Ta mère est folle
Première Partie
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.
MONTRÉAL
Un an plus tôt
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– 1 –
ALLER SIMPLE
L’avion atterrit dans une secousse. La respiration d’Alex s’accéléra. L’hôtesse de l’air donna les consignes pour le débarquement avant d’annoncer que la température extérieure oscillait autour de moins vingt degrés Celsius. Alex jeta un regard à ses souliers de course en frissonnant. Elle bouscula quelques passagers qui prenaient leur temps, pressée de sortir de l’appareil.
Cela faisait maintenant un an et demi qu’elle vivait à l’autre bout du monde. Son père l’avait convaincue de le suivre à Niamey, capitale du Niger, un pays qui n’avait absolument rien à voir avec Montréal en décembre. Faisaient aussi partie de l’aventure Maryse, la belle-mère d’Alex, et Lucas, son demi-frère. Après cette longue absence, elle avait fait le voyage en sens inverse pour retrouver sa mère à l’occasion des vacances de Noël.
Elle se dépêcha de récupérer sa valise et poussa son chariot vers la sortie. À travers les portes coulissantes, elle aperçut sa sœur, Mireille, une puce de dix ans qui sautait sur place en agitant les mains. Alex aussi devait réfréner son excitation. Aussitôt qu’elle franchit les portes, elle vit sa mère courir vers elle en poussant des hurlements de joie. En temps normal, pareil comportement l’aurait accablée de honte, mais les retrouvailles la ramollissaient.
À l’extérieur, le froid était mordant. Il piquait la peau, obligeant Alex à accélérer le pas pour rejoindre la voiture.
Sa mère lui enfonça une tuque sur la tête et parla météo:
— On a eu notre première bordée de neige pendant la nuit. Juste à temps pour ton arrivée! J’espère que tu as apporté des vêtements chauds…
Alex avait les dents qui claquaient de froid. Impossible de parler. Elle s’engouffra dans la voiture et poussa le chauffage au maximum. Sur l’autoroute, elle laissa sa mère lui prendre la main tout en souriant à Mireille, qui babillait sur le siège arrière. La ville était couverte de neige et enrubannée pour les Fêtes. Le Niger lui semblait irréel.
Niamey. Montréal. Deux mondes aux antipodes qui correspondaient à ses deux familles. D’un côté, la famille de son père qui, même si elle sortait un peu de l’ordinaire, était régie par des règles strictes et ordonnées. De l’autre, celle de sa mère, imprévisible et éclatée, où tout semblait possible, le meilleur comme le pire. Pour l’heure, elle décida de miser sur le meilleur.
Ils arrivèrent à destination. La mère d’Alex habitait une grande maison qu’elle partageait avec Paul, son amoureux des deux dernières années. Alex l’aimait bien, mais il lui manquait des galons pour être promu au titre de beau-père. Paul avait deux garçons, Jules et Arthur, qui vivaient en garde partagée. Quant à Mireille, elle était en vérité la demi-sœur d’Alex et son père n’était plus dans le portrait.
La maison sentait bon le sapin. La mère d’Alex était raide dingue de Noël. Cela lui venait peut-être de son nom: Nora Noël. Un nom étrange qui avait toujours évoqué, pour sa fille, un monstre hybride. Elle respira à pleins poumons, heureuse de réintégrer ce clan qui constituait aussi une partie d’elle-même. Le téléphone sonna.
C’était Charlie. La complice d’Alex depuis la maternelle. Une amitié qui fonctionnait malgré leurs différences. Fille unique, Charlie était douée à l’école, surtout en mathématiques, et elle excellait dans les sports de compétition. Un physique athlétique, des cheveux qui tombaient toujours bien et une paire de jambes élancées que lui jalousait son amie. Le curriculum d’Alex était tout autre. Petite, maigrelette, un tempérament lunatique, elle n’était pas prisée dans les cours d’éducation physique, en plus d’être totalement inapte en calcul.
— Charliiiiiie!
— Aleeeeeeex!
Même si la conversation coulait de source, Alex décela un changement dans la voix de son amie. Il y avait là un mélange d’assurance et de désinvolture qu’elle ne lui connaissait pas.
— Tu es revenue juste à temps pour venir à mon party. En plus, c’est chez moi, alors ta mère ne pourra pas faire d’histoires.
La mère d’Alex était pourtant d’un autre avis: «Tu viens tout juste d’arriver», argua-t-elle.
Il fallut insister.
— Allez, maman! Je reste à Montréal trois semaines, je peux bien dormir UNE nuit chez Charlie.
La mère d’Alex finit par céder: «D’accord pour une nuit, mais après, c’est Charlie qui se déplace.»
Deux jours plus tard, Alex se rendit chez son amie. Le party n’avait rien à voir avec les «boums» de Niamey. Personne ne dansait, ce qui était plutôt une bonne nouvelle. Des bouteilles de bière circulaient librement et des volutes de fumée flottaient au-dessus des groupes dispersés. La musique résonnait dans les haut-parleurs du salon.
Alex rejoignit Charlie. Elles tombèrent dans les bras l’une de l’autre. Son amie avait effectivement changé. Ses cheveux teints en noir de jais étaient coupés à la nuque. Des mèches courtes et désordonnées lui tombaient sur les yeux. Elle portait un jeans noir serré aux chevilles avec une paire de Converse, un t-shirt noir et un kangourou. Alex se serait volontiers changée. Charlie lui présenta ses nouveaux amis: Béatrice, Thomas et François.
Sans plus attendre, son amie sortit de sa poche un sachet en plastique contenant des comprimés roses qu’elle distribua au groupe.
— J’en ai prévu un pour toi! lui lança Charlie, tout sourire.
— Un quoi? interrogea Alex d’une voix qu’elle aurait voulue plus assurée.
Elle resta évasive: «Tu vas voir, ce n’est pas dangereux. Je te promets que tu vas aimer ça.»
Thomas, le grand blond, lui lança un regard qui finit de la convaincre:
— Promis, on reste avec toi. Il ne peut rien t’arriver.
Alex accepta. Après tout, elle était en vacances. Elle avala le comprimé avec une bonne rasade de bière, la gorge serrée. Ne restait plus qu’à attendre qu’il se passe quelque chose. Charlie avait parlé d’une trentaine de minutes.
Il y avait bien ce picotement au niveau de la mâchoire. Alex pencha la tête pour observer ses mains parsemées de lignes mouvantes. Charlie se pencha à son tour pour voir ce qui la captivait; leurs regards se croisèrent et elles éclatèrent de rire. Impossible de s’arrêter.
Il n’y avait plus rien de tangible autour d’elle. Chaque mouvement évoluait au ralenti, comme si on pouvait le décortiquer et en examiner les particules. Les murs, le tapis du salon, même les cheveux de Charlie étaient animés d’une énergie nouvelle et fantastique. Des formes inusitées se dessinaient partout où elle posait les yeux. Les couleurs explosaient de beauté.
Elle passa la nuit à s’extasier. Thomas tint sa promesse. Il resta près d’elle, s’assurant que tout allait bien. Chaque fois qu’elle croisait son regard, elle en était quitte pour une décharge électrique qui lui donnait envie de rire nerveusement.
Le lendemain, elle eut l’impression d’être une personne différente, d’avoir trouvé sa place au sein du groupe d’amis de Charlie. D’ailleurs, cette dernière avait perdu en docilité. Elle était prête à tout essayer et se souciait très peu de l’opinion des autres. C’était bien la Charlie qu’Alex avait connue dans son enfance, mais à la puissance mille.
Il y avait aussi Béatrice, que tout le monde appelait Béa, une fille qui en imposait malgré ses cinq pieds un pouce. Une boule d’énergie, tout en étincelles, avec des cheveux bouclés et de grands yeux noirs. Béa était imbattable au baby-foot et se révélait, en toutes circonstances, d’une franchise désarmante.
Puis il y avait Thomas Langevin. Avec ses picots sur le visage et ses yeux en amande, il faisait battre le cœur d’Alex. Une fossette creusait sa joue droite lorsqu’il souriait. Introverti, un brin insaisissable, il avait un tempérament doux et une présence rassurante. Alex le trouvait parfait.
Thomas venait avec son meilleur ami, Gaumont. François de son prénom. La nature l’avait doté d’attributs doux, presque efféminés: des paupières tombantes, un nez retroussé et une ossature frêle. Il produisait beaucoup d’agitation autour de lui, espérant ainsi masquer une nature anxieuse. Avec Thomas, ils formaient un duo dépareillé, mais inséparable.
Un soir où ils s’étaient retrouvés chez Alex, cordés sur le divan pour regarder un film, Thomas avait pris sa main dans la sienne. Nouvelle décharge électrique. En chuchotant, il lui avait demandé s’il pouvait l’embrasser. Alex s’était laissée fondre contre lui.
Elle redoutait la date du retour à Niamey, qui approchait à grands pas. Depuis que Thomas lui avait demandé de ne pas prendre son avion, Alex échafaudait des plans. À deux jours de son départ, elle décida d’aborder le sujet avec sa mère. Après tout, celle-ci se lamentait constamment de l’absence d’Alex. Elle ne demanderait pas mieux que de la garder avec elle.
Armée d’un sourire angélique, elle alla s’asseoir sur le lit de sa mère, qui était absorbée par la lecture d’un roman: «Maman, je peux te parler une minute?» lui demanda-t-elle.
— Bien sûr, ma chérie. Que se passe-t-il? répondit-elle en déposant son livre.
— Je ne veux pas retourner vivre au Niger.
Pour toute réponse, Alex obtint un haussement de sourcil. Elle ne se laissa pas dégonfler.
— Tu m’as souvent dit que je pouvais revenir, et là, c’est ce que j’ai envie de faire.
— Ma chérie d’amour! Et moi qui pensais que tu préférais vivre avec ton père. C’est pourtant ce que tu m’as expliqué l’année dernière.
La conversation risquait de s’engager en terrain glissant. Alex changea d’angle d’attaque.
— Il fallait bien essayer. Mais là, c’est fait. Une année et demie en Afrique, ça me paraît suffisant. En plus, je suis tannée d’étudier en anglais, j’ai l’impression que je ne vais jamais pouvoir rattraper mon retard en français.
Elle venait de toucher une corde sensible.
— C’est vrai que tu en perds, et je n’aime pas trop cette manie que tu as de mettre des mots anglais partout dans tes phrases. De toute façon, je te l’ai toujours dit, la place d’une fille est avec sa mère, lâcha-t-elle en la regardant avec gravité.
— On ne pourrait pas arranger ça? demanda Alex en agrandissant les yeux.
— C’est à toi de prendre la décision. Tu as quatorze ans, après tout.
— Alors c’est décidé, je reste à Montréal. Est-ce que tu vas pouvoir en parler à mon père?
— Euh… ça non... C’est à toi de le faire et le plus tôt sera le mieux. Tu sais comment il peut être...
Sa mère la serra longuement dans ses bras. Alex s’y abandonna. C’était presque trop facile. Il restait à annoncer la nouvelle à son père, ce qui promettait d’être corsé. Ce dernier détestait les imprévus – les «combines de sa mère», comme il disait – et là, il s’agissait d’une combine magistrale.
— Allô, papa, c’est moi.
— Ça va?
— En fait, il est arrivé quelque chose. J’ai attrapé une sinusite grave. Je fais de la fièvre, j’ai le nez bouché et la tête qui va éclater. Le médecin m’a interdit de prendre l’avion.
— Mais qu’est-ce que tu racontes, Alex? Tu vas prendre cet avion, sinusite ou pas. C’est non négociable.
— Je te passe maman.
C’était la chose la plus effrontée qu’Alex avait jamais faite. Son cœur battait à tout rompre. Elle savait que son père lui en voudrait, qu’elle venait de franchir une limite et qu’il serait difficile de se faire pardonner. À vrai dire, elle était consciente de ne pas avoir agi avec honnêteté, mais elle préféra faire taire cette voix intérieure.
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– 2 –
POSER SES VALISES
Le père d’Alex n’avait rien pu faire. Il avait tenté de raisonner sa fille et s’était engueulé vertement avec Nora, mais la distance avait eu raison de ses arguments. Alex avait obtenu ce qu’elle souhaitait: la liberté.
Elle pouvait maintenant s’installer pour de bon. Accompagnée de Béa et de Charlie, Alex passa une journée éreintante à écumer les boutiques du centre-ville afin de s’équiper pour l’hiver. Difficile d’expliquer à ses amies qu’elle vivait un choc culturel à l’envers.
À Niamey, magasiner était un bien grand mot. On allait au marché pour le dépaysement ou, dans une visée plus pragmatique, pour s’approvisionner en fruits et légumes. Le marché à ciel ouvert offrait un condensé de parfums et de couleurs dans lequel, entre les étals disparates et les vendeurs itinérants, le chaos s’organisait bruyamment. Ses pupilles d’Occidentale dilatées à fond, elle aimait s’y perdre. Pour les vêtements, on faisait du troc avec les copines. Après dix-huit mois de ce régime, les centres commerciaux donnaient le tournis. Adieu les poétiques – quoique agressives – joutes verbales des Nigériens.
Charlie et Béa firent preuve de patience et de leadership. Alex se retrouva dans une cabine d’essayage avec une pile de vêtements. Elle s’impressionna en résistant à la pression de ses copines, qui insistaient pour qu’elle reparte avec une paire de leggings seyants et une minijupe, en réalité une microbande de tissu qui lui serrait les os des fesses. Elle s’en tint à l’essentiel et repartit avec le nécessaire pour se fondre dans la nature. Il lui manquait toujours un cellulaire, mais sa mère avait refusé de lui en payer un, sous prétexte que l’argent manquait. N’empêche, repartir à zéro comportait certains avantages.
Sa chambre était un cas désespéré: une pièce aux murs gris qui manquait de personnalité. Deux fentes masquées par des arbustes dégarnis faisaient office de fenêtres. Alex se rappela que depuis sa chambre à Niamey, elle avait vue sur un bananier et un bougainvillier en fleurs. On n’avait rien pour rien, songea-t-elle. Seul point positif, la pièce possédait une porte d’entrée qui permettait des allers-retours incognito. Dans l’ensemble, elle se jugeait gagnante.
Elle sortit un crayon de plomb et commença à griffonner sur une feuille. La tête vide, elle se laissa absorber par les mouvements du crayon. Dessiner avait toujours eu cet effet sur elle. Comme une sorte de méditation. Beaucoup de choses avaient changé au cours des derniers mois, et ce n’était pas terminé puisqu’elle commençait l’école le lendemain.
Alex étant peu habituée à se lever tôt, sa sœur avait dû la tirer du lit. Le trajet, réparti entre la marche, l’autobus et le métro, durait une heure. Arrivée à destination, elle s’arrêta pour contempler la bâtisse rectiligne. Nouveau choc culturel. L’école américaine de Niamey, située au beau milieu d’une étendue de sable, était constituée de maisonnettes avec terrain de jeu et piscine extérieure. Postées à l’accueil, deux tortues centenaires se faisaient la cour. Rien à voir avec ce qui l’attendait: de l’asphalte et du beige caca d’oie.
À l’intérieur, elle eut l’impression de pénétrer dans une usine. Les classes lui parurent bondées. Au Niger, ils étaient huit élèves en deuxième secondaire, point à la ligne. Inévitablement, les rumeurs circulaient rapidement. Un brin d’anonymat lui ferait du bien.
Alex poussa un soupir de soulagement en apprenant qu’elle était dans le même groupe que Charlie et Béa. Ses amies l’aidèrent à déchiffrer son horaire, à repérer les salles de cours et à affronter les visages inconnus – réelle marée humaine pressée de rencontrer la «nouvelle». On la questionna sur la faune africaine, comme si la vie là-bas ressemblait aux safaris diffusés à la télévision. Lasse de répéter toujours la même histoire, Alex y alla de généreux stéréotypes:
— Non, je n’ai pas croisé de lion ni de crocodile en allant à l’école. Par contre, faute de frites, je mangeais des sauterelles grillées à l’heure du lunch. Avec du piment pili-pili, c’est délicieux.
Avec un minimum de bonne volonté, elle aurait pu leur parler des dromadaires qu’on apercevait régulièrement déambuler dans les rues de la ville; ou – moins exotique – des coqs, des poules et des chèvres qui circulaient librement dans son quartier; ou encore des chiens errants qui fouillaient les tas de détritus et aboyaient lorsqu’on les croisait. Mais, finalement, elle préféra garder ses souvenirs pour elle.
Thomas montait la garde. D’ailleurs, Alex avait dû se rendre à l’évidence: Thomas Langevin était une cible convoitée, et qu’elle soit sa nouvelle blonde attirait l’attention. Cela lui avait même valu des regards assassins d’une certaine Annick Lafond, une ancienne flamme dont Béa assurait qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter.
Thomas et elle formaient officiellement un couple. Du sérieux. C’était un romantique réservé qui affichait ses sentiments en catimini. Il lui avait prêté son kangourou noir et, chaque soir, elle enfouissait sa tête à l’intérieur pour s’emplir les narines de son odeur, mélange de tabac et de savon.
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– 3 –
PARTY DE SOUS-SOL
Rue Harvard, les relations se compliquèrent rapidement. Maintenant qu’Alex était là pour de bon, elle vit sa mère redevenir progressivement sa mère, c’est-à-dire qu’elle retrouva son humeur instable. Le changement avait été subtil au départ, insidieux, jusqu’à ce soir fatidique de février où elle avait sauté sérieusement et publiquement les plombs. Alex avait obtenu la permission de faire un party au sous-sol, mais la soirée prit une tout autre tournure. Comme souvent dans la vie d’Alex, sa mère allait choisir ce moment précis, celui qui comptait pour elle, pour disjoncter ferme.
Premier signe inquiétant, elle avait passé la journée entière à errer dans la maison en jaquette de flanelle tout en injuriant son chum, Paul. Le ton montait de temps à autre, puis le silence retombait. Espérant que la crise passerait, Alex ne pensa même pas à annuler le party. Une erreur de débutante. Le party était commencé depuis tout juste une heure quand elle entendit les pas de sa mère dans l’escalier. D’instinct, elle sut que ce ne serait pas beau.
Toujours vêtue de la même jaquette, les cheveux en bataille et l’air hagard, elle s’avança dans la chambre en brandissant rien de moins qu’un COUTEAU! Un de ces couteaux à grosse lame qu’on utilise pour trancher la viande. Alex en resta bouche bée.
C’était du jamais vu. La lame aiguisée vacillait au rythme des yeux fous de sa mère, qui scrutait chacun des invités. Elle resta figée devant Gaumont, occupé à dessiner une feuille de marijuana sur le mur. Le pauvre en perdit son flegme.
La mère d’Alex finit par rompre le silence en hurlant:
— Tout le monde dehors avant que j’appelle la police!
Le cri d’alerte fit réagir Paul, qui avait assisté à la scène depuis l’escalier. Il saisit la mère d’Alex par les épaules pour la forcer à remonter à l’étage. À cause du couteau, il dut s’y prendre à deux fois. Silence et malaise au sous-sol.
Une porte claqua à l’étage, puis on entendit le bruit étouffé d’une chicane. La scène laissa les amis d’Alex en état de choc. À l’initiative de Gaumont, le sous-sol se vida à une vitesse record. Il était à peine huit heures. Thomas prit tout de même le temps de serrer son amoureuse dans ses bras avant de filer. Elle n’en tira qu’un mince réconfort.
Seules Charlie et Béa acceptèrent de rester. Alex se sentait dépassée par les événements, pour lesquels elle ne trouvait pas d’explication. En réalité, il n’y avait rien à dire. Sa mère avait fait du bon boulot, affichant sans pudeur sa folie profonde.
Elle avait beau connaître sa mère depuis quatorze ans, c’était quasi impossible de s’habituer à ces excursions en montagnes russes. Ses délires faisaient l’effet de raz-de-marée qui bousculaient tout sur leur passage, laissant une dévastation monstre dans sa tête. Il fallait se rendre à l’évidence. Sa mère était cinglée, incohérente, gênante, inapte. Ça faisait mal.
Nora était experte dans l’art de jouer les tragédiennes. Tous les rôles lui convenaient, pourvu qu’elle puisse jouer la victime de quelque chose ou de quelqu’un: l’enfant battue, la veuve esseulée, la handicapée, la mère abandonnée. Son état avait d’ailleurs empiré depuis son «accident de travail», lorsqu’elle s’était fait une hernie discale en déplaçant un lit d’hôpital.
L’accident remontait à l’époque où elle travaillait comme infirmière. Un dimanche matin, un taxi l’avait ramenée à la maison alors qu’elle venait à peine de quitter les lieux. Alertée par des plaintes suraiguës, Alex, alors âgée d’à peine dix ans, était sortie sur le balcon pour y apercevoir sa mère pliée en deux, incapable de s’arracher du siège de la voiture. La scène avait quelque chose de comique. Le chauffeur faisait du surplace, affichant une mine dépassée. Alex cria à sa sœur de rappliquer. Il y avait une crise à gérer. Ensemble, elles sortirent tant bien que mal leur mère du taxi et l’aidèrent à monter l’escalier de l’appartement.
Une longue convalescence s’ensuivit. Nora ne pouvait pas quitter le plancher du salon. En position allongée, des médicaments à portée de main, elle agonisait tout haut, la colonne sciée en deux.
Depuis que «son dos l’avait lâchée», comme elle aimait le répéter, sa mère était devenue invalide, statut confirmé par les chèques mensuels qu’elle recevait du gouvernement. La douleur était chronique, intraitable et elle atteignait son paroxysme au minimum une fois par mois, à l’occasion d’imprévisibles rechutes. La maisonnée se transformait alors en unité de soins intensifs. La souffrante reprenait place à même le plancher, appelant ses filles à son chevet tout en poussant des plaintes de crucifiée qu’Alex avait du mal à prendre au sérieux. En fait, plus elle en mettait, moins Alex compatissait, ce qui rendait leurs rapports tendus à l’extrême. Heureusement, il y avait les petites pilules auxquelles sa mère était devenue complètement accro et qui avaient l’avantage de l’assommer raide, offrant aux «gardes-malades» de providentiels moments de répit.
En même temps, entre deux raz-de-marée, il y avait les moments de grâce où sa mère redevenait une mère. Belle, pétillante et permissive. Des yeux lucides. Une vraie championne du bonheur. Le quotidien devenait festif. Alex avait appris à exploiter au maximum les accalmies. C’étaient les meilleurs moments pour lui soutirer de l’argent ou lui demander une permission de sortie.
Ce soir-là, Alex s’endormit en se disant que la crise du sous-sol annonçait la fin de la lune de miel. À partir de maintenant, il faudrait recommencer à manœuvrer. Au moins, elle avait des amis sur qui compter. En cas de dérapage, elle irait se réfugier chez Charlie ou Béa. De toute façon, c’était ça ou le train-train ronflant de Niamey. Alex préférait de loin rester à Montréal, auprès de Thomas.
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– 4 –
LENDEMAIN DE VEILLE
Alex venait tout juste de se réveiller lorsqu’elle entendit l’appel de sa mère. Impossible de faire la sourde oreille. Béa lui souhaita bonne chance à voix basse. Enjambant Charlie, qui dormait toujours, elle sortit du lit et se dirigea vers le rez-de-chaussée. Elle se sentait d’une humeur massacrante.
Nora n’avait pas quitté son lit, ni son affreuse jaquette, d’ailleurs. Elle l’attendait avec un air de chien battu.
— Viens t’asseoir près de ta mère, ma chérie, lui murmura-t-elle dans un souffle, comme si parler lui coûtait un effort surhumain.
— Non merci, je me méfie du couteau, répondit-elle du tac au tac.
Sa mère prit un air outré, arquant son sourcil droit tout en pinçant les lèvres, un air de fausse aristocrate qu’elle tenait de son père.
— Ta maman ne va pas bien du tout. J’ai besoin de toi, ma chérie. Tu ne dois pas me juger, même si je fais des choses que tu ne comprends pas. Je suis ta mère, ta seule et unique mère. Ta mère qui t’aime tant, scanda-t-elle.
Après cette déclaration, les larmes. Alex sentit son corps se raidir. Elle croisa les bras, essayant de ne pas se laisser atteindre par ce qui allait suivre.
— Ma chérie, tu ne réponds pas? Tu ne dis rien?
— Je n’ai rien à te dire.
— Je sais que tu es fâchée contre moi, mais crois-moi, j’ai fait ça pour ton bien. Je t’aime et je m’inquiète pour toi. Je ne sais pas ce qui se passe avec tes amis. Tu ne me dis jamais rien. Allez, ma petite fille, ouvre ton cœur à ta maman, parle-moi, ma chérie d’amour.
Alex sentit sa colère redoubler: «De un, je ne suis pas ta chérie d’amour. De deux, tu dis n’importe quoi. C’est toi qui m’as donné la permission pour le party. Tu avais oublié?»
Sa mère se mit à pleurer à gros bouillons, la tête entre les mains, comme une enfant. Pathétique, mais tout de même efficace. Le spectacle faisait effet. Il était temps de déserter les lieux avant de se faire prendre dans ses filets. De toute façon, il n’y avait rien à faire. Il fallait attendre que ça passe en espérant que ça passe vite et, surtout, tout faire pour éviter une nouvelle crise.
— On se parlera plus tard. J’ai besoin d’être tranquille, se contenta de dire Alex.
— Tu ne vas tout de même pas me laisser comme ça?
— Qu’est-ce que ça peut te faire de toute façon?
Elle sortit de là sans attendre la réponse de sa mère. Thomas la sauva de la déprime. Au téléphone, elle put vider son sac. Au final, son amoureux réussit même à lui arracher un sourire.
Après quelques jours, la mère d’Alex émergea de sa torpeur et redevint à peu près normale. La jaquette disparut dans le panier à lavage, remplacée par des vêtements propres. À partir de là, on pouvait en conclure que la crise était passée. Elles ne parlèrent plus du party avorté et la vie reprit son cours.
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– 5 –
PARTY PRISE DEUX
La fête de Thomas approchait. Gaumont lui organisait un party. Ils prendraient tous une petite pilule, alias Ricardo. C’était le nom de code utilisé pour éviter d’éveiller les soupçons des adultes. Alex s’était attachée aux fameuses pilules, promesses d’évasion. Chaque fois, c’était la fête. La réalité s’estompait, le temps s’arrêtait. Et toujours les fous rires. Sous l’effet de la drogue, elle se sentait à son meilleur. Légère et insouciante. Elle aimait voir ses pupilles se dilater, devenir noires et rondes comme des billes, et sentir les picotements familiers qui se répandaient dans son corps lorsque la drogue commençait à faire effet. À force de se mordre les lèvres, celles-ci prenaient une teinte écarlate, ses joues rosissaient. Une nouvelle Alex, en mieux. Béa tenait le compte, contrôlant avec diplomatie la consommation du groupe. Jusque-là, tout allait bien.
Le soir du party arriva enfin. En même temps qu’une méga tempête de neige. Une de ces tempêtes de mars qui fait rager la ville. Les flocons tombaient à la tonne, ensevelissant de nouveau trottoirs, voitures et passants. En charge de l’approvisionnement, Charlie, Béa et Alex débarquèrent chez Gaumont après avoir effectué un détour par le métro Longueuil.
Gaumont les attendait à la porte.
— Vous étiez où? Ça fait une heure que j’essaie de vous appeler.
C’était la chose à ne pas dire. Béa, furieuse, répliqua: «T’as regardé dehors? Tout est au ralenti et mon cell est mort. C’est la dernière fois que je m’occupe de ça.»
— Du calme. Je disais ça comme ça. Et Ricardo? demanda-t-il en battant en retraite.
Charlie se chargea de répondre: «Occupe-toi plutôt de nos affaires.» Sur ce, elle lui remit manteaux, tuques et mitaines.
Gaumont s’exécuta.
Quelque chose clochait dans l’appartement. Alex repéra l’élément discordant: Annick Lafond. Elle avait mis le paquet, en plus. On ne voyait qu’elle. En fait, on ne voyait que ses fesses rondes qui se trémoussaient dans un collant argenté. Elle aurait tout aussi bien pu être nue.
— Qu’est-ce qu’elle fait là, elle? demanda Alex.
— Aucune idée, répondit Charlie. Allez, on fonce! On ne la laissera pas gâcher notre soirée.
Charlie entraîna Alex jusqu’à la cuisine. Thomas avait les yeux rivés sur Annick, qui parlait et gesticulait tout en suçotant un bonbon rose. Il se retourna en entendant les trois filles approcher en bloc. Il avait un regard fuyant. Un regard qui n’annonçait rien de bon. Ce n’était pas du tout ce qu’Alex avait en tête. D’autant plus qu’elle avait magouillé afin de pouvoir dormir sur place. Gaumont sortit trois bières du frigo et les distribua aux filles. Ils avalèrent leurs pilules sans leur insouciance habituelle. Seule Annick Lafond demeurait insensible au malaise, toisant Alex d’un air détaché.
— Je vais faire le tour de l’appartement, déclara Alex.
Thomas haussa les épaules avant de reprendre sa conversation avec Annick. Alex repéra un groupe de gars de troisième secondaire. Elle alla les rejoindre, sachant que Thomas pouvait la voir de la cuisine. Charlie et Béa approuvèrent. Il fallait maintenant travailler son sourire, de façon à avoir un air «au-dessus de tout ça». La bière lui donnait une contenance. Au fond d’elle-même, ça n’allait pas fort. Elle aurait voulu que Thomas plaque la petite merdeuse et la rejoigne en courant.
***
— Alex! Youhou, Alex, tu es là? cria Béa.
Alex était perdue dans ses pensées. Avec tout ça, elle avait oublié la pilule, qui avait commencé son travail. C’était trop drôle de voir la tête de Béa. Avec ses grands yeux ébahis. Des yeux d’oiseau, pensa-t-elle.
— Bouge, Alex, on sort d’ici, annonça Béa.
— Quoi? On vient juste d’arriver, répondit-elle en bougonnant.
— Allez, debout! On va prendre l’air. C’est décidé.
Alex se laissa guider vers la sortie. S’habiller s’avéra plus compliqué. D’abord, il fallait retirer les bons habits du monticule de vêtements qui s’était formé sur le lit de Gaumont. Elle se retrouva avec un manteau inconnu sur le dos, des mitaines dépareillées et la tuque de Thomas sur la tête. Tant pis pour lui s’il la cherchait. En essayant d’enfiler ses bottes, Charlie s’était effondrée par terre, incapable de se redresser tellement elle riait. Finalement, Béa parvint à maîtriser son propre fou rire et à sortir Alex et Charlie de l’appartement en les prenant chacune par la main.
Dehors, la neige continuait de tomber. La rue était déserte. Une fois arrivées rue Rachel, il leur fallut s’arrêter. Les voitures roulaient vite ou lentement, selon l’angle. Traverser la rue relevait de l’exploit. Béa prit les choses en main, ordonnant aux deux autres de courir à son commandement.
Le parc avait des allures de conte pour enfants. La lune était pleine et basse. Son halo doré enveloppait la cime des arbres. Alex s’arrêta. Tout était calme et feutré.
— On prend quelle direction? demanda Charlie.
— Le lac, répondit Alex.
Leurs bottes s’enfonçaient dans la neige, ralentissant la marche. Il ne fallait pas se lâcher la main si on voulait tenir debout, surtout en dévalant la pente. Arrivée au lac, Alex prit son élan et sauta, s’écroulant à l’atterrissage.
— J’ai l’impression de marcher sur la lune, s’exclama Charlie, il y a des cratères partout.
Alex décida de s’allonger sur le dos. Charlie et Béa l’imitèrent, traçant des battements d’ailes avec leurs bras. Les flocons tombaient dans leurs yeux. Charlie essayait de les attraper avec ses mains. Son cellulaire sonna.
— C’est Thomas, annonça-t-elle.
— On ne répond pas, répondit Alex, catégorique.
Alors qu’elles imaginaient à tour de rôle des formes dans le ciel, Béa se leva pour annoncer qu’elle avait froid et qu’elle voulait rentrer. Elles firent le chemin inverse jusqu’à l’appartement de la rue Saint-André, s’arrêtant de nouveau pour traverser la rue Rachel.
Thomas se tenait à la fenêtre du salon. Les trois filles entrèrent dans l’appartement en se bousculant, pressées d’être au chaud. Alex avait les cheveux entremêlés, les joues rougies et les bas détrempés.
Il l’attendait, les bras ballants, un sourire idiot planté dans son beau visage. Charlie et Béa s’éclipsèrent sur-le-champ. Alex n’avait pas les idées claires et ses sens étaient trop embrouillés pour un affrontement.
— J’ai eu peur que tu sois partie. Ça fait plus d’une heure que je t’attends.
Alex ne disait rien, la jalousie à fleur de peau.
— Tu n’es pas avec Annick?
— Ben non! Pourquoi je serais avec Annick? Elle ne m’intéresse pas. Tu le sais, non?
— Bof!
Les secondes s’éternisaient. Voyant qu’elle ne parlait plus, Thomas sortit un paquet de son sac à dos. Il gardait la tête baissée. Hésitant, il finit par lui tendre le paquet emballé dans du papier de Noël défraîchi.
— C’est quoi?
— Juste un truc que j’ai préparé en pensant à toi.
— C’est moi qui devrais t’offrir un cadeau. C’est ta fête, pas la mienne.
Déballer le cadeau sans se laisser distraire par les motifs du papier n’était pas une mince affaire. Elle était encore pas mal engourdie. Lui aussi d’ailleurs. Une compilation des chansons préférées d’Alex.
Disparue, la jalousie. C’était au tour d’Alex de sourire bêtement.
— Tes joues sont tellement rouges, dit-il en riant.
Ils allèrent s’enfermer dans la chambre de Gaumont. Alex s’adossa au calorifère pour faire sécher ses vêtements. Thomas mit le CD et vint s’asseoir près d’elle, allumant une cigarette qu’ils partagèrent sans dire un mot. Toujours aussi réservé. Alex sentit son cœur s’emballer en reconnaissant les premières notes de Love Street, de Jim Morrison, leur truc à eux.
Il était passé midi lorsqu’elle ouvrit les yeux. Elle s’était endormie tout habillée sur le tapis de la chambre de Gaumont. Thomas dormait toujours. Avec délicatesse, elle souleva son bras et sortit de la chambre sans faire de bruit. L’appartement avait des airs de champ de bataille. Le plancher était jonché de bouteilles vides, de cendriers pleins et de corps endormis.
Des bruits de vaisselle entrechoquée s’échappaient de la cuisine. Béa, vêtue d’un t-shirt trop grand, frottait une casserole avec une laine d’acier.
— J’ai dormi avec Gaumont! laissa tomber Béa en apercevant son amie.
— Et?
— Tu veux que je répète: j’ai dormi avec Gaumont. Quand je dis «dormi», ce n’est pas exactement ça que je veux dire. Tu veux que je te fasse un dessin ou quoi?
— Honnêtement, Béa, il était temps qu’il se passe quelque chose. Ça fait des mois que vous vous tournez autour.
— Tu crois? Et c’est une bonne chose?
— Ben oui. C’est une bonne chose. Pas la peine de détruire la vaisselle pour ça.
— Ah, ça… La maison est en méga bordel et les parents de Gaumont reviennent ce soir.
— Donne-moi cinq minutes pour me réveiller et je viens t’aider.
Alex s’occupa de réanimer les corps morts avant de s’attaquer au «méga bordel». Une heure plus tard, l’appartement avait retrouvé une allure normale. Il était temps de rentrer au bercail. Elle embrassa Thomas, lui chuchota «bonne fête» à l’oreille et sortit dehors en frissonnant.
Chez elle, Alex trouva un mot de sa mère. Son père avait appelé. Merde! Elle l’avait complètement oublié, celui-là. Son père. Juste à y penser, elle sentait son ventre se contracter. Malgré le coup que lui avait fait sa fille, il travaillait fort pour maintenir le contact. Pas question de démissionner, lui disait-il, ce qui avait le don d’éveiller le sentiment de culpabilité d’Alex. Il écrivait des courriels, certains plus sérieux que d’autres. Il lui parlait surtout de Maryse et de Lucas, qui venait tout juste d’avoir quatre ans. La conscience vacillante, elle faisait de la lecture rapide. Son père tenait mordicus à leurs conversations téléphoniques. Elle jura de noter plus sérieusement leurs rendez-vous, histoire de garder un semblant de bonne relation avec son autre famille.
Au moment où elle décidait de profiter du calme ambiant pour s’allonger, elle entendit la porte d’entrée claquer et la voix de sa mère résonner dans la maison.
— Quelqu’un pourrait m’aider avec les sacs d’épicerie? Alex! Mireille! Vite, c’est lourd. Je ne peux pas forcer avec mon dos.
Il fallait oublier la sieste.
— Salut, Alex! Comment s’est passé ton party?
— Bien.
— Tu as l’air fatiguée. Vous êtes rentrées à quelle heure chez Béa?
— Ben… comme on avait dit. Minuit.
Haussement de sourcil et regard scrutateur. Alex ne broncha pas. Sa mère n’avait rien à ajouter.
— Aide-moi à défaire l’épicerie. Les garçons de Paul arrivent ce soir.
Profitant de la position captive de sa fille, accroupie devant le frigo, cinq sacs d’épicerie à ses pieds, sa mère se lança dans un monologue des plus gênants.
— Tu sais que j’avais exactement ton âge quand j’ai rencontré ton père.
— Tu me l’as raconté des centaines, non, des milliers de fois.
— Il était fou de moi. On avait du mal à se contrôler. À quatorze ans, on a les hormones dans le tapis.
Le rouge aux joues, Alex tenta de se cacher davantage derrière la porte du frigo.
— Alex, tu m’écoutes?
— Pas le choix, marmonna-t-elle.
— Tu fais comme si ça ne t’intéressait pas, mais je sais que tu écoutes. Je continue. Le plus dur à ton âge, c’est de trouver un équilibre entre les émotions et les pulsions corporelles. En d’autres mots, d’équilibrer la tête, le cœur et le cul.
— Maman! Je n’ai absolument pas envie de parler de ça avec toi!
— Écoute-moi. Je vois bien que ton corps change, que tu deviens une femme avec de petits seins bien ronds et une taille fine. Si tu savais tout l’effet que cela produit sur les hommes. C’est pourquoi il vaut mieux faire preuve de patience, dompter les pulsions primaires pour mieux en profiter plus tard. Ne fais pas cette tête-là, ma chérie, il n’y a rien de mal à parler de sexe.
Mireille entra en coup de vent dans la cuisine pour s’informer du souper. Alex sauta sur l’occasion.
— Mimi, viens m’aider à mettre la table.
***
Sa mère n’avait pas dit son dernier mot, et le pire du pire arriva quelques jours plus tard. En rentrant de l’école, Alex trouva une lettre sur son oreiller.
Bonjour ma grande,
Il fait beau et j’ai eu envie de t’écrire pour poursuivre notre discussion
de dimanche dernier. Tu n’es pas la seule à vivre une période de
découvertes. Comme tu le sais, Jules nous donne plus de problèmes ces
jours-ci. L’adolescence, sans doute. À certains moments, il est comme
un petit garçon et à d’autres, il agit comme un homme. Paul pense
qu’il a dû commencer à avoir des «wet dreams». Tu vois, nous, les
filles, on a nos menstruations. Les gars, eux, ça commence pendant la
nuit. Alors qu’ils dorment, ils ont une érection et ils éjaculent dans leur
lit. Ils se réveillent avec du sperme sur eux, et cela leur donne les
mêmes sentiments d’inquiétude et d’insécurité qu’à nous. Paul doit
avoir une conversation avec son fils pour lui expliquer. On ne sait pas
s’il voudra en discuter. Tu sais ce que je veux dire…
Je propose que l’on s’écrive pour aborder ces sujets difficiles que
sont la sexualité, l’amour, la vie, quoi! Alors, comment vont tes
amours? Tes amitiés? Fumes-tu la cigarette?
J’ai hâte de te lire, ma chérie. Je t’aime beaucoup, beaucoup.
Ta maman
P.-S.: As-tu vu mon veston violet? Dis-le-moi. J’aimerais tant le
retrouver.
La honte. Alex était tétanisée par la honte et le dégoût. Personne n’avait envie d’en savoir autant sur le fils de son chum! Sur n’importe qui d’autre, d’ailleurs. Beurk! Alex n’osait même pas imaginer ce qu’elle pouvait raconter sur son propre compte. Et si elle écrivait aussi à Jules? Il fallait qu’elle parle à quelqu’un, et vite.
— Béa, tiens-toi bien.
Alex lut la lettre à son amie.
— Merde!
— Tu peux le dire. Je pense qu’elle prend de la drogue.
— Tu vas lui répondre?
— Jamais de la vie. Il faut attendre que ça passe.
— Bonne chance!
Au cours du souper, sa mère lui lança des œillades complices qui ne firent qu’accroître son malaise. S’il y avait une chose qui la rebutait viscéralement, c’était son absence totale de pudeur. D’aussi loin qu’Alex se souvienne, sa mère avait toujours été ainsi, abordant la sexualité de façon légère et ouverte. Trop ouverte. La jeune fille avait une quantité de souvenirs qui impliquaient sa mère, son corps, ses cris, ses amants. À cinq ans, elle se rappelait trop bien avoir été réveillée par ses hurlements. Des hurlements qui laissaient présager une mort imminente. Mais non. Ce n’était que le début de ce à quoi elle allait devoir s’habituer. Les cris de sa mère, dignes de la Castafiore, pouvaient surgir dans les moments les plus improbables. La honte suprême, c’était de devoir expliquer à ses amis que tout allait bien malgré les apparences.
Sa mère aimait aussi se pavaner nue dans la maison, laisser la porte de la salle de bain ouverte lorsqu’elle prenait son bain ou lorsqu’elle allait à la toilette. Son corps était pourtant loin d’être parfait. Au contraire, il était flétri par ses grossesses; de profondes vergetures marquaient ses seins, son ventre, ses cuisses et ses fesses. Pas une partie qui soit épargnée. Ça ne paraissait pas la déranger. Comme ça ne la dérangeait pas qu’on la voie jouer avec le poil de son pubis comme d’autres mâchouilleraient une mèche de cheveux. Des images qui collaient dans la tête.
À cause de Nora, Alex avait le cerveau plein de tiroirs fermés. À défaut de pouvoir faire disparaître ces scènes du quotidien, elle les remisait au plus profond de sa conscience. Le pire du pire, c’était que sa mère s’attende à la même impudeur de la part de ses filles, avec qui elle souhaitait tout partager. À cette seule pensée, Alex se contractait. Ça partait toujours du ventre. Elle sentait son estomac se rétracter et tout le reste suivait. Son visage se fermait, ne laissant paraître qu’une moue indifférente alors que les émotions se bousculaient à l’intérieur. De là lui venait le surnom d’«huître», que lui avait donné sa mère.
Devant ce caractère extraverti, Alex avait appris l’art du camouflage. C’était une question de survie. La première fois qu’elle avait eu ses règles, elle avait instinctivement caché sa culotte tachée au fond de son armoire. C’était l’été précédant son départ pour le Niger. Sa mère était sur la corde raide. Dans le chaos des préparatifs, elle avait déniché la fameuse culotte. L’horreur! Elle s’en était emparée comme d’un trophée, la brandissant dans les airs, prête à en faire un autel à l’enfance disparue. Elle avait même supplié Alex de la laisser organiser une cérémonie pour célébrer son passage dans le monde des femmes.
— On pourrait inviter mes sœurs. Et grand-papa! s’était-elle écriée.
Alex imaginait trop bien la scène. Plutôt mourir.
Depuis, elle s’appliquait à mieux dissimuler ses secrets. Tout devait être caché avec minutie, particulièrement son journal intime, une pièce à conviction explosive.
Manœuvrer, dissimuler, patienter. Les trois règles d’or de la survie avec sa mère. Patienter parce que tout pouvait changer rapidement. Comme son désir de jaser sexualité avec sa fille. Il fallait attendre que le vent tourne et, surtout, ne livrer aucune munition susceptible d’alimenter la nouvelle lubie. Ce qu’elle fit. Fidèle à son habitude, Nora trouva rapidement une nouvelle cible à attaquer.
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– 6 –
CONGÉ DE MALADIE ET REPAS APOCALYPTIQUE
Alex avait une grippe carabinée: trente-neuf degrés Celsius de fièvre, les sinus obstrués et la gorge en feu. Dix jours d’antibiotiques et congé d’école jusqu’à ce que la fièvre tombe.
Depuis son retour à Montréal, elle accumulait les infections. Son corps ne s’était pas encore adapté au climat. Ça, c’était la théorie de sa mère. Cette dernière profitait de l’occasion pour jouer à la garde-malade avec sa fille.
Assise à son chevet, elle tenta un rapprochement.
— Ma chérie, il manque des cigarettes dans mon paquet. Est-ce que c’est toi?
Nora étant bien disposée, Alex baissa les armes.
— Oui, mais je fume seulement de temps en temps. Rien de régulier.
— Bon. Je suis contente que tu me dises la vérité, mais je ne suis pas un dépanneur. Je ne veux pas que tu te serves dans mes paquets.
— OK, maman.
— Avec ta gorge, tu ne devrais pas fumer du tout. Depuis que tu es petite, tu traînes une faiblesse. D’ailleurs, je ne comprends toujours pas pourquoi ces foutus docteurs ne t’ont pas opéré les amygdales. Enfin…
Elle fit mine de partir, satisfaite de l’échange, puis ajouta:
— J’ai oublié de te dire, Thomas a téléphoné pendant que tu dormais. Je l’ai invité à souper vendredi.
Ah non! Thomas avait déjà été suffisamment exposé aux travers de sa mère. Inutile d’en rajouter.
— Pourquoi tu ne m’as pas demandé mon avis?
— L’impulsion du moment.
— De toute façon, ça ne marchera pas. Le vendredi, il est toujours occupé.
— Tu te trompes, il n’a rien ce vendredi. Il m’a déjà répondu qu’il viendrait.
Merde de merde! Seule consolation, le souper n’aurait pas lieu au restaurant. Car s’il est une chose qu’Alex avait apprise, c’était que le besoin d’attention de sa mère décuplait devant public. Le poisson était toujours trop cuit, les légumes manquaient de croquant, le vin était bouchonné. Les pauvres serveurs, captifs, représentaient la cible idéale. Leur malaise amusait sa mère.
***
Vendredi arriva trop vite.
Alex avait passé l’heure du dîner à la cafétéria avec Thomas.
— Règle numéro un: éviter les sujets personnels.
Il écarquilla les yeux: «Tu ne trouves pas que tu exagères? Elle est cool, ta mère. Un peu spéciale, mais quand même cool.»
— On verra, répondit Alex.
En rentrant de l’école, elle fila tout droit dans sa chambre pour se changer. Au son de la sonnette, elle se leva d’un bond et monta les escaliers en courant. Sa mère l’avait devancée. Sans même dire bonjour à Thomas, elle laissa son regard défiler sur lui de haut en bas avec son air d’aristocrate à la noix. Alex se rappela la fois où elle avait découvert son chat en train de jouer à la balle avec la gerboise de sa voisine.
Paul arriva à la rescousse, se frayant un chemin jusqu’à Thomas, qu’il salua avec une surdose d’enthousiasme.
— Ne restons pas plantés dans le corridor. Suis-moi, Thomas, on va s’installer dans la salle à manger. Je t’offre quelque chose à boire?
— Je prendrais bien un verre d’eau pour commencer.
Le souper fut un véritable supplice pour Alex. Sa mère s’était mis en tête de jouer au jeu des questions. D’un ton enjôleur, elle s’enquit de la couleur des cheveux de son «gendre», puis, sans attendre de réponse, elle fonça droit sur lui et passa ses doigts dans les mèches cuivrées de Thomas. D’une poigne ferme, elle l’obligea à pencher la tête sous la lumière: «Quelle chevelure! Tu ne risques pas de devenir chauve. Bon choix, ma fille.»
La comédie avait assez duré: «Bon, merci pour tout. On va aller faire un petit tour dehors», annonça Alex.
— Pas si vite, jeune fille. Débarrasse d’abord la table.
Thomas tenta de se lever pour l’aider, mais la mère d’Alex le retint à deux mains, le priant de lui tenir compagnie.
Furieuse, Alex fit disparaître assiettes, ustensiles et verres dans le lave-vaisselle en quelques minutes. Pas suffisamment vite, cependant, pour faire avorter le dernier affront de sa mère, qui «performait» sa finale sur le balcon. Alex l’entendait piailler comme une gamine, partageant une cigarette avec Thomas. Elle enfila rapidement sa veste, s’empara du paquet qui était resté sur la table – tant pis pour sa mère – et sortit.
Dans le parc, elle explosa.
— Ma mère est folle! Je vais finir par l’assassiner.
Thomas demeurait silencieux, aspirant avec application de longues bouffées de tabac.
— Je me sens tellement mal pour toi, poursuivit Alex. Sincèrement, je m’en veux de t’avoir fait vivre ça.
— Ce n’est rien, répondit Thomas. Vraiment, ça aurait pu être pire.
— Tu mens très mal, Thomas Langevin. Je suis certaine que ma mère se ferait un plaisir de te donner des cours privés…
Thomas haussa les épaules. Il n’était pas dans son état normal, autrement, il aurait ri ou riposté. N’importe quoi sauf cette mine renfrognée. Elle n’aimait pas ça du tout. L’inquiétude lui nouait les tripes.
— Il faut que je te dise quelque chose.
Alex se sentit défaillir: «C’est fini, c’est ça?»
Thomas s’arrêta au milieu du trottoir: «Mais de quoi tu parles, Alexandra Demers?»
— Ben quoi! Tu as l’air tellement sérieux.
— Toi, tu voudrais qu’on se laisse?
— Je veux savoir ce que tu voulais me dire.
— Bon, voilà: je vais passer l’été à Chicoutimi.
— Ah…
Il partait. Tout l’été. Il ne l’avait pas trompée avec Annick Lafond, ne l’avait pas laissée, mais ce n’était pas une bonne nouvelle non plus.
— Pourquoi?
Pourquoi, en effet, s’exiler dans un trou perdu pendant le meilleur moment de l’année?
Thomas s’expliqua. Son oncle lui avait offert une job dans son atelier de vélos. Une occasion à ne pas rater.
Ils firent le chemin inverse sans parler. Ils s’embrassèrent, les mains entrelacées. Thomas lui offrit un dernier sourire en coin et tourna les talons pour se diriger vers le métro, laissant Alex seule avec ses questions.
Elle se sentait d’humeur mauvaise. Loin d’avoir digéré le numéro de sa fumiste de mère, elle encaissait mal la nouvelle du départ de Thomas. Elle appela Charlie, lui donna rendez-vous au métro Sherbrooke et partit sans demander la permission.
Charlie avait emmené un joint qu’elles fumèrent assises sur un banc du carré Saint-Louis. Alex avait justement besoin d’une anesthésie; d’un intermède pour se remettre de ses émotions. Elle attrapa le dernier métro de justesse et fut de retour dans sa chambre avant une heure du matin.
Sa mère l’attendait de pied ferme. L’engueulade fut explosive. Alex ne se gêna pas pour traiter sa mère de tous les noms, et cette dernière répliqua du tac au tac.
Au final, Alex fut privée de sortie pour un temps indéterminé:
— N’essaie même pas d’aller chez Charlie, Alexandra.
Le lendemain, Mireille lui expliqua que leur mère était encore plus hystérique qu’à l’habitude parce qu’elle avait décidé de se séparer de Paul. En lui annonçant la nouvelle, Mireille s’était mise à sangloter comme la petite fille qu’elle était. Sauf qu’Alex commençait à étouffer. Trop d’émotions en l’espace de si peu de temps. Elle n’avait ni les mots ni l’énergie pour consoler sa petite sœur, qui remonta piteusement les escaliers.
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– 7 –
LA FUGUE
Alex bouda sa mère en y mettant beaucoup d’intensité. L’atmosphère était tendue au maximum dans la maison. Jusqu’à ce que Mireille décide de faire sa première fugue... à dix ans!
Quelques jours après l’engueulade, Alex, qui dessinait dans sa chambre sans déranger personne, fut interrompue par des cris de panique. Avant qu’elle n’ait le temps de bouger, elle entendit la porte du sous-sol s’ouvrir d’un coup sec:
— Mireille s’est sauvée! hurla sa mère.
— Quoi?
Nora s’expliqua à toute vitesse. Alertée par un courant d’air, elle était entrée dans la chambre de Mireille. La fenêtre était grande ouverte et sa fille était introuvable. Il manquait aussi son imperméable et son sac à dos. Il était neuf heures et la nuit était tombée. Beaucoup trop tard pour une petite puce en pyjama.
Panique à bord. Tous les membres de la famille s’activèrent. La police fut contactée. Paul sauta dans sa voiture pour faire le tour du quartier; les autres partirent à pied. Tous sauf Nora, qui attendait les policiers.
Alex savait où chercher. Le parc près de l’école. Mireille aimait bien s’y réfugier. Elle passa par la ruelle. Et c’est là qu’elle repéra sa sœur, qui trottinait d’un pas empressé. Minuscule dans son imperméable jaune, son sac à dos plein à craquer. Le cœur d’Alex se serra. Elle l’appela et la rejoignit en courant.
— Mimi! Mais qu’est-ce qui t’a pris de partir comme ça? Il aurait pu t’arriver quelque chose de grave.