Sultane française au Maroc

Noël Amaudru · Chapitre 11 sur 12

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Sultane française au Maroc

Au Harem

Quelle fut, au juste, l’existence de Jeanne Lanternier, de cette enfant de seize ans, transplantée, par un brutal caprice de la destinée, des champs paternels dans le mystère troublant d’un harem princier constitué à l’ancienne mode, que la Turquie elle-même, d’après des révélations récentes, a adoucie et réformée? Que devint cette désenchantée, enfermée, sans espoir de retour, dans le «gynécée patriarcal et sensuel d’un Orient féroce et doux, barbare et décadent[32]»?

[Note 32: Henry BAÜER, Écho de Paris.]

Les Sahariennes abondaient dans ce couvent voluptueux, telles que les a décrites Mme Jean Pommerol en son livre révélateur:

«Entre les tasses de thé et les propos indécents, elles se livrent, tantôt à des contorsions peu chastes, tantôt à des rigidités de statue, tandis que les «regardantes» affectent des airs détachés, ou passionnés, ou polis, ou dédaigneux. Elles paraissent vouloir, loin des hommes, étudier ce qui pourra plaire aux sens ou à l’imagination de ces derniers. Un souci voluptueux (parfois à leur insu) les occupe, une instinctive recherche, qui se manifeste aussi dans leur parure et leurs parfums. Plaire! Plaire!… et si peu souvent et pour si peu d’êtres de l’autre sexe[33]!»

[Note 33: Mme Jean POMMEROL, Une Femme chez les Sahariennes.]

Dormir, manger, s’éventer, danser, s’habiller, recevoir des femmes amies, visiter les cimetières, telles étaient les distractions du harem à Marrakech. En 1836, l’année précisément où Jeanne Lanternier fut promue à la dignité de chérifa, Abd-er-Rhaman fit visiter, par faveur exceptionnelle, son harem à un officier français, le colonel Delarue; mais il ordonna à ses femmes de se cacher derrière des persiennes, d’où elles pouvaient tout voir sans être vues. «A peine eurent-elles jeté les yeux sur le colonel, qu’elles poussèrent des cris aigus et bruyants, espèce de musique sauvage que font entendre les femmes marocaines pour exprimer leur parfaite satisfaction. Le lendemain, en effet, elles firent demander au colonel quel était le joli oiseau apprivoisé qui se tenait si bien sur sa tête et qui les avait si fort ravies. Elles avaient pris pour un oiseau la plume de coq tricolore qui surmontait son chapeau d’uniforme[34].»

[Note 34: Journal la Presse, 13 août 1844.]

Très semblables les unes aux autres, les retraites où les princes marocains enfermaient leur bétail féminin. Une terrasse sur laquelle ouvraient des cellules. Au seuil de chaque cellule, comme dans les ruelles mal famées des villes algériennes, des femmes accroupies, fumant, s’interpellant d’une porte à l’autre. Alentour, un jardin aux vastes allées, bordées de la luxuriante végétation des climats de feu. De loin, le profane ne distingue qu’un grand pavillon surmonté d’une sorte de dôme en bulbe, de couleur éclatante.

Quelle différence entre cette vie claustrale, où les recluses, abruties par l’isolement et l’oisiveté, résignées au caprice du maître, comblaient les heures lentes par des distractions puériles, en jouant avec leurs doigts de pied, ou, plus simplement, «en s’endormant du pesant sommeil des bêtes lasses et repues,» et les libres années, où Jeanne errait dans la forêt de Chaux, où, plus tard, fortifiée par les rudes travaux de la ferme paternelle, elle dansait sans contrainte avec les fils des colons de Dely-Ibrahim au son d’une musique de rencontre!

Et quelles jalousies elle dut exciter, parmi ces Soudaniennes qui se savaient condamnées à un rang subalterne, que l’on conduirait au marché du jeudi, un jour, lorsque, décidément, elles auraient cessé de plaire au maître!

Plus d’une fois, les esclaves noires, même les Circassiennes achetées à grands frais à Constantinople, grincèrent des dents et murmurèrent de rauques imprécations, lorsqu’elles virent Sidi-Mohammed, fidèle au rituel du palais, annoncé par un signal mystérieux des eunuques, passer sans s’arrêter devant leur seuil, «diriger sa marche où étaient ses amours,» s’éloigner ensuite, au son des trompettes, pour aller se purifier du contact féminin, suivant les prescriptions du livre saint[35]!

[Note 35: Histoire d’un captif racheté au Maroc, p. 25.]

Dès ce moment, sans doute, Jeanne dut s’entendre appeler d’un surnom symbolisant sa faveur, l’influence persistante qu’elle exerçait sur l’héritier désigné d’Abd-er-Rhaman. Les sultanes d’origine européenne étaient qualifiées par leurs compagnes du titre de reines, suivi du nom de leur pays d’origine. Il y avait ainsi au harem la reine d’Espagne, la reine d’Angleterre; Jeanne devint naturellement la reine de France.

Cet état d’âme enfantin des emmurées du sérail, fruit d’une vie futile et animale, ne vous fait-il pas souvenir de la naïveté de ces filles des Chambââs qui, au dire des voyageurs, n’ayant vu que de loin en loin des officiers français, pensaient que la race française ne comportant qu’un sexe, le fort, le sexe féminin n’existait pas chez nous[36]?

[Note 36: Voir l’ouvrage cité plus haut de Mme Jean POMMEROL.]

Dans cette étrange société, dit encore un témoin bien renseigné, M. Jules Erckmann, capitaine d’artillerie, chef d’une mission militaire au Maroc, neveu du romancier populaire[37], «les femmes font bande à part; dès qu’elles ne sont plus très jeunes, elles sont abandonnées par leurs maris, qui leur préfèrent de jeunes négresses achetées au marché. Elles ne sortent guère que pour voir leurs parents, aller au hammam, quand il n’y en a pas dans la maison, et visiter les tombeaux le vendredi.

[Note 37: Le Maroc moderne, par Jules ERCKMANN, p. 181 et suivantes. Paris, 1885.]

«Elles prient rarement; on ne leur apprend rien, parce qu’on trouve qu’elles ne valent pas la peine d’être instruites de quoi que ce soit. Lorsqu’elles n’ont pas de servantes, elles passent une partie de la journée à moudre le blé et à faire le pain. Elles prennent l’air sur les terrasses, où, d’un commun accord, les hommes s’interdisent de monter, et se livrent quelquefois à une gymnastique fort dangereuse pour aller se rendre visite les unes aux autres.»

Abd-el-Aziz lui-même, bien que condamné, dit-on, par la nature à observer dans son gynécée une neutralité bienveillante, fut souvent victime des caprices des grands enfants qui décoraient son intimité. Il les amusait, au beau temps de son insouciance, en leur montrant la lanterne magique, en leur exhibant des bibelots européens, en prenant d’elles des instantanés, dont quelques-uns ont été reproduits par les journaux.

On raconte qu’une nuit, il envoya les soldats du palais réveiller un négociant anglais pour lui demander de livrer sur l’heure toutes les boîtes de sardines que contenait son magasin. La veille, le sultan avait donné à l’une de ses favorites, une Circassienne, des conserves de Marseille. L’aimable personne avait fait part des petits poissons à ses compagnes, qui jugèrent le mets délicieux et se rebellèrent contre leurs gardiens parce qu’on ne leur en servait pas au dîner. Il y eut un beau vacarme.

En d’autres temps, on eût cousu quelques-unes dans un sac, pour l’exemple. Mais Abd-el-Aziz déteste les scènes et les violences. Sa jeunesse, passée tout entière parmi les femmes, sous la dépendance de la validé sa mère, l’éloignement de toute occupation guerrière, l’ont médiocrement préparé aux actes de décision. Il céda au vœu général et calma d’un mot condescendant la sédition, renouvelée vaguement de Lysistrata, qui menaçait son repos, sinon sa félicité!

Pauvre Abd-el-Aziz! Qu’il se montre à cheval, drapé de la géba, du linceul blanc à capuchon, sous le parasol légendaire, dans l’attitude qu’ont retracée les peintres, au milieu d’un cortège moyenâgeux de cavaliers armés de lances; qu’il revête, au grand scandale des croyants, le fantaisiste uniforme de général anglais imaginé par le caïd Mac Lean; qu’il donne une audience particulière sur un fauteuil de canne, au seuil de la porte en fer à cheval qui ouvre, à l’extrémité de la terrasse de son palais, l’accès des appartements secrets, il me fait irrésistiblement songer à une mélancolique effigie de Pharaon qui est au Louvre. Vous la trouverez dans la salle des antiquités égyptiennes. C’est une statuette en stéatite jaune, finement travaillée, qui représente le roi eunuque de la dix-huitième dynastie, Aménophis ou Aménothès IV.

Les images que nous avons conservées de ce prince nous reportent à la célèbre division du règne de Louis XIV: avant la fistule, après. Il y eut, dans la vie du roi, une catastrophe inconnue qui bouleversa sa manière d’être et se traduisit par une dégénérescence analogue à l’infantilisme. Fut-il, comme le pensait Mariette, malheureux dans une guerre avec les Abyssins et dépouillé de sa virilité, suivant la coutume? On ne sait. Mais ses statues lui donnent, à partir d’une certaine époque, un aspect tout différent, l’aspect d’un féminisé imberbe, aux joues flasques et pendantes, au menton gras en saillie, au regard doux, aux cuisses fortes, aux hanches plantureuses.

Abd-el-Aziz ressemble étrangement à Aménothès IV, «le plus paradoxal des souverains qui régnèrent sur l’Égypte pendant l’antiquité.» D’origine servile comme lui, dominé par l’influence du sang nubien qui coule en abondance dans ses veines, comme dans celles du Pharaon, il scandalisa aussi ses sujets par l’abandon apparent des pratiques religieuses de ses ancêtres et se laissa aller à un modernisme déconcertant.

Aménothès IV—rapprochement instructif—tenta une révolution religieuse et sociale en remplaçant le culte symbolique d’Atonou, fonda une ville nouvelle et changea jusqu’à son nom. «Il se distingue à peine de son père, dit M. Maspéro, dont l’autorité s’impose en pareille matière, dans les premiers portraits qu’on a de lui; il a les traits réguliers et un peu lourds, le corps idéalisé, la tournure conventionnelle des Pharaons orthodoxes. Khonniatonou (Aménothès, sous son nom nouveau) affecte un front fuyant, un grand nez aquilin, pointu, une bouche mince, un menton énorme, saillant en avant, se rattachant à un cou maigre et prolixe; peu d’épaules, peu de muscles, mais des seins si ronds, un abdomen si gonflé, des hanches si plantureuses, qu’on dirait une femme[38].»

[Note 38: MASPÉRO, Histoire ancienne, t. II, p. 326.]

Et les serviteurs groupés autour de lui dans les figurations d’El-Amarna, qui sont venues témoigner par miracle d’un passé si nuageux, ressemblent au maître déchu, avec leurs profils anguleux, leurs poitrines molles, leurs allures équivoques et leurs ventres ballonnés jusqu’à la caricature.

Escoffier et les déserteurs français, au dire de M. Ernest Alby, ont soutenu qu’après Isly, le crédit de Jeanne Lanternier n’avait pas failli. Il se consolida du fait de la naissance d’un fils. Elle habitait le plus souvent, avec son mari, le palais de Marrakech. Peut-être s’ébattit-elle dans l’Aguedal, cet immense jardin, Eldorado barbare, où joua insouciamment Abd-el-Aziz, quand il n’était encore qu’un sultan fainéant. Elle suivit son seigneur, cachée dans ces sortes de tabernacles richement drapés qui dérobent aux regards masculins les traits des dames du harem.

Nous la revoyons par la pensée, assise à la turque sur les divans, mélancolique au souvenir de sa patrie absente, de sa famille dispersée, son frais visage encadré par les plis flottants et les reflets dorés de la hantouze et des hafidas, sous le diadème qui la désignait à ses rivales comme l’aimée entre toutes.

Elle promena ses rêveries sous les oliviers, les palmiers alternés de cyprès, parmi la forêt odorante des mimosas et des orangers, au bord des ruisseaux, frangés de lauriers-roses, qui entretenaient une fraîcheur exquise dans cette retraite enchantée.

Souvent, elle connut l’ivresse de régner sur le cœur du futur sultan dans un des kiosques mystérieux aménagés pour l’intimité.

Et elle agaçait en riant les lions et les panthères qui, accroupis dans leurs cages, semblaient les gardiens farouches et étonnés des divertissements secrets du Sidnâ.

 

SULTANE!

 

En 1859, le fuyard d’Isly succédait à son père. Voilà la paysanne de Châtelay sultane!

Tout fait supposer que son farouche époux lui avait conservé son rang et son influence dans cette immense population féminine qui grouillait, à divers titres, au harem impérial. Abd-er-Rhaman était renommé pour sa cupidité. Il spéculait ouvertement sur le blé et l’orge, faisait, au besoin, métier d’usurier, et les légendes les plus fabuleuses couraient sur son trésor, dissimulé à Mequinez ou dans le Tafilalet, où s’entassaient, disait-on, l’or et les marchandises précieuses. On parlait de cinq cents millions! Il n’est rien resté de cette réserve. Abd-el-Aziz n’a rien à envier à la civilisation européenne; c’est un souverain moderne, il s’est procuré des dettes.

Sidi-Mohammed, d’ailleurs, avait contribué pour une large part à la dispersion du trésor d’Abd-er-Rhaman. Il faisait acheter sans cesse des esclaves et il ne légua à Mouley-Hassan, son fils, que des charges.

«La grosse dépense, dit M. Ludovic de Campou[39], est le harem. Voilà la ruine du budget. Le sultan (_Mouley-Hassan_), ayant hérité du harem de son prédécesseur Sidi-Mohammed, a, outre les femmes légitimes, les concubines et les esclaves attachées à leur service, un personnel féminin de près de deux mille têtes, personnel qu’il faut nourrir, habiller, parer de bracelets et de bijoux, parfumer et distraire. Des juifs de Fez m’ont montré des comptes de plus de 100,000 francs pour des fournitures de soieries et de drap pour les vêtements de ces dames. Il y a, en outre, le harem à renouveler… Je ne parle pas des achats fantaisistes, que le sultan fait en Europe, d’horloges perfectionnées, de fusils, de canons, de pianos mécaniques, de montres à répétition et de diamants…»

[Note 39: Un Empire qui croule, 1 vol. Paris, Plon.]

C’est un peu avant son élévation au trône que Sidi-Mohammed aurait permis à Jeanne Lanternier de renouer avec sa famille, de s’enquérir du sort des siens. A quelle date faut-il placer cet acte de haute tolérance? Il semble qu’il a dû suivre la bataille d’Isly. D’après la légende qui a cours encore dans le Jura, la validé aurait fini par retrouver ses sœurs, aurait correspondu avec elles et réussi à les attirer au Maroc, où elles auraient épousé des dignitaires du maghzen.

Ce qui est certain, c’est que les trois sœurs de Jeanne, Claudine, Anne-Antoinette et Anne-Claude Lanternier, dont les noms continuent à figurer au registre des naissances de la commune de Châtelay, disparurent dans des conditions mystérieuses, s’évanouirent un matin, comme des héroïnes de ballades. Ni à Châtelay, ni à Dely-Ibrahim, ni à Alger, l’état civil n’a gardé trace de leur décès. Aucun papier officiel ne mentionne leurs noms. C’est bien étrange.

Marrakech était, pour Sidi-Mohammed, comme pour son père, la cité de prédilection. Il retrouvait, dans ce cadre archaïque, parmi ces populations hostiles à l’étranger, fermées à la civilisation occidentale, un milieu approprié à ses instincts de bas despotisme et de lâcheté cruelle. Le palais impérial était situé hors de la ville, en face de l’Atlas, avec de merveilleux jardins et des pavillons de retraite, séjour enchanté où semblaient revivre le faste insolent et les splendeurs magiques des sultans de légende servis par les fées et les génies.

On dit que, pareille à Aline, reine de Golconde, Jeanne Lanternier trompa sa nostalgie en faisant planter des arbres de France, dont quelques-uns subsisteraient encore. Elle aurait même, nouvelle Marie-Antoinette, obtenu de son seigneur la construction d’un Trianon en réduction, ou, tout au moins, d’une cabane rustique sur le modèle des chaumières de son pays. Mais les fées changèrent ici le dénouement du charmant conte du chevalier de Boufflers. Lorsque la pastoure franc-comtoise reparut au Val d’Amour, elle n’avait plus son pot au lait; elle avait délaissé les attributs symboliques qui rendirent à Aline le cœur de son volage adorateur et firent, par miracle, refleurir ses amours vierges, ainsi que cela se pratique, dit-on, au paradis de Mahomet. Puissance divine de l’illusion!

Une des résidences où le sultan aimait à reposer ses noirs soucis était le palais de Saridj-Ménarah. Il s’y rendait avec son harem. Là aussi régnait un parc ombreux, «délices des rois maures,» comme les jardins de la romance, gardé à l’entrée par une ligne de peupliers. Partout s’étendaient des parterres aux couleurs chatoyantes; dans les kiosques, ménagés pour les apartés impériaux, le caprice sauvagement raffiné du souverain se plaisait à rencontrer les élues de son cœur, étendues à la sybarite sur des lits de roses.

Au milieu de ces splendeurs barbares, Jeanne n’oublia point la terre natale. Elle avait conservé la propriété de la maison paternelle de Châtelay. Ayant appris, un jour, qu’elle tombait en ruine, elle envoya une somme d’argent à l’un de ses parents pour payer les réparations nécessaires.

Les familles ont leur destinée.

Une des causes qui déterminèrent l’exode des Lanternier en Algérie fut l’incendie de cette pauvre isba, où ils avaient si vaillamment nargué la mauvaise fortune. Reconstruite par l’effet des libéralités de la sultane française du Maroc, la maison brûla de nouveau vers 1865. Le fait n’a point été oublié à Châtelay. Il y eut même,—on s’en souvient là-bas,—à cette occasion, un léger scandale. Un paysan refusa de faire la chaîne; la gendarmerie lui déclara procès-verbal et il fut poursuivi en justice.

Il apparaît, à la tolérance dont jouit la sultane en titre, mère d’un héritier de l’empire, aux facilités qui lui furent laissées de correspondre avec les siens, aux privilèges qui lui furent concédés, principalement après Isly et les révélations des prisonniers français, qu’une faveur exceptionnelle lui était attribuée. Et pourquoi Mouley-Hassan ne serait-il pas le fils de la chrétienne renégate? Jamais, dans tous les cas, cette version n’a été démentie.

Les minutieuses constatations de l’état civil sont inconnues, encore maintenant, dans les pays d’islamisme pur. Le Maroc ignorera toujours le droit des gens. En 1844, Abd-er-Rhamam, le beau-père de Jeanne Lanternier, n’hésita pas à retenir à Tanger les ambassadeurs et les consuls étrangers. C’est même, très probablement, ce souvenir fâcheux qui a porté les puissances à décliner, pour la conférence de 1906, l’hospitalité d’Abd-el-Aziz. Elles savaient que le brigandage est, au Maroc, une industrie honorée, et craignaient une réédition du Roi de la montagne. Un brigand heureux peut devenir demain fonctionnaire, ministre peut-être.

Qu’est au fond l’homme à l’ânesse, le roghi Bou-Hamara? Un frère du sultan, un aventurier, un illuminé? Si une pareille incertitude règne et se propage sur l’identité des princes du sang, à plus forte raison enveloppe-t-elle les êtres de mystère recrutés pour le harem. Elles apparaissent comme des ombres voilées, fleurissent dans la solitude magnifique des palais, s’étiolent et meurent sans que nul ait le droit de s’en inquiéter. En parler même est une offense au maître. Le plus grave tort qu’Abd-el-Aziz ait porté à son autorité spirituelle de fils du Prophète, le plus sérieux argument qu’il ait fourni à la révolte, est la facilité avec laquelle il a laissé répandre dans le public les instantanés représentant ses femmes, le visage nu, en des postures familières.

Donc, Jeanne Lanternier, promue au titre d’épouse honoraire, classée par l’âge dans le rang des âdjaïz (femmes hors d’âge), et, comme telle, autorisée à se mêler aux hommes et à sortir du palais, put fort bien compléter de vive voix la légende qui était née des événements de

1844.

 

On prétend, il est vrai, pour diminuer l’importance de sa personnalité, que Sidi-Mohammed exclut de sa succession, par un acte formel, l’aîn de ses fils, au profit de Mouley-Hassan. Mais ne faut-il pas voir, au contraire, dans cette préférence affichée, rapprochée des honneurs dont il n’avait cessé d’honorer la chrétienne convertie à l’Islam, la démonstration d’une sollicitude persistante pour la «sultane française» et pour le fils qu’elle lui avait donné? Et n’est-ce pas au profit de cet héritier tardif, né au lendemain de l’inoubliable défaite, qu’il s’est résolu à écarter du trône son aîné?

 

QU’EST DEVENUE JEANNE LANTERNIER?

 

Le Maroc a été décrit et raconté dans ses moindres particularités. Pourtant, aucun des explorateurs, des savants, des officiers, des trafiquants ou des simples aventuriers qui ont traversé ce pays, si âprement convoité par les puissances, n’a consacré la moindre mention à la favorite de Sidi-Mohammed. Aucun, depuis 1848, ne nous a fait connaître l’épilogue de l’extraordinaire aventure de Jeanne Lanternier.

Nos représentants officiels ont appris par hasard son existence et son nom. En 1899, j’ai écrit à M. Revoil, qui devait plus tard prendre une part si éclatante à la conférence d’Algésiras, pour obtenir quelques renseignements. Voici la réponse qui me parvint:

LÉGATION DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE AU MAROC

Tanger, le 29 décembre 1899.

Monsieur,

 

Vous vous êtes adressé à moi afin de connaître les informations locales propres à vous éclairer sur la date de la mort au Maroc de la dame Virginie (?) Lanternier et sur la descendance qu’elle y aurait laissée.

Cette question avait déjà préoccupé la Légation et, il y a un an, il avait été écrit à M. le préfet de la Côte-d’Or, qui en avait saisi mon prédécesseur, que, malgré des recherches entreprises à Marrakech même et dans l’entourage du sultan, il n’avait pu être recueilli aucun renseignement sur la dame Lanternier, ni sur les circonstances de sa vie au Maroc.

Recevez, monsieur, les assurances de ma considération distinguée.

Le consul général, chargé d’affaires de France, LAMARTINIÈRE.

Ces démarches auprès de notre Légation étaient inspirées par les vives instances d’un sieur Ayard, parent probable de Jeanne Lanternier, habitant Dijon.

Je me suis alors retourné vers la préfecture de la Côte-d’Or. Consultée par moi, à deux reprises, elle ne put me fournir que la preuve de son intervention officieuse à Tanger. Il suffira donc de citer sa dernière lettre:

CABINET DU PRÉFET DE LA COTE-D’OR

Dijon, le 19 mars 1900.

Monsieur,

En réponse à votre nouvelle lettre concernant la nommée Jeanne Lanternier, j’ai l’honneur de vous faire connaître que c’est sur une demande adressée directement à la Légation française du Maroc par un nommé Ayard, demeurant alors à Dijon, que des recherches, infructueuses d’ailleurs, ont été faites à la cour chérifienne.

Ma préfecture n’a joué dans cette affaire que le rôle d’intermédiaire entre la Légation et M. Ayard, aujourd’hui décédé, et j’ignore quels liens de parenté l’unissaient à la dame Lanternier.

Agréez, monsieur, l’assurance de ma considération très distinguée.

Pour le préfet, le chef du cabinet, Ch. RAVON.

A Châtelay même, la génération qui a connu Jeanne a disparu. Cependant, en 1906, une dame Baudier vivait encore; elle a raconté à l’un de ses neveux, M. J.-J.-B. Guillemin, négociant à Paris, qu’elle avait vu revenir au pays la «sultane du Maroc». Elle aurait accompli un pieux pèlerinage à la maison paternelle et à la vieille église de Chissey, où elle avait fait sa première communion. Interrogé par moi, un autre des neveux de la vénérable aïeule, M. A. Mathieu, de Chissey, m’a écrit à la date du 16 janvier 1905, en s’excusant de ne connaître que par la légende l’histoire de sa compatriote:

«… Quant à notre tante, Mme Baudier, l’âge aidant, elle ne se rappelle que vaguement avoir entendu parler de cette personne…»

Et c’est grand dommage, car son témoignage précis eût éclairé mon enquête laborieuse d’une lumière éclatante. Un de ses ascendants, en effet, M. Baudier, a signé l’acte de naissance de Jeanne Lanternier, en sa qualité de maire de Châtelay.

Pour ne rien négliger, ajoutons qu’un autre originaire du Val d’Amour s’est montré plus explicite. Sa déposition mérite d’être consignée ici, bien qu’il soit témoin de seconde main.

M. Abel E…, employé au Sénat, est né en 1850. Son père était du même âge que Jeanne Lanternier. Il se souvient distinctement lui avoir entendu dire que la «sultane» était venue en France sous l’Empire, probablement à l’occasion de l’exposition de 1855. Un personnage de la cour chérifienne l’accompagnait; il l’attendait à Dijon, pendant qu’elle se rendait au village. Elle donna de l’argent pour restaurer la maison paternelle dont il ne subsiste aujourd’hui qu’un emplacement légendaire. La propriété passa ensuite aux mains d’un cousin, qui demeurait à Chissey. Les deux sœurs de Jeanne ont bien été attirées par elle au Maroc et mariées à des seigneurs de la cour.

Hors la tentative du sieur Ayard, de Dijon, nul ne s’enquit du sort de la paysanne muée en impératrice. Peu à peu, le silence se fit sur elle. On oublia la légende d’un héritage à la Crawford, qui avait un instant ému le pays. Il manqua, peut-être aussi, la lampe d’Aladin pour découvrir le trésor enchanté laissé, sans doute, par la princesse des Mille et une nuits.

La cour chérifienne, on l’a vu, a opposé un silence hérissé à toutes les curiosités. Son secret demeure impénétrable. Est-ce que les femmes du harem, même les sultanes, ont une histoire? Saurions-nous quelque chose de celle de Jeanne Lanternier sans les indiscrétions d’esclaves du palais rapportées par un prisonnier français? Sa tombe est anonyme; on l’a enterrée sous les roses avec un verset du Coran pour épitaphe, et sa vie apparaît, dans l’ombre troublante de ce mystère, comme un roman éblouissant qui ne finit point.

Si bien que, dans le Val d’Amour même, il se rencontre déjà des sceptiques qui prétendent que Jeanne Lanternier a imaginé de toutes pièces son odyssée, rêvé sa fortune fabuleuse et joui longtemps en silence du succès de son invention.

Revenue d’une captivité sans gloire après Isly, elle ne se serait révélée à ses compatriotes que pour les mystifier. Seulement, comme elle n’avait pas l’esprit porté aux vastes spéculations, elle ne songea pas à tirer un parti pratique de son passé mystérieux. Elle a dû mourir concierge quelque part et ne rien laisser, pas même des Mémoires, à peine une légende, qu’a consciencieusement établie M. Ernest Alby, en y mettant un peu du sien, et à laquelle bon nombre de gens sérieux s’obstinent à attacher de l’intérêt.

Nous sommes tous d’Athène en ce point, et moi-même, Au moment où je fais cette moralité…