Tortues

Bruno Pellegrino · Chapitre 10 sur 11

Pages du PDF

Tortues

9 Françoise

9

Françoise

 

Installée seule à la grande table ovale prévue pour des familles entières, Françoise fait les albums. Elle occupe toujours la même place, une chaise dont le coussin est devenu très mince avec le temps, la fenêtre à sa gauche pour éviter que sa main droite n’assombrisse la page lorsqu’elle rédige les légendes.

Depuis qu’il n’y a plus qu’elle dans la maison, elle en explore les pièces et tombe sans arrêt sur de nouvelles photographies. Les gens perdraient courage devant la masse, pas Françoise. Elle rassemble, observe, met de côté les doublons, organise sa sélection en tas thématiques, par saison, par visage. Elle n’en jette aucune, ce ne sont pas ses photographies.

Avant de mourir, Gustave a fait d’elle son unique héritière. Mais si la table ovale lui appartient désormais, au même titre que la chaise, la fenêtre, la maison et ce qu’elle contient, Françoise ne se comporte pas en propriétaire. Elle n’est que la gardienne. Elle veillera sur les possessions tant qu’elle en aura la force, jusqu’au bout si possible.

Elle est de 16, c’est comme ça qu’elle dit. Je n’ai pas de date plus précise, c’est suffisant pour calculer qu’elle avait passé cinquante ans lorsqu’elle est arrivée au village.

Ce que je tiens de source assez sûre au sujet de sa vie d’avant : le vendredi 17 février 1933, elle et les autres élèves de l’Académie Sainte-Cécile, à Lausanne, donnent une audition. Le chroniqueur musical de la Feuille d’avis relève « le fort joli toucher de Françoise S.», qui suit les leçons de piano de sa tante Yvonne. Elle obtient en juillet 1935 son diplôme de culture générale puis, deux ans plus tard, son brevet pour l’enseignement ménager. Si je ne fais pas erreur, elle vit alors au numéro 13 de l’avenue de France, là où se trouve l’Asile des aveugles, que dirigent ses parents. En 1941, à vingt-cinq ans, elle est nommée dans une école primaire à Payerne. Elle reste à ce poste jusqu’en juin 1959, date de sa mutation dans une autre école, à Lutry. «Son départ sera vivement regretté», commente la Tribune de Lausanne.

De source moins sûre, j’apprends qu’elle est tout le contraire d’une femme d’intérieur. Elle aime le grand air, pratique le ski, le vélo et la marche, pas la varappe – elle a peur du vide. Elle a beaucoup voyagé, qui sait dans quels pays. À un moment donné, sa famille s’est retrouvée propriétaire d’un château en périphérie de la ville, mais j’ignore si Françoise y a résidé.

Sa mère meurt en août 1961 après une longue maladie. Le service funèbre a lieu dans l’intimité au château familial. En avril 1968, c’est son père qui décède subitement à Gênes. L’année suivante, en mai, Françoise est mutée une dernière fois, à Carrouge : presque quatre cents habitants, un bureau de poste, le téléphone, des cafés, des garages, une station-service, un gypsier-peintre, une fabrique de pâtes molles, des agriculteurs, un homme de lettres – et, désormais, une institutrice ménagère.

C’est le jardin qui attire son attention. Un désordre pareil, ça ne va pas. Elle a dû passer devant à plusieurs reprises avant de se décider, un soir de juin peut-être, à marcher jusqu’à la barrière pour saluer la vieille femme penchée au-dessus des laitues – mais est-ce que ce sont bien des laitues, impossible d’être sûre, les légumes sont ensevelis sous les fleurs qui poussent en jungle tout autour. Françoise se présente, la femme fait de même, elle s’appelle Madeleine. Elle est la sœur de l’homme de lettres qui, à cette heure-ci, doit être parti pour une promenade nocturne, à moins qu’il ne bûche sur un texte à rendre dans les plus brefs délais. Madeleine ne se plaint pas, elle ne dit pas qu’elle se sent seule, que ces travaux d’extérieur sont devenus trop pénibles pour elle. Françoise attend un jour ou deux avant de revenir. Voyant Madeleine suer sur les haricots qu’envahit un massif de dahlias, elle lui dit mais laissez-moi vous aider. Elle longe la barrière jusqu’au portail, elle entre dans le jardin.

Après la récolte, elles vont prendre une limonade dans le verger, à l’arrière de la maison. Elles équeutent ensemble, Madeleine lui raconte l’histoire de la petite chatte fugueuse. Son frère et elle ont passé leur enfance dans une ferme à trente kilomètres d’ici. Lorsqu’il a fallu déménager, on a emmené les chats, mais deux jours après l’installation, la petite avait disparu. Madeleine revoit son frère de onze ans la chercher partout, désemparé, luttant contre des larmes qui, à son âge, ne lui étaient plus permises. Une semaine plus tard, un billet arrivait, en provenance de la ferme de leur enfance : la petite chatte était rentrée à la maison.

De l’amitié qui naît entre Françoise et Madeleine, je n’affirmerai rien. Je ne sais pas ce qu’elles se disent. Elles ont plus de vingt ans d’écart, partagent l’amour du grand air, de la montagne, l’effort physique que celle-ci exige. J’imagine Madeleine s’enflammer en évoquant le Big Bang et la fin de la Terre, ce jour où le soleil explosera et tout son système avec.

Un soir de juillet, Madeleine sera sortie de la maison pour proposer à Françoise, accroupie près d’un carreau de salades assailli par les limaces, de rester souper. Françoise aura insisté pour mettre la table. Sans être intrusive, elle aura fait preuve de fermeté face à cette tête de mule de Madeleine – ça suffit, tu me laisses t’aider. Mais non, maintenant que j’y pense, elles se vouvoyaient.

Ce que je crois, c’est que Madeleine sentait qu’elle n’en avait plus pour très longtemps. Son frère, seul, ne s’en sortirait pas. Leur mère le lui avait dit sur son lit de mort, presque quarante ans plus tôt : ma Madelon, autant ne pas se faire d’illusions, Gustave ne se mariera pas. Sois une bonne sœur, reste auprès de lui. Madeleine a obéi, s’est assignée à résidence, a suspendu sa propre vie pour tenir la promesse. Elle était l’aînée, elle a pourvu à tout. Rencontrer Françoise aura été son dernier geste envers son frère, sa dernière précaution.

Lorsque Madeleine meurt, en février 1971, Françoise est suffisamment proche pour en être affectée. Le soir même, elle devait être auprès de Gustave, qu’elle a peut-être consolé en lui disant que sa sœur avait fait comme la petite chatte, elle était rentrée à la maison. Elle a préparé un bouillon pour le frère orphelin, qui ne devait pas avoir très faim mais quelque chose de chaud, gras et salé, avec le froid qu’on a ces jours, ça va vous faire du bien.

Comparée au château familial, la maison n’a pas dû beaucoup impressionner Françoise. Quatre étages en comptant la cave, où des pommes de terre patientent sur des claies, et le grenier, où se trouvaient autrefois les chambres des ouvriers agricoles. Les dépendances ne sont plus exploitées et pourtant, il lui semble certaines nuits entendre les vaches remuer dans l’étable, la jument s’ébrouer. Elle respire une odeur chaude lorsqu’elle traverse la grange.

Le téléphone est installé dans le couloir. Un jour, elle voit Gustave vaciller, s’accrocher au cordon. Elle le retient de justesse en le grondant un peu puis fait déplacer le téléphone au salon. Gustave peut désormais s’asseoir dans le fauteuil pour répondre aux nombreuses sollicitations qui le cernent. Françoise est tentée de tirer la prise pour lui offrir du répit et je pense qu’elle l’a fait parfois, il n’y aura vu que du feu.

C’est ainsi qu’elle se met, sans l’avoir prémédité, à officier en tant que dame de compagnie, ou faudrait-il dire gouvernante, auprès de ce vieil homme de lettres dont les journées sont chargées. Le matin est consacré aux soins du corps, lents, longs et nécessaires, la machine requiert toujours plus de prudence. Peu avant midi, il rejoint Françoise à la cuisine et l’aide à préparer le repas. Il la fait tellement rire, à l’appeler la duchesse, à cause de ses épaules tombantes, son maintien noble. Après la vaisselle, une sieste dont il peine à émerger. Il marche un peu, en boitant, une heure ou deux les bons jours. À son retour, Françoise l’accueille avec une tasse de thé, il s’assied à son bureau et tente une lettre. Mais c’est déjà le soir et la fatigue le gagne. Un tel quotidien ne laisse presque aucune place à l’écriture.

Dans cette demeure qu’il n’a, de son propre aveu, plus la force d’assumer, Françoise prend les choses en main. Elle a été formée pour le faire, elle qui a enseigné à des générations d’adolescentes l’art et la manière de tenir son ménage. Elle connaît les tâches ingrates et s’en acquitte avec efficacité. Les sols et les fenêtres, le linge. Changer un pansement, nouer une cravate quand les doigts perclus d’arthrose n’ont plus pu, la toilette peut-être aussi, à la fin. S’il doit descendre en ville, elle l’accompagne et lui paie le bus. Un jour d’août, une voiture les conduit au sommet d’une colline que Gustave ne peut plus gravir à pied. On contemple la vue, on respire, on repart. Dans une lettre, il écrira que ce moment contenait en résumé tous les étés anciens.

Quand il se met en tête d’apprendre par cœur, en anglais, des vers d’Emily Dickinson, Françoise l’aide à traduire puis à répéter :

If I shouldn’t be alive

When the Robins come

Give the one in Red Cravat

A Memorial crumb –

Il y est question de rouges-gorges, ça le console un peu de ceux que les chats dévorent au fond du jardin.

À Noël, Pâques ou son anniversaire (j’ai trouvé la date, elle est du 10 juillet – Cancer), il compose pour elle de petits poèmes sur des cartes postales représentant des fleurs ou des oiseaux, mésange charbonnière, lis flamboyant, grive musicienne, sabot de Vénus, soldanelle fluette. Il n’a pas besoin de les affranchir, il les laisse sur la table de la cuisine. L’une d’elles, qui porte l’écriture tremblée de la fin de sa vie, exprime à Françoise son respect, sa reconnaissance et son amitié. Mais c’est sans doute de vive voix qu’il lui annonce son intention de faire d’elle son héritière. Elle lève le menton, y pense un instant et répond qu’elle veut bien. Ce ne sont pas des paroles en l’air.

Elle se souviendra jusqu’à sa mort du dernier été de Gustave dont il disait, je ne sais plus où j’ai lu ce mot, qu’il était énigmatique. Cette année-là, 1976, la sécheresse frappe, une canicule qui n’était pas alors monnaie courante. La chaleur rend les fleurs magnifiques mais les cerises se flétrissent au verger et toute l’Europe est brûlée. Cela n’arrange pas la santé de Gustave, que plusieurs interventions chirurgicales ont épuisé.

Le dernier jour de septembre, il tombe deux fois. Françoise le conduit à l’hôpital. Il y a un problème avec sa prothèse de hanche, et il n’est pas impossible qu’il nous fasse une hémorragie cérébrale, on va le garder quelque temps. Françoise passe le voir chaque jour, « un petit instant », précise-t-elle dans une lettre.

Elle est présente lorsqu’il meurt, un mercredi de novembre. Elle rentre à la maison, qu’elle prépare pour accueillir la dépouille et organiser la veillée. Elle n’en fait pas tout un foin. Il y a des sourires, des larmes, bon. Le jour de l’enterrement, les plus proches se réunissent ici pour une prière avant la levée du corps, serrer les boulons du cercueil que des voisins portent ensuite dans les escaliers, puis sur la route, jusqu’à l’église. Il pleut sur le bois jaune. Fini de rôder, Gustave.

 

Elle et lui auront passé ensemble moins de six années. Cette brève vie commune, si elle ne regarde personne, a valu à Françoise sa place dans les livres, les introductions et certaines notes de bas de page, plus rarement dans les index, sous le nom de mademoiselle Subilia, son nom de jeune fille, c’est-à-dire de vieille fille, cette horrible expression. Les personnes qui l’ont connue l’appellent parfois la Mère Subilia, ou le dragon, dans des proportions variables de tendresse et d’agacement. Je la préfère en Françoise, franche, fausse, droite, impérieuse.

J’ai tout entendu à son sujet. On dit qu’elle voulait garder la mainmise sur les lieux où Gustave avait composé son œuvre. D’autres me racontent au contraire l’accueil chaleureux qu’elle réservait, avec thé et gâteaux, à quiconque venait la questionner sur lui. Les témoignages s’accordent sur deux points : elle avait ses idées, et chez elle, même les chats devaient s’essuyer les pattes avant d’entrer. J’ai tout entendu à son sujet, mais jamais sa voix.

Quand j’ai décidé, pour mon deuxième livre, de parler de Madeleine et Gustave, je suis très vite tombé sur cette femme, cette Françoise, impossible d’y échapper. Elle n’a pas trouvé sa place dans mon histoire, mais dès que le livre est parti à l’impression, j’ai commencé à prendre des notes pour un texte sur elle.

Cette vie révolue me donne l’illusion de pouvoir en rendre compte exhaustivement. La distance a transformé les journées de Françoise – qui sur le moment devaient être, comme celles de n’importe qui, tour à tour joyeuses, bordéliques, ennuyeuses ou tristes – en un univers autonome, avec des lois observables. Il semble possible, en travaillant bien, d’épuiser le sujet. Mais en même temps que sur elle-même, c’est sur son propre infini mystère que s’est refermée cette vie. Il n’y a pas eu de témoin, il n’y a plus que la maison.

Peu après la mort de Gustave, ces messieurs-dames de l’université arrivent pour rassembler les papiers et les mettre à l’abri. Françoise ouvre sa porte, bien sûr, les emmène dans le bureau, les laisse se promener, dresser des listes, s’émouvoir devant un carnet de notes. Lorsque ces messieurs-dames s’en vont en promettant de revenir, elle sourit.

Si quelqu’un avait découvert ce qu’elle dissimule, elle n’aurait eu qu’à faire l’innocente, jeter la faute sur la maison – avec toutes ces pièces, ces meubles, ces tiroirs, vous savez, on tombe sans arrêt sur des choses. Mais personne n’a rien vu et maintenant qu’elle est seule, Françoise peut se mettre aux albums.

Il n’y a, la plupart du temps, ni date ni légende au dos des photographies que prenait Gustave. Elle ne cherche pas à rétablir la chronologie, elle adopte des stratégies personnelles, parfois contradictoires ou difficiles à saisir. En regard de certains clichés, elle recopie des phrases de Gustave. Si elle n’avait pas lu ses livres avant, elle a dû le faire à ce moment-là. À force, elle en connaît par cœur des passages entiers, comme une prolongation de ces soirées où elle lui faisait répéter Dickinson.

Elle sait à quelle vitesse s’abîme une maison vide, et que sa présence ici lui permet de durer. Mais elle refuse de vivre dans un musée. Les sacs à grain restent au grenier, les vieilles fenêtres dans la grange. Pour le reste, elle prend ses libertés. Elle range toutes les assiettes creuses dans le même placard, les petites et les grandes cuillères dans des compartiments distincts, l’argenterie à part. Elle mêle ses livres à ceux de la bibliothèque, accroche aux murs les tableaux d’une artiste qu’elle admire, fait venir du château familial son quart-de-queue, et de quoi s’asseoir : fauteuils crapauds, chaises en osier, sofas, bergères, récamiers, méridiennes. Elle réaménage les pièces pour grouper les meubles en fonction de leur style et la couleur de leur bois.

Son potager est au cordeau. Contre la façade et le long de la barrière, elle plante toutes sortes de fleurs, primevères, tagètes, cosmos du Mexique, et cette variété de tulipes qui s’appelle Françoise, ça l’amuse – une espèce d’un blanc immaculé, qui fleurit au mois de mai et sur laquelle l’influence de la Lune n’est pas déterminante.

Chaque matin, après son café bu en lisant le journal, une heure de piano. Un peu de ménage, la préparation du repas, comme au temps de Gustave. Sur son calendrier, elle note l’arrivée de la première fauvette, le départ de la dernière hirondelle. L’après-midi, elle sillonne sur son vélo les routes de la région. La lessive une fois par semaine, le repassage dans la cuisine du haut. Sans mari ni enfants, elle est maîtresse en sa demeure, ce n’est pour personne d’autre qu’elle-même qu’elle accomplit chacun de ses gestes. Soir, télévision. Elle remarque immédiatement quand elle a oublié de remonter une horloge, il y a un bruit en moins.

Un jour, en descendant à la cave, elle se retrouve les pieds dans l’eau, les rats nagent la brasse dans la pénombre. Elle fait couler une chape de béton pardessus la terre battue.

Il y a en toute saison des travaux à planifier, des révisions, des ravalements. Elle y investit une partie de sa fortune qui est, semble-t-il, considérable – ce château familial, peut-être des placements en Bourse, un portefeuille de titres, Françoise en magnat de l’immobilier, pourquoi pas.

Elle gère son pactole, et ce n’est que parvenue à un âge avancé qu’elle laisse 100 000 francs à un escroc venu frapper à sa porte. Pour garder un œil sur la durée de vie des piles, elle note dans un calepin le nombre d’heures passées à écouter la radio. Et quand il faut refaire le toit, plutôt que puiser dans ses économies, elle décide de vendre un tableau assez coté, franchement moche, que Gustave aimait. Elle en a le droit, elle ne vit pas dans un musée.

À contrecœur, elle se résout au chauffage central, parce que rien que les feux lui prennent des heures chaque jour, les allumer, les entretenir, s’assurer qu’elle a des bûches en réserve, et puis le froid qu’il peut faire dans ce pays, non, vraiment, ça suffit. On ne l’accusera pas de gaspillage, elle chauffe très modérément, au pire de l’hiver elle garde sa cape à l’intérieur – alors qu’à l’église, les températures sont trop élevées, elle l’a signalé à plusieurs reprises.

Au fil des ans, la circulation s’intensifie dans le village, au point qu’à certaines heures, Françoise n’entend plus la fontaine dans la cour. Elle sait combien cette petite musique était chère à Madeleine et Gustave, l’eau qui s’écoulait jour et nuit, même ce mémorable hiver où tout avait gelé, et leur fontaine qui continuait inexplicablement de fonctionner, comme si elle trouvait sa source dans une veine plus chaude, plus profonde que les autres. Françoise cède et achète un second bassin qu’elle fait raccorder à l’arrière de la maison, là où c’est plus calme, entre le verger et le bûcher. Il suffit désormais qu’elle ouvre la fenêtre pour écouter l’eau, dont le son se modifie quand un rossignol vient s’abreuver. Dans la foulée, elle commande de nouveaux arbres pour remplacer les vieux, et que dure le chant des oiseaux au moins dans ce coin du monde.

Mais tout est menacé. Elle voit déjà les immeubles qui pourraient se dresser sur les terrains en contrebas – ni une ni deux, elle en exige le dézonage, quitte à ce qu’ils perdent une grande partie de leur valeur financière. Elle vivante, on ne construira rien de ce côté-là et la lumière du couchant pourra toujours pénétrer dans la maison.

Côté cour en revanche, elle n’a pas pu empêcher les travaux, quand ils ont goudronné, vers la fin des années 80. Elle a fait de son mieux pourtant, en se postant comme à Tian’anmen au beau milieu de la route, mains sur les hanches face aux bulldozers.

Elle vit près de quarante ans dans cette maison, dont plus de trente complètement seule. Une circonstance dont elle a hérité avec les murs : on y vieillit, on ne fait d’ailleurs que ça, plus personne ne naît ici depuis le XIXe siècle.

Les derniers temps, Françoise est forcée de se replier au rez-de-chaussée. L’ancienne salle à manger du dimanche devient le salon de musique, elle y fait installer un piano droit parce qu’elle ne peut plus monter à l’étage pour jouer sur le quart-dequeue, les escaliers lui coupent les jambes. Elle n’a aucune peine à évoquer sa mort prochaine. Elle n’est pas pressée, mais elle est prête. Refuse l’acharnement thérapeutique. Au terme de plusieurs mois difficiles, elle s’éteint un matin d’août 2008.

Peu après, ces messieurs-dames de l’université viennent vérifier s’il ne reste pas une ou deux choses de Gustave et découvrent des boîtes entières de documents. Par ailleurs, quelque chose cloche dans le bureau. Sur les photographies, les murs sont tapissés d’un papier peint assez sombre, orné de motifs plus clairs. Pourquoi est-il désormais clair et les motifs sombres, comme si on se trouvait dans un négatif ?

En voyant les murs se défraîchir, Françoise aura décidé d’agir. Les rouleaux de papier peint stockés au grenier ne suffiraient pas pour toute la pièce. Elle s’est renseignée : on ne vendait plus ces couleurs-là, passées de mode depuis longtemps. Elle a insisté, elle pouvait payer rubis sur l’ongle. Rien à faire. Elle a dû se rabattre sur cette option insatisfaisante, motifs similaires, autres teintes.

Pragmatique, elle a procédé de la même manière pour les fauteuils usés, les rideaux, les tapis. Elle que fascinaient les tsars de Russie s’est acquittée de son héritage comme d’une charge royale. Elle a tenu sa promesse, pris soin des choses qui prennent fin. À sa mort, elle laisse la maison dans un meilleur état que lorsqu’elle y est entrée. Le jardin bien sûr est sauf aussi.

Un matin comme les autres. Elle prépare son café et prend place à la longue table de la cuisine. En buvant, elle regarde monter la lumière. Elle parcourt le journal à la recherche de noms familiers, aujourd’hui c’est Jeanne qui est dedans. Françoise pourrait se rendre à l’enterrement, ce n’est pas loin, ça lui ferait une sortie. Dans leur vase, les tulipes continuent à pousser, elles se contorsionnent en direction de la lumière, un peu pâles. Elle se lève, glisse un cachet d’aspirine dans leur eau pour les raviver.

À force de chercher, je suis tombé sur une émission de radio consacrée à Gustave où Françoise témoigne. Elle parle peu mais ça y est, j’ai sa voix. Aiguë, elle correspond à ce qu’on m’a dit de son corps, fluet et ancré, ses allures de galopine jusque dans son grand âge. Les vingt dernières années de sa vie coïncident avec les vingt premières de la mienne, et entendre cette voix attise mon regret de l’avoir ratée alors que seuls quelques kilomètres nous séparaient. Elle ne me manque pas – peut-on se prendre d’affection pour une personne que l’on n’a pas connue ? –, mais presque.

Je ne répare aucun oubli, aucune injustice, et je ne saurai jamais qui elle était vraiment, c’est son secret. Mais rien ne m’empêche de l’imaginer, Françoise, franche ou fausse, droite, impérieuse, debout derrière l’une des fenêtres de la maison. Elle a le temps maintenant, tout le temps du monde, et elle boit son café en attendant que flamboient les cosmos.

OceanofPDF.com