Souvenirs militaires de 1804 à 1814
Le quartier général prit quelques jours de…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Le quartier général prit quelques jours de repos à Smolensk, si l’on peut appeler repos un séjour dans une pareille ville. Nous avions trouvé, en y entrant, l’incendie établi sur plusieurs points, les blessés russes périssant dans les flammes et les habitants fuyant leurs maisons; on vint à bout d’arrêter le feu, et les maisons que l’on sauvait de l’incendie étaient livrées au pillage. Au milieu de ce désordre, les habitants avaient disparu; mais, en entrant dans l’église cathédrale, on les trouvait entassés les uns sur les autres, couverts de haillons et mourant de faim. L’Empereur témoigna le plus grand mécontentement de ces excès; un soir il fit battre la générale pour rassembler toute la garde, qui faisait la garnison; il assigna un quartier à chaque régiment et donna des ordres sévères pour faire cesser le pillage.
Avant son départ, il prit soin de l’administration de ses nouvelles conquêtes; il nomma un gouverneur et un intendant de la province de Smolensk; il y organisa un second grand dépôt, des magasins de vivres et un hôpital.
L’armée marcha sur trois colonnes. Le roi de Naples commandait l’avant-garde; les 1er, 3e et 8e corps, la garde impériale et le quartier général le suivaient sur la grande route.
Le 5e corps formait la colonne de droite, et le 4e celle de gauche; tous deux à une ou deux lieues de la route.
La route de Smolensk à Moscou traverse de vastes plaines, entrecoupées de quelques collines. On trouve aussi des forêts aux environs de Dorogobuje et de Viasma. Le pays est fort peuplé, les champs cultivés avec soin; les villages bâtis en bois comme dans le reste de la Russie.
Les villes se distinguent par leurs maisons de pierre et par leurs nombreux clochers; quelquefois on rencontre des châteaux magnifiques, surtout en approchant de Moscou. Il est facile de s’apercevoir, sans consulter la carte, que l’on vient de quitter la Pologne. Les Juifs ont disparu, et les paysans russes, aussi éloignés de la liberté et de la civilisation que les paysans polonais, ne leur ressemblent cependant en aucune manière; les premiers sont grands et forts, les seconds chétifs et misérables; ceux-ci sont abrutis, ceux-là ne sont que sauvages. Dans une guerre ordinaire, ce pays pourrait offrir quelques ressources; mais, à cette époque, l’armée russe, fidèle à son système, brûlait les maisons et détruisait tout sur la route; nous la suivions en achevant de ravager ce qui lui avait échappé. Il était impossible d’atteindre l’infanterie ennemie, l’avant-garde n’avait à combattre que leur cavalerie légère, qui ne se défendait elle-même que pour laisser le temps à l’armée d’opérer tranquillement sa retraite. L’activité du roi de Naples était au-dessus de tout éloge, ainsi que sa bravoure. Jamais il ne quittait l’extrême avant-garde; c’était là qu’il dirigeait lui-même le feu des tirailleurs et qu’il restait exposé aux coups de l’ennemi, auquel sa toque et ses plumes blanches servaient de point de mire.
L’Empereur, croyant chaque jour voir les Russes s’arrêter pour livrer bataille, se laissait ainsi entraîner sur la route de Moscou, sans consulter la fatigue des troupes et sans songer qu’il n’était déjà plus en communication avec les autres corps d’armée.
Le quartier général fut, le 25, à Dorogobuje; le 26 et le 27 à Slavkowo, le 28 près Semlivo, le 29 à une lieue de Viasma, le 30 à Viasma, le 31 à Velicsevo, et le 1er septembre à Gyat, à trente-huit lieues de Moscou.
Nous donnâmes des regrets particuliers à la petite ville de Viasma, dont les maisons étaient dévorées par les flammes. L’Empereur, en la traversant, rencontra des soldats occupés à piller un magasin d’eau-de-vie qui brûlait. Cette vue le mit en fureur; il s’élança au milieu d’eux en les accablant d’injures et de coups de cravache.
L’impossibilité d’atteindre l’armée russe, et les ravages qu’elle commettait sur notre passage, contrariaient ses projets et lui donnaient une humeur dont ceux qui l’entouraient étaient souvent victimes. Il apprit enfin à Gyat que l’ennemi s’arrêtait pour lui livrer bataille; jamais nouvelle ne fut mieux reçue.
Le général Kutusow venait de succéder au général Barklay dans le commandement de l’armée russe; l’empereur Alexandre mettait toute son espérance dans ce nouveau général, et sa confiance était partagée par l’armée et par la nation. Pour la justifier, Kutusow résolut de livrer une bataille générale, et d’ailleurs l’approche de Moscou rendait ce parti nécessaire. L’empereur Alexandre s’était rendu dans cette ville au mois de juillet; sa présence y avait causé le plus grand enthousiasme; les corps de la noblesse et des marchands réunis avaient unanimement voté d’immenses levées d’hommes et d’argent; on leur avait donné l’assurance positive que jamais l’ennemi n’entrerait à Moscou. Tout faisait donc un devoir au général russe de tenter le sort d’une bataille avant de livrer la ville. Kutusow choisit la position de Borodino, derrière le ruisseau de Kologha, à cinq lieues en avant de Mojaisk et à vingt-cinq lieues de Moscou. L’Empereur, en étant informé, prévint les généraux, et passa trois jours à Gyat pour faire ses dispositions.
L’armée se remit en marche le 4, et repoussa l’avant-garde ennemie. Le 5
au matin, nous étions en présence.
Le général Kutusow avait réuni en ordre de bataille 100,000 hommes d’infanterie et 30,000 chevaux, en y comprenant les deux armées russes, augmentées par les renforts qu’il venait de recevoir et par la milice de Moscou.
Le ruisseau de Kologha couvrait sa droite, appuyée à la Moskowa, et défendue par de nombreuses batteries; le centre était placé derrière un ravin et protégé par trois fortes redoutes; la gauche, en avant du bois qui traverse la vieille route de Moscou, et fortifiée également par une redoute. Une autre redoute, construite à douze cents toises devant le centre, servait, pour ainsi dire, d’avant-garde à cette position.
L’Empereur en ordonna l’attaque. Le 5 au matin, le général Compans, du 1er corps, l’enleva et s’y maintint après qu’elle eut été prise et reprise trois fois. Notre armée s’approcha alors et campa vis-à-vis de la position des ennemis. L’Empereur fit dresser ses tentes sur une hauteur, près de la route en arrière du village de Waloinéva. La garde impériale campait en carré autour de lui.
La journée du 6 fut employée à reconnaître la position de l’ennemi et à placer les troupes en ordre de bataille. L’Empereur résolut d’attaquer le centre et la gauche des Russes, en enlevant les redoutes élevées sur ces points. Il plaça, en conséquence, le 5e corps à la droite sur la vieille route; les 1er et 3e corps au centre, vis-à-vis les grandes redoutes, la cavalerie derrière eux, près la redoute qu’on avait prise la veille, la garde impériale en réserve; le 4e corps à l’extrême gauche, près du village de Borodino. Le total des présents ne dépassait pas 120,000 hommes. On assure que l’on proposa à l’Empereur de manœuvrer sur sa droite pour tourner la gauche de l’ennemi et le forcer à quitter sa position; mais il voulait la bataille, il la croyait depuis longtemps nécessaire, et il craignit de la laisser échapper.
Nous passâmes cette journée tout entière au quartier général, et l’impression qu’elle nous fit n’est point sortie de ma mémoire. Il y avait quelque chose de triste et d’imposant dans l’aspect de ces deux armées qui se préparaient à s’égorger. Tous les régiments avaient reçu l’ordre de se mettre en grande tenue comme pour un jour de fête. La garde impériale surtout paraissait se disposer à une parade plutôt qu’à un combat. Rien n’était plus frappant que le sang-froid de ces vieux soldats; on ne lisait sur leur figure ni inquiétude ni enthousiasme. Une nouvelle bataille n’était à leurs yeux qu’une victoire de plus, et, pour partager cette noble confiance, il suffisait de les regarder.
Dans la soirée, M. de Beausset, préfet du palais, arriva de Paris, et présenta à l’Empereur un grand portrait de son fils; cette circonstance parut d’un favorable augure. Le colonel Fabvier le suivit de près; il venait d’Espagne et apportait à l’Empereur les détails sur la situation de nos affaires après la perte de la bataille de Salamanque. Napoléon, malgré ses graves préoccupations, l’entretint toute la soirée.
Le 7, à deux heures du matin, les deux armées étaient sur pied; chacun attendait avec inquiétude le résultat de cette terrible journée. Des deux côtés, il fallait vaincre ou périr; ici, une défaite nous perdait sans ressources; là, elle livrait Moscou et détruisait la Grande Armée, seul espoir de la Russie. Aussi, de part et d’autre, on n’avait rien négligé pour enflammer l’ardeur des soldats; chaque général parlait aux siens le langage qui convenait à leurs idées, à leurs habitudes. Dans l’armée russe, des prêtres, portant une image révérée, parcouraient les rangs; les soldats recevaient à genoux leurs bénédictions, leurs exhortations et leurs vœux; le général Kutusow rappelait aux soldats les sentiments de religion dont ils étaient pénétrés: C’est dans cette croyance, s’écriait-il, _que je veux moi-même combattre et vaincre.
C’est dans cette croyance que je veux vaincre ou mourir, et que mes yeux mourants verront la victoire. Soldats, pensez à vos femmes et à vos enfants qui réclament votre protection; pensez à votre Empereur qui vous contemple, et avant que le soleil de demain ait disparu, vous aurez écrit votre foi et votre fidélité dans les champs de votre patrie, avec le sang de l’agresseur et de ses légions_. Dans l’armée française, les maréchaux, réunis à l’Empereur près de la grande redoute, reçurent ses derniers ordres. Aux premiers rayons du jour, il s’écria: Voilà le soleil d’Austerlitz! On battit un ban dans chaque régiment, et les colonels lurent à haute voix la proclamation suivante: Soldats, voilà la bataille que vous avez tant désirée; désormais, la victoire dépend de vous; elle nous est nécessaire; elle nous donnera l’abondance, de bons quartiers d’hiver, et un prompt retour dans la patrie. Conduisez-vous comme à Austerlitz, à Friedland, à Witepsk, à Smolensk, et que la postérité la plus reculée cite votre conduite dans cette journée; que l’on dise de vous: Il était à cette grande bataille sous les murs de Moscou! Les soldats répondirent par des acclamations; un coup de canon fut tiré, et l’affaire commença.
Au même signal la garde impériale et les officiers d’état-major partirent du camp; nous nous réunîmes tout près de la redoute qu’on avait prise la veille, et devant laquelle l’Empereur s’était établi.
L’attaque devint générale sur toute la ligne, et, pour la première fois, l’Empereur n’y prit personnellement aucune part. Il resta constamment à un quart de lieue du champ de bataille, recevant les rapports de tous les généraux et donnant ses ordres aussi bien qu’on peut les donner de loin. Jamais on ne vit plus d’acharnement que dans cette journée; à peine manœuvra-t-on; on s’attaqua de front avec fureur. Les 1er et 3e corps enlevèrent deux fois les deux redoutes de gauche; la grande redoute de droite fut prise par un régiment de cuirassiers, reprise par l’ennemi, enlevée de nouveau par la 1re division du 1er corps, détachée auprès du vice-roi. Le 4e corps emporta le village de Borodino, et soutint un mouvement que fit la droite de l’armée russe pour tourner la position. Je fus envoyé en ce moment auprès du vice-roi, que je trouvai au centre de ses troupes, et je fus témoin de la valeur avec laquelle il repoussa cette attaque. Chaque officier qui revenait du champ de bataille apportait la nouvelle d’une action héroïque. Déjà sur toute la ligne nous étions vainqueurs; les Russes, repoussés de toutes leurs positions, et cherchant en vain à les reprendre, restaient pendant des heures entières écrasés sous le feu de notre artillerie; à deux heures ils ne combattaient plus que pour la retraite. On dit que le maréchal Ney demanda alors à l’Empereur de faire au moins avancer la jeune garde, pour compléter la victoire; il s’y refusa, ne voulant, a-t-il dit depuis, rien donner au hasard. Le général Kutusow se retira dans la soirée. Nos troupes, accablées de lassitude, purent à peine le poursuivre. Les corps d’armée bivouaquèrent sur le terrain.
La perte fut excessive de part et d’autre[29]: elle peut être évaluée à 28,000 Français et 50,000 Russes. Je citerai parmi les morts du côté de l’ennemi le prince Eugène de Würtemberg et le prince Bagration; du nôtre, le général Montbrun, commandant un corps de cavalerie, et le général Caulaincourt, frère du duc de Vicence et aide de camp de l’Empereur. Ce dernier fut vivement regretté au quartier général, où il était fort aimé. Il avait été chargé de remplacer le général Montbrun, et il fut tué dans la grande redoute. Un grand nombre d’officiers de tous grades restèrent sur le champ de bataille.
Le lendemain matin, le 5e corps manœuvra par la droite pour se porter sur Moscou par la vieille route. Le général Kutusow, craignant d’être coupé, décide sa retraite entière.
L’Empereur parcourut avec nous le champ de bataille; il était horrible et littéralement couvert de morts; on y voyait réunis tous les genres de blessures et toutes les souffrances, les morts et les blessés russes cependant en bien plus grand nombre que les nôtres. L’Empereur visita les blessés, leur fit donner à boire, et recommanda qu’on en prît soin.
Le même jour l’armée continua son mouvement, toujours sur trois colonnes, dans la direction de Moscou. La prise de cette capitale devait compléter la victoire, et c’était là que l’Empereur s’attendait à signer la paix. L’avant-garde russe défendit quelque temps Mojaisk pour laisser le temps de l’incendier. Le quartier général s’y établit le 10.
Ce fut alors que le prince de Neufchâtel me proposa de demander à l’Empereur de me nommer colonel du 4e régiment de ligne, en remplacement du colonel Massy, tué à la bataille. Je reçus cette proposition avec reconnaissance, et, ayant été nommé le lendemain, je partis de Mojaisk pour rejoindre mon nouveau régiment.
Je termine ici la première partie de mon récit; dans la seconde, je n’écrirai plus que l’histoire du 4e régiment et celle du 3e corps, dont ce régiment faisait partie. Je dirai un mot cependant des opérations du reste de l’armée, afin qu’on ne perde point de vue l’ensemble de ce grand mouvement, et qu’on puisse juger quelle part le 3e corps y a prise.
DEUXIÈME PARTIE.
CHAPITRE PREMIER.
SITUATION DU 3e CORPS ET EN PARTICULIER DU 4e RÉGIMENT.—MARCHE DE
MOJAISK À MOSCOU.—INCENDIE DE LA VILLE.—LE 3e CORPS PLACÉ SUR LES
ROUTES DE WLADIMIR ET TWER.—LE 3e CORPS ENTRE DANS MOSCOU ET OCCUPE LES
FAUBOURGS DE CE CÔTÉ.—MANŒUVRE DES RUSSES.—LE 3e CORPS À
BOGHORODSK.—RETOUR À MOSCOU.—REVUE DU 18 OCTOBRE.—ORDRE DE DÉPART.
Je partis de Mojaisk le 12 au matin, et j’arrivai le soir même au quartier général du maréchal Ney, dans un village près de Koubinskoé.
Les régiments du 3e corps bivouaquaient autour du village. Le maréchal m’accueillit avec toute son ancienne bonté; j’avais servi auprès de lui quelques années auparavant, et je considérai comme une double faveur en cette circonstance l’emploi qui me replaçait sous ses ordres. Je fus reçu le lendemain matin à la tête de mon régiment par le général d’Hénin, commandant la brigade.
Voici la composition du 3e corps:
LE MARÉCHAL NEY, GÉNÉRAL EN CHEF.
LE GÉNÉRAL GOURÉ, CHEF D’ÉTAT-MAJOR.
+––––––-+–––-+––––-+–––+
|GÉNÉRAUX |GÉNÉRAUX |RÉGIMENTS |COLONELS |
|DE DIVISION |DE BRIGADE| | |
+––––––-+–––-+––––-+–––+
|1re division. |Gengoult |24e léger. |Debellier|
| |Lenchentin|46e de ligne.|Bru |
|Ledru des Essarts |Bruni |72e de ligne.| |
+––––––-+–––-+––––-+–––+
|2e division. |Joubert |4e de ligne. |Fezensac |
| | |18e de ligne.|Pelleport|
|Razout |D’Hénin |93e de ligne.|Beaudouin|
+––––––-+–––-+––––-+–––+
|2 brigades |Beurmann | | |
|de cavalerie légère|Valmabele | | |
+––––––-+–––-+––––-+–––+
|Artillerie |Fouchet | | |
+––––––-+–––-+––––-+–––+
Une troisième division d’infanterie, composée de Wurtembergeois, sous les ordres du général Marchand, était réduite à 1,000 hommes. Le prince de Wurtemberg la commandait au commencement de la campagne. L’Empereur lui fit des reproches très-sévères sur les désordres que commettaient ses troupes, désordres fort exagérés par les Français. Le prince de Wurtemberg voulut établir une discipline plus rigoureuse; mais comme on ne pouvait vivre que de maraude, les soldats mourants de faim se dispersèrent. Le prince lui-même, malade et mécontent, quitta l’armée.
Le 4e de ligne, formé dès les premières années de la révolution, avait fait toutes les campagnes d’Allemagne et comptait Joseph Bonaparte au nombre de ses colonels. À l’époque où je pris le commandement du régiment, on pouvait partager les officiers en trois classes: la première, formée d’élèves nouvellement sortis de l’École militaire, ayant du zèle, de l’instruction, mais manquant d’expérience et dont la santé à peine formée ne pouvait déjà plus supporter les fatigues excessives de cette campagne; la seconde classe, au contraire, composée d’anciens sous-officiers, que leur manque total d’éducation aurait dû empêcher d’aller plus loin, mais qu’on avait nommés pour entretenir l’émulation et pour remplacer les pertes énormes que causaient des campagnes aussi meurtrières; d’ailleurs excellents soldats, endurcis aux fatigues, et sachant tout ce que peut apprendre l’habitude de la guerre dans les grades inférieurs. La troisième classe tenait le milieu entre les deux premières; elle se composait d’officiers instruits, dans la force de l’âge, formés par l’expérience et ayant tous la noble ambition de se distinguer et de faire leur chemin. Cette classe était malheureusement la moins nombreuse.
Le général Ledru avait été longtemps colonel, et connaissait parfaitement les détails du service en paix comme en guerre. Le général Razout, ancien militaire, avait la vue tellement basse, que, ne distinguant rien auprès de lui, il devait s’en rapporter à ceux qui l’entouraient; et ses dispositions sur le terrain se ressentaient nécessairement de l’incertitude perpétuelle à laquelle il était livré.
Parmi les généraux de brigade, je citerai le général Joubert, officier d’un mérite ordinaire, et le général d’Hénin, à qui une longue captivité en Angleterre avait fait un peu perdre l’usage de la guerre. Les colonels étaient pour la plupart d’excellents militaires. M. Pelleport, engagé volontaire au 18e, avait fait tout son avancement dans ce même régiment, qu’il commandait alors avec une rare distinction.
Mais le grand avantage du 3e corps était d’être commandé par le maréchal Ney, dont j’aurai occasion de faire remarquer souvent l’audace, la constance et l’admirable présence d’esprit.
Je fus frappé dès le premier jour de l’épuisement des troupes et de leur faiblesse numérique. Au grand quartier général on ne jugeait que les résultats sans penser à ce qu’ils coûtaient, et l’on n’avait aucune idée de la situation de l’armée; mais en prenant le commandement d’un régiment, il fallut entrer dans tous les détails que j’ignorais et connaître la profondeur du mal. Le 4e régiment était réduit à 900 hommes de 2,800 qui avaient passé le Rhin; aussi les quatre bataillons n’en formaient plus que deux sur le terrain, et chaque compagnie avait un double cadre en officiers et sous-officiers. Toutes les parties de l’habillement et surtout la chaussure étaient en mauvais état; nous avions alors encore assez de farine et quelques troupeaux de bœufs et de moutons, mais ces ressources devaient bientôt s’épuiser; pour les renouveler, il fallait changer sans cesse de place, puisque nous ravagions en vingt-quatre heures les pays que nous traversions.
Ce que je dis ici de mon régiment s’applique à tous ceux du 3e corps, et particulièrement à la division wurtembergeoise, qui était presque détruite; ainsi l’on peut assurer qu’il ne restait pas 8,000 combattants dans un corps d’armée de 25,000 hommes. On remarquait l’absence de beaucoup d’officiers blessés aux dernières affaires, entre autres des colonels des 46e, 72e et 93e. Jamais nous n’avions éprouvé de pertes aussi considérables; jamais aussi le moral de l’armée n’avait été si fortement atteint. Je ne retrouvai plus l’ancienne gaieté des soldats; un morne silence succédait aux chansons et aux histoires plaisantes qui leur faisaient oublier autrefois la fatigue des longues marches. Les officiers eux-mêmes paraissaient inquiets; ils ne servaient plus que par devoir et par honneur. Cet abattement, naturel dans une armée vaincue, était remarquable après une affaire décisive, après une victoire qui nous ouvrait les portes de Moscou.
La marche continua sur trois colonnes comme avant la bataille: le roi de Naples à l’avant-garde avec la cavalerie, puis les 1er et 3e corps, la garde impériale et le quartier général; sur la droite, le 5e corps; sur la gauche, le 4e. On marchait avec beaucoup d’ordre, les généraux et les officiers toujours à la tête de leurs troupes. Le général Kutusow, ne croyant plus pouvoir défendre Moscou, repliait successivement son avant-garde et se retirait par les routes de Twer et de Wladimir, en découvrant la ville. L’armée française bivouaqua, le 13, à Perkouschkovo; le lendemain l’avant-garde entra dans Moscou. Une troupe d’habitants armés tenta un moment de défendre le Kremlin et fut bientôt dispersée; l’avant-garde se porta en avant de la ville; l’Empereur s’établit au Kremlin avec la garde; les 1er et 3e corps campèrent à un quart de lieue en arrière de Moscou, avec défense expresse d’y entrer.
Ce ne fut donc que de loin que nous aperçûmes alors cette antique capitale que nous venions de conquérir. Cependant nous admirâmes son immense étendue, ses dômes de mille couleurs, et l’incroyable variété qui distinguait ses nombreux édifices. Ce jour fut un des plus heureux pour nous, puisqu’il devait être le terme de nos travaux, puisque la victoire de la Moskowa et la prise de Moscou devaient amener la paix.
Mais au moment même un événement sans exemple dans l’histoire du monde vint détruire ces flatteuses espérances, et montrer combien il fallait peu compter sur un accommodement avec les Russes. Moscou, qu’ils n’avaient pu défendre, fut brûlé de leurs propres mains. Depuis longtemps on s’occupait de préparer ce vaste incendie; le gouverneur Rostopchin avait réuni une immense quantité de matières combustibles et de fusées incendiaires, sous prétexte de travailler à la construction d’un ballon avec lequel on devait brûler l’armée française, tandis que ses proclamations, d’accord avec celles du général Kutusow, rassuraient le peuple de Moscou, en changeant en victoires les défaites de l’armée russe. À Smolensk, les Français avaient été battus; à la Moskowa, ils avaient été détruits. Si l’armée russe se retirait, c’était pour prendre une meilleure position et marcher au-devant de ses renforts. Cependant les nobles partaient de Moscou, ainsi que les archives et les trésors du Kremlin; et lorsque l’armée russe fut aux portes de la ville, il devint impossible de cacher la vérité. Beaucoup d’habitants prirent la fuite; d’autres restèrent chez eux, pleins de confiance dans l’intérêt que les Français devaient mettre à conserver Moscou. Le 14 au matin, le gouverneur rassembla 3 ou 4,000 hommes de la lie du peuple parmi lesquels se trouvaient des criminels auxquels on donna la liberté; on leur distribua des mèches et des fusées incendiaires, et les agents de police reçurent l’ordre de les conduire dans toute la ville. Les pompes furent brisées, et le départ des autorités civiles, qui suivirent l’armée, devint le signal de l’incendie. L’avant-garde, en traversant la ville, la trouva presque déserte; les habitants, renfermés dans leurs maisons, attendaient ce que nous allions ordonner de leur sort; mais à peine l’Empereur s’établissait au Kremlin, que le Bazar, immense bâtiment qui contenait plus de 10,000 boutiques, était livré aux flammes. Le lendemain et jours suivants, le feu fut mis à la fois dans tous les quartiers. Un vent violent favorisait les progrès de l’incendie, et il était impossible de les arrêter, puisqu’on avait eu la cruelle précaution de détruire les pompes. Les incendiaires surpris en flagrant délit étaient fusillés sur-le-champ. Ils déclaraient qu’ils avaient exécuté les ordres du gouverneur, et mouraient avec résignation.
Les maisons furent livrées au pillage avec d’autant moins de scrupule que tout ce qu’on enlevait allait être consumé par les flammes; mais ce pillage fut accompagné de tous les excès qu’il entraîne à sa suite. Ce déluge de feux, que nous apercevions de notre camp, nous causa de vives alarmes, et je me décidai à aller savoir des nouvelles au quartier général. J’entrai seul dans la ville, et bientôt les flammes me fermèrent le chemin du Kremlin. Cependant ni ce danger, ni celui de la chute des maisons ne pouvaient ralentir l’ardeur du pillage; les habitants, chassés de leurs maisons par nos soldats autant que par l’incendie, erraient dans les rues; les uns se livraient à un affreux désespoir, d’autres témoignaient une morne résignation. Je rentrai au camp, vivement affligé de ce spectacle et décidé à donner tous mes soins à mon régiment en détournant la vue de malheurs que je ne pouvais soulager. Trois jours se passèrent en détails d’inspection; tous les officiers me furent présentés individuellement; je pris des renseignements sur la conduite et l’instruction de chacun. J’examinai aussi, autant que la situation pouvait le permettre, ce qui était relatif à l’instruction et à l’administration du régiment. La lueur de l’incendie de Moscou éclairait ces opérations. On avait défendu d’entrer dans la ville; mais le pillage avait commencé, et comme c’était la seule ressource, il était clair que les derniers venus mourraient de faim. Je convins donc avec le colonel du 18e que nous permettrions tacitement à nos soldats d’aller en prendre leur part. Au reste ce n’était qu’avec beaucoup de peine qu’ils pouvaient se procurer quelque chose. Il fallait en revenant traverser le camp du 1er corps placé devant nous, et se battre avec leurs soldats ou avec ceux de la garde impériale qui voulaient tout enlever. Personne n’a moins profité que nous du pillage de cette ville. Au bout de six jours, le feu s’éteignit faute d’aliments; les neuf dixièmes de la ville n’existaient plus; et l’Empereur, qui s’était retiré au château de Pétrofski pendant l’incendie, revint au Kremlin attendre les propositions de paix sur lesquelles il comptait encore[30].
Cependant, bien loin de se laisser décourager par la prise de Moscou, l’empereur Alexandre n’y vit qu’un motif de continuer la guerre avec plus d’ardeur.
Le général Kutusow, pensant avec raison qu’en partant de Moscou nous nous dirigerions vers les provinces du sud, quitta la route de Wladimir, et, tournant autour de Moscou, se porta sur les routes de Kaluga et de Tula. Cette marche, éclairée par l’incendie de Moscou, porta au comble l’exaspération de l’armée russe. Kutusow se plaça derrière la Nara, à vingt-cinq lieues de Moscou, et fortifia de redoutes cette nouvelle position, couvrant ainsi les routes de Kaluga et de Tula. Pour pénétrer dans les provinces du sud, il fallait donc livrer une seconde bataille.
En attendant, l’armée russe réparait ses pertes par de nouvelles levées, organisait son matériel et reprenait un nouveau courage avec de nouvelles forces. Au milieu de ces préparatifs on ne parlait que de paix aux avant-postes, et de feintes ouvertures de négociations entretenaient Napoléon dans l’espérance de la conclure. Le roi de Naples se porta sur Kaluga avec l’avant-garde, vis-à-vis le camp retranché des Russes, et le 3e corps fut chargé de le remplacer au nord sur les routes de Twer et Wladimir, où l’ennemi avait laissé un corps d’observation.
Je traversai pour la première fois les ruines de Moscou à la tête de mon régiment. C’était un spectacle à la fois bien horrible et bien bizarre.
Quelques maisons paraissaient avoir été rasées; d’autres conservaient quelques pans de murailles noircis par la fumée; des débris de toute espèce encombraient les rues; une affreuse odeur de brûlé s’exhalait de tous côtés. De temps en temps une chaumière, une église, un palais paraissaient debout au milieu de ce grand désastre. Les églises surtout, par leurs dômes de mille couleurs, par la richesse et la variété de leurs constructions, rappelaient l’ancienne opulence de Moscou. La plupart des habitants, chassés par nos soldats des maisons que le feu avait épargnées, s’y étaient réfugiés. Ces infortunés, errant comme des spectres au milieu des ruines et couverts de haillons, avaient recours aux plus tristes expédients pour prolonger leur misérable existence.
Tantôt ils dévoraient au milieu des jardins quelques légumes qu’on y trouvait encore, tantôt ils arrachaient des lambeaux de la chair d’animaux morts au milieu des rues; on en vit même plonger dans la rivière et en retirer du blé que les Russes y avaient jeté et qui était en fermentation. Pendant notre marche, le bruit des tambours, le son de la musique militaire rendaient ce spectacle encore plus triste en rappelant l’idée d’un triomphe au milieu de l’image de la destruction, de la misère et de la mort. Après avoir traversé en totalité cette ville immense, nous cantonnâmes dans les villages sur la route de Jaroslawl et Wladimir. Je logeai au château de Kouskowa, appartenant au comte de Cheremetew, homme d’une fortune prodigieuse. Cette charmante habitation avait été pillée comme tout le reste. Après avoir consommé le peu de ressources qu’offrait ce pays, nous rentrâmes dans Moscou et nous logeâmes dans le faubourg de Wladimir. Ce faubourg, situé au nord de Moscou, est traversé par la petite rivière de la Jaouza, qui se jette dans la Moskowa au milieu de la ville. La plupart des maisons sont séparées par des enclos cultivés ou par des jardins; quelques palais s’y font remarquer comme dans les autres quartiers, le reste est bâti en bois. Comme presque tout était brûlé, il fallait loger les compagnies à de grandes distances les unes des autres, malgré les inconvénients qui en résultaient pour le service et surtout pour la police et la discipline. Je logeais au centre de mon régiment avec les officiers supérieurs, dans une grande maison en pierres assez bien conservée.
Quarante habitants du voisinage s’étaient réfugiés dans une grande salle de cette maison. J’ordonnai qu’on les protégeât et qu’on adoucît leur misère autant qu’il dépendait de nous; mais que pouvions-nous faire pour eux? nous étions près de manquer de tout nous-mêmes. C’était avec peine que l’on se procurait du pain noir et de la bière; la viande commençait à devenir très-rare; il fallait envoyer de forts détachements prendre des bœufs dans les bois où s’étaient réfugiés les paysans, et souvent les détachements rentraient le soir sans rien ramener. Telle était la prétendue abondance que nous procurait le pillage de cette ville. On avait des liqueurs, du sucre, des confitures, et l’on manquait de viande et de pain. On se couvrait de fourrures, et l’on n’avait bientôt plus ni habits ni souliers. Enfin, avec des diamants, des pierreries et tous les objets de luxe imaginables on était à la veille de mourir de faim. Un grand nombre de soldats russes erraient dans les rues de Moscou. J’en fis arrêter cinquante que l’on conduisit à l’état-major. Un général, à qui j’en rendis compte, me dit que j’aurais pu les faire fusiller, et qu’il m’y autorisait parfaitement à l’avenir. Je n’ai point abusé de sa confiance.
On comprendra sans peine combien de malheurs et de désordres de tous genres signalèrent notre séjour à Moscou. Chaque officier, chaque soldat pourrait raconter à cet égard de singulières anecdotes. Une des plus frappantes est celle d’un Russe qu’un officier français trouva caché dans les ruines d’une maison; il lui fit entendre par signes qu’il le protégerait, et l’emmena en effet avec lui. Bientôt, étant obligé de porter un ordre et voyant passer un autre officier à la tête d’un peloton, il lui remit ce particulier en lui disant vivement: Je vous recommande monsieur. Cet officier, se méprenant sur le sens de ce mot et sur le ton dont il était prononcé, prit ce malheureux pour un incendiaire et le fit fusiller.
Au commencement de l’incendie, un très-jeune homme, Allemand de nation et étudiant en médecine, vint se réfugier à mon bivouac; il était presque nu et paraissait avoir perdu la tête. Je l’accueillis, et le gardai dans mon logement pendant près de trois semaines; il paraissait reconnaissant, mais rien ne pouvait le guérir de sa terreur. Je lui fis un jour la plaisanterie de lui proposer de s’enrôler dans mon régiment; le même soir il disparut, et je ne le revis plus.
L’armée russe cependant se fortifiait tous les jours sur les bords de la Nara. Les corps de partisans répandus autour de Moscou devenaient plus entreprenants. La ville de Véréya fut surprise, la garnison massacrée.
Les détachements et convois qui venaient joindre l’armée, les blessés et malades que l’on transportait en arrière étaient enlevés sur la route de Smolensk; les Cosaques attaquaient nos fourrageurs presque aux portes de Moscou; les paysans massacraient les maraudeurs isolés. Le roi de Naples, dont la cavalerie était presque entièrement détruite et réduite depuis longtemps à manger du cheval, demandait tous les jours qu’on fît la paix ou bien qu’on se retirât. Mais l’Empereur ne voulait rien voir ni rien entendre; en réponse à leurs réclamations, les généraux recevaient de l’état-major les ordres les plus extraordinaires. Tantôt il fallait rétablir l’ordre dans Moscou et protéger les paysans qui apporteraient des vivres au marché, tandis que tous les environs étaient ravagés et les paysans armés contre nous; tantôt il s’agissait d’acheter 10,000 chevaux, dans un pays où il n’y avait plus ni chevaux ni habitants; on annonçait ensuite le projet de passer l’hiver dans une ville ravagée, où nous mourrions de faim au mois d’octobre; puis venait l’ordre de faire confectionner des souliers et des vêtements d’hiver dans chaque régiment; et quand les colonels disaient que nous manquions de draps et de cuirs, on répondait qu’il n’y avait qu’à chercher pour en trouver de reste. En même temps, et comme pour rendre cet ordre plus inexécutable encore, on défendit sévèrement le pillage, et la garde impériale fut consignée au Kremlin. On nomma un gouverneur, un intendant, des administrations. Un mois entier cependant s’écoula sans que notre situation fût améliorée en rien.
Vers le 10 octobre, une division du 4e corps fit un mouvement sur Dmitrow, route de Twer. Le maréchal Ney, pendant ce temps, s’empara de Boghorodsk, à douze lieues de Moscou, sur la route de Wladimir. On passa quelques jours à construire autour de cette petite ville des baraques pour y passer l’hiver. Cette simagrée était bien inutile; elle n’en imposa ni à l’ennemi ni à nos soldats. Je n’allai point à Boghorodsk. Je faisais alors partie d’une expédition commandée par le général Marchand, sur les bords de la Kliasma, entre la route de Wladimir et celle de Twer. Une partie de mon régiment m’accompagnait; le reste avait suivi le maréchal Ney. L’ennemi, fidèle à son système, se retirait à notre approche. Le général Marchand fit construire un blockhaus sur le bord de la Kliasma, à un endroit où un poste avait été enlevé par un régiment de Cosaques. Le commandement de ce petit fort venait d’être donné à un officier fort intelligent, lorsque tout à coup le général Marchand reçut l’ordre de rentrer avec tout son détachement. Il fut facile alors de juger que l’armée allait quitter Moscou, puisque l’on cessait d’en défendre les approches.
Pendant le cours de cette expédition je trouvai partout la même misère.
Les généraux recueillirent quelques provisions; mais les ressources étaient nulles pour l’armée. Les paysans cachaient leurs vivres, et n’osaient pas les apporter, même quand on leur promettait de les payer.
Un soldat de mon régiment, fils d’un cultivateur de la Côte-d’Or, mourut à côté de moi près d’un feu de bivouac. Ce jeune homme languissait depuis longtemps; une fièvre lente causée par la fatigue et la mauvaise nourriture le consumait. Il mourut d’épuisement, et je le fis enterrer au pied d’un arbre, quand on se fut bien assuré de sa mort. Nous trouvâmes dans son sac des lettres de sa mère, fort touchantes par leur simplicité. Je donnai des regrets sincères à ce malheureux, condamné à mourir loin de sa patrie et d’une famille dont il aurait peut-être fait le bonheur. De semblables malheurs étaient communs parmi nous; et je ne rapporte ici cette mort, dont je fus témoin, que parce que ce triste spectacle fut comme le présage de toutes les calamités qui allaient fondre sur nous. Le détachement rentra à Moscou le 15.
Deux jours s’écoulèrent sans entendre parler de départ. Le 18, l’Empereur passa la revue du 3e corps dans la cour du Kremlin. Cette revue fut aussi belle que les circonstances le permettaient. Les colonels rivalisèrent de zèle pour présenter leur régiment en bon état.
Personne, en les voyant, n’aurait pu s’imaginer combien les soldats avaient souffert et combien ils souffraient encore. Je suis persuadé que la belle tenue de notre armée au milieu des plus grandes misères a contribué à l’obstination de l’Empereur, en lui persuadant qu’avec de pareils hommes rien n’était impossible. Tout le 3e corps présent ne s’élevait pas à 10,000 hommes. Pendant cette revue, M. de Bérenger, aide de camp du roi de Naples, apporta à l’Empereur la nouvelle de l’affaire de Winkowo, où nos troupes avaient été surprises et vivement repoussées la veille. Cette affaire mettait fin à une espèce d’armistice qui existait aux avant-postes; elle achevait de détruire toute espèce d’accommodement, et devait hâter notre départ. La préoccupation de l’Empereur se peignait sur sa figure; il précipita la revue, et pourtant il nomma à tous les emplois vacants, et accorda beaucoup de décorations.
Il avait plus que jamais besoin d’employer tous les moyens qu’il savait si bien mettre en usage pour obtenir de son armée des efforts surnaturels. Je profitai de ses bonnes dispositions pour récompenser ceux des officiers de mon régiment dont j’avais déjà éprouvé le zèle; beaucoup d’entre eux furent avancés[31]. Le général qui commandait la division wurtembergeoise, sous les ordres du général Marchand, reçut le titre de comte de l’empire, avec une dotation de 20,000 fr.: faible récompense pour les souffrances de 12,000 hommes que les fatigues et les privations avaient réduits à 800.
La revue finissait à peine, lorsque les colonels reçurent l’ordre de partir le lendemain. Rentré dans mon logement, j’ordonnai les préparatifs, en chargeant sur des charrettes tout ce qui nous restait de vivres. Je laissai dans ma maison la farine que je ne pus emporter; on m’avait conseillé de la détruire; mais je ne pus me résoudre à en priver les malheureux habitants, et je la leur donnai de bon cœur, en dédommagement du mal que nous avions été forcés de leur faire. Je reçus leurs bénédictions avec attendrissement et reconnaissance; peut-être m’ont-elles porté bonheur.
CHAPITRE II.
RETRAITE DE MOSCOU À VIASMA.
PROJETS DE L’EMPEREUR.—DÉPART DE MOSCOU.—MARCHE DU 3e CORPS JUSQU’A BOWROSK.—OPÉRATIONS DES AUTRES CORPS D’ARMÉE.—COMBAT DE
MALOJAROSLAVETS.—LA RETRAITE EST DÉCIDÉE PAR LA GRANDE ROUTE DE
SMOLENSK.—MARCHE DE BOWROSK À MOJAISK.—DE MOJAISK À VIASMA.—SITUATION
DE L’ARMÉE.—AFFAIRE DE VIASMA.
L’Empereur, ayant perdu tout espoir de paix, ne pouvait plus songer qu’à la retraite. Il fallait repasser la Dwina et le Dniéper, se remettre en communication sur la gauche avec les 2e et 6e corps, et sur la droite avec le 7e et les Autrichiens, qui défendaient le grand-duché de Varsovie. La route de Smolensk, entièrement ravagée, n’offrait plus aucune ressource; on résolut de prendre la direction de Kaluga, et de tourner, par la route de Bowrosk et Malojaroslavets, la position du camp retranché de l’ennemi. Ainsi l’imprudence de notre long séjour à Moscou pouvait se réparer. La victoire allait nous ouvrir la route des provinces du sud, ou du moins nous permettre de nous retirer sur Mohilow, par Roslawl, ou sur Smolensk, par Médyn et Elnïa, en traversant des pays que la guerre avait épargnés.
Déjà le 4e corps occupait Fominskoé, sur la vieille route de Kaluga; il faisait l’avant-garde et devait porter les premiers coups. Cependant, au moment de son départ, l’Empereur voulut laisser à Moscou des traces de sa vengeance, en achevant de détruire ce qui avait échappé au désespoir des Russes. Le maréchal Mortier fut chargé d’y rester quelques jours avec la jeune garde, pour protéger la marche des autres corps d’armée contre les détachements ennemis placés sur la route du nord. Il devait, en même temps, faire sauter le Kremlin et mettre le feu à tout ce qui existait encore. Ainsi acheva de s’anéantir cette malheureuse ville, incendiée par ses propres enfants, ravagée et détruite par ses vainqueurs. La manière avec laquelle le maréchal adoucit cet ordre rigoureux, les soins qu’il prit des blessés et des malades, au milieu de ces affreux ravages, honorent son cœur autant que son caractère.
Dans la nuit du 18 octobre, les équipages du 3e corps se rendirent au couvent de Seminof, lieu de rassemblement. Jamais nous n’avions traîné autant de voitures à notre suite. Chaque compagnie avait au moins une charrette ou un traîneau pour porter ses vivres; la nuit fut à peine suffisante pour les charger et les mettre en ordre. Une heure avant le jour, toutes les compagnies se réunirent devant mon logement et nous partîmes. Cette marche avait quelque chose de lugubre. Les ténèbres de la nuit, le silence de la marche, les ruines encore fumantes que nous foulions sous nos pieds, tout semblait se réunir pour frapper l’imagination de tristesse. Aussi chacun de nous voyait avec inquiétude commencer cette mémorable retraite; les soldats eux-mêmes sentaient vivement l’embarras de notre situation; ils étaient doués de cette intelligence et de cet admirable instinct qui distinguent les soldats français, et qui, en faisant mesurer toute l’étendue du danger, semblent aussi redoubler le courage nécessaire pour le braver.
Le couvent de Seminof, situé près de la barrière de Kaluga, était en flammes quand nous y arrivâmes. On brûlait les vivres que l’on ne pouvait emporter; et, par une négligence bien digne de ce temps-là, les colonels n’avaient point été prévenus. Il restait de la place dans plusieurs fourgons, et nous vîmes bruler sous nos yeux des provisions qui nous auraient peut-être sauvé la vie.
Le 3e corps, étant réuni, se mit en marche par la nouvelle route de Kaluga, ainsi que le 1er corps et la garde impériale. Mon régiment était, à cette époque, de 1,100 hommes, et le 3e corps ne s’élevait pas à plus de 11,000. Je pense que l’on peut évaluer en tout à 100,000