Souvenirs militaires de 1804 à 1814
2,150 hommes ont passé le Rhin; un…
SOLDATS
2,150 hommes ont passé le Rhin; un détachement de 400 hommes rejoignit à Moscou; un autre de pareille force à Smolensk; enfin, un de 50 à Wilna; total, 3,000 hommes qui ont fait la campagne. Or, de ces 3,000 hommes, 200 seulement sont revenus avec moi sur la Vistule, et environ 100 sont rentrés de prison; il y a donc eu une perte de 2,700 hommes sur 3,000, c’est-à-dire des neuf dixièmes.
OFFICIERS.
109 officiers de tous grades ont fait la campagne en tout ou en partie.
40 ont été tués, ou sont morts dans la retraite, ou dans les prisons de l’ennemi.
20 sont restés prisonniers, la plupart blessés.
35 ont été blessés, plusieurs à deux reprises.
14 n’ont pas été blessés.
Ainsi, 49 officiers sont rentrés, dont 35 blessés ou l’ayant été dans le cours de la campagne.
NOTE C.
Itinéraire du 3e corps pendant la retraite.
Octobre, 19. Départ de Moscou.—Bivouac sur la route de Tschirkovo.
—20. Tschirkovo.
—23. Départ à minuit.
—24. Bivouac sur la route de Bowrosk.
—25. Suite de la marche.
—26. Bowrosk.
—27. Départ le soir.
—28. Le matin à Véreya.—Le soir à Ghorodosk, Borisow.
—29. Abbaye de Kolotskoi.—Route de Moscou à Smolensk.
—30. Gyat.
Novembre, 1. Viasma.
—5. Semlévo.
—6. Postnia.—Dwor.
—7. Dorogobuge.
—8. Combat de Dorogobuge.—Bivouac à deux lieues en arrière.
—9. Bivouac.
—10-11 Slopnévo. (Combat le 11.)
—12. Bivouac sur la route de Smolensk.
—13. Bivouac aux approches de Smolensk.
—14. Faubourg de Smolensk.
—15-16. Smolensk. (Combat le 15.)
—17. Koritnya.
—18. Arrivée devant Krasnoi. (Combat.)—Passage du Dniéper.
—10-20. Marche sur la rive droite du Dniéper.
—21. Le matin à Orcha, le soir à Kochanow.
—22. Tolostchin.
—23. Bobr.
—24. Natcha.
—25. Némonitsa.
—26. Vésélovo. (Passage de la Bérézina dans la nuit.) —27-28. Bivouac sur la rive droite du fleuve. (Combat de la Bérézina le 28.)
—29. Zembin.
—30. Kamen.
Décembre, 1. Bivouac dans la direction de Molodetschno.
—2. Ilïa. (Départ la nuit.)
—3. Molodetschno
—4. Biénitza.
—5. Smorghoni.
—6. Oszmiana.
—7. Miédnicki.
—8-9. Wilna.
—10. Bivouac sur la roule de Kowno.
—11. Zismory.
—12. Kowno.
—13. Départ le soir.—Marche de nuit.
—14. Village dans la direction de Neustadt.
—15. Neustadt
—16. Pillkahlen.
—17. Rohr.
—18. Saliau.
—19. Tapiau.
—20. Kœnigsberg.
—21. Braunsberg.
—22. Heiligenbeil.
—23. Neuenkirschen.
—24. Aux environs d’Elbing.
—25. Marienbourg.
—26. Cantonnement dans l’île de la Nogat.
LIVRE III[55].
CAMPAGNE DE SAXE EN 1843.
PREMIÈRE PARTIE.
CHAPITRE PREMIER.
RÉORGANISATION DE L’ARMÉE.—MA NOMINATION DE GÉNÉRAL DE BRIGADE ET MA DESTINATION POUR L’ARMÉE DE HAMBOURG.
Le peu de temps que j’ai passé à Paris pendant l’hiver de 1813 m’a laissé de tristes et profonds souvenirs. Je trouvai ma famille, mes amis et la société tout entière frappés de terreur. Le fameux 29e bulletin avait appris brusquement à la France la destruction de la Grande Armée.
L’Empereur n’était plus invincible. Pendant que nous succombions en Russie, une autre armée périssait lentement en Espagne, et, à Paris même, un obscur conspirateur avait pensé s’emparer du pouvoir. La campagne de 1813 allait s’ouvrir, et dans quelles circonstances! La défection de la Prusse n’était plus douteuse, l’alliance de l’Autriche au moins bien incertaine, et l’épuisement de la France s’accroissait avec le nombre de ses ennemis. Les récits des officiers, échappés aux désastres de la retraite, contribuaient à augmenter l’effroi. Paris, accoutumé depuis quinze ans à des chants de victoire, apprenait chaque jour avec une douloureuse surprise le détail de quelque nouvelle calamité publique ou particulière. Les divertissements du carnaval cessèrent; chacun se renferma dans son intérieur, occupé des malheurs présents et des inquiétudes futures. Au milieu de cette consternation générale, on fut choqué de voir l’Empereur donner des fêtes aux Tuileries. C’était insulter à la douleur publique, et témoigner une insensibilité cruelle pour tant de victimes. Je me souviendrai toujours de l’un de ces bals lugubres, où je crus voir danser sur des tombeaux.
Au reste l’Empereur employa son séjour à Paris d’une manière admirable et digne de son génie. L’histoire dira quelle nouvelle armée parut à sa voix, et quels brillants succès suivirent tant de revers. Dès le mois de février, un sénatus-consulte mit à la disposition du ministre de la guerre trois cent cinquante mille hommes, tant sur les conscriptions de plusieurs années que sur le premier ban de la garde nationale, qui avait été formée en cohortes au commencement de 1812, et avec lesquels on créa trente-quatre nouveaux régiments d’infanterie. À cette immense levée se joignirent des dons volontaires en hommes et en chevaux. Les grandes villes et les provinces rivalisèrent de zèle, car on ne doit pas mettre toutes ces offres sur le compte de la peur ou de la flatterie. Nos revers avaient réveillé l’orgueil national; la France voulut faire un dernier effort pour obtenir une paix honorable. Dix mille jeunes gens, équipés à leurs frais, composèrent la réserve de la cavalerie, sous le nom de gardes d’honneur; quatre corps d’observation furent formés sur l’Elbe, en Illyrie et sur le Rhin. On y dirigea les bataillons de dépôt, soit en totalité, soit isolément par compagnies; des cadres de bataillons ou d’escadrons furent rappelés d’Espagne, ainsi que quelques régiments de la jeune garde; trois mille officiers et sous-officiers de gendarmerie passèrent dans la ligne; les régiments d’artillerie de marine devinrent des régiments d’infanterie; on fit venir des arsenaux et des places de guerre le matériel dont on put disposer; on ordonna des remontes en France et en Allemagne.
Au milieu de ce grand mouvement militaire, mon régiment occupait toutes mes pensées. Mes journées étaient employées à solliciter des récompenses pour mes officiers, qui tant de fois les avaient méritées sous mes yeux, des retraites avantageuses à ceux qui ne pouvaient plus servir. Je faisais remplir les nombreuses vacances par des officiers qui m’étaient connus et sur lesquels je comptais, et je me préparais à retourner à mon dépôt à Nancy, pour présider à cette réorganisation.
Un jour, M. le comte de Narbonne, aide de camp de l’Empereur, dit au duc de Feltre qu’il fallait profiter de l’occasion pour me faire nommer général de brigade. Mon beau-père lui répondit qu’il n’y avait pas six mois que j’étais colonel et qu’il ne se permettrait jamais une demande aussi indiscrète. M. de Narbonne ne se tint pas pour battu; il alla droit à l’Empereur, et lui dit que, puisqu’il avait paru content de moi, il fallait m’essayer dans un poste plus élevé, en ajoutant gaiement: «qu’on ne risquait pas grand’chose, et qu’un mauvais général de brigade de plus ne perdrait pas l’armée.» Le maréchal Ney, qu’on appela en témoignage, voulut bien assurer qu’on ne courait pas même ce risque-là.
Peu de jours après, mon beau-père m’apprit ma nomination, dont il était aussi surpris que moi-même. Ceux qui ont connu le désintéressement du duc de Feltre ne seront pas surpris de sa conduite. Il est rare de voir un ministre de la guerre laisser à d’autres le soin de l’avancement de son gendre. Je fus flatté de la noble récompense accordée à mon zèle, mais ce ne fut pas sans un vif regret que je renonçai sitôt à mon régiment et que je quittai un uniforme qui m’était bien cher.
Je fus employé au 5e corps, que le général Lauriston commandait à Magdebourg, et je partis aussitôt pour l’aller joindre.
Je m’arrêtai à Nancy, au dépôt du 4e régiment. Les cadres que j’avais laissés à Custrin venaient d’y arriver; les officiers me donnèrent un dîner pour célébrer ma nomination et pour me faire leurs adieux. Je quittai avec attendrissement ces nobles compagnons de gloire et d’infortune, car je ne prévoyais que trop que, pour beaucoup d’entre eux, cet adieu serait éternel.
Je laissai au 4e régiment 45,000 fr. d’économies. À cette époque, le grand nombre d’hommes qui passaient dans les régiments, la quantité d’achats et de confections dont les conseils d’administration étaient chargés, permettaient de faire des économies considérables sans nuire aux intérêts du soldat. Ces masses secrètes ont toujours été défendues, et jamais on n’a pu les détruire. Lorsqu’elles étaient administrées avec loyauté et intelligence, c’était une ressource immense. Je n’en ai disposé, pendant ma courte administration, que pour faire donner 100 fr.
à chaque officier qui revenait de Russie, et 200 fr. à chaque officier supérieur.
Ces économies si précieuses ont été dilapidées en totalité par un de mes successeurs; je lui en garde en silence une rancune éternelle, pour me consoler de ne pas le nommer ici.
Je continuai ma route par Mayence, Cassel et Brunswick, et je rejoignis le général Lauriston à Magdebourg.
Il n’est point de mon sujet de raconter en détail les mouvements de l’armée pendant mon absence. Après le départ du roi de Naples, au mois de janvier, le vice-roi prit à Posen le commandement de ces tristes débris, rendus plus faibles encore par les garnisons qu’il fallut laisser dans les places et par l’abandon des Autrichiens, qui rentrèrent en Gallicie.
Le vice-roi fit preuve de courage et d’habileté en continuant sa retraite sans se laisser entamer et en contenant jusqu’au bout les dispositions hostiles de la Prusse, à qui sa faible armée en imposait à peine. Il abandonna successivement la ligne de la Wartha, celle de l’Oder, Berlin et toute la Prusse, pour prendre position derrière l’Elbe. Là, 50,000 hommes se trouvaient réunis. Les Russes, que le typhus dévorait depuis plusieurs mois, en avaient au plus 60,000; mais les Prussiens venaient de se joindre à eux. Leurs renforts et les nôtres arrivaient à marches forcées; l’Empereur était attendu, nous touchions au moment des plus grands événements. C’était sur les bords de l’Elbe ou de la Saale qu’allait se décider le sort de l’Europe.
Le général Lauriston me plaça dans la division du général Maison, première de son corps d’armée.
Cette division n’était composée que de trois régiments, les 151e, 152e et 153e de nouvelle formation; encore le 152e avait-il été détaché à Brême.
J’allais donc me trouver sans emploi, si je n’avais pas obtenu du vice-roi d’aller moi-même à Brême pour prendre le commandement du 152e et le ramener dès qu’on n’en aurait plus besoin de ce côté.
Cette mission, en m’éloignant momentanément de la Grande Armée, me fit faire la campagne de Hambourg, que je vais raconter.
CHAPITRE II.
INSURRECTION DE LA 32e DIVISION MILITAIRE; ÉVACUATION DE HAMBOURG.—LE
GÉNÉRAL VANDAMME ET LE PRINCE D’ECHMUHL ARRIVENT À BRÊME.—AFFAIRES
D’AVANT-POSTES.—PRISE DE HAMBOURG.—NÉGOCIATIONS AVEC LE DANEMARCK.
Dès l’année 1810, Napoléon avait réuni à l’Empire le territoire des villes anséatiques, sous le nom de 32e division militaire. Cette mesure était nécessaire pour compléter le blocus continental; mais elle indigna tous les habitants. Leur fierté en fut blessée. Le blocus continental et la confiscation des marchandises anglaises ruinaient le commerce. Nulle part le joug de Napoléon n’était plus odieux, et sa puissance colossale ôtait l’espoir de jamais s’y soustraire.
Les désastres de 1812, si rapides et si imprévus, parurent un miracle de la Providence en leur faveur. La renommée les exagéra; les nouvelles les plus absurdes furent accueillies par ceux dont elles comblaient les espérances; l’armée était détruite; l’Empereur s’était sauvé seul, déguisé en paysan; la Prusse et l’Autriche se joignaient à la Russie; l’Allemagne entière se soulevait.
Ces récits causèrent une fermentation générale. Ce n’était rien encore tant que l’ennemi ne paraissait pas, et la position de l’armée sur l’Elbe devait mettre Hambourg à l’abri de ce danger; mais, au lieu de protéger ce point si important, le vice-roi dégarnit entièrement le Bas-Elbe et plaça ses troupes entre Dresde et Magdebourg. Quels qu’aient pu être ses motifs, le résultat en devint bien funeste. Le général Tettenborn marcha sur Hambourg par la rive droite de l’Elbe, en chassant devant lui le général Morand; qui occupait la Poméranie suédoise. Le corps de Tettenborn se recruta bientôt de paysans insurgés, de Mecklembourgeois et de quelques Prussiens, qui n’attendirent pas la déclaration de guerre de leur roi. En même temps, les Anglais débarquèrent à l’embouchure de l’Elbe et du Veser, s’emparèrent des forts et des batteries de Bremerlehe et de Blexen; et firent soulever le pays. L’insurrection devint générale et éclata jusqu’au milieu de Hambourg, où commandait le général Carra-Saint-Cyr; elle fut réprimée, et les chefs la payèrent de leurs têtes. L’irritation s’en accrut, et le général Carra-Saint-Cyr, entouré de dangers, ne crut pas pouvoir conserver Hambourg. On le lui a reproché; mais il n’avait que 1,000
hommes, presque point d’artillerie, rien de préparé pour la défense.
Tout avait été envoyé à la Grande Armée. Et qui aurait pu prévoir, au mois d’octobre, quand l’Empereur était maître de Moscou, qu’il faudrait, au mois de février suivant, combattre sur l’Elbe et le Veser!
Carra-Saint-Cyr abandonna donc Hambourg, le 12 mars 1813; Morand passa l’Elbe à Zollenspicker et le joignit à Altenbourg. Il s’arrêta à Lunebourg, et Carra-Saint-Cyr à Brème. À peine tous les deux avaient-ils pu réunir 2,000 hommes.
Tottenborn entra à Hambourg, et l’on peut juger de sa réception. On vit des femmes embrasser les chevaux des Cosaques et les Cosaques eux-mêmes, ce qui était bien aussi extraordinaire. On se disputait l’honneur de loger les officiers et jusqu’aux soldats. L’ancien gouvernement fut rétabli, le port ouvert aux marchandises anglaises; les habitants donnèrent tout ce qu’ils possédaient pour subvenir aux frais de la guerre: une légion anséatique fut formée, et les jeunes gens s’y enrôlèrent tous.
Le général Carra-Saint-Cyr, retiré à Brème, essaya de prendre sa revanche. Une colonne, qu’il envoya entre l’Elbe et le Veser, chassa les Anglais de Blexen; plus de deux cents paysans armés y perdirent la vie; mais, en même temps, le général Morand fut enveloppé à Lunebourg par les généraux Dornberg et Berkendorf, et fait prisonnier avec toutes ses troupes.
Il est facile à 4,000 hommes d’en détruire 1,000; mais, pour nous, la perte était considérable, et l’effet moral plus fâcheux encore. Nos troupes furent intimidées, la confiance des ennemis et des insurgés s’en augmenta. Déjà cette guerre prenait de la part des alliés le caractère d’une guerre de principes.
Les habitants de Hanovre avaient pris les armes; on préparait contre eux des mesures sévères. Le général Dornberg écrivit aux généraux français que les Hanovriens n’avaient fait qu’obéir aux ordres de l’empereur de Russie, en s’armant pour leur légitime souverain le roi d’Angleterre, et que les prisonniers français répondraient de la manière dont nous les traiterions. La Russie avait oublié un peu vite le traité d’Erfurth, par lequel elle avait reconnu le roi de Westphalie comme souverain du Hanovre.
Cet échec rendait notre position à Brême aussi critique qu’elle l’avait été à Hambourg, et peu s’en fallut qu’on ne fût obligé de l’abandonner.
Ce parti eût été plus déplorable encore; l’insurrection aurait gagné le Hanovre, la Westphalie tout entière; la ligne de communication de la Grande Armée avec le Rhin allait être coupée. Les conséquences de cet acte de faiblesse étaient incalculables. Un autre général vint à propos en empêcher l’exécution.
Dès les premiers moments du danger, l’Empereur avait dirigé sur Brême tout ce qui se trouvait dans les départements du Nord. Le corps d’armée qui se formait à Wesel reçut la même destination, et le général Vandamme en prit le commandement.
Personne ne convenait mieux à une guerre de cette nature. Dès les premières campagnes de la Révolution, il s’était fait remarquer par une bravoure brillante, une activité infatigable, des connaissances militaires, de l’esprit et beaucoup d’ambition. À ces qualités se joignait malheureusement un caractère violent et insubordonné. On lui reprocha même des actes bien rigoureux dans les premières guerres de la Révolution. Je crois pourtant qu’il était plus colère que méchant; je lui ai même connu des qualités attachantes: il était bon mari, bon père, ami fidèle. Son avancement n’avait répondu ni à ses talents ni à ses services. Son caractère indomptable lui nuisait auprès de l’Empereur.
Vraiment, disait-il, je ne pourrais pas avoir deux Vandamme; ils se battraient jusqu’à se que l’un eût tué l’autre. Vandamme n’attribuait qu’à l’injustice et aux intrigues les avantages accordés à ses camarades, ce dont il se montrait fort irrité. En 1812, il commandait les Westphaliens sous les ordres du roi Jérôme, dont il partagea la disgrâce. À son retour à Paris, l’Empereur le rappela, le traita à merveille et lui donna le commandement des troupes destinées pour la 32e division militaire. Cet emploi si important lui rendit son ancienne ardeur; il crut le moment arrivé de conquérir le bâton de maréchal et le titre de duc qu’il ambitionnait depuis si longtemps.
Ce fut dans ces heureuses dispositions que je le trouvai à Brême, où nous arrivâmes en même temps.
Je passai une soirée à causer avec lui ou plutôt à l’entendre, car c’est à quoi se réduisait toujours la conversation: conserver Brême à tout prix, en imposer par notre contenance, tenir hardiment la campagne, suppléer par notre activité et notre audace au petit nombre, jusqu’à ce que l’arrivée de nos renforts nous permît d’attaquer Hambourg; tel était son plan. On va voir avec quelle vigueur il l’exécuta. Je dois d’abord dire un mot de ma situation personnelle et de la composition des troupes.
Le corps d’armée du général Vandamme devait être composé des divisions Carra-Saint-Cyr, Dufour et Dumonceau, au nombre de plus de 20,000
hommes. En ce moment, à peine 4,000 hommes se trouvaient réunis à Brème; en voici la composition:
Le 152e régiment, réduit à trois bataillons, le quatrième ayant été pris avec le général Morand. Ce régiment, formé de cohortes, se composait de soldats dans la force de l’âge, généralement grands et bien constitués; mais, pour organiser à la fois tant de nouveaux corps, il avait fallu prendre des officiers de tous grades, à la retraite ou en réforme. On peut juger de la composition d’un pareil corps d’officiers au physique et au moral. Les sous-lieutenants, sortant de Fontainebleau, étaient novices, et, sauf quelques exceptions honorables, les autres officiers ignorants, usés ou abrutis.
Deux bataillons de douaniers, excellents soldats, un bataillon de marins remarquables par leur discipline autant que par leur bravoure.
Enfin, deux bataillons de marche, formés de compagnies prises dans les dépôts de divers régiments: mauvaise organisation, qui manque d’ensemble et à laquelle la nécessité avait forcé de recourir.
Le général Carra-Saint-Cyr commandait cette petite division, ayant pour généraux de brigade le prince de Reuss et moi. Le prince de Reuss, de la maison souveraine de ce nom, jeune colonel au service de France, à qui son mérite militaire très-remarquable avait fait donner cet emploi supérieur à son grade, avait servi dans l’armée autrichienne comme aide de camp de l’archiduc Charles, et l’on retrouvait bien un peu d’habitudes allemandes dans la lenteur de ses dispositions. Mais, le moment de l’exécution arrivé, rien n’égalait son activité, son intelligence et la justesse de son coup d’œil. Ses manières étaient agréables, son caractère aimable et facile; cette rencontre fut pour moi une bonne fortune. Dès le premier jour, il me témoigna de la bienveillance et de l’intérêt. Je mettais du prix à cultiver cette amitié naissante, formée aux avant-postes, et dont sa mort glorieuse interrompit trop tôt le cours.
Ma nomination de général avait été si imprévue, et mon départ pour l’armée si rapide, que je n’eus pas le temps de chercher un aide de camp. Madame d’Houdetot, ma cousine, me demanda avant mon départ de Paris de prendre son fils, M. France d’Houdetot[56], jeune officier déjà fort distingué, qui avait fait la campagne de Russie comme capitaine à l’état-major du 1er corps, et qui était resté à l’armée auprès du prince d’Eckmühl. Je partis avec sa commission, et je le trouvai à Brème.
Malheureusement le prince d’Eckmühl l’avait demandé en même temps; je le lui cédai à regret, et les circonstances ont fait que d’Houdetot a perdu lui-même à cet arrangement, car je l’aurais incontestablement fait nommer chef d’escadron à la revue de l’Empereur, au mois de juillet, pendant l’armistice, et il aurait fait la campagne suivante dans son nouveau grade, tandis qu’ayant été renfermé dans Hambourg avec le prince d’Eckmühl, son avancement s’est trouvé fort retardé.
Je pris provisoirement pour aide de camp un sous-lieutenant du 152e, nommé Chabrand, d’une excellente famille de Pignerol, et qui sortait de l’école. Je n’ai jamais rien vu de si novice au monde, et rien de si plaisant que le contraste de son ignorance de toute chose avec sa vivacité piémontaise. Il me fut d’abord peu utile, et ne servit qu’à m’impatienter; mais son bon cœur et sa bonne volonté m’attachèrent à lui, et je finis par le garder auprès de moi.
Notre petite armée sortit de Brême le 2 avril, et passa quinze jours en marches et contre-marches. Le 7, Carra-Saint-Cyr était à Rothembourg, et moi aux avant-postes, à Schessel, à dix lieues de Hambourg; nous y passâmes trois jours sans que l’ennemi parût. Ce calme trompeur présageait une attaque sérieuse. Le général Carra-Saint-Cyr en eut l’avis et se décida à la retraite, dont je fis toujours l’arrière-garde.
Aussitôt après son départ, trente gendarmes qu’il avait laissés imprudemment à Rothembourg, furent enlevés par les Cosaques, qui ne cessèrent de me harceler les jours suivants. On sait que les Cosaques n’attaquent jamais une troupe qui est sur ses gardes. Mais ils savent profiter de la moindre négligence, et devant eux une faute n’est pas longtemps impunie. Je connaissais cette petite guerre, et je ne les craignais pas. Ils en furent quittes pour m’accompagner jusqu’aux portes de Brême.
La division prit position le 15, la droite à Achim, appuyant au Weser, la gauche à Tonover, sur la route de Hambourg, ayant devant son front les marais que traverse cette route.
Le général Vandamme s’emporta contre le général Carra-Saint-Cyr et lui fit des reproches sévères. Je n’ai rien vu de plus incompatible que ces deux généraux; la valeur bouillante du premier ne pouvait s’accommoder de la prudence un peu craintive du second. Il faut dire pourtant en cette circonstance que le mouvement de retraite était convenable. Le général Benkendorf partait de Hambourg avec la légion anséantique, un corps nombreux de Cosaques et quelques pièces de canon; en même temps, le général Dornberg rentrait à Lunebourg, occupait Celle et poussait son avant-garde jusqu’à Werden. Le général Carra-Saint-Cyr se trouvait seul lancé sur la route de Hambourg avec 3,000 hommes, à douze lieues de Brême. Une retraite valait mieux qu’un échec, surtout dans la situation du pays.
Le 16, le prince de Reuss chassa les Cosaques de Werden, après une affaire assez vive. Bientôt le général Sébastiani, qui faisait la gauche de la Grande Armée, rentra à Celle et repoussa Dornberg derrière l’Aller. À l’appui de ce mouvement, Vandamme ordonna une forte reconnaissance sur Rothembourg; le général Saint-Cyr me fit marcher en avant avec quatre bataillons en me recommandant de ne pas trop m’avancer. Le 22, je rencontrai les Cosaques en avant d’Ottersberg; je les rejetai sur leur infanterie établie en arrière de la ville, et qui elle-même se replia sur le Wyster. Là un feu de tirailleurs s’engagea, et l’ennemi se retira ensuite en bon ordre jusqu’à une forte lieue de Rothembourg. L’ennemi s’arrêta alors; il montrait plus de 2,000 hommes d’infanterie, deux escadrons de cavalerie et quelques pièces de canon.
J’en rendis compte au général Saint-Cyr, qui avait arrêté la brigade de Reuss à Sottrum, à deux lieues en arrière (cette brigade se composait de quelques bataillons de marins et de douaniers). Je l’assurai qu’une attaque faite par la division tout entière réussirait et nous rendrait maîtres de Rothembourg. C’était aussi l’avis du prince de Reuss, mais le général ne le voulut pas. Il pensait qu’avec le mauvais esprit des populations, le moindre échec nous serait funeste et qu’il fallait attendre des renforts pour combattre à coup sûr. Peu de temps après, il quitta l’armée; je n’ai eu qu’à me louer de mes rapports avec lui.
Cependant les renforts nous arrivaient de tous côtés; les mesures du gouvernement répondaient au déploiement des forces militaires. Le 10
avril, un sénatus-consulte suspendit le régime constitutionnel dans la 32e division militaire. Le général commandant en chef fut chargé de la haute police, avec les pouvoirs les plus étendus. Faire les règlements nécessaires, avec l’application des peines du Code pénal; suspendre et remplacer provisoirement les autorités civiles; imposer des contributions extraordinaires; prendre au besoin des otages et autres mesures autorisées par la guerre, tout était de son ressort. Le choix du prince d’Eckmühl mit le comble à tant de rigueurs. Personne plus que lui n’était propre à exécuter scrupuleusement des instructions aussi sévères et à interpréter largement ce qu’elles avaient d’arbitraire. Il se hâta d’arriver à Brême. Le général Vandamme resta chargé du commandement des troupes. On pense bien avec quel mécontentement Vandamme se vit sous les ordres d’un maréchal. Il en résulta des froissements continuels, qui auraient nui au bien du service sans la patience du prince d’Eckmühl. Un jour, Vandamme arriva chez lui rouge de colère et sans le saluer, en présence du prince de Reuss et de moi. Il commença une scène violente sur ce que le maréchal avait écrit directement à un des généraux sous ses ordres. Il lui dit que: «quand un maréchal avait l’honneur de commander un général comme lui, il lui devait des égards; qu’il ne prétendait pas servir ainsi; que dès ce moment il n’était plus sous ses ordres.»
Le prince d’Eckmühl put à peine ouvrir la bouche pour s’expliquer. Il envoya le général Laville, son chef d’état-major, pour tâcher d’apaiser Vandamme, et se contenta de nous dire avec embarras: «Messieurs, il faut savoir souffrir pour le service de l’Empereur.» Quelque temps auparavant, Napoléon lui avait écrit: «Ayez soin de ménager Vandamme; les hommes de guerre deviennent rares.» La recommandation arrivait à point, et elle avait profité.
Le moment était venu de prendre sérieusement l’offensive, et la réunion des troupes qui avait lieu à Brême devait rendre le succès certain.
Outre notre division, dont le commandement fut donné à un vieux général hollandais, la division Dufour occupait Brême, et la division Dumonceau entrait en ligne à notre droite. Toutes ces troupes s’élevaient à environ 18 ou 20,000 hommes.
Le 26, nous nous portâmes en avant. Le prince de Reuss prit l’avant-garde; ma brigade marcha en seconde ligne, notre nouveau général nous suivit plutôt qu’il ne nous commanda. C’était un soldat hollandais, ignorant et grossier, hors d’état de rien faire. Je ne puis comprendre qu’on ait remplacé le général Carra-Saint-Cyr par un homme qui lui était si inférieur à tous égards.
Les tirailleurs ennemis défendirent faiblement Ottersberg et le ruisseau de la Wiste à Sottrum. En débouchant dans la plaine, nous trouvâmes l’infanterie rangée en bataille avec quelques pièces de canon. J’entrai en ligne et pris la gauche de la route; à peine avions-nous 4,000 hommes sans cavalerie. Nous les formâmes, en colonnes d’attaque, et dédaignant de répondre à l’artillerie ennemie, nous marchâmes sur elle au pas de charge. L’ennemi n’attendit pas ce choc, et nous le poursuivîmes jusqu’à Rothembourg, où nous entrâmes le soir en combattant. Nous perdîmes peu de monde, et ce premier succès combla de joie nos jeunes soldats. J’eus bien à me louer du prince de Reuss, qui, pendant toute cette journée, me témoigna autant de déférence que si j’avais commandé la division. De mon côté, je ne cherchais point à lui faire sentir la supériorité de mon grade; nous agissions fraternellement, sans prétention ni amour-propre, et satisfaits de partager l’honneur de cette journée. J’ose dire qu’il est à regretter que cette conduite n’ait pas servi de modèle à d’autres généraux dans des occasions plus importantes.
Rothembourg fut un peu pillé. C’est un désordre difficile à empêcher dans une ville où l’on entre de vive force après une journée fatigante et dans l’ivresse d’un premier succès. Quoi qu’il en soit, le désordre durait encore le lendemain matin, lorsque le prince d’Eckmühl et le général Vandamme arrivèrent. Ce dernier n’y prit pas garde; mais le prince d’Eckmühl, qui avait l’horreur du pillage, nous fit de sévères reproches, et, ayant pris sur le fait un conscrit et un douanier, il dit: «qu’il fallait faire des exemples, et qu’il était indispensable d’en faire fusiller un.» On tira au sort; il tomba sur le douanier, qu’on fusilla à l’instant même. Il était père de famille et avait rejoint l’armée la veille. La nécessité du rétablissement de la discipline ne suffirait point pour justifier une exécution sans jugement, la volonté de l’homme mise à la place de celle de la loi.
Quelquefois la révolte, la lâcheté, la cruauté envers les habitants, peuvent l’autoriser; mais les généraux ne doivent jamais oublier qu’une pareille action est un crime quand elle n’est pas un devoir.
Le 27, la division fut à Schessell, le 28 à Tostedt. Le prince de Reuss poursuivit l’ennemi jusque devant Harbourg, situé sur la rive gauche de l’Elbe. Une compagnie de voltigeurs du 152e arriva la première devant le rempart. M. Roulle, sous-lieutenant, passa le fossé à l’aide d’une vergue qu’il trouva sous la main, et abattit le pont-levis. Le fort fut enlevé. Notre division et la division Dufour se réunirent à Harbourg. La division Dumonceau arrivait en même temps sur notre droite, à Zollenspicker. Deux bâtiments anglais furent pris, et la rapidité de ces premiers succès nous garantissait la prise de Hambourg, qui ne fut en effet retardée que par les ménagements qu’exigeait notre situation politique avec le Danemark.
Le Danemark, lié à la France par un traité de garantie réciproque, était suspect aux alliés. À la prise de Hambourg, sa position devint embarrassante. Le roi la soumit à Napoléon, qui lui répondit loyalement que, ne pouvant en ce moment le protéger, il l’autorisait à céder à toutes les exigences nécessaires au salut de ses États. La Russie demanda d’abord que le Danemark défendît Hambourg contre la France, et une division danoise entra dans la ville; mais le but des alliés était d’obtenir la cession de la Norwége, et ils n’hésitèrent pas à la demander. La France, de son côté, ouvrit avec le Danemark des négociations pour une alliance offensive et défensive. Or, il était dans l’intérêt de ces négociations d’éviter d’agir contre la division danoise qui était à Hambourg. Ce temps de repos fut employé à faire venir l’artillerie, à mettre Harbourg en état de défense, et à préparer les moyens d’attaque contre les îles qui séparent Hambourg de Harbourg.
La division Dumonceau resta à la droite, le long de l’Elbe, jusqu’à Veinse; la division Dufour et la brigade de Reuss à Harbourg, avec le général en chef. Je fus placé en observation à Marbourg, à une lieue de Harbourg sur la gauche.