qu’il ne se rompît. Un aide de camp du maréchal Bessières vint nous tirer de ce lieu de mort, en donnant l’ordre de nous porter de suite à

 

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Elchingen, au quartier général de l’Empereur. Chacun suivit la route qui lui parut la plus convenable pour arriver plus vite. Quand j’eus passé le pont, je vis pour la première fois un champ de bataille.

Ce spectacle me glaça d’effroi, mais l’état que j’avais em-brassé devait me faire oublier tout cela. La plaine était couverte de cadavres, presque tous Autrichiens. Dans le village, dans les rues, dans les maisons, dans les jardins, tout était garni de morts. Pas un coin qui ne fut arrosé de sang. Nous fûmes logés militairement. Je n’ai pu me coucher de la nuit, faute d’espace pour m’asseoir sur le plancher. Les maisons étaient pleines de blessés, sans habitants et dévastées. Je ne mangeai rien de la journée ; je ne pus même pas faire sécher mes habits qui étaient pourris d’eau. Quatre jours après, ils ne l’étaient pas encore en-tièrement.

Tel fut le résultat de la journée du 23, qui fut une des plus cruelles de la campagne. L’Empereur ne s’était pas débotté de-puis huit jours. Mais le mouvement de nos corps d’armées avait tellement dérangé les plans de campagne de l’ennemi, qu’il commença des pourparlers de capitulation que nous n’acceptâmes pas.

17 octobre. – C’est alors que l’Empereur donna l’ordre de battre en brèche pour tenter l’assaut.

Aussitôt qu’il fit jour, chacun s’empressa de se procurer des pommes de terre ; quelques instants après, il nous fut délivré un biscuit, qui ne pouvait arriver plus à propos. La générale battit, et dans un instant nous fûmes en bataille au-dessus du village d’Elchingen. Nous y restâmes toute la journée pour contenir l’ennemi, en cas qu’il eût fait une sortie de notre côté. On se bat-tit toute la journée, à peu de distance de nous, sans que nous prissions part à l’action. Le bruit de l’artillerie qui battait la brè-che d’Ulm était si fort et si terrible qu’on aurait dit la destruc-

 

– 65 – tion du monde entier. Au soir, étant allé chercher du bois, aux environs de notre position, pour nous chauffer un peu, les ténè-bres étaient si profondes que je chargeai sur mes épaules un kaiserlick mort, que j’avais pris pour une bûche. Cela m’effraya beaucoup. Nous ne nous retirâmes que le soir, vers dix heures, en ayant toutes les peines du monde pour nous dégager de la boue.

Je fus logé dans la superbe abbaye où était l’Empereur. Dans toutes les salles, chambres, corridors, cellules, on avait allumé des feux pour cuire nos pommes de terre. On ne peut se faire une idée de la beauté de cette abbaye.

La canonnade ne cessa de se faire entendre, jusqu’au soir du 17, où elle cessa tout à coup. Nous apprîmes peu de temps après que le général Mack, renonçant à l’espoir de se faire jour l’épée à la main, venait de capituler, en remettant aux mains de l’Empereur toute son armée et la place qu’il n’avait pas défen-due.

18 octobre. – Nous ne sortîmes pas de la journée, ce qui nous fit beaucoup de bien, tant pour nous reposer que pour ap-proprier nos armes, qui étaient rongées de rouille. Dans la nuit, au milieu d’un ouragan terrible, le Danube déborda et entraîna les cadavres qui n’étaient pas encore inhumés. Ils durent faire connaître à Vienne les malheurs de l’armée de Souabe, car ils flottaient sur le fleuve comme les débris d’un vaisseau.

20 octobre. – L’Empereur passa toute la journée à Ulm, sur une hauteur, pour voir défiler l’armée autrichienne, qui sortit avec les honneurs de la guerre et déposa les armes devant lui. L’Empereur, entouré d’une partie de la Garde, fit appeler les généraux autrichiens, et les traita avec les plus grands égards. Ensuite, nous fûmes coucher à Augsbourg.

 

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L’Empereur arriva à Augsbourg, précédé des grenadiers à pied qui portaient les quatre-vingt-dix drapeaux pris dans cette première campagne. Cette entrée brillante et martiale produisit sur les habitants un étonnement difficile à décrire ; ils ne pou-vaient se persuader qu’en si peu de jours on eût détruit une si grande armée.

À l’appel du troisième jour, il fut lu, à l’ordre des compa-gnies, une proclamation de l’Empereur aux soldats de la Grande Armée, qui énumérait tous les combats et les trophées qu’ils avaient conquis en quinze jours, et l’annonce d’une deuxième campagne contre les Russes, qui approchaient. Un décret impé-rial, daté d’Ulm, faisait compter pour campagne le mois de ven-démiaire an XIV, indépendamment de la campagne courante.

24 octobre. – À Munich : – Le régiment de chasseurs partit d’Augsbourg, le 23 octobre, de très grand matin, coucha à Schwabhausen, après une journée pénible, et arriva le lende-main 24 à Munich, à 3 heures de l’après-midi. Une route su-perbe dans ses dernières parties. Nous fîmes notre entrée en grande tenue ; une foule immense s’était portée sur notre pas-sage. Les habitants paraissaient prendre plaisir à voir la Garde et leurs protecteurs. Ils nous reçurent avec la plus grande joie. Il n’y a pas d’endroit où nous ayons été aussi bien traités. Ils nous embrassaient, tant ils étaient contents de se voir à l’abri des vexations des Autrichiens. Ils avaient décoré leurs maisons d’emblèmes exprimant le bonheur qu’ils éprouvaient de possé-der leur régénérateur et leurs sauveurs. Les vivres étaient en abondance, la volaille pour rien. Il n’y avait de cher que le pain.

À mon arrivée, je fus commandé de service pour monter la garde au palais électoral. L’Empereur arriva à 9 heures du soir. Tous les grands de la cour se portèrent au-devant de lui. Ils étaient chamarrés de décorations, de cordons et d’épaulettes. Ce qui me divertit le plus dans cette soirée, ce fut la garde de l’Électeur. Elle est d’une mine grotesque ; son costume tient

 

– 67 – beaucoup aux troupes du temps d’Henri IV ; elle est composée de beaux hommes, extrêmement grands, tous armés d’un sabre et d’une pique.

Pendant deux heures, je ne fis que porter et présenter les armes, tant le nombre des grands personnages qui furent admis à offrir leurs hommages à l’Empereur fût considérable. Je n’avais jamais autant vu de décorations de toute espèce et de tous les pays qu’il en passa devant moi pendant cette fatigante faction. Je crois avoir reçu le salut très profond de tous les prin-ces, ducs, barons de la Bavière reconquise et reconnaissante. Dans cette circonstance, un soldat de l’Empereur, un guerrier de la Grande Armée, avait des titres à mériter les grands saluts qu’on lui faisait.

25 octobre. – Une prostration presque complète, une nuit passée sans sommeil, me faisaient vivement désirer un bon lit et du repos de douze heures au moins. Je me couchai avec cet es-poir, mais, vers dix ou onze heures, un bruit discordant de son-nettes nous réveilla brusquement, cinq ou six que nous étions dans ce logement. C’était un adjudant major, du régiment, qui nous donna l’ordre de nous rendre avec armes et bagages, dans un corps de garde qu’il nous désigna.

Arrivés là, avec quelques autres chasseurs qu’on avait recru-tés de la même manière, on nous envoya sur la route de Land-shut, à une lieue de Munich, pour garder le grand parc de l’armée. La nuit était profondément noire, la pluie tombait à torrent ; il faisait si mauvais que, dans tout autre moment, on n’aurait pas mis un chien à la porte. J’eus beau observer que je descendais de garde, on me répondit qu’on en tiendrait compte une autre fois. Il fallut marcher, le devoir et le service l’exigeait.

Nous voilà dix à douze, pataugeant dans une profonde boue, marchant à l’aventure, et regrettant tous, de bien bon cœur, l’excellent coucher qu’il nous avait fallu quitter. Arrivés à notre

 

– 68 – destination, les camarades du 1er corps (maréchal Bernadotte), que nous relevions, nous laissèrent une très bonne baraque en planches garnie de bonne paille, un feu de bivouac en très grande activité et beaucoup de bois pour l’alimenter. C’était du moins une compensation à notre infortune et un dédommage-ment qui nous était bien dû, mais malheureusement cette fa-veur inespérée nous échappa bientôt. À peine avait-on placé les sentinelles sur les points indiqués, et le reste du poste pris pos-session de cette baraque qui promettait de nous être si utile, que le feu s’y déclara avec tant d’intensité que les hommes qui s’y trouvaient à l’abri eurent beaucoup de peine à en sortir sans être atteints par les flammes. Les efforts que l’on fit pour l’éteindre furent sans résultat, car elle s’abîma en peu de minutes. Mal-heureusement, on n’avait pas eu le temps de retirer tous les fu-sils, les sacs et les bonnets à poil qui s’y trouvaient. Les deux fusils qui manquaient étaient chargés, comme tous les autres des hommes du poste. Une fois atteints par le feu, ils partirent. Placé en faction sur la route, une balle atteignit mon bonnet au-dessus de la tête, et le perça de part en part, sans trop m’en apercevoir. Ces longues flammes, ces deux coups de feu portè-rent l’alarme dans tous les postes d’alentour. On cria partout « aux armes » ; l’inquiétude fut générale parce qu’on craignait que ce fût une attaque pour enlever le grand parc, ou qu’on le fît sauter.

Après des reconnaissances faites, et qu’on se fut assuré de la cause de cette chaude alerte, tout rentra dans l’ordre matériel-lement parlant, mais la crainte d’être punis, et le désagrément de notre fâcheuse position nous tinrent sur le qui-vive le restant de notre garde.

Rentrés à Munich sur les deux heures, nous fûmes, tous en-semble, rendre compte de ce fâcheux événement à l’adjudant major de semaine qui, après avoir pris les ordres du général, envoya le sergent et le caporal à la garde du camp, et les chas-seurs à leur logement jusqu’à nouvel ordre. Ainsi se termina une

 

– 69 – nuit pleine d’anxiété et de fatigue, et qui aurait pu avoir des sui-tes extrêmement fâcheuses, si le feu avait pu communiquer au grand parc, ce qui fut rendu impossible à cause de la pluie tor-rentielle.

Le 26, mon indisposition, la fatigue et les émotions de la veille ne me donnèrent pas l’envie de visiter Munich.

Les 5, 6 et 7 novembre, sur les bords du Danube, nous prî-mes plusieurs fois les armes, surtout la nuit, pour veiller à la sûreté du quartier général impérial, car une portion très forte de l’armée russe occupait encore la rive gauche. Les patrouilles, sur la rive, par ce temps très froid et ce brouillard épais, étaient peu récréatives.

Le 8 novembre, à Strenberg, bourg où nous fûmes tous lo-gés si à l’étroit, que plus de la moitié des hommes de la garde furent contraints de bivouaquer. Malgré la neige qui tombait par avalanche, les fureteurs des compagnies (et le nombre en était grand) découvrirent des caves d’excellent vin de Hongrie. On en but pour se réchauffer, pour se restaurer, pour dissiper l’ennui qu’on éprouvait d’être empilés, étouffés dans ces cham-bres, où l’on ne pouvait pas remuer ni bras, ni jambes ; enfin, on but tant et tant que, s’il avait fallu faire le coup de feu dans la nuit, on n’aurait pas su où prendre les cartouches… Spectateur bénévole de cette gigantesque orgie, ne buvant pas, ou du moins très peu, j’admirai, sans en être ébloui, la surprenante consom-mation qu’en faisaient certains hommes. C’étaient de véritables Gargantuas.

Le lendemain 9, dans une longue et fatigante marche, la plupart des hommes, obligés de se coucher sur le bord du che-min, faute de jambes pour suivre leurs camarades, prouvaient suffisamment que ce vin était plus nuisible que favorable à la santé.

 

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Dans la journée, nous passâmes sur le champ de bataille du terrible combat d’Amstetten (5 novembre) entre les grenadiers d’Oudinot, réunis à la cavalerie du prince Murat, et les Russes, et ensuite dans la petite ville de ce nom. On eut à passer plu-sieurs rivières, dont les ponts, coupés et rétablis à la hâte, retar-dèrent beaucoup la marche.

Le 12 novembre, à moitié chemin entre Saint-Poelten et Burkesdorf, nous rencontrâmes les magistrats de Vienne, qui venaient implorer l’Empereur de ménager la capitale et leur souverain, et lui offrir les clefs de la ville. L’Empereur nous sui-vait de près. Il passa donc au milieu de nous avec ces Viennois. Ils furent alors témoins d’une scène qui dut leur prouver com-bien l’Empereur était aimé par ses troupes.

Nous montions une côte extrêmement rapide. Nous bordâ-mes la haie de chaque côté de la route. Le 4ème corps, qui mon-tait la montagne en même temps, fit le même mouvement que toute la Garde. Dans un instant, les cris de « Vive l’Empereur » se communiquèrent sur toute la ligne, les chapeaux au bout des baïonnettes ; les voitures de l’Empereur allant au petit pas, les députés eurent tout le temps de recueillir les applaudissements que la Garde et l’armée témoignaient à leur souverain. L’Empereur était dans une des voitures de la cour ; c’était la première fois qu’il s’en servait depuis son départ de Paris.

Dans le Rhin, toutes les fois que Sa Majesté nous ren-contrait en route, nous nous arrêtions pour lui rendre les hon-neurs militaires, et la saluer de nos acclamations. Tous les corps de l’armée en faisaient autant, à moins d’ordre contraire. Sou-vent, dans ces revues inattendues, l’Empereur complimentait les régiments qui s’étaient distingués dans une affaire récente, complétait les cadres et distribuait les décorations. C’était une circonstance fortuite, qui était vivement désirée et qui satisfai-sait bien des désirs.

 

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13 novembre. – À une petite demi lieue de Vienne, au lieu de continuer notre route, nous entrâmes dans un village à gau-che, appelé Schœnbrunn. Ce contretemps nous fit beaucoup de peine, car nous pensions loger en ville. Ce qui ne nous fit nulle-ment plaisir, c’est que, du milieu de la place de ce village, on découvrait Vienne à travers le vallon ; cette quantité de clochers, flèches, tours, faisaient un contraste frappant avec la campagne, qui était couverte de neige. Sur cette même place s’élevait le pa-lais impérial que l’Empereur avait choisi pour sa résidence.

Nous y fûmes logés pour faire le service du palais. Réveillé dans la nuit, sans être commandé de service, je fus contraint, avec d’autres camarades, pas plus amoureux que moi de trotter à de telles heures, de faire autour du parc des patrouilles qui exigeaient une heure de marche.

Il nous fut défendu d’aller à Vienne sans permission.

16 novembre. – Le régiment se disposait à passer l’inspection, lorsqu’on reçut l’ordre du départ. Cette nouvelle fut un coup de foudre. Les événements nous étaient peu connus, et on ne les savait que fort tard. Nous ne pouvions nous imaginer ce qui empêchait l’empereur d’Autriche de faire la paix. Nous entrions dans un nouveau pays, peu connu, offrant peu de res-sources. Les Russes, continuant toujours de battre en retraite, nous entraînaient nécessairement dans des pays affreux, et sur-tout dans une saison peu propre aux marches. J’avoue franche-ment que ce départ me fit assez de peine. Cela ne m’empêcha pas de faire le voyage comme les autres.

Nous partîmes, à 2 heures de Schœnbrunn, et après une demi-heure de marche, nous entrâmes dans Vienne. Je traversai cette ville avec un grand désir de la connaître, mais le moment n’était pas encore arrivé. En sortant de Vienne, mourants de

 

– 72 – froid, nous ne fîmes que courir pour nous empêcher de geler. Nous arrivâmes à Stockerau à 10 heures du soir. L’Empereur coucha à Stockerau.

17 novembre. – Partis avec le point du jour, nous marchâ-mes toute la journée sans nous arrêter, jusqu’à la Taya, qu’il fallut passer à dix heures du soir, par une nuit très obscure, sur une planche très étroite, flexible et vacillante. Nos rangs très dégarnis depuis plusieurs heures, par la fatigue et la longueur de la marche, le devinrent encore bien davantage, car la moin-dre maladresse pouvait nous faire tomber dans l’eau. Aussi ceux qui se trouvèrent de l’autre côté furent peu nombreux, et à peine suffisants pour fournir le service du quartier général impérial. Une autre cause qui contribua à faire rester beaucoup d’hommes derrière, ce sont les nombreuses caves, remplies de vin de Moravie, qu’on trouvait sur le bord de la route. On conçoit que des hommes fatigués, vivant mal, dormant peu, marchant toujours, profitassent de ces bonnes et rares occa-sions pour se donner des jambes et un moment de bon temps, mais malheureusement l’abus touchait de près au bienfait. 2

 

2 Ici finit cette rédaction primitive, qui fut faite, pour la plus grande part, le texte l’indique, à Schœnbrunn, en 1805. Je ne puis en donner, comme de tout l’Itinéraire, qu’une partie. Nous ne pouvons songer, je l’ai dit, à suivre jour par jour les vélites sous la pluie, dans la boue, dans leurs longues journées sans pain, dans tous les humbles incidents de leur hé-roïque endurance, mais ce que nous donnons aide à comprendre le tra-vail qui s’était fait, trente-cinq ans plus tard, dans l’esprit du comman-dant Barrès, quand il reprit les notes de sa vingtième année. Ses misères, il les laissait désormais au second plan, pour se plaire dans les choses curieuses qu’il avait vues, et dans les grands événements auxquels il avait participé. Et par exemple dans cette campagne de 1805, les souffrances de la Grande Armée étaient nécessaires pour que Napoléon débordât l’ennemi, à grande distance, par les vallées du Main et du Neckar, puis, tournant brusquement au sud, descendît de Wurzbourg à Donawerth sur le Danube. Cette marche, qui fut si dure pour J.-B. Barrès et ses camara-des, les plaçait entre Ulm et Vienne, et coupait aux Autrichiens leur re-traite. Ulm pris, Napoléon court sur Vienne, et entraîne les deux empe-

 

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