Tortues
5 La promesse
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La promesse
Le chemin qui s’élève au-dessus de la ville longe une forêt nue. Je passe sans m’arrêter devant le numéro 74, où Friedrich Dürrenmatt a vécu plusieurs décennies. C’est au 76 que j’ai rendez-vous, une maison que l’écrivain aurait fait construire pour sa seconde épouse, désormais veuve. J’arrive à destination avec cinq minutes d’avance. Le ciel est blanc comme un présage, je suis terrifié. Pour tuer le temps, je sors mon appareil jetable et prends une photo qui servira à illustrer mon travail.
Je peux prouver chaque chose que j’affirme au sujet de ce mercredi 15 février 2006, tout est enregistré : les phrases prononcées par la veuve, au mot près, son accent, ses silences, ses soupirs et ses rires, les diverses formes de ses rires au fil de cette journée – en réalité à peine quelques heures qui, vues d’aujourd’hui, se situent précisément au milieu de ma vie, dont elles ont infléchi le cours sans retour possible.
Six mois plus tôt, je quittais la maison de mon enfance. Mes parents m’ont conduit à Bâle en voiture, nous avons fait une pause sur une aire d’autoroute et cette ville où j’allais passer un an, à deux heures de tout ce qui m’était familier, m’a soudain semblé infiniment lointaine. Les derniers jours avant mon départ de Lausanne, les gens me demandaient sérieusement si je reviendrais en Suisse de temps en temps.
À Bâle, l’immeuble se trouvait à côté du zoo, dans une rue courte, verte et jaune – Eggfluhstrasse, cette sonorité n’a jamais rien perdu de son étrangeté. La dame qui me louait la chambre avait été claire : elle en avait fini avec l’éducation de ses enfants et n’avait pas l’intention de recommencer, il faudrait que je me montre indépendant, responsable, adulte. D’ailleurs je ne vivrais pas avec elle dans l’appartement mais au dernier étage de l’immeuble, sous les toits – une chambre de bonne, m’a expliqué mon père. Les WC se trouvaient sur le palier.
Pour aller en cours, je longeais un canal en bordure du zoo, l’odeur des animaux se mêlait à celle de l’eau. Je débouchais dans un faubourg, passais devant le McDonald’s, suivais une ruelle qui montait jusqu’au Gymnasium am Münsterplatz. Enfilade de cours intérieures, escaliers dérobés, salles de classe poussiéreuses, longs couloirs au sol rendu irrégulier et lisse par les élèves qui y traînaient les pieds depuis le XIe siècle. Les tours rouges de la cathédrale se voyaient de la plupart des fenêtres.
Un vendredi d’août, le jour de mes dix-sept ans. Le semestre venait de débuter mais je songeais déjà au mois de juin, quand je devrais rendre l’exposé le plus important de ma scolarité, judicieusement nommé «travail de maturité». Il me fallait un thème. J’étais en Suisse allemande, j’aimais la littérature, quelqu’un m’a suggéré Dürrenmatt, son rapport à la mythologie grecque.
Friedrich Dürrenmatt. L’année précédente, en classe, j’avais lu avec difficulté La Visite de la vieille dame. L’allemand était alors une langue profondément étrangère. J’avais beau l’étudier depuis des années, répéter mon vocabulaire, réciter les déclinaisons, apprendre les règles et les exceptions, je devais m’interrompre un mot sur trois pour ouvrir mon gros Langenscheidt jaune. Quant à la mythologie grecque, j’en connaissais ce qu’on connaît quand on ne s’y est jamais intéressé, Icare qui se brûle les ailes, Atlas éternellement ployé sous le monde, le Minotaure et le fil d’Ariane (cette histoire, je l’avais retenue facilement, l’héroïne portait le même prénom que ma mère).
Cet automne-là à Bâle, j’ai entrepris de lire, dans les petits volumes beiges des éditions Diogenes, Dürrenmatt à haute voix, pour me faire l’oreille autant que l’accent. Et de lire non seulement ce qui avait un rapport avec mon thème – Minotaurus, Herkules und der Stall des Augias, Das Sterben der Pythia –, mais aussi tout le reste, de la première comédie au dernier roman, les pièces radiophoniques, les essais et les entretiens, pas nécessairement dans l’ordre chronologique mais sans sauter les notes ni les introductions. Il me semblait que c’était la moindre des choses.
Mes dix-sept ans ont pris la forme de cette ville. Pour la première fois, dans ma mansarde éclairée par une fenêtre dans le toit, je vivais seul. Libre de mes faits et gestes, j’ai adopté sans le savoir des habitudes qui ne me quitteraient plus. Je marchais pendant des heures en écoutant de la musique, j’écrivais presque chaque jour, j’allais nager à la piscine Rialto. Dès que je le pouvais, je m’asseyais au bord du Rhin.
L’allemand se faisait peu à peu une place en moi. J’entendais le dialecte dans la rue et le Hochdeutsch dans les séries américaines que je regardais en version doublée – The O.C. surtout, qui en allemand s’appelait The O.C. mais dont le titre français était Newport Beach, ce qui a créé quelques malentendus à l’époque. Je prenais mon petit-déjeuner en allemand avec ma logeuse, j’envoyais des messages en allemand, des mots allemands se frayaient un chemin jusque dans le journal que je tenais.
Et je lisais Dürrenmatt. Je consultais moins le dictionnaire, je repérais des tournures de phrases, je commençais même à rire à certains passages. La fascination s’est vraiment installée quand j’ai attaqué Labyrinth, premier volume d’un vaste projet autobiographique qui s’ouvre sur l’affirmation que décrire sa propre vie est une entreprise impossible, quoique compréhensible : « La mort s’approche, la vie s’évapore. Parce qu’elle s’évapore, on veut la mettre en forme ; en la mettant en forme, on la fausse.» À dix-sept ans, cette logique implacable m’a percuté. J’ai lu ce livre comme tout ce que je lisais à l’époque, en observant de près comment c’était construit. Je m’endormais sur les pages. Par la suite, on a soupçonné une mononucléose.
J’ai traqué Dürrenmatt. Pour la première fois, pas la dernière, je tentais d’esquisser la vérité d’une personne en rassemblant compulsivement tout ce que je trouvais à son sujet.
J’allais à Berne pour rencontrer un spécialiste aux Archives littéraires suisses – l’effet sur moi de ces mots, archives littéraires –, à Genève pour consulter des manuscrits et des dessins. Je n’avais pas grandi en visitant des musées chaque semaine, mes parents ne le faisaient pas et j’étais troublé de me voir accomplir ces actions, traverser des gares, des salles d’exposition désertes. Je devais avoir l’air un peu perdu, cette fois où une employée m’a demandé, en français, ce que je faisais ici. J’ai bredouillé, dans la même langue, que j’aurais voulu visiter. Après un flottement, elle m’a dit : sprechen Sie Deutsch ?
Quand je rentrais dans ma chambre de bonne, je voyais les piles de livres qui m’attendaient et je me répétais la phrase que ma logeuse soupirait chaque semaine devant son panier de linge sale : wo Berge sich erheben – là où les montagnes s’élèvent. Il n’y avait pas d’eau chaude au lavabo des WC, je me rasais depuis peu, la lame froide m’écorchait le visage. Je reprenais ma lecture, notais des choses sur la vie, les textes, les tableaux de Dürrenmatt, qu’entretemps je m’étais mis à appeler Fritz.
Et puis on m’a parlé d’elle, la seconde épouse, désormais veuve. Elle vivait encore, il pourrait valoir la peine de lui poser quelques questions ? Je l’ai contactée par téléphone la deuxième semaine de janvier. À ma surprise, elle a décroché. Dans mon allemand timide, je lui ai expliqué qui j’étais, et que je consacrais un travail à – je ne savais pas comment je devais dire. Herr Dürrenmatt ? Votre mari, ou feu votre mari ? Elle riait pendant que j’essayais de lui exposer mon projet. J’en suis venu au fait : serait-elle d’accord qu’on se rencontre ?
Nein.
Je suis resté muet comme si elle m’avait giflé. Non, a-t-elle répété. Vous savez, tellement de gens s’intéressent à Dürrenmatt. Si je devais parler à tout le monde, je ne ferais plus que ça.
Elle était allemande et s’exprimait différemment de ma logeuse ou des profs du Münsterplatz. J’ai dû balbutier qu’évidemment je comprenais. Mon cœur tapait dans ma gorge, non mais qu’est-ce que j’avais cru ? Je me demande encore aujourd’hui ce qui dans ma voix, dans mon choix maladroit de paroles, lui a fait reconsidérer ma requête.
Vous m’avez l’air très intéressé. Je suis souvent en déplacement en ce moment, rappelons-nous dans quelque temps.
On s’est téléphoné plusieurs fois. Un vendredi soir de fin janvier, elle m’a proposé de venir le surlendemain, dimanche. C’était beaucoup trop précipité pour moi mais j’ai dit oui, bien sûr. Elle a changé d’avis, m’a fixé une autre date, qu’elle a fini par annuler. Elle me testait. Vous voulez toujours qu’on se rencontre ? Le sens de sa question m’échappait. Donnez-moi votre adresse. Elle tenait à ce que je sois bien préparé. Quelques jours plus tard, je recevais par la poste la cassette du film qu’elle avait consacré à Dürrenmatt, Portrait eines Planeten – le portrait d’une planète.
Générique de début. La caméra se promène sur un tableau où domine la couleur rouge, pendant que la voix de Dürrenmatt clame : Ich bin der erste Gott. Je suis le premier dieu. Heureusement pour moi, le film, qui durait quatre heures, était sous-titré en anglais. Je l’ai visionné en plusieurs sessions, en prenant des notes. Quand je sortais la cassette du magnétoscope, je vérifiais où en était la bande pour me faire une idée du temps qu’il restait. J’observais l’écrivain dans sa bibliothèque, puis dans un centre d’insémination bovine, puis sur un vélo d’appartement, en sueur, une serviette autour du cou, pédalant devant une télévision où passe un dessin animé. Il peint, écrit, joue avec son cacatoès. Il évoque son absence d’imagination et le fait qu’il n’a que quelques motifs à sa disposition, très peu, qui reviennent sans cesse sous des formes variées. Enfant, il dessine deux cartes : l’une représente son village, l’autre les constellations. À dix ans, Thésée me préoccupait déjà, dit-il avec un hochement de tête horizontal, une désapprobation.
Elle a fini par confirmer la date, ce serait donc le mercredi 15 février à onze heures, chez elle à Neuchâtel – et c’est maintenant, j’y suis. J’ai pris le train à Bâle tôt le matin, je manque les cours pour être ici, je n’ai rien réussi à avaler. La veille, je suis tombé sur un livre qui m’avait échappé, écrit par la veuve, que j’ai essayé en vain de lire à toute vitesse. Je sonne.
La femme qui m’ouvre n’est pas elle. Nous descendons un escalier, je me doute que les œuvres d’art aux murs ne sont pas des copies. Je reconnais l’un des tableaux de Dürrenmatt, Die Katastrophe, des trains précipités dans l’abîme. Nous pénétrons dans un vaste séjour peint en blanc, qu’une baie vitrée inonde de lumière. J’aperçois le lac en contrebas, il s’est mis à pleuvoir. Une voix s’élève, familière.
Da sind Sie ja !
Son visage me stupéfie. C’est une femme âgée – même si j’ai dix-sept ans et que pour moi on est vieux à vingt ans –, mais sa façon d’être âgée n’a rien de commun avec celle des gens que je connais. Elle est grande, droite, d’une extraordinaire froideur. Je pense à la vieille dame de La Visite de la vieille dame, qui revient dans le village de son enfance pour se venger d’un outrage subi autrefois. Dürrenmatt a écrit cette pièce bien avant de rencontrer celle qui se tient devant moi, je suis sûr pourtant qu’il a retrouvé en elle quelque chose de son personnage. Je ne voudrais pour rien au monde provoquer la colère de la veuve. Elle sourit.
Vous prenez un café ?
Sur le comptoir en bois qu’elle me désigne sont disposées une cafetière, des tasses et des viennoiseries. Je réalise que je ne lui ai rien apporté, et je n’ai jamais bu de café de ma vie, je n’aime pas ça, je pense, mais cette tasse, la question ne se pose même pas, il va falloir la boire. Je dis oui, merci.
Vous préférez que je vous appelle Bruno ou Herr Pellegrino ?
Monsieur Pellegrino, c’est mon père. Je réponds que Bruno c’est bien. Elle dit à son employée de nous laisser et nous prenons place sur des canapés autour d’une table basse en verre. Elle me parle des tableaux de Dürrenmatt que j’ai vus dans l’escalier. Je ne m’habitue pas au fait qu’elle l’appelle Dürrenmatt. J’essaie de l’interrompre aussi poliment que possible pour glisser ma question : est-elle d’accord que j’enregistre notre entretien ?
Nein.
Cette dureté de nouveau. Jamais je ne pourrai prendre en note ce qu’elle dit dans son allemand rapide et sophistiqué. Je dois pâlir, l’attendrir, elle se ravise.
D’accord, si vous me promettez de détruire les bandes.
Elle dit wenn sie mir versprechen et je pense à Das Versprechen, La Promesse, un roman de Dürrenmatt que je viens alors de lire mais dont je serais bien incapable, en ces instants de panique, de résumer l’intrigue. Je promets et sors un magnétophone que je pose sur la table. Je lui demande, pour commencer, de se présenter brièvement.
Moi ?
Elle rit.
Avez-vous lu mon livre, Die Frau im roten Mantel ?
Je lui dis la vérité, que j’en ai découvert l’existence trop tard, je suis désolé – elle me coupe : eh bien il y a ça. Je hoche la tête et me concentre pour suivre son récit, à ce stade je n’ai plus droit à l’erreur. Elle ne parle pas de son enfance, pas de sa famille, elle en vient directement à ses études, sociologie et journalisme. Elle voulait faire de la politique ou devenir diplomate. Et puis il y a eu ce projet théâtral.
L’un de mes professeurs s’intéressait beaucoup aux femmes en politique. C’était il y a longtemps, ce n’était pas fréquent à l’époque. Il a décidé de monter de vieilles tragédies grecques d’Aristophane dans lesquelles les femmes se mettent en grève : nous ne coucherons plus avec les hommes tant qu’ils feront la guerre.
Elle a employé l’expression mit den Männern ins Bett gehen, aller au lit avec les hommes. Gêné, je ris en disant que c’est une bonne idée.
Oui, n’est-ce pas ? Qu’on fasse enfin de la politique de manière raisonnable. Le rôle principal, Lysistrata, la meneuse, c’est moi qui l’ai joué. Ce travail m’a fascinée. Créer un personnage que l’on n’est pas soimême et où l’on verse pourtant énormément de soi. J’ai déclaré : je serai comédienne.
Ses études à Munich, son premier rôle à Berlin, avec un metteur en scène connu dont je n’ai jamais entendu le nom, sa carrière qui démarre, théâtre, cinéma, télévision. Mais elle s’ennuie, redire les mêmes choses encore et encore, et dépendre du choix des autres, elle ne veut plus. Elle passe derrière la caméra pour tourner des portraits – pas des interviews, précise-t-elle, des portraits, dans lesquels elle cherche à définir un individu à partir de son travail.
C’est grâce à un ami commun que j’ai rencontré Dürrenmatt. Je l’ai raconté dans mon livre, vous le sauriez si vous l’aviez lu. Quoi qu’il en soit, j’ai voulu faire son portrait.
Je demande pourquoi et elle s’exclame : mais c’était mon métier ! Je faisais des films ! Je dis oui oui, bien sûr, mais pourquoi Dürrenmatt et pas quelqu’un d’autre ?
Je connaissais ses pièces de théâtre et les trouvais intéressantes. Et… bon. Dürrenmatt est très vite tombé amoureux. Plus vite que moi, n’est-ce pas ? Sa femme était morte depuis quelques mois et il était seul, et malade, il n’allait pas bien du tout. Il avait arrêté de peindre, il écrivait moins. Un nouvel amour permet une nouvelle entrée en scène. Vous ne le savez pas encore mais vous l’apprendrez.
Après leur rencontre, Dürrenmatt compose une invective contre la Pythie. Il la maudit de l’avoir précipité dans cet amour contre lequel il ne peut pas se défendre, alors qu’il s’était engagé sur la voie de la solitude. Je verrai plus tard, en étudiant les images, que la Pythie qu’il dessine a le visage de la femme devant moi. Pour l’heure, soulagé qu’on en vienne à mon thème, je l’invite à poursuivre.
Vous le savez, Dürrenmatt a grandi avec les mythes grecs que lui racontait son père en allant au prêche. Il le dit dans mon film. Les enfants aujourd’hui lisent Astérix, lui ce sont ces mythes qui le fascinaient. Son œuvre entière se base là-dessus. Dans ses textes sur la Pythie, il met en place une énorme construction intellectuelle pour analyser le hasard et le destin. Il ne s’agit au fond que de ça : qu’est-ce que le hasard, qu’est-ce que le destin ? Le hasard existe-t-il, le destin existe-t-il ?
Hasard ou destin, je n’invente rien, le téléphone sonne à ce moment-là. Elle se lève, décroche et je découvre qu’elle parle un français impeccable. Elle passe à l’anglais pour dire : je n’ai pas beaucoup de temps maintenant parce que j’ai un très gentil invité, un jeune homme qui écrit quelque chose sur Dürrenmatt et veut me poser des questions. Je n’ose pas la regarder, j’avale mon café, amer et froid. Elle raccroche.
C’était l’ambassadrice de Manille, où on a monté une pièce de Dürrenmatt l’année dernière. C’était beau !
Je ne sais pas quoi répondre. Dans le monde d’où je viens, on ne glisse pas avec aisance d’une langue à l’autre, et il est rare qu’une ambassadrice nous passe un coup de fil en fin de matinée. Elle reprend.
Vous savez, il était très amoureux de moi. En fait, il était déterminé à m’épouser. Et je lui ai dit : je ne me marie pas tant que le film n’est pas fini. Je crois que c’est une question de professionnalisme. Vous ne pouvez pas réaliser une bonne interview de quelqu’un s’il ne s’ouvre pas, s’il n’y a pas là quelque chose comme une sphère érotique. Je plaisais à tous les hommes dont j’ai fait le portrait.
Mon trouble doit se voir. Elle précise : je n’ai jamais eu d’aventure avec eux, cela aurait justement tout perturbé, n’est-ce pas ?
Je n’avais aucune chance face à elle. J’avais beau m’être préparé du mieux que je pouvais, je ne possédais aucune des références artistiques, culturelles, philosophiques ou religieuses qu’elle dégainait. Elle l’avait bien compris. À un moment donné, elle a éclaté de rire : vos questions sont si naïves !
Peut-être pour m’encourager, elle a comparé sa démarche à la mienne : vous voyez, voilà, pour mes films je faisais un peu comme ce que vous faites en ce moment, je lisais, je rencontrais des gens. En revanche – elle a lancé un regard à la machine déposée sur la table, qui tournait depuis plus d’une heure –, je n’ai jamais fait d’interviews avec un magnétophone. Comment comptez-vous faire, après, avec ce que je raconte… Vous ne pourrez jamais réécouter tout ça. C’est une horreur !
Les jours qui ont suivi, j’ai fait davantage que réécouter : j’ai procédé à une retranscription intégrale de notre entretien, qui couvre une quinzaine de pages serrées. Je me passais des segments en boucle jusqu’à saisir ce qu’elle disait. Ma honte en mesurant ce qui m’avait échappé sur le moment.
Elle est morte en décembre 2011. Quand je l’ai appris, des années plus tard, j’ai réalisé que j’avais toujours dans l’oreille certaines de ses phrases, sa manière de les prononcer : schauen Sie, darauf basiert sein ganzes Werk, es geht philosophisch sehr weit. Sa voix pourrait même s’élever de nouveau – puisque, autant l’avouer, je n’ai pas détruit l’enregistrement. Il suffirait que mon père me déniche un appareil pour lire la bande magnétique. Il n’est pas trop tard non plus pour tenir ma promesse.
Elle me demande si je veux un autre café, je décline poliment et on en vient au Minotaure, auquel Dürrenmatt a consacré un texte qui m’a beaucoup impressionné. Elle me parle du labyrinthe en tant que parabole de l’existence.
Quand vous pensez que chaque être humain est un Minotaure et que chaque être humain est dans le labyrinthe, en tant qu’écrivain cela vous donne matière à réfléchir. Vous êtes trop jeune pour ressentir ce labyrinthe, mais attendez un peu !
Est-ce que je perçois sur le moment ce qui m’apparaît aujourd’hui – qu’elle jouait en quelque sorte à la Pythie ? C’est elle, ce jour-là, qui me fait une promesse, et je n’imagine pas alors que dans les mois et les années qui suivront cette rencontre, je ne cesserai de m’éloigner de ce jeune homme intimidé et d’avancer avec la veuve comme horizon, son univers, ses allusions, son humour ambigu, sa posture de grande dame et son élocution impeccable.
Bon, moi je reprends un café, vous aussi ?
Pendant qu’elle me sert, elle me parle des rapports de Dürrenmatt à l’écriture et au dessin, deux activités entre lesquelles il n’a jamais pu choisir. Quand on le voit dessiner, on sait comment sont ses textes, me dit-elle. Elle me décrit sa méthode de travail, huit à dix pages pour qu’une seule tienne, souvent la nuit. Ses retouches visaient toujours à densifier. Je l’ai vu dans le film : penché sur un bureau qui ressemble à un établi d’artiste, il manipule ciseaux et colle, découpe des paragraphes, recompose des pages qu’il annote au crayon gris. Son écriture est étrange, les lettres détachées comme les forment les enfants, tremblantes comme celles des vieux.
Quand elle me signifie que la conversation est terminée, il est treize heures.
Je vous souhaite bien du plaisir, je ne suis pas sûre que tout ça soit très éclairant.
Je rassemble mes feuilles, j’éteins le magnétophone – et elle se remet à parler. Dans le train du retour, je m’empresserai de noter ce dont je me souviens. Nous gravissons un escalier et elle me montre les gravures au mur, elle me fait même entrer dans sa chambre à coucher, j’ai de nouveau les jambes en coton. Elle me désigne quatre images apocalyptiques.
Il les a peintes peu avant sa mort. On le sent. On sent la mort, répète-t-elle.
J’ai tenu cette année-là une liste, qui couvre plusieurs feuilles A4 recto verso, des livres qu’il me restait à lire avant de pouvoir me mettre à écrire. Je constate que je n’en ai rien retenu, pas une phrase, pas un rebondissement. Au printemps, l’urgence me faisait battre le cœur, l’angoisse me réveillait la nuit. Je pensais vraiment, je l’ai confié à mon journal, que quand j’aurais tout lu et tout écrit, je serais plus serein.
J’ai rédigé mon travail à partir des notes, brouillons et résumés que j’accumulais depuis l’automne. Mes nombreux plans devenaient aussitôt caducs. J’insérais de longues citations pour avoir dans mon texte un peu de la voix des autres. J’identifiais ma tendance à vouloir tout dire, je faisais avec. C’est toujours comme ça que j’écris aujourd’hui.
Il a fallu quitter Bâle au début de l’été. Un soir assez tard, de retour à la maison, je suis sorti dans le jardin et me suis retrouvé sous les étoiles. Il y avait longtemps que ce n’était pas arrivé. Je me suis souvenu d’autres nuits, ces moments où il devenait clair que le cosmos n’était pas une notion abstraite mais qu’il était ici et que j’étais dedans. Je voyais le petit Fritz en dessiner la carte.
Le 12 juillet, j’ai envoyé mon travail à la veuve de Dürrenmatt. Je lui demandais d’excuser les coquilles, corrigées au crayon gris, espérais que le contenu lui plairait, la remerciais pour le temps qu’elle m’avait consacré et lui souhaitais un bel été. Pour la reliure, j’avais choisi des anneaux bleus, une couverture en plastique transparent et une dernière page cartonnée, bleue elle aussi. Le travail comportait des reproductions de tableaux et quelques photographies prises au cours de mes recherches, mais aucune de la veuve. Avant de nous quitter, ce jour de février, j’avais rassemblé une dernière fois mon courage et sorti mon appareil photo jetable. Nein – et cette fois-ci, c’était définitif. Vous êtes trop jeune pour le savoir, mais passé un certain âge, ça n’a plus de sens d’immortaliser son visage.
Sa réponse à ma lettre est datée du 24 juillet. Elle commence par me complimenter pour mon travail, avant de me faire remarquer que j’ai mal retranscrit certains de ses propos, et que d’ailleurs elle ne s’attendait pas à ce j’imprime tout l’entretien – dans ces cas-là on donne à relire, à l’avenir vous le saurez.
Juste une chose encore, ajoute-t-elle. Vous n’avez pas parlé avec « la veuve de Dürrenmatt », mais avec
Charlotte Kerr Dürrenmatt
Denken Sie mal darüber nach, conclut-elle. Pensez-y.
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