Tortues

Bruno Pellegrino · Chapitre 8 sur 11

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Tortues

7 Huit semaines

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Huit semaines

 

Le projet a pris forme lentement, sur plusieurs mois, une éternité. Il générait une série de problèmes à régler. Que faire de la maison en notre absence ? Qui se chargerait de gérer le magasin familial ? Qui garderait la chienne ? L’idéal aurait été qu’elle vienne avec nous, mais il aurait fallu la mettre en quarantaine à notre entrée dans le pays et c’était inimaginable, l’abandonner dans une cage à la douane.

J’avais douze ans, ma sœur en avait huit et l’année scolaire se terminait pour nous deux avec un peu d’avance, à la mi-juin. Pendant ma dernière heure de cours – histoire –, j’ai présenté un exposé sur les Jeux olympiques de l’Antiquité. La salle était plongée dans la pénombre, des images étaient projetées, les autres riaient parce qu’il y avait des corps nus, on voyait des fesses, des testicules, souvent les pénis manquaient. Lorsque j’ai quitté la classe, je me suis répété que c’était pour la dernière fois. À la rentrée, je serais dans un nouveau collège, je commencerais l’anglais et l’option mathématiques et physique.

La voiture des parents sentait toujours le neuf, une odeur qui me donnait la migraine. C’était encore pire pour ma sœur, que quelques minutes de trajet suffisaient à rendre malade. Nous avions l’habitude des longs voyages – il fallait par exemple douze heures de route pour aller retrouver notre nonna qui vivait la moitié de l’année dans le sud de l’Italie. Ce jour-là, en juin, c’est au nord-nord-est que nous avons mis le cap. La chienne était chez notre tante, elle ne m’avait pas quitté des yeux alors que je m’éloignais. J’espérais très fort que ce qu’on disait était vrai, que ces animaux-là n’avaient pas la notion du temps.

La première nuit, nous avons dormi dans un hôtel en France. Le lendemain, deux heures après le départ, ma mère s’est rendu compte que la veste de ma sœur était restée dans la chambre. Nous avons gagné Calais. J’étais un peu déçu que nous ne passions pas par Paris, mais il y avait des semaines que je trépignais à l’idée de traverser le tunnel sous la Manche. Un boyau de verre déposé sur le sable du fond, par les fenêtres de la voiture je verrais le ventre d’énormes poissons, des rideaux de lumière pâle et des concrétions de coquillages. La réalité – la voiture chargée sur le train, puis des kilomètres de béton aveugle – m’a plu tout autant, la simple idée de cette eau au-dessus de nous suffisait à me fasciner. Titanic, vu un nombre incalculable de fois depuis sa sortie, avait laissé des traces. Le béton se lézarde, le tunnel cède et l’eau s’engouffre, monstrueuse, rugissante.

Au bout du tunnel, le monde avait changé. Mon père a eu un rire crispé en abordant le premier rondpoint, qu’il s’agissait de prendre dans le bon sens. J’espérais voir Londres mais, comme Paris, nous avons contourné. C’est à la mer que nous allions.

Briques rouges, tourelle, bay-windows à chaque étage : le 6 Alumdale Road ressemblait à un manoir – le mot manoir me plaisait autant que le mot château. Une femme souriante nous a ouvert. Yvonne, la directrice de la pension. Elle gesticulait, je ne comprenais rien à ce qu’elle disait, je ne parlais que le français et des bribes d’allemand.

Elle a commencé la visite par la salle à manger, où nous prendrions nos repas matin et soir (j’ai découvert à cette occasion le sens du mot demi-pension). Une porte-fenêtre donnait sur une terrasse à l’arrière de la maison, d’où quelques marches menaient à un jardin étroit. Au salon, un feu électrique crépitait dans une cheminée artificielle. Affalé devant la télévision, un jeune homme s’est levé pour nous saluer – il devait avoir dans les vingt ans et je dis jeune homme aujourd’hui, à l’époque je voyais un homme tout court, un adulte. Il s’appelait Eduardo, son sourire a provoqué en moi quelque chose qu’à douze ans je n’identifiais pas à du désir.

Les sols étaient recouverts d’une belle moquette rouge. Nous avons emprunté un large escalier jusqu’au premier étage, puis un plus petit, encaissé, pour rejoindre le deuxième, sous les toits, là où se trouvaient la chambre de mes parents et, dans la tourelle, celle que je partagerais avec ma sœur. Je me suis jeté sur l’un des lits en déclarant que c’était le mien.

Notre maison pour les deux mois à venir, huit semaines pour être exact. C’est ce que nous répétions aux gens depuis que le projet s’était précisé : cet été nous partons en Angleterre, en famille, pour huit semaines, huit semaines entières.

Avant ce séjour, l’Angleterre n’était déjà plus pour moi un territoire neutre, mais le pays de Sherlock Holmes, celui où la Matilda de Roald Dahl dévorait Jane Eyre et Moby Dick et où Miss Marple résolvait ses énigmes sans quitter son fauteuil. Lors de notre première visite à la librairie du square de la ville, mes parents m’ont acheté Harry Potter and the Philosopher’s Stone. Mais même en connaissant l’histoire à peu près par cœur, je ne comprenais rien, je ne parlais pas un mot d’anglais.

C’était d’ailleurs la raison de ce séjour. Chaque matin, nous marchions ensemble jusqu’à l’école. En chemin, je posais ma main sur les boîtes aux lettres cylindriques et rouges, ornées d’une couronne en relief, je fantasmais sur la royauté. Nous traversions la route en regardant deux fois de chaque côté, nous ne savions jamais d’où arrivaient les voitures.

L’école aussi tenait du manoir – boiseries, escaliers étroits menant à des couloirs et des recoins – et comme dans la pension d’Yvonne, les sols étaient recouverts de moquette. À plus de quarante ans, mes parents avaient le double de l’âge moyen des autres élèves. À l’inverse, ma sœur et moi étions de loin les plus jeunes et avions droit à un professeur privé. Trevor adorait Wallace and Gromit, nous faisait écouter des comptines et passait en boucle la chanson de Postman Pat, le facteur qui, à l’aube, part faire sa tournée, accompagné de son chat noir et blanc :

All the birds are singing

The day is just beginning

Pat feels he’s a really happy man

Il nous distribuait des fiches, il fallait remplir les exercices, ma sœur coloriait les dessins. Nous apprenions la différence entre tortoise, tortue de terre, et turtle, tortue de mer. Ensuite, nous pouvions coller les fiches dans notre cahier.

Je me vois, quelques semaines après notre arrivée, assis dans le petit escalier qui mène à la tourelle. Je suis plongé dans Matilda, version anglaise, un épais volume rose. Je déchiffre phrase à phrase, c’est comme réapprendre à lire.

 

Une joie tranquille me porte depuis que j’ai commencé à écrire sur l’Angleterre. Je vaque à mes activités quotidiennes en songeant à tout autre chose, soudain j’identifie cette chaleur intérieure. Je m’arrête, en observe les contours et il n’y a aucun doute, cette émotion est produite par la sensation de l’Angleterre vivante en moi.

Je craignais que le fil sur lequel je tire ne soit court, effiloché au bout, comme mes souvenirs de la Turquie. Il continue au contraire de se dérouler. Le profil de la reine sur les pièces de monnaie que je triais par ordre de grandeur. Ces jeux de société miniatures que nos parents avaient trouvés chez WHSmith. Le cuisinier de l’école qui ressemblait à Stromboli, le méchant du Pinocchio de Disney. L’aquarium – Oceanarium, un mot imprononçable – construit sur la plage.

La plage. Pour nous y rendre, il fallait traverser un parc qui me semblait une forêt, envahie d’une végétation grasse. J’entends mon père articuler ce mot, grasse, en caressant une énorme feuille épaisse et luisante, l’effet de la pluie anglaise, même s’il n’a pas plu cet été-là, ou presque pas, du moins pas dans ma mémoire. Un pont suspendu se balance entre les cimes, des écureuils font partout des éclairs souples et roux, le sable crisse sous la semelle et la vue se dégage sur la mer.

Au-delà des images, cette chose plus difficile à décrire, un écho de mon corps d’autrefois, ce qui l’habitait, le traversait. Monter les escaliers de la pension, croiser Eduardo, m’asseoir contre la bay-window et regarder la rue depuis le sommet de la maison, sous les toits. C’est toujours là, je peux être tranquille.

Pourtant, la méfiance ne me quitte pas. Comment être sûr que les détails qui surgissent au fil de l’écriture sont authentiques et qu’ils ne servent pas juste à rythmer la phrase, la faire scintiller un peu ? Comment rendre compte des heures qui n’ont laissé aucune trace ? Comment rester fidèle au flou ?

Londres, par exemple. Nous y avons passé une journée, peut-être deux. Je me rappelle avoir voulu visiter l’appartement de Sherlock Holmes, au 221b Baker Street, mais de l’appartement lui-même, aucune image. Madame Tussauds, le visage de cire d’Agatha Christie. Un pub qui s’appelait le Sherlock Holmes (je nourrissais une petite obsession). L’herbe verte d’un parc immense. Pas la Tamise. Mes souvenirs de la Tamise appartiennent, j’en suis presque sûr, à des séjours postérieurs.

Southampton. J’avais insisté pour qu’on y aille parce que c’est de là qu’avait appareillé le Titanic en 1912. Mais de Southampton, il ne me reste rien, j’avais même oublié notre excursion là-bas jusqu’à ce que je visite à Halifax, quinze ans plus tard, un musée dédié aux victimes du naufrage, parties vivantes du sud de l’Angleterre pour finir enterrées dans cette ville de l’Est canadien.

Si je voulais restituer la forme exacte de ma mémoire, mon récit devrait être beaucoup plus lacunaire. Il faudrait renoncer à composer ne serait-ce qu’une seule phrase entière et joncher la page de vides. Décrire l’Angleterre en zone dévastée. Mettre un rift entre le pub et l’école, parce que j’ai beau faire, je ne parviens plus à relier ces deux endroits. Détachée du reste de la ville, la galerie marchande flotterait à proximité du bureau de poste et d’un restaurant de fish and chips. Et la forêt qui séparait la plage et la maison serait, comme dans les histoires médiévales, imprécise et changeante, des chênes pousseraient là où il n’y en avait pas la seconde d’avant, on ne pourrait faire aucune confiance au tracé du chemin.

Pour un travail sans lien avec l’Angleterre, je suis allé m’entretenir un jour d’automne avec un spécialiste du cerveau. Il était très en retard, j’ai erré un moment dans les jardins de l’hôpital. Il pleuvait, personne ne marchait dans les allées, on aurait dit le début d’un film d’horreur.

Le professeur a fini par me recevoir. Il a demandé à son assistant de nous apporter des cafés puis a déclaré sans préambule que la mémoire n’existait pas, pas plus que l’oubli. Les langues que vous connaissez ne sont pas stockées au même endroit que le souvenir de ce que vous avez mangé hier. Certaines personnes sont intarissables sur leur enfance mais ne savent plus à qui elles ont parlé dix minutes plus tôt. Il y a une infinité de mémoires et de types d’oubli, tout un spectre très complexe.

Les cafés sont arrivés, l’assistant est reparti, le professeur a continué. C’est un peu technique, mais en gros voilà : nos souvenirs explicites – par exemple qui j’ai vu aujourd’hui, où, à quelle heure – sont logés provisoirement dans l’hippocampe. Ce qui permet de les fixer dans une mémoire à plus long terme, c’est l’activité d’une autre zone du cerveau, l’amygdale, qui gère les réactions physiologiques liées aux émotions. Un souvenir associé à une émotion forte a plus de chances d’être stocké durablement. Vous prenez un sucre ? C’est ce qui explique, a-t-il poursuivi, qu’on se rappelle si bien certains événements, même éloignés de nous, comme l’assassinat de Kennedy, le 11-Septembre ou les attentats de Paris. On se rappelle d’ailleurs non seulement l’événement, mais aussi où on se trouvait au moment où on a appris la nouvelle, ce qu’on faisait et avec qui. Le jus sécrété par l’amygdale humecte et colore la mémoire neutre de l’hippocampe.

Ses explications me dégoûtaient un peu, je prenais des notes sans réagir. Il m’a parlé de ses recherches, consacrées à la peur – sur un rat de laboratoire, il était moins évident d’observer les effets, mettons, de la joie. Vers la fin de notre entretien, il m’a tendu un petit flacon. Ocytocine. Ça relaxe, il suffit de vous en gicler une dose dans le nez. J’ai décliné poliment.

Il a conclu : un souvenir occupe plusieurs états simultanés, peut à la fois être là et ne pas être là. Il palpite tant qu’on n’y pense pas et se fige sitôt qu’on l’épingle. La mémoire humaine est vivante, indisciplinée, faillible et mouvante, et donc bon, bref, ça reste entre nous, mais personne n’y comprend vraiment quoi que ce soit.

Je ne sais plus si c’est lui qui me l’a dit ou si je l’ai lu ailleurs : chaque fois qu’on se rappelle un événement, on le modifie. L’histoire s’altère et la fois suivante, on n’a plus accès qu’au souvenir du souvenir. À force de vouloir évoquer l’Angleterre, je risque d’enregistrer de fausses images par-dessus les vraies.

Mais les heures paisibles laissent moins de traces que les moments terribles, raison supplémentaire pour tenter de fixer quelque chose de ce séjour qui, je peux le dire aujourd’hui, aura été l’une des périodes les plus heureuses de notre vie de famille. Une parenthèse maritime de douceur et d’été, distincte du vaste territoire imprécis de l’enfance, largement épargnée encore par les remous de l’adolescence. Et même si la réalité devait être plus nuancée, je veux garder ces huit semaines intactes, magiques, closes sur elles-mêmes, un bloc de temps parfait.

Chaque matin au petit-déjeuner, des toasts grillés, coupés en deux, s’alignaient sur un présentoir métallique. Presque chaque soir, Yvonne nous servait des pommes de terre, c’était devenu une blague entre nous, nous avions des fous rires, nous en avions soupé des pommes de terre et vingt ans plus tard, elles me provoquent toujours un léger écœurement. Pour changer, nous allions dans un restaurant italien ou chinois, ma mère n’en pouvait vraiment plus de la bouffe anglaise, je vais devenir folle.

Les parties de badminton avec ma sœur sur le parking du pub où nos parents aimaient boire une bière après les cours. La mythologie des étés à la plage : construction de châteaux de sable, goût du sel, yeux piquants, cheveux collants. La texture lisse et l’odeur de plastique des méthodes d’anglais, les pages un peu granuleuses du Oxford Advanced Learner’s Dictionary que je feuilletais infiniment.

Jamais mon père n’a été aussi présent qu’au cours de ces semaines. Il était détendu, même s’il devait gérer le magasin à distance et s’isolait parfois pour téléphoner ou répondre à des mails – j’ai la vague image d’un cybercafé où nous nous rendions comme en expédition.

Sur la terrasse à l’arrière de la maison, ma mère relisait dans un cahier soigneusement tenu ses listes de verbes irréguliers. L’école et l’apprentissage des langues n’avaient pas pu être ses priorités au cours de son enfance difficile – mon enfance de merde, tu veux dire. Je ne crois pas l’avoir connue aussi épanouie que durant cette période où elle a enfin eu le droit de goûter à une vie studieuse.

Je ne cherche pas à échapper à l’illusion rétrospective. Je veux confier à ce séjour un rôle crucial dans la suite de mon existence, même si je sais bien que huit semaines, ce n’est rien. Un ami dont les parents étaient profs partait chaque été au moins aussi longtemps. Je connais des familles qui ont passé huit mois, une année ou plus, en Chine, à Madagascar, en voilier autour du monde. Cela ne change rien à l’importance de ces huit semaines anglaises. Et si je ne pouvais pas le formuler sur le moment, je devais sentir que quelque chose basculait. Je me suis mis à agir en secret.

Sur la plage, à la hauteur de l’Oceanarium, une jetée s’avançait au-dessus de la mer. À son extrémité se trouvaient quelques attractions, dont un carrousel sur lequel ma sœur et moi avons, une fois, fait un tour. Je n’avais pas osé dire non mais ce n’était plus de mon âge, il me semblait que cela ne devait plus m’amuser. Je me souviens de ma honte.

Quand personne n’était là pour me voir, je déchiffrais un numéro du Cosmopolitan que ma mère avait acheté dans un kiosque. J’ai lu plusieurs fois un article qui parlait de sexe mais, même avec l’aide du dictionnaire, il me manquait du vocabulaire, je visualisais mal ce que désignaient des mots comme érection ou cunnilingus. Quelques mois plus tôt, au cours d’éducation sexuelle, une dame nous avait expliqué la masturbation. Tout le monde le faisait, alors moi aussi j’essayais, le soir dans la douche, la journée dans les toilettes du pub.

De temps en temps, je descendais au rez-dechaussée et m’installais au salon, devant la télévision éteinte, pour écrire l’histoire d’un braconnier au Botswana. Aucune, mais alors vraiment plus aucune idée de l’origine de cette histoire, je n’avais jamais mis les pieds au Botswana, et pourquoi un braconnier ? Je n’ai pas dépassé les premières pages de ce récit mais je me voyais bien, pourquoi pas, devenir un jour écrivain, même si plutôt mourir qu’avouer cela à qui que ce soit.

J’ai évité jusque-là de me référer à des documents, de peur qu’ils ne balaient ce dont je pourrais me souvenir hors de ce qui a été consigné. Mais quand ma sœur, à qui je parle de ce texte en cours, me signale qu’Eduardo s’appelait en fait Enrique, je m’autorise à consulter les sources.

Chaque jour sans exception, j’ai rédigé sur des feuilles volantes une ou deux lignes sans grand intérêt : l’école, les devoirs, la plage. Dans le journal de bord officiel de la famille, les entrées ne sont pas quotidiennes mais presque, et un peu plus élaborées – de petites choses sur ce qu’on a fait, ce qu’on a mangé, ce qu’on a visité. Je suis surpris par le nombre d’heures passées à regarder la télévision, et en effet ça me revient, une émission qui s’appelait Art Attack, un film sur JFK, The Full Monty, The Blues Brothers. Je retrouve les patates d’Yvonne et la journée à Londres. Des prospectus sont collés, rapportés de lieux visités, des zoos, des châteaux.

Les photographies confirment ces souvenirs et je suis pris d’un doute : est-ce que je me souviens de l’Angleterre ou de notre album d’Angleterre ?

J’éprouve vis-à-vis de ces lieux une nostalgie irraisonnée. Encore aujourd’hui, quand je lis un roman dont l’action se passe sur cette île, quand quelqu’un me dit y avoir vécu, j’ai beau savoir que la réalité n’a rien à voir avec l’image que j’en garde, mon ventre se serre. Il me semble que c’est là que j’aurais dû naître, grandir, étudier. Manger des œufs frits le dimanche matin et les arroser de sauce brune, partir en weekend en Cornouailles, avoir des amis dans le Yorkshire et marcher dans les rues de Londres sans même plus lever les yeux sur les bâtisses de briques si familières.

Faute de mieux, j’ai cultivé la langue anglaise, ce que l’Angleterre a déposé en moi de plus durable. L’été de mes quinze ans, assis à mon bureau, je compulsais comme un vieil érudit notre Oxford Advanced Learner’s Dictionary pour traduire quelques pages du cinquième tome de Harry Potter tout juste paru. En feuilletant le dictionnaire, je me plongeais dans mes souvenirs comme si j’avais atteint l’automne de ma vie. Quand je parle anglais, et même si j’ai par la suite passé bien plus de huit semaines en Amérique du Nord, on me demande d’où me viennent ces intonations britanniques. On m’a lancé un jour : you’re masquerading. Tu fais semblant, tu joues la comédie. J’aurais voulu rétorquer quelque chose de cinglant mais, blessé, je n’ai pu que répéter en riant, masquerading, et dire no, I’m not masquerading.

Je parle un anglais qui n’existe pas. Pas une langue maternelle mais celle d’un été au bord de la mer, l’anglais d’Yvonne et de Trevor, des moquettes rouges, de la forêt grasse et verte, du pub de bois sombre et des romans lus en chuchotant dans les escaliers.

Notre départ, la route du retour, en août, j’ai oublié. Nous avons pris le ferry pour retraverser la Manche et mon père s’est engagé à contresens dans le premier rond-point qu’on a croisé en France, il l’a souvent raconté par la suite. La veste de ma sœur nous attendait dans l’hôtel où nous avions dormi à l’aller, demeurée là comme un vestige du temps d’avant. J’ai oublié jusqu’aux retrouvailles avec la chienne, elle qui m’avait tellement manqué. Mon père s’est remis à travailler sept jours sur sept, j’ai fêté mes treize ans et j’ai commencé le collège.

Deux semaines après la rentrée, je reviens de l’école en fin d’après-midi et trouve à la maison ma mère affolée devant la télévision. La planche à repasser est dépliée, le fer émet de la vapeur, il y a du linge propre un peu partout dans le salon. C’est la voisine qui l’a appelée pour lui dire d’allumer, n’importe quelle chaîne. Je ne comprends pas ce que je vois. Je n’ai jamais mis les pieds à New York, un avion se jette en boucle dans une tour immense qui ne m’évoque rien et ma mère prononce les mots Troisième Guerre mondiale. Ce n’est pas allé jusque-là, mais des analystes font aujourd’hui du 11 septembre 2001 le premier jour du XXIe siècle – ce qui relègue, sitôt achevées, ces huit semaines anglaises et mon enfance entière dans un passé lointain, à tout jamais au siècle dernier.

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