Souvenirs militaires de 1804 à 1814
Chapitre VII · Retraite de la Bérézina à Wilna.
PREMIERS JOURS DE MARCHE.—IMPOSSIBILITÉ DE FORMER UNE
ARRIÈRE-GARDE.—LES RESTES DU 3e CORPS REJOIGNENT LE QUARTIER
GÉNÉRAL.—DÉPART DE L’EMPEREUR.—NOUVELLE RIGUEUR DU FROID.—L’ARMÉE
ARRIVE À WILNA.
La Bérézina était passée et le projet des Russes avait échoué; mais la déplorable situation de l’armée rendait de plus en plus difficile de résister à de nouvelles attaques. Les 2e et 9e corps, qui s’étaient sacrifiés pour nous ouvrir le passage de la Bérézina, se trouvaient presque en aussi mauvais état que nous, et le salut de l’armée ne dépendait que de la rapidité de sa fuite. Aussi cette partie de la retraite, la plus désastreuse de toutes, n’offre-t-elle qu’une marche précipitée ou plutôt une longue déroute sans aucune opération militaire.
On espérait rallier l’armée à Wilna, sous la protection de quelques troupes qui s’y trouvaient. Nous en étions encore à cinquante-quatre lieues par le chemin de traverse de Zembin, qui rejoint la grande route à Molodestchno; l’on suivit cette direction.
Dès le 28, lorsque l’attaque de Tchitchagoff eut été repoussée, Napoléon quitta les bords de la Bérézina, et se porta à Zembin avec la garde et les 1er, 4e et 5e corps. Le 29 au matin les 2e et 9e commencèrent leur retraite, suivis par le 3e. La route de Zembin est une chaussée élevée sur des marais et construite en bois, comme plusieurs autres de ce pays; quelques ponts très-longs traversent des courants d’eau qui se jettent dans la Bérézina. Cette disposition de terrain rendait la marche pénible et lente; car les marais n’étant qu’à demi gelés, il fallait que la colonne entière défilât sur cette chaussée souvent très-étroite; mais on se consolait de cet inconvénient en pensant que si l’ennemi, moins occupé de défendre la route de Minsk, eût porté plus d’attention sur celle de Wilna, il lui aurait suffi de brûler un des ponts pour nous engloutir tous dans les marais. Après avoir passé un de ces défilés, le 3e corps s’arrêta quelque temps pour se rallier. Là je vis passer pêle-mêle des officiers de tous grades, des soldats, des domestiques, quelques cavaliers traînant avec peine leurs chevaux, des blessés et écloppés se soutenant mutuellement. Chacun racontait la manière miraculeuse dont il avait échappé au désastre de la Bérézina, et se félicitait d’avoir pu sauver sa vie en abandonnant tout ce qu’il possédait. Je remarquai un officier italien respirant à peine et porté par deux soldats que sa femme accompagnait. Vivement touché de la douleur de cette femme et des soins qu’elle rendait à son mari, je lui donnai ma place auprès d’un feu qu’on avait allumé. Il fallait toute l’illusion de sa tendresse pour ne pas s’apercevoir de l’inutilité de ses soins. Son mari avait cessé de vivre, et elle l’appelait encore jusqu’au moment où, ne pouvant plus douter de son malheur, elle tomba évanouie sur son corps. Tels étaient les tristes spectacles que nous avions journellement sous les yeux, quand nous nous arrêtions un instant, sans compter les querelles des soldats qui se battaient pour un morceau de cheval ou un peu de farine; car depuis longtemps le seul moyen de conserver sa vie était d’arracher de force les provisions à ceux qui les portaient ou de profiter d’un moment de sommeil pour les leur enlever. Ce même jour, j’appris la mort de M. Alfred de Noailles, aide de camp du prince de Neufchâtel, qui avait été tué la veille auprès du duc de Reggio. Jusqu’à ce moment je n’avais perdu aucun de mes amis, et j’en éprouvai une douleur bien vive. Le maréchal Ney, à qui j’en parlai, me dit pour toute consolation que c’était apparemment son tour, et qu’enfin il valait mieux que nous le regrettions que s’il nous regrettait. Dans de pareilles occasions il témoignait toujours la même insensibilité; une autre fois je lui entendis répondre à un malheureux blessé qui lui demandait de le faire emporter: Que veux-tu que j’y fasse? tu es une victime de la guerre; et il passa son chemin. Ce n’est pas assurément qu’il fût méchant ni cruel; mais l’habitude des malheurs de la guerre avait endurci son cœur. Pénétré de l’idée que tous les militaires devaient mourir sur le champ de bataille, il trouvait tout simple qu’ils remplissent leur destinée, et l’on a vu d’ailleurs dans ce récit qu’il ne faisait pas plus de cas de sa vie que de celle des autres.
Le 3e corps arriva le 29 à Zembin, et le 30 à Kamen. À peine la marche était-elle commencée, que le duc de Bellune déclarait ne pouvoir plus faire l’arrière-garde. Il essaya même de passer en avant, et de laisser le 3e corps exposé aux attaques de l’avant-garde russe, ce qui causa une discussion assez vive entre lui et le maréchal Ney. On eut recours à l’autorité de Napoléon, qui ordonna au duc de Bellune[43] de rester à l’arrière-garde et de protéger la retraite. Mais ce qui venait de se passer donnait peu de confiance en l’appui du 9e corps; aussi le maréchal Ney voulut-il éloigner du danger les restes du 3e, c’est-à-dire quelques officiers et les aigles des régiments. On réunit, sous le commandement d’un capitaine[44], les soldats en état de combattre; à peine s’en trouva-t-il cent. Cette troupe fut destinée à servir d’escorte au maréchal. Tout le reste partit de Kamen à minuit, sous les ordres du général Ledru, pour s’efforcer de rejoindre l’Empereur, afin de marcher avec la garde impériale et sous sa protection. Il fallait d’autant plus se hâter, que le quartier général avait un jour d’avance sur nous, et marchait à grandes journées. Aussi, pendant deux jours et trois nuits, nous marchâmes presque sans nous arrêter; et quand l’excès de la fatigue nous forçait de prendre un peu de repos, nous nous réunissions tous dans une grange avec les aigles des régiments et quelques soldats encore armés qui veillaient à leur défense. Bientôt on donna l’ordre de briser les aigles et de les enterrer. Je ne pus y consentir. Je fis brûler le bâton et mettre l’aigle dans le sac d’un des porte-aigles, à côté duquel je marchais constamment. On avait en même temps renouvelé l’ordre déjà donné aux officiers de s’armer de fusils.
Cet ordre était inexécutable; les officiers, malades et exténués, n’avaient plus la force de se servir d’une arme. Plusieurs succombèrent pendant ce trajet; l’un d’eux, qui venait de se marier en France, fut trouvé mort auprès d’un feu, tenant le portrait de sa femme fortement serré contre son cœur. Peu s’en fallut même que nous ne fussions tous enlevés par les Cosaques dans la petite ville d’Ilïa. Un bataillon de la vieille garde, qui heureusement était resté avec le comte de Lobau pour garder la position, nous aida à nous en débarrasser. Le 3, nous rejoignîmes le quartier général entre Ilïa et Molodetschno; mais ce quartier général, si brillant au commencement de la guerre, était devenu méconnaissable. La garde marchait en désordre; on lisait sur la figure des soldats le mécontentement et la tristesse. L’Empereur était en voiture avec le prince de Neufchâtel; un petit nombre d’équipages, de chevaux de main et de mulets échappés à tant de désastres suivaient la voiture. Les aides de camp de l’Empereur, ainsi que ceux du prince de Neufchâtel, menaient par la bride leurs chevaux, qui se soutenaient à peine. Quelquefois, pour prendre un peu de repos, ils s’asseyaient derrière la voiture. Au milieu de ce triste cortége, une foule d’écloppés de tous les régiments marchaient sans aucun ordre, et la forêt de sapins que nous traversions, en répandant une couleur sombre sur tout ce tableau, semblait encore en augmenter l’horreur. Au sortir de la forêt, nous arrivâmes à Molodetschno, lieu de l’embranchement de la grande route de Minsk à Wilna.
Il était de la plus grande importance pour nous d’atteindre ce point avant que les Russes eussent pu s’en emparer et nous fermer le passage.
La rapidité de notre marche prévint ce malheur; mais l’ennemi ne cessait de nous harceler dans toutes les directions. Depuis la Bérézina, leurs trois armées avaient continué de marcher sur trois routes différentes.
Tchitchagoff, avec l’armée de Moldavie, faisait l’avant-garde et suivait la même route que nous; Kutusow marchait sur notre flanc gauche; Wittgenstein sur notre flanc droit.
Le 6e corps, commandé par le général de Wrède, s’était, après l’affaire de Polotzk, retiré successivement jusqu’à Doksistzy; il continua son mouvement par Vileika et Nemenczin sur Wilna. Cette marche couvrait le flanc droit de l’armée; mais le 6e corps était tellement détruit que l’on n’en pouvait attendre qu’un faible secours. Les Cosaques, tombant à l’improviste au milieu de notre colonne, massacraient presque sans défense tout ce qui se trouvait sous leur main. À Plechtchnitsy, le duc de Reggio, blessé, fut attaqué dans une maison de bois où il était logé; un boulet de canon brisa le lit sur lequel il reposait et dont un des éclats, lui fit une seconde blessure. Il ne dut son salut qu’à quelques officiers, également blessés, qui soutinrent un siège dans la maison jusqu’à l’arrivée des premières troupes françaises. À Chotaviski, à Molodetschno, le 9e corps, qui faisait l’arrière-garde, fut vivement attaqué et mis dans une déroute complète. Le duc de Bellune déclara même que ce serait là son dernier effort, et que, dans l’état où étaient les troupes, il allait hâter sa marche, en évitant toute espèce d’engagement[45]. Napoléon, ne pouvant plus rien entreprendre avec une armée tellement détruite, et craignant d’ailleurs l’effet qu’allait produire en Allemagne la nouvelle de ce désastre, se décida à quitter l’armée et à retourner en France, afin de demander de nouveaux secours pour continuer la guerre. Le moment était favorable, car l’occupation de Molodetschno venait de rouvrir la communication avec Wilna. Le 5
décembre, il écrivit à Smorghoni le fameux 29e bulletin et partit le soir même en traîneau avec le grand maréchal, le grand écuyer et le comte de Lobau, son aide de camp, laissant au roi de Naples le commandement de l’armée. Ce départ fut jugé diversement. Les uns crièrent à l’abandon; d’autres se consolèrent en pensant que l’Empereur reviendrait bientôt, à la tête d’une nouvelle armée, pour nous venger.
Plusieurs se contentèrent de dire qu’ils voudraient bien pouvoir s’en aller comme lui.
Dans la situation de l’armée, cet événement était pour elle une nouvelle calamité. L’opinion que l’on avait du génie de l’Empereur donnait de la confiance; la crainte qu’il inspirait retenait dans le devoir. Après son départ chacun fit à sa tête, et les ordres que donna le roi de Naples ne servirent qu’à compromettre son autorité. J’ai raconté que les cadres du 3e corps avaient rejoint la garde impériale et marchaient sous sa protection. Dès le lendemain du départ de Napoléon, le roi de Naples voulut les envoyer à l’arrière-garde. Le général Ledru, qui nous commandait, n’en continua pas moins sa marche. La division Loison, forte de 10,000 hommes, ainsi que deux régiments napolitains, étaient venus de Wilna prendre position à Oszmiana pour protéger la retraite de l’armée.
En deux jours de bivouac, sans un seul combat, le froid les réduisit presque au même point que nous; le mauvais exemple des autres régiments acheva de les désorganiser; ils furent entraînés dans la déroute générale, et tous les débris de l’armée vinrent se jeter pêle-mêle dans Wilna.
Il est inutile, à cette époque, de raconter en détail chaque journée de marche; ce ne serait que répéter le récit des mêmes malheurs. Le froid, qui semblait ne s’être adouci que pour rendre plus difficile le passage du Dniéper et de la Bérézina, avait repris avec plus de force que jamais. Le thermomètre baissa d’abord à 15° et 18°, ensuite à 20° et 25°, et la rigueur de la saison acheva d’accabler des hommes déjà à demi morts de faim et de fatigue. Je n’entreprendrai point de peindre les spectacles que nous avions sous les yeux. Qu’on se représente des plaines à perte de vue couvertes de neige, de longues forêts de pins, des villages à demi brûlés et déserts, et à travers ces tristes contrées une immense colonne de malheureux, presque tous sans armes, marchant pêle-mêle et tombant à chaque pas sur la glace auprès des carcasses des chevaux et des cadavres de leurs compagnons. Leurs figures portaient l’empreinte de l’accablement ou du désespoir, leurs yeux étaient éteints, leurs traits décomposés et entièrement noirs de crasse et de fumée. Des peaux de mouton, des morceaux de drap leur tenaient lieu de souliers; ils avaient la tête enveloppée de chiffons, les épaules revêtues de couvertures de chevaux, de jupons de femme, de peaux à demi brûlées. Aussi, dès que l’un deux tombait de fatigue, ses camarades le dépouillaient avant sa mort pour se revêtir de ses haillons. Chaque bivouac ressemblait le lendemain à un champ de bataille, et l’on trouvait morts à côté de soi ceux auprès desquels on s’était couché la veille. Un officier de l’avant-garde russe, témoin de ces scènes d’horreur que la rapidité de notre fuite nous empêchait de bien observer, en a fait un tableau après lequel il n’y a rien à ajouter: «La route que nous parcourions, dit-il, était couverte de prisonniers que nous ne surveillions plus, et qui étaient livrés à des souffrances inconnues jusqu’alors; plusieurs se traînaient encore machinalement le long de la route avec leurs pieds nus et à demi gelés; les uns avaient perdu la parole; d’autres étaient tombés dans une sorte de stupidité sauvage et voulaient, malgré nous, faire rôtir des cadavres pour les dévorer. Ceux qui étaient trop faibles pour aller chercher du bois, s’arrêtaient auprès du premier feu qu’ils trouvaient; là, s’asseyant les uns sur les autres, ils se tenaient serrés autour de ce feu, dont la faible chaleur les soutenait encore, et le peu de vie qui leur restait s’éteignait en même temps que lui. Les maisons et les granges auxquelles ces malheureux avaient mis le feu, étaient entourées de cadavres; car ceux qui s’en approchaient n’avaient pas la force de fuir les flammes qui arrivaient jusqu’à eux; et bientôt on en voyait d’autres avec un rire convulsif se précipiter volontairement au milieu de l’incendie qui les consumait à leur tour[46].»
Au milieu de si horribles calamités, la destruction de mon régiment me causait une douleur bien vive. C’était là ma véritable souffrance, ou pour mieux dire, la seule; car je n’appelle pas de ce nom la faim, le froid et la fatigue. Quand la santé résiste aux souffrances physiques, le courage apprend bientôt à les mépriser, surtout quand il est soutenu par l’idée de Dieu, par l’espérance d’une autre vie; mais j’avoue que le courage m’abandonnait en voyant succomber sous mes yeux des amis, des compagnons d’armes, qu’on appelle à si juste titre la famille du colonel, et qu’il semble n’avoir été appelé à commander que pour présider à leur destruction. Rien n’attache autant que la communauté de malheurs; aussi ai-je toujours retrouvé en eux le même attachement et le même intérêt qu’ils m’inspiraient. Jamais un officier ou un soldat n’eut un morceau de pain sans le venir partager avec moi. Cette réciprocité de soins n’était point particulière à mon régiment; on la retrouvait dans l’armée entière, dans cette armée où l’autorité était si paternelle, et où la subordination se fondait presque toujours sur l’attachement et la confiance. On a dit qu’à cette époque les supérieurs étaient méconnus et maltraités; cela ne doit s’entendre tout au plus que des étrangers: car dans l’intérieur d’un régiment, jamais un colonel n’a cessé d’être respecté autant qu’il avait droit de l’être. Le seul moyen d’adoucir tant de maux était de marcher réunis, de s’aider et de se secourir mutuellement. C’est ainsi que nous avancions vers Wilna, comptant chaque pas qui nous en rapprochait, logeant tous entassés dans de misérables cabanes près du quartier général, arrivant la nuit, partant avant le jour. Un tambour du 24e régiment marchait à notre tête; c’était tout ce qui restait des tambours et des musiciens des régiments du 3e corps. Le 8 décembre, cinq jours après le départ de Napoléon, nous arrivâmes sous les murs de Wilna[47]. J’avais pris, ce jour-là, les devants avec la permission du général Ledru, pour tâcher d’apprendre ce qu’on voulait faire de nous dans cette ville et quelles ressources elle offrirait. En arrivant à la porte, j’y trouvai un encombrement et une confusion comparables au passage de la Bérézina. Aucune précaution n’avait été prise pour mettre de l’ordre; et, pendant que l’on s’étouffait à la porte, il y avait à côté des passages ouverts que l’on ne connaissait point et que personne n’indiqua. Je vins à bout d’entrer en me débattant dans la foule. Parvenu au milieu de la ville, il me fut impossible d’apprendre où l’on allait établir le 3e corps. Tout était en confusion chez le gouverneur et à la municipalité. La nuit vint; j’ignorais ou était mon régiment. Excédé de fatigue, j’entrai dans le logement du prince de Neufchâtel, dont tous les domestiques étaient dispersés; et après avoir soupe avec un pot de confitures sans pain, je m’endormis sur une planche en remettant au lendemain mes recherches.
CHAPITRE VIII.
RETRAITE DE WILNA À KOWNO.
SITUATION DE L’ARMÉE DANS WILNA.—INCERTITUDE DU ROY DE NAPLES.—ATTAQUE
DES RUSSES.—DÉPART PRÉCIPITÉ.—LE MARÉCHAL NEY CHARGÉ DE
L’ARRIÈRE-GARDE.—MARCHE JUSQU’A KOWNO.
À la pointe du jour, je parcourus de nouveau la ville pour apprendre des nouvelles de mon régiment. Le coup d’œil qu’offrait alors Wilna ne ressemblait à rien de ce que nous avions vu jusqu’alors. Tous les pays que nous venions de parcourir portaient l’empreinte de la destruction dont nous étions les auteurs et les victimes. Les villes étaient brûlées, les habitants en fuite; le peu qu’il en restait partageait notre misère, et la malédiction divine semblait avoir frappé de mort autour de nous la nature entière. Mais à Wilna, les maisons étaient conservées; les habitants se livraient à leurs occupations ordinaires; tout offrait l’image d’une ville riche et peuplée; et au milieu de cette ville, on voyait errer nos soldats déguenillés et mourants de faim. Les uns payaient au poids de l’or la plus chétive nourriture, d’autres imploraient un morceau de pain de la pitié des habitants. Ces derniers, considéraient avec terreur les restes de cette armée jadis si formidable, et qui cinq mois auparavant excitait leur admiration. Les Polonais s’attendrissaient sur des malheurs qui ruinaient leurs espérances; les partisans de la Russie triomphaient; les Juifs ne voyaient que l’occasion de nous faire payer largement tout ce dont nous avions besoin. Les boutiques, les auberges et les cafés, ne pouvant suffire à la quantité d’acheteurs, furent fermés dès le premier jour, et les habitants, craignant que notre avidité n’amenât bientôt la famine, cachèrent leurs provisions. L’armée avait à Wilna des magasins de toute espèce; on fit quelques distributions à la garde; le reste de l’armée était trop en désordre pour y prendre part. Quant aux dispositions militaires, il n’y en eut point. Que faire en effet? chercher à défendre Wilna, c’était tenter l’impossible; se retirer, c’était agir contre l’intention de l’Empereur. Dans cette extrémité, le roi de Naples ne fit aucuns préparatifs, soit, pour la défense, soit pour l’évacuation de la ville, dont le général Loison occupait encore les approches.
À force de recherches, je trouvai le logement du maréchal Ney, et j’appris de lui que l’on avait établi les 2e et 3e corps dans un couvent au faubourg de Smolensk; je m’y rendis aussitôt, c’est-à-dire aussi vite que l’encombrement toujours croissant des rues pouvait le permettre.
L’ennemi, faiblement contenu par le général Loison, s’approchait de la ville; le bruit du canon se faisait entendre, et la porte de Smolensk était encombrée de fuyards, plusieurs déjà percés de coups de lance, et qui s’étouffaient pour trouver un passage. Il me fallut les plus grands efforts pour pénétrer dans le faubourg. Le 3e corps avait en effet occupé la veille le couvent que l’on m’avait indiqué; mais tous les officiers, ainsi que les généraux, s’étaient dispersés; il ne restait qu’un sergent et dix hommes de mon régiment, qui ne connaissaient le logement d’aucun officier. Croirait-on qu’en ce moment deux aides de camp du général Hogendorp, gouverneur de Wilna, vinrent transmettre l’ordre aux 2e et 3e corps de prendre les armes, et de se porter sur la ligne pour soutenir le général Loison? ils trouvèrent quelques hommes désarmés, gelés et malades, sans officiers, sans généraux. Bien loin d’obéir à un ordre si étrange, je prescrivis au sergent de rentrer dans la ville, si l’ennemi arrivait jusqu’au faubourg. J’y rentrai moi-même aussitôt en risquant pour la troisième fois de me faire étouffer. Le bruit du canon qui s’approchait mettait tout en alarmes; on battait la générale; le maréchal Lefebvre et plusieurs généraux parcouraient les rues en criant: Aux armes! Quelques pelotons réunis marchaient vers la porte de Smolensk; mais le plus grand nombre des soldats, couchés dans les rues et dans les maisons où on voulait les souffrir, déclaraient qu’ils ne pouvaient plus combattre et qu’ils resteraient là. Les habitants, craignant le pillage, se hâtaient de fermer leurs maisons et d’en barricader les portes. La vieille garde, seule encore en assez bon ordre, se réunissait sur la place d’armes, et je me joignis à elle. À
l’entrée de la nuit, le calme se rétablit, le canon cessa de se faire entendre, et la division Loison resta en position sur les hauteurs qui entourent la ville. Le roi de Naples, ne voulant pas courir une seconde fois le risque d’être enlevé de vive force, s’établit le soir même au faubourg de Kowno, pour en partir avant le jour. Je retournai alors chez le maréchal Ney, où je reçus l’ordre de départ. Le 3e corps partait le lendemain à six heures du matin, commandé par le général Marchand; le maréchal Ney, destiné jusqu’au dernier moment à sauver les restes de l’armée, reprenait le commandement de l’arrière-garde, composée des Bavarois (6e corps) et de la division Loison.
Un officier de mon régiment vint ensuite me chercher et me conduisit au logement du major, et je retrouvai mon régiment, dont j’étais séparé d’une manière si bizarre depuis deux jours, tant il est vrai qu’on se repent toujours à la guerre d’avoir quitté son poste, même avec l’autorisation de ses chefs, même avec l’intention de bien faire! Les officiers du 4e, semblables au reste de l’armée, avaient passé la journée assez tranquillement dans les maisons, en s’inquiétant peu de la générale et de l’approche de l’ennemi. Un capitaine venait d’arriver de Nancy (dépôt du régiment) avec des effets d’habillement et de chaussure.
On en distribua aux officiers et aux soldats présents; le reste allait être abandonné faute de moyens de transport. Je voulus les vendre à un Juif, et j’ordonnai à l’officier qui les avait conduits de rester jusqu’au départ de l’arrière-garde pour tâcher de conclure ce marché.
Celui-ci, très-effrayé de la situation de Wilna, ne se souciait pas d’y prolonger son séjour; et, après plusieurs objections que je trouvai très-mauvaises, il ne craignit pas de me désobéir, et partit même avant nous. Cet officier s’était perdu pour toujours dans mon esprit; je dois à sa mémoire d’ajouter qu’il est mort depuis sur le champ de bataille.
Le roi de Naples partit à quatre heures du matin avec la vieille garde; les débris des corps d’armée les suivirent successivement. On assure que le maréchal Mortier apprit par hasard le départ, et se mit en marche avec la jeune garde sans avoir reçu d’ordre. Nous partîmes à six heures avec le général Marchand; quelques heures après, le maréchal Ney évacua la ville, qui fut sur-le-champ occupée par l’avant-garde russe. On y abandonna les magasins de vivres, d’armement et d’habillement. Plusieurs généraux, beaucoup d’officiers, plus de 20,000 hommes, presque tous malades, tombèrent au pouvoir de l’ennemi; ces malheureux avaient rassemblé toutes leurs forces pour arriver à Wilna, croyant y trouver le repos. Au moment du départ de l’arrière-garde, les Juifs massacrèrent et dépouillèrent tous ceux qui tombèrent sous leurs mains; le reste mourut de misère dans les hôpitaux ou fut traîné dans l’intérieur de la Russie.
Ainsi fut perdue cette ville conquise si brillamment au commencement de la campagne.
Il restait vingt-six lieues à faire pour repasser le Niémen à Kowno, et il n’y avait pas un moment à perdre; car un jour passé à Wilna donnait aux Russes une grande avance. Cette journée n’avait été employée qu’à frapper aux portes des maisons pour demander un morceau de pain, et le peu de vivres qu’on avait trouvés ayant été consommés, nous n’avions rien à emporter, quand même les moyens de transport n’auraient pas manqué; aussi les mêmes calamités dont j’ai fait précédemment le récit continuèrent-elles à nous poursuivre, et nos forces épuisées ne permettaient pas d’espérer de les supporter longtemps.
À une lieue de Wilna se trouve une haute montagne dont la pente rapide était couverte de verglas; cette montagne fut aussi fatale à nos équipages que l’avait été le passage de la Bérézina. Les chevaux firent d’inutiles efforts pour la gravir, et l’on ne put sauver ni une voiture ni une pièce de canon. Nous trouvâmes au pied de la côte toute l’artillerie de la garde, le reste des équipages de l’Empereur et le trésor de l’armée. Les soldats, en passant, enfonçaient les voitures et se chargeaient de riches habits, de fourrures, de pièces d’or et d’argent. C’était un singulier spectacle que de voir des hommes couverts d’or et mourant de faim, et de trouver étendus sur les neiges de la Russie tous les objets que le luxe a fait inventer à Paris. Ce pillage continua jusqu’au moment où les Cosaques tombèrent sur les pillards et s’emparèrent de toutes ces richesses.
Mes compagnons s’étaient dispersés au milieu des voitures et des chevaux abandonnés pour gravir cette montagne; quand je fus au sommet, je n’en trouvai pas un seul autour de moi; plusieurs me rejoignirent pendant la marche. Un de mes chefs de bataillon, malade et porté sur un traîneau, disparut pour toujours. La première journée fut de neuf lieues; la deuxième de sept jusqu’à Zismory. J’avais perdu le général Marchand, et je conduisais seul mon régiment. Les officiers me demandèrent d’arrêter à une lieue en arrière; mais il y avait dix lieues de Zismory à Kowno, et le canon de l’arrière-garde, en se rapprochant, m’avertissait qu’il fallait atteindre Kowno dans la journée suivante. J’exigeai donc qu’on allât jusqu’à Zismory, où quelques huttes remplies de blessés nous servirent d’asile.
Le lendemain 12, il était à peine cinq heures du matin quand je me remis en marche; l’obscurité de la nuit, le verglas qui couvrait la route, rendaient cette marche bien pénible. Au point du jour, un officier vint me dire que le maréchal Ney avec l’arrière-garde avait traversé Zismory la nuit, qu’il était en avant de nous, et que rien ne nous séparait plus des ennemis. Ce moment fut peut-être pour moi le plus cruel de toute la campagne. Je jetai les yeux autour de moi: vingt officiers malades, un pareil nombre de soldats, dont la moitié sans armes, voilà tout ce qui composait mon régiment, tout ce qui pouvait encore défendre notre liberté et notre vie. Nous touchions au Niémen, et nous allions peut-être perdre en un instant le fruit de deux mois de souffrances, de tant de dévouement, de si grands sacrifices. Cette idée faillit m’ôter tout mon courage. Je pressai la marche, sans consulter ni ma fatigue ni celle de mes compagnons, sans songer au terrain glissant sur lequel nous tombions à chaque pas. J’avais fait plusieurs fois cette même route au mois de juin, après le passage du Niémen. Alors, dans la plus belle saison de l’année, elle était couverte de troupes nombreuses et plus admirables encore par leur ardeur et leur enthousiasme que par leur magnifique tenue. Et maintenant dans les mêmes lieux, par une saison rigoureuse, une foule de fuyards déguenillés, sans force comme sans courage, succombaient à chaque pas à la fatigue, en cherchant à fuir un ennemi qu’ils ne pouvaient plus combattre. Cet affreux contraste me frappa vivement; et, quoique mes forces fussent bien épuisées, j’en retrouvai encore pour sentir tant de malheurs.
Nous étions à moitié chemin de Kowno, quand j’appris d’une manière positive que le maréchal Ney était encore derrière nous avec l’arrière-garde. Cette nouvelle, en calmant mes inquiétudes, me permit de donner à mon régiment quelques instants de repos sur les ruines du village de Rikonti, et nous nous efforçâmes ensuite d’atteindre Kowno, qui semblait fuir devant nous. Deux officiers, conduits sur un traîneau, voulurent m’emmener avec eux; je les refusai pour encourager jusqu’à la fin mes compagnons par mon exemple. Mais j’avoue que j’eus quelque mérite à ne pas profiter de cette occasion; jamais je n’avais été si fatigué, et peu s’en fallut plus d’une fois que je restasse en chemin.
Enfin, nous revîmes le Niémen et nous entrâmes dans Kowno. Pendant que les soldats allaient chercher du rhum et du biscuit, je tombai de lassitude au coin d’une borne. On ne pouvait trouver un logement; il fallut m’établir de, force avec mes officiers dans une maison occupée par le 4e corps, où l’on refusait de nous recevoir, et où nous couchâmes tous sur le carreau.
Le maréchal Ney venait d’arriver après avoir laissé une partie de l’arrière-garde en avant de la ville; le général Marchand nous rejoignit aussi le soir même avec les autres régiments; il donna l’ordre de départ pour le lendemain à cinq heures. Nous allions passer le Niémen et quitter pour toujours cette terre de malheur. Mais, au moment du départ, le maréchal décida que nous resterions avec lui à l’arrière-garde: dernière épreuve de courage et de dévouement que nous étions appelés à subir, et qui ne fut pas la moins pénible. Depuis longtemps il était permis aux restes du 3e corps de croire leur tâche remplie; ils avaient atteint le Niémen, et, quoiqu’ils ne fussent plus en état de combattre, on exigeait d’eux de rester dans Kowno pour tenter encore de le défendre ou plutôt pour s’ensevelir honorablement sous ses ruines. Il faut le dire pourtant à la louange des officiers et des soldats, tous obéirent sans murmures, aucun ne quitta son poste dans une situation si critique.
Pour moi, qui voyais avec admiration la constance héroïque du maréchal Ney, je me félicitai d’être appelé à l’honneur de seconder ses derniers efforts; nous rentrâmes dans nos logements, attendant de nouveaux ordres et prêts à tout événement.
CHAPITRE IX.
RETRAITE DE KOWNO SUR LES BORDS DE LA VISTULE.
SITUATION DE KOWNO.—DÉFENSE DE LA VILLE.—PASSAGE DU NIÉMEN.—DERNIÈRE
ATTAQUE DES RUSSES DE L’AUTRE COTÉ DU FLEUVE.—PRÉSENCE D’ESPRIT DU
MARÉCHAL NEY.—MARCHE JUSQU’A KŒNIGSBERG.—RÉPARTITION DE L’ARMÉE EN
CANTONNEMENTS SUR LA VISTULE.—ARRIVÉE DU 3e CORPS AMARIENBOURG.
Kowno, de même que Wilna, était rempli de magasins, et l’on pense bien que les distributions n’y furent pas plus régulières. Mais les soldats n’eurent pas la patience de mourir de faim au milieu de l’abondance. Les magasins, que l’on avait respectés à Wilna, furent enfoncés à Kowno, et ce nouveau genre de désordre amena de nouveaux malheurs; beaucoup d’hommes ayant bu du rhum sans modération furent engourdis de froid et moururent. Cette liqueur était pour eux d’autant plus dangereuse, qu’ils en ignoraient les effets, et que, n’étant accoutumés qu’à la mauvaise eau-de-vie du pays, ils croyaient boire impunément du rhum en aussi grande quantité. On brisa les tonneaux, le rhum coulait dans les magasins et presque au milieu des rues; d’autres soldats enlevaient les biscuits ou partageaient entre eux les sacs de farine. Les portes des magasins d’habillement étaient ouvertes, les habits jetés pêle-mêle; chaque soldat prenait ceux qu’il trouvait sous la main et s’en revêtait au milieu de la rue; mais la plupart, traversant Kowno sans arrêter, ne songeaient qu’à fuir. Accoutumés à suivre machinalement ceux qui marchaient devant eux, on les voyait risquer de s’étouffer en se pressant sur le pont, sans songer qu’ils pouvaient facilement passer le Niémen sur la glace.
Cependant le maréchal Ney cherchait encore à défendre Kowno pour donner à tous ces malheureux le temps d’échapper à la poursuite de l’ennemi et pour protéger la retraite du roi de Naples, qui avait pris la veille la route de Kœnigsberg par Gumbinnen. Un ouvrage en terre construit à la hâte, en avant de la porte de Wilna, lui parut une défense suffisante pour arrêter l’ennemi toute la journée. Dans la matinée, l’arrière-garde rentra dans la ville; deux pièces de canon soutenues par quelques pelotons d’infanterie bavaroise furent placées sur le rempart, et ce petit nombre de troupes se disposait à soutenir l’attaque qui déjà se préparait. Le maréchal Ney, ayant pris ces dispositions, avait été se reposer dans son logement; à peine était-il parti, que l’affaire s’engagea. Les premiers coups de canon des Russes démontèrent une de nos pièces; l’infanterie prit la fuite, les canonniers allaient la suivre.
Bientôt les Cosaques pouvaient pénétrer sans obstacle dans la ville, quand le maréchal parut sur le rempart. Son absence avait pensé nous perdre; sa présence suffit pour tout réparer. Il prit lui-même un fusil, les troupes revinrent à leur poste, le combat se rétablit et se soutint jusqu’à l’entrée de la nuit, que commença la retraite. Ainsi ce dernier succès fut dû à la bravoure personnelle du maréchal, qui défendit lui-même en soldat la position qu’il mettait tant de prix à conserver.
Je n’appris qu’ensuite le danger que nous venions de courir, et j’aurais regretté de n’avoir point combattu auprès du maréchal, si mon premier devoir, n’eût été de rester avec mon régiment; nous passâmes la journée, ainsi que le 18e chez un juif où nous trouvâmes quelques vivres et beaucoup d’eau-de-vie. Cette espèce d’abondance avait aussi son danger, car après une aussi longue disette, le moindre excès pouvait être mortel. Malgré les recommandations du colonel Pelleport et les miennes, plusieurs hommes s’enivrèrent et furent hors d’état de nous suivre. Les officiers trouvèrent à Kowno leurs porte-manteaux; il n’y avait aucun moyen de les emporter; chacun prit dans le sien ce qui pouvait lui servir et abandonna le reste, trop heureux de sauver sa vie pour songer à rien regretter.
Vers le soir, l’ordre du départ arriva; le 3e corps devait ouvrir la marche, suivi des Bavarois et des restes de la division Loison. Nous traversâmes Kowno au milieu des morts et des mourants. On distinguait, à la lueur des feux des bivouacs encore allumés dans les rues, quelques soldats qui nous regardaient passer avec indifférence; et quand on leur disait qu’ils allaient tomber au pouvoir de l’ennemi, ils baissaient la tête et se serraient auprès du feu sans répondre. Les habitants, rangés sur notre passage, nous regardaient d’un air insolent. L’un d’eux s’était déjà armé d’un fusil, je le lui arrachai. Plusieurs soldats, qui s’étaient traînés jusqu’au Niémen, tombèrent morts sur le pont, au moment où ils touchaient au terme de leur misère. Nous passâmes le fleuve à notre tour; et, tournant nos regards vers l’affreux pays que nous quittions, nous nous félicitâmes du bonheur d’en être sortis, et surtout de l’honneur d’en être sortis les derniers.
De l’autre côté du Niémen, la route de Gumbinnen traverse une haute montagne. À peine étions-nous au pied, que les soldats isolés qui nous précédaient revinrent précipitamment sur leurs pas et nous annoncèrent qu’ils avaient rencontré les Cosaques. À l’instant même un boulet de canon tomba dans nos rangs, et nous acquîmes la certitude que les Cosaques, ayant passé le Niémen sur la glace, s’étaient emparés du sommet de la hauteur avec leur artillerie et nous fermaient le chemin.
Cette dernière attaque, la plus imprévue de toutes, fut aussi celle qui frappa le plus vivement l’esprit des soldats. Pendant la retraite, l’opinion que les Russes ne passeraient point le Niémen s’était fortement établie dans l’armée. Tous, de l’autre côté du pont, se croyaient en parfaite sécurité, comme si le Niémen eût été pour eux ce fleuve des anciens qui séparait l’enfer de la terre. On peut juger de quelle terreur ils durent être saisis, en se voyant poursuivis sur l’autre bord et surtout en trouvant la route occupée par l’artillerie ennemie. Les généraux Marchand et Ledru parvinrent à former une espèce de bataillon en réunissant au 3e corps tous les isolés qui se trouvaient là. On voulut en vain essayer de forcer le passage; les fusils des soldats ne portaient pas, et eux-mêmes n’osaient avancer. Il fallut renoncer à toute tentative et rester sous le feu de l’artillerie, sans oser faire un pas en arrière; car c’eût été nous exposer à une charge, et notre perte alors était certaine. Cette situation acheva de désespérer deux officiers qui avaient été l’exemple de mon régiment pendant toute la retraite, mais dont les forces épuisées depuis longtemps avaient fini par ébranler le courage. Ils vinrent me dire que, ne pouvant plus ni marcher ni combattre, ils allaient tomber entre les mains de Cosaques qui les massacreraient, et qu’ils étaient forcés de rentrer dans Kowno pour se rendre prisonniers. Je fis d’inutiles efforts pour les retenir; je leur rappelai les sentiments d’honneur dont ils étaient pénétrés, le courage dont ils avaient donné tant de preuves, leur attachement pour le régiment qu’ils voulaient abandonner; et, si leur mort était inévitable, je les conjurai du moins de mourir avec nous. Pour toute réponse ils m’embrassèrent en pleurant et rentrèrent dans Kowno. Deux autres officiers subirent le même sort: l’un s’était enivré avec du rhum et ne put nous suivre; l’autre, que j’aimais particulièrement, disparut peu après. Mon cœur était déchiré, j’attendais que la mort vînt me rejoindre à mes malheureux compagnons, et je l’aurais peut-être désirée sans tous les liens qui, à cette époque, m’attachaient encore à la vie.
Le maréchal Ney parut alors et ne témoigna pas la moindre inquiétude d’une situation si désespérée. Sa détermination prompte nous sauva encore et pour la dernière fois. Il se décida à descendre le Niémen et à prendre la route de Tilsitt, espérant regagner Kœnigsberg par des chemins de traverse. Il ne se dissimulait pas l’inconvénient de quitter la route de Gumbinnen, et de laisser ainsi le reste de l’armée sans arrière-garde, inconvénient d’autant plus grave qu’il était impossible d’en prévenir le roi de Naples; mais il ne restait plus d’autre ressource, et la nécessité en faisait un devoir. L’obscurité de la nuit favorisa ce mouvement. À deux lieues de Kowno, nous quittâmes les bords du Niémen pour prendre à gauche dans les bois un chemin qui devait nous mener dans la direction de Kœnigsberg. On perdit beaucoup de soldats qui, n’étant pas prévenus et marchant isolément, suivirent le Niémen jusqu’à Tilsitt. Pendant la nuit et toute la journée suivante, on prit à peine quelques instants de repos. Un cheval blanc que nous montions à poil les uns après les autres nous fut d’un grand secours. Le 14 au soir, un assez bon village nous servit d’abri. Là je perdis encore deux officiers: l’un mourut la nuit dans la chambre que j’habitais, l’autre disparut le lendemain. Ce furent nos derniers malheurs, car à dater de cette journée notre situation changea de face. La rapidité de notre marche nous avait donné une grande avance; d’ailleurs les Cosaques s’occupaient à poursuivre les autres corps sur la grande route; depuis la montagne de Kowno nous cessâmes de les rencontrer. Les pays que nous traversions n’avaient point été ravagés; on y trouvait des vivres et des traîneaux. Le maréchal Ney se rendit alors directement à Kœnigsberg[49], où nous le rejoignîmes le 20, toujours conduits par le général Marchand.
Il faut se rappeler ce que nous avions souffert pour juger combien ces premiers jours d’abondance nous rendirent heureux; car, en nous voyant, on nous eût trouvés plus dignes de pitié que d’envie. Le 3e corps se composait d’environ 100 soldats à pied, conduits par quelques officiers, et d’un pareil nombre d’écloppés de tous les grades, portés sur des traîneaux. Le froid était excessif, et tout nous semblait bon pour nous en garantir. Aussi les habitants, et surtout les Juifs, nous vendaient au poids de l’or les vêtements les plus communs; ils nous croyaient chargés des trésors de Moscou. En traversant la vieille Prusse, il ne fut pas difficile de juger des dispositions des habitants à notre égard.
C’était une curiosité maligne dans leurs questions, c’étaient des plaintes ironiques sur ce que nous avions souffert ou de fausses nouvelles sur la poursuite des Cosaques, que nous ne voyions jamais et que l’on nous annonçait toujours. Si un soldat s’écartait de la route, il était désarmé par les paysans et renvoyé avec des menaces et des mauvais traitements. Un ministre protestant alla même jusqu’à me dire que nos malheurs étaient une juste punition de Dieu pour avoir pillé et ravagé à notre passage la Prusse, dont nous étions les alliés. Je dois avouer que nous étions peu sensibles à ce mauvais accueil; le bonheur de trouver des vivres et de passer les nuits dans des chambres bien chaudes nous consolait de tout.
Le roi de Naples, croyant le maréchal Ney à son arrière-garde, s’était dirigé de Kowno sur Kœnigsberg par la grande route de Gumbinnen. Un officier, qu’il avait envoyé en mission auprès du maréchal, tomba entre les mains des Cosaques, et, s’en étant échappé par miracle, vint annoncer que l’arrière-garde était détruite, et que rien ne s’opposait à la marche de l’ennemi. Le roi de Naples hâta sa marche et arriva à Kœnigsberg avant nous. Cette ville était déjà remplie de généraux, d’officiers, d’employés, de soldats isolés qui y arrivaient pêle-mêle, empressés de mettre à profit les ressources qu’elle leur offrait. Les aubergistes et les cafés ne pouvaient suffire à la quantité des consommateurs; on vit des officiers passer les nuits à table, et succomber à l’intempérance après avoir résisté à la disette; les boutiques étaient assiégées par les acheteurs. On s’empressa de vendre les pierreries et autres objets précieux que l’on avait rapportés de Moscou, et la valeur en était si considérable, que tout l’or de la ville fut bientôt enlevé, quoique les habitants, dont l’insolence envers nous était extrême, profitassent de tous les moyens pour abuser de notre situation. Le premier soin du roi de Naples, en arrivant à Kœnigsberg, fut de chercher à remettre un peu d’ordre dans une armée livrée à une telle confusion. La circonstance semblait favorable, car le maréchal Macdonald, avec le 10e corps, ayant évacué la Courlande, avait pris position à Tilsitt sur le Niémen, et couvrait ainsi le reste de l’armée; il avait encore 30,000 hommes, en comptant les Prussiens. Le roi de Naples dirigea donc les débris des corps d’armée sur la Vistule, avec ordre de se reformer dans les cantonnements suivants: le 1er corps à Thorn, les 2e et 3e à Marienbourg, le 4e à Marienwerder, le 5e à Varsovie, le 6e à Plotzck, le 7e à Wengrod, le 9e à Dantzick, et les Autrichiens à Ostrolenka, la cavalerie à Elbing, la garde et le quartier-général à Kœnigsberg. Dès que ces cantonnements furent désignés, un ordre très-sévère fit partir de Kœnigsberg, en vingt-quatre heures, les généraux et les officiers qui s’y trouvaient sans autorisation, et dont plusieurs, par leur air découragé et leurs mauvais propos, contribuaient à attirer sur nous le mépris des habitants. Un second ordre fit considérer comme déserteur à l’ennemi tout militaire qui passerait la Vistule.
J’ai dit que le 3e corps arriva le 20 à Kœnigsberg; il continua sa marche le lendemain. Le maréchal Ney demeura au quartier général; le général Marchand, auquel on destinait un autre commandement, ne nous suivit pas; et comme le peu de généraux et de colonels qui restaient encore avaient pris les devants, je conduisis seul le 3e corps en cinq jours à Marienbourg[50]. À peine trente hommes de mon régiment et cent vingt du 3e corps arrivèrent-ils réunis à cette destination. Nous rejoignîmes à Marienbourg les généraux Ledru, Joubertet et d’Hénin, ainsi que des officiers et soldats venus isolément. Plusieurs avaient encore l’air effrayés des dangers auxquels ils venaient d’échapper, quoiqu’ils nous eussent quittés depuis longtemps pour s’y soustraire plus vite. On assigna des cantonnements dans les villages de l’île de la Nogat. Les régiments s’y rendirent dès le lendemain 26, et nous nous préparâmes à mettre à profit ce temps de repos pour rassembler les débris de ce grand naufrage et réparer autant que possible les maux qu’il avait causés.
CHAPITRE X.
SÉJOUR DANS LES CANTONNEMENTS DE LA VISTULE.—DÉFECTION DES PRUSSIENS DU
10e CORPS.—RETRAITE SUR L’ODER.—DISSOLUTION DE L’ARMÉE, DONT LES
CADRES RENTRENT EN FRANCE.—RÉSULTATS DE LA CAMPAGNE.—CONCLUSION.
L’île de la Nogat est une espèce de delta formé par les deux bras de la Vistule et par la mer; ce pays est rempli de bons villages, et nous y étions très convenablement placés pour travailler à la réorganisation des régiments. Les premiers jours de repos nous parurent bien doux après deux mois et demi de privations et de fatigues, et rien ne fut négligé pour mettre à profit des moments aussi précieux. On s’occupa sur-le-champ des réparations qu’exigeaient l’habillement et la chaussure. Chaque jour, on voyait arriver des soldats isolés qu’on avait crus perdus; mon chirurgien-major, que j’avais eu le bonheur de conserver, désigna ceux qui étaient incapables de continuer à servir; ils furent renvoyés sur les derrières. Quant aux autres, quelques jours de repos rétablirent leurs forces. En même temps, je repris la correspondance, si longtemps interrompue, avec le major à Nancy. Le froid était toujours aussi violent, mais nous ne le craignions plus; renfermés dans de bonnes chambres de paysans et partageant avec eux une nourriture grossière, nous croyions jouir de toutes les douceurs et de tous les agréments de la vie. Les longues soirées d’hiver se passaient à raconter les anecdotes de la campagne et à écrire à nos familles, dont nous étions encore séparés de plus de 500 lieues, et à qui la lecture du 29e bulletin avait dû causer de si justes alarmes.
Pendant la durée de ces cantonnements, j’allai à Dantzick, distant seulement de douze lieues; on y trouva abondamment tout ce que nous n’avions pas eu le temps de nous procurer à Kœnigsberg. Le général Rapp préparait sa défense dans le cas où l’armée continuerait sa retraite. En peu de temps, la place fut approvisionnée et les remparts armés.
Quinze jours s’étaient passés dans les cantonnements, et les régiments commençaient à se reformer; le 4e avait réuni 200 hommes, lorsqu’un événement inattendu changea de nouveau la face des affaires. Le général Yorck, qui faisait avec un corps prussien l’arrière-garde du maréchal Macdonald devant Tilsitt, capitula, le 30 décembre, avec les Russes et garda la neutralité. Le maréchal Macdonald, perdant par cette défection plus de la moitié du 10e corps, fut obligé de se replier sur Kœnigsberg, où les Russes le poursuivirent. 11 n’était plus possible de conserver la ligne de la Vistule, que nous n’étions pas en état de défendre; déjà plusieurs partis de Cosaques avaient donné l’alarme à Marienbourg et à Marienwerder; quelques-uns passèrent même la Vistule sur la glace et cherchèrent à inquiéter nos cantonnements. Le roi de Naples quitta Kœnigsberg le 4 janvier et se réunit à Elbing. La retraite sur la ligne de l’Oder et de la Wartha fut décidée; le 10e corps fit partie de la garnison de Dantzick, qui se trouva ainsi portée à 30,000 hommes, et les corps d’armée commencèrent leur retraite en se dirigeant le 1er sur Stettin, les 2e et, 3e sur Custrin, les 4e et 6e sur Posen. Dans la nuit du 10 janvier, le 3e corps se réunit à Dirschau et passa le bras occidental de la Vistule. Sur les 200 hommes qui composaient mon régiment, à peine 40 étaient-ils armés, et l’officier qui avait été chercher des fusils à Dantzick ne devait arriver que le lendemain dans nos cantonnements. Heureusement il apprit notre mouvement, et vint nous rejoindre le 11 sur la route, après avoir habilement évité la rencontre des Cosaques.
Le premier jour de marche, le 3e corps réuni se montait à près de 1,000
hommes armés et dont l’habillement avait été remis en assez bon état. Le maréchal Ney reparut alors à notre tête, et témoigna sa satisfaction des soins que nous nous étions donnés; il nous quitta peu après pour rentrer en France. Le 3e corps arriva le 20 janvier à Custrin[51]; en longeant les frontières du grand-duché de Varsovie. Le général Ledru dirigeait la marche et commandait en chef; le général d’Hénin commandait la 2e division; il ne restait pas d’autres généraux. Les dispositions des habitants nous étaient partout défavorables; mais ils les témoignaient moins ouvertement, depuis que nous étions devenus un peu plus redoutables. Quelques-uns, pour nous faire leur cour, affectaient de blâmer hautement la défection du général York; d’autres cherchaient à nous effrayer par les fausses nouvelles qu’ils nous débitaient sur la poursuite des Russes. Cet artifice réussit peu; nous savions que l’infanterie ennemie n’était pas en mesure de nous atteindre, et quant aux Cosaques, nous avions cessé de les craindre en reprenant nos armes.
Une seule fois cependant un général, étant averti que les Cosaques se trouvaient en force près de lui, crut par prudence devoir quitter le village qu’il occupait avec un régiment. On assure que c’était un faux avis donné par le maître du château où il logeait, et qui voulait se débarrasser de lui. Je me rappelle aussi qu’en approchant de Custrin, mon régiment logea dans un village avec un régiment illyrien et un régiment espagnol; singulier hasard qui réunissait dans le même lieu quelques hommes de trois nations si diverses et pour une cause si étrangère aux intérêts de leur patrie.
La retraite des autres corps s’effectua aussi tranquillement que la nôtre. En arrivant à Posen, le vice-roi prit le commandement de toute l’armée, devenu vacant par le départ du roi de Naples. L’aile droite, composée des Autrichiens et du 7e corps, défendait encore la Vistule près de Varsovie; mais déjà le prince de Schwartzemberg faisait ses dispositions pour rentrer en Galicie, en gardant la neutralité, et le roi de Prusse n’attendait que l’entrée des Russes à Berlin pour se joindre à eux. Le vice-roi, allait être bientôt forcé de se retirer derrière l’Oder et même derrière l’Elbe, jusqu’à l’arrivée des renforts qui venaient de France et d’Italie.
Cependant l’Empereur s’occupait à Paris de la réorganisation des régiments; mais les ordres qu’il donna prouvaient qu’il ignorait combien ces régiments étaient détruits. Il voulut d’abord renvoyer en France les cadres des 4e bataillons et garder à l’armée ceux des trois autres, ensuite renvoyer les 3e et 4e en gardant les deux premiers. Les colonels observèrent que rien de tout cela n’était exécutable; et, sur leurs représentations, on se décida à envoyer tous les cadres dans les dépôts et à ne laisser à l’armée que les hommes encore en état de combattre.
Chaque régiment forma des compagnies de cent hommes valides, commandées par trois officiers; ces compagnies devaient être réunies en bataillons provisoires pour défendre les forteresses de l’Oder, telles que Custrin, Stettin, Spandau. Le 3e corps fournit de cette manière un bataillon de 600 hommes, destiné à faire la garnison de Spandau. Il m’en coûta beaucoup de me séparer des 100 hommes de mon régiment qui en firent partie. Je leur promis en les quittant que si la paix ne les ramenait pas en France, ils nous verraient bientôt revenir les délivrer; prédiction que l’événement ne justifia guère. Le lendemain de cette opération, tout ce qui restait des régiments se remit en marche pour la France. 100 hommes du 4e, en y comprenant les officiers, sous-officiers et soldats malades, partirent de Custrin pour se rendre au dépôt du régiment à Nancy. Cette époque, qui est celle de la réorganisation des régiments, termine tout ce qui est relatif à la campagne de 1812. Je ne pensai plus alors qu’à me rapprocher de ma famille; et laissant au major en second le soin de conduire le régiment, je me rendis en poste à Mayence, en passant par Berlin et Magdebourg. Le maréchal Kellermann, qui commandait à Mayence, me donna la permission d’aller à Nancy visiter le dépôt de mon régiment.
Je n’essayerai pas de peindre mon bonheur en me retrouvant en France, en entendant autour de moi parler français; il faut pour le comprendre être revenu d’aussi loin.
Je reçus à Nancy l’accueil le plus touchant. Les officiers du bataillon de dépôt me témoignèrent leur reconnaissance des soins que j’avais pris du régiment pendant cette fatale retraite; tous m’exprimèrent le regret qu’ils avaient éprouvé d’être séparés de leurs camarades, et de ne pouvoir partager leur gloire et leurs honorables revers. Je trouvai le bataillon fort instruit et dans la meilleure tenue; l’administration, confiée aux soins d’un excellent quartier-maître[52], ne laissait rien à désirer; je n’eus en tout que des éloges à donner au major[53], officier très-distingué et à l’avancement duquel je me félicite d’avoir pu contribuer par la suite. Trois jours s’étaient passés dans ces occupations, lorsque je reçus l’autorisation de me rendre à Paris. On peut croire que je ne perdis pas de temps; mais pour qu’il ne manquât rien à la fatalité qui poursuivait nos équipages, ma calèche cassa à quelques lieues de Paris, et j’arrivai seul, la nuit, sur une charrette de paille et couvert d’une peau de loup, dans la maison d’où j’étais parti neuf mois auparavant, au milieu de si immenses préparatifs et de tant d’espérances de succès et de gloire.
Tous ceux qui en eurent comme moi la possibilité vinrent se reposer quelque temps auprès de leurs familles; mais ils n’y trouvèrent pas le bonheur. D’horribles souvenirs troublaient leur mémoire; l’image des victimes de cette campagne ne cessait de les poursuivre, et leur cœur était rempli d’une tristesse sombre que les soins de l’amitié furent longtemps à dissiper.
Ainsi finit cette entreprise gigantesque, qui avait commencé sous de si heureux auspices. Ses résultats furent la destruction totale d’une armée de 500,000 hommes, de toutes ses administrations et de son immense matériel. À peine 70,000 hommes repassèrent la Vistule; le nombre des prisonniers ne s’éleva qu’à 100,000, d’où il résulte que 300,000
périrent[54]. Cet affreux calcul s’accorde avec les rapports des autorités russes, qui, étant chargées de faire brûler les cadavres de notre armée, en ont compté près de 300,000. L’artillerie entière, composée de 1,200 bouches à feu et de leurs caissons, fut prise ou abandonnée, ainsi que 3,000 fourgons, les équipages des officiers, les magasins de toute espèce. L’histoire n’offre pas d’exemple d’un semblable désastre, et ce journal n’en peut donner qu’une bien faible idée; mais j’en ai dit assez pour conserver au moins le souvenir des événements dont j’ai été le témoin et dont plusieurs sont encore peu connus. Je ne demande à ceux qui me liront que de partager les sentiments que j’éprouve en terminant ce récit: je leur demande de s’unir à moi pour admirer tant de courage et plaindre tant de malheurs.
NOTA. On me permettra de copier ici l’extrait d’une lettre du maréchal Ney au duc de Feltre, dont je conserve l’original; et l’on comprend le prix que j’attache à un pareil suffrage.
Berlin, le 23 janvier 1813.
Monsieur le duc, je profite du moment où la campagne est, sinon terminée, au moins suspendue, pour vous témoigner toute la satisfaction que m’a fait éprouver la manière de servir de M. de Fezensac. Ce jeune homme s’est trouvé dans des circonstances fort critiques, et s’y est toujours montré supérieur. Je vous le donne pour un véritable chevalier français, et vous pouvez désormais le regarder comme un vieux colonel.
Signé:
Maréchal duc d’ELCHINGEN.
NOTES DU LIVRE II.
NOTE A.
TABLEAU DU PARTAGE ET DÉNOMBREMENT DES FORCES CONDUITES PAR NAPOLÉON
DANS L’EMPIRE DE RUSSIE EN 1812.
NAPOLÉON, EMPEREUR DES FRANÇAIS.
MARÉCHAL BERTHIER, CHEF DE L’ÉTAT-MAJOR.
+–––––––––––––––—+–––—+–––-+
| |INFANTERIE.|CAVALERIE.|
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|PREMIER CORPS | | |
| | | |
|MARÉCHAL PRINCE D’ECKMÜHL. | | |
| | | |
|Divisions françaises: Morand, Friand, Gudin, | | |
|Desaix et Compans | 65,000 | |
|Brigades légères: Bordesoulle et Pajol | | 2,400 |
+–––––––––––––––—+–––—+–––-+
|DEUXIÈME CORPS. | | |
| | | |
|MARÉCHAL DUC DE REGGIO | | |
| | | |
|Divisions françaises: Legrand, Verdier et Merle| 32,000 | |
|Brigades légères: Castex et Corbineau | | 2,400 |
+–––––––––––––––—+–––—+–––-+
|TROISIÈME CORPS. | | |
| | | |
|MARÉCHAL DUC D’ELCHINGEN. | | |
| | | |
|Divisions françaises: Ledru et Razout; division| | |
|wurtembergeoise: Marchand | 35,000 | |
|Brigades légères: Mouriez et Beurmann | | 2,400 |
+–––––––––––––––—+–––—+–––-+
|QUATRIÈME CORPS. | | |
| | | |
|VICE-ROI D’ITALIE. | | |
| | | |
|Divisions françaises: Delzons et Broussier; | | |
|garde royale italienne; division italienne Pino| 38,000 | |
|Cavalerie de la garde italienne; brigade légère| | |
|italienne Villata | | 2,400 |
+–––––––––––––––—+–––—+–––-+
|CINQUIÈME CORPS. | | |
| | | |
|PRINCE PONIATOWSKI. | | |
| | | |
|Divisions polonaises: Dombrowski, Zayonschek et| | |
|Ficher | 36,000 | |
|Cavalerie légère | | 2,400 |
+–––––––––––––––—+–––—+–––-+
|SIXIÈME CORPS. | | |
| | | |
|GÉNÉRAL, PUIS MARÉCHAL GOUVION-SAINT-CYR | | |
| | | |
|Divisions bavaroises: Deroy et de Wrède | 25,000 | |
|Brigades légères bavaroises: Seidewitz et | | |
|Pressing | | 2,400 |
+–––––––––––––––—+–––—+–––-+
|SEPTIÈME CORPS. | | |
| | | |
|GÉNÉRAL COMTE REYNIER. | | |
| | | |
|Divisions saxonnes: Lecocq et Zeschau | 24,000 | |
|Cavalerie légère: Funck et Gablentz | | 2,400 |
+–––––––––––––––—+–––—+–––-+
|HUITIÈME CORPS. | | |
| | | |
|GÉNÉRAL DUC D’ABRANTÈS. | | |
| | | |
|Divisions westphaliennes: Ochs et de Dareau | 18,000 | |
|Cavalerie légère | | 2,400 |
+–––––––––––––––—+–––—+–––-+
|NEUVIÈME CORPS. | | |
| | | |
|MARÉCHAL DUC DE BELLUNE. | | |
| | | |
|Divisions Partouneaux, Daendels et Girard | 30,000 | 2,500 |
+–––––––––––––––—+–––—+–––-+
|DIXIÈME CORPS. | | |
| | | |
|MARÉCHAL DUC DE TARENTE. | | |
| | | |
|Division française: Grandjean; corps prussien: | | |
|Yorck, composé des divisions Kleist et Grawert,| | |
|de 20 bataillons d’infanterie | 26,000 | |
|Cavalerie légère prussienne: Massenbach | | 3,000 |
+–––––––––––––––—+–––—+–––-+
|GARDE IMPÉRIALE. | | |
| | | |
|Vieille garde, commandée par le maréchal duc de| | |
|Dantzick; jeune garde, commandée par le | | |
|maréchal duc de Trévise | 32,000 | |
|Cavalerie de la garde, commandée par le | | |
|MARÉCHAL DUC D’ISTRIE | | 3,800 |
+–––––––––––––––—+–––—+–––-+
| RÉSERVE DE CAVALERIE. |
+–––––––––––––––—+–––—+–––-+
|PREMIER CORPS. | | |
| | | |
|GÉNÉRAL NANSOUTY. | | |
| | | |
|Divisions Bruyères, Saint-Germain et Valence | | 7,200 |
+–––––––––––––––—+–––—+–––-+
|DEUXIÈME CORPS. | | |
| | | |
|GÉNÉRAL MONTBRUN. | | |
| | | |
|Divisions Watier, Sébastiani et Defrance | | 7,200 |
+–––––––––––––––—+–––—+–––-+
|TROISIÈME CORPS. | | |
| | | |
|GÉNÉRAL GROUCHY. | | |
+–––––––––––––––—+–––—+–––-+
|QUATRIÈME CORPS. | | |
| | | |
|GÉNÉRAL LATOUR-MAUBOURG. | | |
| | | |
|Ces deux corps éprouvèrent quelques changements| | |
|dans leur organisation pendant la campagne, ce | | |
|qui fait qu’on les porte en bloc; ils étaient | | |
|composés des divisions Kellermann, Lahoussaye, | | |
|Chastel, Rosnictzky (polonaise), et Thielmann | | |
|(saxonne); en tout | | 12,000 |
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|La division Doumerc (5e de cuirassiers) fut | | |
|détachée avec le 2e corps | | 2,300 |
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|CORPS AUTRICHIEN | | |
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|(que l’on peut compter comme 44e corps) | | |
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|GÉNÉRAL, PUIS | | |
|MARÉCHAL PRINCE DE SCHWARTZEMBERG. | | |
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|Divisions autrichiennes: Sicgenthal, | | |
|Trantenburg et Bianchi | 24,000 | |
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|Division de cavalerie: Frimont | | 6,000 |
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|Total | 385,000 | 62,000 |
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|Total général | 447,000 |
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NOTE B.
Détail exact des pertes du 4e régiment.