Touareg

Alberto Vazquez-Figueroa · Chapitre 1 sur 36

Pages du PDF

Touareg

Chapitre 1

 

« Allah est grand. Loué soit-il.

« C’était il y a bien des années ; du temps de ma jeunesse, quand mes jambes me portaient des journées entières sans fatigue sur le sable et les pierres, on m’apprit un jour que mon frère cadet était tombé malade et, bien que ma khaima fût à trois jours de marche de la sienne, mon affection pour lui l’emporta sur la paresse. Je me mis en route sans crainte car, ainsi que je l’ai dit, j’étais jeune et fort et rien ne pouvait affaiblir mon courage.

« Au deuxième coucher du soleil, parvenu à une demi-journée de marche du tombeau du saint Omar Ibrahim, je grimpai au sommet de l’une des hautes dunes qui couvraient la région, à la recherche de quelque lieu habité où demander l’hospitalité, mais il ne s’en trouvait aucun. Je décidai donc de m’arrêter et de passer la nuit à l’abri du vent.

« Un cri monstrueux me réveilla. C’était l’heure où la lune est à son zénith – si, pour mon malheur, Allah n’avait voulu qu’il n’y en eût point cette nuit-là. Pris de panique, je me recroquevillai sur moi-même.

« L’épouvantable hurlement s’éleva de nouveau. Les plaintes et les lamentations qui lui succédèrent m’évoquèrent une âme en proie à la géhenne.

« Cependant, voilà que soudain j’entendis qu’on creusait dans le sable. Cela cessa peu après, puis le bruit recommença plus loin. Je le localisai ainsi à cinq ou six endroits différents, cependant que les gémissements déchirants continuaient, me laissant tétanisé de peur.

« Je n’étais pas au bout de mes infortunes. Il y eut des halètements, je reçus des poignées de sable en plein visage, et que mes ancêtres me pardonnent si j’avoue avoir eu si peur que je fis un bond et me mis à courir comme si Cheytan, le démon grêlé en personne, m’eût poursuivi. Mes jambes ne s’arrêtèrent que lorsque le soleil parut et que j’eus laissé loin derrière moi les grandes dunes.

« Je fus enfin chez mon frère. Allah avait permis que son état se fût amélioré, de sorte qu’il put écouter l’histoire de ma nuit de terreur. Tandis que je la racontais à la veillée autour du feu, comme je vous la raconte aujourd’hui, un voisin me donna l’explication de ce qui m’était arrivé et me fit le récit suivant, qu’il tenait de son propre père.

« Il parla ainsi :

“Allah est grand. Loué soit-il.

“Il advint, il y a de cela bien des années, que deux puissantes familles, les Zayed et les Othman, se vouaient une haine farouche. Le sang des uns et des autres avait si souvent coulé que leurs vêtements et même leur bétail auraient pu être teints en rouge jusqu’à la fin des temps. Et comme le dernier tombé avait été un Othman, ceux-ci ne pensaient plus qu’à la vengeance.

“Il advint aussi que, parmi les dunes où tu as dormi, non loin du tombeau du saint Omar Ibrahim, se dressait autrefois une khaima des Zayed. Tous les hommes étant morts, cette tente n’était occupée que par une mère et son fils qui vivaient là tranquilles car, même pour ces familles qui se haïssaient tant, attaquer une femme demeurait un acte indigne.

“Or, une nuit, les ennemis firent irruption. La pauvre femme, sanglotante, fut ligotée, le petit enlevé, puis enterré vivant dans une dune.

“Rien ne saurait entraver l’amour d’une mère : celle-ci parvint à se libérer. Hélas ! tous étaient déjà partis quand elle sortit. Elle ne vit que les hautes dunes. Courant de l’une à l’autre, creusant ici et là, elle gémissait, appelait, sachant que son fils était en train d’étouffer et qu’elle seule pouvait le sauver.

“À l’aube, elle cherchait toujours.

“Elle chercha une journée encore, puis une autre, et une autre, car Allah, dans sa miséricorde, lui avait accordé le bienfait de la folie. En voulant bien qu’elle ne comprît point toute la méchanceté des hommes, il avait atténué sa souffrance.

“Personne n’entendit plus jamais parler de la malheureuse. On raconte que, la nuit, son esprit erre sur les dunes, non loin du tombeau de saint Omar Ibrahim. Elle est toujours en quête de son fils et ne cesse de se lamenter. Cela doit être vrai, puisque toi qui as dormi là-bas en toute innocence, tu l’as rencontrée.

“Loué soit Allah, le Miséricordieux, qui a fait que tu t’en sois sorti indemne, que tu aies pu continuer ton voyage et que tu te retrouves maintenant avec nous autour du feu.

“Loué soit-il.” »

Après un profond soupir, le vieillard s’adressa aux plus jeunes qui étaient tout ouïe :

— Cela vous montre que la haine et les luttes entre familles ne mènent qu’à la peur, à la folie, à la mort. Sincèrement, durant les nombreuses années où j’ai combattu, aux côtés des miens, nos éternels ennemis, les Ibn-Aziz, je n’en ai jamais vu la nécessité. Les rapines des uns se paient par les rapines des autres : la perte d’un homme, de quelque camp qu’il soit, est un tribut exorbitant, mais, chez nous, une mort en entraîne une autre et ainsi de suite jusqu’à ce que les khaima soient vidées de leurs forces vives. Et les fils grandissent alors sans entendre la voix de leur père.

Pendant quelques minutes, personne ne souffla mot. Il convenait de méditer sur les leçons de l’histoire que venait de raconter le vieux Soueilem, et il n’eût point été correct de les oublier incontinent. À quoi bon, sinon, avoir dérangé un sage tel que lui, qui s’était privé de dormir et se donnait de la peine pour eux ?

Enfin, Gacel, d’un geste de la main, indiqua qu’il était temps de se retirer pour la nuit – les détails de cette tragédie lui avaient été narrés des dizaines de fois –, puis il s’éloigna, seul, comme chaque soir, pour s’assurer que le bétail avait été rentré, que les esclaves avaient accompli leurs tâches, que rien ne troublait le repos de sa famille et que l’ordre régnait sur son petit empire – quatre tentes en poil de chameau, une demi-douzaine de zéribas en roseaux tressés, un puits, neuf palmiers, quelques chèvres et chameaux.

Ensuite, ainsi qu’il en avait l’habitude, il gravit lentement le flanc escarpé de la haute dune qui protégeait son campement des vents de l’est pour contempler, à la clarté de la lune, les restes de son fief : une immense étendue de désert, des jours et des jours de marche à travers les sables, les rochers, les montagnes et les cailloux. Gacel Sayah y était le maître absolu ; seul Imouharh de ces parages, il était aussi le propriétaire de l’unique puits connu.

Il aimait à s’asseoir sur ce sommet, plein de gratitude envers Allah qui déversait sur lui mille bénédictions : sa superbe famille, la santé de ses esclaves, l’excellente condition de son bétail, les fruits de ses palmiers et le bien suprême de l’avoir fait naître noble parmi les nobles, l’un des puissants Kel Taguelmoust, le « Peuple du Voile », indomptables Imohags, ceux que le reste des mortels connaissait sous le nom de Touaregs.

Il n’y avait rien, ni au sud, ni à l’est, ni au nord, ni à l’ouest, rien qui marquât quelque limite à l’influence de « Gacel le Chasseur ». Celui-ci s’était peu à peu éloigné des centres habités pour s’établir aux confins les plus extrêmes du désert, là où il pouvait se sentir entièrement seul avec ses animaux sauvages : addax véloces que l’on guettait des journées entières sur les vastes espaces, mouflons des hautes montagnes, ânes sauvages, sangliers, gazelles, innombrables bandes d’oiseaux migrateurs.

Gacel Sayah avait fui l’avance de la civilisation, la pression des envahisseurs, ceux qui exterminaient sans discrimination la faune des sables. Bien qu’il ne fût pas rare que sa furie s’abattît sur les caravanes d’esclaves et les « chasseurs fous » qui s’aventuraient sur son territoire, on savait dans tout le Sahara, de Tombouctou aux berges du Nil, que son hospitalité n’avait pas sa pareille.

— Mon père m’a appris, disait-il, à ne pas tuer plus d’une gazelle à la fois, même si le troupeau s’enfuit et qu’il faut trois jours pour le rattraper. Je me remets facilement de trois jours de marche, mais personne ne peut ramener à la vie une gazelle morte inutilement.

Gacel fut témoin de la manière dont les « Français » avaient massacré les antilopes du nord, les beaux addax de la hamada, de l’autre côté de la grande séguia qui, il y a des milliers d’années, était un fleuve abondant. C’est pourquoi il avait choisi cette contrée de pierres, de sable sans fin et d’âpres montagnes, à quatorze jours de marche d’El-Akab ; en outre, personne ne voulait des terres les plus inhospitalières du plus inhospitalier des déserts.

Elle était définitivement révolue, l’époque glorieuse où les Touaregs assaillaient les caravanes ou attaquaient à grands cris les militaires français. Loin aussi, désormais, le temps des pillages, des luttes et de la mort, lorsqu’ils couraient, rapides comme le vent, fiers de leur surnom de « bandits du désert » et de « maîtres » des sables du Sahara, depuis le sud de l’Atlas jusqu’aux rives du lac Tchad. Les guerres fratricides et les razzias dont les anciens se plaisaient à évoquer le souvenir appartenaient également au passé. C’était maintenant le crépuscule de la race Imohag. Ses guerriers les plus valeureux étaient devenus chauffeurs de camion pour quelque patron « français », soldats de l’armée régulière, ou bien vendaient étoffes et sandales qu’achetaient les touristes vêtus de chemises hawaïennes.

Quand son cousin Souleymane quitta le désert pour la ville, préférant passer sa vie couvert de ciment et de chaux à transporter des briques contre de l’argent, Gacel comprit qu’il ne lui restait plus qu’à s’en aller pour être le dernier des Touaregs.

Entouré de sa famille durant toutes ces années – si nombreuses qu’il en avait perdu le compte –, il rendait inlassablement grâce à Allah. Jamais, seul, la nuit, sur le haut de sa dune, il ne s’était repenti de sa décision.

Le monde, entre-temps, avait connu d’étranges événements dont les échos lui parvenaient confusément et de façon sporadique par les voyageurs. Il se réjouissait de ne pas les avoir vécus : les nouvelles qui lui avaient été rapportées parlaient de mort et de guerre, de haine et de faim, de changements de plus en plus rapides dont nul ne semblait satisfait et qui n’auguraient rien de bon pour personne.

Une nuit, assis au même endroit, il contemplait les étoiles qui l’avaient si souvent guidé dans le désert. Il s’aperçut soudain qu’il y en avait une nouvelle. Elle sillonnait le ciel à une vitesse incroyable, mais suivait une trajectoire ferme et constante, à la différence des astres errants tombant au néant après leur course irrégulière et fugace. Pour la première fois de sa vie, son sang se glaça de terreur. Que ce fût dans sa propre mémoire, dans celle de ses ancêtres, dans la tradition ou dans les légendes, il ne retrouvait aucune trace d’une étoile qui revenait nuit après nuit sur un parcours identique, rejointe au fil des ans par d’autres jusqu’à former une véritable troupe en marche menaçant la paix des deux.

Il ne put déchiffrer leur signification. Ni lui, ni le vieux Soueilem, père de tous ses esclaves, cet homme si âgé qui avait été acheté déjà adulte au Sénégal par son grand-père.

— Maître, avait-il dit, jamais les étoiles n’ont couru comme des folles dans le ciel. Jamais, et cela veut peut-être dire que la fin des temps est proche.

Il demanda à un voyageur, qui ne sut lui répondre. Puis à un autre, qui hasarda :

— Je pense que cela vient des « Français ».

Gacel ne voulut pas l’admettre. Certes, il en avait beaucoup entendu au sujet des « Français », mais il ne les croyait pas assez fous pour perdre leur temps à remplir le ciel de nouvelles étoiles.

« Il doit s’agir d’un signe divin, se dit-il. C’est de cette manière qu’Allah veut nous exprimer quelque chose. Mais quoi ? »

Il tenta de trouver une explication dans le Coran, qui ne faisait nulle mention d’étoiles filantes au mouvement réglé avec une précision mathématique. Il finit par s’y habituer, sans pour autant les oublier.

Dans la nuit transparente du désert, on avait l’impression que les étoiles descendaient jusqu’à effleurer presque le sable ; Gacel, parfois, levait le bras, s’imaginant les toucher du bout des doigts.

Il passait ainsi un long moment, plongé dans ses pensées, puis s’en retournait sans hâte jeter un dernier coup d’œil au bétail et au campement. Ni hyènes affamées, ni chacals rusés ne mettaient en péril son petit monde. Il pouvait regagner sa couche.

Devant sa tente, la plus grande et la plus confortable, il s’arrêtait quelques instants, l’oreille tendue. Sauf quand le vent gémissait, le silence était parfois d’une telle densité que les tympans étaient douloureux.

Gacel aimait ce silence.

OceanofPDF.com