sukkwan island
Première Partie
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Tu ferais bien d'emporter aussi ta gourde, dit son père.
Il était presque midi quand ils partirent. Ils pénétrèrent dans la forêt de sapins et empruntèrent une sente de gibier qui serpentait dans les collines jusqu'à une étendue d'épicéas et de cèdres au pied de la montagne. La piste qu'ils suivaient s'arrêtait net et ils se frayèrent ensuite un chemin à travers les buissons de myrtilles et autres végétations basses en s'efforçant de poser les pieds sur les broussailles. Le sol était irrégulier, spongieux et ponctué de trous. Ils longèrent un nouveau bosquet de sapins et se reposèrent en observant la vue sur la baie. Ils étaient tous deux essoufflés, à déjà plus de trois cents mètres au-dessus de leur cabane, et le flanc de la montagne était si escarpé qu'ils ne pouvaient en apercevoir le sommet, seulement la courbe de son versant. La cabane semblait minuscule, sa présence difficile à concevoir.
Les autres îles, fit son père. On les voit bien mieux d'ici.
Et le continent ?
Il est loin derrière nous, derrière l'île du Prince-de-Galles et quelques autres îles, je crois. À l'est. Ça c'est un truc qu'on ne verra pas souvent, les levers de soleil. On est à l'ombre jusqu'au milieu de la matinée.
Ils restèrent un moment à admirer la vue avant de récupérer leurs carabines et de reprendre leur ascension. Des petites fleurs des champs craquaient sous leurs bottes et sous leurs mains, et aussi de la mousse, des myrtilles encore vertes et d'autres plantes étranges. Roy ne voyait aucun animal alentour, quand il aperçut soudain un écureuil rayé sur une pierre.
Attends, Papa, dit-il, et son père se retourna. Roy ramena son bras en arrière et lança son bâton. Le projectile manqua l'écureuil d'au moins trois mètres, rebondit plusieurs fois et s'arrêta une quinzaine de mètres plus bas.
Oh, zut, fit-il avant de laisser sa carabine pour aller récupérer le bâton et remonter.
Je crois qu'il ne faudra pas compter sur ce machin pour nous procurer à manger, dit son père.
Tandis qu'ils continuaient à monter, ils commencèrent à entendre davantage le vent et quelques petits oiseaux voletèrent devant eux. Il n'y avait toujours aucune trace d'un sentier.
On va où ? demanda Roy.
Son père continua à marcher un moment avant de répondre. Je dirais qu'on grimpe vers le sommet et qu'on explore les alentours.
Un peu plus haut, ils finirent par atteindre les nuages. Ils s'arrêtèrent et regardèrent vers le bas et la vallée. Partout le ciel était couvert, sans aucune lumière étincelante, mais les zones de basse altitude étaient vierges de brouillard et de nuages, et plus chaudes. Ici, en hauteur, une immense étendue nuageuse descendait du sommet avant d'être soufflée par le vent. Au-dessus d'eux, seuls quelques contours flous, tout le reste du paysage était opaque. Le vent était plus puissant ici, l'air plus humide et bien plus froid.
Alors ? fit son père.
Je ne sais pas, dit Roy.
Ils continuèrent toujours plus haut à travers les nuages et le froid sans trouver de sentier. En chemin, Roy essayait de deviner les silhouettes d'ours, de loups et de gloutons autour de lui. Le nuage les emprisonnait dans leurs propres sons, lui et son père, si bien qu'il pouvait entendre sa respiration et le sang qui battait contre ses tempes comme s'il se tenait à l'extérieur de son corps, ce qui renforçait son sentiment d'être constamment observé, traqué même. Les pas de son père devant lui résonnaient bruyamment. La peur l'envahissait au point qu'il ne respirait plus qu'en halètements saccadés et n'osait demander à faire demi-tour.
Son père poursuivait sa route sans se retourner. Ils grimpèrent au-dessus de la limite des arbres, à travers la végétation basse et dense jusqu'à une mousse fine et une herbe courte et drue parsemée çà et là de petites fleurs pâles. Ils marchèrent sur des affleurements de rochers, puis sur des rochers tout entiers, grimpèrent sur des talus escarpés en s'agrippant au sol d'une main et en tenant leurs carabines de l'autre, jusqu'à ce que son père s'arrête enfin sur ce qui semblait être le sommet. Ils ne voyaient rien au-delà des formes blafardes et indistinctes qui disparaissaient six mètres plus bas, comme si le monde s'interrompait en une falaise autour d'eux et qu'il n'y avait rien de plus au-dessus. Ils restèrent là un long moment, suffisamment longtemps pour que Roy retrouve sa respiration et que sa chaleur corporelle s'échappe, le laissant le dos et les jambes glacés, suffisamment longtemps pour que les battements de son sang cessent de lui marteler les oreilles et qu'il puisse entendre le vent souffler au sommet de la montagne. Il faisait froid mais l'endroit dégageait un certain réconfort dans la façon dont il les enveloppait. La grisaille envahissait tout le paysage et ils en faisaient partie intégrante.
La vue n'est pas géniale, dit son père. Puis il tourna les talons et ils redescendirent par où ils étaient arrivés. Ils ne parlèrent qu'une fois sortis des nuages.
Son père observa le col de basse altitude qui s'étendait vers la crête voisine, puis le paysage qui se déroulait au-delà, d'autres montagnes lointaines aux contours incertains dans la brume. Peut-être qu'on devrait redescendre. Il ne fait ni chaud ni très clair, et il n'y a pas l'air d'y avoir beaucoup de sentiers.
Roy acquiesça et ils poursuivirent à travers la végétation basse jusqu'à la petite forêt, au pied de la montagne, et le long de la piste de gibier jusqu'à leur cabane. Quand ils arrivèrent, quelque chose clochait. La porte pendait sur un de ses gonds et des déchets étaient éparpillés sur le porche.
Nom d'un..., fit son père, et ils s'approchèrent au pas de course avant de ralentir aux abords de la cabane.
Ça devait être des ours, dit son père. Ce sont nos provisions, étalées sur les marches.
Roy apercevait les sacs déchiquetés de nourriture déshydratée, les conserves répandues dans l'embrasure de la porte jusqu'à l'herbe devant le porche.
Ils sont peut-être encore à l'intérieur, fit son père. Glisse une balle dans la chambre et enlève la sécurité, mais ne me tire pas dessus, maintiens le canon vers le sol. Compris ?
Compris.
Ils chargèrent leurs armes et avancèrent lentement vers la cabane jusqu'à ce que son père s'approche seul, frappe le mur et crie, puis attende sans que rien ne bouge ni n'émette un son.
Ils n'ont pas l'air d'être encore là, dit-il, mais on ne sait jamais. Il gravit les marches du porche, repoussa la porte cassée du canon de sa carabine et essaya de jeter un oeil à l'intérieur. Il fait tout noir là-dedans, dit-il. Et les ours sont noirs. Ça ne me plaît pas du tout. Mais il finit par poser un pied à l'intérieur, puis ressortit à la hâte pour rentrer à nouveau plus lentement. Roy n'entendait rien, son sang battait à tout rompre dans ses tempes. Il imaginait son père jeté par la porte, l'ours à ses trousses qui lui aurait arraché son arme, et Roy tuerait l'animal d'une balle dans l'oeil, d'une autre dans sa gueule ouverte, des tirs parfaits comme son père lui avait dit qu'il fallait faire pour abattre un ours avec un. 30-30.
Son père émergea, sans arme, et dit que l'ours était parti. Il a tout déchiqueté, fit-il.
Roy regarda à l'intérieur, il lui fallut quelques minutes pour que ses yeux s'accoutument à l'obscurité et c'est alors qu'il vit leurs sacs de couchage déchirés, la nourriture éparpillée, la radio en pièces et des morceaux du poêle arrachés. Tout était détruit. 11 ne distinguait rien qui soit encore en un seul morceau et il n'était pas sans savoir que ces provisions devaient leur permettre de vivre pendant un long moment. Ils ne pouvaient plus appeler personne, à présent, et ils n'avaient nulle part où dormir.
Je pars à sa poursuite, dit son père.
Quoi ?
Ça ne sert à rien de tout remettre en ordre s'il rôde encore dehors, il risquerait de recommencer. Et ce n'est pas prudent pour nous non plus. Il pourrait revenir chercher de la nourriture pendant la nuit.
Mais il est tard et il pourrait être n'importe où, et il faut qu'on mange et qu'on trouve dans quoi on va dormir et... Roy ne savait plus comment continuer. Le raisonnement de son père n'avait aucun sens.
Tu peux rester ici et ranger les affaires, fit son père. Je reviendrai quand j'aurai tué l'ours.
Il faut que je reste ici tout seul ?
Tout ira bien. Tu as ta carabine et je suivrai l'ours à la trace, de toute façon.
Ça ne me plaît pas du tout, dit Roy.
À moi non plus. Et son père partit. Roy resta sur le porche et le regarda disparaître sur le sentier sans parvenir à y croire. Il avait peur et se mit à parler tout haut : Comment est-ce que tu peux me laisser ici tout seul ? J'ai rien à manger et je sais même pas quand tu vas revenir.
Il était terrifié. Il se mit à faire le tour de la cabane – il aurait voulu retrouver sa mère, sa soeur, ses amis et tout ce qu'il avait laissé derrière lui – jusqu'à ce que, frigorifié et affamé, il fut obligé de rentrer, et il commença à inspecter les sacs de couchage pour voir s'ils étaient encore utilisables.
Celui de son père était encore presque en un seul morceau. Il n'avait que quelques déchirures çà et là. Mais le sien avait visiblement servi de jouet à l'ours. La partie supérieure était réduite en lambeaux et le rembourrage avait été éparpillé dans toute la pièce. La moitié inférieure était encore utilisable, pensait-il, mais le reste était irréparable.
La quasi-totalité de la nourriture était fichue. Quelques sacs de farine, de sucre et de sel étaient intacts, mais quelques-uns seulement, et le sucre brun qui devait servir à fumer les aliments avait été dévoré en intégralité. Il restait des conserves un peu cabossées, mais la plupart avaient été éventrées.
Roy replaça les morceaux du poêle jetés à terre. Il alluma un feu, déposa deux conserves de chili dans une casserole pas trop abîmée, les réchauffa et s'assit sous le porche pour attendre son père.
L'obscurité s'installa et son père n'était toujours pas rentré. Roy réchauffa le chili une fois encore et mangea les deux boîtes entières, incapable de s'arrêter. J'ai mangé ta part, s'excusa-t-il à voix haute comme si son père pouvait l'entendre.
Roy resta éveillé toute la nuit et se posta sous le porche, emmitouflé dans le sac de couchage de son père, sa carabine sur les genoux, mais son père ne revenait toujours pas. Lorsque le matin arriva, il n'avait pas fermé l'oeil de la nuit, il avait faim, il se sentait malade et frigorifié, et il finit par rentrer dans la cabane.
La radio n'était pas trop endommagée. On s'était juste assis dessus ou quelque chose dans le genre. Mais si ça se trouvait, elle n'allait peut-être plus fonctionner. Roy n'en savait rien. Il aurait voulu faire quelque chose, quelque chose d'utile, mais il ne s'y connaissait pas du tout en radio. Alors il ressortit en bottes, blouson chaud, bonnet et gants, qui étaient tous encore en bon état, et il s'attela à scier des planches. Il gardait son arme à portée de main, une balle insérée dans la chambre, prêt à tirer, et il sciait, tenté à plusieurs reprises de tirer quelques coups en l'air. Son père rentrerait, alors, mais il serait en colère parce qu'il aurait fait feu sans raison. Il voulait simplement que son père revienne. Tout ça ne lui plaisait pas. Il ne savait pas du tout quoi faire.
L'après-midi arriva, il n'avait scié que quelques planches et une ampoule s'était formée sur son pouce. Les planches étaient terriblement difficiles à fabriquer. Ils ne devaient pas bien s'y prendre. Son père n'était pas rentré et il n'avait pas entendu de coup de feu, alors il alla écrire un mot disant : Je suis parti à ta recherche. Je serai de retour d'ici quelques heures. Je pars au milieu de l'après-midi.
Il emprunta le même sentier que son père mais se rendit très vite compte qu'il n'avait aucune idée de la direction à prendre. Il observa le sol, aperçut les légères traces qu'ils y avaient laissées la veille. Parfois une empreinte de botte, mais surtout de la terre retournée et de l'herbe écrasée. Il suivit le chemin jusqu'au pied de la montagne, mais il était impossible de repérer la moindre piste sur ce sol spongieux et il n'avait pas vu la trace d'une éventuelle bifurcation, alors il s'adossa à la montagne et s'efforça de réfléchir.
Son père ne lui avait laissé aucun indice. Il ne lui avait pas dit où il allait, ni pour combien de temps. Roy resta assis là et se mit à pleurer, puis il repartit vers la cabane. Il déchira le mot et s'installa sous le porche, d'où il regarda l'eau, puis il mangea un morceau de pain tartiné de beurre de cacahuète, parvint à récupérer un peu de confiture à l'endroit où le pot avait explosé sur les pierres en bas du porche. Des fourmis et autres insectes avaient investi la majeure partie du pot, mais il récupéra l'équivalent d'une cuillerée qui lui semblait comestible. Il retourna sous le porche, mangea sa tartine, leva les yeux vers le soleil couchant et attendit.
Son père revint juste après la tombée de la nuit. Roy l'entendit descendre le sentier et il hurla : Papa ?
Ouais, répondit doucement son père avant de monter sous le porche, de taper des pieds et de regarder Roy, la carabine sur les genoux.
Je l'ai eu, dit-il.
Quoi ?
J'ai eu l'ours, dans un ravin à deux sommets d'ici. Je l'ai eu ce matin. Tu n'as pas entendu les coups de feu ? Non.
Bon, c'était loin.
Il est où ? demanda Roy.
Je l'ai laissé là-bas. Je ne pouvais pas le porter. Et je n'avais pas pris mon couteau. Juste le fusil. J'ai sacrement faim, maintenant. Il nous reste un peu de nourriture ? Tu as péché quelque chose ?
Roy n'avait même pas pensé à pêcher. Il reste quelques trucs, dit-il. Je vais te réchauffer une boîte.
Ça serait super.
Roy s'appliqua à réchauffer un velouté de poulet, leur dernier, accompagné d'une boîte de maïs et d'une boîte de haricots verts. Son père avait sorti la torche et s'affairait à réparer la lampe tempête. Il a dû sentir la paraffine et y a collé un coup de patte, dit-il.
Quand la nourriture fut chaude, la lampe était à nouveau en état de marche et ils y voyaient clair dans la cabane.
Il avait l'air de quoi ? demanda Roy en posant les assiettes sur le sol.
Quoi ?
Il avait l'air de quoi, l'ours ?
D'un ours noir, pas très grand, un petit mâle. Je l'ai vu en contrebas, en fin de matinée, il farfouillait dans les buissons. Je l'ai atteint dans le dos d'une première balle qui l'a fait tomber, mais il s'est énervé et il a poussé des cris. La deuxième balle s'est logée dans son cou et l'a tué.
La vache, fit Roy.
C'était quelque chose, dit son père. La prochaine fois qu'on en aura un, il faudra le dépecer et saler la viande ou la sécher. Il reste du sel, au fait ?
Ouais, un sac entier.
Bien. On pourra aussi laisser évaporer une casserole d'eau de mer pendant une journée ensoleillée, ce qui doit arriver une ou deux fois par millénaire, par ici.
Ha, fit Roy, mais son père ne leva pas les yeux de son assiette. Il semblait épuisé. Roy l'était également. Cette nuit-là, il s'endormit presque instantanément.
Il rêva qu'il débitait des morceaux de poisson et que sur chacun d'eux se logeait une paire d'yeux, et tandis qu'il les tranchait, un gémissement s'élevait, de plus en plus fort.
Il ne provenait pas des morceaux de poisson, ni de leurs yeux, mais ils l'observaient en attendant de voir ce qu'il allait faire.
Roy se réveilla au bruit de son père qui déplaçait et triait des objets dans la cabane, et qui nettoyait la pièce ? Il bâilla, s'étira et enfila ses bottes.
L'ours nous a plutôt bien lessivés, fit son père.
Il faut que je répare mon sac de couchage, dit Roy. Il avait dormi tout habillé dans la moitié inférieure, emmitouflé dans son blouson, son bonnet et une petite couverture que son père avait posée sur lui.
Ouais, ça et la radio, la porte, mes vêtements de pluie et la majorité de nos provisions. Il va falloir qu'on répare ça tout de suite.
Roy ne répondit rien.
Je suis désolé, dit son père. Je suis un peu découragé, c'est tout. Il a fichu en l'air une bonne partie de nos réserves, et on aurait pu en sauver un peu hier, mais les insectes s'y sont installés, on va être obligés de tout jeter. On a des sacs de congélation, tu sais, tu aurais pu tout ranger dedans.
Désolé.
C'est pas grave. Aide-moi à trier les affaires, maintenant.
Ils se mirent à l'ouvrage et ce qu'ils devaient jeter, ils le portaient dans des sacs-poubelle à une centaine de pas de là avant de l'enterrer dans un trou profond.
Si un autre ours approche, peut-être qu'il sentira d'abord ces trucs et viendra les déterrer, on pourra l'abattre avant qu'il arrive à la cabane.
Roy n'était pas enthousiaste à l'idée de tuer d'autres ours. Le dernier lui semblait déjà avoir été un véritable gâchis. Tu crois que l'ours que tu as eu était celui qui nous a fait ça ? demanda-t-il.
Son père interrompit un instant ses coups de pelle. Ouais. Je l'ai suivi à la trace. Mais ça aurait tout aussi bien pu être un autre ours. J'ai perdu sa piste plusieurs fois et je l'ai retrouvée plus loin, c'est bizarre qu'il se soit aventuré aussi loin de chez lui. Alors il faudra rester vigilant, au cas où.
Roy décida qu'il ne tirerait pas tant que l'ours ne les attaquerait pas, surtout s'ils n'allaient pas le dépecer ni le manger. Il a beaucoup crié quand ta balle l'a touché ? C'est pas le genre de question à poser. Quand ils eurent fini d'enterrer la nourriture abîmée, son père retourna à la cabane et rangea la pelle. Ils restèrent sous le porche et observèrent l'eau, immobile et grise.
Il faut qu'on règle notre problème de nourriture ensemble, fit-il. Tu peux commencer à pêcher et je vais construire le fumoir. On a besoin de l'abri à bois, aussi, et il faut qu'on fende davantage de bois, mais je ne peux pas tout faire en même temps et on doit manger avant tout. Si tu attrapes un poisson, vide-le et prends ses oeufs, et installe deux autres lignes de fond où tu accrocheras les oeufs. Fixe les lignes à quelque chose, on les laissera là toute la nuit.
Roy retourna à la pointe et lança sa ligne dans la crique. Il attendit un long moment sans que rien ne morde. Il scrutait la surface de l'eau, sentant qu'un poisson s'y montrerait d'un instant à l'autre, comme s'il pouvait en accrocher un au bout de son hameçon par la seule force de son esprit, mais il finit par détourner le regard en direction du chenal et des îles en face. Il y avait quelques sommets enneigés et, dans le lointain, au bord de l'horizon, un chalutier passa. Il était minuscule mais Roy voyait sa proue bossue et il pensait presque pouvoir apercevoir ses tangons, mais ce n'était que le fruit de son imagination. Il se mit à rêver éveillé, il allumerait des fusées de détresse sur la plage pour attirer l'attention du bateau parce que son père aurait été saigné et à moitié dévoré par un ours, mais un poisson finit par mordre et il le remonta rapidement, le tira à la surface tandis que sa tête frétillait. Ce n'était qu'une petite Dolly Varden. Il la posa sur les rochers. Il l'aurait normalement relâchée, tant elle était minuscule, mais ils avaient besoin de tout ce qu'ils pourraient trouver, alors il lui écrasa la tête et l'ouvrit depuis l'anus jusqu'aux branchies pour voir si elle était pleine. Elle avait des oeufs, c'était une chance, bien qu'ils soient petits et peu nombreux. Il les sortit et abandonna le poisson et sa canne pour aller chercher les lignes de fond dans la cabane, lorsqu'il entendit des battements d'ailes. Il fit volte-face et courut, mais pas assez vite. Le pygargue s'envolait déjà, le poisson entre les serres, ses ailes marron énormes, avant même que Roy ait eu le temps de retourner au rocher. Il ramassa un galet qu'il jeta en direction du rapace pour l'obliger à lâcher prise, mais il le manqua de beaucoup et le pygargue survola la baie jusqu'à l'extrémité de la pointe où il se posa pour observer Roy tout en dévorant sa proie.
Roy pensa au fusil, mais malgré sa colère et leur besoin désespéré de nourriture et la peur des reproches de son père, il ne pouvait tout de même pas imaginer abattre un aigle à tête blanche.
Il alla chercher une bobine de fil supplémentaire et des hameçons dans la cabane pour installer les lignes de fond.
Ça a mordu ? cria son père depuis l'arrière du bâtiment.
Ouais, j'ai récupéré des oeufs pour les lignes, mais c'était un poisson minuscule et quand j'ai tourné le dos, un pygargue l'a attrapé.
Merde. Ouais.
Bon, attrapes-en un autre. J'y compte bien.
Il fixa de lourds plombs aux lignes de fond qu'il lança à la main en espérant que l'eau était suffisamment profonde. Il en installa deux juste devant la cabane et les accrocha à des racines, puis il marcha jusqu'à la pointe et jeta une ligne dans la crique où il avait déjà péché avant de la tirer pour l'attacher à un arbre. Le pygargue était toujours perché là-haut, les yeux rivés sur lui.
Roy ramassa son équipement et parcourut le rivage, avançant péniblement sur plus d'un demi-kilomètre de galets et parfois dans les sous-bois pour atteindre la petite crique voisine. Quand il y lança sa ligne et commença à la rembobiner, il attrapa immédiatement quelque chose de plus gros. Le poisson tira sur le côté en direction du large et fit chanter la ligne jusqu'à ce que Roy se rende compte qu'il avait mal réglé le frein de son moulinet, alors il le resserra, sa prise continua à se débattre mais Roy n'eut aucun mal à la ramener sur la rive. Le poisson sauta deux fois tandis qu'il le tirait vers la plage, deux voltiges dans les airs en agitant la tête d'avant en arrière pour se libérer. C'était un saumon rose précoce, argenté et très jeune. Roy recula, la canne levée pour le hisser rapidement et en douceur sur les galets. Le saumon se débattait avec fureur et il se décrocha de l'hameçon, mais il était déjà trop loin sur la berge. Roy courut pour l'attraper par les branchies et le jeter plus loin sur la plage, où il resta prostré, la bouche ouverte et les yeux exorbités, avant que Roy lui écrase la tête trois fois avec un caillou et que son corps s'arque et frémisse, ensanglanté, pour s'immobiliser enfin. Ses muscles se convulsèrent en spasmes réguliers, mais il était mort.
Roy le recouvrit d'un petit cairn de pierres pour que le pygargue ne l'emporte pas, puis il lança de nouveau sa ligne. En quelques heures, il avait attrapé six saumons et une Dolly Varden. Il les fixa à un fil de nylon qu'il noua en boucle pour pouvoir les porter, puis il remonta lentement vers la cabane, s'arrêtant ici et là pour se reposer.
Ça m'a l'air bon, fit son père quand il le vit arriver. Ça m'a l'air très bon.
Je suis allé dans la crique voisine. La pêche y est bien meilleure.
Je veux bien te croire, dit son père en empoignant le collier de poissons pour l'observer. Des saumons frais. Et le fumoir avance, alors tu pourras commencer à découper les filets dès que tu auras fini de les vider.
Quand Roy eut vidé et coupé les poissons pour les fumer, il était tard. Il lava les morceaux avec soin, les rapporta dans un seau et prépara la saumure à l'aide de sel et de sucre. Il fallait du sucre brun pour fumer les aliments, mais l'ours l'avait mangé ou éparpillé à terre. Il contourna la cabane pour retrouver son père.
Comment ça avance ? demanda Roy.
Ça commence à ressembler à quelque chose.
Roy ne voyait pas bien, mais les quatre murs semblaient montés, ainsi qu'un toit et un espace pour glisser les copeaux de bois. Tu as fait des grilles ? demanda-t-il.
J'ai apporté des grilles, fit son père. Et un foyer à deux niveaux pour mettre dessous, un niveau pour le charbon et un deuxième pour les copeaux de bois. Sans ces trucs, je ne sais pas comment on se serait débrouillés.
On va commencer à fumer les morceaux ?
On va les laisser mariner cette nuit et on s'y mettra à l'aube. C'est trop de boulot, de garder un oeil en permanence sur les copeaux et tout, surtout qu'on ne sait pas vraiment si ça va marcher. Et si tu nous cuisais ce qui reste de poisson pendant que je termine mon affaire ici ?
Roy mit deux gros filets à frire dans une poêle avec de l'huile, puisqu'ils n'avaient plus de beurre, et quand son père rentra enfin, il était fatigué et ne disait pas grand-chose, il se contentait de manger le poisson, les yeux baissés sur son assiette. Roy ne se sentait pas plus proche de lui qu'il ne l'avait été au cours de leurs vacances occasionnelles. Il se demandait si son sentiment changerait.
C'est un bon poisson, finit par dire son père. Y a rien de meilleur que le saumon. Puis ils lavèrent la vaisselle et se couchèrent.
Roy s'était endormi et lorsqu'il se réveilla tard dans la nuit, frigorifié, son père lui parlait. Roy ? disait-il. Tu m'entends ? Ouais. Je suis réveillé.
Je ne sais pas pourquoi je suis devenu comme ça. Je me sens si mal. Ça va pendant la journée, mais ça me prend la nuit. Dans ces moments-là, je ne sais plus quoi faire, dit son père, et cette dernière phrase le fit gémir une nouvelle fois. Je suis désolé, Roy. J'essaie de toutes mes forces. Je ne sais pas si je vais tenir le coup.
Roy sentait que son père allait se remettre à pleurer et il n'avait vraiment pas envie de ça.
Roy ?
Ouais, je suis là. Je suis désolé, Papa. J'espère que ça va s'arranger.
Son père laissa échapper un horrible sanglot ravalé et dit : Merci. Puis ils restèrent allongés là, chacun à écouter la respiration agitée de l'autre jusqu'à ce que l'aube se lève à nouveau. Roy se rappelait et respirait l'odeur du poêle, sentant la chaleur qui s'en dégageait.
Son père était déjà à l'arrière de la cabane et déposait le poisson dans le fumoir. Salut, fiston, dit-il. On dirait que ça va être sacrement bon. Il fit danser ses sourcils de haut en bas et adressa un sourire à Roy. Puis il ouvrit la porte et Roy observa l'intérieur.
Les filets de poisson étaient parfaitement alignés et Roy pouvait voir que la saumure avait déjà verni la chair rose, c'était bon signe.
Il n'y a plus qu'à préparer le foyer, dit son père. Les charbons sont prêts dans le poêle.
Ils rentrèrent dans la cabane où son père attrapa les charbons à l'aide d'une pince apportée sur l'île à cet effet. Il les déposa dans le foyer, puis il inséra une petite grille qui se logeait parfaitement dans l'appareil et versa une poignée de copeaux d'aulne par-dessus. Ça va être succulent, dit-il.
Ils retournèrent à l'arrière du bâtiment et il glissa le foyer par la porte au bas du fumoir, puis il vérifia tous les interstices une fois la fumée répandue à l'intérieur. Elle s'échappait ici et là, mais son père dit que ça irait et tout semblait parfait aux yeux de Roy. Ils allaient manger du bon saumon et ils pourraient mettre de la chair séchée de côté pour plus tard.
Maintenant, il nous faut des claies pour sécher la viande, fit son père. Et ça ne ferait pas de mal d'avoir une cache pour garder tout ça hors de portée des ours.
Une cache ? demanda Roy.
Ouais, pour protéger la nourriture des ours et de tout le reste.
Ça ne va pas nous demander un boulot énorme, ça ?
Si. Je ne dis pas qu'il faut la construire à la minute, je pensais juste à voix haute. Ce qu'on doit faire à la minute, c'est les claies et l'abri à bois.
Ils s'attelaient à la structure de l'abri qui s'appuierait contre le mur arrière de la cabane quand de grosses gouttes se mirent à leur tomber dessus, et lorsqu'ils levèrent les yeux vers d'épais nuages noirs, la pluie s'abattit avec force et ils coururent avec leurs outils jusqu'à l'avant de la bâtisse pour éviter d'être trempés par l'averse.
Ils firent un feu dans le poêle et s'essuyèrent avec une serviette.
On n'a presque plus de bois sec, fit son père. Vraiment presque plus. On aurait dû stocker quelques bûches à l'intérieur pour les laisser sécher lentement. Si la pluie se maintient, ça ne va pas être la fête.
Ils allumèrent la lampe à paraffine, sortirent le jeu de cartes et s'installèrent par terre pour jouer au gin-rami pendant le reste de l'après-midi en attendant que la pluie s'arrête. Son père ne semblait pas très intéressé par le jeu, il affichait le même air maussade qu'il gagne ou qu'il perde. La pluie et le vent battaient contre le toit et les fenêtres, et ils ne distinguaient rien du paysage à plus de cent mètres, tant la visibilité était mauvaise.
Au bout d'environ trois heures, son père se leva. Je ne peux pas rester assis là, dit-il. Je crois que je vais réparer mes vêtements de pluie et aller jeter un oeil au fumoir. La vérité, c'est qu'il va pleuvoir souvent et il faut qu'on s'habitue à travailler par ce temps.
Ses habits imperméables portaient de longues balafres laissées par les griffes de l'ours. Il les posa à plat sur le sol et scotcha chaque côté des déchirures, puis il sortit et Roy lui emboîta le pas dans son équipement de pluie et ses bottes.
Roy s'arrêta devant la cabane et observa l'eau dans le U pâle qui semblait toucher le ciel. Aucune ligne ne les séparait, aucun horizon. Il était impossible de dire où la pluie et le brouillard rejoignaient l'océan, sauf à quelques pas devant lui, juste au bord de l'eau. Les arbres alentour paraissaient en lambeaux. Il avança jusqu'à l'eau en posant un pied prudent sur les rochers humides, il entendait la pluie de toute part, comme un tissu sonore qui supplantait tous les autres bruits. C'était la seule odeur, aussi. Même lorsqu'il détectait l'arôme de la terre ou de la mer, les parfums dont il imaginait qu'ils étaient ceux des fougères, des orties et du bois pourri, ils faisaient partie intégrante de l'odeur de pluie. Il se rendait compte qu'il en serait ainsi la plupart du temps. Les journées ensoleillées qu'ils avaient eues jusqu'ici avaient été inhabituelles. La pluie dense et le monde qu'elle emprisonnait étaient tout ce qu'ils connaîtraient. Ce serait dorénavant leur foyer.
Reviens par ici, lança son père dans un hurlement étouffé. Il retourna auprès de son père pour l'aider à construire l'abri à bois. Ils clouèrent les montants ensemble avant de se rendre compte qu'ils auraient dû installer le toit en premier pour le dresser ensuite à la verticale puisqu'ils n'avaient pas d'échelle, alors ils reposèrent les montants au sol. Son père s'acharnait sur le bois d'un air sombre, les lèvres et les yeux plissés. Il donnait des instructions détaillées à Roy, et Roy avait l'impression d'être de trop, de recevoir bien plus d'ordres que nécessaire, comme si son père ne l'avait fait sortir avec lui que pour qu'ils soient deux à subir cette pluie merdique.
Son père cloua les planches les unes sur les autres, terminant ainsi le toit, puis ils dressèrent à nouveau les montants, Roy soutenant l'ensemble tandis que son père levait les bras et fixait le tout. Quand le toit fut debout, ils reculèrent pour l'observer. Il était un peu branlant, les montants noueux, lisses et d'un brun assombri par la pluie, les planches de tailles différentes fixées à angles divers qui saillaient irrégulièrement sur les bords, certaines encore pourvues de leur écorce, d'autres non. C'était comme dans un campement de la Frontière, comme dans un vrai campement, sauf que leur installation était moins robuste. L'abri semblait pouvoir maintenir la pluie à bonne distance, mais quand ils s'installèrent sous le toit, il n'était pas très efficace. Il protégeait leurs têtes de la plupart des gouttes et ils purent retirer leurs capuches, mais à la moindre rafale de vent, ils étaient aspergés de pluie, surtout sur les jambes.
Bon, il faudra peut-être couvrir le bois de plastique, fit son père.
Ça me va, dit Roy. Et c'est pas grave si le bas de la pile est mouillé, si ?
Si, c'est grave. Son père leva les yeux vers le toit, les mâchoires serrées et assombries par une barbe de cinq jours. Mais on ne fera pas mieux pour l'instant. J'aurais dû scier des planches plus longues. Peut-être que quand on prendra nos petites vacances et qu'on ira chercher notre nouveau lot de provisions, je rapporterai un peu de bois de construction au passage.
On rentre quand ?
Ne te monte pas trop la tête. Ça ne sera pas avant un mois ou deux, et seulement si j'arrive à faire marcher la radio, même si je pense que Tom passera nous voir si on reste longtemps sans appeler. C'est ce qu'il est censé faire, en tout cas.
Un mois ou deux paraissaient horriblement longs aux yeux de Roy, une vie entière dans un endroit miteux qui n'était pas chez lui.
Ils jetèrent un coup d'oeil au saumon avant de rentrer, il était prêt. Ils laissèrent un étage de filets de poisson dans le fumoir pour qu'ils sèchent complètement et rapportèrent le reste à l'intérieur. Ils installèrent la grille sur le poêle et commencèrent à manger. L'extérieur avait durci, il était à la fois sucré et salé, l'intérieur était encore moelleux et délicatement fumé. Ce n'était pas aussi bon qu'avec du sucre brun mais c'était tout de même délicieux. Roy dégustait son morceau les yeux fermés.
Arrête de fredonner, fit son père.
Hein ?
Tu fredonnes quand tu manges. Tu le fais tout le temps, ça me rend dingue. Contente-toi de manger.
Roy s'efforça de ne pas fredonner, bien qu'il n'eût jamais eu conscience de le faire. Il aurait voulu emmener ses morceaux de saumon ailleurs, les manger seul sans avoir à s'inquiéter.
Quand ils furent repus, ils avaient dévoré un tiers du poisson. Son père mit le reste à refroidir, puis il déposa le tout dans des sacs de congélation juste avant qu'ils aillent se coucher.
Cette nuit-là, son père lui parla de nouveau. Roy se répétait : Plus qu'un mois ou deux, et après je me tire et je remets plus les pieds ici, il se le répétait encore et encore, comme un mantra, tandis que son père gémissait, pleurait et se confessait. J'ai trompé ta mère, disait-il à Roy. C'était à Ketchikan, quand elle était enceinte de ta soeur. Je sentais que c'était la fin de quelque chose, je crois, la fin de toutes mes possibilités, et Gloria travaillait toujours tard le soir, elle venait dans mon bureau et me jetait de ces regards, je n'ai pas pu me retenir. Dieu que je me sentais mal. J'avais la nausée en permanence. Mais j'ai continué. Et même après avoir vu tout ce que j'ai fait, tout ce que j'ai détruit, je ne suis pas sûr que j'agirais différemment si j'en avais encore l'occasion. Le truc, c'est qu'il y a quelque chose qui cloche chez moi. Je ne peux jamais faire ce qu'il faut, jamais être celui que je suis censé être. Il y a quelque chose en moi qui m'en empêche.
Il ne posait aucune question à Roy, et Roy ne répondait rien. Son père parlait, Roy écoutait, et il détestait avoir à écouter tout ça, il pensait à sa mère, aux disputes entre elle et son père, à Ketchikan, il ne savait comment comprendre cette nouvelle version des faits. Quand ils leur avaient annoncé leur divorce, ils avaient raconté une autre histoire, comme si la situation était irréversible, et quand Roy avait proposé son aide, ils lui avaient répondu que c'était impossible, que c'était le genre de choses qui arrivait à tout le monde.
Dehors, la pluie tombait en continu, la pièce était petite et sombre. Son père s'adressait à lui en chuchotant, reniflait, émettait des sons étranges et effrayants à travers son désespoir ; il était allongé à quelques pas de lui et Roy n'avait nulle part où aller.
Le matin suivant, ils mangèrent des céréales froides avec du lait en poudre, et ils n'allumèrent pas de feu car il leur fallait économiser le bois. La pluie tombait toujours, comme la veille. Le chambranle des fenêtres noircissait tandis qu'il se gorgeait d'eau et quelques gouttes s'infiltraient à travers les murs. Son père les observait une à une avec sa lampe torche et ne disait rien, il se contentait de passer la main au-dessus d'elles, à l'endroit où les murs touchaient le plafond, puis il levait les yeux plus haut encore et faisait glisser lentement le faisceau sur chaque planche, chaque poutre.
Roy lisait un livre de la série L'Exécuteur. Il le parcourait surtout pour les femmes que l'Exécuteur réussissait toujours à séduire, et il essayait de s'imaginer en train de faire l'amour avec elles.
Allez, fit son père. C'est l'heure de construire les claies de séchage, toi, tu peux aller jeter un oeil aux lignes de fond.
Roy commença donc par vérifier ses lignes, soulagé de pouvoir sortir de la cabane et de s'éloigner de son père. Il pleuvait encore à torrents. Il était au sec sous ses vêtements de pluie, mais il faisait si froid et si humide qu'il se sentait trempé jusqu'aux os, comme si ses habits étaient perméables. Les premières lignes n'avaient rien donné, mais celle de la pointe avait attrapé une Dolly Varden qui pâlissait déjà, morte. Roy se demandait si elle serait encore bonne à manger. Il la vida à bout de bras car il ne voulait pas trop s'en approcher au cas où ses boyaux seraient pourris et lui exploseraient au visage ou autre chose, mais elle avait l'air en bon état. Elle dégageait une odeur un peu plus forte, mais pas trop, et sa chair semblait correcte. C'était un mâle, avec deux bourses de sperme à la place des oeufs, alors il retourna à la cabane chercher les oeufs qu'il avait salés et les fixa à l'hameçon à l'aide d'un morceau d'étamine avant de remettre la ligne à l'eau. Puis il observa la forêt et se dit qu'il serait agréable de se branler puisqu'il ne l'avait pas fait depuis si longtemps, mais il ne s'en sentait pas la force. Il faisait humide et froid, il était engoncé sous un million de couches de vêtements, et il se contenta de rentrer à la cabane.
Son père n'y était pas, Roy remonta le sentier jusqu'aux sapins et le trouva enfin, plus haut parmi les cèdres. Salut, fit-il.
Je cherche des poteaux pour installer les claies de séchage, dit son père. Essaie d'en trouver d'un mètre de long, minimum. Ça a mordu ?
Une petite Dolly Varden déjà morte. Mais la chair avait l'air bonne.
Ouais. C'est bien. Mais il nous en faut plus. Peut-être que tu devrais continuer à pêcher pendant que je construis ça. Même si la priorité, c'est vraiment le bois.
Il s'arrêta net et resta immobile, les yeux rivés sur la mousse. Merde, je sais plus. Ça te dirait de couper du bois ?
Bien sûr, dit Roy. Il alla chercher la hache. Il n'avait fendu du bois qu'une seule fois auparavant, pour s'amuser, et il avait le sentiment que les choses allaient en être tout autrement.
Il s'attaqua aux morceaux qu'ils n'avaient pas utilisés pour l'abri à bois. Il les posa à la verticale et abattit la hache, mais les bûches se dérobaient et rebondissaient sur le sol et la lame ricochait, manquant le heurter de plein fouet, lorsqu'il se souvint qu'il était censé caler le bois sur une souche ou un truc solide.
Il cherchait aux alentours quand son père revint et lui demanda ce qu'il faisait. Amer et vexé, Roy resta en retrait tandis que son père allongeait une bûche pour en déposer une autre à la verticale par-dessus, qu'il fendit en deux d'un seul coup, chaque moitié tombant sur le sol. Il regarda Roy et lui tendit la hache.
D'accord.
Il va falloir que tu fasses preuve de plus d'initiative. Oui, fit Roy, mais comme son père tournait les talons, il ajouta : Je fais déjà pas mal de choses.
Son père le dévisagea. Ne boude pas, dit-il. C'est pas un endroit pour les bébés, ici.
Son père s'éloigna vers les arbres, Roy empoigna la hache, fendit du bois et détesta son père. Il détestait cet endroit, aussi, il détestait entendre son père pleurer la nuit. De quoi parlait-il, avec ses histoires de bébés ? Roy se sentait gêné, pourtant, car il savait que ces larmes nocturnes naissaient d'autre chose, de quelque chose qu'il craignait de sous-estimer.
Quand il en eut terminé avec les restes de l'abri à bois, il entra dans la forêt, la hache à la main, en quête de bois mort. Il trouva quelques morceaux, mais ils étaient trop pourris. J'aurais dû le savoir, dit-il à voix haute pour lui-même. Quand est-ce que tu vas enfin commencer à faire les choses comme il faut ? Il retourna vers la pointe, abattit un autre arbre, en coupa les branches et le débita à la scie avant de le traîner jusqu'à la cabane.
Son père s'affairait sur les claies. Joli travail, fit-il. On dirait bien que tu ramasses du bois.
Ouais.
Tu vas finir par avoir le coup de main. Moi aussi.
Mais son père pleura encore cette nuit-là, et Roy se dit que rien ne fonctionnerait jamais. Il essayait d'ignorer ce que lui murmurait son père entre deux sanglots étouffés et tentait de lancer sa propre conversation dans sa tête, mais il ne parvenait pas à empêcher ses paroles de l'atteindre.
Il y avait surtout ces deux prostituées à Fairbanks, que j'allais voir régulièrement. L'une avait la peau très douce et aucun poil pubien. C'était juste une petite fille, minuscule, elle ne me regardait jamais.
Roy se bouchait les oreilles et essayait de fredonner juste assez fort pour couvrir le son des paroles de son père, mais les confessions continuaient et il était obligé d'écouter.
J'ai continué à aller les voir, toutes, même quand j'ai su que Rhoda était au courant.
Rhoda était la belle-mère de Roy, la seconde épouse de son père et son deuxième divorce, qui venait juste d'être prononcé.
J'ai chopé des morpions avec une de ces prostituées et je les ai refilés à Rhoda. Tu te souviens de la fois où on devait aller skier en Californie et où on a annulé le voyage ?
C'était rare, et Roy fut pris de court. D'habitude il ne lui posait pas de question.
Ouais, répondit-il. Il se souvenait de s'être réveillé au beau milieu de la matinée, bien trop tard, et quelque chose clochait. Il ne voulait pas apprendre maintenant que tout ça c'était parce que son père était allé voir une pute. Son père lui avait dit qu'il avait attrapé les bestioles sur un banc du vestiaire de la YMCA, et Roy l'avait cru, ça et tout le reste.
Cette fois-là, elle s'est mise dans une colère incroyable. Elle ne m'a pas laissé la moindre chance de m'expliquer. C'était comme si j'étais une sorte de monstre. Comme si je l'avais laissée tomber. Qu'est-ce que tu en penses, toi ? Tu crois que je suis un monstre ? La question était accompagnée de ses singuliers gémissements et bruits de gosier.
Non, Papa.
Les rêves de Roy devenaient récurrents. Dans l'un d'entre eux, il était recroquevillé dans une salle de bains à plier des serviettes rouges à mesure que d'autres serviettes s'empilaient et lui tombaient dessus, le comprimant de tous les côtés. Dans un autre, il était à bord d'un bus enseveli dans le sable qui glissait lentement sur la pente d'une colline. Dans un autre encore, il était pendu à des crochets et devait choisir entre se faire tirer dessus une fois, ce qui serait rapide mais risquait de le tuer, ou être plongé dans une cuve pleine de fourmis rouges, ce qui ne le tuerait pas mais durerait une éternité.
Le matin, son père était toujours de bonne humeur et Roy ne parvenait pas à comprendre pourquoi.
On s'en tire pas trop mal, disait son père. On a du poisson fumé en réserve, et du bois, et on est à peine au début de l'été.
Puis un jour, alors que la pluie s'était mise à tomber en trombes et que Roy revenait des toilettes, il trouva son père debout dans la cabane, son pistolet sorti. Il le tenait dans une main et visait le plafond, le regard rivé sur les poutres sombres, en marchant comme s'il essayait de coller une balle dans une grosse araignée qui se serait baladée là-haut. Qu'est-ce que tu fais ? Tu ferais mieux de t'éloigner. Quoi ?
Eloigne-toi. Va dans l'autre pièce ou je sais pas quoi. Qu'est-ce qui se passe ?
Mais son père ne répondait pas ; il plissait les yeux vers le plafond et visait quelque chose qui semblait bouger sous le faîte du toit.
Roy recula dans la petite pièce et observa son père depuis l'embrasure de la porte.
Son père tira alors, la détonation fut assourdissante. Roy porta ses mains à ses oreilles, mais elles étaient douloureuses et ne cessaient de rugir. Son père tira à nouveau dans le plafond, son Magnum .44 énorme et ridicule crachant du feu dans la cabane obscure et emplissant l'air de soufre.