Terres de soleil et de brouillard
Chapitre VIII
LARGESSES ET ÉDUCATION
«Au besoin on connaît l’ami», est un proverbe qui trouve sans cesse en Angleterre sa plus consolante application. Notez que je dis en Angleterre et non dans les Iles Britanniques:—l’Anglais, très différent sur ce point de son voisin l’Écossais, est naturellement généreux, éloigné par tempérament de toute prudence économique; la solidarité est infiniment forte, et chez cette race pratique, à l’esprit net, la reconnaissance se traduit presque invariablement en espèces sonnantes.
Que ce soit pour remercier un ministre d’État, un artiste, un clergyman, un professeur, ceux qui se forment en groupe admiratif ne manqueront pas de traduire leurs sentiments d’une façon tangible. On offrira à un ministre son portrait, signé d’un nom illustre, à un clergyman ou à un professeur un objet d’art de mince valeur accompagné d’une bourse bien garnie de guinées. La guinée tient son véritable rang dans l’organisation sociale; et, à ce sujet, toute hypocrisie est abolie, les esprits les plus lucides ont franchement dit leur opinion là-dessus.
Depuis le vieux philosophe, le docteur Johnson, qui déclarait cyniquement qu’il n’y a qu’un imbécile pour écrire pour autre chose que de l’argent, en passant pas Sidney Smith, une des intelligences les plus vives et les plus alertes du commencement du XIXᵉ siècle, dont l’ouverte profession de foi était «que la pauvreté n’était pas un déshonneur, mais diablement incommode», et Sheridan, à qui on reprochait un jour une transaction politique entachée de vénalité, éclatant en sanglots, et disant qu’il était facile pour ses nobles amis avec leurs dix, vingt, cinquante mille livres sterling par an, de faire honte à un homme dont la vie n’avait été qu’un embarras perpétuel, le sentiment est unanime; et le mystérieux Junius allait plus loin: «Que toutes vos vues, écrit-il à un ami, tendent à acquérir une indépendance modeste mais sûre, sans laquelle nul homme ne peut être heureux, ni même honnête.» De nos jours le prolifique romancier Trolloppe donnait sans hésitation comme raison de son labeur incessant, son désir d’être «généreux envers ses enfants, hospitalier envers ses amis, charitable envers les pauvres»; ces motifs-là lui paraissent tout à fait aussi relevés que l’art pour l’art. Qu’il ait tort ou raison, restera une de ces questions sur lesquelles on pourra éternellement discuter; mais il est évident que cette école positive a fait des prosélytes et que l’effort littéraire se traduit de plus en plus en Angleterre sous la forme d’une entreprise commerciale, au succès de laquelle rien n’est négligé. Une philosophie assez désabusée est le fond de la plupart des intelligences éclairées.
En admettant que le désir d’être utile à une humanité à venir possédait véritablement George Eliot, qui écrivait ses romans (qu’on lui payait fort cher, du reste) dans une attitude de sibylle inspirée, vingt ans après sa mort ses œuvres sont démodées, et il paraît bien que son effort ait été surtout utile à elle-même et à ceux de ses contemporains que sa plume a charmés. Aujourd’hui où la production est immense en Angleterre, où il y a une éclosion vraiment riche de talents infiniment cultivés, l’auteur le plus lettré ne dédaignera pas l’entremise du «literary agent» qui fera vendre son œuvre. Les livres qui réussissent sérieusement sont ceux dont un courtier intéressé et expérimenté affirme le succès; on n’imagine pas tout ce qui se fait pour arriver à un résultat, et l’étendue de la réclame à laquelle personne ne se dérobe; les éditeurs eux-mêmes forment des syndicats dans la Cité pour le lancement d’une œuvre signée d’un nom coté et aimé: l’action en vaut autant et plus que celle de l’exploitation d’une mine quelconque.
L’opinion en Angleterre ne serait pas satisfaite si elle apprenait qu’un de ses favoris ne reçoit pas le salaire dû à son labeur, et quiconque, ayant une fois conquis l’oreille ou le cœur du public tombe sur la brèche, est certain de n’être pas abandonné. La façon dont on répond en Angleterre aux appels de souscription est merveilleuse, et c’est chacun qui met la main à la poche. Il y aurait sur ce point spécial des contrastes très humiliants à établir. Lorsque, il y a quelques années, un admirateur de Carlyle apprenait au public anglais que la maison qui avait abrité trente ans l’historien prophète était devenue une sorte d’asile pour les chats abandonnés, il n’y eut, d’un bout à l’autre du pays, qu’une pensée: racheter l’immeuble, et le rétablir dans l’état où Carlyle l’avait laissé. En un temps relativement très court, tout fut accompli, et la triste petite maison de Cheyne-Row, à Chelsea, a repris l’aspect qu’elle eut si longtemps; les meubles solides si minutieusement soignés par Mᵐᵉ Carlyle sont à leur ancienne place, et le cabinet de travail sans fenêtre, construit en haut de la maison, pour éviter le bruit, et qui par le fait fut une cage acoustique, est reconstitué dans son intégrité avec sa statuette de Napoléon Iᵉʳ sur la cheminée, et sa modeste table de travail à tablette, œuvre d’un ébéniste écossais. Des milliers d’êtres vont chaque année en pèlerinage regarder la cheminée de cuisine devant laquelle Carlyle fumait sa pipe, et le salon où cette merveille féminine qui fut Mᵐᵉ Carlyle, avait cloué le tapis de ses mains délicates.
Je ne suis pas, pour ma part, certain que ces pétrifications soient sages, et que l’œuvre destructrice du temps ne doive pas, dans une certaine mesure, s’accomplir; mais enfin cette reconnaissance d’une nation est touchante dans sa spontanéité et ces sortes de témoignages coudoient à chaque instant l’observateur, en Angleterre.
Le besoin de donner est réel chez l’Anglais, et n’est nullement proportionné aux ressources personnelles; il en est comme de l’instinct qui pousse chaque jour par exemple, des milliers de petits employés, cochers, charretiers, à dépenser sans hésiter le penny (deux sous) qui leur met une fleur à la boutonnière; calculez ce que cela enlève par an à un très petit budget? L’économe latin n’y penserait pas, l’Anglais se trouve égayé par sa fleur; il a compris et proclame sans cesse le besoin et le devoir de l’être humain de ne pas être une pure machine. Dans ce pays où la presse est l’exutoire de toutes les idées flottantes, et où pendant les mois de morte-saison les journaux sont faits de lettres de correspondants sur un thème varié, cette question de la dépense inutile est une de celles qu’on discute le plus volontiers et la majorité en proclame sans hésiter le droit et la nécessité.
En vérité la préoccupation de la sécurité du lendemain (lequel demeure toujours problématique) devient, au point où nous la pratiquons, déprimante et paralysante au possible. L’inquiétude de la dot de l’enfant à naître l’empêche de naître.—Les prévisions sages et intéressées portaient dans l’ancien ordre social bien plus sur la famille, que sur l’individu même. En Angleterre, sauf dans l’aristocratie, et par aristocratie j’entends aussi les gentilshommes terriens, la famille comme masse compacte n’existe pas: chacun rame pour soi, chacun se croit libre de ses plaisirs et de ses dépenses, et le petit employé qui jette à la fleuriste sa livre sterling par an ne considère nullement qu’il en frustre le livret de caisse d’épargne de ses enfants; il songera d’abord à se bien nourrir et à se bien vêtir afin d’être en état de donner la meilleure somme de travail; le tracassant souci de l’économie incessante est remplacé par la souscription aux petites assurances multiples: contre la maladie, pour les frais d’enterrement, pour une somme à être payée à la veuve pendant un an, le temps de se retourner; cela fait, l’homme qui est le gagne-pain des siens respire, et agit dans des conditions infiniment plus favorables à sa conservation personnelle.
L’Anglais d’un milieu plus élevé affronte sans hésiter les risques de l’exil et du mauvais climat pour se procurer le large salaire qui lui donnera l’aisance à laquelle il aspire; il ne se contente jamais du nécessaire, but médiocre s’il en fut.
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Bien rémunérer ses serviteurs a été une des idées maîtresses de la politique anglaise, et cette idée a pleinement réussi; un Macaulay a été au service de la Compagnie des Indes; aujourd’hui encore des écrivains très distingués, parmi les plus raffinés, occupent des emplois de l’État; le bénéfice est double, pour le pays, et pour eux-mêmes. En Angleterre, l’importance des pensions aux retraités et aux veuves procure à la nation des serviteurs zélés et capables; puis la perspective de titres honorifiques vient s’ajouter aux avantages purement pécuniaires:—le prix vaut la course.—Ce n’est nullement la curée, mais le labeur du bon ouvrier qui veut le prix de sa journée.
Du reste cette politique est vieille comme le monde, et pendant des siècles, a été largement pratiquée partout; les souverains intelligents ont tous été prodigues de dons et de récompenses envers leurs grands serviteurs et il a fallu un véritable raccourcissement de l’esprit humain pour que, dans un pays intelligent, on soit arrivé à envisager d’un mauvais œil la prospérité matérielle de ceux qui rendent des services à l’État: ceci est la pire des hypocrisies jacobines.
C’est cette juste rémunération des supériorités qu’il faudrait imiter et non les procédés d’éducation anglaise.
Depuis la réforme toutes les divergences de race se sont accentuées et, actuellement, rien n’est plus différent que l’aristocratique Angleterre et la France démocratique. L’éducation, à vrai dire, ne me paraît pas faire l’Anglais, c’est l’Anglais qui a façonné l’éducation qu’on lui a donnée, elle convient à son tempérament physique, au climat et à l’état social. On ne réalise pas de ce côté du détroit la force et le prestige encore si robustes de l’aristocratie. Combien un petit lord de six ans est au-dessus d’un gamin intelligent de dix! Quelle distance sépare ces deux êtres!
L’enfant, en Angleterre, prend son titre en naissant, non seulement s’il est le possesseur en exercice, mais comme fils aîné ou cadet; et ce n’est pas une distinction fictive, l’enfant en sent l’importance dès qu’il peut comprendre quelque chose, et il ne faut pas s’imaginer un instant que l’école anglaise soit une école d’égalité, c’est tout le contraire; cette organisation qui semble donner aux enfants tant de liberté n’est possible que parce que les enfants ont en eux-mêmes des freins continuels; l’oppression y est organisée précisément pour faire contrepoids aux trop grands avantages que confère la naissance: le «fag», c’est-à-dire le «petit» qui est le serviteur du «grand», est appelé à lui rendre toutes les obéissances, même celle de cirer ses bottes et, lord ou non, devra se soumettre à cette loi non écrite.
L’autorité paternelle respectée, l’autorité de l’Église lorsqu’elles pèsent sur l’enfant, le maintiennent dans une infériorité salutaire.
Ici, il est affranchi. J’ai étudié chez un des photographes d’enfants le plus à la mode, à Londres, les jeunes visages qui ont posé devant son objectif. Les tout petits, extraordinairement beaux et pomponnés jusqu’à la mièvrerie. (Chose curieuse, chez le photographe en question, presque les seuls enfants simples et véritablement enfants sont ceux de la duchesse d’York, aujourd’hui princesse de Galles.) Mais ce sont les garçons de huit à douze ans qui sont curieux à voir; la dureté et la fermeté des bouches est extraordinaire, on les sent dès lors avec une volonté tendue et un sentiment très vif de leur propre personnalité.
Quant à croire que le mode d’éducation anglaise avec cette liberté complète laissée à de jeunes animaux encore incapables de se conduire, ne comporte pas de terribles inconvénients, ce serait rire; j’ai lu, dans des revues anglaises, des considérations fort élogieuses sur l’éducation française et sa discipline. On assurait le public ignorant que le seul fait de se promener sous la surveillance d’un maître ne crée pas nécessairement des lâches et qu’il y a de pires ridicules que de savoir obéir.
L’Anglais, brutal et autoritaire, demeure le type le plus familier, mais nulle part l’élite intellectuelle ne compte des hommes d’un commerce plus doux et plus courtois, et ils sont nombreux; généralement timides, ce sont ceux-là qu’on connaît le moins à l’étranger, surtout maintenant, car il y a une époque où la bonne entente entre esprits distingués était infiniment plus répandue.