Touareg
Chapitre 29
Tout à coup, la porte s’était ouverte. Le sergent Malik al-Haïderi lâcha sa
proie, bondit vers la table où était posé son pistolet. Il s’arrêta net : la silhouette du lieutenant Rahman se découpait dans le rectangle de lumière.
À moitié nu, il s’efforça de reprendre une allure martiale, se mit au garde-à-vous, essayant de claquer les talons. Le spectacle était des plus comiques, mais le lieutenant ne semblait nullement d’humeur à en goûter le piquant. Il attendit que sa vue se fît à la pénombre de la pièce pour s’approcher de l’une des fenêtres dont il ouvrit les volets. Il dirigea la badine qu’il tenait à la main vers le baraquement voisin.
— Qui sont ces gens enfermés là-bas ?
Le sergent sentit une sueur froide sourdre de chacun de ses pores. Tâchant de garder contenance, il répliqua :
— C’est la famille du Targui.
— Depuis quand sont-ils ici ?
— Une semaine.
Rahman n’en revenait pas, il était horrifié.
— Une semaine ?… Vous êtes en train de me dire que vous avez laissé des femmes et des enfants enfermés là, à rôtir dans cet enfer sans en informer vos supérieurs ?…
— La radio est en panne.
— Vous mentez… Je viens de parler à l’opérateur… C’est vous qui avez donné l’ordre de garder le silence… Voilà pourquoi il m’a été impossible d’annoncer mon arrivée.
Il s’interrompit soudain, car il venait d’apercevoir Leïla, complètement nue, blottie dans le coin le plus reculé de la pièce, sur une couverture râpée. Il regarda alternativement la jeune femme, puis Malik al-Haïderi. Enfin, comme s’il redoutait de poser la question, il demanda, avec un léger tremblement dans la voix :
— Qui est-ce ?
— La femme du Targui… Mais ce n’est pas ce que vous pensez, mon lieutenant… N’allez surtout pas imaginer… Elle était d’accord… Elle a accepté !
Malik al-Haïderi avait pris un ton suppliant. Le lieutenant s’approcha de Leïla qui essayait de cacher sa nudité avec la couverture.
— C’est vrai que tu as accepté ? Il ne t’a pas forcée ?
La Targuie le dévisagea, puis se tourna vers le sergent et répliqua sans ciller :
— Il a dit que si je n’acceptais pas, il livrerait les enfants aux soldats.
Tant d’infamie et de lâcheté révulsèrent le lieutenant.
Montrant la porte, il ordonna à Malik :
— Sortez !
L’autre voulut ramasser ses vêtements, mais le lieutenant le lui interdit.
— Non ! Vous n’êtes plus digne de porter cet uniforme. Sortez, vous dis-je !
Le sergent-major Malik al-Haïderi fit quelques pas. Sur le seuil, le courage lui manqua : tous les hommes du poste l’attendaient. La femme de Rahman et le gigantesque sergent Akhamouk étaient aussi présents.
— Allez, marchez vers les dunes !
Il obéit, malgré le sable surchauffé qui lui brûlait la plante des pieds. Silencieux, la tête basse, il avança.
C’était inutile d’essayer de grimper la pente trop abrupte. Il se retourna et ne fut pas surpris de voir que le lieutenant avait sorti de son étui son lourd pistolet d’ordonnance.
Une seule balle suffit. Rahman, comme au ralenti, remit l’arme à sa place. Il avait atteint Malik al-Haïderi en pleine tête. Il se tint, pensif, devant le cadavre et se tourna vers les hommes de la garnison. Personne n’avait bougé.
Il détailla leurs visages, essayant de déceler leurs sentiments. Il paraissait hésiter ; ce qu’il avait à dire n’était pas facile à exprimer :
— Vous êtes la lie de notre armée… commença-t-il gravement. Des hommes que j’ai toujours méprisés, des soldats que jamais je ne voudrais commander… : voleurs, assassins, drogués, violeurs… Tas de pourris… Mais, au fond, peut-être n’êtes-vous que des victimes, le simple reflet de l’état où ce gouvernement a réduit notre pays…
Haussant le ton, il poursuivit :
— Il est grand temps que les choses changent… Le président Abdoul al-Kébir a réussi à passer la frontière. Il vient de lancer un appel à la lutte et à l’union de tous ceux qui veulent le rétablissement de la démocratie et de la liberté.
Ménageant ses effets, il fit une pause appuyée. Avec un regain d’éloquence, il reprit :
— Je m’apprête à le rejoindre ! Ce que j’ai vu aujourd’hui a achevé de me convaincre. Je suis résolu à rompre avec le passé et à reprendre le combat aux côtés du seul homme en qui j’aie vraiment confiance. Je vous donne une chance ! Ceux qui veulent me suivre pour rallier Abdoul al-Kébir de l’autre côté de la frontière peuvent m’accompagner…
Les hommes se regardèrent, épatés. Quoi, ce dont ils ne cessaient de rêver, s’échapper de l’enfer d’Adoras et fuir du pays, leur était offert sur un plateau par l’officier qui avait justement pour mission de les tenir enfermés !
Ceux d’entre eux qui s’étaient évadés avaient tous été repris et fusillés ou emprisonnés pour le restant de leur vie. Et voilà ce jeune lieutenant dans son uniforme impeccable, arrivé en compagnie de sa jolie épouse et d’un énorme sergent à l’aspect débonnaire, essayant de les convaincre que ce qui, jusqu’alors, était considéré comme le pire des délits, devenait, par miracle, un acte héroïque !
L’un d’eux faillit éclater de rire, un autre sautait de joie… Bien qu’il n’eût pas le moindre doute sur la vraie nature de ce ramassis de canailles, Rahman, solennellement, demanda à ceux qui étaient prêts à le suivre de lever le bras : toutes les mains se dressèrent vers le ciel.
Le lieutenant eut un bref sourire, lança un coup d’œil complice à sa femme, qui sourit à son tour. Puis, s’adressant à Akhamouk :
— Prépare tout. Nous partons dans deux heures…
Dans le baraquement, derrière les barreaux des fenêtres, la famille de Gacel avait suivi la scène depuis le début.
— Ils viennent avec nous, précisa Rahman. Nous les laisserons en sécurité quand nous serons arrivés à destination.
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