Touareg
Chapitre 12
Il arriva à la saline sous un soleil incandescent. Les moustiques étaient
déjà réfugiés sous les buissons et les pierres.
En contrebas, à vingt mètres, le gigantesque miroir de sel était si éblouissant que Gacel, pourtant habitué depuis toujours à la violente luminosité du désert, pouvait à peine ouvrir les yeux.
Il fit tomber une grosse pierre au fond. Elle disparut, brisant la croûte. Une masse épaisse de couleur marron clair jaillit, bouillonnante, de la béance.
Il continua ainsi à sonder la résistance de la plaque de sel avec des pierres qu’il lançait de plus en plus loin jusqu’à ce qu’elles rebondissent. Il étudia ensuite soigneusement la corniche sur laquelle il se trouvait, repérant les points d’humidité pour s’assurer une voie d’accès.
Cela accompli, il fit s’agenouiller son méhari, lui donna trois poignées d’orge, dressa son campement et s’endormit aussitôt.
Quatre heures s’écoulèrent. Quand il ouvrit les yeux, le soleil commençait à baisser.
Debout sur son chameau, il fouilla du regard l’horizon. Des véhicules avançant au pas sur la pierraille de l’erg n’étaient pas aisément repérables. Enfin, dans le lointain, il surprit l’éclair d’un reflet métallique. D’après la distance, il évalua à six heures le temps qu’il faudrait aux militaires pour atteindre la saline.
Il mit pied à terre et mena sa bête par la bride, malgré ses protestations, jusqu’au bord du talus. Ils descendirent avec d’infinies précautions : la moindre chute eût été fatale et les scorpions pullulaient.
Il eut un soupir de soulagement quand il fut en bas de l’escarpement. Toujours sur ses gardes, après avoir éprouvé du pied la solidité de la croûte, il enroula l’extrémité de la bride autour de son poignet ; si par malheur il s’enfonçait, son méhari le tirerait de là.
Les moustiques commençaient à se manifester. Bientôt, ce serait l’enfer.
Sous lui, le sel crissait, ondulait parfois, mais ne cédait pas. Le méhari qui l’avait jusqu’à présent suivi sans protester s’arrêta au bout de quelques mètres, inquiet. Gacel en fut irrité.
— Avance, idiot ! Ne t’arrête pas !
Le méhari blatéra. Des jurons et un mouvement brusque sur la bride le firent repartir. Il sembla se tranquilliser peu à peu à mesure que le sol se faisait plus ferme.
Ils marchèrent ensuite lentement vers le soleil qui se couchait. La nuit venue, Gacel était remonté sur son chameau, somnolant au rythme des balancements, aussi serein qu’il l’eût été dans sa khaima auprès de Leïla.
C’était la plus silencieuse des nuits. Même le vent se taisait. L’animal, sur ses pattes ouatées, se déplaçait sans bruit. Pas de hyène ni de chacal. Dans ce vide total, sous la lune pleine et pure qui faisait scintiller les millions de cristaux de sel, le cavalier et sa monture se détachaient, apparition fantasmagorique surgie du néant, en route vers le néant, image de la solitude absolue ; jamais être humain ne fut aussi seul que le Targui dans cette saline.
— Le voilà !
Akhamouk prit les jumelles que lui tendait le lieutenant, les ajusta et vit à son tour le fugitif.
— Oui, il est là, mais j’ai l’impression qu’il nous a vus. Il vient de s’arrêter et regarde par ici.
Rahman observa une nouvelle fois. La blancheur éclatante du sol se réverbérait sur la nappe de brume qui les séparait de Gacel Sayah. Celui-ci n’avait pas besoin de jumelles pour les voir : les Targuis ont des yeux de faucon.
Piégé au milieu de la sebhka, il n’avait aucune chance de s’en sortir.
— Cela a été plus facile que nous ne le pensions, remarqua le lieutenant.
— On ne l’a pas encore attrapé, répliqua Akhamouk.
— Que voulez-vous dire ?
— Exactement ce que j’ai dit : nos véhicules ne peuvent descendre dans la saline. Même si nous trouvons un passage, nous nous enfoncerons dans le sel. Et à pied, inutile d’essayer.
Sans plus attendre, Rahman saisit l’écouteur du radiotéléphone.
— Sergent ! appela-t-il. Sergent Malik ! Vous m’entendez ?
Il y eut un sifflement, un grésillement, puis la voix de Malik al-Haïderi.
— Je vous entends, mon lieutenant.
— Nous l’avons localisé. Nous sommes sur le bord ouest de la sebhka, il vient vers nous, malheureusement, je crois qu’il nous a vus.
Le sergent étouffa un juron et précisa :
— Moi, je ne peux plus avancer. Il y a bien un sentier qui permettrait de descendre, mais la couche de sel ne supportera pas le poids de la Jeep.
— Je ne vois pas d’autre solution que d’encercler la saline et d’attendre que la soif l’oblige à se rendre.
— Se rendre ? Un Targui qui a tué deux hommes ne se rend pas. Peut-être se laissera-t-il mourir, mais jamais il ne se rendra.
Akhamouk corrobora du geste les paroles de Malik.
— C’est possible… admit Rahman. Mais il est clair que nous ne pouvons pas aller le chercher. Attendons !
— C’est vous qui commandez, mon lieutenant !…
— Restez à l’écoute. Terminé !
Il éteignit l’appareil et se tourna vers Akhamouk.
— Qu’est-ce qui vous prend ? Vous imaginez que nous allons poursuivre un Targui sur un terrain où il a l’avantage et pourra nous tirer dessus ?
Puis s’adressant à l’un des soldats :
— Préparez un drapeau blanc.
Akhamouk ne put réprimer sa surprise.
— Vous voulez parlementer ? Qu’est-ce que ça va vous apporter ?
— Je ne sais pas. Cependant, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour qu’il n’y ait plus d’effusion de sang.
— Laissez-moi y aller, demanda le sergent. Je ne suis pas targui, mais c’est la terre où je suis né et je les connais bien.
Son supérieur refusa catégoriquement.
— Je représente la plus haute autorité au sud de Sidi el-Madia, peut-être m’écoutera-t-il.
On lui remit un drapeau blanc fait avec un mouchoir sale noué à un manche de pelle.
— S’il m’arrive quelque chose, c’est vous qui prenez le commandement. En aucun cas ce ne doit être Malik. C’est clair ?
— Ne vous faites pas de souci.
Il descendit avec circonspection, tantôt dérapant, tantôt hésitant, sous le regard de ses hommes. D’un pas résolu, il marcha en direction du cavalier sur sa monture, priant le ciel que le sol ne se dérobât pas sous ses pieds.
La saline était une véritable chaudière sur laquelle ne soufflait aucun vent ; les poumons lui brûlaient. Sans arme, son triste drapeau à la main, il s’approchait du Targui.
Celui-ci était descendu de son chameau et l’attendait debout, prêt à faire feu. Le lieutenant commença à regretter sa décision. Son uniforme était trempé par la transpiration, ses jambes ployaient sous son propre poids.
Le dernier kilomètre fut sans aucun doute le plus long de son existence. Il s’arrêta à dix mètres de Gacel pour reprendre haleine.
— Tu as de l’eau ?
Le Targui, sans cesser de le tenir en respect, répondit :
— J’en ai besoin. Tu boiras quand ai retourneras là-bas.
Le lieutenant se passa la langue sur les lèvres où il ne sentit que le goût salé de la sueur.
— Tu as raison. J’ai été stupide de ne pas apporter ma gourde. Comment peux-tu supporter cette chaleur ?
— J’ai l’habitude… Tu es venu me parler du temps ?
— Non. Je suis venu te demander de te rendre. Tu ne peux pas t’échapper !
— Ça, seul Allah peut en décider. Le désert est grand.
— Pas la saline. Et mes hommes l’encerclent.
Ses yeux se posèrent sur la gerba plate qui pendait de la selle.
— Tu n’as pas beaucoup d’eau. Tu ne résisteras pas longtemps… Si tu viens avec moi, je te garantis un procès équitable.
— Personne n’a de raison de me juger, fit Gacel avec naturel. J’ai tué Moubarak en duel, selon la coutume de ma race. Le militaire, je l’ai exécuté parce qu’il était un assassin qui a enfreint le principe sacré de l’hospitalité… Selon la loi targuie, je n’ai commis aucun délit.
— Alors pourquoi t’es-tu enfui ?
— Parce que je sais que vous autres, comme les infidèles roumi dont vous avez copié les lois absurdes, ne respecterez pas les miennes, bien que nous soyons sur la terre de mes ancêtres. Pour toi, je suis un sale « Fils du Vent » qui a tué l’un des tiens, non un Imouharh des Kel Taguelmoust qui a rendu justice d’après un droit remontant à plusieurs milliers d’années. Bien avant qu’aucun d’entre vous ne rêve même de fouler ces terres.
Le lieutenant Rahman s’assit sur le sol dur et continua :
— Pour moi, tu n’es nullement un sale « Fils du Vent ». Tu es un noble et vaillant Imohag, je comprends tes principes. Et je les partage. À ta place, j’aurais probablement fait la même chose. Mais j’ai obligation de te remettre aux autorités, sans violence. Je t’en prie ! Ne rends pas les choses plus difficiles.
Il aurait juré que son interlocuteur souriait sous son voile quand il lui répondit avec ironie :
— Difficiles pour qui ? Pour un Targui, les choses commencent à l’être au moment où il perd sa liberté. Notre vie est très dure, mais nous sommes libres. Sans liberté, nous perdons notre raison de vivre. Qu’allez-vous faire de moi ? Me condamner à vingt ans ?
— Pas nécessairement autant…
— Non ? Combien, alors ? Cinq ? Huit ? Pas un jour, tu m’entends ! J’ai vu vos prisons, on m’a raconté comment on y vit, je sais que je ne supporterais pas un seul jour.
D’un geste expressif, il lui signifia qu’il pouvait s’en aller.
— Si tu veux m’attraper, viens me chercher…
Rahman se remit pesamment sur ses pieds. Il allait devoir faire le chemin en sens inverse sous une chaleur à crever.
— Je ne viendrai pas te chercher… Tu peux en être sûr.
Il tourna les talons, puis s’éloigna en s’appuyant sur le bâton qui avait servi de hampe à son drapeau.
Une fois seul, Gacel planta fusil et takouba dans le sol dur, tendit sa couverture et se prépara à affronter les heures les plus torrides de la journée…
Les yeux ouverts, il surveillait le point d’où provenaient les reflets du soleil sur les véhicules. Minute par minute, la chaleur augmentait, la brume s’épaississait, tellement dense, tellement pesante que le chameau lui-même en souffrait.
Il ne pourrait pas survivre longtemps au milieu de la saline. Il restait de l’eau pour un jour. Ensuite, il se mettrait à délirer et la mort viendrait, la plus épouvantable, celle que les Touaregs redoutent dès qu’ils naissent, la mort par la soif.
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