Terres de soleil et de brouillard
Chapitre VII
LES ENFERS ET LES REMÈDES
Carlyle croyait fermement au diable. Pour faire partager sa conviction, à son ami le doux philosophe Emerson, il ne trouva pas de meilleur moyen que de le mener visiter les bas-fonds de Londres, les palais du Gin, etc., etc.; finalement il le conduisit à la Chambre des communes…
Après chaque tournée il posait sévèrement à Emerson la question: —Et maintenant croyez-vous au diable?
J’ignore si Emerson accepta la réalité du personnage, mais je comprends que Carlyle, amoureux de la justice comme il l’était, en eut besoin, pour s’expliquer l’abaissement de tant d’êtres humains.—La misère existe très assurément dans toutes les vastes agglomérations, mais à Londres elle s’étale en plein jour, d’une façon douloureuse et agressive; les quartiers riches contiennent des rues basses où, à deux pas des hôtels magnifiques, grouille une population sordide; le spectacle de la souffrance vous offusque quoi qu’on fasse. Certains tableaux ne frappent jamais nos yeux parisiens.
Un soir de juin, il faisait grand jour encore, j’ai vu déboucher dans la rue un essaim d’enfants, garçons et filles; tout un petit peuple pauvre, mais paré, car les enfants ici sont couverts d’oripeaux, c’est un goût incoercible, et beaucoup avec leurs guenilles colorées sont charmants; donc, ils couraient, s’éparpillaient et clamaient dans une sorte de joie frénétique dont je me demandais la raison, lorsque tout-à-coup, derrière cette cohue enfantine, apparurent des policemen poussant devant eux une sorte de longue voiture d’enfant, là-dessus un corps humain de femme était immobilisé, bouclé par des courroies et couvert d’une grossière toile grise; un moment un bras remua, s’éleva nu, découvrant un visage hagard et des cheveux courts en désordre, les policemen abaissèrent le bras, et la guenille ivre passa, conduite au plus prochain poste, au milieu des cris effrénés des petits, qui s’engouffrèrent au premier tournant derrière le lugubre cortège.—Je sais bien que cette façon de ramener une femme ivre, est à la fois décente et humaine, et qu’il serait autrement pénible de la voir se débattre échevelée aux bras des policemen,—mais cette triste procession défilait précisément derrière ce palais de «Hertford House» où sont entassés des chefs-d’œuvre; le contraste était navrant.
Les enfants entre les mains de ces femmes qui boivent sont des victimes sans nom, et il se découvre continuellement devant les «Police Courts»
des monstruosités à faire dresser les cheveux sur la tête. Que l’homme boive, cela est déjà abominable, mais que la femme l’imite, alors c’est à souhaiter le feu du ciel, car l’enfer humain que crée un pareil état de famille est plus atroce que quoi que ce soit. Aussi l’effarement que témoignent certains voyageurs anglais lorsque, par exemple, dans les villes d’Italie ils découvrent des mendiants (relativement heureux), la cécité qui les empêche de voir à Londres dans les rues les plus fréquentées, les plus lamentables échantillons de misère humiliée, sont vraiment spéciaux.
Rien ne surpasse en horreur, à mon avis, le type de la femme avilie en haillons, chapeau et tablier blanc! Ce tablier, véritable loque est inénarrable, et elles paraissent y tenir, les misérables! Leurs visages meurtris par les coups, ravinés par la boisson sont pitoyables, et la pauvre italienne qui joue de l’orgue à deux pas d’elles, paraît un noble spécimen d’humanité—elle n’est pas la proie du gin. De tous les fléaux terrestres l’ivrognerie est, sans conteste, le pire, et l’esprit demeure confondu de l’espèce de demi-indulgence qu’elle rencontre. Que, dans une nation civilisée où l’élément charitable actif est si nombreux, on n’arrive pas à édicter des lois qui mettent aux mains de ceux qui ont leur raison ceux qui la perdent volontairement, demeurera sûrement l’étonnement de la postérité.
Dans ces dernières années la brutalité a pris à Londres un développement agressif, celui de la brutalité déchaînée faisant le mal pour le mal; les choses en sont au point qu’elle a reçu un nom spécial: l’_hooliganism_; les «hooligans», bandits dangereux lâchés contre la société, ont la main levée contre tous. Ce n’est pas seulement pour le lucre qu’ils font le mal, mais pour la joie cruelle d’infliger de la souffrance; ils s’adressent naturellement aux plus faibles et terrorisent certains quartiers de Londres; au mois de novembre dernier, Punch, qui est toujours un excellent thermomètre des préoccupations publiques, a publié sur sa grande page un dessin symbolique assez effrayant:—«Prospero» avec les traits de John Bull, se tient courroucé et immobile regardant les ébats d’une créature bestiale, à face humaine, à corps avorté qui brandit d’une main menaçante un gourdin et de l’autre une pierre.
Au-dessous se lit la légende suivante: «Que les coups, non la bonté peuvent émouvoir.»
Puis les vers de «la Tempête».
PROSPERO.—«Il faut nous préparer à rencontrer Caliban. Un diable, un diable-né, sur la nature duquel les soins ne peuvent rien, sur qui mes efforts, humainement parlant, sont tous, tous perdus, entièrement perdus, et de même qu’avec l’âge son corps devient plus laid, son esprit aussi se corrompt…»
Même les plus zélés pour le bien de leurs semblables demeurent interdits devant un pareil produit de la civilisation, et l’on comprend l’idée de ce clergyman philanthrophe, qui, vivant depuis des années au milieu de ces réprouvés, considérait que le premier devoir de la société est de les empêcher de se reproduire;—la brutalité déchaînée que ne corrige aucune crainte ni humaine ni divine est une effroyable calamité. Après des années et des années d’efforts dans le sens de l’éducation populaire, on aboutit à l’hooliganism; l’ignorance n’a assurément rien produit de plus sinistre. C’est à de pareilles œuvres que le vieux Carlyle reconnaissait la marque de l’ennemi du genre humain.
Je pense que son domaine particulier et favori est le «Public-house», ces horribles palais du vice qui sont partout, dont les portes silencieuses glissent sans bruit sur leur gonds, qui étincellent dans la nuit. Jamais, dans l’obscurantisme réputé du moyen âge, pareils agents destructeurs n’eussent pu exister au grand jour; les législateurs d’antan, qui étaient en somme d’excellents chirurgiens moraux, auraient eu tôt fait de porter le fer et le feu sur la plaie dévorante qui va s’étendant comme un chancre malfaisant. Ce bon barnum de général Booth a vu clair, et il faut l’admirer d’avoir osé crier tout haut la nature du mal. Longtemps l’Anglais s’est tenu dans une volontaire ignorance. On a blanchi le sépulcre à outrance, mais enfin, l’odeur de pourriture a été la plus forte. Il faut également savoir un grand gré aux juges qui, en général, sont d’esprit viril et ne mâchent pas la vérité, ils dénoncent de très haut le vice qu’ils punissent et n’ont point à se reprocher l’hypocrisie officielle. L’un d’eux, tout dernièrement, disait à propos du meurtre d’une malheureuse fille, qu’environ toutes les huit semaines on en trouve une de morte dans les maisons mal famées de Londres. Les gens décents et bien pensants nieraient sans doute qu’en pays protestant, des maisons de cette sorte existent. Il faut dire néanmoins, pour justifier en partie cette réticence mensongère si établie, qu’il y a moins de cinquante ans encore la cour ecclésiastique avait le droit théorique de punir un homme pour inceste ou incontinence. Ces cours ecclésiastiques maintenues et rétablies par Henry VIII ont été des instruments arbitraires d’un pouvoir redoutable, l’habitude de s’en garer par le mystère a créé une seconde nature.
Il existe, en Angleterre, une classe très nombreuse de personnes, excellentes et honorables du reste, qui se servent de la charité comme moyen d’avancement social. Cela se rencontre un peu partout évidemment, mais pas au même degré; on s’étonne parfois, en pays catholiques, du peu d’enthousiasme avec lequel les ordres religieux accueillent le concours des laïques; c’est qu’ils ont appris à en connaître la qualité. Le bien, assurément, est toujours le bien et, quelle que soit la source, le zèle est bon en soi; mais cependant il peut y manquer quelque chose: une somme immense d’efforts ira, par exemple, se porter sur les côtés puérils de la misère, et il vaudrait mieux, il me semble, s’occuper moins de développer parmi les pauvres le goût de cultiver les géraniums et les fuchsias, et combattre plus résolument l’ivrognerie et la prostitution.
L’habitude, fort utile aux peuples comme aux individus, de l’examen de conscience, manque tout à fait à cette race, aussi elle n’en a pas fini avec les surprises. Déjà l’Anglais découvre avec stupéfaction qu’il a perdu sa primauté sur bien des points, l’orgueil de quelques-uns frémit et s’alarme, surtout de l’indifférence avec laquelle ces petites défaites (commerciales ou de vitesse maritime) sont acceptées par la masse; le physique des hommes a décru; les métiers manuels nourrissent de moins en moins leur homme et la concurrence étrangère est formidable; la main-d’œuvre du dehors abonde, meilleur marché que celle autochtone.
Au cœur de Whitechapel, un des plus pauvres quartiers de Londres, vit et s’augmente une population laborieuse, où les hommes ne boivent pas, ne battent pas leurs femmes;—c’est le vieux Ghetto juif:—là, de tous les points du globe, arrivent les fils d’Israël chassés, qui trouvent en terre anglaise sécurité et paix, et qui, par leur essence infiniment plus civilisée, sont d’une concurrence extrêmement dangereuse; leurs enfants reçoivent dans les magnifiques écoles, dues à la générosité de leurs coreligionnaires, une éducation excellente que les parents, loin de saper, soutiennent de tous les antiques préceptes de leur Loi séculaire. Dans ces écoles, quatre-vingt-dix pour cent des enfants sont d’origine étrangère: Russes, Polonais, Roumains, et tous deviendront des Anglais militants, sans embrasser cependant les vices qui affaiblissent la nation. En plein Londres, s’étalent dans ces rues juives les affiches et les enseignes en caractères hébraïques, l’archaïsme en est saisissant! A l’heure critique qu’est la présente, nul doute que l’avènement d’un roi ne soit un bonheur pour le pays; la vieille reine avait façonné plus ou moins les réalités à ses désirs, on en était arrivé à éviter la discussion de certains sujets qui pouvaient choquer ou inquiéter ses susceptibilités; une influence virile sera infiniment plus saine, le nouveau souverain ne s’effarouchera pas facilement, et il faut espérer que la contemplation de la «Greater Britain» ne le détournera pas complètement de ce qui se passe dans sa petite île; qu’on arrive à en extirper le fléau de la boisson, et elle sera un fleuron à envier, car l’étoffe humaine y est riche, solide et résistante.