sukkwan island
Première Partie
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Tu tires sur quoi ? hurla Roy, mais son père fit feu, encore et encore, puis il jeta l'arme sur une pile de vêtements près de la porte et sortit sous la pluie en disant : Qu'est-ce qu'on est serré, putain.
Roy s'approcha de l'embrasure et regarda son père debout, la tête levée sous la pluie à se faire tremper sans chapeau ni vêtements imperméables. Ses cheveux aplatis sur son crâne et sa bouche rouge ouverte. Les yeux fermés et ouverts et fermés. Des volutes de vapeur s'échappant de ses lèvres et de sa chemise. Ses bras ballants sur les côtés comme s'il n'y avait plus rien à faire à part attendre que le ciel tombe.
Roy attendit si longtemps qu'il finit par s'asseoir contre le poêle, le regard rivé sur le bandeau d'air gris et d'eau et sur son père trempé et déraisonnable. Quand son père se mit enfin à marcher, Roy se leva mais son père poursuivit sa route jusque dans la forêt pour ne revenir qu'à la nuit tombée.
Il n'y avait aucune lumière à l'intérieur lorsque son père revint à la cabane, le feu n'était pas allumé. Roy était allongé dans son sac de couchage contre le poêle et il avait disposé plusieurs boîtes de conserve vides là où des gouttes et des filets d'eau tombaient des nouveaux trous dans le toit. Son père s'approcha de lui et le porta dans l'autre pièce en lui répétant à quel point il était désolé, mais Roy fit semblant de continuer à dormir, il ne voulait pas l'écouter, il le détestait et le craignait.
Quand Roy se réveilla le lendemain matin, il ne dit rien. Il prit un morceau de saumon fumé et des biscuits, sortit et s'installa à l'autre bout du porche sans un mot ni un regard. Il se contentait de fixer son assiette alors même qu'il savait que son père était mal à l'aise et avait envie de parler.
Son père se leva et s'adossa au mur de la cabane. Quand Roy leva les yeux, son père avait baissé les paupières et sentait les rayons du soleil sur sa peau.
Roy termina son petit déjeuner et attendit.
Belle journée, finit par dire son père. Peut-être qu'on devrait aller se balader.
Roy réfléchissait.
Alors, qu'est-ce que tu en dis ?
D'accord.
D'accord, on n'a qu'à aller à la chasse au cerf. Ça ferait pas de mal de manger autre chose que du saumon, pas vrai ?
Roy mit du temps à rassembler son équipement, mais ils finirent par se mettre en route, son père en tête. Roy ne voulait pas que les choses s'arrangent. Il voulait que tout aille mal au point qu'ils soient obligés de quitter l'île. Il savait qu'il pouvait rendre la situation atroce pour son père en se contentant de garder le silence et en refusant de réagir à quoi que ce soit.
Ils traversèrent les basses forêts et se mirent à grimper plus haut en se frayant un chemin à travers la végétation, jusqu'à un rocher en surplomb d'où ils pouvaient observer deux versants de montagne, le rivage et leur cabane. Roy se demandait si les cerfs étaient nombreux à venir de ce côté de l'île, si près de leur cabane, mais maintenant qu'ils étaient montés jusque-là ils allaient bien devoir tenter leur chance.
Qu'est-ce que tu penses de ça ? demanda son père.
Qu'est-ce que je pense de quoi ?
De tout ça. De la vue. D'être ici. D'être avec ton papa.
C'est sympa.
Son père plongea alors le regard vers le chenal et se mit à scruter les reflets du soleil sur l'eau. Il n'y avait rien à voir, juste une lumière éblouissante. Roy se déplaçait en différents endroits pour aller s'asseoir sur les rochers ou dans les broussailles, incapable de tenir en place. Il ne cherchait pas de cerf. Il se demandait si son père en cherchait, lui.
Son père posa son fusil à terre et se redressa, il s'avança trop près du bord de la petite falaise et tomba. On aurait presque dit qu'il avait sauté. Il rebondit plusieurs fois, passa à travers des branches en les fracassant, continua de rouler jusqu'à disparaître, mais Roy l'entendait encore tomber et son crâne bouillonnait d'hésitation tandis qu'il cédait à la panique.
Roy saisit sa carabine et se leva, mais il n'y avait rien qu'il pût faire. Son père avait traversé les buissons et les branches d'arbre et atterri avec un son mat, tout était terminé et il n'y avait plus aucun bruit provenant d'en bas. Le sang martelait ses oreilles et il avait peur de tomber à son tour, comme si son père l'attirait vers lui, mais alors il se mit à l'appeler, il reposa son arme et se précipita vers les broussailles qu'ils avaient traversées pour arriver jusque-là. Il tentait de descendre aussi vite que possible, mais la végétation trop dense le lacérait au passage, il avait peur de ne pas retrouver son père, il avait peur d'être englouti là-dedans et de mourir.
Il continua de crier en descendant, mais il n'y eut pas de réponse. Il glissa sur un tapis d'orties qui lui mirent les mains en feu, puis tomba entre plusieurs troncs de sapins pour atterrir sur une aire plate, il se releva et fendit la végétation à la recherche de son père. Il atteignit à peu près l'endroit où il pensait le trouver mais ne vit rien. Il leva les yeux vers la falaise pour la prendre comme point de repère, mais les ramures étaient trop épaisses et il ne distinguait rien au travers. Il commença à geindre et à tourner en rond avant de se ressaisir ; il s'arrêta et tendit l'oreille.
Ce n'était que le vent dans les feuilles, mais il perçut alors un gémissement près de lui et il écarta les buissons à quelques mètres devant lui sans rien trouver. Il avança plus loin, revint sur ses pas et scruta les alentours. Il n'entendait plus le gémissement et se demanda s'il ne l'avait pas imaginé. Il se remit à geindre – il ne pouvait pas s'en empêcher – et poursuivit ses recherches. Puis il eut l'idée de piétiner le sol pour savoir où il avait déjà cherché, il tapa des pieds pour écraser les petites plantes en effectuant des cercles toujours plus grands, sans rien trouver.
Une demi-heure au moins avait dû passer, alors il remonta pour tenter de repérer le pied de la falaise. Il était difficile à trouver aussi et, lorsqu'il tomba dessus, il n'était pas sûr qu'il s'agisse du bon précipice, mais il en explora néanmoins la base et tomba enfin sur une branche fraîchement brisée. Il descendit la piste pour apercevoir d'autres branches, puis un endroit où l'on avait écrasé un tapis d'orties, de fleurs et de mousse. À quelques mètres de là, il vit son père.
Son père ne bougeait pas et n'émettait aucun son. Il était recroquevillé sur le flanc, un bras rejeté en arrière, et l'oeil que Roy pouvait apercevoir était clos. Il s'approcha de lui en douceur, s'agenouilla tout près et, sans le vouloir, chercha à entendre sa respiration. Il pensait avoir perçu quelque chose, mais il n'arrivait pas à séparer ce son de sa propre respiration et se disait qu'il avait peut-être trop envie d'entendre quelque chose. Il se pencha encore plus près et colla l'oreille contre la bouche de son père. Il sentit un souffle et dit : Papa, puis il se mit à hurler en essayant de réveiller son père. Il aurait voulu le secouer, mais il n'était pas sûr que ce soit prudent. Il resta assis à ses côtés et se mit à parler pour pousser son père à reprendre connaissance.
Tu es tombé de la falaise, dit-il. Tu es tombé et tu t'es blessé, mais tout va bien. Réveille-toi, maintenant.
Le visage de son père était enflé et virait déjà au violet ponctué de griffures rouges à l'endroit où les branches l'avaient égratigné. Sa main était tailladée et ensanglantée.
Oh mon Dieu, dit Roy. Il aurait aimé savoir quoi faire, ou du moins aurait-il aimé trouver quelqu'un dans les parages qui puisse l'aider. Son père ne se réveillait pas et il ne voyait aucune autre solution que le soulever par les aisselles et le traîner le long du versant jusqu'à la cabane. Il n'y avait pas de sentier, mais ils n'auraient pas d'obstacles à franchir, aucune autre falaise pour autant qu'il s'en souvienne. Il le tira à travers les broussailles, essayant de ne pas trébucher mais trébuchant quand même, tombant parfois en arrière, s'efforçant de ne pas le lâcher ni de trop le secouer, mais le lâchant quand même, laissant tomber sa tête, la regardant rebondir et osciller sur la mousse spongieuse. Son père ne se réveillait pas, ne parlait toujours pas, mais au moins, il respirait. Quand le soleil se coucha et que la nuit fut tombée sans être totalement noire, ils atteignaient les dernières rangées de sapins. Il tira son père sur l'herbe, devant les toilettes et jusqu'au bas du porche, puis il le porta, se reposant à chaque marche avant d'attaquer la suivante, et il parvint enfin à le déposer dans la cabane.
Il l'allongea sur une couverture dans la pièce principale, puis le recouvrit des autres couvertures et des sacs de couchage. Il glissa un oreiller sous sa tête et alla chercher du bois pour le feu. Les bûches étaient encore humides et dégageaient trop de fumée, mais après plusieurs tentatives pour les allumer elles séchèrent enfin dans le poêle et ils finirent par avoir un peu de chaleur.
Son père était très pâle. Roy posa la main près de sa joue afin de comparer leur teinte. Son père respirait, mais de manière imperceptible. Roy voulait lui donner un peu d'eau sans savoir si c'était une bonne idée. Il aurait voulu poser un sac de glaçons sur son front, mais ils n'avaient pas de glaçons et il ne savait pas s'il était censé le faire non plus. Il ne savait rien. Il s'adossa au mur, emmitouflé dans son blouson, et il attendit, à l'affût du moindre changement tandis que la lumière se dissolvait dehors et que la cabane semblait rapetisser. Le vent se leva, la bâtisse grinçait en laissant échapper de temps à autre un hurlement sourd et son père restait prostré telle une figurine de cire, la bouche ouverte et ses égratignures rouges aux allures factices, comme peintes sur la peau de son visage. Même ses cheveux paraissaient irréels et quand la lampe finit par s'éteindre et que Roy fut trop effrayé pour se lever et trouver la paraffine dans l'obscurité, il patienta sans rien y voir, l'oreille tendue pendant des heures jusqu'à tomber de sommeil.
Il se réveilla en plein jour, sans aucun souvenir de ce qui s'était passé, il ne comprenait pas pourquoi son père était étendu ainsi devant lui, puis la mémoire lui revint. Il s'approcha du visage de son père, sa peau était encore chaude et il respirait.
Réveille-toi, fit Roy. Allez. Je vais préparer des pancakes. De la soupe à la crème de champignons. Allez. Réveille-toi.
Son père ne bougeait pas d'un cil. Roy ralluma le feu et la cabane se réchauffa lentement. Il se tint dans l'embrasure de la porte et observa l'eau, il n'y avait personne en vue, pas un bateau. Il rentra et referma derrière lui, remplit de nouveau la lampe et attendit. Son père n'avait toujours pas bougé. Il se demanda si un corps pouvait être mort mais respirer encore, et cette pensée était si effrayante qu'il se leva pour préparer le petit déjeuner.
Les pancakes arrivent, cria-t-il par-dessus son épaule tandis qu'il ajoutait de l'eau à la préparation Krusteaz. Il y mélangea un peu de lait en poudre pour se faire un petit plaisir, fit chauffer la poêle, la huila et se mit à préparer les crêpes en se concentrant sur les bulles qui se formaient à la surface, inquiet qu'elles cuisent trop longtemps au-dessous, craignant de les retourner avant qu'elles aient bruni. Il prit son temps sur chacun des pancakes, attendit d'avoir une pile parfaite avant de se retourner pour apercevoir son père allongé là, ses yeux ouverts rivés sur lui.
Roy hurla et laissa tomber l'assiette. Son père bougea légèrement la tête, le regard toujours fixé sur lui. Papa, fit-il, puis il se précipita vers son père qui chuchotait d'une voix à peine audible : De l'eau.
Roy lui apporta de l'eau et l'aida à boire un peu en tenant la tasse contre ses lèvres. Son père vomit le liquide et but une nouvelle gorgée.
Désolé, dit son père, puis il ferma les yeux et dormit toute la journée. Roy avait peur qu'il ne sombre dans un sommeil dont il ne se réveillerait jamais. Il se demandait s'il devait courir jusqu'à la pointe, fusées de détresse en main pour essayer d'attirer l'attention, mais il craignait de laisser son père seul trop longtemps et il ne savait pas, de toute façon, si son père aurait voulu qu'il allume les fusées. Il murmura à deux reprises : Est-ce qu'il faut que j'allume les fusées, papa ? Mais ne reçut aucune réponse.
Quand son père se réveilla à nouveau, le soleil allait se coucher et Roy était sur le point de s'endormir, mais il avait ouvert les yeux juste un instant et avait surpris son père qui le dévisageait.
Tu es réveillé, fit-il. Comment tu te sens ?
Son père ne répondit pas pendant un moment. Ça va, finit-il par dire. À manger. De l'eau.
Qu'est-ce que tu veux manger ?
Son père réfléchit longuement. De la soupe. Y en a ?
Tu as du mal à respirer, non ? fit Roy. Tu n'arrives pas à parler. Peut-être que je devrais aller allumer les fusées de détresse, non ? Je vais essayer d'aller chercher de l'aide.
Non, dit son père. Non. De la soupe.
Roy réchauffa une soupe à la crème de champignons, celle qu'il avait prévu de mettre sur les pancakes. C'était une de leurs dernières boîtes de conserve, à cause de l'ours. Il l'apporta à son père et la lui fit manger lentement à la cuillère.
Son père ne put avaler que quelques gorgées avant de dire : Ça suffit pour l'instant.
Et pour tes coupures et tout ça ? demanda Roy. Je ne savais pas quoi faire.
Ça ira.
Roy lui apporta encore un peu d'eau, alluma la lampe, garnit le poêle, puis ils attendirent ensemble sans un mot jusqu'à ce que son père demande un peu de soupe, de l'eau et s'endorme à nouveau.
Au matin, quand Roy s'éveilla, son père avait sorti les bras de sous les couvertures. Un seul seulement était égratigné et cicatrisait déjà.
Je devrais allumer les fusées, dit Roy. Tu n'arrives toujours pas à te lever. Il y a peut-être vraiment quelque chose qui cloche.
Ecoute-moi, dit son père. Si on rentre maintenant, on ne reviendra jamais. Et je n'ai pas envie d'abandonner tout ça. Il faut que tu m'accordes une seconde chance. Je ne laisserai plus rien arriver d'aussi stupide. Je te promets.
J'ai cru que tu allais mourir, fit Roy.
Je sais. Je suis désolé. Il ne faut plus que tu t'inquiètes.
On aurait dit que tu avais sauté.
Je me suis approché trop près du bord. Tout va bien.
Alors ils attendirent. Roy lui fit boire de la soupe et de l'eau, puis son père dut aller aux toilettes.
Il faut que j'y aille, dit-il. Je ne peux pas me lever tout seul. Attrape un peu de PQ et viens m'aider.
Roy attrapa un rouleau de papier toilette et se plaça derrière son père pour le soulever par les aisselles. Son père fut en mesure de l'aider un peu en prenant appui sur ses jambes, puis en posant une main sur la table, et ils parvinrent à se mettre debout pour s'approcher de la porte, où ils firent une pause.
On dirait que tu n'as rien de cassé, dit Roy.
C'est vrai, on dirait bien, fit son père. J'ai eu beaucoup de chance.
Ils se reposèrent quelques minutes encore près de la porte tandis que son père observait la crique. Puis ils avancèrent le long du mur extérieur vers les marches, qu'ils franchirent l'une après l'autre, Roy en premier pour soutenir son père derrière lui.
Ça va marcher, dit son père. On va y arriver. Je suis juste un peu engourdi et ankylosé, mais ça ne va pas durer.
Ils firent une autre pause au bas des marches.
Ça sera peut-être plus simple aux toilettes, fit son père. Même si elles sont un peu plus loin.
Je pourrais essayer de te porter, dit Roy.
Je crois que je vais pouvoir marcher si tu m'aides.
Son père s'accrocha à lui. Ils marchèrent prudemment jusqu'aux toilettes, se reposant tous les dix ou vingt pas, et quand la bruine se mit à tomber, ils décidèrent de continuer leur progression. Ils atteignirent la petite cabane, où Roy aida son père à se retourner et à s'asseoir avant de ressortir pour attendre.
Debout sous la pluie fine, Roy ressentait des choses qu'il ne parvenait pas à analyser. Sa peur atroce avait presque disparu, mais une part de lui-même qu'il ne comprenait pas bien aurait voulu que son père meure de sa chute, pour qu'il soit soulagé, pour que tout s'éclaircisse et qu'il puisse reprendre le cours normal de son existence. Il avait peur de raisonner ainsi, peur de jeter un mauvais sort, et à la pensée qu'il avait failli perdre son père, les larmes lui montèrent aux yeux. Quand son père l'appela pour lui dire qu'il avait terminé, Roy s'efforça de ne pas pleurer, s'efforça de refouler ses larmes dans sa gorge et dans ses yeux.
Son père tendit la main quand Roy ouvrit la porte. Aide-moi à me relever, dit-il. Mais il n'avait pas remis son pantalon et Roy ne pouvait s'empêcher de regarder son pénis pendant et les poils de ses cuisses. Gêné, il essaya de regarder ailleurs, comme si de rien n'était.
Son père gardait le silence. Une fois sur pied, une main dans celle de Roy, il remonta son pantalon de l'autre et se tourna pour prendre appui sur le chambranle de la porte, pour libérer ses deux mains et reboutonner sa braguette. Ils retournèrent ensuite à la cabane, où son père se recoucha, mangea et bu un peu, puis dormit le reste de la journée.
Au cours de la semaine suivante, son père reprit des forces. Il retrouva son agilité et put se rendre seul aux toilettes, puis marcher devant la maison, et enfin faire l'aller-retour jusqu'à la pointe. Peu de temps après, il annonça qu'il était totalement rétabli.
Revenu d'entre les morts, dit-il. Mes poumons n'ont jamais été en meilleure forme. Et je ne laisserai plus jamais une telle chose se produire, c'est promis.
Roy voulait lui demander s'il avait sauté délibérément, parce que c'était l'impression que cela lui avait donné, mais il n'en fit rien.
Ils chassèrent et abattirent leur premier cerf depuis le col derrière la cabane, tirant en contrebas sur le versant opposé. Son père laissa Roy tirer le premier et il toucha l'animal au cou. Il avait visé bas, derrière l'épaule, et il était donc loin de son but, mais plus tard il fit comme s'il avait bien cherché à atteindre le cou.
Ils trouvèrent l'animal étendu dans un buisson de myrtilles, la langue pendante et les yeux encore clairs.
Belle affaire, dit son père. Ça nous fera de la bonne viande. Il posa son arme et sortit son couteau Buck. Il ouvrit le ventre du cerf, en dégagea les entrailles, lui trancha la gorge pour le saigner, lui coupa les bourses et tout le reste, puis il lui noua les pattes arrière et y glissa celles de devant de manière à former une sorte de sac à dos.
Normalement, ce serait à moi de le porter, fit-il. Mais mon dos et mes côtes sont encore un peu douloureux, alors si ça ne te gêne pas.
Son père empoigna les deux carabines, Roy passa les pattes arrière sur ses épaules, les fesses du cerf derrière sa tête, et il remonta ainsi le flanc de la montagne pour redescendre de l'autre côté, les bois de l'animal cognant contre ses chevilles.
Ils pendirent le cerf et le dépecèrent en appliquant des coups de poing entre la chair et la peau. Ils coupèrent la viande en lamelles qu'ils fumèrent ou firent sécher sur les claies.
Les claies ne vont pas être géniales, fit son père. Il n'y a pas assez de soleil et trop de mouches. Mais on va fumer la plus grande partie de la viande.
Ils étendirent la peau tandis que l'obscurité s'installait, puis ils la salèrent et rentrèrent dans la cabane.
Son père ne pleura pas cette nuit-là, ce n'était plus arrivé depuis sa chute. Roy écoutait et patientait, tendu et incapable de trouver le sommeil, mais les sanglots ne venaient jamais, et au bout de quelques nuits, il s'y habitua et réapprit à dormir.
Ils pensaient plus sérieusement à faire leurs provisions pour l'hiver, maintenant. Quand son père fut suffisamment solide pour reprendre le travail, ils entamèrent un énorme trou à cent pas de la cabane, au milieu du bosquet de sapins. Ils le creusèrent à la pelle jusqu'à ce que son père y entre au niveau des épaules et Roy au-dessus de la tête. Puis ils l'élargirent pour qu'il atteigne plus de trois mètres de côté, un immense cube percé dans le versant de la colline, puis ils l'approfondirent encore un peu et empruntèrent leur échelle artisanale pour en sortir. Quand ils rencontraient une grosse pierre, ils creusaient autour et au-dessous jusqu'à la déloger et ils l'extrayaient ensuite à l'aide d'une corde. Ils s'arrêtèrent quand ils atteignirent la roche solide et qu'il leur fut impossible d'aller plus profond.
Le trou était destiné à leur servir de cache à nourriture, mais une fois qu'il fut creusé, son père se mit à avoir des doutes. Je ne sais pas, fit-il. Je ne sais pas comment faire pour que ça ne pourrisse pas ou que les insectes n'y entrent pas. Et je ne sais pas comment faire pour y mettre de la nourriture sans que les ours entrent aussi facilement que nous. Et tout sera bientôt recouvert de neige.
Roy écoutait, les yeux baissés vers l'immense puits qui leur avait pris une semaine à terminer. Il n'en avait aucune idée, lui non plus. Il avait cru que son père en savait davantage à ce sujet.
Ils restèrent là un moment jusqu'à ce que son père dise : Bon, réfléchissons. On peut mettre les provisions dans des sacs plastiques. Ça risque peut-être de moisir, mais ça ne sera pas trempé par la pluie ou infesté par les insectes.
On n'est pas censés bâtir une sorte d'abri ou un truc à l'intérieur ? demanda Roy. On se contente de tout enterrer ?
D'après les images que j'ai pu voir, les caches sont faites en bois, qu'elles soient sous terre ou à l'air libre.
OK, fit Roy.
On n'a qu'à dormir là-dessus, dit son père.
Ils péchèrent au bout de la pointe tandis que le jour se fanait en une bruine constante, puis ils cuisinèrent encore un morceau de saumon pour le dîner avant d'aller se coucher.
Roy avait du mal à s'endormir et demeura longuement allongé les yeux ouverts. Quelques heures plus tard, il entendit son père sangloter.
Au matin, Roy s'en souvenait et il resta dans son sac de couchage, ne se levant que bien plus tard. Son père était déjà sorti, et quand Roy s'approcha du trou, son père se tenait au fond, les bras croisés, le regard rivé sur les parois.
Réfléchissons, fit-il. On a creusé un trou. On a un grand trou là, maintenant. Il faut qu'on y stocke de la nourriture. Il nous faut quelque chose comme une petite espèce de cabane, je pense, avec une porte qui nous permette d'entrer mais qui maintienne les ours dehors. La porte pourrait être sur le dessus, ou sur un côté avec un passage qui nous laisse un accès. Je suis en train de me dire que la porte devrait plutôt être sur le dessus, qu'on devrait la clouer et l'enterrer. Qu'est-ce que tu en penses ?
Son père levait les yeux vers lui. Roy se disait : Tu ne t'es pas arrangé. Rien ne s'est arrangé. Tu pourrais aussi bien décider de t'enterrer ici, ou je ne sais quoi. Mais il répondit plutôt : Comment est-ce qu'on accède à la nourriture ?
Bonne question, fit son père. J'y ai bien réfléchi et je pense qu'une cache sert à déposer ce qu'on garde pour la fin de l'hiver. Tu amasses un bon stock dans ta cabane et tu n'en sors pas. Tu gardes ton fusil à portée de main, tu tires sur les ours qui approchent. Et quand tes provisions finissent par être épuisées, il te reste quand même quelque chose. Tu viens ici, tu creuses, tu emportes tout et tu es prêt pour un autre tour. Ou alors tu viens deux fois, mais pas davantage. Donc l'accès n'est pas censé être facile. Et si la nourriture se conserve, c'est parce qu'elle est complètement congelée en plus d'être fumée ou séchée et salée.
Ça me paraît logique, fit Roy.
Et voilà, dit son père en levant les bras. Je suis bon à quelque chose, hein ?
Peut-être.
Son père rit. Peut-être, hein ? Mon garçon commence à avoir le sens de l'humour. On commence à se sentir chez soi, pas vrai ?
Roy sourit. Un petit peu, je dirais.
Très bien.
Ils fêtèrent cela en coupant plusieurs arbres qu'ils débitèrent en pieux pour les parois de la cache. Ils travaillèrent toute la journée. À la nuit tombée, ils avaient transporté tous les pieux au bord du trou.
On les installera demain, fit son père. T'aurais pas environ un kilomètre de ficelle sur toi ?
Non.
Bon, on trouvera bien une solution. On n'a pas assez de clous non plus. Mais on va trouver une solution.
Cette nuit-là, Roy resta éveillé à l'affût des sanglots, il avait besoin de savoir si cela allait se produire chaque soir, mais il rouvrit les yeux au petit matin et se demanda s'il n'y en avait pas eu ou s'il avait tout simplement été incapable de rester éveillé. Difficile de savoir. Son père se cachait, à présent, et Roy devait faire semblant de n'être au courant de rien.
Avec la pelle, ils rejetèrent suffisamment de terre dans le trou pour maintenir les pieux côte à côte. Les pieux n'étaient pas attachés, juste comprimés les uns contre les autres et enterrés.
Je crois que ça tiendra comme ça, fit son père. Avec la pression des aliments à l'intérieur et celle de la terre à l'extérieur.
Mais... et quand on prendra de la nourriture, demanda Roy, ou si un ours creuse et essaie de tout démolir ?
Son père le dévisageait, l'air pensif. Il l'observait d'un oeil plus franc que Roy n'y était habitué, si bien que Roy évitait son regard, détaillait la barbe fine qu'il arborait désormais, ses cheveux plus longs sur les côtés et aplatis par la saleté sur le dessus de son crâne. Il ne ressemblait plus du tout à un dentiste, ni même à son père. Il ressemblait à un autre homme, un homme qui n'aurait pas grand-chose.
Tu réfléchis, dit son père. C'est bien. On peut discuter de ce qu'on va faire. J'ai pensé aux mêmes choses et j'ai l'impression qu'on va devoir tout enterrer en profondeur et tout recouvrir d'une épaisse couche de terre pour que les ours ne creusent pas, parce que s'ils parviennent à descendre jusque-là, peu importe comment on construit la cachette, rien ne les empêchera d'entrer.
Roy acquiesça. Il ne savait pas si le plan fonctionnerait, mais au moins c'était logique.
Et quand on sortira les provisions, peut-être vers la fin février, le sol sera tellement gelé que la structure ne bougera pas. Elle ne s'effondrera pas, même si on retire le bois, ce qu'on sera peut-être obligés de faire pour alimenter le poêle.
Roy sourit. Ça semblait pas mal.
D'accord.
Ils disposèrent le reste des pieux, comme les murs d'une petite ville fortifiée mais de quelques dizaines de centimètres de haut seulement, puis ils s'assirent pour observer l'ensemble.
Il faut un toit, dit Roy.
Et une porte. On va couper des longues perches qui feront toute la longueur du trou, et on trouvera un moyen de faire une trappe dans le toit. Peut-être juste un trou surmonté d'un second toit.
On n'a pas encore de nourriture à stocker, fit Roy.
Tu as tout à fait raison. Et on ne la stockera pas avant les premières neiges. D'ici là, il faut qu'on s'assure que le trou ne s'effondre pas.
On aurait dû attendre quelques mois pour le creuser, non ?
Ouais. On l'a creusé trop tôt. Mais c'est pas grave. On ne savait pas.
Au cours des deux jours suivants, sous la pluie, ils taillèrent des perches pour le premier toit et pour un deuxième, plus petit. Ils les scièrent à bonne longueur et les ébranchèrent à la hachette. Roy observait le visage grave et mal rasé de son père tandis qu'il s'affairait, la pluie froide gouttant du bout de son nez. Il semblait en cet instant aussi solide qu'une statue de pierre, ses pensées tout aussi immuables, et Roy ne pouvait rapprocher ce père de l'autre, qui pleurait et se désespérait et ne dégageait rien de rassurant. Roy avait de la mémoire, et pourtant il lui semblait que le père qui l'accompagnait à un moment précis de la journée était l'unique père qu'il pût avoir, et c'était comme si chacun de ces modèles successifs effaçait systématiquement les autres.
Quand ils eurent terminé de couper les perches pour les deux toits, ils les déposèrent prudemment et prirent un peu de recul. Les parois s'érodaient déjà autour des pieux de soutien et faisaient céder le toit, des ruisseaux de boue s'écoulaient dans la pluie incessante.
Certains pieux ne sont pas assez rigides, fit son père. Ils sont emportés. Tant pis.
Comment on peut les empêcher de s'effondrer ?
Je ne sais pas. On n'a pas de bâche. Peut-être que je me suis trompé. Peut-être qu'on s'y est pris trop tôt. J'imagine qu'il faudrait commencer à faire des réserves, maintenant.
Cette nuit-là, Roy n'eut pas longtemps à attendre pour entendre son père pleurer. À peine quelques minutes, et son père n'essayait plus de se cacher.
Je suis désolé, dit-il. Ce n'est pas à cause de la cache. C'est d'autres trucs.
C'est quoi ?
Eh bien, ma tête me fait souffrir tout le temps, mais ce n'est pas à cause de ça non plus. Tu as mal à la tête ?
Ouais. Ça fait des années. Tu ne savais pas ?
Non.
Ah.
Pourquoi elle te fait mal ?
C'est mes sinus, je suis censé les faire opérer mais je n'en ai jamais pris la peine. En plus, ça ne marche pas à tous les coups et c'est une opération atroce. Mais ce n'est pas le problème. C'est juste que ça m'affaiblit, ça me fait pleurer plus facilement et ça me fatigue en permanence. Mais la raison principale, c'est que je ne sais pas vivre seul.
Et son père se remit à pleurer. Je sais que je ne suis pas seul, gémit-il. Je sais que tu es là. Mais je me sens tout de même trop seul. J'arrive pas à l'expliquer.
Roy attendait la suite, mais son père ne faisait plus que sangloter et cela continua ainsi un long moment. Roy ne comprenait pas comment il pouvait être là, juste à côté de son père, alors qu'aux yeux de ce dernier c'était comme s'il n'existait pas.
La pluie continuait et la cache s'effondrait toujours. Roy et son père se tenaient au bord du trou et observaient les pieux tombés au sol, ils réfléchissaient sans mot dire jusqu'à ce que son père lâchât : Bon, on va sortir tout le bois et on réessaiera aux premières neiges.
Roy ne croyait pas qu'ils seraient encore là aux premières neiges, mais il acquiesça tandis que son père descendait au fond du trou, puis il attrapa le bois qu'il lui tendait pour le rapporter à la cabane. Roy savait que cette déception était bien pire pour son père que toutes les déceptions précédentes. Si Roy ouvrait la bouche en cet instant, son père ne l'entendrait sûrement pas. Roy commençait à comprendre comment son père fonctionnait, comment il sombrait dans ses pensées sans qu'on puisse plus l'atteindre, et comment tout ce temps passé seul en lui-même n'était pas bon et le poussait à s'enfoncer plus profondément encore.
Ils empilèrent le bois sur le côté de la maison, et lorsqu'ils eurent terminé ils observèrent le trou et la boue qui s'amoncelait au fond, les parois qui s'affaissaient. Ils levèrent ensemble les yeux au ciel, vers la grisaille sans profondeur ni fin, et rentrèrent.
Lorsque l'avion passa, quelques jours plus tard, Roy péchait à plusieurs kilomètres au nord. Il pensait l'avoir entendu, puis crut l'avoir imaginé, mais il s'arrêta, tendit l'oreille et l'entendit de nouveau. Il remonta sa ligne, attrapa ses deux saumons et se mit à courir. Il était loin, sa vision obstruée par tant de petits bras de terre qu'il ne le vit pas pénétrer dans l'embouchure de leur crique. Il galopait sur la plage de galets et, quand il y était obligé, à travers les sous-bois pour redescendre aussitôt sur la berge, de plus en plus inquiet à l'idée d'arriver trop tard et de le rater. Il se disait que son père devait couper du bois, mais s'il était parti marcher de l'autre côté de la crête pour une raison obscure et s'il n'y avait personne à la cabane ? Le pilote risquerait de ne pas revenir avant longtemps, il laisserait un mot qui dirait : Appelez-moi sur la radio si vous avez besoin de quelque chose. Et il y avait autre chose, aussi, que Roy ne voulait pas admettre. Même si son père était à la cabane, que dirait-il ? Y avait-il une chance qu'il dise que tout allait bien et qu'il renvoie le pilote en lui demandant de ne pas revenir ? Ça ne semblait pas impossible et Roy devait partir, il devait quitter cette île. Il lâcha les poissons et sa canne à pêche pour accélérer le pas.
Il n'était qu'à une centaine de mètres de la dernière pointe quand il entendit le ronronnement du moteur, il s'arrêta pour voir l'avion décoller de la baie, se détacher de sa propre écume et s'élever maladroitement au-dessus du chenal. Roy resta planté là en fixant le point où l'appareil avait disparu, la respiration saccadée, tenaillé par le sentiment qu'un événement terrible était survenu.
Il est parti, dit-il à voix haute. Je l'ai raté.
Il retourna chercher sa canne et ses saumons, puis rentra à la cabane.
Son père se tenait près de la pile de bois. Tom est passé, fit-il quand Roy approcha.
J'ai entendu.
Oh. Eh bien, il n'est resté qu'une minute, j'ai commandé les fournitures qui nous manquaient et il s'arrêtera en chemin vers Juneau pour nous les apporter la semaine prochaine. Enfin, on n'est pas vraiment sur son chemin, je crois. Et son père sourit, heureux de les savoir au beau milieu de nulle part.
Roy porta les saumons au bord de l'eau et les vida. Il les écailla prestement, leur coupa la tête, les nageoires et la queue. Il voulait partir. Peu importe ce que son père en penserait ; il allait partir, point final.
Tu veux partir ? demanda son père quand il le lui annonça au dîner.
Roy ne le répéta pas et continua de manger. Il se sentait terriblement malheureux, comme s'il était en train de tuer son père.
On ne se débrouille pas si mal, non ? demanda son père.
Roy refusait de céder. Il ne dit rien.
Je ne comprends pas, fit son père. On arrive enfin à quelque chose. On se prépare pour l'hiver.
Pourquoi ? pensait Roy. Juste pour réussir à passer l'hiver ? Mais il ne dit rien.
Ecoute, fit son père. Il va falloir que tu me parles, sinon tu restes ici et la discussion s'arrête là.
D'accord, dit Roy.
Pourquoi est-ce que tu veux partir ?
Je veux retrouver mes amis, ma vraie vie. J'ai pas envie d'essayer de survivre à l'hiver.
D'accord. Très bien. Mais, et moi ? Tu m'as dit que tu resterais un an et j'ai fait des projets. J'ai démissionné et j'ai acheté cet endroit. Qu'est-ce que je suis censé faire si tu t'en vas ?
Je sais pas.
Tu n'y as pas réfléchi, pas vrai ?
Non. Roy se sentait affreusement mal. Je suis désolé, fit-il.
C'est pas grave, dit son père. Si tu dois t'en aller, alors vas-y. Je ne te retiens pas.
Roy avait envie de répondre qu'il allait rester, mais il n'y parvenait pas. Il savait que d'horribles malheurs lui tomberaient dessus s'il restait. Il fit la vaisselle et ils se couchèrent.
Tu sais, dit son père cette nuit-là tandis qu'ils attendaient le sommeil, tout est trop incontrôlable, ici. Tu as raison. Il faut être un homme pour supporter ça. Je n'aurais pas dû emmener un enfant avec moi.
Roy n'arrivait pas à croire que son père lui dise ça. Il ne ferma pas l'oeil de la nuit. Il voulait partir. Il voulait s'échapper. Mais à mesure que les heures passaient, il savait qu'il allait rester. Il imaginait son père seul, il savait que son père avait besoin de lui. Au matin, Roy se sentait si mal qu'il prépara des pancakes et dit à son père : J'ai réfléchi et je n'ai plus envie de partir.
C'est vrai ? dit son père, puis il s'approcha de lui et posa la main sur les épaules de son fils. Ça c'est parler, dit-il, rayonnant. On va s'en sortir les doigts dans le nez. On va bientôt avoir des provisions fraîches, on mettra de côté suffisamment de poisson et de viande, et j'ai une nouvelle idée pour le toit de la cachette. Je me disais que...
Son père continua, excité, mais Roy ne l'entendait plus. Il ne croyait plus à tous ses plans saugrenus. Il avait la sensation qu'il venait lui-même de se condamner à une sorte de prison et qu'il était trop tard pour reculer.
Ils commencèrent la journée en cueillant des myrtilles. Ils étaient là depuis un mois, juillet touchait presque à sa fin, et s'il était encore un peu tôt pour les baies sauvages, celles qu'ils ramassaient seraient bonnes pour les confitures. Pendant qu'ils les déposaient dans des sacs de congélation, Roy se souvenait de Ketchikan et de son manteau rouge à capuche, et de toutes leurs randonnées sur la colline derrière la maison pour cueillir des myrtilles. Il se rappelait aussi le parfum de la fumée dans l'air, et toutes les couleurs de l'automne. En Alaska, les arbres n'étaient pas les seuls à changer, tout prenait une teinte différente, toute la végétation, et cela commençait dès le début du mois d'août. Il était encore trop tôt sur leur île, mais cela viendrait bientôt. Dans les régions du Nord, à Fairbanks où son père vivait, les couleurs changeraient d'ici quelque temps, peut-être changeaient-elles déjà en ce moment, et à la mi-septembre, toutes les feuilles minuscules des myrtilliers seraient tombées, celles des arbres aussi, ce serait la fin de l'automne et l'époque des premières neiges. Ici, cela arriverait plus tard, mais pas de beaucoup. Au cours d'un été à Ketchikan, il s'en souvenait, la neige était tombée en août. Il avait roulé dedans en tricycle en essayant d'attraper les flocons sur sa langue.
Plus tard dans la journée, ils s'étaient postés sur la pointe et attrapaient un saumon presque à chaque lancer. Des bancs entiers arrivaient, ce n'étaient plus des saumons isolés. Ils les voyaient en nombre important sous l'eau claire, de sombres silhouettes en rangs, ondulant lentement et à l'unisson, encore un détail que Roy se rappelait. Ils s'étaient arrêtés dans de petites criques comme celle-ci, à bord de leur bateau à moteur, et Roy s'était dressé à la proue aux côtés de son père pour observer les saumons se masser au-dessous d'eux, et il en était venu à croire que toutes les eaux étaient ainsi, que toutes les eaux regorgeaient de poissons. Leurs leurres étincelaient au milieu des saumons, comme avant, Roy agitait le sien devant leur nez jusqu'à ce que l'un d'eux se rue dessus et le gobe. Puis il y avait un éclair argenté tandis que Roy tirait sur sa canne afin de ferrer l'hameçon. Il poussait un cri de victoire comme son père à chaque fois qu'un poisson mordait, et l'idée de rester ici ne lui semblait alors plus si affreuse. Quand il en eut péché cinq, Roy vida ses saumons et les attacha à un fil par les branchies.
Quand on s'y mettra pour de bon, fit son père, on rapportera vingt ou trente saumons par jour à la cabane. On en aura tellement qu'on regrettera de ne pas avoir un deuxième fumoir.
L'avion revint la semaine suivante avec leurs fournitures : sacs plastiques, planches de contreplaqué, graines, conserves, agrafes, énormes sacs de sucre brun et de sel, une nouvelle radio et des piles, des livres de Louis L'Amour pour son père, un sac de couchage et un pot de glace au chocolat surprise pour Roy. L'arrivée de l'avion leur donnait l'impression de n'être pas si éloignés du monde, comme si la ville et les gens comme Tom se trouvaient juste derrière la pointe. Roy se sentait détendu, heureux et en sécurité, et ce ne fut qu'une fois l'avion en plein demi-tour pour repartir qu'il se rendit compte que cette sensation ne durerait pas. Il le regarda s'envoler et comprit que tout allait recommencer comme avant, qu'un mois ou deux passeraient, peut-être même plus, et il se souvint qu'ils avaient prévu de rentrer pour une semaine au moins à la fin de l'été, soit exactement en ce moment. C'était ce qui était prévu à l'origine, mais pour une étrange raison ce n'est pas ce qui s'était passé.
Il n'avait pas beaucoup de temps pour ruminer cette idée. Lui et son père s'attelaient de plus en plus sérieusement à leurs préparatifs. Ils se levaient tôt et travaillaient souvent après la tombée de la nuit. Les montagnes changeaient rapidement, viraient au violet, au jaune et au rouge, paraissaient s'adoucir dans la lumière du soir, l'air se rafraîchissait, se purifiait et semblait se raréfier chaque jour davantage. Roy et son père s'emmitouflaient désormais dans leurs blousons et leurs bonnets tandis qu'ils sortaient les saumons de l'eau, qu'ils coupaient du bois pour l'empiler derrière les parois en contreplaqué. Affairés, l'esprit vide, ils oeuvraient ensemble à rassembler leurs provisions, leur relation devenue soudain plus simple. Roy dormait. Si son père pleurait, il n'en savait rien et, pour l'instant du moins, il ne s'en souciait pas franchement, peut-être parce qu'il savait désormais qu'il ne partirait plus, qu'il s'était engagé et qu'il resterait ici avec son père, que son père soit malade ou en bonne santé.
Ils commencèrent les leçons à domicile en fin de journée, deux ou trois soirs au cours de la première semaine. Roy lisait Moby Dick et son père parcourait un Louis L'Amour. Roy rédigeait des réponses à des questions détaillées, tatillonnes et insignifiantes à son goût, sur l'intrigue et le thème de l'histoire, tandis que son père s'extasiait : Eh bien, ça c'est ce que j'appelle un vrai western. Au bout d'une semaine à ce rythme, ils se rendirent compte qu'ils n'avaient pas le temps de continuer ainsi s'ils voulaient poursuivre tous leurs préparatifs, alors ils remirent les leçons à plus tard et retournèrent fendre du bois, fumer du poisson et chasser à temps plein.
Ils chassaient tout à présent, tout ce qui passait à leur portée et qui pouvait être fumé. Ils abattirent une femelle élan à plusieurs kilomètres de la cabane, sur un plateau marécageux où un cours d'eau venait se reposer avant de se jeter dans l'océan. Elle était seule et les regardait en mâchonnant, son pelage sombre et trempé, et quand ils tirèrent ensemble, elle tomba sur-le-champ, comme écrasée par un immense rocher. Son père transporta la carcasse morceau par morceau pendant que Roy gardait le reste sur place, une balle dans la chambre, le regard braqué sur les alentours tandis que l'obscurité s'installait, à l'affût des yeux rouges d'un ours ou de tout ce que son imagination pouvait inventer et craindre.
Ils péchaient quantité de saumons comme l'avait promis son père, accrochaient les poissons à de longs fils qu'ils traînaient jusqu'à la cabane, bouche ouverte, leur corps rougeoyant en cette fin de saison et frémissant sur la terre ferme. Ils en attrapaient autant qu'ils pouvaient en vider, coupant et fumant la chair rose, rouge et blanche des saumons chinook, sockeye, bossu et keta.
Ils tuèrent une chèvre de montagne qui s'était aventurée près du rivage, Roy s'émerveillant du sang d'abord si rouge sur le pelage blanc avant qu'il ne vire au noir. Il faisait désormais un tel froid que l'animal dégageait un nuage de vapeur tandis qu'ils le vidaient. Le lendemain matin, le sommet des montagnes était couvert de neige, comme si l'esprit de la chèvre s'y était envolé, et au bout d'une semaine, la neige était descendue à mi-chemin de la cabane, couche blanche immobile dans l'air sans vent, étincelante dans l'après-midi.
Ils se remirent à travailler sur leur cache. Ses coins s'étaient arrondis et la terre tout autour s'était affaissée. Ils la creusèrent de nouveau, pelletée après pelletée, redessinèrent les parois et l'approfondirent jusqu'à la base rocheuse, puis Roy fit passer les pieux à son père, qui les fixa cette fois-ci avec de la ficelle avant d'en clouer les coins. Ils installèrent ensuite les perches sur le dessus, les attachèrent et les fixèrent sur les bords avec des clous de vingt-cinq centimètres enfoncés dans les pieux, puis ils arrimèrent un second toit, plus petit, au-dessus du trou irrégulier et ils reculèrent enfin pour admirer leur oeuvre.
Ça m'a l'air bien, fit Roy.
Prêt à recevoir la nourriture.
Dans la cabane, la pièce adjacente était déjà pleine de poisson séché et fumé, de viande soigneusement empaquetée dans des sacs de congélation puis dans des sacs-poubelle. Ils commencèrent à l'aube pour finir de tout enterrer avant le crépuscule, afin de ne pas être obligés de monter la garde durant la nuit. Son père déposa tous les sacs ainsi qu'une grande pile de conserves que l'avion avait apportées au cas où le poisson et la viande fumés pourriraient pour une raison obscure, puis il cloua le second toit.