Tu n'as jamais été vraiment là
Jonathan Ames
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Joe avait l’impression d’assister à un numéro d’acteur, et Votto, tâchant de montrer qu’il était un homme, un homme en colère, balaya d’un revers de main la lampe high-tech posée sur le bureau. Elle ricocha sur le plateau, mais retenue par son cordon électrique elle resta piteusement pendue dans le vide, sans même se briser. L’effet était raté. Alors, Votto se laissa retomber sur le canapé, baissa la tête, et se mit à pleurer.
Joe ferma les yeux. Votto voulait se faire justice lui-même, mais ce n’était pas pour le bien de sa fille. Il voulait trouver l’homme, un ami peut-être, qui connaissait son numéro de portable. Il voulait trouver l’homme, un ami peut-être, qui avait violé sa fille.
Par la suite, Joe allait se rendre compte, tragiquement, que c’est à cet instant précis qu’il aurait dû planter là le sénateur Votto. Mais il resta. Il pensait que ce n’était pas la faute de la gamine si son père était un faible et un imbécile. Il lui demanda :
« Vous avez une photo d’elle ? »
Votto leva vers Joe son visage porcin mouillé de larmes. Il avait une tête de petit garçon obèse. De son portefeuille, il sortit une photo d’école, de sa fille en classe de quatrième, et la tendit à Joe.
« Elle s’appelle Lisa. Je vous l’avais dit ? »
*
Il était presque 17 h 30. Joe, se servant d’une carte de crédit correspondant à l’une de ses identités (il en possédait trois), loua une voiture de la société Enterprise, qui avait une agence dans un garage de la 11e Rue, près de University Place. Avant de monter dans le véhicule, il passa une paire de gants chirurgicaux — il en avait toujours un petit paquet sur lui, comme un infirmier, mais pour d’autres raisons.
Il se rendit en voiture dans une quincaillerie de la 29e Rue. Ce genre de magasin devenait rare à Manhattan. Il ôta ses gants pour ne pas se faire remarquer, et en ne touchant que leurs emballages en plastique, il acheta un rouleau de toile adhésive, un cutter, et un nouveau marteau.
De retour à la voiture, il remit ses gants, s’installa derrière le volant, et referma les doigts autour du manche du marteau. La prise était parfaite. Le marteau était l’arme préférée de Joe. Il était le fils de son père, après tout.
De plus, un marteau laissait très peu d’indices, il était très efficace à courte distance, et il semblait faire peur à tout le monde. Le marteau occupait dans l’esprit humain une case qu’on pourrait nommer terreur universelle. Son apparition inattendue dans le poing de Joe ne manquait pas de pétrifier momentanément ses adversaires, et dans la plupart des cas, ces quelques secondes de paralysie, c’était tout ce dont il avait besoin. Pour la même raison, Joe aimait aussi la hache d’incendie de modèle standard, mais on ne peut pas dissimuler une hache. Il glissa le marteau dans la vaste poche de poitrine de sa veste et se rendit dans la 48e Rue.
L’adresse qu’il cherchait était celle d’un immeuble de grès rose bâti sur trois niveaux, dans une rue de bâtiments semblables. En grande partie, le pâté de maisons était d’aspect ancien, mais flanqué à chaque extrémité d’une tour d’appartements modernes, l’une à l’angle de la Troisième Avenue, l’autre au coin de la Seconde. Joe fit trois fois le tour du bloc et finit par se garer en double file, en allumant ses warnings. S’il voyait un flic s’engager dans la rue depuis la Troisième Avenue, il continuerait à tourner. Avec un peu de chance, ce qui allait arriver tôt ou tard, même si cela prenait plusieurs heures, il finirait bien par trouver une place de stationnement. C’était le début de la soirée, la nuit était tombée, et Joe espérait passer à l’action après minuit. Il avait emporté deux grandes bouteilles d’eau, et il en vida une pour qu’elle lui serve d’urinoir.
Toutes les fenêtres de l’immeuble étaient occultées par des stores métalliques, afin de préserver l’intimité des occupants. C’était une maison de passe haut de gamme située dans un quartier où les établissements de ce genre étaient nombreux — elle ne se trouvait pas loin des Nations unies et des sièges centraux des entreprises les plus prospères. Un agent immobilier lié au milieu l’avait sans doute louée à la mafia russe ou italienne, les deux plus grands pourvoyeurs de prostitution de luxe, qui incluait parfois les services tarifés de filles mineures, pour lesquelles la demande excédait largement l’offre. Il y avait 700 000 millionnaires de sexe masculin à New York, 250 000 à Chicago et autant à Los Angeles. Si 0,5 % de ces hommes — un demi-point de pourcentage — présentaient une déviance sexuelle et sociale les poussant à désirer des filles mineures, ce qui constitue une estimation modeste, il y avait là de quoi motiver les acteurs du marché à leur procurer ce qu’ils convoitaient. Une heure en compagnie d’une jolie fille blanche de douze, treize ou quatorze ans coûtait entre cinq mille et dix mille dollars, et plus le prix était élevé, plus les clients étaient demandeurs, ce qui est un principe fondamental en économie. C’était un commerce extrêmement risqué, mais très lucratif
En général, dans les bordels de luxe les plus fastueux qui proposaient des mineures, il n’y en avait qu’une ou deux parmi elles qui avaient été
proprement stockholmées1 et réduites en esclavage. Ce n’était pas un processus facile que de rendre ces filles opérationnelles, et une maison de passe qui les proposait à la clientèle — les mélangeant avec des professionnelles majeures — était communément appelée « une aire de jeux ». Pour éviter qu’elles se fassent repérer et embarquer par la police, les gamines étaient déplacées d’une ville à l’autre, travaillant dans un réseau d’aires de jeux et ne restant dans chacune d’elles qu’une ou deux semaines. Dans la plupart des cas, ces mômes ne duraient que deux ans environ, avant qu’on ne les tue ou qu’on ne s’en débarrasse. Mais pendant ces vingt-quatre mois, si on les exploitait bien, elles pouvaient rapporter des centaines de milliers de dollars.
Joe était devenu très efficace pour exfiltrer certaines de ces filles, une fois qu’il avait retrouvé leurs traces, en ayant recours à des méthodes que la police ne pouvait pas se permettre d’utiliser. Normalement, Joe avait le temps de mettre au point son approche et sa tactique, mais cette affaire Votto, à régler dans l’instant, le contraignait à piloter aux instruments bien plus qu’il n’aimait le faire. Malgré tout, fondamentalement, Joe était un Marine, et il avait été bien formé, selon la devise de ce corps, à s’adapter, improviser, et triompher.
Après plusieurs heures passées à faire le tour du pâté de maisons, se garant de temps à autre en double file, il trouva une place à quinze mètres du bordel, avec une excellente visibilité. Jusqu’à maintenant, il ne s’était rien produit qui aurait pu lui permettre d’agir — il avait vu des grosses voitures noires, berlines et 4x4, déposer des hommes ou venir en chercher, et une fille mince d’une vingtaine d’années, en pantalon de survêtement et veste de ski, sortir de l’immeuble, son travail terminé pour ce soir, mais il ne l’avait pas suivie. Il attendait un événement un peu plus substantiel pour se décider, et il était encore trop tôt. Il avait besoin que les passants se raréfient dans la rue. Il resta donc assis dans sa voiture, glissant vers une sorte d’état de fugue — vigilant et calme à la fois.
Goulden avait raison, pensa Joe. Pour lui, le travail avait du bon, cela le détendait. C’était cinq ans plus tôt qu’il avait pour la première fois perdu sa santé mentale. En découvrant les trente jeunes Chinoises mortes — intoxiquées par le monoxyde de carbone — à l’arrière d’un camion frigorifique de transport de viande. S’il était arrivé quinze minutes plus tôt, seulement quinze, elles auraient survécu. Ce qu’il avait vu, c’était un massacre, un entassement de jeunes femmes sans vie, figées dans leur terreur, blotties comme elles l’étaient à l’arrière du véhicule pour tenter d’échapper aux gaz d’échappement répandus par le tuyau inséré à l’avant. Leurs ravisseurs, sachant que le FBI se rapprochait d’eux, s’étaient assurés qu’il n’y aurait pas de survivantes, pas de témoins capables de parler, même en chinois.
C’est à cet instant que les rouages de son cerveau commencèrent à tourner à vide — son seuil de déclenchement des traumatismes, un seuil très élevé, avait finalement été atteint —, et Joe abandonna son poste. Pour se cacher, il suivit son schéma habituel, se terrant dans un motel à la périphérie de Milwaukee, dans un état de paranoïa aiguë, jusqu’à ce qu’il élabore un plan, une solution, une façon de vivre, consistant à se faire tout petit et le plus discret possible, et à ne laisser aucun sillage. Donc, il fallait qu’il soit pur. Il fallait qu’il se comporte comme un saint. Il fallait qu’il soit maître de lui-même.
Joe en était venu à croire que c’était lui l’élément récurrent — l’élément décisif — de toutes les tragédies vécues par les gens qu’il rencontrait ; par conséquent, s’il parvenait à minimiser son impact et sa responsabilité, alors se créerait peut-être la possibilité, la chance infime, que les autres cessent de souffrir. C’était une illusion négative touchant au grandiose — une forme de narcissisme inversé pour devenir haine de soi, une sorte de désordre psychique auto-immune — mais il existait un indéniable élément de vérité dans la paranoïa de Joe : où qu’il aille, la douleur et le châtiment ne tardaient pas à suivre.
Pour atteindre son but, garder sa pureté et rester maître de lui-même, il ne pouvait se laisser approcher par personne. Il devait fuir tous ses amis et renoncer aux femmes. Les femmes s’étaient toujours brisées contre lui, de toute façon, comme des oiseaux en plein vol heurtant une fenêtre illusoire. Elles pensaient pouvoir être proches de lui, mais cela n’avait jamais été possible. Pourtant, il avait essayé pendant des années, espérant naïvement à chaque fois qu’il pourrait être capable d’aimer. Et puis, après avoir découvert les petites Chinoises dans le camion, il avait clairement compris que tout devait cesser. Plus de femmes, plus de relations sexuelles, plus de compagnie d’aucune sorte. Il parlerait le moins possible au monde extérieur, et c’est pourquoi il se rendit chez sa mère, la seule personne à laquelle — c’était une certitude — il ne ferait aucun mal. Il revint s’installer dans la maison où il avait grandi, dans le Queens. La présence de son père hantait encore chacune des pièces. Joe perdit encore un peu plus la tête.
Le FBI se débarrassa de lui pour abandon de poste, et pendant trois ans Joe et sa mère vécurent dans le silence et l’isolement. Elle ne lui demanda pas pourquoi il était revenu à la maison à plus de quarante ans, ni ce qui s’était passé ; elle savait que c’était sûrement un événement tragique, mais en fait, elle était tout simplement heureuse d’avoir de nouveau son Joseph à la maison.
Et puis, il y avait deux ans de cela, Goulden était venu le trouver et l’avait envoyé à McCleary, en espérant que cela aiderait Joe à se rétablir mentalement. Goulden avait toujours eu un grade supérieur à celui de Joe — d’abord dans les Marines, puis au FBI —, si bien que Joe fit ce que lui disait son ami. Il retourna travailler. Il découvrit qu’il était encore capable de fonctionner extrêmement bien en tant qu’arme, et il n’avait jamais cessé de vivre comme s’il était encore un agent clandestin. C’était devenu pour lui un état permanent.
Son retour s’était donc effectué en douceur, et il ne remettait plus les choses en question si elles avaient un rapport avec le travail à faire. Il le concevait à présent comme un marché équitable. Tous se partageaient les responsabilités — de part et d’autre de l’axe de la morale — et il servait à quelque chose. Un marteau ne demande pas pourquoi il frappe.
*
Peu après 1 heure du matin, Joe obtint ce dont il avait besoin — il vit sortir de l’immeuble le garçon d’étage, qu’on envoyait faire une course. Joe réagit immédiatement. Le type, vêtu d’un jean et d’un épais sweat-shirt à capuche, se trouvait sur le trottoir sud de la rue, au milieu du pâté de maisons, et se dirigeait vers la Deuxième Avenue. Joe n’eut pas l’impression qu’il assurait également la sécurité. En général, les hommes qui en étaient chargés portaient des blazers sombres et même des cravates, pour donner aux clients huppés un sentiment de confort, et les inciter à rester à leur place, en leur montrant la présence d’une forme d’autorité.
Joe fonça sur le trottoir nord, avant de traverser la rue cinq mètres devant sa cible. Il regarda autour de lui. Pas de témoins dans les parages. C’était une froide nuit d’octobre. Les gens ne s’attardaient pas dehors. Joe jaillit d’entre deux voitures, juste devant le garçon d’étage, qui n’était pas à proprement parler un garçon, mais un homme de trente-deux ans, de race blanche, un donneur de black-jack raté d’Atlantic City, prénommé Paul, qui avait très peu de talent pour quoi que ce soit. Il sursauta en voyant tout à coup surgir Joe, qui lança vers lui une main droite infaillible. Joe lui saisit la gorge comme un homme pourrait saisir le poignet d’une femme. Il bloqua chez lui la circulation sanguine destinée au cerveau, et Paul n’eut même pas le temps d’avoir peur. Il était déjà à moitié mort. Tout ce que faisait Joe visait à établir une domination immédiate et totale.
Il lui chuchota ensuite d’une voix bienveillante : « Tout va bien se passer, je ne vais pas te faire souffrir longtemps, c’est promis. » Sur ces paroles, il relâcha la gorge de Paul et lui assena un coup de poing très sec, méchant, dans le diaphragme, qui le plia en deux, et Joe l’entoura de son bras. Si quelqu’un regardait par la fenêtre, il verrait Joe soutenir un ami mal en point, au souffle court, qui avait trop bu. Il le verrait aider le pauvre ivrogne à traverser la rue et à le faire monter à l’arrière de sa voiture.
Ensuite, Joe poussa Paul vers l’autre bout de la banquette et referma la portière derrière lui. La fenêtre avant du côté du conducteur était déjà entrouverte, pour éviter que leurs respirations couvrent les vitres de buée. Joe s’affaira avec la toile adhésive et le cutter. Il attacha les poignets de Paul derrière son dos et lui lia les chevilles. Le regard de Paul devenait moins flou et sa respiration un peu moins bruyante. Joe le fit asseoir bien droit et lui massa les épaules. Il souhaitait que Paul reprenne conscience le plus tôt possible.
« Combien d’hommes assurent la sécurité, à l’intérieur ? » demanda Joe.
Paul était trop terrifié pour répondre. Joe leva la main comme pour le frapper.
« Deux, chuchota Paul.
— Où sont-ils ? »
Paul sembla perplexe. Joe précisa sa question :
« À quel endroit se tiennent-ils, dans l’immeuble ?
— Vous me promettez de ne pas me tuer ?
— Oui. »
Paul hésita de nouveau. Pas par ruse, seulement par peur. Joe leva la main de nouveau. Paul se hâta de répondre, le souffle court :
« Il y a un type au rez-de-chaussée, dans la cuisine, avec la vidéosurveillance, et un autre au premier. Lui, il est assis dans le couloir. »
Joe se dit qu’il devait y avoir une foule de caméras pour des raisons de sécurité, ainsi que des caméras dans les chambres de passe. Le chantage représentait une seconde source de revenus non négligeables. Il sortit de sa poche la photo de Lisa. Allumant le plafonnier, il brandit le cliché devant les yeux de Paul.
« Ils ont une aire de jeux, là-haut ? Cette fille, elle en fait partie ? »
Une terreur nouvelle passa sur le visage de Paul. Il regarda à droite et à gauche. Il ne pensait qu’à se sortir de là. Joe éteignit le plafonnier et broya la trachée de Paul, puis relâcha sa prise.
« La fille de la photo, elle est là-haut ? »
Paul hocha la tête. Il avait peur et il avait honte. Il n’avait rien d’un dur. Joe prit la clé de l’immeuble dans la poche du sweat-shirt de Paul, qui lui indiqua sommairement la configuration de l’établissement et son mode de fonctionnement : la patronne, qui prenait les rendez-vous, ne travaillait pas sur place ; il n’y avait pas de ligne téléphonique fixe, seulement des portables ; le salon d’accueil était au rez-de-chaussée ; il y avait six chambres de passe au premier et autant au second ; l’aire de jeux était située au second — c’était la dernière chambre au bout du couloir, celle de Lisa, et dans la chambre voisine se trouvait sa « grande sœur ».
La « grande sœur » est en général une prostituée d’une trentaine d’années qui, s’efforçant de durer alors que se profile la fin de sa carrière, se rend utile en se liant d’amitié avec les gamines et en les chaperonnant — elle les forme, fait leurs courses, et les fournit régulièrement en Vicodin, Percocet, Xanax et Oxycontin, des médicaments qui contribuent tous à les rendre manipulables et dociles. Paul, qui ne pouvait se passer d’antalgiques, achetait ses propres comprimés au chaperon de Lisa. Pour la « grande sœur », c’était un moyen supplémentaire d’empocher un bénéfice avant qu’on ne la renvoie dans la rue lorsqu’elle n’aurait plus de valeur marchande ; mais au moins, contrairement aux petites, il ne serait pas nécessaire de la tuer quand elle aurait fait son temps.
Joe, ayant récolté tous les renseignements dont il avait besoin, referma de nouveau la main autour de la gorge de Paul et de la carotide qui envoyait le sang au cerveau. Les yeux de Paul s’écarquillèrent de terreur devant cette trahison, et Joe compta jusqu’à dix. Ces dix secondes lui semblèrent étranges, caoutchouteuses. En fixant le visage de Paul, il eut une sorte d’hallucination. Il vit Paul entrer dans un bar, surprendre son reflet dans la vitre de la porte et se passer vivement la main dans les cheveux, car il n’avait jamais aimé son physique ; et, saisissant ce que Paul, sans être lui-même capable de l’exprimer, ressentait en ce bref instant, il comprit que dans la vie de cet homme rien ne lui avait paru satisfaisant.
Puis Paul perdit connaissance. Il était inconscient — et non mort —, et Joe l’étendit doucement sur la banquette arrière, prit son pouls puis écouta sa respiration. Il lissa ses cheveux, comme Paul l’avait fait dans la vision que Joe venait d’avoir, et, tel un dieu, il regarda Paul avec tendresse. Il imagina le petit appartement de Paul, quelque part en ville, son lit étriqué et défait, son antre où il s’inquiétait de son sort, où il se terrait comme un animal. Joe savait que chaque être humain était la vedette de son propre chef-d’œuvre cinématographique, un film dont il était à la fois l’acteur principal et le metteur en scène ; un film dans lequel il jouait toujours le héros craintif et solitaire qui se lève chaque matin en espérant découvrir enfin la vie qu’il est destiné à mener, bien que cela n’arrive jamais.
Avec la toile adhésive, il fixa ensuite au siège la tête et le cou de Paul, puis il lui couvrit la bouche, découpant une fente étroite pour qu’il respire. Pliant les genoux de Paul, il lui immobilisa les jambes, ligotant ses chevilles contre l’arrière de ses cuisses — comme s’il entravait une tête de bétail. Il voulait éviter qu’en se réveillant Paul fasse du vilain en donnant des coups de pied contre les vitres. Cela fait, Joe sortit de la voiture. Le moment était venu d’aller chercher la petite.
*
Il franchit la porte de la maison de passe alors que le garde en poste dans la cuisine sortait dans le hall, ayant vu Joe sur l’écran de surveillance. Il ne dégaina pas son arme tout de suite, ce qui était une erreur. C’était un colosse de 1,95 mètre, avec une carrure pour jouer en défense au football américain. Il se tenait à environ six mètres de Joe.
« Vous êtes qui, vous, merde ? », demanda-t-il.
Sa tête charnue était rasée. Elle luisait, répugnante.
Joe fonça sur lui, marteau levé. Le garde, affolé par le marteau, effrayé par Joe, chercha maladroitement son arme mais Joe était déjà sur lui. Le marteau le frappa à la joue, au cou, et au milieu du dos, où il le sentit s’enfoncer profondément dans ses poumons alors qu’il s’effondrait. Joe lui donna ensuite des coups de pied dans la tempe, dans sa tête toute rose et marquée de coupures de rasoir. Joe était doué pour détruire les gens sans les tuer. Il se trouvait dans l’immeuble depuis moins de dix secondes.
L’escalier était sur sa droite. Il le gravit, deux marches à la fois, et le second garde, un Noir trapu et puissamment bâti, apparut au sommet des marches, intrigué par les bruits en provenance du rez-de-chaussée. Joe se rua vers lui, le marteau en main, le forçant à reculer, et le frappa à la clavicule, qu’il brisa net. En trébuchant, le garde battit en retraite dans le couloir, et Joe, maniant son marteau comme une batte de base-ball, le planta dans le sternum du Noir, qui s’écroula. Joe lui donna un coup de pied dans la tête et l’homme perdit connaissance.
C’est alors qu’un client, en pantalon mais sans chemise, sortit de la chambre la plus proche du garde évanoui, et Joe le frappa à l’épaule d’un coup de marteau pour le neutraliser. Quand l’homme fut à terre, il lui expédia un violent coup de pied à l’estomac pour qu’il reste tranquille un moment.
Personne d’autre ne sortant des chambres du premier étage, Joe prit l’escalier pour monter au second. Il ne craignait pas que les clients ou les prostituées passent des appels avec leur portable. À tout moment, même quand il ne travaillait pas, Joe gardait un brouilleur dans sa poche. Ces appareils étaient abordables, ne coûtant que cent cinquante dollars, et bloquaient la réception des ondes téléphoniques dans un rayon de vingt mètres. Il avait commencé à s’en servir lorsqu’il était revenu vivre chez sa mère. Il aimait bien, parfois, prendre le bus sur Queens Boulevard et regarder le paysage, mais il ne supportait pas d’entendre tous ces gens qui parlaient au téléphone.
Joe alla tout droit à l’aire de jeux et ouvrit la porte. L’éclairage du couloir lui permit de voir un dos d’homme, pareil à un gros homoncule blanc. Il était grotesque — voûté et animé d’un mouvement de va-et-vient. Joe distingua les chevilles de la fille de part et d’autre des grosses cuisses blanches du type, mais c’est tout ce qu’il pouvait voir d’elle.
L’homme se retourna, regarda Joe, les yeux remplis de rage — comment pouvait-on oser le déranger, il payait cher pour ce privilège —, et Joe le frappa au visage avec son marteau, le propulsant, écartelé, loin de la fille. Joe prit alors le client par le bras, le jeta à terre, et lui fit exploser les testicules d’un coup de son brodequin à coque d’acier. Ensuite, du même pied, il le frappa à la tête pour faire cesser ses hurlements.
La fille gisait, inerte, sur le lit, la tête tournée sur le côté. Ses lèvres remuaient. Ses jambes étaient encore écartées. On aurait dit une poupée disloquée. Joe approcha son visage de celui de la petite pour l’identifier formellement, et pour entendre ce qu’elle chuchotait. C’était à peine audible, mais elle comptait. Elle avait dépassé les sept cents. Ses yeux restaient ouverts, mais vitreux. À ce moment, sa « grande sœur » entra dans la chambre — une blonde maigre sous traitement anti-obésité, avec des implants mammaires, vêtue d’un peignoir en soie. Elle vit le client, ensanglanté, sans connaissance, étendu sur le plancher, son entrejambe pareil à un animal dépecé.
« Qu’est-ce qui se passe ? » demanda-t-elle bêtement, d’une voix hystérique.
Joe, voyant qu’elle ne portait pas d’arme, avança sur elle, lui saisit violemment le coude, et lui dit :
« Habille-la. Vite ! »
Il vit des vêtements sur une chaise — une tenue d’écolière catholique, cliché vulgaire et consternant.
La grande sœur était en état de choc, mais elle parvint à faire mettre à la gamine sa jupe, son chemisier et sa culotte, laissant de côté les bas blancs et les chaussures noires. Joe prit un drap sur le lit, s’en servit pour envelopper la petite, et la porta dans ses bras, passant devant les deux hommes qui gisaient sur le sol, jusqu’au rez-de-chaussée, et sortit du bordel avec elle.
Sur le perron de l’immeuble, il scruta la rue dans les deux sens. Pas de voiture de police. La gamine ne pesant pas bien lourd, il regagna très vite sa voiture de location. Il s’était écoulé six minutes environ depuis que Joe était entré dans l’établissement. Il installa la fille à l’avant. Elle était désorientée, mais plus ou moins capable de se mouvoir.
Il extirpa Paul de la voiture et le laissa sur le trottoir. Il jeta dans un égout le marteau couvert de sang, démarra la voiture, et prit la direction de l’hôtel W. Il jeta un regard à Lisa. Son visage était plaqué contre la fenêtre. Ses lèvres bougeaient. Elle comptait toujours. C’est sa façon à elle de tenir bon, pensa Joe. Elle compte jusqu’à ce que ce soit fini.
*
Joe gara la voiture devant le W, dit au portier qu’il revenait tout de suite, et lui donna un billet de vingt dollars. Prenant dans ses bras Lisa enveloppée dans son drap, il traversa le hall de l’hôtel jusqu’à la réception. La tête de la petite reposait sur son épaule. Elle dormait à présent telle une enfant qui a fait un long voyage en voiture et que l’on porte jusqu’à son lit. Pour Joe, cette vie qu’il tenait contre lui était précieuse, fragile comme celle d’un oiseau. Il espérait que Votto, aujourd’hui veuf, serait capable de s’occuper d’elle.
À la vue de ce colosse portant une enfant entourée d’un drap, le fringant réceptionniste qui se trouvait seul à l’accueil dissimula son malaise. C’était difficile de savoir à qui il avait affaire, le spectacle était un peu étrange — l’homme avait des gants de latex —, mais il savait garder son sang-froid. C’est ce qu’on vous apprend à l’école hôtelière, surtout si vous devez assurer le service de nuit dans un établissement du centre-ville.
« Le sénateur Votto, dit Joe. Il m’attend. Dites-lui que c’est Joe. »
Le réceptionniste hocha la tête, décrocha son téléphone, composa le numéro de la chambre, attendit, puis il annonça : « Il y a quelqu’un ici, prénommé Joe, monsieur. Je le fais monter ? » Hochant de nouveau la tête pour acquiescer en silence à ce que lui disait son interlocuteur, il raccrocha le téléphone, contourna le comptoir, et conduisit Joe vers les ascenseurs, ses hanches se balançant comme celles d’une femme. L’un des ascenseurs était disponible et le réceptionniste glissa sa carte dans le lecteur pour débloquer la porte. Joe le frôla pour entrer avec Lisa dans la cabine, captant au passage le parfum de l’employé, et enfonça le bouton du neuvième étage.
Il porta la petite jusqu’à la suite de Votto, au bout du couloir. La porte était entrouverte. Joe la poussa du pied, entra dans la pièce, et trois flics en uniforme, brandissant leurs pistolets — dont l’un était équipé d’un silencieux —, se dirigèrent vers Joe depuis la droite et la gauche. Les deux premiers venaient de la chambre, le troisième du salon. Votto n’était pas là. Les flics semblaient hors d’haleine, nerveux, bousculés, comme s’ils venaient d’arriver. Ils refermèrent la porte derrière Joe.
« Avance ! » dit le plus imposant des trois, une montagne de muscles d’une trentaine d’années au physique de flic irlandais, avec des plaques rouges sur les joues. C’était lui qui était armé d’un automatique à silencieux, et il s’en servit pour indiquer à Joe d’emmener la petite dans le salon où il avait parlé à Votto quelques heures plus tôt. Les deux hommes se trouvaient dans le passage exigu, juste derrière la porte, séparant les deux parties de la suite, et le flic avait besoin d’espace. Joe ne pouvait pas faire courir à Lisa le risque de prendre une balle perdue, et c’est pourquoi il obéit. Les deux autres flics le débarrassèrent alors de la fille et ressortirent de la suite avec elle. Elle dormait encore, droguée, en état de choc. Joe entendit la porte se refermer. Où l’emmenaient-ils ? Où était Votto ? Le gros Irlandais gardait son arme braquée sur Joe. Ils ne l’avaient pas palpé pour savoir s’il était armé, mais il n’avait rien d’autre sur lui que son cutter.
« Assieds-toi, connard, dit le flic, et laisse tes mains devant toi. » Il sortit son portable de la main gauche, pressa un bouton avec son pouce. Joe s’assit. Le téléviseur du salon était allumé — il diffusait la chaîne d’informations locales NY1, qui fonctionne vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Le flic gardait les yeux et son arme braqués sur Joe. C’était un calibre .22, excellent pour un tir à la tête à courte distance. Les assassins préfèrent utiliser les armes de calibre .22 — il est pratiquement impossible de les identifier par examen balistique.
Le flic attendait, le téléphone collé à l’oreille. Entre Joe et lui se trouvait la table basse où traînait encore un plateau chargé de vestiges : un repas avait été consommé ici. Plusieurs mignonnettes d’alcool, vides, et deux bouteilles de vin rouge, vides également, occupaient aussi la table. Votto ou quelqu’un d’autre avait bu abondamment un peu de tout.
« Je le tiens », annonça le flic au téléphone. « Qu’est-ce que vous voulez que... »
Joe choisit ce moment pour plonger, par-dessus la table encombrée, dans les jambes du flic, mais la largeur de la table l’empêcha d’aller aussi loin qu’il l’aurait voulu. Il percuta les genoux du type, le forçant à reculer et à lâcher son portable, mais il ne le fit pas tomber au sol ainsi qu’il l’espérait.
Comme dans ces rêves où l’on essaie de courir, Joe eut l’impression de se mouvoir au ralenti, se hissant d’une main pour monter à la hauteur de son adversaire, sa main gauche ne lâchant pas le poignet du flic qui tenait l’arme, alors que l’Irlandais tentait de se libérer pour viser sous le meilleur angle, puis se servait de la poignée de l’automatique pour marteler l’arrière du crâne de Joe, lui assenant des coups secs, puis le flic finit par dégager son arme et tenta de tirer une balle dans le dos de Joe qui montait toujours vers lui et le blessa au mollet droit, et la douleur fut celle qu’inflige une lampe à souder qui transperce les chairs de sa flamme, mais Joe montait toujours et encore, il était aveugle, le danger, c’est comme ça parfois, vos yeux cessent de fonctionner, une partie reptilienne, aveugle, de votre cerveau prend le relais là où tout n’est plus qu’ombre et sensations, et Joe mit de nouveau sa main gauche sur le poignet qui tenait l’automatique, et il le repoussa, une balle alla se planter dans le mur, et Joe se relevait, à présent, il croyait s’être battu au ralenti mais tout s’était passé très vite, son élan les projetant tous les deux contre le bureau, et il sentait la puissante vigueur animale du flic et sa volonté de vivre résister aux siennes, et ils retombèrent, roulant sur le plancher, et Joe se trouva avoir le dessus, son corps plaqué contre celui du flic comme s’ils étaient amants, et il maîtrisait toujours la main armée, et le flic le frappait du poing gauche et ses jambes lançaient des ruades et se cabraient, il s’agitait sous Joe tel un animal furieux, énorme, répugnant, l’haleine chaude et fétide de peur et de rage, puis Joe mit sa main sous le menton du flic et de toutes ses forces lui repoussa la tête en arrière au-delà des limites normales jusqu’à ce que son cou se brise, et le corps qu’il chevauchait frémit entièrement, d’un tremblement qui le parcourut de la tête aux pieds — Joe le sentit se déplacer sous lui comme une vague, comme une couverture qu’on secoue pour l’étendre sur un lit — jusqu’à ce que toute la vie qui restait en lui se soit enfuie et que la chose qui avait été un flic, un homme, reste inerte.
Joe se dégagea en roulant sur lui-même, haletant, sa vision retrouvant sa clarté. Il se releva en hâte, son mollet droit lui donnait l’impression d’avoir doublé de volume, et pourtant il ruisselait, comme s’il rejetait tout le sang que contenait son corps. Joe s’empara du calibre .22 du flic et en traînant la patte il sortit de la suite pour gagner le bout du couloir et l’escalier de secours, celui auquel il n’avait pas eu accès, la veille, depuis le hall. Pas un seul client de l’hôtel n’avait quitté sa chambre. Le silencieux avait été efficace.
Joe poussa la porte métallique et se jeta dans la cage d’escalier peinte en gris, balançant sa jambe blessée aussi vite que possible. Il avait l’automatique en main, il s’attendait à voir surgir un flic ou quelqu’un d’autre à chaque étage, mais personne n’était encore à ses trousses. Il se maudit de ne pas avoir emporté le téléphone du flic pour essayer de savoir à qui il avait eu affaire, mais il était trop tard, et de toute façon un portable était comme une sorte de balise de repérage et Joe avait besoin de disparaître sans laisser de trace.
Il finit par atteindre le parking souterrain de l’hôtel. Il n’y vit personne. En s’efforçant de perdre un minimum de temps, il remonta la rampe d’accès, traînant la jambe, jusqu’à la sortie du parking dans Carlisle Street, qui se trouvait de l’autre côté de l’hôtel. Il ne pouvait pas prendre le risque de faire le tour du pâté de maisons pour récupérer sa voiture de location, restée dans Washington Street devant le W. La personne à qui le flic avait téléphoné ne tarderait pas à envoyer quelqu’un, peut-être même les deux flics qui avaient emmené Lisa. Alors, Joe remonta la rue en boitant jusqu’à Greenwich Street, en tenant l’arme au fond de sa poche, et la chance lui sourit un peu. Un taxi roulait vers le centre-ville. Joe le héla, monta dans la voiture, et regarda à travers la lunette arrière — personne ne le suivait.
« Coney Island, Surf Avenue, devant le stade, dit Joe. Je vous donnerai un bon pourboire pour aller à Brooklyn. »
Le chauffeur grogna, mécontent, et prit la direction du tunnel Brooklyn-Battery. Joe avait besoin de faire soigner sa jambe, mais il ne voulait pas se rendre dans un hôpital de Manhattan. Il irait donc à celui de Coney Island, mais à l’insu du chauffeur de taxi, qui serait susceptible de transmettre l’information plus tard. Joe avait laissé du sang dans la chambre d’hôtel et dans l’escalier, et bientôt les recherches seraient lancées pour localiser un blessé ayant son signalement. Elles commenceraient par les hôpitaux les plus proches de l’hôtel. Donc, Coney Island, à plusieurs kilomètres de distance, était un bon choix.
De plus, McCleary habitait près du fleuve, juste à côté de Kingsborough College, pas loin de l’hôpital, et lorsqu’une mission tournait mal, l’instinct de Joe, ancien Marine, était d’en référer à son supérieur. Dans le cas présent, son supérieur était McCleary, et cette mission-là, très clairement, avait mal tourné. Des flics véreux étaient dans le coup, et Joe venait d’en tuer un. Sortant de sa poche la toile adhésive et son cutter, il se confectionna un garrot. Il ne voulait pas perdre sa jambe. En ce moment, il se faisait des ennemis — des ennemis qu’il ne connaissait pas —, et il avait besoin de rester entier.
*
Joe se rendit dans une épicerie de Surf Avenue ouverte toute la nuit, et il y acheta une bouteille de bière d’un litre. Ensuite, il alla sur la plage, traversa le sable en claudiquant, et s’assit au bord de l’eau pour que ses cris ne soient pas entendus par les rares traîne-savates qui arpentaient les planches dans les deux sens, comme des zombies, sous le vent glacial.
Il trancha la toile adhésive qui faisait office de garrot et releva sa jambe de pantalon. La plaie recommença à saigner. La balle avait creusé un sillon dans son mollet, mais cela aurait pu être bien pire. Si elle avait touché l’os ou son tendon d’Achille, il serait en piteux état. Inclinant la bouteille, il avala de longues gorgées de bière. Il avait besoin que son haleine empeste la bière pour rendre vraisemblable la fable qu’il raconterait à l’hôpital : après avoir bu toute la soirée, il avait eu envie de bricoler un peu chez lui, et il s’était blessé avec sa cloueuse électrique. Sa dégaine d’ouvrier de chantier rendrait son mensonge plus plausible.
Enfilant une paire neuve de gants chirurgicaux, il versa de la bière sur son cutter et sur l’entaille de son mollet, et sans chercher à étouffer ses cris, il fouilla sa blessure de ses doigts et, avec la lame acérée, creusa ses fibres musculaires, provoquant un vrai carnage. Cela faisait un certain temps, maintenant, qu’il considérait son propre corps comme un cercueil dans lequel on l’aurait enterré vivant, et cette chair sanguinolente qui tressaillait sous ses doigts lui semblait être un amas de vers qui auraient transpercé la paroi du cercueil.
Enfin, il cessa de se meurtrir et se permit un dernier hurlement de chien-loup. Après quoi il se tut. Il baissa les yeux pour examiner la déchirure de son mollet. Il espéra qu’elle résisterait à l’examen de l’urgentiste. Il ne voulait pas que le médecin y regarde de trop près, constate qu’il s’agissait d’une blessure par balle, et appelle le commissariat le plus proche — — ce qui était la procédure normale. Pour couvrir les points d’entrée et de sortie du projectile, il fendit en plusieurs franges sa jambe de pantalon, les laissa retomber, et les entoura plusieurs fois d’un nouveau morceau de toile adhésive, confectionnant un second garrot, ce qui conforterait son histoire de bricoleur porté sur la boisson.
Ensuite, il finit la bière et contempla un moment l’eau noire, pour laisser son rythme cardiaque ralentir et la douleur s’estomper un peu. Il repassa dans sa tête la scène de l’hôtel. Rien n’avait de sens. Les gens qui géraient la maison de passe devaient connaître l’identité de Lisa, mais comment avaient-ils appris que Votto était en ville ? Comment pouvaient-ils savoir où Joe devait l’emmener ? Et jusqu’à quels sommets la hiérarchie de cette filière remontait-elle ? Si vous faites tourner un bordel de luxe, quelles que soient les fortunes qu’il rapporte, vous n’avez pas sur votre portable un raccourci-clavier pour appeler des flics véreux armés d’un automatique à silencieux. Vous avez des flics à votre botte, mais pas des flics qui sont des assassins.
C’était à quelqu’un de très haut placé qu’on s’était adressé pour qu’il passe ce coup de téléphone. Le temps avait manqué pour avoir recours à des tueurs professionnels. On avait appelé des tueurs en uniforme qui se trouvaient déjà dans les rues, en service, prêts à intervenir. Joe avait quitté le bordel vers 1 h 30, s’était garé devant l’hôtel W une quinzaine de minutes plus tard. Les flics semblaient être arrivés sur place juste avant lui.
Mais où était passé Votto ? Était-il en danger, ou bien lui-même impliqué d’une façon ou d’une autre ? S’il était impliqué, cela n’avait aucun sens. Pourquoi n’était-il pas dans sa suite, prêt à accueillir sa fille ? Pourquoi aurait-il essayé de faire tuer Joe ? Et où Lisa était-elle à présent ? Votto, s’il était encore vivant, possédait toutes les réponses, mais Joe avait besoin de McCleary pour le joindre. Revenant sur ses pas, il se traîna jusqu’à Surf Avenue, trouva une cabine téléphonique en état de fonctionner, et appela le portable de McCleary. Il atterrit aussitôt sur sa messagerie. Il essaya de l’appeler sur sa ligne fixe ; cette fois encore, il fut dirigé vers une boîte vocale. Joe espéra que le vieux bonhomme était au lit, qu’il avait désactivé ses sonneries en allant se coucher.