Souvenirs D'un Officier De La Grande Armée

Jean-Baptiste Auguste Barrès · Chapitre 19 sur 67

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Souvenirs D'un Officier De La Grande Armée

Iéna

 

 

13 octobre. – Au bivouac, en avant d’Iéna, sur une monta-gne et sur la rive gauche de la Saale. Pour y arriver, nous traver-sons la ville et prenons position : il était déjà nuit. Ayant su que le 21ème léger du 5ème corps n’était pas très éloigné, je fus voir les nombreux compatriotes qui y servaient. Ils étaient aux avant-postes, sans feu, avec défense de combat, et je les quittai bien-tôt. De retour au camp, j’apprends qu’Iéna est en feu et qu’on s’y est rendu en foule. Je fis comme les autres, malgré la lassitude, la distance à parcourir et le détestable chemin à descendre, que plus de mille hommes étaient occupés à rendre praticable pour l’artillerie et la cavalerie. Et, en effet, sur l’étroit plateau où se trouvaient les combattants, il n’y avait encore ni artilleurs, ni cavaliers, et cependant une portée de fusil ne séparait pas les deux armées. Après avoir franchi ce mauvais pas, j’entrai dans Iéna. Grand Dieu ! quel affreux spectacle offrait cette malheu-reuse ville, dans cet instant de la nuit ! D’une part le feu ; de l’autre, le bris des portes, les cris de désespoir. J’entrai dans la boutique d’un libraire : les livres étaient jetés pêle-mêle sur le plancher. J’en prends un au hasard : c’était le guide des voya-geurs en Allemagne, imprimé en français. C’était le deuxième volume ; je cherche vainement le premier, je ne le trouve pas. (Mais le lendemain de la bataille, quand l’ordre eut été rétabli, je retournai chez le libraire, pour le prier de me vendre ce pre-mier volume. C’était un peu lourd à porter dans un sac, mais j’étais si content d’avoir cet ouvrage qu’il me semblait que son poids ne devait pas m’incommoder.) En sortant de cette librai-rie, j’entrai dans la boutique d’un épicier ; on se partageait du sucre en pains. On m’en donna cinq ou six livres, que je portai de suite au camp. Je n’eus que cela à manger pendant toute la journée du lendemain.

 

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Peu d’heures après mon retour au camp, on prit les armes, on se forma en carré et on attendit en silence le signal du com-bat.

14 octobre. – Un coup de canon tiré par les Prussiens, dont le boulet passa par dessus nos têtes, annonça l’attaque. Un bruit de canons et de fusils se fit aussitôt entendre sur les lignes des deux armées ; les feux d’infanterie étaient vifs, continuels, mais on ne découvrait rien, le brouillard étant si épais qu’on ne voyait pas à six pas. L’Empereur était parvenu par ses habiles manœu-vres à forcer les Prussiens à donner la bataille dans une position et sur un terrain peu favorables, puisqu’ils présentaient le flanc gauche à leur base d’opération et qu’elle était tournée.

L’Empereur déjeuna devant la compagnie, en attendant que le brouillard se levât. Enfin, le soleil se montra radieux, l’Empereur monta à cheval, et nous nous portâmes en avant. Jusqu’à quatre heures du soir, nous manœuvrâmes pour ap-puyer les troupes engagées. Souvent notre approche suffisait pour obliger les Prussiens et les Saxons à abandonner les posi-tions qu’ils défendaient ; malgré cela, la lutte fut vive, la résis-tance désespérée, surtout dans les villages et les bouquets de bois, mais une fois que toute notre cavalerie fut arrivée en ligne et put manœuvrer, alors ce ne fut plus que désastre. La retraite se changea en déroute, et la fuite fut générale.

L’Empereur nous arrêta sur un plateau découvert et très élevé, où il resta près d’une heure à recevoir les rapports qui lui arrivaient de tous les points, à donner des ordres et à causer avec les généraux. Placé au milieu de nous, nous pûmes le voir jouir de son immense triomphe, distribuer des éloges, et rece-voir avec orgueil les nombreux trophées qu’on lui apportait. Couché sur une immense carte ouverte, posée à terre, ou se promenant les mains derrière le dos, en faisant rouler une

 

– 90 – caisse de tambour prussien, il écoutait attentivement tout ce qu’on lui disait, et prescrivait de nombreux mouvements.

Après que ces masses de prisonniers, ces innombrables ca-nons eurent défilé devant les vainqueurs, que le canon ne se fit plus entendre, ou du moins que ses détonations furent très éloi-gnées, l’Empereur rentra à Iéna, suivi de la garde à pied. Nous avions plus de deux lieues à faire, il était plus de cinq heures ; aussi nous ne pûmes arriver qu’après sept heures du soir. On se logea militairement, chaque caporal amenant son escouade avec lui. Une maison d’assez belle apparence nous engagea à y en-trer ; nous étions les premiers, nous en prîmes possession : c’était un pensionnat de demoiselles. La cage était restée, mais les oiseaux s’étaient envolés, en laissant leurs plumes, du moins une partie de leurs hardes : les pianos, les harpes, les guitares, leur livres, de charmants dessins ou gravures et des fournitures de bureau à satisfaire tous les besoins et tous les goûts. Les ap-partements étaient élégamment meublés et très coquets. Je pro-fitai de cette circonstance pour écrire à mon frère aîné une lon-gue lettre, où je lui rendais compte de notre brillante victoire.

Le lendemain, au jour, je fus flâner autour du quartier géné-ral, pour guetter le départ du courrier impérial. Je n’attendis pas longtemps. Je priai le premier courrier qui partit de mettre ma lettre à la poste, dès son arrivée à Mayence. Il s’en chargea avec plaisir, en me disant qu’on ne saurait trop répandre les bonnes nouvelles.

Le 15, nous fûmes chargés de faire cuire beaucoup de viande, qu’on dut chercher dans la campagne, pour faire du bouillon pour les blessés. Toute la journée, la Garde s’est oc-cupée de ce pieux devoir. Mon Dieu, que de blessés ! Toutes les églises, tous les grands établissements en étaient remplis. Les fonctions d’infirmier sont bien pénibles, quand on s’identifie avec les souffrances des malheureux qu’on s’efforce de soula-ger !

 

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Le 18, à Mersebourg, sur la rive gauche de la Saale, dans une situation charmante. J’étais de garde auprès de l’Empereur, qui arriva après nous, venant de Weimar.

Dans la journée, nous passâmes près du champ de bataille de Rosbach. La journée d’Iéna a bien vengé cette défaite.

 

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