Tu n'as jamais été vraiment là
Jonathan Ames
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Tu n’as jamais été vraiment là
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-
Paul Gratias
Éditions Joëlle Losfeld (2013)
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Joe sentit venir quelque chose derrière lui. Une présence vivante et une violence imminente, et cette prescience, cette sensibilité lui permirent de se détourner à temps et de recevoir le coup de matraque sur l’épaule, ce qui valait mieux que d’être frappé à l’arrière du crâne, la carapace de son cerveau.
De plus, c’était son épaule gauche qui avait encaissé le choc, et Joe était droitier. Pivotant sur lui-même d’un demi-tour complet, il parvint à saisir le poignet de son agresseur avant que la matraque ne le frappe une deuxième fois, et ils se retrouvèrent face à face. Ils étaient de la même taille, et Joe projeta aussitôt le front, comme une brique, contre l’arête de son nez, pulvérisant l’os, et le type fut ébranlé par le choc, par la peur, par une douleur vive comme une lueur rouge, et il commença à s’effondrer. Joe releva une jambe alors que l’homme s’affaissait et son genou lui percuta la mâchoire, violemment, sans aucune pitié, et la brisa. L’autre s’affala totalement, comme un pantin dont on a coupé les ficelles, incapable de bouger, mais respirant encore.
Joe tourna vivement la tête à gauche puis à droite. Il se trouvait dans une ruelle assez large pour qu’une voiture y circule. Il était sorti de son hôtel miteux par la porte de service, au milieu du passage dans lequel il n’avait vu aucun piéton, et personne ne s’était arrêté à l’une ou l’autre de ses extrémités. Personne n’avait été témoin de ce qui venait d’arriver. Des réverbères éclairaient l’avenue, mais la ruelle était presque noyée dans l’ombre.
Joe agita son bras droit pour tenter de le réveiller, le coup de matraque ayant ankylosé le membre tout entier, et il traîna le corps derrière une benne à ordures. Très vite, il fouilla les poches de sa veste, un coupe-vent de couleur bleue. Le blessé était un professionnel. Pas de portefeuille, pas de pièce d’identité, rien que des clés et une pince à billets garnie d’environ deux cents dollars. Mais Joe trouva un téléphone portable. Donc, ce type n’était pas un vrai pro. Il n’avait pas prévu qu’il pourrait échouer, ni endosser lui-même le rôle du gibier, contrairement à Joe qui n’emportait jamais de téléphone.
Joe examina la matraque. Un modèle utilisé par la police. Il avait sans doute affaire à un flic véreux de la banlieue de Cincinnati qui faisait un peu de travail au noir dans la grande ville, où son visage n’était pas connu. Ceux qui l’avaient lancé à ses trousses ne souhaitaient pas la mort de Joe. Pas encore, du moins. Ils voulaient qu’on le leur ramène, pour lui parler. Ce gars-là avait sans doute un équipier installé dans une voiture, et qui attendait son appel. Joe se serait méfié d’une voiture garée dans la ruelle, alors celui-là s’était planqué dans une embrasure de porte. Il devait assommer Joe, appeler son complice, mettre le corps dans la voiture et l’amener à leur patron.
Joe lut le dernier message envoyé depuis le téléphone : Laisse tourner le moteur. Faudra pas traîner. La réponse disait : Compris. Sans doute deux flics véreux.
La ruelle était à sens unique. Cela voulait dire que l’équipier se trouvait à gauche, moteur au ralenti, pour y entrer directement, au lieu de contourner tout le pâté de maisons. Joe hésita. Il était prêt à quitter Cincinnati. Il avait fait son travail. Il avait exfiltré la fille. Il n’avait pas besoin d’éliminer le type de la voiture. C’était son propre informateur qui l’avait donné, en leur indiquant le nom de son hôtel, et même son habitude d’utiliser la porte de service, mais il n’avait pas pu leur en apprendre davantage au sujet de Joe, car il ne savait rien de plus.
Joe réfléchit à ce qu’il avait laissé dans sa chambre : une brosse à dents, un marteau neuf, un sac, et des vêtements de rechange. Mais rien d’important, rien d’identifiable. S’il était sorti, c’était pour acheter quelque chose à manger, et il avait prévu de quitter la ville le lendemain, mais il aurait dû partir dès son intervention terminée. Je me relâche, pensa-t-il. Mais qu’est-ce qui me prend, bon sang ?
Bientôt, le type de la voiture viendrait fouiner dans la ruelle. Joe préférait éviter une seconde bagarre, parce qu’on ne peut pas toutes les gagner. Ils voulaient juste savoir de quelle façon il était parvenu jusqu’à eux, et si d’autres allaient suivre. Après quoi ils le tueraient. Joe n’avait pas besoin de les éliminer tous sous le simple prétexte qu’ils voulaient des informations. Il n’était qu’un franc-tireur, et non pas, à lui tout seul, le bras armé de la justice. J’en ai fait assez comme ça, pensa-t-il. La fille a morflé, mais elle est libre.
Il courut donc jusqu’à l’autre bout du passage, sortit vivement la tête pour jeter un regard de chaque côté — il n’y avait pas de troisième homme pour garder cette issue. Pas de type assis dans une voiture, ni planqué dans une entrée d’immeuble et s’efforçant de prendre un air innocent. Joe sortit dans la rue et se mit à marcher. C’était la fin octobre, et il flottait dans l’air un parfum douceâtre, comme celui d’une fleur qui vient de mourir. Il pensa à une époque où il était heureux. Cela remontait à plus de vingt ans.
Puis Joe repéra un taxi vert. Il aimait bien les taxis de Cincinnati. Les voitures étaient vieilles, les chauffeurs étaient noirs. Cela lui rappelait le passé. Il monta dans la voiture.
« À l’aéroport », dit-il, et il palpa la pince à billets. Il laisserait un bon pourboire au chauffeur.
*
Joe traînait au lit, chez sa mère. Il songeait à se suicider. Chez lui, ce genre de pensée était une sorte de métronome. Toujours présente, au tic-tac incessant. Toute la journée, à quelques minutes d’intervalle, il se répétait : Il faut que je me tue.
Mais le matin, et le soir avant de se coucher, ses réflexions prenaient une forme plus élaborée. C’était une perte de temps, il le savait — il allait devoir attendre jusqu’au décès de sa mère —, mais il ne pouvait s’empêcher d’y songer. C’était son histoire préférée. La seule dont il était sûr de connaître la fin.
Depuis quelques semaines, le scénario intégrait toujours un élément liquide. Son dernier projet en date était de s’immerger dans les eaux de l’Hudson, à marée haute, près du pont Verrazano-Narrows. Les courants y étaient violents, et ils l’entraîneraient au large. Il ne voulait pas que son cadavre soit une source de tracas pour qui que ce soit.
Une fois, alors qu’il venait de quitter les Marines, longtemps avant de retourner vivre chez sa mère, il avait failli franchir le pas. Libéré à la base navale de Quantico, il s’était retrouvé dans un motel près de Baltimore. Il avait passé quelques jours à boire seul et à voir plusieurs fois les trois mêmes films au cinéma. Et puis un soir, au motel, il avait avalé une grande quantité de somnifères et s’était enveloppé la tête de plusieurs sacs en plastique noir, serrés autour de son cou par une bande de toile adhésive. Il s’était senti faiblir, une ombre encerclant les lisières de son esprit, puis il avait entendu une voix dire : Ce n’est pas grave, tu peux partir, tu n’as jamais été vraiment là.
Mais aussitôt il déchira les sacs avec ses ongles et procéda lui-même à son lavage d’estomac. Après cela, le scénario de son suicide changea radicalement, pour ne jamais laisser un cadavre derrière lui, pour partir proprement. Un cadavre, c’était une abomination. Quand viendrait le moment de sa disparition, ça ne serait pas autre chose — un effacement total. C’est donc l’océan qui l’emmènerait. L’océan, qui ne verrait pas d’inconvénient à l’engloutir.
Il entendit sa mère au rez-de-chaussée et sortit du lit. Il fit cent pompes et cent redressements assis. Son rituel matinal. Ça, et marcher beaucoup, et comprimer aussi souvent que possible une balle pour muscler les doigts, c’était tout l’exercice qu’il prenait. Il aimait tout particulièrement avoir de la force dans les mains. C’était important dans les bagarres. Si vous brisez les doigts de votre adversaire, cela vous donne aussitôt un avantage. Même les hommes les plus durs à la douleur prenaient peur quand on leur brisait les doigts, et dans un combat à mains nues, comme dans la danse, on se tient souvent les mains.
C’est pourquoi les mains de Joe étaient des armes, tout comme son corps entier était une arme, aussi cruelle qu’une batte de base-ball. Il mesurait 1,88 mètre et pesait 86 kilos — pas un gramme de graisse. À quarante-huit ans, son visage au teint olivâtre restait lisse, ce qui le faisait paraître plus jeune. Sa chevelure d’un noir de jais s’était dégarnie sur les tempes, formant sur son front une pointe semblable à celle d’un couteau. Il ne laissait pas ses cheveux pousser au-delà de la longueur que se permet un Marine en permission.
Joe était mi-irlandais, mi-italien. Il avait un long nez tordu, des narines immenses de bête fauve, et des yeux inquiétants d’un bleu gaélique, enfoncés dans leurs orbites, typiquement italiens sauf pour la couleur. C’était un visage mélancolique, celui d’un égocentrique, au front épais — une arme de plus —, à la mâchoire trop volumineuse et trop longue, comme la lame d’une pelle. Quand il passait devant des caméras de surveillance, il la rentrait dans son cou. Sa casquette de base-ball, de couleur noire, lui servait constamment à dissimuler le reste de son visage, qui dans son ensemble n’était pas laid, sans être séduisant pour autant. Ce visage était autre chose : un masque, qu’il aurait arraché si cela avait été possible. Joe avait conscience de ne pas être totalement sain d’esprit ; c’est pourquoi il se surveillait de près, jouant à la fois le rôle du geôlier et celui du prisonnier.
Il enfila un pantalon et un T-shirt et descendit à la cuisine pour le petit déjeuner. Sa mère, en peignoir et pantoufles, était assise dans son fauteuil près de la fenêtre. Elle l’attendait. L’assiette de Joe était déjà sur la table. Sa mère avait quatre-vingts ans, elle était toute ratatinée à présent, et ressemblait à une veuve méditerranéenne. À Gênes, où elle était née, elle n’aurait porté que du noir, les veuves de son pays devenant des sortes de bonnes sœurs pendant les dernières et longues années de leur vie.
Ses cheveux d’un gris d’étain étaient noués sur le dessus de sa tête, et elle portait de grosses lunettes qui mangeaient la majeure partie de son visage au teint cireux, un visage rond et triste. Lorsqu’elle lâchait ses cheveux, qu’elle ne coupait plus depuis des années, ils lui tombaient jusqu’à la taille. Un jour, Joe l’avait vue en peignoir dans la salle de bains — la porte était entrouverte. Penchée sur le lavabo, elle se faisait un shampoing, puis, se redressant, elle avait rejeté la tête en arrière, à la façon d’une jeune femme, et sa chevelure, claquant comme un fouet, avait décrit un arc, semblable à une longue corde argentée. Joe avait trouvé cette scène magnifique. Sa mère était belle, autrefois.
Elle se leva lentement pour lui verser son café et faire cuire ses œufs. Derrière ses lunettes, elle regarda son fils avec amour, une lueur fugace dans les yeux, mais elle ne sourit pas. Ce regard, c’était la seule joie que Joe connaissait dans sa vie, et la seule joie qu’il restait à sa mère également. Ils ne se parlaient presque jamais.
*
Ainsi qu’il le faisait tous les jours vers 14 heures, Joe quitta leur rue de Rego Park pour une promenade, parcourant trente pâtes de maisons vers l’ouest, en suivant à chaque fois un itinéraire sinueux différent de la veille, mais toujours parallèle à Queens Boulevard. En fin de parcours, au croisement de la 163e Rue, il passait devant l’épicerie « Chez Angel », qu’il utilisait comme service de messagerie. Si McCleary avait besoin de le joindre, il appelait Angel, et celui-ci plaçait dans sa vitrine une pancarte comportant une faute d’orthographe, destinée à être immédiatement repérée par Joe (Sandwich œuf et bacons : 1,50 $). Angel ne connaissait pas le nom de Joe ni son adresse, ce qui protégeait Angel et protégeait Joe aussi.
Pourtant, Joe estimait qu’il lui faudrait trouver une nouvelle messagerie. Depuis leur première rencontre, il n’avait affaire à Angel qu’une fois par mois, lorsqu’il lui achetait un demi-litre de lait en laissant cinq cents dollars qu’il cachait dans le réfrigérateur.
Parfois, le fils d’Angel — un gamin de quatorze ans prénommé Moïse — était présent lorsqu’il achetait son lait. Moïse, grand, maigre, prêt à entamer la dernière étape de sa croissance, était malin et remarquait tout, et Joe avait l’impression que son père l’avait mis dans la confidence, bien que Joe le lui eût interdit.
Et puis, une semaine plus tôt, juste avant de partir à Cincinnati pour une intervention, Joe était entré chez sa mère, par la porte de derrière donnant sur la ruelle où chaque famille possédait un petit garage séparé de la maison. Joe n’utilisait jamais la porte de devant, et pratiquement personne ne le voyait entrer — la ruelle était presque toujours déserte, et Joe avait le don de se déplacer très vite et de façon pratiquement invisible —, mais alors qu’il déverrouillait la porte, ôtant les petites cales en carton qui lui permettaient de savoir si la porte avait été ouverte ou non pendant son absence, il sentit quelque chose d’inhabituel et regarda derrière lui.
Moïse venait d’apparaître sur le palier de l’escalier de secours, au premier étage de la maison d’en face, de l’autre côté de la ruelle, et son regard était braqué sur Joe. Puis un ami de Moïse le rejoignit sur le palier — ils étaient sortis pour fumer une cigarette —, et Joe se glissa à l’intérieur de la maison. Alors que des milliers de logements séparaient celui de Joe de l’épicerie d’Angel, la malchance avait voulu que Moïse ait un copain qui habitait juste en face de chez Joe.
La pancarte indiquant à Joe qu’il devait appeler McCleary se trouvait en vitrine, mais Joe entra dans la boutique pour parler à Angel. Il rentra dans son cou sa mâchoire en forme de pelle et baissa la visière de sa casquette, pour que les caméras ne puissent pas enregistrer son visage. Il portait une veste Carhartt vert olive, un T-shirt bleu, un jean, et des chaussures de sécurité à coque métallique. Tous ses vêtements étaient vieux et usés. Joe ressemblait à n’importe lequel des milliers de manœuvres et d’ouvriers du bâtiment qui tour à tour détruisaient et reconstruisaient la ville. C’était une bonne couverture.
Angel se trouvait derrière le comptoir de son épicerie, et lorsqu’il vit Joe, il prit peur. Ce n’était pas la fin du mois. Ce n’était pas le moment où Joe le payait pour ses services. Les deux hommes passèrent dans l’arrière-boutique. Angel était petit et gros et il avait une tête de menteur, mais c’était un brave type, et c’était pour cela que Joe l’avait choisi.
« Votre fils vous a dit qu’il m’avait vu ? »
Joe n’aimait pas tourner autour du pot. Plus il parlait, plus les gens commençaient à le connaître, et plus ils en savaient sur son compte et son comportement, plus ils couraient le risque d’en pâtir.
Angel hésita. Joe lui faisait peur. Il voyait ses cinq cents dollars par mois comme une aubaine, mais sans doute trop belle pour être une véritable aubaine. Les yeux de Joe étaient d’un bleu très clair — presque transparent — dans la pénombre de l’arrière-boutique. Les deux hommes se tenaient entre deux murs d’étagères métalliques où s’empilaient les réserves.
« Oui, chef », dit Angel, avouant la vérité. La personnalité de Joe semblait justifier une réplique de type militaire, même si Angel n’avait jamais servi sous les drapeaux.
« Il vous a précisé où il m’a vu ?
— Non, chef, je lui ai dit : Je veux pas le savoir. J’étais sûr que ça vous plairait pas que je l’apprenne. Mon fils, il avait pas l’intention de vous espionner. C’est un bon garçon. »
Joe le dévisagea. Angel ne mentait pas. Joe haussa à peine les épaules, l’air résigné, et il ferma les yeux lentement, doucement, presque comme s’il allait s’endormir debout. C’était un signal, la façon dont Joe disait adieu. Puis il quitta l’arrière-boutique sans un mot, se déplaçant de cette démarche fluide qui lui était propre, et partit voir McCleary. Il n’avait aucune intention de revoir Angel un jour. C’était devenu dangereux.
*
Joe était assis en face de McCleary. Le bureau — déglingué, balafré — de McCleary les séparait. Il louait un local étroit, encombré, au dernier étage d’un vieil immeuble de Manhattan, à l’angle de la 38e Rue et de la Huitième Avenue. Il partageait un long couloir sinueux avec des professionnels de troisième zone — comptables, agents d’assurances, agents immobiliers de longue date, experts numismates, dentistes assurant les soins gratuits couverts par l’assurance sociale Medicare. Son unique fenêtre donnait sur le puits de ventilation du bâtiment, ne laissant voir qu’un coin de ciel au-dessus de l’immeuble voisin. Joe jeta un regard à un étrange amas de nuages. Ils ressemblaient à des radiographies de dents cariées.
McCleary terminait un appel — il était au téléphone à l’arrivée de Joe —, et à l’aide d’un crayon, il jouait avec les mégots torturés de son cendrier. À un intervalle régulier de quelques secondes, il répétait : « Ouais... ouais... ouais. »
Un bon nombre d’importantes agences de sécurité et de cabinets d’avocats prestigieux utilisaient McCleary comme intermédiaire pour s’assurer les services d’intervenants indépendants qui figuraient sur leur liste noire. Cela ne laissait pas de traces gênantes dans leurs livres de comptes ; seuls y apparaissaient les paiements à McCleary, qui était irréprochable. Les interventions nécessitant des tactiques illégales étaient alors déléguées par McCleary à des hommes comme Joe, qui touchaient une commission en liquide. Il y avait un type très spécifique d’opération qui était presque toujours confié à Joe et à personne d’autre.
McCleary, la soixantaine bien tassée, ancien flic, ancien détective privé, avait un nez hideux, couvert de veines éclatées, de buveur de whiskey. C’était un grand gaillard dégingandé qui s’était laissé aller. Son costume gris bon marché pendait sur lui, flasque comme des bajoues. Ses doigts épais, pareils à des saucisses, étaient aplatis au bout, et ses ongles jaunes semblaient flotter sur la dernière phalange, horribles, comme écrasés à coups de marteau. L’oxygène n’atteignait pas l’extrémité des membres de McCleary. Il fumait des cigarettes depuis plus longtemps qu’il ne buvait du whiskey. Pour se faire du mal, Joe imaginait à quoi devaient ressembler les orteils de McCleary. Il se voyait les introduisant dans sa bouche. Joe haïssait sa propre imagination. Il aurait voulu pouvoir se faire piquer comme un vieux chien.
Bizarrement, comme beaucoup de gros buveurs, McCleary n’avait pas perdu un seul de ses cheveux châtain, qui refusaient de virer au gris, et cela rendait encore plus obscène son visage rougeaud et couperosé. Il n’était plus que la carcasse pourrissante d’un homme autrefois puissant, mais il était encore capable de faire tourner son affaire et de diriger ses exécutants clandestins. Il grogna quelque chose dans son téléphone et regarda Joe, lui faisant comprendre qu’il en aurait bientôt fini.
McCleary aimait bien Joe, mais il n’avait pas beaucoup d’éléments pour confirmer son impression. Joe restait encore plus réservé que tous les flics, tous les privés et tous les escrocs qu’il eût jamais connus. Deux ans plus tôt, c’était un agent du FBI nommé Goulden, un homme aux références impressionnantes, qui lui avait envoyé Joe et un dossier partiel. C’est tout ce qu’il savait de lui, en réalité. Il se demandait s’il aimait bien Joe parce qu’il avait le physique d’un Italien. McCleary avait été marié à une Italienne, et il se passait rarement une minute sans qu’il pense à elle. Le sort avait voulu qu’elle meure avant lui. Ils n’avaient pas eu d’enfants. Il regrettait de ne pas lui avoir fait ce cadeau. Peut-être aurait-elle vécu plus longtemps. Après un dernier grognement, McCleary reposa le téléphone.
« Débarrassez-vous du numéro d’Angel, dit Joe alors que le combiné rejoignait sa base. Je trouverai un nouveau service.
— Très bien, ce sera fait », répliqua McCleary en jetant un coup d’œil à son fichier rotatif Rolodex. Il demeurait attaché aux méthodes traditionnelles, se fiant principalement au papier et au crayon, mais il possédait tout de même un ordinateur, un portable puissant. Il n’aurait pas pu rester dans la course sans cet outil moderne. « C’était comment, Cincinnati ? »
Au lieu de répondre, Joe préféra fermer les yeux. Il savait que l’agence avait dû être payée par le client, et donc que McCleary recevrait bientôt son pourcentage, puis lui-même toucherait le sien. Donc, que dire de plus ? Il n’allait sûrement pas raconter à McCleary sa rencontre avec le flic véreux dans la ruelle. Ce faux pas embarrassait Joe.
McCleary le regardait. Cet enfoiré s’endort une fois de plus, pensa McCleary. Il espérait toujours que Joe finirait par se déboutonner, pour qu’ils puissent un peu parler boutique — cela manquait à McCleary de ne plus être sur le terrain —, mais il ne se faisait pas d’illusions. Pourtant, bon sang ! ce type allait forcément se confier un jour ou l’autre. Cette fois-ci, McCleary était décidé à se montrer plus patient que lui.
« Pourquoi je suis là ? » demanda Joe en ouvrant les yeux, pour faire avancer les choses. Il n’avait pas envie de blesser McCleary, en prolongeant son espoir de nouer une sorte d’amitié.
McCleary soupira, renonçant à ses intentions, puis entra dans le vif du sujet :
« C’est une intervention qu’on m’a demandée directement, donc on partagera l’argent, ce qui est très bien. Je m’offrirai un steak hors de prix chez Peter Luger rien que pour le plaisir. Bon, vous connaissez le sénateur Votto ? Pendant un moment, dans les années 80, quand j’étais dans la police, j’ai été détaché auprès de lui pour assurer sa protection. »
Joe hocha la tête. Durant plusieurs décennies, Votto avait été un personnage influent dans la ville d’Albany, mais en raison d’une corruption colossale et de ses liens avec la mafia, finalement dévoilés alors que la rumeur en faisait état depuis des années, on l’avait démis de ses fonctions et traduit en justice. Libéré sous caution, tandis qu’il attendait que débute son procès, il était mort dans son sommeil, évitant ainsi d’être jugé et condamné. Succombant à une rupture d’anévrisme, il ne s’était pas vu mourir.
McCleary poursuivit :
« Bref, c’est son fils, Albert Votto, qui m’a appelé. Aujourd’hui, c’est lui le grand manitou d’Albany. Il s’est fait élire il y a un an, et tout de suite, on a parlé de lui comme prochain gouverneur. En politique, on n’a besoin que d’une seule chose : un nom connu, même si c’est un nom de merde. Seulement, il y a six mois, sa fille âgée de treize ans a disparu. Elle aurait été victime d’un prédateur qui sévit sur le Net, mais vous savez comme moi ce que cela veut dire, et l’épouse d’Albert s’est suicidée un mois plus tard, elle ne supportait pas de vivre en portant ce drame, vraiment trop tragique. Albert ne pourra pas se présenter aux élections avant un certain temps, mais dans quelques années cette histoire lui rapportera des votes de sympathie. Vous avez lu ça dans les journaux ?
— Ouais, fit Joe.
— Eh bien, il croit avoir une piste, pour sa fille. Il m’a dit qu’il ne voulait pas en parler aux flics. Il ne m’a pas appris grand-chose de plus. Il connaît la musique. Il sait que je suis l’intermédiaire insoupçonnable. Il est venu d’Albany en voiture ce matin. Il est descendu au W, au centre-ville, près de Wall Street, près du fric. Il veut vous voir.
— Très bien », dit Joe.
Se levant, il se dirigea vers la porte.
« Essayez de vous montrer aimable, fit McCleary. Un brin de causette ne vous fera pas de mal. J’ai connu son père. C’était un escroc, mais dans son genre, plutôt fréquentable. »
Joe hocha la tête et sortit, se déplaçant sans bruit.
« Revenez la semaine prochaine, et je vous donnerai votre part pour l’intervention de Cincinnati. On pourra peut-être boire un verre ensemble ! » se hâta de lancer derrière son dos McCleary qui se sentait vieux et délaissé, mais la porte s’était refermée et il ne savait pas si Joe l’avait entendu. McCleary s’interrogea sur son propre compte, ne comprenant pas pourquoi il avait suggéré à Joe de prendre un verre avec lui — sinon, peut-être, pour soulager la pression imposée par sa solitude, comme s’il adressait une prière qui ne serait jamais entendue.
*
Joe descendit les huit étages par l’escalier. Il évitait les ascenseurs lorsque c’était possible. Ces caisses métalliques présentaient tous les dangers : c’étaient des cercueils équipés de caméras et qui n’avaient qu’une seule sortie.
Tout en dévalant les marches, son corps se comportant comme une machine agile et presque sans âge, Joe pensait à McCleary, à qui il portait une véritable affection. Il avait entendu ce que McCleary avait crié derrière son dos, et il aurait bien voulu boire une bière avec lui, assister à un match de base-ball en sa compagnie, mais il ne pouvait plus se permettre ce genre de distractions. Pas avant un certain temps, à présent. Ce n’était plus possible depuis qu’il avait découvert les filles dans le camion et que dans son esprit quelque chose s’était cassé, comme une latte de parquet qui cède sous vos pas. Et de sous cette latte de parquet brisée remontait dans son esprit cette dévorante haine de soi, qui avait toujours été là et qu’il n’était plus capable de réprimer.
Ce que Joe ne saisissait pas, c’était que l’image qu’il avait de son propre moi — cette chose qu’il aurait besoin de détruire lorsque sa mère aurait disparu, cette chose qui pouvait faire du mal aux autres s’ils s’approchaient trop de lui d’une façon ou d’une autre — avait été sculptée, comme un totem, par les corrections que lui avait flanquées son père. Joe n’avait eu qu’une seule solution pour survivre au sadisme de celui-ci : croire qu’il le méritait, que ces violences étaient justifiées, et cette conviction était encore en lui et ne pourrait jamais disparaître. Intrinsèquement, il attendait depuis bientôt cinquante ans de finir le travail que son père avait commencé.
Joseph Senior, Marine lui aussi, avait combattu pendant la guerre de Corée. Il était encore humain lorsqu’il avait endossé l’uniforme, il était devenu inhumain quand il l’avait quitté. Après avoir été rendu à la vie civile — avec les honneurs militaires —, il avait trouvé un emploi de mécanicien à l’aéroport La Guardia, mais il avait le sentiment de mériter beaucoup mieux que ça. Alors, il se mit à haïr son travail, haïr sa vie, haïr ses cauchemars récurrents où il se trouvait au cœur d’une bataille sans couverture et sans munitions, et à haïr sa ravissante épouse italienne parce qu’elle l’aimait et qu’il n’était plus capable d’éprouver ce sentiment. Ils s’étaient mariés avant la guerre, avant qu’il n’ait été transformé, avant qu’il n’ait été détruit.
C’est pourquoi il buvait comme un trou, avec cette incroyable capacité à tenir l’alcool qu’ont les Irlandais, mais, quelles que soient les quantités absorbées, il ne trouvait jamais la sérénité. Joe naquit après que sa mère eut fait trois fausses couches, probablement provoquées par les violences de son père.
Pour passer ses colères, Joseph Senior avait confectionné avec une moitié de manche à balai un instrument destiné à frapper Joe, surtout sur le corps. Ce principe, il l’avait respecté après qu’un curé, à l’école de Joe qui avait alors huit ans, ayant remarqué l’œil tuméfié du gamin et sa lèvre éclatée, eut conseillé à Joseph Senior de ménager l’enfant, ajoutant que le châtiment corporel devrait toujours épargner le visage. Alors, il scia un manche à balai en deux et l’entoura de ruban isolant noir. Joe conservait de cette matraque sommaire des entailles sur ses tibias, des gouttières qu’il aimait tâter quand il enfilait ses chaussettes.
Malgré tous ses efforts, la mère de Joe ne pouvait pas empêcher son mari de frapper leur fils, tout comme Joe, trop petit, trop faible, était désarmé lorsque son père la frappait.
Un jour, quand Joe avait treize ans, son père, trop ivre pour retrouver son manche à balai, s’était rué sur son fils armé d’un marteau. Tandis qu’il tentait de s’échapper, Joe tomba, se mit à ramper, et perdit connaissance, sa terreur provoquant son évanouissement. Il rouvrit les yeux quelques minutes plus tard, le pantalon trempé d’urine, et son père se moquait de lui, le sourire aux lèvres, les commissures blanchies par sa salive pareille à l’acide d’une batterie.
Un mois plus tard, Joseph Senior décédait, étouffé par son propre sang, la rupture de ses ulcères à l’œsophage ayant déclenché une hémorragie — une mort banale pour un alcoolique —, mais cela ne parut pas changer grand-chose pour Joe et sa mère. Même après son enterrement, ils semblaient constamment attendre son retour.
*
Le sénateur Votto était grand et imposant, plus grand que Joe, mais plutôt mou et enrobé. Il portait un coûteux costume gris et une cravate rouge qui ressemblait à une traînée de sang au milieu de son torse. Il avait une chevelure abondante, à l’image de tous les hommes politiques, et un visage affable, joufflu, typiquement américain. On aurait dit que son côté italien, son côté Votto, avait été affadi. En raison de sa stature, il se permettait de se montrer volubile et impertinent, ce qui faisait de lui un bon candidat, un bon politicien, mais comme dans le cas de la plupart des fils d’hommes de pouvoir, si on regardait son visage de près, on y découvrait une forme de faiblesse et une cruauté mesquine. L’ombre qui suivait ses pas n’était pas de la même nature que celle qui suivait Joe.
« McCleary m’a dit que vous étiez un ancien du FBI et un ancien Marine.
— C’est exact », fit Joe.
Ils se trouvaient dans le salon de la suite louée par Votto. Le sénateur était assis sur le canapé, Joe sur une chaise en bois qu’il avait prise derrière le bureau. Une élégante table basse séparait les deux hommes. Le W était un hôtel moderne et inconfortable où flottait une odeur de station thermale, de bougies parfumées — l’odeur déliquescente des nouveaux riches, des nouveaux privilégiés. Le hall n’offrant aucun accès aux escaliers, Joe avait été contraint de prendre l’ascenseur, et il était donc un peu à cran.
« Vous êtes allé en Irak ou en Afghanistan ? »
Votto jouait son rôle de sénateur, un homme avisé qui pose à ses subordonnés des questions intelligentes et pertinentes.
« En Arabie Saoudite, au Koweït, et en Irak. La première guerre. Celle de 91. »
Votto fut momentanément désarçonné. Il avait mal évalué l’âge de Joe. Ce visage sans rides... Puis il lui demanda :
« Au cours de celle-là, personne n’est mort, c’est ça ? »
Joe ferma les yeux. Votto ne savait rien. Comme la plupart des gens, d’ailleurs. Joe avait participé à la première offensive terrestre à Khafji, en Arabie Saoudite. Il y avait perdu onze camarades, et l’armée avait inscrit à son actif l’élimination de dix-huit soldats ennemis, dix-huit cadavres d’êtres humains. Joe rouvrit les yeux.
« Ouais, fit-il. Personne n’est mort »
Votto, malgré ses épouvantables problèmes personnels, eut un sourire réflexe, pavlovien. Ce n’était pas un grand penseur. Il trouvait rassurant de savoir que l’Amérique menait parfois de bonnes guerres.
« Et qu’est-ce que vous avez fait, au FBI ? »
Joe savait que ses clients éprouvaient le besoin de lui poser des questions ; le sonder de cette façon leur donnait une impression de pouvoir, si illusoire fût-elle, car en réalité, bien sûr, ils n’avaient aucune prise sur lui. Personne n’avait prise sur lui. C’était impensable, lorsqu’on était contraint de s’adresser à un homme tel que Joe pour résoudre un problème. Mais Joe avait des réponses toutes prêtes. Pour son travail, que ce soit avec les gens qui le payaient ou ceux par lesquels il était obligé de passer, il était capable de tenir une conversation. Celle-ci n’avait rien de personnel. Il y avait un objectif à atteindre. Lui-même n’était qu’un instrument. Il avait une utilité. Il pouvait se permettre de laisser son masque s’exprimer presque librement, en jouant la comédie d’une sorte de normalité.
« Pendant douze ans, j’ai travaillé comme agent clandestin, pour le compte d’un détachement spécial luttant contre l’exploitation sexuelle. Les victimes étaient pour la plupart des femmes et des enfants amenés d’autres pays et contraints à la prostitution. Il y avait aussi des enfants, vivant aux États-Unis, qu’on avait appâtés sur le Net, enlevés, et forcés à se prostituer. Une poignée de garçons, une majorité de filles. Tous esclaves sexuels. C’était ça, mon domaine. Depuis quelques années, je travaille pour McCleary, qui me confie des missions plus ou moins comparables. »
Votto hocha la tête, mais ne dit rien. La sueur perlait sur sa lèvre supérieure et à la racine de ses cheveux. Pourtant, il faisait frais dans la chambre. Il regarda Joe. Il ne savait que penser de ce personnage. Sa présence le perturbait, comme si Joe était capable de lire en lui à livre ouvert. Son téléphone, sur la table basse, se mit à vibrer. Déstabilisé, Votto regarda l’appareil. Il ne prit pas l’appel. Le vibreur se tut. Joe avait envie de faire avancer les choses. Il reprit la parole.
« McCleary m’a dit que votre fille avait disparu après avoir fait la connaissance d’un homme sur la Toile. »
Le portable de Votto vibra de nouveau. Cette fois, il prit l’appareil. Lut un message. Reposa le téléphone sur la table.
« Excusez-moi, fit-il. Albany. »
Il avait prononcé le nom de la capitale de l’État comme si c’était celui d’un poison.
« Je vous en prie », fit Joe. Votto était préoccupé, il regardait son portable muet. Joe reformula son approche : « Donc, votre fille a disparu après avoir fait la connaissance d’un homme sur le Net ? »
Votto releva la tête puis se déroba. Il ne voulait pas regarder Joe dans les yeux. Il se leva, se dirigea vers le petit réfrigérateur dissimulé dans un placard, et en sortit une bouteille d’eau gazeuse et une mignonnette de Jack Daniel’s.
Tournant le dos à Joe, il versa de l’eau gazeuse dans un verre puis y vida l’échantillon de whiskey. Il ne proposa pas à Joe de lui préparer un verre. Il avala une gorgée du sien, en restant le dos tourné, puis il répondit :
« Ouais, c’était un type qu’elle a connu sur Face-book. Une trentaine d’années, un physique de mannequin. Et ma fille était déjà pubère malgré son jeune âge. Il paraît que c’est à cause des hormones présentes dans la nourriture. Elle avait treize ans et courait déjà après les garçons, mais l’homme de trente ans, lui, il n’existait pas. La photo était celle de quelqu’un d’autre. Personne ne sait qui elle a rencontré. Les flics n’ont abouti à rien. Elle a disparu. Ma femme ne l’a pas supporté. »
Joe laissa passer un silence avant de demander :
« Entre vous et votre fille, ça se passait comment, à la maison, avant qu’elle disparaisse ? »
Votto but une nouvelle gorgée, puis il se retourna vers Joe. D’une voix calme, il expliqua :
« Elle parlait à peine à sa mère, et elle me détestait. C’était une phase, je suppose. »
Votto, gêné, les yeux baissés, revint jusqu’au canapé pour s’y rasseoir. Puis il leva les yeux vers Joe, comme on regarde un prêtre — Me pardonnerez-vous, mon père ?
Joe modela son propre visage ainsi que son corps — il ferma les paupières, pencha la tête sur le côté, haussa les épaules ; tout cela avait pour but d’exprimer la compassion et une profonde résignation. Il était conscient d’adopter une posture et une expression que sa mère prenait souvent. Une évidence s’imposa à lui : de plus en plus, il empruntait les gestes d’une vieille femme qui glissait doucement vers la démence sénile, une vieille femme presque sourde, qui communiquait avec lui comme s’ils jouaient tous les deux un rôle dans un film muet.
Puis il rouvrit les yeux, se reprit, et revint aussitôt à l’essentiel :
« McCleary m’a dit que vous aviez du nouveau, mais que vous ne vouliez pas en informer la police. Votre fille a pris contact avec vous ?
— Non, dit Votto. Ce matin, j’ai reçu une sorte de message anonyme. Je me suis renseigné auprès de la compagnie téléphonique. Il vient d’un de ces portables sans abonnement qu’on peut se procurer. Il est impossible d’en retrouver l’acheteur. Ni même de savoir où il a été vendu. »
Votto reprit son téléphone, le manipula et le tendit à Joe, qui lut le message :
Votre fille est à new york dans un bordel au 244 de la 48e rue est. Je ne supporterais plus de me regarder dans une glace si je ne vous le disais pas. Elle veut rentrer à la maison. Je ne crois pas qu’elle soit au courant pour votre femme j’en suis désolé. Je ne peux pas aller à la police pour des raisons évidentes. C’est pour ça que je vous informe. On la drogue en permanence mais elle a l’air en bonne santé je suis profondément navré pour elle.
« Ça vous paraît authentique, non ? » dit Votto, soudain agité. Les circonstances de leur entretien et la petite dose d’alcool qu’il avait avalée commençaient à produire leur effet sur lui. « Ça ne peut pas être une mauvaise blague, dites ? Il l’a vraiment vue. »
Il avala le fond de son verre. Son visage s’empourprait déjà.
Joe relut le message plusieurs fois. Il avait quelque chose de bizarre, mais en même temps il était crédible. On avait l’impression que son auteur redescendait sur terre après avoir pris de la drogue — en proie aux remords et à la paranoïa. Les hommes qui exigeaient des prostituées mineures étaient souvent des consommateurs de cocaïne ou de crystal meth, mais ce n’étaient pas tous de véritables crypto-sociopathes. Certains d’entre eux étaient capables d’éprouver des regrets.
Joe reposa le téléphone sur la table basse. Le message avait été envoyé le matin même à 8 h 23. Le type avait acheté le portable à 8 heures, dès l’ouverture du magasin. Attendu quelques minutes. Rassemblé son courage. Envoyé le message. Jeté l’appareil. Joe procédait de la même façon lorsqu’il avait besoin d’un téléphone.
« Ça mérite une vérification, dit Joe. Souvent, pour se procurer des filles jeunes, les réseaux de prostitution créent un profil bidon sur un site tel que Facebook. Les photos du bellâtre, c’est le leurre, l’appât. Et c’est ce qui a pu se passer dans le cas de votre fille. »
Joe n’ajouta pas que ces réseaux visaient aussi les enfants qui se révélaient de leur propre gré, la plupart du temps lors d’un échange de messages, pour confier qu’ils étaient très malheureux.
« Vous croyez que le type qui m’a envoyé ce texto a baisé ma fille ? »
Soudain, le cou de Votto avait viré au rouge brique.
Joe ne répondit pas à cette question-là.
« Pourquoi avez-vous fait appel à McCleary plutôt qu’à la police ?
— La police, je l’emmerde. » Votto se leva, se mit à arpenter la pièce. Sa veine jugulaire saillait, pareille à un ver. « Les flics, ils n’ont rien fait du tout ! »
Il retourna au minibar, en sortit une mignonnette de vodka et la but d’un trait, puis il s’étrangla et toussa, plié en deux. Ce n’était pas un gros buveur, mais il cherchait à s’en donner l’allure. Joe se contenta de l’observer.
Votto se reprit et ajouta d’une voix rauque :
« Je ne veux pas avoir affaire à la police, me compliquer la vie avec des mandats de perquisition. Je n’ai pas envie de perdre du temps. Ce que je veux, c’est simple : vous allez là-bas, et vous me la ramenez. Ensuite, je veux qu’elle me dise qui elle a vu et m’occuper moi-même de ce salaud. C’est forcément quelqu’un que je connais. C’est un type que je connais qui a baisé ma fille ! »