sukkwan island
Première Partie
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
ON AVAIT UNE MORRIS MINI, avec ta maman. C'était une voiture minuscule comme un wagonnet de montagnes russes et un des essuie-glaces était bousillé, alors je passais tout le temps mon bras par la fenêtre pour l'actionner. Ta maman était folle des champs de moutarde à l'époque, elle voulait toujours qu'on y passe quand il faisait beau, autour de Davis. Il y avait plus de champs alors, moins de gens. C'était le cas partout dans le monde. Ainsi commence ton éducation à domicile. Le monde était à l'origine un vaste champ et la Terre était plate. Les animaux de toutes espèces arpentaient cette prairie et n'avaient pas de noms, les grandes créatures mangeaient les petites et personne n'y voyait rien à redire. Puis l'homme est arrivé, il avançait courbé aux confins du monde, poilu, imbécile et faible, et il s'est multiplié, il est devenu si envahissant, si tordu et meurtrier à force d'attendre que la Terre s'est mise à se déformer. Ses extrémités se sont recourbées lentement, hommes, femmes et enfants luttaient pour rester sur la planète, s'agrippant à la fourrure du voisin et escaladant le dos des autres jusqu'à ce que l'humain se retrouve nu, frigorifié et assassin, suspendu aux limites du monde.
Son père fit une pause et Roy demanda : et après ?
Au fil du temps, les extrémités ont fini par se toucher. Elles se sont recroquevillées pour se rejoindre et former le globe, et sous le poids de ce phénomène la rotation s'est déclenchée, hommes et bêtes ont cessé de tomber. Puis l'homme a observé l'homme, et comme il était devenu si laid avec sa peau nue et ses bébés pareils à des cloportes, il s'est répandu sur la surface de la Terre, massacrant et revêtant les peaux des bêtes les plus correctes.
Ha, lança Roy. Mais ensuite ?
La suite devient trop compliquée à raconter. Quelque part, il y a eu un mélange de culpabilité, de divorce, d'argent, d'impôts, et tout est parti en vrille.
Tu crois que tout est parti en vrille quand tu t'es marié avec Maman ?
Son père le dévisagea d'un oeil qui prouva à Roy qu'il était allé trop loin. Non, c'est parti en vrille un peu avant, je crois. Mais difficile de dire quand.
Ils ne connaissaient pas cet endroit ni son mode de vie, ils se connaissaient mal l'un l'autre. Roy avait treize ans cet été-là, l'été suivant son année de cinquième à Santa Rosa, en Californie, où il avait vécu chez sa mère, avait pris des cours de trombone et de foot, était allé au cinéma et à l'école en centre-ville. Son père avait été dentiste à Fairbanks. Ils s'installaient à présent dans une petite cabane en cèdre au toit pentu en forme de A. Elle était blottie dans un fjord, une minuscule baie du Sud-Est de l'Alaska au large du détroit de Tlevak, au nord-ouest du parc national de South Prince of Wales et à environ quatre-vingts kilomètres de Ketchikan. Le seul accès se faisait par la mer, en hydravion ou en bateau. Il n'y avait aucun voisin. Une montagne de six cents mètres se dressait juste derrière eux en un immense tertre relié par des cols de basse altitude à d'autres sommets jusqu'à l'embouchure de la baie et au-delà. L'île où ils s'installaient, Sukkwan Island, s'étirait sur plusieurs kilomètres derrière eux, mais c'étaient des kilomètres d'épaisse forêt vierge, sans route ni sentier, où fougères, sapins, épicéas, cèdres, champignons, fleurs des champs, mousse et bois pourrissant abritaient quantité d'ours, d'élans, de cerfs, de mouflons de Dali, de chèvres de montagne et de gloutons. Un endroit semblable à Ketchikan, où Roy avait vécu jusqu'à l'âge de cinq ans, mais en plus sauvage et en plus effrayant maintenant qu'il n'y était plus habitué.
Tandis qu'ils survolaient les lieux, Roy observait le reflet de l'avion jaune qui se détachait sur celui, plus grand, des montagnes vert sombre et du ciel bleu. Il vit la cime des arbres se rapprocher de chaque côté de l'appareil, et quand ils amerrirent des gerbes d'eau giclèrent de toute part. Le père de Roy sortit la tête par la fenêtre latérale, sourire aux lèvres, impatient. L'espace d'un instant, Roy eut la sensation de débarquer sur une terre féerique, un endroit irréel.
Ils se mirent à l'ouvrage. Ils avaient emporté autant de matériel que l'avion pouvait en contenir. Debout sur un des flotteurs, son père gonfla le Zodiac avec la pompe à pied pendant que Roy aidait le pilote à décharger le moteur Johnson six chevaux au-dessus de la poupe où il patienta, suspendu dans le vide, jusqu'à ce que l'embarcation fût prête. Ils l'y fixèrent, chargèrent le bateau de bidons d'essence et de jerrycans qui composèrent le premier voyage. Son père le fit en solitaire tandis que Roy, anxieux, attendait dans la carlingue avec le pilote qui ne cessait pas de parler.
Pas très loin de Haines, c'est là que j'ai essayé. J'y suis jamais allé, fit Roy.
Eh ben, comme je te disais, tu y trouves des saumons et des ours, et tout un tas de trucs qu'une grande majorité d'humains n'aura jamais, mais c'est tout ce que tu y trouves, et ça inclut une vraie solitude sans personne autour.
Roy ne répondit rien.
C'est bizarre, c'est tout. Les gens emmènent rarement leurs gosses avec eux. Et la plupart emportent de la nourriture.
De la nourriture, ils en avaient apporté, du moins pour les deux premières semaines, ainsi que les denrées indispensables : farine et haricots, sel et sucre, sucre brun pour fumer le gibier. Des fruits en conserve. Mais ils comptaient vivre de chasse et de pêche. C'était leur plan. Ils mangeraient du saumon frais, des truites Dolly Varden, des palourdes, des crabes et tout ce qu'ils parviendraient à abattre – cerfs, ours, mouflons, chèvres, élans. Ils avaient embarqué deux carabines, un fusil et un pistolet.
Tout ira bien, dit le pilote.
Ouais, fit Roy.
Et je viendrai jeter un oeil de temps à autre.
Lorsque le père de Roy revint, il affichait un large sourire qu'il essayait de dissimuler en évitant le regard de son fils tandis qu'ils déchargeaient l'équipement de radio dans une boîte étanche, les armes dans des étuis imperméables, le matériel de pêche, les premières conserves et les outils rangés dans des caisses. Puis il fallut à nouveau écouter le pilote pendant que son père s'éloignait en une légère courbe, laissant dans son sillage une petite traînée blanche qui s'apaisait rapidement en vaguelettes sombres, comme si elles ne pouvaient déranger qu'un minuscule coin du monde et que, de ses tréfonds, cette région se ravalerait elle-même en quelques instants. L'eau était limpide mais suffisamment profonde, même si près de la côte, pour que Roy n'en voie pas le fond. Plus près de la rive, par contre, à la limite du miroitement, il devinait les formes floues des branches et des pierres sous la surface.
Son père portait une chemise de chasse en flanelle rouge et un pantalon gris. Il n'avait pas de chapeau, bien que l'air fût plus frais que ne l'avait anticipé Roy. Le soleil brillait sur son crâne, même d'aussi loin il le voyait scintiller sur ses cheveux fins. Son père plissait les yeux dans la lueur éclatante du matin, mais un côté de sa bouche était relevé en un sourire. Roy avait envie de le rejoindre, de poser pied à terre et d'inspecter leur nouvelle maison, mais il restait deux allers-retours avant qu'il puisse y aller. Ils avaient empaqueté leurs habits dans des sacs-poubelle, ainsi que leurs vêtements de pluie, leurs bottes, leurs couvertures, deux lampes, davantage de nourriture et des livres. Roy avait une caisse pleine de manuels scolaires. Ce serait une année entière d'enseignement à domicile – maths, anglais, géographie, sciences sociales, histoire, grammaire et physique-chimie niveau 4 e, qu'il mènerait à bien allez savoir comment puisque les cours impliquaient des expériences et qu'ils n'avaient pas l'équipement nécessaire. Sa mère avait posé la question à son père, qui n'avait formulé aucune réponse claire. Sa mère et sa soeur lui manquèrent soudain, et les yeux de Roy s'embuèrent, mais il aperçut son père qui repoussait l'embarcation sur la plage de galets et il s'obligea à se calmer.
Lorsqu'il grimpa enfin à bord et qu'il lâcha le flotteur de l'hydravion, le dépouillement du lieu le frappa. Ils n'avaient plus rien à présent et, tandis qu'il tournait la tête et regardait l'appareil effectuer un petit cercle derrière lui, grincer avec violence et décoller dans une gerbe d'eau, il sentit à quel point le temps allait être long, comme s'il était fait d'air et pouvait se comprimer et s'arrêter.
Bienvenue dans ton nouveau foyer, fit son père avant de poser la main sur la tête de Roy, puis sur son épaule.
Avant que le bruit de l'avion n'eût disparu, ils avaient déjà débarqué sur la plage de galets sombres, et le père de Roy, en cuissardes, descendait pour tirer la proue du Zodiac. Roy mit pied à terre et tendit la main pour empoigner une caisse.
Laisse ça pour l'instant, fit son père. On va attacher le bateau et explorer le coin.
Rien ne va entrer dans les caisses ?
Non. Viens là.
Ils avancèrent dans l'herbe haute jusqu'aux tibias, d'un vert brillant sous le soleil, puis le long d'un sentier qui traversait un bosquet de cèdres jusqu'à la cabane. Celle-ci était grise et battue par les vents, mais assez récente. Son toit était pentu pour éviter les amoncellements de neige, et la structure toute entière ainsi que le porche étaient surélevés à deux mètres au-dessus du sol. Elle ne possédait qu'une porte étroite et deux petites fenêtres. Roy observait le tuyau du poêle qui dépassait en espérant qu'il y aurait aussi une cheminée.
Son père ne le fit pas entrer dans la cabane, il la contourna par un chemin qui continuait en direction de la colline.
Les toilettes extérieures, dit son père.
Elles étaient grandes comme un placard, surélevées elles aussi, et accessibles par des marches. Bien qu'elles soient situées à environ trente mètres de la cabane, ils devraient les utiliser par temps froid, dans la neige hivernale. Son père poursuivit le long du sentier.
On a une belle vue de là-haut, fit-il.
Ils arrivèrent à un point en surplomb au beau milieu des orties et des baies sauvages, écrasant sous leurs pas la terre recouverte de végétation depuis la dernière fois qu'elle avait été foulée. Son père était venu quatre mois plus tôt pour visiter les lieux avant d'acheter. Il avait ensuite convaincu Roy, la mère de Roy et l'école. Il avait vendu son cabinet et sa maison, avait échafaudé ses projets et acheté leur matériel.
Le sommet de la colline était envahi d'herbe au point que Roy n'était pas assez grand pour avoir une vue dégagée des alentours, mais il apercevait le bras de terre pareil à une dent scintillante qui jaillissait de l'eau agitée et un autre bras de mer menant à une île lointaine, à un rivage, à l'horizon, l'air limpide et clair, les distances impossibles à évaluer. Il voyait le faîte de leur toit en contrebas, non loin de là, et en bordure de la baie, l'herbe et la plaine qui s'étendaient sur trente mètres à peine depuis la rive, interrompues par le flanc escarpé de la montagne dont le sommet disparaissait dans les nuages.
Personne à des kilomètres à la ronde, dit son père. D'après ce que je sais, nos voisins les plus proches sont à trente kilomètres d'ici, un petit lot de trois cabanes dans une baie comme celle-ci. Mais ils sont sur une autre île, j'ai oublié laquelle.
Roy ne savait pas quoi dire, alors il ne disait rien. Il ne savait pas comment les choses tourneraient.
Ils redescendirent à la cabane enveloppés par le parfum doux amer d'une plante, une odeur qui rappelait à Roy son enfance à Ketchikan. En Californie, il avait beaucoup repensé à Ketchikan et à la forêt humide, il avait cultivé dans son imaginaire et dans ses vantardises auprès de ses amis l'image d'un endroit sauvage et mystérieux. Mais à présent qu'il était de retour, l'air y était plus froid et la végétation certes luxuriante, mais rien qu'une simple végétation, et il se demanda à quoi ils passeraient leur temps. Les choses étaient crûment ce qu'elles étaient et rien d'autre.
Ils montèrent sur le porche, accompagnés par le bruit sourd de leurs bottes. Son père actionna le loquet de la porte, qu'il poussa pour laisser passer Roy en premier. Lorsqu'il entra, il sentit le cèdre, l'humidité, la terre et la fumée, et il fallut plusieurs minutes à ses yeux pour s'accoutumer à l'obscurité et distinguer autre chose que la silhouette des fenêtres. Il commençait à voir les poutres au-dessus de lui, et à quel point le plafond était haut, à quel point les planches aux noeuds sciés et à l'air rugueux des murs et du sol étaient tout de même douces au toucher.
Tout a l'air neuf, dit Roy.
C'est une cabane bien construite, fit son père. Le vent ne traverse pas les murs. On sera à l'aise tant qu'on aura du bois pour le feu. On a tout l'été pour se préparer. On mettra de côté du saumon séché et fumé, on fera des confitures et on salera de la viande de cerf. Tu ne vas pas croire tout ce qu'on va faire.
Ce jour-là, ils commencèrent par nettoyer la cabane. Ils balayèrent et dépoussiérèrent, puis le père emmena Roy avec un seau le long d'un sentier, jusqu'à un ruisseau qui se jetait dans la baie. Le cours d'eau courait, profond, entre les herbes de prairie et effectuait trois ou quatre méandres dans la végétation avant de rouler dans les galets et de laisser un léger dépôt de sable, poussière et débris dans l'eau salée. Des insectes aquatiques se mouvaient à la surface, et des moustiques.
C'est l'heure de la dope à bestioles, dit son père.
Ils grouillent de partout, fit Roy.
Toute l'eau fraîche qu'on voudra, déclara son père avec fierté comme s'il avait lui-même installé le ruisseau. On aura toujours de quoi boire.
Ils s'appliquèrent du produit anti moustique sur le visage, les poignets et la nuque, puis terminèrent de nettoyer la cabane à l'eau de Javel pour éliminer la moisissure. Ils séchèrent le tout avec des chiffons et commencèrent à rentrer leur matériel.
La cabane était composée d'une grande pièce avec poêle et fenêtres et d'une arrière-salle, ou plutôt d'une salle de côté, sans ouverture sur l'extérieur mais équipée d'un grand placard.
On va dormir dans celle-ci, fit son père, dans la grande pièce, près du poêle. On mettra nos affaires dans l'autre.
Ils y portèrent l'équipement et rangèrent sur les étagères le matériel précieux qui devait rester au sec coûte que coûte. Ils déposèrent la nourriture et les conserves le long de la cloison, les aliments séchés dans des sacs en plastique au milieu de la pièce, leurs vêtements et leurs affaires de nuit près de la porte. Puis ils partirent ramasser du bois.
Il nous faut du bois mort, dit le père de Roy. Mais il ne sera pas sec, alors il faudra peut-être se contenter d'en rassembler un petit tas qu'on rentrera, et ensuite on construira un abri contre le mur arrière de la cabane.
Ils avaient emporté des outils, mais Roy avait le sentiment que son père improvisait en chemin. L'idée qu'il n'ait pas pensé à l'avance au bois sec effrayait Roy.
Ils rapportèrent un tas de branches mal assorties qu'ils empilèrent près du poêle, puis ils firent le tour de la cabane et découvrirent qu'un pan du mur s'avançait pour former une sorte de coffre destiné au bois.
Eh bien, fit le père de Roy, je n'étais pas au courant. Mais tant mieux. Par contre, il nous faudra davantage de place. Ça, c'est suffisant pour un séjour d'été ou un week-end de chasse. On aura besoin de quelque chose tout le long du mur. Roy s'inquiétait des planches, des pieux et des clous. Il n'avait vu aucun bois de construction.
Il nous faudra des bardeaux, dit son père. Ils restaient là, côte à côte, les bras croisés et les yeux rivés sur le mur. Des moustiques bourdonnaient autour d'eux. Il faisait froid à l'ombre, bien que le soleil fût haut dans le ciel. Ils auraient tout aussi bien pu être en train de discuter d'un éventuel bourbier dans lequel Roy se serait collé, tant ils regardaient avec détachement l'objet de leur préoccupation.
On pourra utiliser des branches ou des petits arbres, ou n'importe quoi qui fasse office de poteau, dit son père. Mais il nous faudra un toit, et il devra déborder de beaucoup pour protéger le bois de la pluie ou de la neige qui tombera en biais.
Cela semblait impossible. Tout semblait impossible aux yeux de Roy, ils étaient terriblement mal préparés. Est-ce qu'il y a des vieilles planches dans les parages ? demanda-t-il.
Je ne sais pas, fit son père. Tu n'as qu'à faire un tour vers les toilettes et je jetterai un oeil par ici.
Roy se sentait mis sur un pied d'égalité avec son père. Aucun d'eux ne savait quoi faire et ils allaient devoir apprendre ensemble. Il grimpa la courte distance qui le séparait des toilettes et vit les plantes déjà piétinées lors de leur précédent passage. Ils creuseraient des sentiers à tous les niveaux, partout où ils iraient. Il contourna la petite cabane et mit le pied sur une planche enfouie sous la végétation. Il s'en saisit, en essuya la terre, l'herbe et les insectes, et comprit qu'elle était pourrie. Il la brisa en deux entre ses mains. À l'intérieur des toilettes se trouvaient un rouleau de papier hygiénique piqueté de tâches d'humidité sur les bords et une lunette clouée sur un banc en bois, et l'odeur était différente de celle des WC portables, rien à voir avec les produits chimiques ou le plastique chaud. Ça sentait la vieille merde, le vieux bois, la moisissure, la vieille pisse et la fumée. L'endroit était sale, moite et des toiles d'araignées en infestaient les coins. Il devina deux planches de soixante ou quatre-vingts centimètres de long rangées derrière les toilettes, mais il ne voulut pas les attraper car il ne voyait pas très bien dans l'obscurité et il ne savait pas à quoi elles avaient pu servir, ni s'il n'y avait pas quelques veuves noires tapies dessous. La fille d'un voisin de son père, à Fairbanks, avait été piquée par une famille entière de veuves noires quand elle avait glissé son pied dans une vieille chaussure au grenier. Elles l'avaient toutes attaquée, à six ou sept, mais elle avait survécu. Elle avait été malade pendant plus d'un mois. Ou peut-être n'était-ce qu'une histoire. Mais Roy sortit à la hâte. Il sauta en arrière et laissa claquer la porte derrière lui tandis qu'il s'essuyait les mains sur son jean et reculait.
T'as trouvé un truc intéressant là-haut ? cria son père.
Non, répondit-il en se détournant des toilettes. Deux petites planches, peut-être, mais je ne sais pas à quoi elles ont pu servir.
Comment sont les toilettes ? Son père souriait quand Roy arriva à sa hauteur. Ça va te donner envie d'y aller ? Pour la grosse commission ?
Pas question. Ça me fout les jetons, cet endroit.
Attends d'avoir les fesses qui pendent au-dessus du vide.
La vache ! fit Roy.
J'ai trouvé des planches sous la cabane, dit son père. Pas en très bon état mais utilisables. On dirait bien qu'on va devoir en fabriquer nous-mêmes. T'as déjà fabriqué des planches ?
Non.
J'ai entendu dire que c'était faisable. Super. Il vit que son père souriait.
Première leçon à domicile, fit son père. Fabrication de planches pour débutants.
Ils coupèrent donc ce qu'ils avaient déjà et parcoururent la forêt à la recherche de bâtons, ainsi que d'un rondin ou d'un tronc d'arbre suffisamment large et frais pour leur permettre de le scier en planches. La forêt baignait dans une lueur tamisée et dans un silence total, à l'exception de l'eau qui ruisselait et du bruit de leurs bottes et de leur respiration. Un peu de vent dans les branches au-dessus d'eux, mais rien de régulier. De la mousse épaisse poussait à la base des troncs et sur leurs racines, et d'étranges fleurs que Roy se rappelait maintenant avoir vues à Ketchikan se dressaient, incongrues, sur des parcelles derrière les arbres, sous les fougères et au beau milieu d'une sente de gibier, en touffes écarlates et violet foncé, sur des tiges aussi épaisses que des racines à l'aspect cireux. Du bois mort jonchait les alentours, mais toutes les branches tombées étaient pourries et se désagrégeaient au moindre contact en de petits morceaux rouge sombre ou marron. Il se souvint des orties juste à temps pour ne pas toucher leurs feuilles poilues pareilles à de la soie, et il se souvint de ce qu'ils appelaient des langues de boeufs sur les arbres, bien que ce nom lui semblât désormais bizarre. Il les faisait sauter à coups de pierre et les rapportait à la maison pour graver leur surface blanche et lisse. Mais surtout, il se rappelait le sentiment qu'il avait d'être sans cesse observé.
Il resta près de son père lors de ce premier voyage. Il s'inquiétait qu'aucun d'eux n'ait emporté de fusil. Il guettait une trace d'ours, espérant à moitié en voir une. Il devait constamment se raisonner afin de se rappeler qu'il cherchait du bois.
On va devoir abattre un arbre, fit son père. On n'en trouvera pas d'assez bien par terre. La pourriture s'installe trop vite. Alors, est-ce que ça commence à te revenir ? Tu te rappelles Ketchikan ?
Ouais.
C'est pas comme Fairbanks, par ici. Tout dégage une sensation différente. Je crois que j'ai vécu trop longtemps au mauvais endroit. J'avais oublié à quel point j'aime être près de l'eau, à quel point j'aime voir les montagnes se dresser comme ça, et sentir l'odeur de la forêt, aussi. À Fairbanks, il fait sec et les montagnes ne sont que des collines, et puis les arbres se ressemblent tous. Il n'y a que des bouleaux et des épicéas à perte de vue. Quand je regardais par la fenêtre, j'aurais voulu voir d'autres espèces d'arbres. Je ne sais pas à quoi c'est dû, je ne me suis jamais senti chez moi toutes ces années, je ne me suis jamais senti à ma place nulle part. Quelque chose me manquait, mais j'ai le sentiment qu'être ici avec toi va tout arranger. Tu vois ce que je veux dire ?
Son père le regardait, mais Roy ne savait pas comment discuter avec lui sur ce ton. Ouais, fit-il, mais il ne voyait pas. Il ne comprenait pas ce que racontait son père ni pourquoi il parlait ainsi. Et si les choses ne se passaient pas comme son père disait qu'elles allaient se passer ? Que feraient-ils alors ?
Ça va ? demanda le père en passant son bras sur les épaules de son fils. On sera bien ici. OK ? Je ne faisais que parler, rien de plus. OK ?
Roy acquiesça et se dégagea de l'étreinte paternelle pour continuer à chercher du bois.
Ils rapportèrent à la cabane le peu qu'ils avaient trouvé, ce qui ne faisait pas grand-chose, et son père sortit la hache, mais il observa le ciel et changea d'avis. Tu sais quoi ? L'après-midi est déjà bien avancé, on doit manger et installer nos matelas et le reste, alors ça peut peut-être attendre demain.
Ils prirent le bois sec rangé dans le coffre derrière la cabane, découvrant au passage l'existence d'une porte d'accès qui donnait directement à l'intérieur, et en utilisèrent une partie pour allumer le poêle.
Il nous servira aussi de chauffage, dit son père. Il va nous garder bien au chaud et on pourra le laisser brûler doucement toute la nuit si on ferme les bouches d'aération.
On en aura bien besoin, fit Roy. Même s'il savait que cela n'aurait rien à voir avec Fairbanks. La température descendrait rarement en dessous de moins vingt degrés. C'était ce que son père avait promis à tout le monde. Il s'était assis dans leur salon, les coudes sur les genoux, et il avait expliqué comme tout serait facile et sans danger. La mère de Roy avait fait remarquer que les prédictions de son père s'étaient souvent révélées fausses. Quand il avait protesté, elle avait parlé de ses projets de pêche commerciale, de son investissement dans une quincaillerie, de ses divers cabinets de dentiste. Elle n'avait pas mentionné ses deux mariages, mais c'était clairement sous-entendu. Son père avait ignoré tout cela et répondu que les températures se maintiendraient la plupart du temps au-dessus de zéro.
Une fois le feu démarré, Roy alla chercher des conserves de chili dans l'autre pièce, et son père lui demanda aussi du pain pour le faire griller sur le poêle. Il faisait sombre à l'intérieur de la cabane, bien que l'après-midi s'accrochât encore derrière les fenêtres et même si la véritable obscurité ne tomberait que bien plus tard. Il se souvenait de ça, de toutes ces soirées d'enfance où il avait été obligé d'aller se coucher alors qu'il faisait encore jour. Il n'était pas sûr des règles en vigueur, à présent, mais il lui semblait que celles concernant les devoirs et l'heure du coucher n'avaient plus lieu d'être. Il ne serait jamais débordé, n'aurait plus à se lever le matin pour aller à l'école. Et il ne verrait personne d'autre que son père.
Ils mangèrent leur chili sur le porche, laissant pendre leurs pieds engoncés dans leurs bottes. Il n'y avait pas de rambarde. Ils observaient la baie calme, le bond occasionnel d'une Dolly Varden. On ne voyait pas encore sauter les saumons, ils arriveraient plus tard dans l'été.
C'est quand déjà, la saison du saumon ? Juillet et août, surtout, mais ça dépend de l'espèce. On pourra voir les premiers saumons roses en juin.
Ils restèrent sur le porche longtemps après avoir terminé leur repas, silencieux. Le soleil ne se couchait pas mais semblait planer longuement au-dessus de l'horizon. Quelques petits oiseaux s'ébattaient dans les buissons, puis un pygargue déboula derrière eux, la tête d'un blanc éclatant sous les rayons dorés et les plumes d'un brun crayeux. Il vola jusqu'à la pointe de la baie et se posa à la cime d'un épicéa. C'est pas partout qu'on voit ça, fit son père.
Non.
Le soleil finit par disparaître et ils rentrèrent pour installer leurs sacs de couchage sur des matelas de camping en mousse à même le sol de la grande pièce. Roy apercevait le ciel rouge par la fenêtre étroite tandis que son père et lui se déshabillaient dans l'obscurité. Ils restèrent étendus dans leurs duvets sans trouver le sommeil. Le plafond formait une voûte au-dessus de Roy, le sol était dur sous lui, et son esprit erra jusqu'à ce qu'il finisse par sombrer dans le sommeil, avant de revenir à lui lorsqu'il comprit que son père pleurait doucement, dissimulant le bruit de ses sanglots étouffés. La pièce était si petite et Roy ne savait pas s'il pouvait prétendre n'avoir rien entendu, mais il fit comme si de rien n'était et demeura éveillé une heure encore, lui sembla-t-il, et son père pleurait toujours, mais Roy était exténué. Il cessa d'entendre ses sanglots et s'endormit.
Au matin, son père faisait griller des pancakes et chantait doucement « King of the Road ». Il entendit Roy se réveiller et baissa les yeux vers lui en souriant. Il haussa plusieurs fois les sourcils. Des crêpes et de la crème de champignons ? demanda-t-il.
Ouais, fit Roy. Ça serait génial. C'était comme s'ils étaient simplement partis camper.
Son père lui tendit une fourchette et une grande assiette de pancakes noyés sous la sauce aux champignons que Roy mit de côté, le temps d'enfiler son jean, ses bottes et son blouson, puis ils sortirent ensemble sur le porche pour manger.
La matinée était déjà bien avancée, une brise soufflait depuis la baie et formait des vaguelettes sur l'eau à la surface opaque.
Tu as bien dormi ? demanda son père.
Roy ne le regardait pas. Il avait l'impression que son père cherchait à savoir s'il l'avait entendu pleurer, mais il avait formulé sa question sur le ton de la conversation. Et Roy avait fait semblant de dormir, alors il répondit : Ouais, j'ai plutôt bien dormi.
La première nuit dans ta nouvelle maison, fit son père.
Ouais.
Ta mère et Tracy te manquent ? Ouais.
Eh bien, ce sera probablement encore le cas un bout de temps, jusqu'à ce qu'on soit bien installés.
Roy avait du mal à croire qu'il allait pouvoir s'installer confortablement au point de ne plus se languir de sa mère et de sa soeur. Ils rentreraient de temps en temps. Ç’avait été une autre promesse de son père. Ils rentreraient leur rendre visite tous les deux ou trois mois, et deux semaines à Noël. Et il y avait la radio. Ils pourraient faire passer des messages en cas de besoin, et ils pourraient en recevoir.
Ils mangeaient en silence. Les pancakes étaient un peu brûlés et l'un d'eux, trop épais, était mal cuit à l'intérieur, mais la crème de champignons était bonne. L'air était frais, le soleil commençait à chauffer plus fort. C'était comme dans La Petite Maison dans la prairie, ils se tenaient assis là, sur le porche sans rambarde, leurs bottes pendant dans le vide, sans personne à des kilomètres à la ronde. Ou peut-être pas comme dans la série, plutôt comme s'ils étaient des chercheurs d'or. Ils auraient très bien pu vivre dans un autre siècle.
Ça me plaît, fit Roy. J'aimerais que le temps reste chaud et ensoleillé toute l'année.
Son père sourit. Pour encore deux ou trois mois, du moins. Mais tu as raison. C'est la belle vie. On va commencer à pêcher ?
J'y pensais justement. On devrait s'y mettre ce soir, après avoir bossé encore un peu sur l'abri à bois. Et on construira aussi un petit fumoir.
Ils déposèrent la vaisselle dans le minuscule évier et Roy alla aux toilettes. Il maintint la porte ouverte avec un pied et inspecta du mieux qu'il put le contour de la lunette, mais il se résigna finalement à s'y installer en espérant que rien ne viendrait le mordre pendant son affaire.
Lorsqu'il revint, son père empoigna la hache et la scie et ils partirent en quête d'arbres à planches. Arpentant la forêt, ils observaient les troncs mais en cet endroit poussaient surtout des sapins de dix à quinze centimètres de large à peine. Plus loin, derrière la ravine, les arbres étaient encore plus rabougris, alors ils firent demi-tour et longèrent la rive jusqu'au petit bras de terre où s'élevait un bosquet d'épicéas plus grands. Son père commença à taillader la base d'un arbre qui poussait vers l'intérieur des terres, à mi-chemin de la pointe.
Je ne veux pas gâcher notre vue, dit-il. Il vint à l'esprit de Roy que déboiser cette parcelle était peut-être illégal, parce qu'ils se trouvaient dans une sorte de parc national, mais il ne fit aucun commentaire. Son père avait tendance à ignorer la loi quand il s'agissait de chasse, de pêche et de camping. Un jour, il avait même emmené Roy chasser dans la banlieue de Santa Rosa, en Californie. Ils n'avaient qu'une carabine à plomb et ils tiraient les colombes et les cailles sur un terrain qu'ils avaient découvert, près de la route mais suffisamment en retrait. Quand le propriétaire était arrivé, il n'avait rien dit mais il les avait dévisagés jusqu'à ce qu'ils remontent dans leur voiture et s'éloignent.
Roy prit le relais avec la hache. Il sentait une onde de choc lui parcourir les bras à chaque impact, et il remarqua à quel point les copeaux qui se détachaient de la base du tronc étaient blancs.
Regarde bien de quel côté il va tomber, lui dit son père. Trouve son point d'équilibre.
Roy s'interrompit et observa l'arbre, puis il le contourna de moitié et assena les deux derniers coups. L'arbre s'abattit à l'opposé d'eux en s'écrasant à travers les branches et les feuilles tandis que les troncs voisins frémissaient sous le choc, l'air de badauds tremblants et sidérés attroupés autour d'un horrible spectacle, puis un étrange silence s'installa.
Bien, fit son père, on devrait en avoir assez pour fabriquer quelques planches.
Ils le dénudèrent de ses branches qu'ils entassèrent pour en faire plus tard du petit bois, et peut-être un arc et des flèches, se dit Roy. Ils se placèrent chacun à une extrémité pour porter le tronc jusqu'à la cabane, mais il était bien plus lourd qu'ils ne s'y étaient attendus, alors ils le débitèrent en plusieurs tronçons d'environ soixante centimètres de long, avec deux sections plus longues pour fabriquer les planches qui composeraient les parois du fumoir. Ils transportèrent les morceaux à l'arrière de la cabane et restèrent un moment à les observer.
On n'a pas les outils nécessaires.
Non, fit Roy. On va devoir utiliser la hache, la scie ou autre chose. Qu'est-ce qu'on utilise d'habitude pour fabriquer des planches ?
Je ne sais pas. Une sorte d'outil qu'on n'a pas. Mais je pense qu'on peut les caler à la verticale et les scier.
Ils tentèrent de fabriquer une planche de cette manière. Ils levèrent la bûche à la verticale, placèrent la scie à quelques centimètres du bord et commencèrent à scier lentement en s'efforçant d'être réguliers.
Les planches auront toutes une taille différente, dit Roy.
Ouaip.
Ce procédé s'avéra plus long que prévu et ne fonctionnait pas si bien que ça, et puis il ne pouvait occuper qu'une personne puisqu'ils n'avaient qu'une seule scie, alors Roy alla chercher l'équipement de pêche et assembla leurs cannes sur le porche. Sur chacune il fixa un leurre avec un émerillon un mètre plus haut, puis il contourna de nouveau la cabane. Son père s'escrimait toujours sur la première planche.
Il ne leva pas les yeux et continua à s'affairer. Sa respiration formait de petits nuages dans l'air froid et son visage était aussi maigre que celui d'un oiseau – avec des petits yeux enfoncés dans leur orbite, des lèvres minces, un nez qui paraissait crochu en cet instant, et des cheveux fins qui ressemblaient à des plumes ébouriffées.
J'ai préparé les cannes, dit Roy.
Attrape-nous-en un gros, fit son père qui leva la tête un instant. Et prépare ensuite tes mains à un peu de sciage. Je me rends compte que ce boulot va nous occuper pour les quatre prochains mois.
Roy sourit. D'accord. Je reviens.
La pointe était plus ventée. Roy se tenait sur le rivage où s'écrasaient des vagues de près d'un mètre de haut et il apercevait des moutons au large. Il n'avait pas remarqué à quel point leur petite crique était abritée. Il arpenta la rive quelques minutes en observant les galets blancs polis et la rangée d'arbres qui se dressait derrière lui sur un tertre d'herbe, de terre et de racines qui bordait la plage de tous côtés et était exposé aux intempéries de toute part. Il ne comprenait pas comment la terre pouvait rester en place, mais quand il se pencha, il vit que ce n'était qu'une couche de mousse et de racines. Il pensa aux ours et scruta les alentours, il n'en aperçut aucun signe mais retourna vers la pointe en vue de la cabane, puis il lança son leurre dans l'embouchure de la baie pour attraper les saumons qui y remonteraient en bondissant ou qui descendraient vers le large.
Il ne pouvait voir ni son leurre ni aucun poisson et il se rappela les journées passées dans les criques de Ketchikan, debout à la proue du bateau de son père, entouré de poissons qui grouillaient sous la surface. Ce serait le cas ici dans quelques mois, mais il espérait tout de même pouvoir en attraper un précoce.
Quelque chose finit par mordre, une Dolly Varden – un éclair blanc suivi d'une tension. Il la remonta facilement sur les galets doux où elle haleta, ensanglantée, puis il retira l'hameçon et lui écrasa la tête et elle mourut. Voilà longtemps qu'il n'avait pas attrapé de poisson, presque un an. Il se pencha pour l'observer et regarder ses couleurs se faner.
Tu es née de ces galets, et à ces galets tu retourneras, dit-il en souriant. Ainsi deviens-tu déjeuner.
Il empila des cailloux autour d'elle pour éviter qu'un pygargue ne l'emporte, et il repensa à son dernier cours d'anglais, aux pièces de théâtre qu'ils avaient jouées, à celle de cette année, à laquelle il ne participerait pas. Il n'avait aucun ami ici et il n'y avait pas de filles dans les parages.
Lançant son leurre dans l'embouchure, encore et encore, il pensait aux filles de son école, à une en particulier qu'il avait embrassée sur le chemin du retour. À cette idée, il eut une érection et il jeta un coup d'oeil vers la cabane avant de ramener sa ligne et de se diriger vers les arbres, où il s'appuya à un tronc, pantalon ouvert, se masturba en imaginant leur baiser et jouit. Il avait découvert la masturbation à peine un an plus tôt et la pratiquait trois ou quatre fois par jour, mais il n'en avait pas eu l'occasion depuis leur arrivée parce que son père était toujours dans les parages.
Il s'assit au pied d'un autre arbre, il se sentait seul et pensait à toutes ses opportunités manquées.
Puis, lassé, il retourna pêcher, attrapa un poisson de la même taille que le précédent et revint auprès de son père. L'après-midi avançait, la lumière était généreuse et la vue sur la montagne magnifique tandis qu'il marchait jusqu'à la cabane.
Son père était toujours en train de scier lorsqu'il le rejoignit. Te voilà, dit-il. Hé, on dirait bien que tu rapportes notre dîner. Des Dolly Varden, toutes les deux ? Ouais.
Super. Puis il se mit à chanter ce qui ressemblait à une comptine marine : Oh, les Dolly Varden nagèrent jusqu'à lui et il empoigna sa canne. Il en attrapa trois qu'il rapporta chez lui et mangea dans sa cabane.
Son père souriait, content de lui. C'est pas mieux que la radio, ça ?
Carrément, dit Roy. C'était un père étrange qu'il voyait sur cette île. Je peux les faire cuire pendant que tu termines. Comment ça avance ?
Son père montra la pile. Je dirais qu'on a ici dix ou quinze des plus belles planches au monde. Toutes égales. On est très à cheval sur le contrôle de la qualité, dans notre ranch, monsieur.
Notre ranch, fit Roy. C'est pas bien grand, comme terrain.
Le bétail est plus loin au milieu de l'île.
C'est ça, répondit Roy. Je vais préparer le dîner. Il vida le poisson au bord de l'eau et regarda les boyaux flotter juste sous la surface. Pris dans les galets, ils ondoyaient d'avant en arrière au fil des vaguelettes. Ils ressemblaient à des extraterrestres. L'un d'eux paraissait avoir une paire d'yeux.
Il alluma le feu puis déposa le poisson dans une poêle avec du beurre et du poivre avant de ressortir sous le porche. Il avait l'impression d'être un pionnier, il se sentait si bien qu'il fit le tour de la cabane pour rejoindre son père, le regarder et discuter avec lui jusqu'à ce qu'il se dise que le foyer devait être assez chaud, puis il rentra, tisonna le charbon et mit le poisson à frire.
Ils mangèrent les Dolly Varden sous le porche avec du pain au levain et un peu de laitue en vinaigrette.
Profite bien de la salade, dit son père. Elle ne durera pas plus d'une semaine, après on se contentera de légumes en conserve.
On va faire pousser des trucs ?
On pourrait, dit son père. Mais il nous faudrait des graines. Je n'y ai pas pensé. On pourra demander à Tom qu'il en apporte à son prochain passage.
Tu les commanderas par radio ?
Son père acquiesça. Il faut qu'on voie si elle marche, de toute façon. Le soir, c'est le meilleur moment, on pourra peut-être l'installer après manger.
Ils regardèrent le soleil baisser dans le ciel. Il descendait trop lentement pour qu'ils le voient se coucher à l'oeil nu, mais ils percevaient les changements de lumière sur l'eau et sur les arbres, l'ombre derrière chaque feuille, derrière chaque vague dans les rayons obliques qui créaient un monde en trois dimensions, comme s'ils observaient les arbres à travers le viseur d'un appareil photo.
Ils déposèrent leurs assiettes dans l'évier et apportèrent l'équipement de radio dans l'angle le plus éloigné de la pièce principale. Son père la brancha sur deux grosses batteries avant de se souvenir soudain de l'antenne.
Il faut la fixer sur le toit, dit-il. Ils sortirent pour jeter un oeil et décidèrent que le projet était d'envergure et qu'ils attendraient le lendemain.
Cette nuit-là, tard, son père pleura à nouveau. Il parlait tout seul en de petits chuchotis qui ressemblaient à des gémissements, et Roy ne comprenait pas ce qu'il disait, ni ne saisissait l'ampleur de sa douleur ou son origine. Les phrases que prononçait son père le faisaient pleurer de plus belle, comme s'il s'y obligeait lui-même. Il se calmait un instant, se racontait quelque chose et recommençait à gémir et à sangloter. Roy ne voulait pas l'entendre. Il était effrayé et déstabilisé, et il n'avait aucun moyen d'en parler, ni la nuit ni le jour. Il fut incapable de trouver le sommeil avant que son père ne se soit tu et endormi.
Au matin, Roy se rappelait les pleurs et il lui semblait que c'était justement ce qu'il n'était pas censé faire. Par une sorte d'accord tacite pour lequel il n'avait pas été consulté, il était supposé les entendre la nuit puis, le jour venu, non seulement les oublier mais faire en sorte qu'ils n'aient jamais eu lieu. Il se mit à redouter leurs nuits ensemble, bien qu'il n'y en ait eu que deux jusqu'à présent.
Son père avait retrouvé sa bonne humeur, il faisait frire des oeufs, des galettes de pommes de terre et du bacon. Roy faisait semblant de somnoler et d'avoir du mal à émerger parce qu'il voulait réfléchir et qu'il n'était pas encore prêt à rejoindre son père dans la joie et dans l'oubli.
Mais les odeurs de cuisson le poussèrent à se lever et il demanda : On va installer la radio aujourd'hui ?
Bien sûr, et l'abri à bois, le fumoir, et pourquoi pas se construire aussi un petit cottage pour l'été ?
Roy rit. C'est vrai que ça fait beaucoup.
Plus de choses à faire que d'oeufs dans un saumon.
Ils mangèrent de nouveau sur le porche, Roy songeait que ce serait bien plus compliqué par mauvais temps, qu'ils devraient se tasser dans la petite pièce à l'intérieur de la cabane. Ce matin-là, aussi couvert fût-il, était tout de même suffisamment chaud pour qu'il puisse sortir en sweat-shirt. Il se souvenait qu'à Ketchikan aussi le temps était souvent à la pluie et à la grisaille. Il aimait voir ses effets sur l'eau, voir sa surface virer au gris en fusion, la mer devenir plus lourde que tout, trop opaque pour qu'on en devine le fond, et voir les saumons et les flétans bondir par-dessus les vagues.
Après le petit déjeuner, ils entreprirent d'installer l'antenne mais ne trouvèrent pas d'accès au toit. Ils n'avaient pas d'échelle et il n'y avait pas de rebord, rien où s'accrocher. Son père recula et fit plusieurs fois le tour de la cabane.
Eh bien, dit-il, sans échelle, je ne pense pas qu'on puisse y grimper. Et même si on en avait une, je ne sais pas si elle monterait assez haut.
Ils accrochèrent donc l'antenne sur la bordure du toit. L'antenne n'était de toute façon constituée que d'une longue corde sur une bobine, alors cette solution semblait appropriée. Mais quand son père eut allumé la radio et testé la réception, ils ne captèrent aucun son distinct. Rien que des parasites, un tic-tac et des bruits étouffés qui rappelaient à Roy de vieilles séries de science-fiction en noir et blanc, Ultraman ou Flash Gordon. Et c'était censé être leur unique contact avec le reste du monde.
On va pouvoir parler à quelqu'un ? demanda Roy. J'y travaille, fit son père, impatient. Baisse l'antenne une seconde.
Ça n'a pas l'air de changer grand-chose, ajouta Roy après quelques minutes de sons distordus.
Son père se tourna et le regarda, les lèvres serrées. Va donc t'occuper ailleurs un moment, tu veux bien ? Tu n'as qu'à aller scier des planches.
Roy alla à l'arrière de la cabane, il regarda les planches et commença à en scier une, mais il n'était pas d'humeur, alors dans une des branches coupées il trouva une fourche formant un angle de quarante-cinq degrés. Il en scia environ vingt centimètres à chaque extrémité et tailla le bois avec son couteau de poche pour en faire un bâton à lancer. Il se demanda s'il y avait des lapins ou des écureuils dans la région. Il ne s'en souvenait pas. Il fabriquerait aussi un harpon, et un arc et des flèches, et une hache en pierre.
Il s'affaira sur le bâton, aplanissant les côtés, arrondissant les extrémités, jusqu'à ce que son père arrive et annonce : Je n'arrive pas à faire marcher ce satané machin, avant de voir ce que faisait Roy. Il s'arrêta. C'est quoi, ça ?
Je fabrique un bâton à lancer.
Un bâton à lancer ? Son père se détourna, puis lui fit à nouveau face. D'accord. Très bien. Peu importe. Tu sais, je commence déjà à perdre la boule. Et l'idée c'était quand même de se détendre et de découvrir un nouveau mode de vie, alors très bien. On arrête ce projet et on fait une pause.
Il observa Roy, qui se demandait si son père s'adressait vraiment à lui.
Pourquoi ne pas partir en balade ? demanda-t-il. Sors ta carabine et des munitions. On va aller explorer le coin, aujourd'hui.
Roy ne répondait rien car cet arrangement lui semblait bien trop incertain. Il n'était pas convaincu qu'il n'y aurait pas un nouveau plan d'action d'ici quelques minutes. Mais son père rentra dans la cabane, et quand Roy lui emboîta le pas, il sortait déjà sa propre carabine de son étui, alors Roy alla chercher la sienne et mit quelques munitions dans sa poche avant d'attraper son bonnet et son blouson.