Terres de soleil et de brouillard

Brada · Chapitre 12 sur 19

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Terres de soleil et de brouillard

Chapitre VI

LÉGISLATION

La vie est bien plus pleine de péripéties et d’imprévu en Angleterre qu’en France: on peut y être bigame, changer d’état civil avec la plus aimable facilité; la substitution d’enfants, les revendications les plus inattendues d’héritage y ont encore libre champ. Au fond, la personnalité d’un Anglais est une chose vague; autant le peerage et les distinctions héréditaires sont réglées d’une façon qui exclut la moindre fantaisie, autant en dehors de ce cadre spécial et très limité, la plus étonnante liberté, je dirai même anarchie, se donne cours. Vous avez hérité de vos parents un nom qui vous déplaît, rien ne s’oppose à ce que vous en changiez; vous vous appelez Smith, je suppose, vous y ajoutez Plantagenet, votre femme devient légalement Mᵐᵉ Smith Plantagenet, et vos héritiers encore plus; mieux: vous êtes juif, ce n’est pas très bien porté, cela peut être ennuyeux, nuire dans une carrière, au lieu de continuer à vous affubler d’une appellation comme «Isaac Lévy», vous devenez «Lionnel Elcot», ou tel nom bien anglais qu’il vous plaira d’assumer. Cette transformation, ne comporte aucun inconvénient; au contraire, on fait son chemin, en jouissant des avantages qu’on s’est acquis de sa propre autorité. En général, le caractère anglais, répugne d’instinct à la dissimulation, autrement rien ne serait plus aisé que de changer de peau; la plupart du temps l’affirmation de l’individu, quant à son identité, suffit; il est notoire que les soldats s’engagent fréquemment sous un faux nom, c’est même l’alibi par excellence; le nombre de gens qui disparaissent, qui fondent dans le brouillard est considérable. La bonne réglementation dont nous nous plaignons, la paperasse des mairies a son très excellent côté, elle lie l’être humain solitaire à la société qui, elle, intervient dans tous les actes de la vie. Les lois actuellement en vigueur répondaient à un autre état social, où les liens moraux étaient encore solides.

Il est certain, par exemple, qu’une réforme sur les lois du mariage s’imposera radicale: dans le Royaume-Uni autre est la loi anglaise, et autre la loi écossaise; en Écosse, le mariage devient légal avec un minimum de formalités: à la rigueur, la volonté énoncée devant témoins de vivre ensemble comme époux suffit pour légitimer les enfants; en Angleterre par contre, il n’existe pas de légitimation subséquente par le mariage des parents; aussi, quand il s’agit d’héritages contestés, il y a beau jeu à arguer, et il est parfois difficile de prouver qu’un homme a été uni en légitime mariage. Le manque de témoins, ou la mort, ou la perte d’un papier, ont mis des gens dans une quasi impossibilité de prouver leur mariage; se remarier dûment et légalement ils ne l’osaient, car cela eût entraîné l’illégitimité des enfants déjà nés; alors on se fiait à la Providence, au hasard, et les choses tournaient bien ou tournaient mal, absolument par chance.

En principe, un homme ne peut pas épouser sa belle-sœur: depuis des années revient devant le Parlement la proposition d’une loi qui rendra légale l’union avec la sœur de l’épouse défunte; cette loi, on ne peut arriver à la faire passer à la Chambre Haute. Pourquoi? Mystère et hypocrisie. Or, quantité de beaux-frères et de belles-sœurs sont mariés, rien ne s’étant opposé à ce qu’ils accomplissent la cérémonie, mais elle est nulle. En Australie, au contraire, qui est une partie considérable de la plus grande Bretagne, la loi a passé, et ces unions sont parfaitement légitimes. C’est une agréable confusion, tout à fait favorable aux faiseurs de romans en trois volumes, mais plutôt ennuyeuse pour les gens raisonnables. Autrefois on ne pouvait pas non plus épouser sa nièce, ce qui est plus explicable: un duc, il y a quelque soixante ans, s’est trouvé être né d’une telle union, alors la Chambre des pairs a compris l’iniquité d’une pareille restriction, et une loi, rétrospective dans ses effets a été votée,—mais pour une belle-sœur, une personne qu’un homme n’a peut-être jamais envisagée du vivant de sa femme, l’inceste est manifeste, et la perruque de tous les évêques de la Chambre des Lords se hérisserait d’horreur s’il leur fallait donner leur sanction à une pareille iniquité. Notez que rien n’empêche une femme de convoler avec le frère de son défunt mari! Non, il n’y a que la sœur de la défunte épouse qui soit interdite.

L’Anglaise, jusqu’à ces dernières années, tenait à se marier, jeune ou vieille, elle «y allait» volontiers; quantité ont eu le plaisir ou le déplaisir de découvrir un beau matin que celui qu’elles croyaient leur légitime époux était déjà en possession d’une épouse! On s’en remettait généralement sans horreur, il y avait eu maldonne, voilà tout. J’ai connu une excellente femme à qui ce petit accident est arrivé: c’était une Anglaise typique, tenant un lodging, les cheveux en boucles, prude s’il en fut, confite d’une distinction d’emprunt; le veuvage lui était amer, elle soupirait à tourner un moulin; puis, un jour ses soupirs se changèrent en sourires, et cette timide créature de cinquante et quelques années annonça qu’elle se remariait; je lui parlai prudence.

«Oh! elle était bien tranquille: un homme si posé, un peu jeune, mais si bien, cocher dans une grande maison; elle pourrait aller à la campagne;»

les mois passèrent; je la revis: hélas! quelle tristesse, quel accablement, l’époux buvait, la brutalisait, dépensait l’argent, enfin elle prévoyait le jour où il ne lui resterait que ses yeux pour pleurer.

Je lui rappelai mes avertissements, le souvenir lui en fut cruel; il était très évident, selon ses propres prévisions, qu’elle marchait au désastre irréparable. Mais une surprise m’attendait; lorsque, après une autre absence, je revins, mon hôtesse était épanouie, souriante, empressée comme aux plus beaux jours… Il n’était pas mort, vu que toutes les couleurs de l’arc-en-ciel se disputaient sur sa personne; j’augurai donc qu’il s’était amendé et lui en fis mes compliments. «Oh!

non, répondit-elle sur un ton d’inexprimable satisfaction; mais il avait une autre femme, je ne suis pas mariée!» C’est encore plus simple que le divorce.

Le divorce, en Angleterre, n’est pas un facteur sur lequel on puisse tabler; il est matériellement inaccessible à tous ceux qui n’appartiennent pas à la classe riche, et de plus, la publicité dont on l’entoure le rend très redoutable: c’est l’amphithéâtre de l’hôpital, et, même pour guérir, beaucoup ne voudraient pas y avoir recours.

Le mariage civil facultatif est une ressource récente en Angleterre, fort utile assurément; autrefois, les registres de l’Église anglicane faisant seuls foi, les catholiques et les autres dissidents étaient obligés d’y avoir recours; mais il ne demande pas non plus de pièces justificatives, il s’escamote avec la même facilité que l’autre. Quel imprévu cela donne aux événements familiaux! Une très belle lady était fiancée à un très riche commoner; elle avait toutes les grâces de Vénus en personne, mais appartenait à une famille appauvrie sans remède; bref, elle s’était décidée; jamais fiançailles ne furent plus triomphantes, du moins pour le mari futur; on était à l’avant-veille même de la noce, et, dans une grande soirée, ils accueillaient gaiement les félicitations publiques; elle, ravissante, souriante, heureuse. Le lendemain à midi, le marquis, son père, recevait un billet de la main même de l’intéressée, lui annonçant le mariage de sa fille avec un jeune lord criblé de dettes; c’était chose faite et parfaite quand l’avis lui parvint; le scandale fut grand; mais elle était mariée, elle garda les cadeaux reçus en vue d’une autre union; le fiancé officiel avait payé nombre de créances du futur beau-père, il ne les réclama pas, il s’en fut, battu et pas content, pour prendre du reste sa revanche peu de temps après.

Ce manque de rigidité dans les événements est une vraie consolation dans la vie; en Angleterre, le sac des espérances reste toujours ouvert: une femme se marie à n’importe quel âge et un jeune homme se trouve porté à la fortune et à la situation politique parce qu’une douairière, qu’on croyait retraitée, l’appelle officiellement aux honneurs de sa couche.

Les héritages aussi sont une réserve sur laquelle chacun peut espérer tirer; la liberté de tester est entière, et sait-on jamais le motif qui décidera un original dans la disposition de sa fortune? Un clubman laissera un gros héritage à un autre clubman parce que celui-ci aura obligeamment, à plusieurs reprises, fermé une fenêtre qui le gênait! Un batelier de Brighton qui n’y pensait plus reçoit un jour sur la tête l’agréable pavé de mille livres de rentes léguées par une vieille dame, qu’il a aidée à ne pas se noyer un quart de siècle auparavant. Le fait d’avoir des enfants et des ayants droit n’enlève à personne, sauf pour les cas de majorat, la libre disposition de ce qui lui appartient; les séquestrations et toutes sortes de vilaines choses peuvent, dans ces conditions, valoir la peine du risque. Dans un volume qui a atteint une grande popularité, Sherlock Holmes, l’écrivain Conan Doyle a fort bien démontré la possibilité de crimes divers, abrités sous l’égide sacré du home, dans ces «country houses» désertes, loin de tout. Nul ne peut pénétrer dans la maison d’un Anglais, et ce rempart qui environne sa personne est par le fait plus utile aux canailles qu’aux honnêtes gens, que les lois despotiques ne gênent guère en réalité; c’est ce qu’avait vu un des plus robustes esprits que l’Angleterre ait produits: le docteur Johnson qui, au XVIIᵉ siècle, revenu d’un voyage en France, estimait que l’autorité royale intervenait en bien peu de cas avec la vraie liberté du citoyen.

Le progrès de la civilisation anglaise n’a pas suivi le même cours qu’en France: avec tout ce beau soin pour la liberté individuelle, on a pendu dans ce pays avec un entrain qui n’a pas été surpassé; il y a relativement peu d’années qu’on s’est calmé; on vous pendait très joliment pour avoir dérobé le réticule d’une jeune fille au Parc. J’ai connu une vieille dame qui, encore enfant, avait été victime d’un vol de ce genre, et est restée toute sa vie attristée d’avoir poussé le cri

qui, en faisant arrêter le voleur, avait causé la mort d’un malheureux.