Sultane française au Maroc
Section Historique
Paris, le 24 mars 1900.
Monsieur,
Par une lettre du 16 mars courant, vous m’avez demandé si les archives du ministère de la guerre possédaient quelques renseignements au sujet d’une femme française, nommée Virginie ou Jeanne Lanternier, qui aurait été trouvée, après la bataille d’Isly, parmi les femmes de Sidi-Mohammed.
J’ai l’honneur de vous faire connaître que les rapports sur la bataille d’Isly mentionnent bien la prise de tentes, de canons et de drapeaux, mais il n’y est nullement question de femmes du chef arabe (_sic_).
Recevez, monsieur, l’assurance de ma considération distinguée.
Pour le ministre et par son ordre:
Le sous-chef d’état-major général de l’armée,
(_Signature illisible._)
Elle fut plutôt piteuse, l’attitude du prince rodomont, du mari de Jeanne Lanternier, à Isly. Avec les soixante mille hommes dont il disposait, il ne put résister au choc des huit mille soldats de Bugeaud, supérieurement massés et conduits, il est vrai. Lorsqu’il vit venir à lui les colonnes françaises, pour l’assaut suprême, il fut pris d’une terreur superstitieuse, demeura sourd aux supplications des chefs qui parlaient de sauver au moins l’honneur, voulut tirer aux champs à tout prix. «Non, aurait-il crié, c’est à moi seul que les Nessâra (Nazaréens) en veulent!»
Il eût donné alors, comme Richard III, son royaume en expectative pour un cheval. Il s’enfuit devant la fatalité, visible à ses yeux hallucinés, galopa tout d’une traite jusqu’à Za, suivi seulement de quelques cavaliers[25], laissant aux mains de nos soldats son camp, onze pièces de canon, seize drapeaux, douze cents tentes, y compris la sienne, tout son bagage personnel et un butin immense.
[Note 25: Lettre de Bugeaud à Soult, 19 août 1844. (Archives de la Guerre.)]
Sa garde prétorienne, sa garde noire, qui devint plus tard le principal instrument de sa tyrannie ombrageuse et mesquine, essaya de soutenir un semblant de lutte. Trop tard.
«En arrivant à Za, dit Bugeaud[26], il trouva des lettres extrêmement pressées, dont on n’a pas su publiquement le contenu, mais qui, très probablement, lui annonçaient le bombardement de Tanger; elles étaient envoyées par l’Empereur. De Za, Sidi-Mohammed gagna Taza en faisant une halte très courte à Rabat-Clemessoûn…»
[Note 26: Idem, 23 août 1844.]
Les tribus se montrèrent impitoyables pour les vaincus d’Isly. Elles harcelèrent l’armée débandée, dépouillèrent les traînards, laissèrent sans secours les blessés. La plupart arrivèrent nus, privés de leurs armes, de leurs chevaux, de leurs meilleurs habits. «Jamais, écrivait encore Bugeaud au prince de Joinville, on ne vit plus grande preuve de barbarie[27].»
[Note 27: Archives de la Guerre. Lettre du 25 août 1844.]
Pendant ce temps, Sidi-Mohammed sauvait sa tête sacrée.
Et là-bas, sans qu’il fût besoin de l’éperon, Le cheval galopait toujours à perdre haleine. Il passait la rivière, il franchissait la plaine, Il volait…
Quelques prisonniers français, englobés dans le sauve-qui-peut de la déroute marocaine, furent victimes de la férocité des pillards des tribus. Un chasseur, nommé Wolff, dont le nom a figuré dans les rapports de Bugeaud, on l’a vu plus haut, emmené vers Taza avec ses compagnons, tomba malade, ne put se traîner jusqu’au but, fut abandonné. Des bergers se saisirent de lui, le torturèrent affreusement et le brûlèrent vif.
Il était à craindre que Sidi-Mohammed, rendu furieux par l’humiliation qu’il avait subie, par les reproches muets de son entourage, ne fît payer cher à son épouse française les déboires qui l’accablaient. Il n’en fut rien. «Le prince, a écrit M. Ernest Alby en 1847, revint à Fez. Il s’attendait à être condamné à mort. Son père lui fit grâce de la vie. Il alla rejoindre sa femme à Maroc. (_Entre parenthèse, M. Alby avait assuré précédemment qu’elle se trouvait à Fez!_) ELLE LE CONSOLA DE SA DISGRACE ET ELLE COMBLA SES VŒUX EN DONNANT LE JOUR À UN FILS. ELLE ACCOUCHA PENDANT LE SÉJOUR D’ESCOFFIER[28] AU MAROC. Depuis cette époque, Mlle Lanternier et sa mère continuent de mener la vie la plus douce et la plus fortunée, et c’est ainsi que deux paysannes françaises, deux esclaves de l’émir, sont entrées dans la famille de l’empereur Muley-Abd-er-Rhaman et que l’une d’elles finira quelque jour par s’asseoir sur le trône du Maroc.»
[Note 28: Le trompette Escoffier, prisonnier français au Maroc. (Voir le chapitre suivant.)]
Ce fils, né de sang français dans une si tragique circonstance, ne serait-il pas le père d’Abd-el-Aziz? Jeanne Lanternier semble avoir été la première épouse chérifienne de Sidi-Mohammed; car ce prince était fort jeune en 1836, l’année du rapt, et il ne l’épousa qu’en 1837. D’après une pièce imprimée sans nom d’auteur, avec ce seul titre: Histoire d’un captif racheté au Maroc[29], rare et curieuse s’il en fut, «la première demoiselle que le prince épouse est grande sultane et conséquemment maîtresse absolue de la maison… A la naissance d’un prince, toutes les dames du sérail en célèbrent la fête.»
[Note 29: Bibliothèque nationale, impr. O3 j-5.]
A la vérité, l’auteur anonyme déclare plus loin que les enfants des épouses légitimées jouissent de privilèges inégaux, réglés par la coutume et par l’arbitraire. L’ordre de succession des sultans en fait foi. «Les enfants, dit-il, de ces différentes reines ont droit à la couronne, à l’exclusion, toutefois, de ceux qui ont pour mère une sultane issue du sang chrétien.»
Mais cette loi a pu être tournée. Jeanne Lanternier avait embrassé l’islamisme, on l’a vu, et sa mère également. Donc, elle remplissait les conditions essentielles pour donner au Sultan un héritier du trône. Et la longue faveur dont elle disposa autorise l’hypothèse qu’elle ne négligea rien pour assurer à son fils le bénéfice de sa naissance.
La légende vient étayer les déductions que nous avons mises en avant. Elle est formelle. En citant le récit de M. Ernest Alby, qui parut, du reste, dans la Presse de Girardin en 1848, après avoir été détaché d’un travail plus étendu, publié l’année précédente, un journal de l’arrondissement natal de Jeanne Lanternier constate le fait sans ambages:
«Virginie (?) Lanternier, épouse actuelle (en 1848) du fils de l’empereur du Maroc, est appelée, sans nul doute, à partager un jour le trône d’Abd-er-Rhaman. Les habitants de Châtelay ont conservé le souvenir de Virginie, future impératrice du Maroc[30].»
[Note 30: Cf. Annuaire du Jura, année 1852, et le journal l’Album dôlois, 1848.]