Ta mère est folle
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DEUXIÈME PARTIE
LOMÉ-ACCRA
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– 31 –
LA BOMBE II
Les mots du père d’Alex résonnaient sans fin dans sa tête.
— Il n’y a pas de billet de retour avant juillet. Je suis désolé, mais c’est comme ça.
Il avait lâché ça d’un ton sans appel. Ce n’était pas un père, mais un bloc de granit. La réalité commençait à s’imprimer dans l’esprit d’Alex en même temps que la révolte. Un monstre en expansion qui lui commanda de se lever d’un bond.
— Je te hais! lança-t-elle à la face de son père avant de courir se réfugier dans sa chambre.
Elle éclata en sanglots. C’était trop gros pour elle. Alex avait beau crier, se pincer, se mordre, le cauchemar persistait. La boule de feu lui donnait envie de tout détruire, de faire des trous dans les murs.
Au cœur de la révolte, il y avait le sentiment d’avoir été trahie. Il n’y avait jamais eu de «vacances de Noël». C’est maintenant qu’elle le réalisait. Elle venait de passer deux semaines entourée de menteurs. Deux semaines à jouer dans la comédie de son père. Et dans celle des autres aussi. Mais elle ne se laisserait pas faire. Elle allait trouver une façon de foutre le camp d’ici. De rejoindre Sébastien.
La maison comptait deux téléphones. Le premier reposait sur la table à café du salon, au rez-de-chaussée. Le second se trouvait dans la pièce qui servait de bureau; une pièce contiguë à la chambre du père d’Alex. À la nuit tombée, Alex s’aventura hors de son refuge. Elle commença par le salon, mais le téléphone n’y était plus. Ne désespérant pas, elle remonta les marches des escaliers en catimini et pénétra dans le bureau.
Là, elle dut s’arrêter. Elle venait de réaliser la gravité de la situation. Le téléphone à touches avait été remplacé par un appareil à cadran noir. Le style de téléphone que l’on ne voyait plus que dans les films en noir et blanc. Comme si cela ne suffisait pas, un cadenas entourait le cadran. Un cadenas!
Alex sentit sa colère redoubler. Sans plus se soucier du bruit, elle s’empara du téléphone et le fracassa sur le plancher. Son père arriva en courant dans la pièce et Alex se défoula, l’insultant comme jamais. Et même là, ce n’était pas assez.
— Alex, il faut que tu te calmes. On reparlera de tout ça demain matin. Je t’expliquerai pour le téléphone… Je…
Alex le coupa: «Non, je ne vais pas me calmer. Tu m’as menti!»
— Je t’ai menti, mais je ne t’ai pas trahie.
— C’est pareil. Je ne veux pas te parler, ni maintenant, ni demain matin, ni jamais. C’est fini, tu n’es plus mon père.
Elle retourna dans sa chambre en claquant la porte. Son petit frère se mit à pleurer. Alex passa le reste de la nuit à rager dans son lit en enchaînant les cigarettes jusqu’à en avoir la gorge en feu. Foutues cigarettes américaines. Elle se creusait les méninges pour trouver une façon de se venger et de rentrer à Montréal. Le désarroi qu’elle sentait poindre lui faisait peur. Elle se savait foutue si elle cédait à la panique et se raccrochait à la colère. Elle écrivit beaucoup dans le cahier, jusqu’alors vide, que lui avait offert Margareth. La fatigue eut raison d’elle au premier chant du coq. Un sommeil de pauvre.
La sonnerie du téléphone la réveilla en sursaut. La voix du père d’Alex laissait filtrer une impatience familière. Alex tendit l’oreille, n’arriva pas à distinguer les propos échangés, mais devina qu’il parlait à sa mère. L’échange fut bref et se termina par le choc du téléphone sur son socle.
Il vint ensuite cogner à sa porte.
— Je sais que tu m’écoutes… Il faut qu’on se parle…
Alex ne broncha pas.
— Je comprends que tu aies besoin de temps… Je comprends aussi que tu sois en colère contre moi. C’est normal… Je… C’est une grosse nouvelle à encaisser. Quand tu te sentiras prête, on pourra parler. Pour le téléphone, je sais que ça a l’air un peu fou, mais… c’est comme ça pour le moment. Tu pourras appeler ta mère demain. La situation est compliquée, Alex…
Alex le laissa poireauter. Elle s’alluma une première cigarette, qui lui fit tourner la tête. Le tabac avait mauvais goût, mais elle s’en foutait. À défaut d’autre chose, la cigarette l’occupait. Elle se redressa à moitié et resta adossée au mur, dans un sale état.
Le téléphone sonna encore, sans que personne ne décroche. On rappela quinze minutes plus tard. Agenouillée sur le plancher, Alex scrutait le corridor à travers le trou de la serrure. Elle tentait d’évaluer ses chances d’atteindre l’appareil. Minces, jugea-t-elle. Le téléphone s’arrêta quelques minutes avant de se remettre à sonner. La main sur la poignée, elle entendit les pas de son père dans l’escalier et se ravisa. Il décrocha et raccrocha dans la seconde. Le manège dura jusqu’à ce qu’il débranche l’appareil. Le silence qui s’ensuivit plongea Alex dans une déprime abyssale. Elle céda aux larmes, pensant qu’il valait mieux mourir que de subir ça.
Ce fut au tour de Maryse de faire le poireau devant la porte d’Alex.
— Je te laisse un plateau de nourriture, finit-elle par dire.
À l’exception du verre de jus, Alex laissa le plateau intact. Elle décida qu’elle cesserait de s’alimenter. Il allait bien voir qui était le plus fort des deux.
Elle ne mangea rien jusqu’au moment d’appeler sa mère, le lendemain. Celle-ci décrocha à la première sonnerie, la voix hystérique.
— Pourquoi est-ce que personne ne répond au téléphone? Ça fait cent fois que j’essaie de t’appeler. J’ai essayé tous les numéros de ton père, même au bureau. Je suis morte d’inquiétude.
Dans un sanglot, Alex répondit qu’elle n’en savait rien, que les téléphones étaient débranchés, ce qui mit sa mère dans une colère folle. Elle parla de kidnapping international, d’avocats, d’ambassade et de tribunaux. Elle demanda à Alex de prendre une feuille de papier et lui dicta une phrase:
Je veux retourner chez ma mère à Montréal le plus tôt possible. J’ai été amenée en Afrique pour les vacances et on me garde ici contre mon gré.
— Tu vas remettre la lettre à Léon, le chauffeur, demain matin. Il va me l’envoyer par télécopieur de l’ambassade canadienne. Tu lui remets sans faute. Et pas un mot à ton père. C’est le seul moyen d’aider maman à te sortir de là.
— OK… mais c’est qui, Léon le chauffeur?
— Un monsieur de l’ambassade avec qui je suis en contact. Tu peux lui faire confiance. Il va venir récupérer la lettre.
Elle ajouta d’autres trucs sur l’instabilité politique du pays. Une rébellion se préparait, un coup d’État ou quelque chose du genre. Alex n’y comprenait rien. Comment le monde pouvait-il continuer à tourner alors que tout son univers s’écroulait? Elle fit ce que sa mère lui demandait, sans trop y croire. Elle n’avait jamais entendu parler d’un quelconque «Léon le chauffeur» et doutait fortement que son père lui laisse remettre quoi que ce soit à qui que ce soit. Sa mère ne semblait pas réaliser qu’elle était au fin fond de la cambrousse et qu’elle ne pouvait pas prendre la poudre d’escampette comme elle l’aurait fait à Montréal. Avant de raccrocher, Alex s’enquit de Sébastien.
— Tu lui as parlé?
— Bien sûr, ma chérie. On est en contact. Il a essayé de t’appeler plusieurs fois, mais il n’obtient pas de réponse. Il est très inquiet. Tu vas voir, on va te sortir de là et tu vas le retrouver, ton amoureux. Fais exactement ce que je te dis et tout ira bien. Et surtout, ne fais pas de bêtises. D’accord, ma chérie?
Alex posa son doigt sur l’interrupteur et le laissa en place dix secondes, avant de composer le numéro de Sébastien. Une tâche ardue, compte tenu de tous les codes et du cadran à roulettes qui, non content de défiler au ralenti, faisait un tapage du tonnerre. Une oreille suspendue à l’appareil, l’autre à l’affût des bruits de pas, Alex obtint finalement une tonalité. Elle s’effondra lorsqu’elle entendit la voix de Sébastien.
— Alex? C’est toi? Mais qu’est-ce qui se passe?
Alex n’y arriva pas. Elle avait trop de peine. Désemparé, Sébastien monta le ton, jurant qu’il trouverait une façon de la sortir de là, qu’il y avait des lois contre les enlèvements de mineurs. Alex entendit du bruit et prit peur.
— Il faut que je raccroche. Je t’aime…
La conversation avait duré moins de cinq minutes. Elle aurait voulu lui dire de ne pas partir sans elle. D’attendre son retour, parce que dorénavant, elle ne devait plus rien à personne. Seul lui comptait.
Léon le chauffeur ne se montra jamais et tout contact avec sa mère lui fut interdit pour une période indéterminée.
Le surlendemain, Alex reçut la visite de sa tante Margot. Elle ouvrit la porte avec douceur et alla s’asseoir face à sa nièce. Un silence pesant s’installa dans la pièce. Margot était la sœur de son père. Il allait de soi que, d’une façon ou d’une autre, elle était complice du merdier monumental dans lequel était plongée Alex. Il était donc de son devoir de lui en faire baver. Ce qui n’était pas facile. La détester ne lui venait pas naturellement.
Penchée sur son cahier, Alex fit de son mieux pour l’ignorer. En vain. Margot se lança dans un court monologue, expliquant qu’elle s’apprêtait à rentrer au pays, que le travail l’attendait. Sa tante s’empara ensuite d’une bande dessinée et la lut dans son intégralité. Une heure passa, entrecoupée de toussotements et du bruit des pages tournées. Alex s’entendait déglutir. Finalement, Margot se leva de sa chaise et partit comme elle était entrée en glissant un dernier:
— Accroche-toi, tu vas voir, ça va passer… J’ai confiance en toi.
Alex poussa un soupir de soulagement avant de sentir le vide de la pièce l’étrangler de nouveau. Elle vivait une descente aux enfers. La grande dégringolade de sa vie. Les jours passaient et elle avait l’impression de subir une forme de torture tellement elle avait mal. Elle était en manque de Sébastien. Un sevrage dont elle ne voulait pas. Elle le retrouvait dans ses rêves, qu’elle s’empressait de coucher sur papier une fois éveillée. Même en plein milieu de la nuit. Une façon de prolonger le contact.
Elle persévéra dans son projet de ne plus manger. Lorsqu’elle se levait, sa vue se brouillait et elle avait le tournis. Et c’est exactement ce qu’elle voulait, perdre la carte pour obliger son père à agir.
Mais ne rien manger était impossible. Trois fois par jour, Maryse déposait un plateau de victuailles devant sa porte. Des odeurs alléchantes lui parvenaient de la cuisine. Ils faisaient tout pour la tenter. Maryse avait même fait des beignes. Alex les avait repérés lors d’une excursion nocturne. Ils trônaient sur la première tablette du frigo. Quelle merde!
Dans ces conditions, elle visait le strict minimum: un jus le matin, du pain à midi, quelques bouchées des restants de la veille la nuit. Pour s’aider, elle lisait et relisait l’histoire d’une jeune fille anorexique. C’était sa bible, son soutien moral. Elle cachait le livre sous son oreiller et, quand la faim la prenait, en relisait un passage particulièrement convaincant. Et elle fumait. Sans arrêt. Cela l’aidait à supporter la faim. Et la colère aussi, cette alliée qui ne la quittait plus.
Prisonnière. Et ce n’était pas qu’une métaphore. Au rythme où elle fumait, elle vint rapidement à court de cigarettes. Pas question de demander à son père. Il fallait sortir. Elle ouvrit la porte de sa chambre, descendit l’escalier et quitta la maison d’un pas déterminé en mettant le cap vers l’étal du coin. Panique à bord. Elle n’avait pas fait deux pas que son père apparut derrière elle. Alex poursuivit sa mission en fermant les poings, son père à ses trousses. Les gens les regardaient passer avec curiosité. Rien à faire. Il la suivit pas à pas jusqu’à ce qu’elle soit de retour dans sa chambre.
Alex y resta donc enfermée, refusant tout contact avec l’extérieur. Seul Lucas était autorisé à lui tenir compagnie. Il grimpait sur le lit et lui dessinait des avions. Autrement, elle vivait la nuit, perdait les repères du temps, entrait dans des crises pas possibles, pleurait.
Une semaine après avoir appris qu’elle était piégée en Afrique, Maryse vint cogner contre sa porte.
— Il y a quelqu’un au téléphone qui aimerait te parler.
Alex alla prendre l’appel dans le bureau.
— Allô?
— Bonjour, Alex, c’est Margareth.
Alex soupira de soulagement. Mais, avant de poursuivre, il fallait qu’elle sache de quel côté se tenait sa psychologue.
— Tu as parlé à mon père?
— Oui.
— Tu étais au courant de ce qu’il allait faire?
— Non.
— Je ne comprends plus rien, ma vie n’a plus aucun sens.
Elles parlèrent longtemps. La ligne grésillait et il fallait répéter souvent, mais c’était mieux que rien.
— Pourquoi est-ce que ça m’arrive? Je venais à peine de trouver une façon d’être heureuse. Maintenant, c’est tout noir. Bien pire qu’en novembre. Et je ne peux absolument rien faire.
— Je sais. Je me suis entendue avec ton père pour qu’on puisse continuer les consultations au téléphone.
— Merci.
— Je t’ai aussi envoyé un paquet par la poste. Tu devrais le recevoir bientôt. Tu fais tes exercices de relaxation?
Ce fut plus fort qu’elle. Alex pouffa.
— Je me trompe ou tu viens d’étouffer un rire.
— Ouais, c’est un punching bag dont j’aurais besoin.
— Au moins, je t’aurai fait sourire.
Alex revint à sa colère.
— Je lui en veux tellement. Je ne lui pardonnerai jamais.
— Je sais que tu ne vas pas aimer ça, mais ce sont les paroles de ton père... Il dit qu’il n’aurait jamais pu se pardonner de ne pas avoir tout essayé pour t’aider.
Alex aurait pu vomir sur place tellement elle était dégoûtée.
***
Alex se raccrochait à Margareth, son seul lien avec l’extérieur, la bombardant de questions à chacun de ses appels.
— Qu’est-ce qui se passe avec ma mère? Est-ce que mon père m’a enlevée? Est-ce qu’il pourrait faire de la prison? Quel temps fait-il à Montréal?
Margareth répondait du mieux qu’elle pouvait: «Ta mère a entamé des procédures judiciaires. Tes parents vont devoir se présenter devant un juge pour trouver une solution. Ton père ne risque pas la prison. Il fait moins vingt degrés Celsius. Et encore plus froid avec le facteur vent.»
— Tu exagères.
— À peine. Il fait vraiment froid.
— Quand iront-ils en cour?
— Je ne sais pas.
— Tu vas y aller aussi?
— C’est possible, mais ne t’inquiète pas, je ne te trahirai pas. Ma position m’interdit de témoigner en faveur de l’un de tes parents.
— Tu peux m’aider à revenir chez moi?
— Ce n’est pas à moi de décider.
Dans l’ensemble, la situation d’Alex demeurait obscure.
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– 32 –
CORPS À CORPS
Après avoir imposé deux semaines de réclusion à sa fille, son père vint l’informer qu’à partir de maintenant, il lui faudrait participer aux soupers. Il parlait avec calme, ce qui était encore plus énervant. Bien qu’elle soit littéralement sur le point d’exploser, Alex feignit l’indifférence.
Une fois son père parti, elle s’observa dans le miroir. Son visage avait perdu toute trace de bronzage. Blanche comme de la craie, sa peau faisait peur. Deux cercles ombragés creusaient son regard. Des yeux éteints. Bouffis et rougis par les larmes qu’elle ne sentait même plus couler. Elle n’avait pas pris la peine de se peigner depuis des jours et le résultat était lamentable. Une tignasse compacte et indomptable tombait lourdement sur ses épaules, le noir de ses cheveux ternissant davantage ses traits. Palpant son corps, elle sentit ses côtes saillir sous ses petits seins.
Dégoûtée d’elle-même et de la vie, Alex prit le verre d’eau qui traînait sur sa table de chevet et le lança contre le miroir. Celui-ci se fracassa. Suivant son impulsion, elle ramassa un tesson et appuya contre sa peau, à l’intérieur du poignet. De fines gouttes de sang commençaient à perler au moment où son père ouvrit la porte. Il lui ordonna d’arrêter.
— Si tu penses que je vais t’obéir, tu rêves! Plutôt mourir que de vivre ici avec toi.
Son père n’hésita pas. Il saisit les poignets de sa fille et fit tomber le tesson. Alors qu’Alex se débattait avec ses jambes, il l’entoura de ses bras, la souleva de terre et lui fit descendre les marches une à une jusqu’au salon. Ils étaient si proches qu’elle pouvait respirer l’odeur âcre de sa sueur. Cette lente procession, ce corps à corps avec la personne qu’elle détestait le plus au monde, lui donnait envie de vomir. Contrainte à l’immobilité par les bras poilus de son père, elle n’avait pas le choix de se calmer. C’était la seule façon de lui faire lâcher prise.
La blessure au poignet était superficielle. Son père se contenta d’asseoir Alex sur le divan pendant que Maryse faisait disparaître la vitre de sa chambre. Alex fixait le mur, refusant de croiser le regard de son père qu’elle sentait rivé sur elle.
— Tu peux te fâcher tant que tu veux. Je t’aime et je ne te lâcherai pas.
Alex serra les dents.
Le soir même, elle se rendit dans la salle de bain et fit une fouille en règle de la pharmacie. Son père était déjà passé par là. Il ne restait presque plus rien. Elle finit par mettre la main sur une bouteille de sirop contenant de la codéine. Elle l’avala en grimaçant parce que c’était carrément imbuvable. Ce qu’elle voulait, c’était emmerder son père. Lui faire comprendre qu’elle était aussi déterminée que lui à ne pas abandonner la partie. Avec un peu de chance, elle irait à l’hôpital et cela compliquerait ses plans.
Comme Alex avait l’estomac presque vide, la nausée ne tarda pas. L’adolescente prit de grandes respirations et ferma les yeux. Une bien mauvaise idée. Il lui fallut se précipiter aux toilettes, où elle vomit instantanément. Et à plusieurs reprises. Ce n’était pas comme en novembre. Elle ne perdrait pas connaissance. Elle le savait. Il ne lui restait que ces horribles contractions et son estomac qui n’en finissait plus de se vider.
Dans cet état, ce fut avec soulagement qu’elle accueillit Maryse. La bouteille vide à la main, cette dernière l’interrogea du regard. Alex acquiesça de la tête, ce qui faillit bien l’achever. Sans autre question, Maryse s’accroupit à ses côtés. Elle appliqua une débarbouillette froide sur sa nuque et lui tint les cheveux. Elles restèrent là un long moment, le temps que son système évacue le foutu sirop.
Et ce fut la fin de la phase aiguë de la crise.
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– 33 –
BON DÉBARRAS
Le lendemain matin, Maryse offrit à Alex un bol de bouillon de poulet et du pain grillé.
— Tu ne peux pas rester comme ça, le ventre vide.
Alex accepta. Malgré la chaleur, le bouillon était apaisant. Elle en aurait bien redemandé, mais elle se maîtrisa.
Maryse avait du nouveau à lui annoncer
— Ton père part bientôt pour Montréal.
— Combien de temps?
— Au moins deux semaines. Ça dépend du déroulement du procès. Il se bat pour obtenir les droits de garde.
— Je sais… J’espère qu’il va perdre.
— On verra. En attendant, j’ai l’impression que ça va te faire du bien. On va pouvoir passer du temps ensemble.
— Peut-être…
— Une dernière chose, ton père tient toujours à ce que tu descendes pour le souper. Enfin, pas aujourd’hui, mais demain. Ce sera son dernier repas avant le départ.
***
Assise à côté de Lucas, qui parlait sans arrêt, elle affichait une mine renfrognée. Même si l’odeur des spaghettis la faisait saliver, Alex était déterminée à ne rien manger. Devant son assiette pleine, son estomac gronda.
— Ça a l’air bon, hein? demanda Lucas.
Elle força un sourire. Lucas continua d’animer la conversation avec son accent pointu, allégeant le supplice de sa sœur.
Alex ne savait pas quoi penser de cette histoire de procès. Elle se plaisait à imaginer la condamnation de son père et son retour à Montréal. Sa scène préférée était celle où elle sortait de l’aéroport pour se jeter au cou de Sébastien. Elle savait la réalité plus compliquée et préférait ne pas y penser, tout en se disant qu’au moins, elle était débarrassée de son père pour quelque temps.
Elle l’entendit qui charriait ses valises dans l’escalier. Le père d’Alex avait toujours été bruyant. Il marchait sur les talons, éternuait au minimum une fois toutes les quinze minutes et souvent en rafale, se mouchait comme une trompette, écoutait la radio en continu. De sorte qu’une fois qu’il eut quitté la maison, Alex se détendit instantanément. Elle allait pouvoir souffler. Le soir même, elle accepta l’invitation de son frère et écouta un film au salon avec lui. Elle avait beau avoir vu le dessin animé des centaines de fois, elle apprécia le changement de routine.
Pour la distraire, Maryse lui proposa une sortie en ville avec un premier arrêt dans un café Internet, où elle pourrait enfin lire ses courriels. Cela faisait maintenant trois semaines qu’elle n’avait pas eu de nouvelles de Sébastien. C’est d’ailleurs ce qui était le plus dur. Cette impression de n’être nulle part, d’avoir disparu de sa propre vie.
Sébastien avait envoyé des tonnes de messages. Il parlait du procès avec un ton combatif. Il avait même rédigé un affidavit. Il parlait aussi de son frère, des fêtes qui continuaient chez lui. Alex ressentit une pointe d’envie. Sentiment qu’elle chassa en ouvrant les courriels de Charlie et Béa. Quand elle eut fini de lire, elle dut s’essuyer les yeux.
Maryse l’amena ensuite dans un petit restaurant avec une terrasse. Alex commanda un jus de fruits. Le soleil sur sa peau lui faisait du bien. De voir le bleu du ciel et les gens dans les rues aussi. Pourtant, quelque chose clochait. Il y avait beaucoup de militaires. Des militaires armés à l’air nerveux. Elle interrogea sa belle-mère.
— Il va y avoir des élections le mois prochain. Le président ne veut pas quitter son poste. Ça commence à chauffer avec l’opposition.
Alex avait d’autres chats à fouetter et changea de sujet.
Le paquet de Margareth arriva le lendemain. Il contenait des livres format poche, des romans policiers ainsi qu’un exemplaire de Bonjour tristesse, de Françoise Sagan. Margareth avait ajouté des paquets de bonbons partiellement fondus qu’Alex attaqua sans rechigner. La psychologue avait vu juste.
Alex s’exerçait toujours à manger le moins possible, mais le défi était de taille. Maryse mettait le paquet en cuisinant tous les plats favoris de sa belle-fille. En plus, le livre sur l’ado anorexique avait mystérieusement disparu.
Maryse entreprit de la sortir de l’isolement en lui présentant une amie, «une fille du même âge que toi», avait-elle précisé. Il s’agissait de Magalie, une Québécoise métissée qui habitait avec sa mère dans le village de Kpalimé. À voir son afro et son corps sculptural, on comprenait tout de suite qu’elle était spéciale.
Aussitôt arrivée, elle déballa son histoire en sacrant contre sa vie et le trou perdu dans lequel elle pourrissait. Fatiguée de s’engueuler avec sa mère, elle avait même essayé de fuguer, mais avait été rattrapée une heure plus tard, alors qu’elle s’enfonçait dans la jungle en sandales.
— Tu savais où tu allais? demanda Alex, les yeux ronds.
— Aucune idée.
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– 34 –
UN DÉPART PRÉCIPITÉ
Cette nuit-là, Alex fut réveillée par un coup de feu. Il était trois heures du matin. D’autres détonations suivirent, accompagnées de voix d’hommes en colère. Elle alla rejoindre Maryse, qui était postée devant la fenêtre du salon, le téléphone à la main.
— Il va falloir quitter le pays.
— Quoi? demanda Alex, subjuguée.
— Ça devient trop dangereux, ici.
— Mais on va aller où?
— Accra. La capitale du Ghana.
— Oh! Merde!
— Comme tu dis!
C’était un sacré rebondissement. Jusque-là, Alex ne savait même pas que le Ghana existait. Elle n’avait rien vu venir. Et, à vrai dire, elle n’eut pas trop le temps d’analyser ce qui se passait, sa vie qui continuait à foutre le camp. Il fallait bouger rapidement. Elle empila ses affaires pêle-mêle et donna ensuite un coup de main à Maryse, qui avait beaucoup à faire. Heureusement, sa belle-mère ne se laissait pas facilement démonter. «J’en ai vu d’autres», assura-t-elle à Alex sans cesser son va-et-vient. Et pour cause. Elle avait exploré l’Afrique de l’Ouest de fond en comble, avait travaillé en pleine brousse sans eau ni électricité, avait vu des gouvernements tomber.
— Qu’est-ce qui va se passer avec Magalie?
— Elle est en sécurité à Kpalimé.
En fait, ce qui inquiétait vraiment Alex, c’était que Sébastien perde sa trace.
— Pourquoi tu ne lui donnerais pas un coup de fil avant le départ?
— C’est vrai?
— Mais oui. Tu sais, on n’a rien contre lui. Mais la situation est devenue tellement compliquée…
— Si ça ne te dérange pas, je vais l’appeler tout de suite, coupa Alex, qui n’avait pas envie d’échanger des confidences.
Elle ne prit pas de risque et appela directement sur le cellulaire de Sébastien. Il répondit à la cinquième sonnerie, la voix ensommeillée. Étrange, il était à peine vingt-deux heures à Montréal.
— Ah, c’est toi! Je ne reconnaissais pas le numéro.
Alex perçut la distance entre eux.
— Je déménage demain, annonça-t-elle tout de go.
— Quoi?
— On finit les valises et on part au Ghana.
— Au Gha... quoi?
— Au Ghana, c’est le pays voisin.
— C’est quoi encore, cette histoire de débile?
La nouvelle avait achevé de le réveiller. Alex se lança dans des explications compliquées.
— Mais ça n’arrête jamais, avec toi!
Merde! Il n’était pas censé dire ça. Elle essaya autre chose.
— À moins que ma mère gagne le procès et que je revienne à Montréal. On ne sait pas encore…
Les mots sonnaient creux. Comme si Alex avait cessé d’y croire. Néanmoins, le changement de cap secoua Sébastien, qui se lança dans une tirade sur son implication dans le procès. Il écorcha au passage le père d’Alex et louangea sa mère.
Alex prit son courage à deux mains et posa la question qui lui brûlait les lèvres: «Tu m’aimes encore?»
— Est-ce que tu en doutes vraiment? Je me bats pour toi en ce moment. Mais là, je n’ai pas trop le temps de parler. J’ai rendez-vous.
Il y avait du bruit dans l’appartement de Sébastien. Des voix en arrière-plan.
— Ton frère est avec toi? demanda Alex.
— Comme d’habitude. Allez, princesse, je te laisse. Tu m’appelles dès que tu peux, OK?
Alex n’était pas sûre du tout d’avoir aimé ça, cette voix ensommeillée, puis cette manière précipitée de raccrocher et ce rendez-vous nocturne. Pour la toute première fois depuis la crise, elle s’interrogea sur «eux». Et elle prit peur. Elle l’aimait tellement que ça faisait mal.
Au petit matin, les émotions à l’envers, elle s’installa dans la voiture encombrée. De la fenêtre, elle jeta un dernier regard à la maison. Une maison de malheur. Qu’est-ce qui l’attendait, maintenant? Elle n’en avait aucune espèce d’idée. Un flou entourait tout ce qui se rattachait à sa vie.
Elle ne connaissait personne au Ghana et ne savait même pas où elle allait dormir. Elle suivait parce qu’elle n’avait aucun autre choix, traînant dans son unique valise les vêtements de Béa, les cahiers de Margareth, quelques livres et le t-shirt de Sébastien dont elle ne se défaisait jamais.
Elle avait l’impression de jouer dans un film dramatique qui enchaînait les mauvais raccords. Un film pourri.
Ils mirent une bonne heure à atteindre le poste frontalier. Une distance qui prenait habituellement quelques minutes à parcourir. C’était la cohue en ville. Plusieurs véhicules faisaient la file pour traverser... Des embarcations de toutes sortes, chargées comme ce n’était pas permis. Des poulets vivants s’empilaient sur des mobylettes aux côtés de valises en équilibre précaire. Il y avait aussi beaucoup de gens à pied. Des femmes charriaient de lourds fardeaux sur leur tête avec, sur leur dos, un bébé endormi. Des vendeurs itinérants profitaient du temps d’arrêt pour tambouriner à la fenêtre de la voiture.
Alex demanda à Maryse où allaient tous ces gens. Sa question demeura sans réponse.
Quand leur tour arriva, elles virent les douaniers scruter leurs passeports en les dévisageant. Ils fouillèrent la voiture et argumentèrent avec Maryse, qui, au final, leur tendit une liasse de billets. On les laissa passer.
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– 35 –
BYE BYE SAFE JOURNEY!
Militaires en moins, le Ghana ressemblait au Togo. Le dépaysement venait de l’intérieur.
Maryse entreprit de la renseigner sur le pays.
— Le Ghana a été colonisé par l’Angleterre. On y parle encore anglais, surtout en ville. Savais-tu que le Ghana a été le premier pays africain à déclarer son indépendance?
Aucune réponse.
— Alex, tu m’écoutes?
— Euh… oui, oui, c’est un pays anglais.
— Ben non, voyons. L’anglais, c’est la langue coloniale. Les Ghanéens parlent leur propre langue maternelle, par exemple le ga ou l’akan. Kwame Nkrumah, le panafricanisme, ça ne te dit rien?
— Rien du tout. Mais il n’y a pas de problème pour l’anglais. C’est Mister Brown qui serait content…
— Qui?
— Laisse tomber, je me comprends.
La conversation se termina là. Ils s’arrêtèrent à Kokrobite, un village côtier situé à quelques kilomètres de la capitale. Maryse avait trouvé un hôtel qui louait des maisonnettes au bord de la mer. Le site affichait des couleurs vives. Les troncs des palmiers portaient les couleurs du Ghana: rouge, jaune et vert. Un Ghanéen d’une vingtaine d’années vint offrir son aide pour décharger la voiture. Il avait des dreadlocks à la Bob Marley et fit un large sourire en apercevant Alex. Celle-ci lui sourit en retour. Pendant un court instant, elle avait tout oublié de sa réalité. Elle s’empressa de reprendre un air sérieux. Il ne fallait pas la confondre avec une vacancière.
Elle fila se recueillir au bord de l’océan. À gauche, des rochers pointus se faisaient fouetter par les vagues. Un bon endroit pour avoir la paix, songea Alex. À droite, la plage s’allongeait à l’infini. Plus loin, des pirogues bariolées stationnaient sur le sable, des filets de pêche séchaient. Elle aperçut un groupe de femmes agenouillées, les mains plongées dans de grandes bassines métalliques. Des enfants dénudés jouaient autour d’elles. Un homme suspendait des vêtements sur le mât de son bateau. Lucas lui saisit la main et l’entraîna dans sa course. Il retira ses vêtements et fut rapidement entouré par les autres enfants. L’insouciance de son frère lui faisait envie.
Au retour, Maryse avait une bonne nouvelle à lui annoncer: «Il y a une connexion Internet, tu peux consulter tes courriels à ta guise.» Ce qu’elle fit de façon compulsive. Elle écrivit d’abord à Sébastien, détaillant la plage de Kokrobite. Il lui fallut attendre le lendemain pour obtenir une réponse. Il l’appelait «ma princesse». Une amorce qui jurait avec le reste.
Je ne te raconte pas tout ce qui se passe ici. Comme tu le sais, ça n’a
rien à voir avec la mer et les poissons. Moi aussi, j’ai le goût de partir.
En tout cas, ça brasse avec ta mère. Elle hait ton père. Elle dit qu’il t’a
enlevée et qu’il te garde dans un pays en guerre. Je suis content de
pouvoir l’aider. On ne peut pas dire que la vie est de tout repos, avec
toi.
Est-ce que tu fais des rencontres dans ton hôtel? Dans mes rêves, tu
n’es pas très fidèle…
Alex se mordit la lèvre au sang. Ce n’était tout de même pas de sa faute si elle avait échoué ici. Et cette façon d’évoquer sa mère réveillait un vieux malaise. Cela l’obligeait à se la rappeler telle qu’elle était: envahissante. Le moment était mal choisi pour ressasser ces choses-là. Au fond, se dit-elle, Sébastien avait seulement besoin d’être rassuré. Il vivait beaucoup de stress. Elle lui répondit sur-le-champ et ressentit une pointe de fierté en se relisant: Sans toi à mes côtés, les rayons de soleil me laissent de glace. Voilà qui devrait aller, se dit-elle.
Elle engloutit une portion de frites en entier, puis se sentit coupable. Elle pensa qu’elle pourrait toujours essayer de se faire vomir, mais la perspective de s’enfoncer un doigt au fond de la gorge ne lui plaisait pas. Elle se reprendrait le lendemain. Le Ghanéen aux dreadlocks passa à côté de leur table et sourit de nouveau à Alex.
— Tu lui es tombée dans l’œil, glissa Maryse.
Alex se rembrunit. Cette nuit-là, elle rêva de Sébastien et se réveilla avec une envie de pleurer. Elle se rendit directement à l’ordinateur. Sébastien avait répondu. Il était en mode offensif, ne parlait que du procès qui aurait lieu le surlendemain, l’assurait que sa mère était inattaquable et qu’elle l’emporterait haut la main. Alex joua le jeu et se montra confiante. Au fond, l’incertitude la taraudait. Mieux valait ne pas y penser et attendre le verdict.
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– 36 –
LE VERDICT
Le jour venu, Maryse tenta une ouverture: «On peut en parler, si tu veux.» À quoi bon, pensait Alex. Aussi bien attendre et parler après.
Le procès avait lieu en avant-midi, heure de Montréal. Lorsque, à dix-sept heures, le téléphone sonna, Alex eut la certitude qu’il s’agissait de son père. Tout en soulevant le combiné, Maryse garda le regard fixé sur elle. L’anxiété était trop forte. Elle ouvrit la porte et attendit sur le balcon, cigarette au bec. L’attente fut courte.
— Le juge a tranché en faveur de ton père. Il a obtenu les droits de garde, sans condition.
Alex ferma les yeux sous le coup de l’émotion.
Elle ne voulait rien entendre de plus pour l’instant. Elle lança son mégot et partit en courant. Là, tout de suite, elle voulait seulement cesser de penser.
Le souffle court, elle s’arrêta sur la plage. Hautes et puissantes, les vagues écumaient au large. Alex sentit un appel irrépressible monter en elle, l’envie de tester le destin. Sans réfléchir, elle avança dans l’eau, un pas après l’autre, jusqu’à ce qu’elle perde pied. Elle poursuivit à la brasse. Une forte vague l’obligea à plonger, elle remonta pour respirer et plongea encore, tout en continuant à nager vers le large. Nager à l’infini. Sans penser à rien d’autre qu’au mouvement coordonné de ses bras et ses jambes. Une brasse anarchique, interrompue par les vagues de fond qui faisaient tourbillonner son corps. Une autre vague vint la surprendre. Elle n’eut pas le temps de caler la tête. L’eau la fouetta et l’immergea en profondeur. Un bouillon salé lui rentra par le nez et par la bouche, la forçant à cracher. À la surface, des cris parvinrent à ses oreilles.
— Alex! Reviens!
Entre deux remous, elle réalisa qu’elle était loin du rivage et qu’il y avait foule sur la plage. Au même moment, elle sentit quelque chose la frôler sous l’eau. Panique totale. Une autre vague, un autre plongeon et cette fois, la peur. La mer, elle voulait bien, mais les monstres marins, les requins et autres bestioles, c’était une autre histoire. De toute façon, son corps en avait assez. Elle pivota sur elle-même et plongea dans la direction opposée. Peine perdue, elle faisait du surplace. C’est la fin, pensa-t-elle. C’était trop bête. Encore une vague qui lui fit boire la tasse. En remontant, elle aperçut un nageur qui se dirigeait vers elle. Ironie du sort, c’était le Ghanéen aux dreadlocks. Il lui lança une bouée et Alex s’en empara. Ce n’était peut-être pas la fin, après tout.
— Let yourself drift, stop fighting the current.
Se laisser aller! Cela lui semblait suicidaire. Le sauveteur rattrapa Alex et la rassura sur la marche à suivre. De la plage, un autre sauveteur tenait fermement une corde qui était reliée à la bouée d’Alex. La manœuvre prit du temps, mais Alex arriva saine et sauve sur la terre ferme. Le courant l’avait entraînée loin de l’hôtel. Essoufflée et honteuse, elle remonta la bretelle de son maillot qui contenait une demi-tonne de sable.
— Mais qu’est-ce qui t’a pris, Alex? C’est complètement débile de nager aussi loin. Tu ne t’es pas posé de questions en voyant qu’il n’y avait personne d’autre que toi dans l’eau? Ce n’est pas un lac, Alex, c’est l’Atlantique et c’est DANGEREUX.
La panique, perceptible dans la voix de Maryse, ne fit qu’accroître le malaise d’Alex qui s’empara de la serviette que lui tendait sa belle-mère et s’écroula par terre, épuisée.
Son sauveteur, qui s’appelait Kingsley, lui donna de l’eau. «You’re lucky your mother saw you.»
Le moment était mal choisi pour se lancer dans des explications sur sa famille recomposée. Elle se contenta de s’excuser en songeant que sa réputation était faite: la touriste idiote qui avait failli se noyer. Elle qui voulait passer inaperçue, elle avait réussi à ameuter tout le village. À bout de force, elle regagna sa chambre et dormit jusqu’au lendemain.
La faim la tira de son sommeil. Impossible de jeûner dans ces conditions. Après avoir avalé son croissant, Alex fit face à Maryse.
— Je suis prête à parler. Qu’est-ce qui va se passer, maintenant?
— D’abord, promets-moi de ne plus faire de niaiseries. Je ne suis ni ton père ni ta mère. Je ne suis pas contre toi. Tu ne peux pas partir comme ça, braver l’océan ou je ne sais quoi encore sans rien me dire. On est ici ensemble, d’accord?
Alex fit oui de la tête. Maryse donnait rarement des leçons. C’était même la première fois. Si sa mère avait été à la place de Maryse, Alex aurait eu droit à une scène hystérique. Cela lui fit drôle de se rappeler le tempérament de sa mère.
— Je m’excuse. Vraiment. Je ne savais pas que j’étais si loin. J’avais juste besoin de me défouler.
— La prochaine fois, essaie plutôt la piscine. En tout cas, tu m’as fait une de ces peurs!
Maryse laissa passer l’émotion avant d’entrer dans le vif du sujet.
— D’abord, il faut trouver une maison et des meubles. Je vais faire des visites cette semaine à Accra. Normalement, ça devrait aller assez vite. Dès qu’on sera installés, il va falloir t’inscrire à l’école…
Alex la coupa: «C’est pas la peine pour l’école, je ne sais même plus où j’en suis. Mieux vaut que je reprenne ça plus tard, genre l’année prochaine.»
— Alex, là, tu vas m’écouter. Ça ne paraît peut-être pas comme ça, mais c’est la chance de ta vie. Tu peux et tu vas terminer ta troisième année du secondaire, même si je dois m’asseoir avec toi chaque soir pour t’aider avec tes devoirs.
— Tu ne parles même pas anglais.
Maryse se fendit d’un large sourire: «Non, mais j’apprends vite!»
— C’est quel genre d’école?
— Une école américaine. Excellente, paraît-il, avec un enseignement personnalisé et beaucoup d’encadrement.
— Tu veux dire qu’il n’y a quasiment pas d’élèves… Même avec un professeur à moi toute seule, je ne vais rien comprendre. J’ai manqué trop de cours.
Du tac au tac, Maryse répondit que ça ne l’avait pas empêchée de terminer sa deuxième année du secondaire à Montréal, en plein milieu de l’année.
Alex capitula. Restait plus qu’un point à aborder. Maryse la devança: «Ton père prend l’avion demain. Il va passer au moins une semaine à Lomé pour mettre de l’ordre dans ses dossiers avant de nous rejoindre. Si tout va bien, il sera à Accra dans une dizaine de jours.»
— Je vais prendre mes courriels, répondit Alex.
Alex fonça vers l’ordinateur. Elle y trouva deux messages qu’elle lut l’un à la suite de l’autre. D’abord sa mère.
Je suis sans mot. Je ne comprends pas comment ton père a pu s’y
prendre pour embobiner le juge comme il l’a fait. C’est sûr qu’avec
l’argent qu’il a, il peut se payer tous les spécialistes du monde. Et son
avocate, madame balai-dans-le-derrière-qui-doit-coûter-quatre-cents-
dollars-de-l’heure. À côté de ça, qu’est-ce que je peux faire, hein?
L’aide juridique, c’est une vraie farce...
Elle continuait de tartiner épais sur toute une page. Il n’y avait rien pour consoler Alex, qui passa au courriel suivant. Le compte-rendu de Sébastien ressemblait à celui de la mère d’Alex. À une différence près. Il concluait en annonçant qu’il partait quelques jours à la campagne avec cette dernière. Se reposer, disait-il.
Quoi? Qu’est-ce que c’était que ce plan foireux? Alex posa sa tête entre ses paumes en exhalant tout l’air de ses poumons. D’un geste, elle repoussa le clavier et se leva sans avoir répondu ni à l’un ni à l’autre. Il lui fallait de l’air.
Elle grimpa sur les rochers et fit face à la mer en tentant de respirer comme le lui avait enseigné Margareth. Et, pour la toute première fois depuis «la crise», elle réussit à se calmer. Du même coup, elle réalisa que la colère monstre que son père avait réveillée en la gardant en Afrique s’était essoufflée. Elle était résignée.
Là, perdue au milieu de nulle part, elle prit des décisions. D’abord, elle arrêterait de jouer les anorexiques amatrices. Inutile de continuer à faire semblant, ça ne prenait pas avec elle. Ensuite, elle allait suivre le conseil de Kingsley. Elle arrêterait de nager à contre-courant.
En un avant-midi, un juge qu’Alex n’avait jamais vu de sa vie avait pris une décision qui changeait le cours de son existence. Comme un pion qu’on déplace sur un échiquier, Alex avait perdu la partie. Échec et mat. Par contre, pas question de s’attacher à qui que ce soit. Elle était ici toute seule. Un point c’est tout. L’école, elle verrait bien. Pareil pour son père. Elle n’était pas prête à lui pardonner. Elle ne savait même pas comment elle allait faire pour le revoir, encore moins pour vivre sous le même toit que lui. Une journée à la fois, se dit-elle. Ce serait son nouveau mantra.
Restait Sébastien. L’amour de sa vie... qui partait à la campagne avec sa mère. Seuls! Elle n’aimait pas ça, ce malaise qui lui pinçait le ventre, mais elle n’y pouvait rien. Absolument rien. Grande inspiration. Elle ne savait plus où ils en étaient. Impossible que quelqu’un comme lui l’attende pendant six longs mois. Y penser lui coupait le souffle. Elle regarda au loin et résolut d’essayer de ne pas perdre les pédales. Un jour à la fois.
Contre toute attente, Kokrobite se révéla un tonique efficace et Alex prit du mieux. Le nez dans un roman, elle passait ses journées au grand air. En fin d’après-midi, il y avait un match de soccer sur la plage. Une Alvaro à la main – sorte de bière aux ananas –, Alex commentait la partie en compagnie de Lucas. Les grillades au charbon de bois n’étaient pas mal non plus. Et il y avait Internet pour la garder au fait de ce qui se passait à Montréal. Une parenthèse dans le temps. Sans obligation, sans horaire, sans ami, juste un grand vide à meubler à coups de rêveries.
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– 37 –
ACCRA
Vint le temps de repartir. Maryse avait trouvé une maison.
— Le centre-ville est à une demi-heure de route. On va faire un tour avant d’aller à la nouvelle maison.
Cette fois, Alex s’intéressa au monde extérieur. Sur les routes poussiéreuses, les étals envoyaient des flashs de couleurs. Un barbier, des bouis-bouis, un tailleur, un pseudo-garage. Chèvres, poules et chiens se fondaient dans le paysage. Des postes de radio posés sur le bord de la route crachotaient de la musique. Une charrue contenant des sacs de terre tirée par un âne avançait lentement, deux enfants poussant à l’arrière. Partout, des bicyclettes. Contraste entre le vert des arbres et la terre couleur rouille.
Maryse s’engagea sur une voie rapide pour accéder au centre-ville. Accra était une ville moderne cernée d’édifices, de commerces et d’hôtels. Un centre commercial attira l’œil d’Alex. Devant une affiche publicitaire faisant la promotion d’une entreprise spécialisée en vidange de toilettes, elle gloussa. La prochaine fois, elle prendrait des photos pour Charlie et Béa. Et pour Sébastien... Encore ce pincement au ventre.
Le trafic devenait plus dense. Un minibus vert fluo frôla la voiture; Maryse jura et changea de voie.
— On approche du rond-point Kwame Nkrumah. Là-bas, c’est le marché de Makolo. Je t’y emmènerai dimanche.
Forte odeur de gazoline. La voiture s’arrêta au feu rouge et Alex en profita pour acheter un cornet d’arachides fraîches à un vendeur itinérant.
Maryse lui montra ensuite le port, animé et puant.
— Il n’y a rien de dégueu là-dedans. Ça sent le poisson et la mer.
— Beurk!
La voiture s’enfonça dans les dédales de James Town, le plus vieux quartier de la ville. Une ambiance éclectique.
Plus loin, des cabanes précaires aux toits de tôle s’empilaient les unes sur les autres. Les habitations s’enfonçaient dans l’horizon.
— Un bidonville, expliqua Maryse.
Alex observait un enfant vêtu d’un t-shirt trop grand pour lui. Pas plus vieux que son frère, il tendait la main aux passants.
Leur quartier était en banlieue. Un gardien prénommé Charles ouvrit la grille pour laisser entrer la voiture. Il marchait pieds nus sur les cailloux. D’un bond, Lucas s’éjecta du véhicule.
— Wow! s’exclama Lucas en courant vers le jardin.
Charles l’arrêta d’un cri: «Attention aux broussailles! Il y a des serpents.»
Alex déglutit. Charles expliqua que les serpents étaient courants, qu’il en avait débusqué un pas plus tard que ce matin-là, un tout vert.
— Où ça? demanda Lucas.
— Dans l’acacia.
Un arbre pourtant invitant.
— Il a attaqué?
— Non. Je l’ai tué avec un bâton.
Bel accueil, pensa Alex en se dirigeant vers la maison de crépi blanc. Impersonnelle. Il n’y avait pas d’autre qualificatif pour la décrire. Malgré les meubles, il s’en dégageait une nette impression de vide. Et même avec l’arrivée de leurs effets personnels, la maison d’Accra resterait pour Alex un lieu transitoire, une chambre d’hôtel sur deux étages. Ou encore un bunker.
— Est-ce qu’on a une connexion Internet? s’informa Alex, qui pensait fort à Sébastien.
— On en aura une, mais je ne peux pas te dire quand, répondit Maryse.
En d’autres mots, ce n’était pas pour tout de suite. De façon générale, il fallait composer avec la lenteur caractéristique des pays chauds. La vie était rythmée par la course, lente et cuisante, du soleil. On s’activait tôt le matin et, de midi à quinze heures, tout s’arrêtait. C’était la sieste. Une certaine activité reprenait ensuite, lorsque la chaleur retombait de quelques degrés. Cette chaleur qui engourdissait, invitait à s’affaler, à marcher lentement et à chercher l’ombre. Ce qui était plus difficile, c’était de toujours devoir attendre. Comme pour cette histoire de connexion Internet, la seule façon de rester en contact avec sa vie d’avant. La patience était de mise.
La chambre d’Alex donnait sur un balcon. Elle découvrit qu’elle pouvait escalader la rambarde et accéder au toit. Elle posa sa valise sur le lit et ferma les yeux. Un gecko l’observait d’un œil, la tête tordue dans un angle singulier. Alex se figea. Bien qu’il fût inoffensif, elle n’aimait pas l’idée de dormir avec un lézard au plafond. À vrai dire, elle n’aimait pas l’idée de dormir avec quelque bestiole que ce soit. Le gecko ne bougea pas lorsqu’elle claqua des mains. Elle décida d’ouvrir la porte du balcon et de revenir plus tard.
Maryse les emmena manger dans une pizzeria. Elle commanda une Star, la bière locale. Distrait, le serveur en versa le contenu dans deux verres. Maryse laissa passer.
— C’est l’alcool qui te fait rire? demanda Maryse entre deux bouchées.
Alex sursauta. La bière avait réveillé un souvenir d’enfance. De retour d’un voyage au Burkina Faso, sa maîtresse lui avait demandé de dire quelque chose en mooré. Sans réfléchir, Alex avait répondu «dolo».
Avec un grand sourire, l’enseignante lui avait demandé de traduire pour la classe.
— Dolo, ça veut dire «bière».
Affaissement du sourire: «C’est ce que tu as retenu de ton voyage?»
— Euh, c’est que mon père aime beaucoup la bière. Il trouve ça meilleur que l’eau.
La maîtresse s’était rabattue sur le récit de vacances d’un autre élève.
Alex ressentit une commotion. Elle venait de sourire en pensant à son père! Elle cala sa bière au plus vite pour chasser ce moment de faiblesse.
Le lendemain, elle avait rendez-vous avec sa nouvelle école. Ce fut pour elle un brusque retour en arrière. L’école américaine d’Accra ressemblait à un jouet pour enfants. Fleurie, proprette et ordonnée. Le directeur, un certain monsieur Harris, personnage court sur pattes et bedonnant, parlait avec un accent du sud des États-Unis. Autrement dit, Alex ne comprenait rien à ce qu’il disait. Vint le moment des présentations avec les élèves. Le pluriel était quasi superflu. Deux élèves composaient la classe de troisième secondaire.
Il y avait Aline et son grand sourire cousu de fils de fer. Une Libanaise aux cheveux noirs. Alex écarquilla les yeux en voyant son t-shirt à l’effigie de Mickey Mouse. L’autre élève s’appelait Graham. D’origine camerounaise, il parlait comme un chanteur de hip-hop en sirotant une boisson gazeuse.
— Et les autres, ceux de quatrième ou cinquième secondaire? interrogea Alex.
Il n’y en avait pas. L’école s’arrêtait là, faute d’inscriptions. Pour socialiser, il fallait se rabattre sur les plus jeunes. La «leader» s’appelait Peggy. Un prénom qui lui allait bien, compte tenu de son air porcin à la Miss Piggy. Et avec ça, une voix nasillarde qui n’arrêtait jamais. Alex apprit sans surprise qu’elle projetait de devenir meneuse de claques à son retour en Amérique.
En comparaison, Alex avait l’air d’une punk anarchiste. Elle portait des anneaux aux oreilles, une camisole noire et un short en jeans que ses amies de Montréal avaient personnalisé. À l’encre indélébile, Charlie et Gaëlle avaient apposé leurs signatures sur les poches de derrière. Alex était de retour à l’école primaire. Et même pas en sixième année. Un cauchemar.
Au moins, il y avait une salle d’informatique. Elle se pressa d’ouvrir sa boîte de courriel. Déception. Non seulement les derniers messages de Sébastien avaient été courts et espacés, mais, depuis qu’elle avait quitté Kokrobite, il ne lui avait donné aucune nouvelle. Pas un mot sur le séjour à la campagne avec sa mère. Avait-il eu lieu? Elle ne savait pas et n’avait pas osé le lui demander, préférant faire comme s’il n’en avait jamais parlé. Il ne fallait pas qu’elle y pense. C’était trop étrange. Faute de mieux, Alex relut ses anciens courriels pour essayer de se convaincre qu’il l’aimait et que tout irait bien. N’empêche, à deux jours du 14 février, elle avait un mauvais pressentiment.
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UNE SAINT-VALENTIN RATÉE
Impossible d’ignorer la Saint-Valentin. En plus des cœurs suspendus au plafond, des guirlandes roses et de la musique bonbon, il y avait l’excitation. Cela, plus que tout, tomba sur les nerfs d’Alex. Elle jura en apprenant l’existence de la «danse» en après-midi.
À l’heure dite, Alex s’installa dans le coin le plus reculé de la salle. À peine dix minutes plus tard, elle fut repérée par Aline, qui vint lui confier son secret. Elle était amoureuse de Jordan, un minus qui portait aussi des broches. Alex se fit la réflexion que leur premier baiser risquait de faire mal. En gloussant, Aline expliqua qu’il avait effleuré sa main en dansant et Alex réalisa qu’elle ne pourrait jamais échanger de confidences avec elle. Sexe et drogue ne faisaient pas bon ménage avec le merveilleux monde de Disney. Elle fit tout de même un effort, l’assurant qu’un frôlement de main était un signe qui ne trompait pas.
Lorsqu’il fut seize heures, elle fonça vers la salle d’ordinateurs. À la place du message de Sébastien, il y en avait un de Béa.
Charlie a dit qu’elle t’écrirait, mais je suis tannée d’attendre après
elle. Aujourd’hui, c’est la Saint-Valentin et je sais que tu vas passer la
journée à attendre un signe de Sébastien. Et ça, c’est cruel. Alors, je ne
vais pas te laisser attendre pour rien. Mais je t’avertis, ce ne sont pas
des bonnes nouvelles.
Sébastien est parti. Il y a pire. Il est parti avec une fille. Laure, je
crois, la pseudo-blonde de son frère. Voilà, c’est dit.
Ça fait des mois qu’il vend du pot. Je suis pas mal sûre qu’il vend
autre chose aussi. En tout cas, avec l’argent, il s’est acheté un vieux
char qui envoie des nuages de boucane noire. Je le sais parce que je
l’ai vu parader autour de l’école. Avec un peu de chance, il va finir
dans un fossé. Désolée… C’est plus fort que moi. Ça fait une semaine
qu’il n’est plus en ville. Il paraît qu’il veut se rendre à Vancouver.
Je sais que ça va te faire de la peine, mais je préfère te dire la vérité.
Oublie-le! Crois-moi, il ne te mérite pas. Et, à la défense de Charlie,
elle voulait vraiment te le dire, mais ne savait pas comment.
Nous, on t’aime et tu es notre Valentin (Valentine?). Même si tu es à
l’autre bout du monde, on pense à toi tout le temps. On a commencé un
genre de blogue dans lequel on écrit tout ce qu’on fait. Comme ça, tu
vas savoir ce qui se passe à Montréal. Mais tu sais, sans toi, c’est pas
pareil.
Alex ne savait pas si elle pleurait à cause du départ de Sébastien ou parce que Béa, soudainement, lui manquait. C’était étrange, d’ailleurs, de ne presque rien sentir. De ne pas être anéantie. C’est que, sans se l’avouer, elle s’était attendue à un truc du genre. Par conséquent, elle ne fit rien. N’envoya pas de message haineux ou suppliant. À la place, elle remercia son amie. Elle s’était endurcie.
Quoi qu’il arrive, elle ne pouvait plus revisiter les zones de déprime qu’elle avait laissées à Lomé. Elle avait eu trop de peine depuis janvier. Et la distance, sournoise, avait fait son œuvre, creusant des sillons dans son cœur, la forçant à réapprendre à respirer, à bouger, à rire sans Sébastien.
Elle rentra chez elle à pied, en se disant qu’elle avait eu son compte pour la journée. Mais non. Il fallait que Maryse lui annonce le retour de son père pour le lendemain.
— Ça va aller? Tu as l’air bizarre…
Pour toute réponse, Alex haussa les épaules.
Le soir venu, elle grimpa sur le toit. Elle avait piqué une bière dans le frigo, qu’elle avala en quelques gorgées. Elle s’allongea sur le dos pour mieux réfléchir. Si elle était revenue à Montréal, elle aurait été la fille sur le siège passager. La place qu’occupait maintenant Laure. Quelle conne, celle-là! Mais est-ce qu’elle aurait eu son audace? Pas sûr.
Avec ça, elle voyait Sébastien autrement. Elle ne doutait plus qu’il l’avait trompée avec Laure, ce qu’il avait pourtant nié. Il avait été culotté de l’interroger sur sa fidélité. Margareth aurait appelé ça de la projection. Elles en avaient déjà parlé, mais il était alors question de sa mère. Au moins, il n’était pas parti avec sa mère. Tout s’embrouillait. Par ailleurs, un certain malaise l’habitait et beaucoup de questions demeuraient sans réponse.
Alex aspira une bouffée de tabac et observa le ciel. Un truc magnifique, d’ailleurs. De voir tant d’étoiles chassait la déprime. La nuit était silencieuse. Un silence habité. Les grillons, le vent qui froissait les feuilles. Et ce parfum humide. Alex se dit que même en roulant jusqu’à l’autre bout du Canada, Sébastien ne verrait jamais un ciel comme celui-là. Et c’était tant pis pour lui!
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GROS-CÂLIN ET DES AIGUILLES
Alex dormit mal, le ventre entortillé. Maryse n’avait pas dit quand exactement arriverait son père. Si bien qu’elle fit le saut en l’apercevant à la sortie des classes. Comme lorsque Alex était enfant et qu’il venait l’attendre après l’école, son bras accoté sur la fenêtre baissée. Sauf que là, pas question de piquer un sprint pour aller le rejoindre. Mais il fallait lui donner ça, il n’abandonnait pas facilement.
Alex s’arrêta sur le parvis de brique rose et fixa l’horizon, en quête d’une attitude. Il fallait pourtant se rendre à l’évidence. Elle aurait beau s’enfermer dans les toilettes, tôt ou tard, il faudrait l’affronter. En plus, elle était entourée de parents souriants venus chercher leurs petits chéris. Pas l’endroit idéal pour péter une crise.
Cela dit, le malaise était effroyable. Avec des enclumes aux pieds, Alex marcha jusqu’à la voiture et s’installa dans le siège passager. Contorsion de la bouche, visage mi-furax, mi-rien du tout, et silence total. Son père démarra la voiture sans forcer le dialogue. À la place, il mit de la musique.
— C’est le dernier disque de Tiken Jah Fakoly.
La musique masquait le silence et la route faisait le reste. Du vent en plein visage et beaucoup de vie à l’extérieur. Elle posa les mains sur son ventre.
Le moteur tournait toujours lorsque Alex sortit de la voiture. Par la fenêtre de sa chambre, elle vit que son père n’avait pas bougé. Maryse apparut dans la cour et s’engouffra dans la voiture. Son père gesticulait en parlant. Le volant en prenait pour son compte. Maryse faisait oui de la tête, une main posée sur son dos.
Au souper, Lucas s’occupa de la conversation, heureux, lui, de retrouver son papa. Le nez dans son assiette, Alex ne vit pas venir l’entourloupe.
— Alex, raconte à papa la fois où tu as failli te noyer!
— Je n’ai pas failli me noyer…
— Mais oui, tu te rappelles? Deux sauveteurs sont venus à ta rescousse… Moi aussi, je voulais tirer sur la corde, mais maman m’a retenu parce que c’était trop dangereux.
Il continua de parler à la place d’Alex, sauf que le mal était fait. Son père souriait, satisfait de ce moment passé en famille. Alex sortit de table.
Dans sa chambre, elle trouva des magazines de mode québécois et un roman de Romain Gary: Gros-Câlin. Peu subtil, le message. Pourquoi pas La gloire de mon père, un coup parti? À Lomé, elle aurait tout déchiré en morceaux. Elle s’installa plutôt sur le balcon et lut.
Son mal de ventre ne passa pas. L’estomac lourd de cailloux. Malgré la chaleur, elle partit en quête d’une bouillotte. Maryse dénicha l’objet au fond d’une boîte et lui suggéra d’aller dormir au plus vite.
Son père était déjà parti lorsqu’elle se leva. Il avait du travail à rattraper, expliqua Maryse alors qu’Alex n’avait rien demandé.
— Ton ventre va mieux?
— Pas vraiment.
Alex passa la semaine à jouer au chat et à la souris avec son père tout en s’inventant des maladies graves. Le vendredi, Maryse l’emmena voir un médecin.
Paternaliste, celui-ci l’assura qu’il s’agissait d’un syndrome prémenstruel corsé. Un dinosaure au cerveau abîmé, conclut Alex en sortant du cabinet.
Comme de fait, Alex continua d’avoir mal après avoir eu ses règles. Maryse proposa autre chose: l’acupuncture.
— Le truc avec des aiguilles? demanda Alex.
— C’est ça.
— Pas question!
Mais elle y alla quand même. L’acupuncteur était en fait une femme au nom imprononçable. Björn. Une Suédoise à la carrure de joueur de hockey. Elle lui fit tirer la langue, prit son pouls, examina sa prunelle, posa des questions et déclara qu’elle souffrait d’une fatigue systémique. Alex lui fit un sourire généreux: «Enfin quelqu’un qui me comprend.» Björn lui fit enfiler une chemise blanche et lui montra le lit où s’allonger.
— Desserre les poings. Voilà, maintenant, prends une grande inspiration.
Björn travaillait vite, mitraillant le corps d’Alex en quelques minutes.
— Ouch! cria Alex.
— Je sais, les pieds, c’est sensible. C’était la dernière.
Une paire d’aiguilles pointait contre l’arête de son nez. Alex eut peur d’avoir des trous dans la peau. Puis, elle s’endormit.
— Réveille-toi, Alexandra.
Dans un état comateux, Alex ouvrit les yeux: «J’ai dormi longtemps?»
— Quarante-cinq minutes. Normalement, c’est plus court, mais tu en avais besoin. Retourne-toi sur le dos, je te fais un massage.
L’acupuncture, c’est encore mieux qu’un gros pétard, se dit Alex en sortant de là. Disparu, le mal de ventre.
La semaine suivante, Björn lui fit des points pour dégager le cœur.
— Je n’ai pas de problème cardiaque, rétorqua Alex.
Björn la regarda avec un drôle d’air sans interrompre son travail.
Elle devint en quelque sorte sa thérapeute. Une Margareth sans les mots. Le souvenir de Sébastien se brouilla. Elle ne l’aimait plus. Restait cet enchevêtrement inconfortable de sentiments qui venait de la certitude d’avoir été flouée. Béa avait eu raison de se méfier, Sébastien n’était pas le prince charmant qu’elle s’était imaginé, mais un être sombre capable de mentir en regardant droit dans les yeux. Et elle, aveuglée, aurait pu le suivre au bout du monde. Un truc malsain. Elle n’avait pas encore démêlé tout ça, le malaise, surtout, mais savait désormais qu’elle y arriverait.
La cohabitation avec son père devint tolérable. En évitant les contacts physiques et les tête-à-tête, Alex survivait. Maryse jouait les garde-fous. Lucas avait le bonheur facile et détendait l’atmosphère. Un compromis acceptable.
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SOLITUDE
Alex ne s’était jamais sentie aussi seule. À l’école, elle n’aimait ni le football ni les activités à thème, du folklore pour préados. Alors, elle travaillait. Aline l’aidait en maths et, en échange, Alex l’écoutait et la conseillait tout en mettant en sourdine sa propre histoire. Cela dit, elle l’aimait bien. Cette fille avait un cœur pur. L’autre élève, Graham, pouvait être drôle par moments. Il avait marqué des points en avouant sa dépendance aux boissons gazeuses. Il en consommait en moyenne huit bouteilles par jour. En état de manque, il devenait nerveux et impatient. Une faille intéressante.
Mais là s’arrêtait l’intérêt d’Alex envers le troupeau. Pendant toute une semaine, elle reçut des appels anonymes. Elle entendait des ricanements dans le combiné et criait: «Allô? Qui est là?» Aline fit son enquête et démasqua les fautifs. Deux élèves de deuxième secondaire. À quand les mots du genre «si tu m’aimes, coche à droite, sinon, à gauche»? se demanda Alex avec exaspération.
Travailler donnait des résultats. Alex faillit avoir un malaise en recevant la note de son premier examen de mathématiques: quatre-vingt-sept pour cent. Elle ne put résister à l’envie d’en parler. Son père ouvrit une bouteille et mit de la musique. Question de principe, elle refusa le verre de vin, mais eut du mal à contenir son bonheur.
Alex devint curieuse. Elle marchait dans les rues de son quartier, achetait des glaces roses dans des sacs en plastique. Le salon de coiffure pour dames lui donna une idée. Il y avait là quatre femmes, dont l’une avec des bigoudis plein la tête. Leur bavardage enterrait la musique. En voyant Alex, elles se turent. D’une voix mal assurée, Alex expliqua qu’elle voulait une teinture.
— Quelle couleur?
— Mauve.
Sifflements dans la salle. Pendant qu’elle attendait, la tête poisseuse, elle fit connaissance. Le salon était tenu par Jane et ses sœurs. Gifty, la plus jeune, avait la beauté d’une top-modèle. Les enfants vinrent examiner la blanche aux cheveux mauves. Alex se dit qu’elle pourrait se faire des amies.
Elle revint traîner au salon. Elle y apprit les rudiments du ga. La prononciation était complexe: Touyoté? Igno odjeba! Traduction: «Comment ça va? Ça va!» Mi dao voulait dire «je t’aime». Joli, mais inutile.
Les femmes se mirent à trois pour tresser les cheveux d’Alex. Dans le miroir, elle faillit ne pas se reconnaître. Elle n’aimait pas son crâne tout blanc. La coiffure allait mieux à Gifty. Dans la rue, les tresses mauves attiraient l’attention. À l’école, elle passa d’anarchiste à bizarroïde.
Un jour, Jane la prit à part pour lui demander d’aider son fils à immigrer au Canada. Alex réalisa que toute la famille comptait sur son aide et elle se sentit bassement utilisée. Déçue, elle retourna à sa solitude. La teinture laissait de longues coulisses mauves dans l’eau de la douche.
Alex agrandit son territoire. Son endroit préféré après Kokrobite était le marché Makolo. Un labyrinthe d’échoppes qui s’étendait sur des kilomètres. Sandales et beignets frits côtoyaient cellulaires, produits d’artisanat, chapeaux de paille et remèdes traditionnels. Des gens partout, des odeurs piquantes qui vous froissaient les narines, d’autres qui donnaient faim. Une cacophonie qui rendait heureux. Il y faisait encore plus chaud qu’ailleurs en ville, mais Alex appréciait le bain de foule.
Elle se mit au tennis et à la natation. Maryse lui inculqua les notions de base de la pâtisserie. Mesurer les ingrédients, crémer le beurre avec le sucre, attendre que les grains se dissolvent, que la texture soit bien lisse. Faire fondre le chocolat au bain-marie, ajouter les ingrédients secs en alternant avec le liquide. Tout était question de patience et de minutie. Du nouveau pour Alex. C’était de la pâtisserie thérapeutique.
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MAGALIE ET KPALIMÉ EN TAPE-CUL
En mars, Magalie, son amie du Togo, vint lui rendre visite. Alex put ventiler. Magalie la traita de moulin à paroles, mais elle fit pareil. Elles eurent l’idée de faire cuire de la peau de banane au four pour la fumer. Une bien mauvaise idée. Mélangée avec du tabac, la mixture se consumait dans un nuage de fumée noirâtre. Alex s’étouffa. Aucun effet à signaler, sauf pour le mal de gorge.
Magalie, qui versait dans les sciences occultes, initia Alex au tarot et parla de la couleur des auras.
Les yeux plissés, Alex hésitait: «Je vois du jaune orangé. C’est possible?»
— Oui. Toi aussi tu as du jaune… ou peut-être du vert. Tu as l’aura floue…
Alex perdit son sérieux. Un premier fou rire en deux mois. Elle manquait de pratique et eut mal aux joues: «Je suis rouillée du rire.»
— Et Sébastien? lui demanda Magalie de façon impromptue.
Alex se ressaisit, prit quelques minutes pour réfléchir à la question.
— Sébastien... Il aurait pu me faire faire n’importe quoi. J’étais sa marionnette. Je n’avais jamais été comme ça avant. Tu sais, soumise, genre malade d’amour. En fait, ce n’était peut-être pas de l’amour. En tout cas, je ne rêve plus de lui. C’est drôle, d’ailleurs, la nuit dernière, j’ai rêvé de Thomas, mon ancien chum.
Et Alex raconta à son amie qui était Thomas. Magalie écouta, puis l’interrogea sur sa mère.
— Tu t’ennuies de ta mère?
— Bof! La dernière fois que j’ai eu de ses nouvelles, elle avait rencontré quelqu’un. Un Américain plein aux as. Un gros poisson, qu’elle a dit. Tu sais, des fois je me dis que ça me fait du bien d’être ici, d’être loin de tout ça.
Silence.
— Tu ne dis JAMAIS ça à mon père, hein?
— Promis.
Deux jours, ce n’était pas suffisant. Alex promit d’aller la voir à son tour.
Elle s’organisa rapidement. Escortée d’une amie qui était de passage au Ghana, elle se rendit chez Magalie à Kpalimé en tape-cul, sorte de bus collectif. En vérité, une boîte de conserve sur quatre roues. Mieux valait avoir le derrière rebondi pour amortir le choc de la route. Ce qui n’était pas le cas d’Alex. Elle était la seule Blanche dans le véhicule. Une expérience en soi. Il faisait chaud, les arrêts étaient fréquents. Encore les poulets et les bébés sur les genoux des mamans.
Une femme en pagne donna du manioc frit à Alex. Le manioc gisait au fond d’un mouchoir en tissu. Le goût était bon. Elle aurait bien aimé avoir quelque chose à offrir en retour. À mi-chemin, le tape-cul tomba en panne sèche. Le chauffeur partit à pied chercher de l’essence. Une heure plus tard, le moteur se remit en marche sous une pluie d’applaudissements. Il était temps, le tape-cul fondait sous le soleil.
Le dos en compote, Alex fut heureuse d’arriver. Kpalimé, ville montagneuse, était couleur vert jungle. Sur sa mobylette bleu poudre, Magalie entraîna Alex à travers les routes sinueuses. Dans les côtes, elle coupait le moteur. La vitesse, dans les tournants, donnait une impression de liberté absolue. Comme disait son amie, sur photo, Kpalimé était un endroit épatant. Dans la réalité, il fallait beaucoup d’imagination pour tuer le temps.
Au cours de ces deux nuits passées à Kpalimé, elles restèrent éveillées jusqu’aux petites heures du matin. Entre deux allers-retours à la cuisine pour piquer des bières, Alex finit par se soûler. Et ça faisait du bien.
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ABIDJAN
Pour Pâques, Maryse réservait une surprise à Alex: un voyage à Abidjan avec Magalie et la mère de celle-ci. Dans la voiture, elles ne purent échapper à la parenthèse politique. Maryse parla des éléphants blancs d’Houphouët-Boigny. Alex pensa alors à ses éléphants d’ivoire, qui n’avaient rien à voir avec le faste de l’ancien président ivoirien.
Voyant qu’Alex n’écoutait plus, Maryse lui montra les champs d’ananas. Les fruits poussaient dans une forêt de feuilles piquantes, comme des têtes à ressort.
Elle dormit pendant le reste du voyage.
À Abidjan, elle s’amusa comme une gamine. Elle fit même du patin à l’hôtel Ivoire.
— Une patinoire réfrigérée à grands frais, précisa la mère de Magalie.
Patiner était un sport absurde en plein milieu de l’Afrique. Lucas, qui chaussait des patins pour la première fois, perdit l’équilibre, tomba sur les genoux et finit par abdiquer. Il préférait le foot. Le plus étrange, c’était d’avoir froid. Une sensation qui ne manquait pas à Alex.
Après le patin, la détente. La piscine de l’hôtel était un pur luxe.
— On peut dormir ici? demanda Alex.
Échange de regards avec yeux écarquillés entre les adultes. Ils dormirent à l’hôtel Tiama.
Magalie et Alex firent les boutiques dans le chic quartier de Cocody, un mot qui faisait rigoler Alex.
— Si j’ai un chien un jour, c’est sûr, je l’appelle Cocody.
— Moi aussi, déclara Magalie
— Super, on ira les promener ensemble.
Fou rire.
Il y avait dans cette ville des choses très drôles, comme la rue Princesse, le coupé-décalé et le zouglou, un genre musical indescriptible et inimitable pour la Blanche qu’était Alex. Magalie s’en sortait mieux.
Arriva le moment de se dire au revoir pour de bon. Magalie s’apprêtait à repartir au Québec. Plus précisément, à Lachine, pas tout à fait Montréal, mais pas loin non plus. Elles se reverraient.
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QUARANTE-CINQ TOURS
Une routine s’était installée à Accra. Faite de banalités: le plein de sommeil, les dessins dans les cahiers de Margareth, la natation, les devoirs et les examens qu’elle réussissait. Des passe-temps qu’il fallait inventer.
Dans le jardin, elle regardait Lucas martyriser les bébés lézards. Il les suspendait par la queue et attendait que celle-ci cède. «Il paraît que ça repousse tout seul», expliquait-il.
De temps à autre, Alex s’exerçait à marcher pieds nus, le port de tête fier comme les Africaines. Elle arrivait tout juste à faire le tour du terrain et finissait par faire des bonds de gazelle sur la chaussée brûlante. Un spectacle qui faisait beaucoup rigoler le gardien. «Il faut laisser durcir la corne sous les talons», lui répétait Charles, démonstration à l’appui.
Pas sûre qu’elle y arriverait.
Il y avait parfois des soupers chez des collègues de son père. Lors d’une de ses sorties, Alex croisa un groupe de stagiaires. Sept Québécois dans la vingtaine venus expérimenter l’Afrique. Alex avait le fixe sur l’un des stagiaires. Il portait un foulard rouge dans ses cheveux et parlait politique. Il manquait quelques années à Alex, mais elle se dit que plus tard, elle ferait comme ces stagiaires. Et qu’elle rencontrerait quelqu’un comme lui. Du coup, elle réalisa que Sébastien, c’était du passé. Elle était guérie.
Perchée sur le toit, Alex contemplait ses souvenirs avec un recul qui lui faisait du bien. L’absence de conflits qui durait. Était-ce cela la stabilité?
Un soir, elle surprit une conversation entre ses parents. Il y était question de Nora. Elle descendit au salon.
— Qu’est-ce qu’elle a fait encore, ma mère?
— On parlait du procès, répondit son père.
Alex apprit des choses. Par exemple, que la directrice de l’école était à deux doigts de déposer une plainte à la Direction de la protection de la jeunesse pour négligence parentale. Entre septembre et décembre, Alex avait cumulé cinquante-quatre absences et dix échecs scolaires. Au palais de justice, la mère d’Alex s’assoyait sur les genoux de Sébastien. Pincement familier au creux du ventre en s’imaginant la scène. La honte de sa mère qui revient... et qui passe.
***
Au fond d’une boîte, Alex dénicha la collection de quarante-cinq tours de son père. Avec l’impression de reculer dans le temps, elle apprit à manipuler le tourne-disque. Toute la jeunesse de son père était là: Bob Dylan, les Rolling Stones, Velvet Underground, les Beatles, Johnny Clegg. Elle écoutait certaines chansons en boucle.
La découverte provoqua un événement étrange dans la maison. Un dimanche, à l’heure de l’apéro, son père décapsula une bière et mit un disque. Un truc du siècle dernier, Life is Life, à plein volume. Une vague de joie traversa le salon. Maryse et le père d’Alex soudainement rajeunis. La cage thoracique comme une caisse de résonance, Alex avait envie de chanter à tue-tête, le cœur gonflé de bonheur.
Life is life, nanananana!
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– 44 –
SAISON DES PLUIES
Depuis mai, de grosses averses ponctuaient les journées. Le ciel était lourd. On pouvait respirer l’humidité dans l’air. Le séjour d’Alex en Afrique tirait à sa fin. Comme promis, son père avait mis un terme à son contrat pour rentrer à Montréal avec sa fille.
À moins d’un mois du départ, Alex reçut un paquet de la part de sa mère. Un cadeau bizarre: une paire d’oiseaux décoratifs, tout en plumes. Alex les secoua au cas où elle aurait caché quelque chose à l’intérieur. Sans succès. Aucun bruit. Aucune surprise.
Sa mère avait aussi envoyé de l’argent.
Ma chérie,
Pourrais-tu m’acheter des bijoux en or ou en argent dans le même style
que mes bracelets de Lomé? Tu peux prendre vingt dollars pour toi.
À ton retour, on ira en vacances aux États-Unis. Jack a une
merveilleuse maison au Connecticut.
Ta maman qui t’aime.
P.-S.: Pense aussi à rapporter un cadeau pour ta sœur.
Perplexe, Alex alla trouver Maryse.
— Elle veut des bijoux en or.
— Rien de moins… Quel est le budget?
— Quatre-vingts dollars.
Maryse poussa un soupir en secouant la tête.
— Ce n’est pas assez?
— Elle s’imagine que les prix n’ont pas bougé depuis les quinze dernières années. Quelle image elle a de l’Afrique…
— Il va quand même falloir que je lui achète quelque chose.
Maryse proposa un batik. Il y avait un atelier en ville tenu par une coopérative de femmes. De larges bandes de tissus séchaient au soleil. Une odeur de cire chaude. Alex choisit un batik orange et mauve orné de symboles ashantis. Un cadeau authentique. Il restait tout juste assez d’argent pour acheter un collier de jade pour sa sœur.
L’achat de souvenirs rendait plus concret le départ. Alex avait pensé qu’elle laisserait sa peau en Afrique. Mais non. Ça ne s’était pas passé comme ça. Et maintenant, elle n’était plus si pressée de partir.
Il fallait de nouveau faire ses adieux. Quoique, pour une fois, elle ne laissait pas beaucoup d’amis derrière. Il y avait Aline et Graham, à qui elle promit d’écrire. Ce qu’elle laissait ici appartenait au domaine de l’intangible.
Lors de son dernier jour d’école, elle trouva son bulletin dans son casier. Contrairement aux autres élèves, elle ne l’ouvrit pas sur place. Il était facile de ne pas réussir à Montréal. Les échecs étaient banals. Mais ici, elle ne pouvait plus feindre le détachement. Au cours des derniers mois, elle était devenue studieuse.
Elle attendit d’être seule dans sa chambre pour décacheter l’enveloppe. Elle dut cligner des yeux pour s’assurer d’avoir bien lu.
C’était pourtant écrit, noir sur blanc: Alexandra Demers avait RÉUSSI SA TROISIÈME SECONDAIRE AVEC SUCCÈS!
Elle s’accorda un moment pour savourer son triomphe. Il fallait le faire, tout de même. Un automne de déboires, une transplantation forcée en Afrique, le néant pendant un mois, le Ghana et puis ça: LA RÉUSSITE!
Alex descendit les escaliers à toute vitesse et beugla la nouvelle au salon, tournant comme une toupie avec Lucas. Une grande joie partagée.
— Je te laisse l’annoncer à ton père. Il va rentrer en soirée, lui dit Maryse, qui n’en finissait plus de sourire.
— Euh, je pourrais laisser mon bulletin sur la table, proposa Alex. Elle redoutait toujours les tête-à-tête avec son père.
— Comme tu préfères.
Alex était perchée sur le toit quand elle aperçut les phares de la voiture. Quelques minutes plus tard, elle entendit des pas familiers dans l’escalier, suivis de trois coups cognés contre la porte.
— Tu peux entrer, dit-elle.
Le père d’Alex tenait son bulletin à la main.
— J’ai quelque chose pour toi, lui dit-il en tendant un baluchon en tissu à sa fille.
Le baluchon cliqueta dans les mains d’Alex. Elle l’ouvrit avec précaution. Tout au fond, soigneusement enveloppés, elle trouva sept nouveaux éléphants d’ivoire. Son trésor reconstitué. Elle se mordit la lèvre. La boule dans son ventre prenait de l’expansion.
— Comment as-tu fait?
— J’avais prévu le coup. Je savais que tu réussirais. Je te félicite, Alex.
Les yeux noisette de son père brillaient. Des yeux bons. En serrant le baluchon entre ses mains, Alex remercia son père.
— Cette fois-ci, je ne les apporte pas chez ma mère!
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LAVAGE DE CERVEAU
Le jour du départ arriva. Alex était dans sa tête. Elle emmagasinait des souvenirs du Ghana. Deux vols séparaient Accra de Montréal. Un long voyage qui marquait toute la distance entre ces deux continents.
L’avion gronda en atterrissant sur le tarmac de l’aéroport Montréal-Trudeau. Alex respira profondément. Aussitôt débarquée, il fallut prendre la route. La voiture de location contourna la ville. Sur le pont Champlain, Alex baissa la vitre. L’air était chaud.
— Alex, ferme la fenêtre, la clim tourne, dit son père.
Il avait mis son poste de radio préféré et écoutait les nouvelles.
Pour les parents d’Alex, qui rentraient d’un séjour de trois ans en Afrique, le programme était chargé. Il fallait repartir à zéro. Trouver une maison, des écoles, du travail. En guise de transition, ils avaient prévu de passer le mois de juillet au chalet de l’oncle Baptiste, en Estrie. Alex devinait que c’était aussi une stratégie pour repousser les retrouvailles avec sa mère et amortir le choc du retour. Montréal attendrait.
Après avoir piqué un plongeon dans l’eau froide du lac, Alex se sentit prête. Elle s’isola dans le bureau de son oncle et composa le numéro.
La voix de sa mère résonna dans l’appareil: «Aleeeeeeeex!»
— Ma chérie d’amour, je suis tellement contente de t’entendre. Enfin! Où es-tu?
— Au chalet, chez mon oncle. Je t’avais dit que j’allais là.
— Oui, mais moi, je m’ennuie. Je veux te voir, ma chérie. Et ta sœur aussi.
La mère d’Alex n’avait pas changé. Malgré ce qui avait été convenu, elle tenta de la persuader de venir la rejoindre. Il fallait absolument qu’Alex se joigne à elle pour le voyage au Connecticut. Quand elle refusa pour la troisième fois, sa mère s’insurgea.
— Ma foi du bon Dieu, mais qu’est-ce qui t’est arrivé? Ton père t’a fait un lavage de cerveau ou quoi?
C’était curieux. Avant, Alex serait tombée directement dans le panneau. Une crise aurait éclaté. Mais aujourd’hui, non. D’une voix sereine et détachée, Alex s’entendit répondre:
— Tu sais, maman, c’est exactement ce dont j’avais besoin!
Sa mère en resta bouche bée.
Dans le salon, son père ouvrait une bouteille de vin rosé. Toute la famille était réunie autour de la table. Le rire profond des Demers. Il y avait mieux encore. Charlie et Béa viendraient passer la fin de semaine avec elle.
Maryse l’apostropha en douce: «Ça va, Alex?»
Pour toute réponse, Alex vida sa coupe de vin et sourit.
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Éditrice-conseil: Pascale Morin
Correction d’épreuves: Caroline Hugny et Joëlle Bouchard Couverture, grille intérieure et mise en pages: Louise Durocher Photo de l’auteur: Julia Marois
Photo de couverture: Shutterstock/solominviktor
DISTRIBUTEUR EXCLUSIF:
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Bien qu’inspiré par certains faits et personnages historiques, cet ouvrage est une œuvre de fiction et le fruit de l’imagination de l’auteur.
Tous droits de traduction et d’adaptation réservés; toute reproduction d’un extrait quelconque de ce livre par quelque procédé que ce soit, et notamment par photocopie ou microfilm, est strictement interdite sans l’autorisation écrite de l’éditeur.
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Vous avez terminé Ta mère est folle
Brigitte Vaillancourt